‹ La vie à ParisChapitre 34 sur 40 · Sô · texte numérisé non relu

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et qui, ayant semé leur or pendant plusieurs coups, voient leur jeu interdit au moment où ils croyaient recueillir les bénéfices du système. — Il y a donc eu des tempêtes à faire sauter le tripot. — Au milieu de l'effervescence générale, le vénérable M. Duchemin est parvenu à obtenir un moment de silence, et a prononcé ces paroles remarquables :

<c Messieurs, nous avons fixé le maximum à six mille francs, pour ne pas consommer la ruine des familles. «

M. Ducbcmin a eu le même succès que Gringalet , lorsqu'il dépose entre les mains de Bilboquet un portefeuille plein de billets de banque.

« Tu n'en as pas pris? dit Bilboquet.

— Au contraire, j'en ai remis! » répond Gringalet.

Quand l'explosion d'bilarilé provoquée par la philanthropie de M. Duchemin fut un peu calmée, on reprit le jeu aux conditions imposées par la banque. — L'Anglais mit ses six mille francs et passa trois fois. Chaque fois, l'annonce du point qui dénonçait la déconfiture de la banque fut acclamée par des hourras dignes de hordes sauvages.

Dans un autre établissement, où l'on applique le même règlement qu'à Bade, j'ai vu un joueur faire quelque chose d"assez spirituel. — Il était en série gagnante, et avait bien 40,000 francs à sa masse.

« Monsieur, dit le tailleur, nous ne pouvons tenir ce jeu-là.

— Quel est donc voire maximum?

— Six mille francs, monsieur, mais sur l'ensemble des joueurs.

— Très-bien ! — Et quel est votre tninimum ?

— Deux florins, monsieur.

— Alors, dit le joueur, deux florins à la masse. »

Et, comme le hasard se mêle quelquefois aussi d'avoir de l'esprit, la banque gagna ce coup de deux florins, avec accompagnement de gaieté générale.

Ceci me rappelle un mol qui a eu le plus grand succès, il y a une dizaine de jours, à Bade. C'était à la roulette : — un joueur novice venait de mettre un florin à rouge; — il gagne, — on le double. — Pendant que le cylindre tourne, notre homme, troublé, calcule qu'il risque en un seul coup son capital et son bénélice, et, au milieu du recueillement générai, d'une voix altérée par l'émotion, il s'écrie en désignant ses deux florins : Moitié à la masse!

Les croupiers disparurent sous la table, et on ne voyait plus que le sommet de leurs râteaux agités convulsivement par les hoquets du rire.

L'autre scandale de la soirée d'iiier avait une couleur encore plus désobligeante pour la banque :

Un joueur annonce cinq cents francs au billet ; — il y a refait : le billet est emprisonné avec d'autres confrères.— Quand il s'agit de liquider le coup, le billet se trouve de cinq cents francs seulement. — Le joueur déclarait avoir mis mille francs, et il y avait présomption sufllsanle que le râteau, dans son tripotage, avait déplacé les mises respectives. — Dans tous les cas, il était de bon goût de payer sans discussion, puisque, selon toute apparence, il faudrait en finir par là.

Cependant, Tadminislralion lutta avec acharnement pendant un gros quart d'heure, avant de se décider à passer le billet de cinq, i)ar profits el pertes. Personne ne savait de quoi il s'agissait, mais tout le monde hurlait contre la banque.

Au milieu de ces exaspérations, un petit vieillard qui n'avait pas quitté le lapis, déposait obstinément son florin sur la rouge, ^n disanl, de ircs-mauvaise humeur :

« Voyons, jouc-l-on ou ne jouc-l-on pas? — Tout cela ne me regarde pas : — si on ne joue pas, je |)ar^ pour llombourg. >'

Enfin, le commissaire intervient et condamne la banque.

« Monsieur, dit le papa Ducliemin au joueur, voilà cinq cents francs; la banque vous les donne. »

Trépignement général, — fureurs, — imprécations. — M. Ducliemin retire son improvisation , et le commissaire, un homme trèsconvenable, ajoute :

« Monsieur, on ne vous donne rien , — on vous restitue. »

Ces scènes sont fréquentes à Bade. — Je répète qu'il faut en accuser uniquement une mauvaise direction, des règlements inintelligibles, et l'insuffisance du personnel administratif...

Certes, il ne viendra à la pensée de personne de comparer M. Bénazel, de Bade, à M. Blanc, de Hombourg. L'honorabilité personnelle est tout à l'avantage du premier, mais la moralité du jeu est tout à l'avantage du dernier. — A Hombourg, l'administration est trop savante pour engager, à propos de cinq cents francs, des disputes qui durent une demi-heure : « Pendant ce temps, dit M. Blanc, on perd trois tailles. »

En tout e{ pour tout, l'administration de Hombourg a des procédés d'une grandeur intelligente. — A Bade, on lésine, on chipote, et, par moment, il semble qu'on ait affaire à la banque de Bilboquet.

Encore une assez jolie scène.

Il y a deux mois, me raconte-t-on, un jeune homme se met au Irente-el-un, attaque de vingt-cinq louis et perd le coup. Ceci fait, un employé vient lui frapper sur l'épaule :

« Vous êtes trop jeune pour jouer; retirez-vous.

— Mais, réplique le joueur,iiélais encore plus jeune tout à l'Iieurc, quand j'ai perdu vingt-cinq louis; je dois être présentement assez vieux pour les rattraper. »

L'administration n'accepta pas cette logique, et le lycéen fut

évincé. — La banque demeure avec le remords d'avoir gagné vingtcinq louis à un homme trop jeune pour les perdre.

A Bade, l'arbitraire de l'administration se traduit en actes quelquefois puérils et quelquefois révoltants.

Il y a quinze jours, on a expulsé du salon une femme sans chaperon. C'est d'une très-haute moralité, et on comprend que les honnêtes femmes applaudissent à ces exécutions.— Mais pourquoi y a-t-i! tolérance quand la courtisane joue de l'or? — On pourrait croire que la banque ouvre un œil et ferme l'autre.

Je dois dire que la femme expulsée a obtenu réparation, — Un homme décoré et très-imposant est revenu tout exprès pour la promener dans les salons, et le vénérable M. Duchemin, sans la proclamer « la reine de Bade et la fleur de la saison, » lui a fait des excuses.

La banque de Bade perd depuis quelques jours deux cent mille francs. — C'est là , dit-on , ce qui lui donne cette attitude un peu hargneuse. — Les frères D..., très-connus à Paris, un jeune Mecklembourgeois et l'Anglais d'hier au soir sont les bénéficiaires de ce prélèvement sur la liste civile de M. Bénazet. — Les demoiselles jo'ient un jeu d"enfer avec des succès et des revers qui se balancent.

On raconte Ici que la banque de Hombourg est en perte d'un million. — On parle d'un Hambourgeois qui aurait levé quatre cent mille francs. — Je crois qu'il y a beaucoup de fantaisie dans ces histoires.

On ne peut prévoir, du reste, où s'arrêtera l'épidémie de la roulette. — Hombourg n'est déjà plus que le centre d'un cercle vicieux autour duquel rayonnent de petits tripots à peine au sortir de l'enfance.

Vous supposez peut-èire, lecteurs, que je suis plus spirituel que les imbéciles qui entretiennent les palais des bords du Rhin. —Ce serait une erreur. Mais 11 faut dire aussi que j'ai découvert une marche. — Je joue dix florins par jour, et je les perds invariablement.— Mais, d'après mon système, si je puis /en//' jusqu'à la saison de 1886, je serai remboursé avec de très-gros avantages. — Il faut de la patience, car on a une marche ou l'on n'en a pas.

Le retour. — Spa. — Sa physionomie. — Les avantages de la simplicité.

— La comédie à Bade. — Rossini. — Louverture de Guillaume Tell.

— La gloire dans les villes de jeu. — Chronique d'.4ix-les-Bains. — Madame de Solms. — Ponsard. — Le maréchal Canrobert. — Nouvelles de Moscou. — Le sacre. — Les bottes du prince Eslcrhazy. — Les Français en Russie. — Les veuves des bords du Rhin. — Les Russes et les Français. — Réconciliation générale. — Un vœu en faveur de la réforme des monnaies. — Grandeur et décadence de l'or. — Bruxelles.

— La salle de la .Monnaie. — Les Diamants de la couronne. — Un vole éclairé.

23 septembre.

Les beaux jours s'épuisent; — il faut songer à rentrer dans ses foyers. — Déjà, tout le mouvement des chemins de fer se manifeste dans le sens du retour. — Moi aussi, je reviens, par le chemin le plus long, parce qu'après tout un rayon de soleil suffit dans cette course errante au charme de la vie, et que je suis médiocrement empressé de revoir mes vaudevilles et mes mélodrames.

Parti de Bade il y a quelques jours, j'ai traversé Ilorabourg, où j'ai rencontré peu de princes. — Me voici à Spa, la dernière étape

(les loisirs qui coraraencent au haut Rhin, pour finir à Bruxelles, ce faubourg de Paris.

Quand on arrive à Spa, venant de Bade, l'impression est singulière.— L'n public bourgeois et clair-semé remplace les cohues aristocratiques et les célébrités de boudoir qu'on contemple à Bade. — La roulette, émaillée de pièces de quarante sous, ressemble à un petit jeu de famille, et le trente-et-quarante lui-même ne semble pas destiné à provoquer de fortes émotions.

Ceci n'est pas une critique! c'est une réclame. Il est bon que les familles sachent qu'il y a en Belgique une oasis où Ton peut passer six semaines sans courir le risque de se mettre sur la paille.

J'ai trouvé les salons de la Redoute à peu près tels que je les avais laissés, il y a trois ans; cependant, on a ouvert une nouvelle salle d'une ornementation sobre qui me plaît plus peut-èlre que les orgies de dorures qui, dans les autres établissements rhénans, signalent les énormes bénéfices des banques. — Il est malavisé de révéler ainsi au public qui vient jouer son or, que son or doit fatalement s'incruster dans les corniches et les plafonds.

Donc, Spa me plaît par sa simplicité même, sa tenue modeste et réservée. — Si la banque fait de gros bénéfices, elle les encaisse silencieusement et n'insulte pas par son luxe aux misères du décavé; — peut-être même la banque pousse-t-elle ce scrupule an peu loin, en conservant de toute tradition son meuble en velours rouge. — Si c'est un fétiche, je n'ai rien à dire; — mais, si aucune superstition ne protège ces fauteuils et ces canapés sur lesquels se sont assises plusieurs générations, je demande pour eux le repos et les Invalides.

On me dit, du reste, que la saison de Spa a été brillante ; — aujourd'hui, elle tourne à sa fin. — La pluie disperse les derniers touristes, et le feu du grand salon de la Redoute remplace avantageusement le soleil.

La veille de mon dépari de Bade, j'ai assisté à la première soirée dramatique qu'y donnait la compagnie dont Brindeau est le colonel. Le spectacle se composait du Cheveu blanc, d'Oclave Feuillet, et de la Maîtresse du mari, agréable pelilo comédie que Brindeau a en prédilection, parce qu'elle lui rappelle un succès au Vaudeville. —

Tout cela a été fort bien accueilli par un public d'une dislinclion suprême, où la ducliessede Cambridge- tenait le premier rang. Mais ce qui a ému tout le monde, c'est un épisode de la représentation. — Avant le lever du rideau, l'orchestre a exécuté l'ouverture de Guil- Icmme Tell. — Rossini était dans le salon, et, dès les premières mesures, toute la société s'est tournée vers lui par un élan d'admiration et de sympathie dont je ne saurais rendre ni l'effet ni la spontanéité électrique. — Je ne saurais dire davantage dans quelle altitude vraiment modeste et, pour ainsi dire, résignée, Rossini a reçu ces hommages. Il se tenait les yeux baissés, appuyé sur sa canne, suivant cependant avec attention tous les mouvements de l'orchestre. — Qui pourrait dire ce qui se passait alors dans son âme, et quels souvenirs éveillaient en lui les inspirations de sa seconde jeunesse, retrouvée, à vingt-huit ans de dislance, dans un pays étranger qui n'était ni la France ni l'ilalie ! — Toutefois, aucune impression ne s'est dessinée sur son visage, et il a paru supporter en martyr de la gloire celte silencieuse ovation. — Le public était infiniment plus ému que lui, et j'ai vu des femmes essuyer leurs yeux.

Rossini était d'autant moins fondé à redouter les pièges de la renommée, que sa présence à Bade m'avait paru faire une médiocre sensation. — Le jour de son arrivée, on désignait à un touriste l'auteur du Barbier de Séville. Le touriste, très-distrait, se contenta de dire : « Montrez-moi donc l'Anglais qui a gagné quatre-vingt-dix mille francs. »

Ne riez pas trop de ce touriste : il était dans la logique. — Dans ces royaumes oij règne le dieu Hasard, la gloire revient à ceux qui maîtrisent le hasard.

Ce serait le moment de faire la liquidation de la saison des villes d'eaux.

A Aix-les-Bains, il y a une histoire fort embrouillée à cheval sur la politique et la galanlerie, où figurent madame de Solms, Ponsard, le maréchal Canrobert, Eugène Sue. Les journaux belges reprochent à madame de Solms d'avoir donné une fête au maréchal Canrobert. Celle-ci se défend dans une lettre très- mesurée, mais d'une logique suspecte, où elle établit des dislinclions un peu subtiles. Quant à Ponsard, ou lui reproche d'avoir fait des vers. 11 nous semble que

les poêles ne sonl pas inventés pour autre chose, et nous ajouterons que la poésie nous a toujours paru très-compromisc du jour où elle avait à compter avec les partis. Vous saurez, au surplus, que cette petite ville d'Aix, aussi bien que la Suisse, se livre à des élucubrations sans fin, en prose et en vers, à l'endroit de madame de Solms.

— Cette dame, par le nom qu'elle porte et ses aventures d'exil, occupe beaucoup le publie.

De Bade, je n'ai plus rien à vous dire, après tout ce que j'en ai dit; — de Hombourg, où je n'ai passé qu'une soirée, peu de chose. Cette dernière ville thermale entre déjà dans sa saison d'hiver. — Les touristes amateurs l'ont désertée; il y reste les décavés et les joueurs qui viennent avec la préméditation perverse de faire sauter la banque.

C'est en Russie, présentement, qu'il faudrait aller chercher des nouvelles de Paris : — outre les correspondances officielles, les correspondances particulières sont pleines des récils merveilleux de la grande féerie du sacre. — Les détails que l'on donne sur les rubis, les topazes et les perles dont étaient émaillées les bottes du prince Esterhazy, autorisent à penser que, si ce personnage venait à Paris, il aurait quelque succès auprès des speclalrices des Folies-Nouvelles.

— Même on pourrait supposer que certains bohèmes ne seraient pas fâchés de recevoir quelque part la botte du prince Esterhazy, pourvu qu'elle y restât.

Toutes ces relations sont d'accord sur l'accueil privilégié qu'ont reçu les Français à Moscou. — Je ne parle pas seulement des Français officiels, mais aussi des simples touristes qui s'étaient risqués en amateurs dans ce gala oriental. — Tous OHt trouvé dés facilités pour assister aux pompeuses cérémonies du sacre. — Que si vous me demandez qui m'a si bien informé, je vous répondrai que les bords du Rhin sonl peuplés de Médées qui pleurent leurs Jasons. — On est parti ensemble de Paris; puis monsieur, laissant madame à Bade ou à Wiesbaden, a poursuivi sa route vers le Nord.

Il résulte sommairement de tous les détails qui m'ont été communiqués, que les cérémonies ont été aussi imposantes que magnifiques ; que notre ambassadeur, M. de Morny, y a fait une très-grande ligure, écrasant d'un luxe allique et de bon goût les boisseaux de diamants 11. ôi

que d'autres ambassadeurs avaient semés sur leur éblouissante personne. — On ajoute que les jeunes officiers et secrétaires d'ambassade à la suite de M. de Morny ont également réussi |>ar une attitude pleine de mesure et de retenue. Il est vrai que les Russes raffolent de nous, et que les Français sont bien plus populaires dans ce pays-là qu'en France,

C'est un fait très-remarquable, et très-digne de tenter les études et les recherclies d'une plume moins frivole, que celle subite passion de la Russie pour la France, après une guerre où les intérêts et l'orgueil des Moscovites ont été également blessés. — Cela rappelle un peu les femmes qui adorent les hommes qui les batlent. — Mais à Dieu ne plaise que je veuille diminuer le mérite et les conséquences politiques de celle inspiration de la Russie. — Beaucoup de tendances, depuis un demi-siècle, ont concouru à ce résultat. Notre langue, notre liltérature, nos modes, tout est français en Russie, dans la partie de la population qui compte pour quelque chose. — Quand un boyard a un congé, c'est à Paris qu'il vient passer ses loisirs, et, comme il y est adoré des Françaises, il ne peut suspecter les sentiments des Français. — A la vérité, il est exposé à voir les Cosaques, à la Gaieté, et il faut convenir que, dans cet ouvrage, les Russes ne sont pas traités avec infiniment de courtoisie ; mais, nous-mêmes, à Londres, nous pouvions, il y a quelques années encore, assistera la représentation annuelle de la Bataille de Waterloo, aimable et patriotique stupidité où l'on voyait un soldat anglais mettre en fuite !a vieille garde de Napoléon.

Ces galanteries internalionales ont pour correctif l'excès même de leur bêtise : — c'est un gros morceau que l'on jetle aux appétits robustes des faubourgs; mais les gens d'un monde un peu élevé ne prennent pas au sérieux ces orgies du patriotisme en goguette. Nous avons pardonné aux Anglais la Bataille de Waterloo, les Russes nous pardonnent les Cosaques et tout le monde s'embrasse. Cela finira par des chemins de fer, une langue et une lilléralure universelles.— Dieu veuille aussi que cela finisse par la suppression des thalers, ûcs (jros, ûcs kraltscl autres inventions monétaires qui font le supplice du touriste.

Je dois, à ce propos, signaler quelque chose de fort gênanl. —

Ayant à faire une excursion de Spa à Bruxelles, je donne au cbemin (le fer une pièce de 20 francs; là, j'apprends que ma pièce perd 23 centimes. — Aujourd'hui , j'ai reconduit des voyageurs jusqu'à Liège. — Là, mes voyageurs ont appris que leur pièce d'or perdait 50 centimes. — La progression me paraît inquiélaiile, et, dans huit jours, quand je retournerai en France, je ne serais pas étonné que ma pièce de 20 francs ne valût plus un cigare. — Il paraît décidément que l'or était une vieille superstition dont les peuples s'affrandiissenl. A Bruxelles, j'ai vu la nouvelle salle de la Monnaie, dont la décoration rappelle notre Opéra-Comique, avec plus de splendeur. On jouait les Diamanlsdela Cûuronne. Le poème de cet opéra a le privilège d'entretenir cliez moi la vieille gaieté française. On y voit une reine de Portugal qui fait transformer en strass les diamants de la couronne, ce qui, à la rigueur, est possible. — Ce qui est bien inutile, c'est que la reine aille s'enfermer avec des brigands dans une caverne jwur surveiller l'opérulion. — Voilà bientôt quarante ans que M. Scribe a l'art d'imposer au public de pareilles énormités, et cela seul suffirait à démontrer que c'est un homme de beaucoup d'esprit. Quant à la musique, je ne crois pas m'exposer à me faire gronder par mon ami Jouvin en proclamant que c'est un chef-d'œuvre. Cette adorable musique a été chantée ou chantonnée par des débutants, car on est à Tépoque des débuts. — A mon entrée dans la salle, on m'a même remis un bulletin de vote pour ou contre Tadmission d'une chanteuse. J"ai voté pour sans être convaincu; cela m'a rappelé mes votes de 1848.

Mon dernier Feuilleton, *

2 octobre 18li6.

Ce feuilleton sera bref et triste comme un adieu. Lecteur, je vous quitte. —Je deviens un chroniqueur sérieux, sans prétention toutefois à devenir un chroniqueur ennuyeux. Je regrette. Il n'est pas besoin de le dire, le terrain que j'abandonne.

— Pendant deux ans, le Figaro a servi de tremplin à toutes les évolutions d'une plume qui n'a jamais connu d'autre loi que sa fantaisie. — Figaro était compromettant, mais il était bon prince ; il admettait toutes les professions de foi, toutes les opinions et toutes les nuances.

En désertant le poste militaire que j'occupais au Figaro , je puis me rendre à moi-même ce témoignage, que, dans le cours de deux années de critique, touchant à toutes les vanités, à tous les noms et à tous les intérêts, je n'ai pas soulevé contre moi une seule récrimination sérieuse. J'ai mécontenté quelques directeurs, des auteurs, des danseuses et des marchands de contre-marques ; — mais personne n'a été fondé à dire que j'aie jamais manqué de loyauté et de courtoisie dans mes appréciations. — J'ai donné sur le monde des aris et de la littérature des impressions personnelles, et rien de plus. Le droit de la critique me paraît toujours exorbitant lorsqu'il prétend dépasser cette limite et s'ériger en arrêt. Le public a su distinguer et encourager mes intentions. — Énervé par les haines et les complaisances qui dominent dans la littérature, il a fait accueil à une critique sincère, sans système, sans rancune et sans servilisme. — Les artistes et les gens de lettres eux-mêmes , du moins ceux qui sont intelligents, ont fini par comprendre qu'ils avaient tout à gagner à n'être loués que dans la mesure de leur valeur. S'il en était autrement, l'Enlfacle aurait fait depuis longtemps la fortune de comédiens qui s'obstinent à gagner 1,800 fr. par an, après s'être montrés passionnés et chevaleresques dans toutes leurs créations. — C'est qu'au-dessus de tous les mensonges et de toutes . les Actions des réputations à dix centimes la ligne, il y a une conscience universelle qui remet et maintient chaque homme et chaque chose à sa place.

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