II
tendue à Venise, el qui m'a paru très-bien réussie pour un lionime qui met tout son amour-propre dans le macaroni.
Vous jne trouvez peut-être un peu léger à l'endroit de Guillaume Tell, el je vous dois à ce sujet deux mots de commentaire. — J'ai eu pour professeur d"liistoire M. Miclieiel : ce savant et implacable bénédictin m'a laissé très-peu d'émotions historiques. Quand nous expliquions Vlliade, il nemanquait jamais de nous avertir qu"Homère n'avait pas existé, et, en ce qui concerne Guillaume Tell, il nous recommandait de ne pas trop nous attendrir sur un personnage purement légendaire. — Vous voyez d'ici les conséquences : si Guillaume Tell n'a pas existé, je suis autorisé à douter de l'existence de son flis. Par suite, je doute du farouche Gessier et de la Suisse tout entière.
Nous traversons le lac de Lucerne, une des quatre merveilles des vingt-deux cantons. Il est sept heures du soir, le soleil se couche dans un lit de pourpre; nous sommes donc dans les meilleures conditions : cependant le lac de Lucerne ne m'a pas émerveillé. — Peutêtre l'ai-je mal vu ; — peut-être fallait-il une trêve à mes yeux, repus depuis un mois de lacs et de montagnes? — C'est possible : mais, avant tout, je vous donne mes impressions dans leur sincérité, sans m'atteler aux admirations commandées par la tradition.
Une fois à Lucerne, neuf heures de voiture vous séparent de Bâie, petite ville d'une physionomie flamande, dont les rues propres, les portes en bois brun, les marteaux et les sonnettes en cuivre poli rappellent les faubourgs de Bruxelles.
De BâIe à Bade, trajet de cinq heures en chemin de fer. Je suis arrivé à Bade dimanche. — Déjà, à la station où le convoi de Strasbourg verse ses voyageurs dans le train badois, j'ai assisté à un gros déballage de Parisiens.
A Bade même, sur l'esplanade de la Conversation, on se croirait au boulevard des Italiens. — On ne rencontre que des figures françaises, c'est-à-dire parisiennes. — C'est, entre mille, par cxcn)plo, Eugène Guinot, le plus acclimaté des touristes de Bade ; — Amédée Achardj — Schayé, l'agréé, qui a transplanté là, pour deux semaines, sa verve intarissable ; — Oflenbach et Hector Crémieux, qui rappellent les meilleures soirées des BoufTes-Parisiens; — Emile Daugny,
Bourgoin, de la Bourse, Berlioz, Duprez; — mademoiselle Duprez, madame Mira et sa flile; — les deux frères Braniski, M. de Ileckeren, le sénateur, etc., elc. — Des femmes de tous les mondes, des princesses allemandes et des princesses d'avanl-scène. — Parmi ces dernières, mademoiselle Constance, mademoiselle Soubise, mademoiselle Adèle Courtois, mademoiselle Deslions, et pas mal d'autres.
La lionne de la saison est une jeune blonde qui a fait son entrée l'hiver dernier dans le demi-monde parisien, et qu'on appelle ici la Berlinoise. — Elle a un très-grand succès de jeunesse, de beauté et de toilettes.
Je ne dois pas vous cacher que nous nous plaisons beaucoup ici.
— Quelques-uns de nous reçoivent tous les jours une dépêche électrique de Paris. — Il paraît que vous continuez à griller. Rien ne nous presse donc d'aller vous rejoindre. — >"ous déjeunons, au frais, sous les grands arbres des petits boulevards de la Conversation; — nous dinons en groupes de cinq ou six, à sept heures, à la Conversation même, quia maintenant un restaurant de premier ordre. — Nous sommes préservés de l'épidémie du jeu par les grandes cohues qui s"allroupent autour des tables et en rendent l'accès impossible.— Tout va donc pour le mieux.
D'ici, nous ne comprenons pas ce que vous faites là-bas, à Paris,
— avec des théâtres vides, une Bourse déserte et des journaux qui, pour toute nouvelle, donnent tous les jours la cote du tliermomètre.
— Fermez donc la boutique el venez tous : les chemins et nos bras vous sont ouverts.
Le guide polyglolte. — Bade. — Jadis el aujourd'hui. — Aristocratie et bourgeoisie. — La société en général el la société proprement dite. — Le spectacle à Bade. — Le Sylphe, opéra-comique en deux actes, de .M.M. Sainl-Georges et Clapisson. — Mademoiselle Duprez. — Son mariage. — Concert d"Offenbach. — Les illustrations de Bade. — Le tour des écureuils. — L'admiaistration de la Conversation. — La fin d'une .«maison à Bade.
4 septembre.
Je commence par une digression. Tous les ouvrages spéciaux à l'usage des touristes débutent par cet avis :
« Avant de se mettre en voyage, la précaution la plus essentielle est de se munir d'un bon guide. «
Dans mon trajet de Milan à Lucerne, j'ai trouvé entre les mains d'un Anglais le modèle du genre, un guide polyglolte, avec formules pour tous les besoins de la vie.
Rien n'y manque, comme vous allez voir.
FORMCLES DA^S LA DILIGE^VCE.
Le touriste : Conducteur, quel est le nom de ce village? combien avons-nous de lieues à faire, avant d'arriver à destination? Le conductexir : Monsieur, tant de lieues. Le touriste : Nous allons bien lentement. Le conducteur : Monsieur, les chevaux sont fatigués. Le touriste : Conducteur, arrêtez, j'ai besoin de descendre. Le conducteur : Monsieur, on descendra à la côte. Le touriste : La côte est-elle éloignée? Le conducteur : Monsieur, d'une, petite lieue.
Le touriste : Conducteur, je ne puis attendre ; — il faut absolument que je descende.