‹ La vie à ParisChapitre 33 sur 40 · APRÈS LE SPECTACLE · texte numérisé non relu

APRÈS LE SPECTACLE

Le touriste, à son voisin: Bonsoir, monsieur; je suis bien honoré d'avoir fait votre connaissance. Si vous venez à Londres, faites-moi la faveur de vous présenter chez moi. J'aurai le plaisir de vous faire manger du rosbif aux pommes de terre. — Dans ce paysci, ils disent qu'ils ont du rosbif aux pommes de terre, mais ils n'en ont pas...

A LA DOIAKE.

Le touriste, au douanier : Monsieur, je n'ai rien de sujet aux droits. — Il n'y a dans ma malle que du linge et des babils. — Mais, moifcieur, vous bouleversez mes effets t — Je me plaindrai à mon ambassadeur.

Il me semble que le guide anglo-franeo-germanico-ilaliano s'égare par trop de prévoyance. La pratique de la vie enseigne que se plaindre des chevaux ne fait pas aller les chevaux plus vite, et se plaindre du rosbif ne fait pas le rosbif meilleur. — 11 faut se laisser conduire et nourrir à la mode de chaque pays. — Napoléon a pu conquérir l'Allemagne; mais toute sa volonté et toute sa puissance n'y eussent pas fait rôtir une pièce de bœuf ou de mouton.

Heureusement, Bade est un pays français, et il devient plus rationnel d'avoir une maison de campagne ici qu'à Auteuil.

Si jamais la main des fées s'est plu à arranger la nature, c'est bien à Bade qu'elle a laissé son empreinte. Depuis vingt ans, des concurrences formidables se sont élevées; Bade a conservé sa supériorité sur tous les établissements du Rhin. Le zéro unique de Hombourg y attire les joueurs; mais les familles persistent dans leur prédilection pour Bade.

A la vérité, Bade n'est plus défendu par celle muraille de Chine qui, il y a quinze ans encore, tenait à distance de la Conversation tout ce qui n'appartenait pas à un monde suprême. Le goût général des excursions et le chemin de fer de Strasbourg y amènent tous les jours des cargaisons très-bourgeoises. — C'est 16 courant du siècle et il faut le suivre. A Bade, cependant, l'arislocralie blessée proteste par toutes sortes d'expédients. — La société sy fractionne en groupes, qui dessinent les diverses castes. En ce moment, la noblesse est représentée par un c!ub oîi la France, l'Angleterre et la Russie forment une triple alliance. — M. de la Rochefou(?auld, le prince de Beauffremont, madame Kalergi, la princesse Labanoff, madame Cavendish, forment un centre autour duquel gravitent des étoiles d'un ordre secondaire. — Celle société mange et danse à part : on la trouve un peu hautaine et un peu exclusive, et beaucoup de récrimi-

nations tendent à entamer le privilège qui lui attribue le monopole de quelques salons particuliers. — Tout cela me paraît bien puéril, et il faut avoir une furieuse envie d'entrer dans la société, comme on dit ici, pour se préoccuper autant de ses entrechats particuliers. Chaque caste a toujours, d'ailleurs, derrière elle une queue qui murmure, et Bade, d'après son organisation nouvelle, représente trèsexactement notre France constitutionnelle avec une aristocratie, une bourgeoisie et un peuple.

Très-récemment encore, il y avait ici un petit théâtre où tous les plaisirs se prenaient en commun et moyennant rétribution. — Ace Ihéâlre démoli, on a substitué une salle et une scène ménagées dans un très-magniflque salon. — Le spectacle et le concert sont des gratis offerts par la munificence de M. Bénazet aux touristes de tous pays. — Mais on n'y est admis que sur invitation, et vous voyez encore d'ici les exclusions qui portent principalement sur le sexe le plus faible. La femme non mariée n'est pas invitée, ce qui est un grand Iricrmphe pour les bourgeoises.

On assure que les spectacles et concerts de M. Bénazet lui coiitent annuellement une cinquantaine de mille francs. — Il ne me paraît pas qu'il en ail pour sou argent. — On donne cette semaine la dernière représentation du Sylphe, opéra -comique expressément commandé, pour la saison de Bade, à MM. Clapisson et Saint-Georges. —Mademoiselle Duprez soutient de toute sa grâce et de tout son talent cette petite musique, qu'elle chante avec l'in)patience d'une fiancée qu'on attend à Paris. J'ai rencontré ici, pour la première fois, hors de la scène, cette aimable et intéressante artiste, et la sympathie que m'a inspirée sa tenue modeste et réservée me détermine à lui donner ma bénédiction, qu'aucune femme n'avait encore obtenue. — Son mariage est un petit roman qui, dans quelques jours, sera de l'histoire, on peut même dire de l'histoire ancienne, puisqu'il a pour base le désintéressement et la plus exquise délicatesse de sentiments.

Entre les représentations du Sylphe, nous avons eu ces jours-ci un concert organisé par Offenbach, qui naturellement s'était arrangé |)our avoir les honneurs de la soii'ée.

La saison de Bade, quoique déjà sur la ponte de son déclin, est

encore Irès-brillante. — Je crois pouvoir dire, sans paradoxe, que, sur la terrasse de la Conversation, on est, en ce moment, plus près de Paris que sur le boulevard des Italiens. Grâce au télégraphe électrique, nous savons, jour par jour, votre pluie et votre beau temps, les cours de la Bourse et les pièces qu'on a l'honneur de représenter devant vous. — Vous m'excuserez si, provisoirement, je ne trouve pas tout cela assez intéressant pour quitter le gros arbre sous lequel nous déjeunons tous les matins, en société parisienne. — Ce matin, nous avons trouvé à ce rendez-vous Boyer, l'ancien directeur du Vaudeville, et Alexandre Weil.

On s'est donné des nouvelles des membres dispersés de la grande famille des arts et de la littérature. — Le cancan parisien est mieux installé ici présentement qu'au café des Variétés, et on y éreinte le prochain d'après les informations les plus fraîches.

Je ne vous parle pas des environs de Bade. Lorsqu'on visite pour la première fois ce beau pays, on s'épuise en excursions à la forêt Noire et aux châteaux voisins. Mais, quand on connaît chaque arbre et chaque pierre de ces classiques itinéraires, on l'abandonne aux touristes de première année, et on se borne à faire ce qu'on appelle ici le tour des écureuils, c'est-à-dire à tourner dans un cercle infiniment vicieux autour de la Conversation. C'est là que la vie est douce, sans souci, sans préoccupation. — On y oublie sa patrie et sa profession. — On rêve qu'on est l'élu d'un Éden dont l'accès n'esl permis qu'aux princesses, aux rossignols et aux journalistes, car le paradis lui-même a besoin d'un peu de publicité.

Malgré tout, on peut dire que Bade vit par sa force propre el sans secours humains. L'administration de la Conversation ne se signale que par son absence. — M. Bénazel, par une répugnance explicable, ne parait jamais dans les salons; il ne touche que du bout du doigt à tout ce monde de croupiers, et, plus dégoûté que Vespasien, il encaisse en soupirant les énormes produits du jeu. M. Duchemin, avec ses soixante et quinze ans, demeure l'administrateur général de la Conversation. C'est un homme vénérable et pavé de bonnes intentions : — personne ne dit avec plus de grâce que lui à une femme en avançant la lèvre inférieure : « D'honneur, madame, vous êtes la reine de la saison el la fleur de la Conversation; » — mais ces galanteries # II. •'>■">

ne s'étendent pas à la masse des touristes. La police du jeu est mal faite. — Des groupes de badauds stationnent toute la journée autour des tables et y écrasent les joueurs de leur poids et de leurs émanations.—Enfin, les lacunes du confortable sont telles, qu'on ne trouve même pas une table pour faire son courrier. Le cabinet de lecture est aussi tout à fait insulTisanl pour sa destination.

Mais on est à Bade ; — on a la terrasse, la musique autrichienBe, des femmes charmantes, un mouvement incessant de voyageurs qui apportent des nouvelles du pays , des communications en douze heures avec Paris. — On serait bien fou de chercher mieux ou autre chose.

Cependant, voici que la pluie se déclare ici avec persistance. — Quand les brumes se fixent à la cime des sapins de la forêt qui enveloppe Bade de tous les points de l'horizon, c'en est fait des beaux jours. On appelle cela ici une saison qui se pourrit. Alors les malles se mettent en fermentation, et les vents de l'automne qui approche poussent le Dot des voyageurs soit vers le bas Rhin allemand, soit vers la France.

Vivier el le condamné à mort. — Concerts et spectacles. — Le genlillionime prcsti<ligitateur. — Éludes sur le jeu et les joueurs. — Profession de foi. — Les jeux publics el particuliers. — La banque de Bade. — Son administration. — M. lîénazet. — M. Duchemin. — Deux scandales. — Le maximum. — Allocution philanthropique de la banque. — Un minimum spirituel. — Un joueur novice. — Une restitution pénible. — Épisodes. — Un lycéen. — Deux poids et deux mesures. — Bilan de la banque de Bade. — Rumeurs sur Uombourg. — La roulette universelle. — La marche du chroniqueur.

11 septembre.

La saison de Bade s'épuise. .\près un jour de chaleur exorbitante, les pluies sont venues : — les pluies ont amené le temps froid, et,

dans celte vallée, cernée de lous les points de i'borizon par la forêt Noire, une halte plus longue devient maussade; — aussi y a-t-il eu ces jours-ci dos emballages considérables. On ne voit plus, sur la terrasse de la Conversation, qu'en nombre assez limité, les fameux petits chapeaux Louis XIII, et les crinolines insensées sont velues d'étoffes d'hiver. — Moi-même, je me propose d'aller feuilleloniser, la semaine prochaine, à Spa, pour clore en Belgique celte excursion aventureuse, commencée en Italie.

Nos soirées se passent à cancaner sur le monde parisien. On parle beaucoup ici de l'affaire des Thèmes, où seraient impliqués des hommes de théâtre et de sacristie. — Puis Vivier nous raconte ses succès à Plombières. Vous savez que Vivier n'est pas seulement un artiste d'un talent rare et curieux, mais que c'est aussi un improvisateur d'une faconde merveilleuse. L'empereur a voulu Tenlendre sur ce terrain. Vivier a raconté alors VHistolre du condamné à mort. C'est une charge où l'arliste s'est excusé de mettre en scène la magistrature et tout l'appareil de la justice. Les éléments en sont très-simples :

Un homme est trouvé, sur un chemin public, percé de vingt et un coups de poignard.— A côlé de lui, on ramasse un individu endormi. Ce sommeil devient la base de l'accusation.

« Car, dit le ministère public, quel autre que l'assassin pourrait s'endormira côté de sa victime! »

On demande à l'accusé l'emploi de son temps depuis le jour de sa naissance.

L'accusé donne, à cet égard, des explications insufTisantes qui compromettent sa position.

« Mais, d'autre part, dit l'avocat de l'accusé, la victime a reçu vingt et un coups de poignard. — On aurait donc dû trouver vingt et un poignards sur mon client. — Or, il n'en portail qu'un, tellomenl ébréché, qu'on pourrait à peine s'en servir pour assassiner un enfant de six mois. »

Les choses vont ainsi jusqu'au dénoûmenl, et l'homme est condamné à mort et exécuté.

L'empereur a beaucoup ri.— La séance terminée, un aide de camp s'est approché de Vivier, l'a félicité et lui a seulement glissé ce mol

à loreilie : « Vous auriez dû dire que l'empereur lui avait fait grâce. »

Voilà nos loisirs : ajoutez-y des bals et des concerts. — On attend Brindeau et Levassor, qui doivent donner des représentations. — Ce soir, nous avons une séance de magie amusante, donnée par le vicomte de Gaston. — Ce prestidigitateur descend, comme vous savez, de haute lignée. — C'est un ancien élève de l'École polytechnique ; il a servi deux ans en Afrique, et, en 1848 , a été aide de camp du général Duvivier. — Des revers de fortune l'ont déterminé à utiliser, en public, des aptitudes Irès-extraordinaires dont il avait longtemps fait l'épreuve en société. — On m'assure que les exercices de cet artiste sont d'une application très-supérieure aux banalités de l'escamotage. — A huitaine, je vous en dirai probablement un peu plus à ce sujet.

Je continue ici mes études philosophiques sur le jeu et sur les joueurs.— L'Europe ignore que j"ai publié dans les journaux belges, sur cette matière, des aperçus d'une hauteur incomparable. Le jeu est un drame shakspearien où le grotesque se mêle toujours au terrible. Je suis tout porté pour vous en esquisser quelques scènes.

De ce que, à propos de la petite ville d'Aix , j'ai péroré en faveur des jeux, dans les villes thermales, il ne faudrait pas conclure que je me dissimule les abominations de celte désolation.

Je dis seulement que le jeu public est encore le plus loyal et celui qui présente les meilleures chances à quiconque veut assouvir sa passion.

Les jeux publics ont sur le jeu particulier cet avantage, que, la banque étant un être impersonnel, vous n'avez pas, quand vous gagnez, le remords d'avoir dépouillé un ami ;— quand vous perdez, vous n'avez à accuser personne que vous-même, et vous n'avez pas le déplaisir de voir l'homme qui vous a gagné mille francs la veille, acheler un pantalon neuf.

Mais, pour échapper à toule récrimination, les banques publiques doivent être tenues avec infiniment de souplesse et d'intelligence; — or, la banque de Bade est tenue d'une façon déplorable.

Je vous ai déjà esquissé une silhouette de M. Bénazet, le fermier des jeux de Bade. — C'est un homme de sentiments très-scrupuleux, Irès-sincèrement apitoyé sur les catastrophes dont il est la cause accidentelle.—M. Bénazet se voile la face pour ne pas voir les malheurs et les turpitudes du tapis vert. — Mais ces qualités deviennent un défaut. Par suite de sa répugnance très-légitime pour son petit enfer, M. Bénazet demeure dans son olympe et ne montre jamais l'œil du maître dans les salons de jeu. —Une organisation forte pourrait suppléer à son absence; mais cette organisation est précisément ce qui manque le plus.

M. Bénazet étant obstinément absent, le chef réel de l'administration est M. Duchemin, vieillard de soixanteet quinze ans, ancien tailleur de Frascati. —C'est un bon homme, mais d'un zèle mal entendu pour les intérêts de la banque, interprétant arbitrairement des règlenaents très-mal définis, et incapable, d'ailleurs, de faire face aux orages qui s'élèvent dans cette population tempétueuse des joueurs.

Exemples :

' Hier, il y a eu deux gros scandales au trente-et-quarante. Un joueur a déposé sur le tapis le maximum de six mille francs. — Dans ce cas, voici ce qui se passe : — Quand les enjeux sont dispersés sur les quatre chances du tableau, la banque tient bien au delà du maximum, parce qu'elle a le bénéfice des compensations. — Mais, quand les enjeux sont massés sur une même couleur, et que la série est indiquée, la banque élève la prétention de faire retirer tout ce qui excède le maximum de six mille francs. — Or, vous voyez d'ici les fureurs de tous ceux qui exploitent une marche et des prof/ressions,

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