‹ La vie à ParisChapitre 28 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

Mais revenons au giand canal.

Je suppose que vous êtes en gondole, tournant le dos au golfe Adriatique; — vous laissez derrière vous le Lido, langue de terre sablonneuse, qui ne mérite ni sa renommée ni son nom poétique. Le Lido conduit à la pleine mer, oii l'on se baigne; mais où rien n'a été disposé pour rendre cet exercice agréable... Un établissement pareil à ceux qui règnunt sur les côtes de la Manche et de la mer du Nord ferait indubitablement fortune ici. Mais il faudrait y songer, intéresser des capitaux dans cette entreprise, et, si des Français ou des Anglais ne sont pas tentés de le faire, les Italiens ne s'en aviseront jamais. — Je retrouve sur la côte de l'Adriatique les Italiens tels que je les ai trouvés sur la côte de la JléJiterranée, incapables de cet efifort héroïque qui consiste à dévouer, pendant un certain nombre d'années, sa vie au public, pour se faire une fortune et se reposer. — Les Italiens aiment mieux se reposer tout de suite. — Les patriciens, riches pour la plupart, sont absolument étrangers à ces fièvres de spéculation qui agitent les sociétés du Nord. — Les classes moyennes ont peu de besoins, peu d'ambition et peu d'invention... Les cafés sont ici la seule industrie organisée. Tout le reste rappelle beaucoup l'activité de Pompéi et d'Herculanum, deux villes dont les marchands ont dii se trouver bien heureux, le jour où ils ont été ensevelis sous la lave. Celte combinaison les dispensait à tout jamais de la nécessité de vendre leur marchandise au public; ce que le boutiquier italien a en horreur!

En revenant du Lido, sur un îlot situé dans la plus grande largeur de la lagune, on visite un couvent de moines arméniens, où Ton rencontre d'intéressants souvenirs de lord Dyron, qui y a passé six mois dans l'élude et dans la méditation.

Maintenan'l, nous entrons dans le grand canal, et nous ne le quitterons plus. — En suivant la rive droite, nous arrivons bientôt au môle. C'est le moment de débarquer entre les deux colonnes de Saint- Marc, d'aborder à la Piazzetla, et de visiter le palais ducal.

On monte au palais ducal par l'escalier dit des Géants, à cause de deux statues placées au sommet et qui n'ont cependant rien de bien gigantesque. Une tradition obstinée veut que Marino Faliero ait été décapité sur l'escalier des Géants. Mais le plus vulgaire cicérone

VOUS fait remarquer que cet escalier est une conslruclion postérieure de deux siècles à la tragique aventure du doge. C'est, paraîi-il, au sommet de l'escalier parallèle qu'il faut chercher le lieu de cette exécution.

Ce qui confond en entrant dans les salles du palais ducal, c"esl l'admirable conservation des dorures et des peintures. Tout est encore en place ; le doge, les sénateurs peuvent remonter sur leurs sièges, recevoir les ambassadeurs, délibérer sur les affaires de la république : — voilà la chambre du grand conseil, voilà la salle des Dix et des inquisiteurs d'État; —voilà, dans l'antichambre de celte dernière salle, la fameuse bouche de fer : la garniture de bronze en a été arrachée, mais l'ouverture subsiste; elle peut recevoir des j:j//s qui viendront se loger dans la cavité de la muraille, où les curieux plongent la main. — J'avais vu, dans divers mélodrames, la bouche de fer sur la place publique; je conviens qu'elle était là mieux à sa place, et que les délateurs devaient être quelque peu gênés de venir déposer leurs lâchetés dans l'antichambre des Dix.

Une des salles d'attente est tapissée de caries géographiques auxquelles leur date dor^-je le plus vif intérêt. On y voll une figuration de la terre avant la découverte de l'Amérique, c'est-à-dire avec un seul hémisphère; — des représentations des conquêtes de Venise et des voyages de Jlarco Polo; — puis d'anciens plans de Venise qui démontrent que, dès le xv« siècle, la ville était dans toute sa splendeur. — A celle date, on y trouve la figuration de tous les palais célèbres aujourd'hui existants. Seulement, le pont du Riallo est figuré en bois.

J'ai voulu voir, naturellement, les fameuses prisons du palais du- • cal, le pont des Soupirs, etc. Les cachots de Venise ressembleraient à tous les cachots, s'ils n'avaient un revêtement en bois qui préservait le prisonnier de l'humidité. — Vous croyez que je plaisante? Allez-y voir! — Si je voulais partir de ce fait pour déduire tout une théorie, je me trouverais entraîné trop loin. Mais il y aurait à se demander un jour sérieusement si des hommes qui, pendant six siècles, ont dominé le moyen âge et la renaissance par le génie des arts autant (jue par la guerre, ont pu, de toute tradition, se transmettre ce rôle de geôlier, d'inquisiteur et de lourmenteur que leur attribue invariable-

ment la littérature fantasmagorique. — On montre, à la vérité, un couloir plongeant par une baie dans le canal ; — dans le couloir, il y avait un fauteuil ; dans le canal, une gondole; — les criminels d'État, exécutés secrètement, s'asseyaient dans le fauteuil, et y étaient étranglés par une mécanique ingénieuse qui rappelle la garrotte des Espagnols. — De là, le supplicié passait sur le canal, et vous devinez le reste, — Vous voilà contents, lecteurs ; vous retrouvez votre Venise, que j'avais un peu dérangée par mes inductions optimistes. Mais considérez un peu quels étaient les temps, et comment, aux mêmes époques, les choses se comportaient dans le reste de l'Europe. — Vous verrez peut-être alors que Venise était au diapason, et rien de plus.

Au surplus, je ne suis pas devenu un érudit, Dieu m'en garde! — Je dis seulement qu'il y a là peut-être une histoire à refaire : on peut la refaire avec d'autant plus d'impartialité, que les doges et leurs complices ont laissé les documents les plus compromettants, savoir: des procès-verbaux de leurs délibérations et des procès criminels.

— Tout cela est chronologiquement rangé dans la bibliothèque de Venise; — on n'a qu'à puiser. Cela a dû pire f,-jt, à la vérité, mais jamais peut-être dans Tesprit de saine critique que j'indique.

J'oubliais de vous parler du pont des Soupirs, dont la signification spéciale est reconnue par tout le monde une farce dans le genre de celle que Grassot voulait me faire le jour de mon arrivée à Venise.

— Le pont des Soupirs est un chef-d'œuvre d'art, ce qui n'est pas un crime : — jeté sur le canal qui sépare les prisons du palais ducal proprement dites et les prisons ordinaires, il servait aux communications des accusés avec le tribunal suprême. — Il est, par conséquent, fermé et prend le jour cependant par deux rosaces ménagées au milieu. Que des prisonniers aient beaucoup soupiré en traversant ce pont, cela est bien probable ; mais les ponts de Venise n'ont pas le monopole des soupirs.

Continuons à parcourir le grand canal.

Xoki le jardin royal, un des rares bouqudsde verdure qu'il y alla Venise; — l'oflice de santé; — l'holel de l'Europe (ancien palais Ciuslinlani) ; — le i)alais Cornaro, prcmior du nom ; — le palais P.arbaro (asile pour l'enfance); — h; superbe palais Conlarini;— le palais

Moncenigo (demeure de lord Byron); — le palais Cornaro deuxième, un des quatre que mademoiselle Taglioni possède sur le grand canal; — la Poste, — l'Iiôtel de ville (ancien palais); — les palais Loredan, — Dandolo, — Bembo, — Manin;— et nous voici au pont du Rialto.

Sur le pont même sont établies des boutiques, comme autrefois sur le pont Neuf à Paris, Des deux côtés du Rialto sont les marchés les plus importants de Venise. — On rencontre là les poissons, les fruits, les verdures, les pastèques et tous les produits extravagants de la famille des cucurbitacées. — Le touriste qui visite Venise ne quitte guère la place Saint-Marc, et c'est un tort : il y a dans les centres populaires beaucoup de choses à observer, des mœurs primitives et nationales, effacées dans les hautes régions sociales, par le frottement et l'absorption d'une civilisation qui tend à tout uniformiser.

En deçà et au delà du Rialto, on trouve deux palais qui se signalentàceuxqui les cherchenlpardes poteaux bleusfleurdelisés. — C'est la demeure du comte de Chambord et de la duchesse de Berry. Ces deux palais, qu'on peut visiter en l'absence des maîtres, sont intéressants pour les hommes de toute opinion. On y rencontre à chaque pas des souvenirs des Tuileries, de Sainl-Cloud et de l'Elysée- Bourbon.— La plupart des portraits de famille qu'on voit chez le comte de Chambord sont des copies tirées de la galerie de la duchesse sa mère; j'y ai vu, de plus, son propre portrait peint tout récemment par M. le baron Schwiler, et naturellement plus actuel que celui de M. Pérignon, qui a déjà huit ans de date.

La duchesse de Berry habite le palais Vandremi, qui a appartenu ■tour à tour au duc de Mantoue, à un duc de Brunswick, et qui porte les traces de ces diverses origines.

On trouve au palais Vandremi de très-curieux témoignages de la destinée si accidentée de la duchesse de Berry. — Des portraits des Bourbons de Napics attestent son origine. — Dans cette galerie, un portrait m'a beaucoup frappé : c'est celui de lady Hamillon, l'amie de Nelson et de Caroline de Napics, qui joua un rôle si aventureux dans la révolution de 1799.

La galerie française ne remonte pas au delà de Louis XIV. — On

rencontre des RigaucI Irès-inléressanls, représentant le grand roi, ses favorites, le duc et la duchesse de Bourgogne ; — puis on arrive aux contemporains : Louis XVI, JIarie-Antoinette,la duchesse d'Angoulên)e, le comte d'Artois, le duc deBerry, la duchesse elle-même, tantôt en habits de deuil, tantôt parée pour la fête du pavillon Marsan. — Cne aquarelle très-curieuse représente la chambre de la duchesse à l'Elysée; — la princesse lit pendant que ses deux enfants jouent autour d'elle. — Quelques-uns des meubles indiqués dans ce dessin se retrouvent au palais Vandremi, entre autres un lit immense qui est celui de la princesse depuis son arrivée en France.

Dans une troisième série, on voit des portraits du comte de Lucchesi-Palli et des quatre enfants issus du second mariage de la duchesse : — trois flHes, dont l'ainée a vingt ans, et un jeune garçon, le dernier de tous, qui peut avoir quinze ans. — Tous ces enfants sont nés en Italie, — la petite lille qui avait vu le jourà Blaye étant morte.

Le palais Vandremi est riche encore en curiosités de toute nature : — sur des étagères en bois sculpté, qui ont appartenu aux Visconti de Milan, on voit des porcelaines, des faïences et des verreries de toute origine et de toute date. — Un reliquaire bourbonien renferme des choses rares ou plutôt uniques, — entre autres un soulier de Louis XIV, sur le talon duquel Vanloo a peint une bataille.

Ajoutez à tout cela quelques beaux tableaux de l'école italienne, des Corrége, des André del Sarto,— et vous aurez une idée confuse, mais approximative, de la galerie du palais Vandremi.

Le mot galerie dont je me sers est impropre. Tous ces tableaux sont épars dans la familiarité des boudoirs, des cabinets de travail el des chambres à coucher; — mais, naturellement, les salons de réception en ont la meilleure part.

A Venise, la princesse reçoit beaucoup. — Deux cents personnes environ figurent habituellement à ses soirées.

En sortant du palais Vandremi, l'intérêt de l'excursion sur le grand canal nous invile à retourner vers Saint-Marc. — Alors, du côté opposé aux palais que nous venons de citer, on trouve encore un ancien palais où siège aujourd'hui le mont-de-piété et qu'habita Catherine Cornaro, la reine de Chypre; — les palais Giustiniani, — Barbaro, — Balbi (habité par Napoléon), — Araschoui (habité par

(Ion ChpIos, car il semble que toutes les ruines viennent se consoler, sur les ruines de Venise) ; — le palais Pisani, l'Académie des Beaux- Arts, l'église Santa-Maria deil' Salule. la douane maritime, et, au bout decelédiflce, une colonne surmontée d'une Fortune assez chimérique qui se tient en renommée sur un globe doré ; — enfin, l'église Saint- Georges, qui fait face à la Piazzelta.

Naturellement, nous marchons au pas de course sur les chefsd'œuvre : tout cela est plein de tableaux, de statues et de curiosités. — Pour l'Académie, les Véronèse et les Titien, je vous renvoie à Vltalia de Théopliiie Gautier; — pour les collections particulières, je vous renvoie à tous les Guides. — Je recommande seulement au touriste de visiter la collection Correr, pleine d'antiquités vénitiennes et de témoignages historiques, depuis l'origine jusqu'aux temps modernes, puisqu'on y conserve les bulletins d élection du dernier doge, Manin. (Triste élection!)

Il y a à Venise une demi-douzaine de théâtres. — Deux seulement étaient ouverts à mon arrivée à Venise; — la Fenice, ou grand Opéra, — puis un petit théâtre, Santo-Samuelo, où jouait la compagnie française de Turin. J'ai vu là la Revanche de Lauzun et le Demi-Monde. — J"y ai retrouvé la jeune Laurentine, du Gymnase, attachée pour trois ans à l'entreprise de M. Meynadier. Mademoiselle Laurentine a fait à Turin trois débuts brillants; — les Piémonlais, qui avaient d'abord pris ombrage de son arrivée et s'étaient crus menacés du règne d'une favorite, se sont rassurés en la voyant si jeune et si candide. — Toute celte troupe, qui est maintenant à Triesle, passera dans quinze jours à Milan et reviendra, en octobre, prendre ses quartiers d'biver à Turin.

Quant à la Fenice, c'est un magnifique théâtre, trop magnifique peut-être et trop chargé d'or. — Je constate, en passant, que les théâtres d'Italie, que j'avais trouvés, il y a une dizaine d'années, plongés dans l'obscurité, brillent maintenant du plus vif éclat au soleil du gaz.

La grande affaire qui préoccupait le dilettantisme vénitien, c'était le prochain début de la Medori. La Medori est une Française née à Lille et sœur d'une chanteuse du nom de Clari, que nous avons entendue il y a une quinzaine d'années sur le théâtre de la Renaissance.

— La Medori a clianté un peu partout, en Italie, à Constantinople, à Vienne: — sa réputation est arrivée jusqu'à la rue Lepelletier, en passant par le ministère d'État : — dans quelques semaines, elle sera à Paris, où elle doit débuter vers la fin de septembre. — Un grand intérêt s'attache à ce début, car Meyerbeer, qui a entendu cette chanteuse à Vienne, croit tenir enfin VAfricaine qu'il cherche en Europe depuis quinze ans. — Seulement, l'illustre maestro veut entendre la Medori dans sa musique : elle débutera donc dans Valeutine des Huguenots.

Ici, à Venise, la Medori a réussi dans ces mêmes Huguenots, — et ne croyez pas que ce soit chose si facile. — Il y a, à la Fenice, bien des écueils autour d'une chanteuse; il y a le parti autrichien, le parti italien et la coterie des florianisles (réunion du café Florian). — On ne rencontre plus qu'en Italie un type usé dans le reste de l'Europe, celui de dilettante. — Le dilettante est un homme de soixante ans, un peu sec, un peu râpé, déjeunant d'un petit pain dans une demi-tasse de chocolat, dînant problématiquemenl, etportantencore un transparent commefeu Spontini. — Cet homme n'a pas d'estomac : tout son organisme se compose d'une seule corde, une conle à boyau, qui vibre à tous les vents comme une harpe éolienne ; il n'a pas d'autre passion que la musique, et sa passion est un peu lyrannique. Le dilettante est à lui seul toute la presse musicale de Venise, et c'est au café Florian qu'il rend ses arrêts. Or, le feuilleton du café Florian est un peu comme le feuilleton parisien, — il a des prétentions; il veut qu'on lui rende des visites, des hommages, et il n'admet pas qu'on réussisse sans son consentement. On expliquait par le travail des florianistcs l'accueil un peu froid que la Medori a rencontré à sa première représentation. — Depuis, il faut le dire, la glace s'est rompue. A la seconde représentation, il y a eu trois rappels, et le public ne s'en serait pas tenu là, si les règlements autrichiens ne bornaient maintenant l'enthousiasme ù trois manifestations.

Les théâtres en Italie sont constitués d'une façon très-funeste à leur prospérité.— Les salles appartiennent à lu noblesse, qui paye seulement l'entrée dans les loges ; — mais il en résulte que, si la noblesse boude, si la noblesse voyage, les loges demeurent vides sans

CHROMQLES PARISIENNES. 377

qu'on puisse en disposer. On remédie à cet inconvénient par un abonnement forcé au début de chaque saison; mais ces mesures sont encore bien précaires et bien arbitraires. — Quant au touriste qui a loué une stalle, il est fort étonné lorsque, le soir, on lui demande le prix de l'entrée au lliéàlre. — Louer une slalle, c'est interdire à un autre le droit de l'occuper; — mais, pour l'occuper soi-même, il faut entrer dans la salle. — C'est logique. — Derrière les stalles, il y a un hémicycle qui demeure libre et où les spectateurs qui n'ont pas de poste assigné se tiennent debout. — Ceux-là ne payent que l'entrée.

Je quitte Venise, toujours étonné et charmé;— après quinze jours, la lassitude n'est pas venue. — Demandez à tous les poêles qui l'ont chantée, si'jamais elle les a fatigués... — Je ne forme plus qu'un vœu, c'est qu'une administration intelligente se charge de donner le spectacle dans celte merveilleuse décoration d'opéra. — Assurément, wus avez bien vu répéter quelque féerie, splendide de décors et de lumières, tandis que les acteurs sont en paletot et en chapeau à tuyau de poêle. — Ce contraste blessant est celui que produit à Venise noire costume de croque-mort...

On ne comprend pas ce pays autrement qu'il est représenté dans les toiles de Véronèse, avec de grands festins, des tables chargées de vaisselle d'or , des femmes éblouissantes de brocart, d'or, de perles et de diamants; — des musiques mystérieuses sur des gondoles parées de fleurs, et, de temps en temps, un doge jetant son anneau à la mer. — La mer n'a pas été infidèle ; — c'est un doge qui le premier a divorcé. — Je demande que sa face soit voilée comme celle de Marino Faliero, pro criminibus decapitali.

Retour à Milan. — La Scala. — Lamphithéàlre nautique. — Le lac de Cônie. — Autre lac méconnu. — Un sujet de vaudeville fait pour effaroucher la censure. — Guillaume Tell et M. Michelet. — Bâle. — Bade et SCS Iiôles. — La Berlinoise. — La Conversation.

24 août.

Il a donc fallu quilter Venise. Quand la gondole vous emporte, on se retourne involontairenient pour contempler une fois encore celle poétique cité, la dernière merveille d'un monde qui disparaît sous le travail uniforme de la société européenne. Maintenant, mon itinéraire consiste à retourner à Milan, à traverser la Suisse et à gagner le duché de Bade par le chemin de fer de Bàle.

A Milan, où je me suis reposé un jour, j'ai revu le Dôme et le café de l'Europe ; j'ai vu, de plus, cette fameuse salle de la Scala, la plus grande de l'Europe. — Moyennant une gratification, on obtient du concierge un éclairage a qiorno. La Scala est, en effet, une salle magnifique, d'un goût beaucoup moins contestable que celui de la Fenice de Venise. Toute l'ornemenlalion est dans le style de Versailles et du grand Trianon. Au moment de ma visite on répétait un ballet, le Comte de Monte-Cristo. — Il y avait une grande discussion entre deux danseuses qui ne voulaient pas danser ensemble. — Voilà de ces choses qui n'arrivent jamais à Paris, et qui prouvent bi<!n l'utilité des voyages.

J'ai visité aussi à Milan un trèscurieu.x amphithéâtre construit en 1806 par ordre de Napoléon, et qui peut contenir trente mille spectateurs assis sur des gradins de verdure. L'arène reçoit l'eau d'un petit canal, et on y donne des spectacles nautiques. Seulement, les représentations sont un peu intermittentes ; car, depuis dix ans,

on y fait relâche, probablement pour répétiiions générales. Il faut croire qu'on prépare un grand succès.

De Milan, on va à Côme en cliemin de fer. On est en présence de ce lac si fameux dans la poésie byronicnne; — les deux rives sont peuplées de villas délicieuses, et, dans cette oasis, vivent au son des musiques, dans les loisirs d'une élégance poussée jusqu'au lyrisme, des princes, des danseuses, des chanteuses, tout un monde et un demi-monde ; car le lac de Côme est un des refuges des amours proscrites par la société. — C'est là que se retira, il y a quinze ans, avec un prince italien, cette belle et blonde comtesse de P., qui fut un jour la plus jolie femme de Paris. — Le comte de P., en apprenant celte fuite, qui n'était que le dénoûraent d'une liaison connue et tacitement tolérée, se contenta de dire philosophiquement : « Ils me regretteront. » En effet, il est difQcile de comprendre deux êtres soutenant éternellement l'existence sur la note lyrique de Corinne et d'Oswald au cap Misène. — Il y a quatre ans, la comtesse disparut du lac de Côme en même temps qu'un jeune Italien. — Depuis, je crois qu'on a perdu sa trace.

Un peu après Côme, on trouve la limite du royaume lombardovénilien, et on entre dans le Tessin, un des vingt-deux cantons suisses. — Mais la Suisse n'est encore là qu'une expression géographique, comme disait le prince de Metternich. — L'Italie y respire encore : — la langue, le culte, les mœurs, tout est italien. — Ce r'est, en effet, que vers le xvi« siècle que les ducs de Milan ont cédé le Tessin aux Suisses.

A Lugano, on rencontre encore un lac, et un lac superbe. — Pourquoi est-il moins célèbre que celui de Côme et le lac Majeur? — Je ne sais. — Peut-être luia-t-il manqué des poêles, des illustrateurs et des chroniqueurs. Je crois cependant me rappeler vaguement que Chateaubriand a chanté le lac de Lugano.

Il y a là un peu en deçà de Lugano, sur la rive orientale du lac, une anomalie assez étrange : c'est un village autrichien enclavé en pleine Suisse. On le nomme Campligionc. Des raisons politiques qui ont conservé à rAulrichc celle guérite dans le canton du Tessin, je ne sais rien et je ne dirai rien. — La silualion de la politique autrichienne est là trcs-hizurrc : quand vous traversez la langue de terre

sur laquelle le village est assis, l'Aulriche est chez elle : elle vous demande votre passe-port et visite vos malles ; — mais, les eaux du lac étant suisses, quand vous passez en barque devant Campligione, vous pouvez faire à l'Autriche ce geste familier qui consiste à souder les deux mains au bout de son nez en les agitant comme les ailes d'un moulin à vent. Cette démonstration, dédaignée par les ambassadeurs, est Irès-praliquée dans les ateliers. C'est même la seule réponse connue du rapin à qui un autre rapin demande à emprunter dix francs. Or, voici ce que raconte la légende à propos de Lugano, de son lac et du poste autrichien.

Il y a trois ans, deux artistes français avaient découvert le lac de Lugano et s'y étaient établis. Chaque matin, en passant en barque devant Campligione, ils se livraient, à l'égard de l'Autriche, à la manœuvre irrévérencieuse ci-dessus décrite. Cette familiarité agaçait beaucoup les agents autrichiens, qui se firent ce raisonnement : « Si on pouvait entraîner ces deux scélérats sur le territoire lombard, on les ferait arrêter, et on leur donnerait une bonne leçon. » — Un émissaire très-subtil fut chargé de l'entreprise. Il vint à Lugano s'établir au café, lia conversation avec les Français, parla des beautés de Côme et des îles Borromée, et proposa une excursion. On devait aller en barque jusqu'au fond du lac, et, de là, entreprendre à pied le reste du voyage. — Les Français acceptèrent ; mais, comme ils avaient pénétré les projets de l'agent, en roule ils proposèrent de se baigner dans le lac. — La seule dilBculté était que l'agent n'avait pas de caleçon; mais un agent dévoué ne s'arrête pas à de pareils détails. — On se met à l'eau ; puis, à un moment donné, les deux Français remontent dans la barque et s'éloignent à force de rames, emportant la reliure autrichienne de l'agent.— Celui-ci, bon nageur, gagna facilement le bord; mais il lui fallut rentrer à Campligione dans le costume d'Adam avant le péché. Les vieillards qui avaient la tradition du pays, ne se rappelaient pas avoir vu on agent autrichien en cet élal.

Voilà l'histoire; mais, si on se propose de la mettre en vaudeville, il est bien probable que la censure demandera des modifications au costume de l'agent, qui constitue tout le comique de l'aventure. Vous voyez combien le théâtre est difflcile !

Le voyage de Milan à Bàle comprend tous les modes connus de locomolion : chemin de fer, voitures, nombreuses excursions à pied, quand il s'agit de monter les pentes du Saint-Gotliard, et navigation sur le lac de Lucerne. — Deux nuits et un jour suffisent à tout cela. En cette saison, les nuits d'Italie sont éclairées à demi-rampe, comme une décoration d'opéra; l'iiorizon prend des teintes vagues et fantastiques, et on échappe aux chaleurs cuisantes du jour. — Il y y a encore des artistes qui pleurent les scènes de diligence, la rondeur et les familiarités du conducteur, les descentes à l'auberge, les paysans ameutés sur le seuil du logis pour voir passer les étrangers, les jeunes filles qui s'enfuient à tire-d'aile en voyant venir ce nuage de poussière, plein de commis voyageurs. — Tout cela avait son charme, et vous pouvez le retrouver pour vingt-quatre heures dans l'itinéraire que j'indique. — Seulement, hâtez-vous, car il paraît que les lignes de fer sont à l'étude. Quand vous avez traversé le Saint- Gothard, et c'est l'affaire d'une journée entière, la Suisse italienne expire el^vous abordez la Suisse allemande, très-reconnaissable à ses chalets, à son accent et à sa cuisine. — Un peu en deçà de Lucerne, vous rencontrez Allorff.

Parlons, les cliemins sont ouverts ; Suivez-moi.'...

Allorff est la patrie de Guillaume Tell. — C'est ici que se serait passée cette tragédie aux pommes dont il est le héros. — A Altorff, Guillaume Te!l triomphe sur toutes les enseignes, sur toutes les fontaines et sur tous les clochers. Divers barbouillages représentent les scènes bien connues de la vie du libérateur de l'Helvétie. — Enfin, une statue nous a conservé ses traits. C'était, contrairement à mes idées préconçues, un petit homme gros et court, très-simple dans son atlilude, et ressemblant à s'y méprendre à Ricquier, de l'Opéra- Comique,dans les Bendez-vous bourgeois. —Un peu plus loin, sur le lac de Lucerne, on trouve une construction qu'on appelle la chapelle de Guillaume Tell. — Ce serait une assez jolie niche pour un chien de Terre-Neuve; mais cela m'a paru tout à fait insuffisant pour un homme qui a délivré sa patrie.— Décidément, ce qu'on a fait de mieux pour Guillaume Tell, c'est la musique de Rossini, que j'ai encore en-

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