‹ La vie à ParisChapitre 2 sur 40 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

ranl qui ne connaît pas le danger. — Le lendemain, il était comédien, il était engagé et il avait des appointements, suffisamment et pas trop, — car pas trop n'en faut. — Écoulez plutôt cette liisloire.

Harel, pour jouer le Vautrin de Dalzac, avait engagé Frederick Lemaître. — L'acteur avait 3G,0Û0 fr. d'appointements flxes, {00 fr. de feux, plusieurs congés et divers bénéfices. — Quand les répétitions furent un peu avancées, Harel demanda à Frederick un entrelien particulier.

« De quoi s'agit-il? dit le comédien.

— D'une proposition qui vous intéresse, répliqua le directeur. — Nous disons que voire engagement porte : d'une part, 36,000 fr., avec les feux elles bénéfices, environ 60,000 francs... — Eh bien, si vous voulez, nous allons réduire tout cela de moitié, et... je vous payerai. »

Frederick apprit par celle conclusion que son directeur'avait deux jurisprudences en matière d'appointements. « En effet, disait Harel, quand il s'agit de s'attacher un grand artiste, il ne faut jamais hésiter... Mais, quand il s'agit de le payer, il faut être beaucoup plus circonspect. «

Pendant ce temps, il naît et meurl tous les jours une de ces petites feuilles hebdomadaires qui défient la vigilance des collectionneurs. Le discours prononcé par M. de Sacy à l'Académie en fera naître bien d'autres. Cet illustre lettré a parlé de la presse avec un respect et un amour assez rares aujourd'hui, et, derrière le journaliste, il s'est plu à effacer le savant et le politique, dont les commentaires font autorité jusque dans les chancelleries. — Beaucoup de gens, qui ne se doutaient pas qu'on pût être un simple journaliste et l'un des hommes les plus considérables de son temps, vont être évidemment tentés d'entrer dans celte partie.

A toul If monde la vie est chère. — Tarifs divers. — Le poulet. — Le lapin savant avec les accessoires. — La terreur en province. — Une pi'ovinciale prévoyante. — Nouvelle condition des fruits et des légumes. — La reine Victoria à l'uris. — La fièvre de tragédie. — Mademoiselle Racliel. — Camille. — Pauline. — Moninie. — Je découvre Milhridale. — Mademoiselle Rucliel, artiste et femme. — Vaudeville : le Mariage d'Olxjmpe.

22 juillet.

« Tout est cher à Paris, surtout le pnin, » disait le grand Corneille. — La postérité a retenu celte plainte du génie, aux prises avec les besoins de la vie ; mais les temps sont changés, et on pourrait dire aujourd'hui : « A Paris, tout est cher, excepté le pain. » Une politique intelligente veille à ce que les déshérités de ce monde puissent au moins se procurer le minimum de l'existence; mais, en dehors du pain, tout est luxe et frappé de tarifs sompluaires. Je ne saurais entrer dans des détails de cuisine, où je craindrais de m'égarer; je sais qu'un poulet coûlc huit francs; je parle d'un poulet simple sortant de la basse-cour cl n'ayant aucun talent de société; quant au lapin que j"ai vu dimanche, à la foire de Courbevoic, tii'iiiit Je pistolet sur des Cosaques, je ne puis estimer ce lapin savant et patriote au-dessous de douze cents francs : — notez que, quand vous aurez acheté ce lapin, en vue d'un civet, il vous faudra encore du beurre, des petits oignons, du vin, du thym, du laurier et peut-êlie beaucoup d'autres accessoires que j'ignore. — Je ne suis plus étonné, en cet élat de choses, de la terreur qui règne en province cl des récits qu'on y fait à ceux qui se décident à venir à Paris : — la province est portée à s'exagérer toute chose. — Un fils de famille raconte, à l.ons-le-Sauliiicr, qu'il a fail un dîner de quatre mille francs, aux Frères-Provençaux ; mais il a oublié de dire que c'élail

un repas de noce, et les gens du Jura croient que leur compatriote a mangé pour quatre mille francs de primeurs, en tète-à-tête avec une casta diva des Délassements-Comiques. Naturellement, ces précédents sèment l'épouvante dans les populations; or, voici ce qui en résulte : une brave dame, invinciblement attirée de son endroit à Paris par l'exposition, a voulu au moins prémunir sa bourse et sa conscience contre les déprédations, et, comme elle compte passer trente jours dans la bonne ville de Paris, elle a apporté avec elle trente pâtés, herméliquement fermés, étiquetés et datés pour sa consommation de chaque jour. Avec le port, le transport et le report, ces pâtés coûtent à la dame un peu plus du double de leur valeur sur le niarclié de la pâtisserie parisienne. Mais c'est peut-être bien un bruit que les pâtissiers font courir pour décourager les gens prévoyants. — Notez que nous n'avons pas encore doublé le cap des misères ; — le temps des grandes détresses est proche, et, avant un mois, l'arrivée de la reine d'Angleterre, suivie, à ce qu'il paraît, de quinze millions d'Anglais, ne peut manquer d'exaspérer le cours des petits pois! — Heureusement, il n'y a plus d'asperges; autrement, elles couleraient mille francs la botte. — Oui; mais il reste des haricots verts et des artichauts, et il est bien probable que, dans trois semaines, ces légumes intéressants tigureront à l'étalage des changeurs, parmi les bracelets, les chaînes, les tabatières et autres bijoux qui ne sont bons ni à rôtir, ni à bouillir. — Les fruits et les légumes commencent à avoir le sentiment de leur dignité; ils se refusent à moisir piteusement dans les mannes d'osier des fruitières de l'ancien régime, et, sur le boulevard des Italiens, tout à côté du café de Foy, on vient de leur ouvrir une boutique où, sur des coupes de porcelaine, ils contemplent les passants à travers des glaces de Sainl- Gobain. — Voilà comment se mettent les fruitiers du jour; — il n'y a plus de hiérarchie, — on les prendrait pour des charcutiers.

Depuis mon dernier bulletin, la lièvre de tragédie dont Paris est possédé n'a pas diminué d'intensité. — Madame Ristori et mademoiselle Rachel se partagent la foule, et il n'y en a que pour elles. Quant à mademoiselle Rachel, elle s'est tout à fait relevée de l'accablement qui avait signalé sa première apparition. — Depuis, elle a joué Camille (.VHornce, cl ses imprécations, superbes de véhémence, ont

ébranlé les ruiirs de Rome naissanle. — Depuis encore, elle a joué Pauline de Pohjeucle et, peal-êlre, parce que je ne l'avais jamais vue dans ce rôle, il m'a paru que c"étail un de ses plus beaux et des mieux inspirés. — Enfin, nous Tavons revue dans la Monime de Mi- Ihriclate.

Ce que j'éprouve avant tout le besoin de constater, c'est que Mithridate est une des œuvres virilts de ce poète, le plus souvent féminin, qu'on appelle Racine. Tout y respire une grandeur sauvage; Milhridate rugit bien en lion blessé. A la vérité, il aime Monime; mais cet amour, wilraîné dans l'orbite de ses vastes desseins, est bien ]tlus la jalousie d'un dominateur ombrageux, qui relient ce qu'on lui dispute, que l'enivrement d'une âme héroïque, qui s'amollii devant une femme. — Trop souvent les héros de Racine, dompteurs de monstres, couverts de peaux de tigre, nous font sourire, en apportant aux pieds de Phèdre et d'Hermione des façons d'aimer qui rappellent vaguement la carte du Tendre, le grand Cynis et l'hôtel <le Rambouillet. — Dans Milhridate, rien de semblable ; — l'accent demeure toujours m<âle et robuste, et, en aimant Monime, l'Annibal asiatique n'oublie jamais de détester les Romains.

Le rôle de Monime, assez passif, n'a jamais, je crois, fait partie du grand emploi tragique, et a été, en quelque sorte, découvert par mademoiselle Rachel : elle y détache quelques mots qu"on vient entendre, comme autrefois lequ'en dis-lu? de Talma. Puis je crois qu'une très- légitime coquetterie de femme attache mademoiselle liachel à ce rôle, où, calme et reposée, elle est d'une beauté trèssaisissante. — Les amateurs de la beauté robuste et forte en couleur disculeraientbien son front proémineni, ses yeux vipérins, sa pâleur marmoréenne et celte ligne perpendiculaire et sévère que présente son corps, sans que rien y arrête l'œil cliarmé; — mais précisément c'est là une beauté sui geueris, la belle entre les plus belles dont révéraient tous les amants, dans ce monde mystérieux découvert |iar Shakspeare cl Gœlhe, le monde des drames sombres, des ballades et des légendes.

Le Vaudeville a joué mardi une pièce, attendue depuis longtemps, déjà connue et disculée dans le monde liilcraire , /f Maria(je d"0lyiiipc.

Vous connaissez le Demi-Monde : imaginez que M. de Nanjac esl lombé dans les pièges de la baronne d'Ange, — qu'il l'a épousée. — Telle esl la situation quand s'ouvre la pièce de M. Augier. — La baronne d'Ange s'appelle Olympe Taverni, et M. de Nanjac a nom Henri de Puygiron, — Reste à la faire épouser à sa famille. — On se rencontre aux Eaux; — l'aventurière a tout un roman préparc pour séduire un oncle vendéen; — la famille accepte une mésalliance, — elle ne soupçonne pas une infamie.

Ce premier acte est charmant, — mais là n'était pas l'embarras.

Deux voies s'ouvraient devant l'auteur :

Ou cette femme, cette Olympe, sera une créature plus pervertie que perverse, et alors la vie calme et honorée, la vie de famille aura pour elle des attraits singuliers : elle sera touchée de la grâce, elle s"éprendra d'une passion d'esclave affranchie pour l'homme qui l'aura soustraite aux ignominies du marché, à ces folies traversées par des terreurs indicibles, quand apparaît, sur le scgil de l'Iinpilal, le spectre qui marque du doigt la pren)ière ride et le premier cheveu blanc— Ce sera alors toute une vie de rédemption, puisant ses joies de pécheresse repentante jusque dans les mortifications que ne lui ménagera pas une société, qui sait tout et qui n'oublie rien. — Si cette expiation est comprise, si un jour la mère de son mari la baise au front en lui disant : « Ma fiile! * elle se sentira relevée et elle aura le pressentiment du ravissement des élus le jour où Dieu, les appelant à sa droite, les séparera des damnés.

Ou cette femme sera une coquine vulgaire, et alors cette famille avec ses joies innocentes, cette société avec ses devoirs et ses obligations, lui pèseront comme !a servitude. — Son ambition est satisfait'^. elle a fait un mari. — Elle est comtesse; maintenant, elle crève d'ennui dans ce château de province, devant ces portraits de famille. — Au moment où sa belle-mère lui met à la main un livre d'heures, elle entend grincer à ses oreill''s l'orclicstrc de Mabille. — Elle regrelle le lansquenet d:s Frères-Provençaux avec ces messieurs: le coupé de louage qui la promenait au bois, l'Ambigu et son jeune premier, à qui elle jetait son bouquet; les Folies-Nouvelles, son sucre d'orge et son Pierrot; cl, ma foi, si Pierrot passe, elle l'invitera à monter : — oui, ~ en l'absence de sa nouvelle famille, elle

retourne à l'ancienne. — Voilà sa mère, une digne portière qui ne l'avait pas élevée pour les ennuis légitimes; — et Pierrot, ce bon Pierrot qui va nous donner des nouvelles de Paris. '< Voyons, que joue-t-on présentement à l'Hippodrome? Camille est-elle toujours la reine de l'écurie? — Vous savez. Pierrot, que j'ai passé deux mois à l'Hippodrome? — C'était le bon temps! Et Amanda et Clotilde? Et Gabrielle, est-elle toujours avec son petit référendaire? — Que laiton? que dit-on? Soupe-t-on toujours chez Vaclielte? Et mon petit cabotin, est-il toujours amoureux de moi? — Tiens, Pierrot, voilà une perle! »

C'est dans ce dernier ordre d'idées que M. Augier a jelésa pièce.

— Ce point de vue était le plus audacieux, et, quoi qu'on ait pu din-, le plus vrai. — Avec ces éléments, Balzac eût construit quelque effrayant chef-d'œuvre. — Mais le théâtre a des scrupules, et la scène ne supporte pas un certain réalisme. — Au théâtre, au nom de la vraisemblance, on conteste même la vérité, et, quand, au dénoùment, le vieux comte de Puygiron tue celte créature qui menace d'étaler dans tout Paris la tache imprimée sur un blason, on oublie que cette catastrophe est de l'histoire, et une histoire toute contemporaine.

Il faut dire aussi que, pour imposer au public cette ligure impudique de la courtisane mariée, en révolte contre les lois divines et humaines, il fallait un art des ménagements, un talent enfin, que l'auteur n'a pas toujours retrouvé dans le labyrinthe où il s'était engage. — Très-certainement, M. Augier a eu conscience des dilli- (ultés de sa tâche et s'est découragé à l'œuvre. — On le voit nouer des scènes, esquiéser des personnages, puis les abandonner 4 recourir à d'autres moyens qui n'aboutissent pas davantage. H fait de l'esprit, du meilleur et du plus rafilné, pour gagner du temps, et, quand la scène arrive, quand il faut livrer bataille, il n'a rien prévu, rien pré])aré. — Tous ces personnages parasites ne lui sotit d'aucun secours cl il demeure en |)rési'nce d'un public irrité, avec son Olympe irritante.

Tout cela a produit une soirée un ptu houleuse; — la morale était exaspérée ; la famille, dans la consternation : « Où alions-iiuub'/

— Quelle aventure! — El j'ai amené ma liiie! »

La vogue ilc Tcnipruiif. — Développenicnl du goùl de la renie dans les classes indigentes. — Emprunt Privai d'Angleniont. — Les Aslecz. — Tarif croissant d'heure en heure. — Le musée des parapluies. — Le jonc phénomène. — Histoire à propos de ce dernier. — Le Gascon et le perroquet. — Paris à prix réduit. — Théâtre de la Porte-Saiut-.Alarlin : encore et plus que jamais Paris. — La pièce, les acteurs. — M. Bocage. — Madame Guyon.

29 juillet.

Paris présente depuis huit, jours un spectacle consolant : — la vogue de l'emprunt nalionai, les queues do souscripteurs nocturnes, formées aux abords des mairies, attestent le développement de la richesse publique; même on peut s'étonner que les cuisinières, les porteurs d'eau, les marchands de coco, les marchands de contre-marques et les raniasseurs de bouts de cigares soient en position de s'inscrire au grand-livre des rentiers. — On a arrêté et conduit au bureau d'un commissaire de police un homnte suspect de vagabondage et de mendicité. ^ Moi mendiant! mol vagabond! a dit cet homme au magistral; — apprenez que, depuis trois jours, j'ai aclieté«i\ mille livres de rente. » On a pensé, mais bien à tort, que ces prolétaires opéraient pour le comple des vaudevillistes et des journalistes, — c'est une erreur : l'homme de lettres ne prêle pas à lÉlat; — il emprunte. — Notre collaborateur Privai d'Anglemont, témoin de la déception des capitaux évincés des listes de souscriptions, a ré.<oiu de leur offrir un refuge: — il a dénoncé, sur la place, un emprunt de cin(| cent mille francs, et, depuis ce temps, penché à sa fenêtre, il attend patiemment que les queues se dessinent autour de son domicile. — Les queues se dessinent lenlemenl, à la vérité; mais il faut donner le temps à la confiance publique de s'établir.

CHIîOMQL'ES PARISIENNES.

Jusqu'ici, remprunt du trésor a plus de faveur que remprunlPrJval d'Aiislemonl ; — c'ost absurde, sr.ns doute ; mais les capitalistes ont toujours eu des préjugés et des manies routinières.

Le plus grand succès du jour après celui de l'emprunt, c'est celui des Astecz. Ces petits monstres ont été d'abord donnés au public comme des échantillons d'une race normale, perdue et retrouvée au Mexique. 11 résulte aujourd'hui, d'une enquête, que ces deux avortons ne représentent pas plus une race mexicaine que les nains et les géants, que l'on montre dans nos foires, ne représentent la race européenne. — Quoi qu'il en soit, les Asiccz obtiennent une vigue qui grandit de jour en jour et on peut dire d'heure en heure. Pour voir les Astecz à l'Hippodrome de sept à huit heures du soir, il n'en coûte que vingt sous; mais, de huit heures à dix heures, le tarif est de trois cents francs, et de mille francs, de dix heures à minuit! — Il est probable que, si un amateur-voulait voir les Astecz après minuit, au moment où ces intéressants phénomènes font queue autour de l'emprunt, il lui en coûterait cinquante mille francs!

Pendant que l'Exposition universelle semble centraliser tous les produits de l'industrie, on est encore étonné de rencontrer en boutique des choses rares et merveilleuses qui ont dédaigné de passer sous les yeux du jury des récompenses. H y a, dans le passage des Panoramas, un marchand de cannes qui a fondé.ce qu'on pcutappeier un musée historique de parapluies. — Toutefois, celte intéressante collection ne remonte pas au delà du xvn<= siècle. — L'histoire est muette sur le parapluie de Charlemagne : on ne sait presque rien sur le parapluie que portaient les croisés partant pour la Palestine. Le parapluie du siècle de Louis XIV présente deux physionomies bien distinctes: —de 164.S à IGSO, le parapluie est tourmenté, précieux, enclin an colifichet et au mauvais goût: il sent l'hôtel de Hainhouillcl. — Plus tard, le parapluie devient sévère et majestueux; sa carcasse se soumet aux lois d'Arislote, — c'est le parapluie cornélien. — La Régence manque; — peut être ne pleuvail-il pas sous la Régence. Nous passons au parapluie bleu surmonté d'un anneau de cuivre; — il porte la date de 1765. C'est du plein Lonis .W, — c'est joli, — c'est rococo.

On croit que ce parapluie, quoique non signé, a été peint par Rou-

cher. — Il est probable qu'en pressaiU un peu le manche, il jouerait le Devin du viHage. — Le parapluie de la Révolution est tricolore comme les rubans du bonnet de madame Roland et de Charlotte Corday. — Il y aurait tout un système à construire sur ces éléments, el il est bien évident que le parapluie est l'expression de la soeiélé, — A ce point de vue, le mareliund de cannes du passage des Panoramas rend de très-grands services aux études Iiistor'iques. — Pour les temps contemporains, le marchand de cannes a mis en montre trois parapluies rouges, forme parasol, avec celte étiquette : Commandés par le grand sultan, empereur de toutes les Turquies. — Le grand sultan aurait pu tout simplement emprunter sur le boulevard du Temple le parapluie d'une marchande d'oranges : il serait arrivé au même résultat el au même parapluie.

Le marchand de cannes, collectionneur de parapluies historiques, avait pour enseigne, il y a une quinzaine d'années : Au Jonc phénomène. Dans un étui garni de velours, on voyait, en efîet, un trèsbeau jonc tigré de six pieds de haut, coté à 3,000 francs. — Un jour, deux amateurs, après un dîner trop fantaisiste, entrèrent chez le marchand de cannes, et s'informèrent avec anxiété si le jonc phénomène ne consentirait pas à une réduction.

« Peut-être, en effet, pourrait-on s'arranger, dit le marchand. Voyons vos offres, messieurs. »

Les deux amateurs se consultèrent à voix basse, el l'un d'eux finit par formuler en ces termes le résultat de la délibération :

« Monsieur, votre jonc n'est pas une canne, c'est un objet d'art. La valeur en est arbitraire el relative aux ressources de l'acheteur. Nous ne pouvons en donner que quarante sous. Mais vous seriez payé comptant , demain , avant midi , par les mains de notre intendant. «

Le marciiand, un peu blessé, répondit par un sourire dédaigneux en replaçant avec amour le jonc i)hénoniène dans son étui.

Les deux chalands s'éloignèreni, puis revinrent :

« Monsieur, dit lun d'eux, nous ne tenons pas à posséder le jonc phénomène dans toute sa longueur el sa majesté. — Un prince ou nn nabab pourrait seul se permettre un pareil luxe; — consentiriczvous à le détailler?

— Qu'appelez-voiis le délailler? dil le marchand de plus en plus dédaigneux.

— En donncriez-vous pour cent sous?

— Par exemple! répliqua le marchand, n'ailez-vous pas demander si on voudrait vous donner pour trente sous du Régent ou du Sancy? »

On ne put pas senlendre, et le jonc phénomène continua pendant quelques années à figurer à l'élalagj. — 11 a disparu, et je me réveille fréquemment la nuit pour me demander ce quil est devenu.

La dernière proposition des deux amateurs de jonc me rappelle une vieille histoire qu'enfant je lisais dans les vieux almanachs, et qui, aujourd'hui encore, a le privilège de m'épanouir. — Un Gascon était entré dans une aHerge : on lui offre veau, bœuf, mouton, volaille; mais le Gascon est blasé : il lui faudrait quelque chair plus inédile pour réveiller son appétit. — Il avise un perroquet dans sa cage. « Bonne femme, dit-il à l'aubergiste, il y a fort longtemps que j'ai envie de manger du perroquet ; faites-moi cuire celui-ci. — Jlon perroquet! mon pauvre Jako! ■" dit la bonne femme en se signant!

— Mais bientôt une tentation diabolique traverse son esprit. — Cet étranger qui mange du perroquet ne peut être qu'un prince déguisé.

— Il va faire la fortune de l'auberge. — Avant de penser aux bêtes, il faut songer à ses enfants. — Elle lord donc le cou au volatile et le

'met en broche. — Au bout d'une heure, Taubergiste, un peu larmoyante, vient annoncer solennellement au Gascon que le perroquet est cuit. « Ah ! il est cuit, dit le Gascon ; — eh bien, bonne femme, donnez-m'en pour deux sous. »

Il ne manque pas, en ce moment, de provinciaux qui, ne pouvant faire un séjour ruineux à Paris, voudraient qu'on leur en servît pour deux sous. ~ La vapeur les amène à prix réduit; — ils descendent dans un hôtel louche et borgne ; Ils trottent toute la journée, à pied, attendent un dimanche à quatre sous pour visiter l'Exposition, passent devant les Ihéàlres sans oser y pénéirer, Iniit le tarif leur paraît s(»mpiuairc; se couchent à huit heures, se relèventà cinq licures, ne voient guère du mouvement de la ville que les balayeurs, le matin, et les allumeurs de réverbères, le soir. — La vapeur les remporle, toujours à prix réduit, ei, en rentrant dans leur endroit.

ils s'élonneiil que Paris ail une si haute réputation comme ville de plaisir. — Décidément, on ne s'amuse qu'à Carcassonne.

Il est vrai que les Parisiens ont parfois une façon de s'amuser qui n'appartient qu'à eux. — Par exemple, samedi dernier, les Parisiens ont passé sept lieures dans une stalle au lliéàlre de la Porte- Saint- Martin. — Il s'agissait, Il est vrai, de voir Paris, Paris lui-même, depuis l'alplia jusqu'à l'oméga, depuis la naïve Lulèce jusqu'à la splendide cité qui touche aujourd'hui, par toutes ses frontières, au monde des arts et de l'intelligence.

Nous avons donc vu se dérouler cette chronologie illustrée de riiisloire de Paris, — rêve ou cauchemar , métempsycose humanitaire qui reproduit, de génération en génération, des types, mortels comme individus, immortels comme l'idé^h'ils représentent. De la r.aule au chef-lieu du département de la Seine, de Jules César à Napoléon, les étapes sont longues, et nous les avons toutes traversées :

— Empire, Bas-Empire, moyen âge, renaissance, temps modernes, temps contemporains, tout a été évoqué devant nous. — Les lieutenants de César avec leur tunique étoilée, les chevaliers de Charles VII avec leur armure lleurdelisée, Napoléon sous la pourpre de son manteau impérial : nous avons tout vu dans ce cycle immense de deux mille ans. — Tout cela, on ne peut le contester, a parfois des aspects épiijucs et grandioses. — L'auteur est évidemment un lettré et un penseur: -^ par moments, on est écrasé de son érudition et on voudrait uu esprit plus naïf et plus vulgaire; — tant de métaphysique, tant de psychologie, n'est-ce pas un peu trop pour les honnêtes marchands de la rue Saint-Denis, qui vont chercher au théâtre une distraction facile? Assurément, vous leur apprenez beaucoup de choses qu'ils ne connaissaient pas ; — mais, d'abord, ils ne désiraient pas les connaître, et, ensuite, je ne sais pas s'îTs pourront suivre votre /de'e dans ce labyrinthe où elleest engagée à travers les siècles.

— Du reste, la direction a entouré tout cela d'une pompe et d'un spectacle tellement splendides, que le succès n'est pas à discuter. — La seule décoration de la nuit de la Saint-Barlhélemy, la plus réussie de toutes, sulïirait à la vogue de cette grande débauche de toiles peintes. Il est bien convenu qu'en pareille affaire le comédien passe après le machiniste. — Je ne sais même pas pourquoi on se

donne la peine de mollre en scène des artistes de la valeur de M. P.ocage el de madame Guyon. — Vous montreriez mademoiselle Racliel et madame Rislori, que le publie, au changement à vue, vous crierait volontiers : « Otez donc mademoiselle Racliel ! ôtez donc madame Ristori, qui m'empêchent de voir le décor! » Le sort de M. Bocage surtout m'a attristé : — il représente l'enchanteur Merlin, un enchanteur solennel et barbu comme le sorcier de Tivoli: il représente un Abélard déclamaleur et un Molière housingot , qui ne veut pas que Louis XIV dise; Moi! ce moi qu'il a imposé à toute l'Europe. — Encore une fois, il y a autre chose à faire de M. Bocage. Cet artiste a été une expression souvent réussie d'une littérature aujourd'hui amortie. — Il a laissé au théâtre deux types, Antony et Buridan, c'est-à-dire la passion et l'aventure : s'il est vrai que vous l'ayez attaché par un engagement sérieux à ce beau théâtre de la Porte-Saiul-Marlin, n'en faites pas une annexe des machines. Recueillez-vous dans votre cabinet. — Demandez-vous, de toutes les figures qu'il a produites sur la scène, laquelle convient le mieux aujourd'hui à ses moyens d'expression, el partez de là pour lui préparer un succès dans quelque drame où il ne vivra pas dans la familiarité des comparses el des danseuses.

Voilà donc à peu près le résumé de mes premières impressions sur cette épopée de carton : littérature nuageuse à laquelle on ne peut refuser une certaine estime, mais qu'on estimerait davantage, si elle était plus accessible aux esprits simples; — spectacle l)eau, très-beau, quelquefois magnifique : pour résultat, évidemment un grand succès de curiosité, et le remboursement probable de toutes ces prodigalités.

Comment il est difïieile de restera Paris. — Émulation de voyage. — Procédés simplifiés. — De Paris à Aix-les-Bains. — La ville. — Les lits. — Les bains. — Les Alpes. — M. Bias. — La banque d"Aix. — La question des jeux. — Les intéressés et les désintéressés. — La morale cl la prospérité.— Histoire d'un négociant et de son commis. — La boite mystérieuse.

5 août.

Voici le moment où il devient difficile de demeurer paisible et sédentaire à son foyer. L'appel vous vient de tous les points de l'horizon : « Accourez ci, — accourez là. » — Les Pyrénées vantent leurs montagnes; la mer vante son galet; le Rhin emploie toute espèce de banques pour vous séduire. Il y a un système d'émulation el d'entraînement réciproques. — Voyez, par exemple, votre chroniqueur :

— vendredi, il était à Paris, n'ayant d'autre ambition que d'assister à une première représentation au Palais-Royal ; — dimanche, il couchait à Aix en Savoie : quelques amis l'avaient entraîné dans leur évolution de touristes.

Il fallait autrefois pour voyager, deux choses, du temps et de l'argent; — on a supprimé un des termes du problème, — l'argent demeure indispensable; — quant au temps, il n'en faut pas plus aujourd'hui pour aller respirer l'air des Alpes qu'autrefois pour se donner un pelil congé de cinq ou six jours à Mantes ou à I.agny. — Vous partez, le samedi soir, à huit heures, par un train de vitesse :

— le lendemain, à six heures, vous êtes à Lyon; — vous vous embarquez, et, après avoir remonté le Rhône jusqu'au lac du Roiirgcl, vous faites vers dix heures une entrée triomphante au casino d Aix.

— C'est jour de bal : vous'assislez aux dernières contredanses; — dans les salons voisins, vous voyez expirer la roulette et le trente-

cl-quaranle, et, un peu après minuit, vous reposez sur un lit généreuiemenl rembourré de paille de maïs. — Toutes les (ois que vous remuez, ce matelas végétal rend un bruit analogue à celui du système qui fait !a pluie dans les tiiéàtres; — mais vous êtes trop fatigué pour vous inquiéter de ces détails el vous dormez comme un condamné à mort. — J'ai remarqué, dans les relations de la Gazelle des Tribunaux, que. toutes les fois qu'on vient annoncer à un condamné à mort que Tbeure est venue de la triste échéance, on est obligé de le tirer d'un profond sonjmeil. — Cette remarque fait le plus grand iionneur à la literie de l'administration des prisons. — Reste à savoir si un condamné à mort dormirait sur un matelas de paille de maïs.

Voilà donc l'histoire de mon excursion.

Lundi matin, j'ai reconnu sommairement la ville el les environs d'Aix, après m'élre immergé dans la piscine, espèce d'école de natation, vaste baignoire omnibus où vous prenez en commun un bain d"eau thermale incessamment renouvelée.

Celte pitile ville d"Aix n"a pas, à beaucoup près, Taspcct animé et parisien des grandes cohues fashionables de Biide et de Hombourg. — On y voit des malades, de vrais malades, que l'on promène au sortir du bain dans des chaises à porteurs, pour opérer la réaction prescrite par le traitement. — Pas un café, pas un étabiissemenl public qui ait la prétention de doubler le boulevard des Italiens. — De petites maisons, une petite place conduisant au Casino, une marcliandede modes, trois barbiers qui rasent à l'Instar ae Paris, voilà Aix et son plus grand luxe.

Le Casino lui-même est un édifice médiocrement merveilleux ; — mais il a un petit parc anglais assez bien dessiné, qui se perd dans. Ihorizon et qui a ponr rideau de fond les Alpes, — Ceci est une galanterie que le Créateur a faite au casino d'Aix ,el tous les amîrteurs de la nature alticre savent gré à .M. Bias d'entretenir les Alpes à titre d'objet d'agrément pour les touristes.

M. Bias, puisque j'ai prononcé son nom, est le fermier des jeux d'Aix. — Il porte le nom et il est le fils dune danseuse Irès-célèbrc à l'Opéra, vers le milieu de la Restauration, sous le nom de Fanny Rias. — Du côté paternel, son origine l'avait prédestiné dès sa nais-

sance à la ft-rrae des jeux publics. — Je ne sais pas quelle esl la valeur lie la banque d'Aix, ni d'une manière absolue, ni relalivemenl aux établissements concurrents; — ce que je sais de mieux, c'est que la concession est incessamment menacée par les chombrespiémontaises, atteintes des scrupules qui règnentdans tous les pays constitutionnels.

J'ai déjà dit ailleurs combien cette question des jeux était un cas de conscience embarrassant. Maintenez-les, vous soulevez des récriminations assurément légitimes; — supprimez-les, vous ruinez tous ces petits pays qui ne vivent que des vices et des loisirs nomades des touristes de l'Europe. — A Aix-Ia-Cliapelle, on a peut-être résolu le problème et dégagé la conscience publique, en attribuant aux pauvres le produit de la ferme des jeux. Partout ailleurs, ce sont des actionnaires qui le mettent dans leur poebe.

Cbose singulière, et consolante à un certain point de vue, — à Aix-les-Bains, les marcbands ont pétitionné pour obtenir la suppression des jeux. — Je me demande seulement sur quels autres éléments de séduction comptent les marchands d'Aix pour attirer l'Europe. — Certainement, j'ai vu à l'étalage de certaines boutiques des chapeaux de paille bien attra\anls ; — mais je ne crois pas, pour être sincèr», que ce soit là un motif suffisant pour passionner cette foule, avide d'émotions, qui fréquente les pays d'eaux.

Ceci rappelle qu'autrefois les marchands du Palais-Royal avaieul aussi pétitionné pour que le gouvernement supprimât tous les vices qui faisaient sa fortune (la fortune du Palais-Royal, bien entendu). — Je ne sais pas trop si ces mêmes marchands sont aujourd'hui bien heureux des vertus solitaires qui végètent dans leur bazar. — Un ne voit plus là, à la vérité, ces créatures empanachées que tous les provinciaux revoyaient la nuit dans leurs rêves ; — on n'entend plus que le biuit du canon de midi, qui na plus pour concurrent la détonation du pistolet de quelque joueur vexé, allant chercher dans un monde meilleur des martingales plus infaillibles; mais, avec le vice, a disparu la prospérité. — Ce dernier argument ne loucherait guère Aicesle; mais Philinte chercherait quelque heureuse combinaison pour concilier la morale et le profit.

1! y a, en effet, moyen de tirer |)arli de toutes les situations. — Écoutez plutôt cette histoire, qui vient bien à propos des jeux :

Un négociant deM.iyence s'aperçoit un soir, en faisant sa caisse, f|u"on lui avait volé dix mille francs. — Ses soupçons portent trèsiialurellcmenl sur un jeune commis qui, après avoir épuisé au jeu ses ressources légitimes, a pu être tenté du diable. — Sur ces indices révélateurs, le négociant traverse le Rhin, et va tout droit ù Wiesliaden, où il arrive à dix heures du soir. — Il trouve son homme installé h la roulette devant une pyramide de rouleaux, et, lui mettant la main sur l'épaule :

« Vous èles un voleur! « lui dit-il.

Le commis frémit et pâlit.

« Monsieur, répliqua-t-il, c'est vrai, je suis un misérable; — mais ne me perdez pas, — vous serez désintéressé; — voyez : je gagne trente mille francs, et je puis bien vous rendre vos dix mille francs. »

— Comment! me rendre mes dix mille francs, reprit le négociant, quand vous en gagnez trente mille? — Nous sommes de moitié. »

Pour en finir avec cette question en ce qui concerne Aix, je dois dire que le jeu, à première vue, m'y a paru assez tempère. — La pièce de quarante sous y est de mise et apparaît sur le tapis vert bien plus souvent que le louis d'or. — Il est vrai que celle pièce de quarante sous, infiniment multipliée, représente le plus clair des bét:éDces des banques, et les plus fortes pertes réparties entre des niillifTS de joueurs naïfs.

Je n"ai découvert, à Aix, ni opéra, ni drame, ni vaudeville; mais j'y ai trouvé un spectacle de curiosité dont je crois devoir vous communiquer rafiiche textuelle, la voici :

Page 1