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La vie à Paris

— 1781 et 1881. — Un chroniqueur du temps passé : Métra et sa Correspondance. — Dulcigno il y a cent ans. — Une statue de Phidias. — Les conseils de Minerve. — La Princesse de Bagdad. ' — Les lettres de Georges Sand et de Musset. — Les papiers de M. Paul de Musset. — Les archives et la bibliothèque de l'Opéra.

— Un nouveau foyer ouvert au public. — Les peintures de Baudry. — Les Droits du veintre. — Un tableau de Détaille. — Le Salon.

11 janvier 1881.

Cette année 1881 s'appellera Année des Élections. Elle remet au public sa carte de visite sous la forme d'une affiche.

Affiches partout, rouges, jaunes, vertes, bleues. Les murs de Paris en sont constellés, et tant de couleurs à la fuis, et tant de bigarrures évoquent l'image du légen-

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claire costume k losanges d\ui Arlequiu. 1881 aurapoui armes parlantes la boite d'un scrutin. Ce sont aussi celles du siècle. L'opinion publique y est reine et c'est pour elle, pour la séduire et la conduire, qu'on se livre à tous ces duels de professions de foi et à toutes ces polémiques personnelles un peu calmées, dirait-on, pour le moment.

Il en fut d'ailleurs toujours un peu de même et, quoique la vie commune fût très différente de la nôtre, il y a cent ans, on se plaignait alors des mêmes ennuis qu aujourd'hui, et l'on avait les mêmes griefs que nous contre le temps où l'on vivait. Un journal avait eu l'idée, naguère, de nous donner un tableau rétrospectif de l'an 1780; on pourrait plus curieusement encore évoquer l'an 1781, à propos de cette année 1881, qui est, paraît-il, tout à fait fatidique, en ce sensque, decjueLjUi' façon qu'on lise son millésime, de droite à gauche, ou de gauche à droite, on trouve toujours : 1881.

Les chiffres! Quand on envisage cette redoutable question de chiffres, on en vient à éprouver presque le dédain apaisé du vieux Blanqui,,qui vient de mourir, et qui écrivait, du fond de son cachot du fort du Taureau, cette étrange hypothèse qu'il appelait VÉternité par les astres, où, lui, le vieux révolutionnaire, il haussait ironiquement les épaules devant ce que l'homme appelle le Progrès :

« — Ce que nous appelons le Progrès, écrivait le vieillard, est claquemuré avec chaque terre et s'évanouit avec elle dans des myriades et des milliards d'astres

LA \\K A l'A Kl:- r.

pareils. Toujours et partout le même décor ; sur la même scène étroite, une humanité bruyante, infatuée de sa grandeur, se croyant Vunivers, et vivant dans sa prison comme dans une immensité, pour S07nhrer bientôt avec le globe qui a porté avec le plus profond dédain le fardeau de son orgueil. Même monotonie, même immobilisation dans les astres étrangers. L'univers se répète sans fin et piaffe sur place. »

Qu'on médite ces paroles. Elles expliquent un peu le dédain de cette espèce de Fontenelle de la prison parlant aussi de la flur alité des mondes et laissant tomber de sa plume de petites phrases ironiquement hautaines et déconcertantes, comme celle-ci :

« — Les trillions, quatrillions, sextillious. etc., en disent moins à la plupart des lecteurs qu'un mot vulgaire dont on a l'habitude et qui est l'expression par excellence des grosses quantités : milliard. En astronomie, il est cependant peu de chose, ce mot, et en fait d'infini il est zéro à peu près ! »

Ou encore :

— On ne pelote pas Vinfini atec la parole !

Il y avait un dédaigneux chez cet âpre vieillard qui disparait avec l'année nouvelle.

Bien longtemps l'énigmatique et maigre visage de cet homme se posera devant l'historien. Je ne l'ai vu qu'une fois, assis devant un conseil de guerre, le visage jaune et creux, la barbe blanche, les oreilles décollées. Il avait i la fois l'air d'un moine et Tair d'un pauvre. Mais plus

d'un portrait de Blanqui existe tracé par quelque contemporain, et, sans parler des confidences d'Armand Barbes, Lamartine a tracé quelque part, dans son Histoire de la Révolulion de I8S8, un profil net et ferme d'Auguste Blanqui. Lamartine qui — on l'a oublié sans doute — pour utiliser l'intelligence de ce conspirateur monomane, avait, étant ministre des affaires étrangères, offert une ambassade à Blanqui 1

C'était avant le 15 mai et au moment oii le nom de Blanqui grondait sur Paris. Un matin, à six heures, dans les premiers jours d'avril, un homme « d'aspect presque prolétaire », accompagné, dit Lamartine, de deux ou trois autres hommes de visages inconnus et suspects, entra dans la cour du ministère des affaires étrangères, se nomma et demanda à parler au ministre.

Comme il n'y eut que deux interlocuteurs dans cet entretien que la gravure a popularisé — une gravure où l'on voit Blanqui boutonné dans sa rediugote, une cravate noire roulée autour du cou, un chapeau de feutre, dit chajjeau montagnard, à la main et s'avançant vers Lamartine debout, en manches de chemise, travaillant tout à l'heure à côté de ses lévriers grimpés sur les chaises — il faut laisser la parole à Lamartine, qui a raconté l'entrevue.

Lamartine venait de se lever; le jour était chaud; il écrivait, à demi velu, dans sa chambre; il donna ordre de faire entrer Blanqui, et s'avançant vers lui, la poitrine découverte, il lui tendit la main :

— Eh bien ! monsieur Blanqui, lui dit-il en souriant, vous venez donc me poignarder'? L'heure est propice et l'occasion est belle; vous le voyez, je n'ai pas de cuirasfee.

Puis, faisant asseoir Blanqui \ is-à-vis de lui : — « Parlons sérieusement, lui dit-il. J'ai désiré vous voir et vous avez consenti vous-même à vous entretenir avec moi ; c'est l'indice que nous ne sommes pas peut-être aussi inconciliables de pensées sur la République que les apparences le font supposer au vulgaire. Je vais' vous ouvrir toutes mes pensées sans voile... Vous m'interromprez là où des objections se présenteront à votre esprit, et j'éclaircirai ce qui vous paraîtra obscur! »

« Lamartine alors exposa devant Blancpii l'idée de la République telle qu'il la concevait pour un peuple continental longtemps façonné au joug monarchique, et où les problèmes du socialisme nés de l'industrie, du luxe et de la misère agitaient depuis quinze ans les couches souterraines de la société. Il montra les garanties à donner à la propriété, les assistances à prodiguer par des institutions aux prolétaires. Il alla aussi loin que sa pensée, pas plus loin que le bon sens et l'application. Il conclut à un gouvernement très fort, expression d'une volonté nationale puisée dans le peuple tout entier mais irrésistible. Il démontra le danger de la guerre pour l'idée démocratique comme pour la nationalité française : il se déclara l'inflexible ennemi de toute faction ({ui voudrait monopoliser le pouvoir dans des dictatures, l'ensanglanter dans des Conventions, le déchirer dans des anarchies ; il professa le dogme absolu de la souveraineté de la majorité sincère de la nation contre la tyrannie d'une seule classe, cette classe usurpàt-elle le nom du peuple. II professa sa haine contre les ambitieux corrupteurs de ce peuple et sa pitié pour les sophistes qui en l'enivrant

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(1(^ chimères radicales lui préparaioul le véveil du désespoir. »

C'est ici que le récit de Lamartine devient tout à fait intéressant :

« Blanqui, écrit-il, ne m'avait pas interrompu une seule fois. Sa physionomie ascétique et impressionnable écoutait par tous ses sens. Son œil profond et replié eu dedans semblait épier jusqu'au fond de lame de son interlocuteur, pour y découvrir l'intention de séduire ou détromper. Il était trop exercé pour ne pas voir que l'attitude, la parole, le geste de Lamartine éclataient de sincérité. Il ne fit aucune objection fondamentale aux idées qu'il venait d'entendre ; il parla avec un ironique dédain des hommes qui se prétendaient alors les prophètes du socialisme et du terrorisme; il admit les théories comme théories ou comme tendances, et reconnut qu'il n'yavait aucune réalisation immédiate possible en dehors des propriétés garanties et des droits acquis.

« Quant au gouvernement, il en reconnut également la nécessité et les conditions de force contre l'anarchie; il accorda sans peine à Lamartine qu"il fallait décourager les partis ambitieux et turbulents de la dictature...

« Lamartine, après ce dialogue politique, fit dégénérer la conversation en entrelien familier. Blanqui sembla s'abandonner avec l'épanchement d\ine âme ulcérée et fermée par la persécution, qui s'ouvre et qui se détend dans une intimité de hasard. Il raconta à Lamartine sa vie, qui n'était qu^une longue conjuration contre le gouvernement, ses amours pour une femme (|ue sa captivité n'avait pu détacher de lui et que ses disgrâces avaient tuée; ses longs emprisonnements, ses

K'doxions solilairos, ses aspirations à un Dieu, ses instincts antisanguinaires; mais son goût presque insurmontable de complots, espèce de seconde nature, contxactée dans ses premières conspirations.

(( Lamartine n'hésita pas à trouver dans ce conjuré toutes les aptitudes et tout le tact d'un homme né pour les négociations, s'il voulait jamais plier son indépendance au joug d'un gouvernement. Il lui demanda sil consentirait à servir une Piépublique selon les vues de tous au dehors; si ce rôle d'éternel critique et d'éternel agresseur des institutions de son pays ne lui semblait pas lourd, stérile, ingrat, nuisible à la République ellemême. Blauqui en convint : il ne parut même pas éloigné de l'idée de servir au dehors un gouvernement dont il honorerait les ministres et dont il partagerait les vues. Blanqui et le membre du gouvernement se séparèrent après un entretien de plusieurs heures, satisfaits en apparence l'un de l'autre... »

Le 15 mai, où Barbes se précipita pour enrayer l'inlluence de Blanqui, dut enlever à Lamartine quelque peu de sa satisfaction. Mais la rencontre de ces deux hommes, incarnant deux principes, la discussion du mode de gouvernement entre le girondin et le conjuré, comme l'appelle Lamartine, ne manque pas d'une certaine grandeur. Je n'avais jamais oublié ce fragment de Y Histoire de la Révolution de 1848, pas plus que telles pages, pittoresques et curieuses, d'un homme qui fut tour à tour babouviste et bonapartiste et qui s'appelait Théophile Sylvestre. Homme d'un talent rare, Théophile Sylvestre a écrit, quelque part, une sorte de monographie sur le château de Blagnac, propriété de rhéroïi[ue

général Compans, où, vers 1824, arriva de Paris, en qualité de précepteur de l'enfant du général comte Compans, un homme jeune, tout frêle, tout pâle, tout triste, taciturne, assombri, écrasé par le métier de machine à Qonspiration et de lUe à concours qu^on lui avait fait faire, àlinstifutionMassiu et au collège Charlemagne. C'était Auguste Blanqui, alors âgé de vingt et un ans.

Par haiDc de cette éducation classique dont on l'avait comme accablé, Blanqui devait faire plus tard de son fils un paysan, un laboureur fauchant, bêchant, défrichant, harassant le corps pour avoir raison de l'âme. Je ne sais où vit ce fils de Blanqui — qu'on a aperçu, je crois, derrière le cercueil de son père — et à qui longtemps le vieux conspirateur ne voulait pas faire apprendre à lire, disant : « Il sera plus heureux ! »

Sylvestre nous trace un portrait du petit précepteur du château de Blagnac, qui vaut celui que Lamartine nous a donné du président de club. Blanqui, sobre comme un pythagoricien, ne buvait ni vin, ni café, ni liqueurs. Il ne vivait que d'herbages, de laitues, de fruits, de pêches surtout. C'était « un dévorateur de jardins, un ruminant, au physique et au moral ».

« Avide de grand air et plus dur qu'un Sarmate (je cite son portraitiste), il laissait jour et nuit, même au plus fort de l'hiver, et sans feu, les fenêtres ouvertes, — son lit, le plus possible, rapproché du dehors — et la neige, tombant en plein sur les couvertures, ne le réveillait pas. »

Blanqui resta ainsi deux ans au château de Blagnac. Puisa Paris, où il revint, il s'éprit d'une autre élève dont il devint le précepteur, la fille unique de banquiers riches

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qu'il aima six aus sans rien laisser deviner de son amour, enfermant ce secret de l'àme en lui comme un secret politique. Elle aussi, cette enfant, l'aimait. Théophile Sylvestre les compare, dans leur rigidité superbe, à Porcia et à Brutus. Elle devint sa femme. Elle porta son nom pendant sept ans. Puis un jour, Blanqui étant condamné à la détention perpétuelle, séparé d'elle à jamais, elle languit, et un an après, jour pour jour, elle mourut.

« Pendant un an, a écrit Blanqui, un an, l'agonie d'une femme aimée s'éteigoant loin de moi dans le désespoir; puis, quatre années entières, dans la solitude de la cellule, avec le fantôme de celle qui n'était plus, tel a été mon supplice, à moi seul, dans cet enfer du Dante ! »

— Je sais bien que tu n'aimeras jamais que moi au monde! lui avait-elle dit, un jour.

En effet, il n'a jamais aimé qu'elle, cette feipme brune, sévère, triste, plus haute que lui de taille, un ange et une matrone, comme on l'a appelée.

Tout est mystère dans cette existence ascétique, tout est énigme. De Blanqui, ceux qui l'ont vu, en ces derniers temps, n'ont connu que l'ombre. Ce vieillard dodelinant de latète,perdu, aphone, n'était plus l'homme dont le geste ganté de noir dominait les foules. A Milan, il a bien étonné ceux qui l'accompagnaient, lors de l'érection du monument de Montana.

On l'avait présenté aux démocrates milanais. Il leur parla. Il leur parla une heure durant, de sa voix faible. Il leur parla delà questio)i, sociale qxïil n'appelait jamais, lui, que la question économique.

1(1 LA VIE A PAHI^

— Citoyens, disait-il (et les Français qui l'écoutaienl étaient un peu surpris) , défiez-vous de ceux qui prétendent résoudre, en quelques heures, la question éco- ^ nomique. Lorsqu'en prison je cherchais un problème de mathématiques ou d'astronomie, je ne le découvrais qu'après bien des mois. Souvent je ne le trouvais pas! Alors, je m'interrompais. Je reprenais, après des années. | Et, pour un problème pareil à celui de la question éconoiiiiqm, ce nest ni par mois ni par années, c'est par siècles peut-être qu'il faudra compter! Ceux qui vous disent le contraire vous égarent!

il semblait que l'interlocuteur de Lamartine en 1848 se retrouvât ainsi, parfois, et par hasard, sous l'orateur de 1880. C'est que le journaliste de Ni Dieii ni Maître était aussi l'écrivain de ce livre extraordinaire, VEteroiité 2)ar les Astres, dont je parlais tout à l'heure et qui stupéfierait bien des disciples de Blanqui.

L'homme est décidément un être compliqué, j'entends l'homme en général et non pas seulement ce problème vivant . — - Blanqui, — dont la pâle et maigre figure m'apparait invinciijlement foudroyée par le clair regard et le sourire écrasant d'Armand Barbes.

Bref, pour en revenir à l'année présente, 1881 est une année originale, au point de vue des chiffres.

L'an 1781 lui ressemblait beaucoup et le gazetior Métra, dont le nom ne figure point dans les biographies et dont la Correspo)idaiice secrète, politique et littéraire, est cent fois plus piquante, à mon sens, que la Correspondance do Grimm ou que les Mémoires de Bachaumont,

écrit de Paris, le 1°'^ Janvier 1781, une lettre qui pourrait être, en changeant les noms, datée du prernier de l'an 1881.

Métra se plaint de l'incertitude de la politique. 11 fronce le sourcil au nom de la Prusse. Il n'est pas satisfait des élections académiques. Il trouve que le journaliste Linguet multiplie un peu trop, pour faire parler de lui, les scandales et le tapage. Il déplore que M"'' Sophie Arnould occupe beaucoup plus que le comte d'Eslaing et le sort de la flotte Tattention publique. Le théâtre ? Métra le trouve déplorable. On en est aux « drames rétoUants ». On joue des pièces où un fils vole son père sur le théâtre, et le jeu du sieur Mole fait applaudir ces turpitudes ! Ainsi parle le gazetier. On va à l'Opéra écouter M. Floquet, qui est un compositeur de talent, venu de Provence, et, à la Comédie Française, les comédiens sont « si triomphants qu'ils ne cherchent plus à contenter le public ». Et « la foule se porte aux vaudevilles des Italiens, aux tréteaux du boulevard ». On bâtit une nouvelle salle de théâtre. « Il est bien dommage qu'on ne puisse pas bâtir en même temps de bons acteurs. » On répète, à l'Académie de musique, V Iphlgénie de M. Piccinni, comme on y répèle aujourd'hui le Tribut de Zauiora de Gounod, et les gazettes annoncent le départ du chevalier Gluck pour Vienne, où il va conduire l'orchestre accompagnant son IpMgénie en Tauride commeLéoDelibesy va tantôt manier l'archet lorsqu'on y jouera Jean de Nivelle. Tout se ressemble, avec des degrés difféi'ents en toutes choses.

Et les loyers qui sont trop ehers 1 Et l'abbé Delille, dont la a-loire absorbe tout ! Métra n'oublie rien. Mais le

plus piquant, c'est que ce n'est point seulement par les scandales et les tapages de la politique et du théâtre, le ton acerbe des libelles, les personnalités irritantes, les colères, les petits locaux de la Bastille où sont logés les diseurs de nouvelles qui fustigent les grands seigneurs, comme l'est, à Mazas,M. deDion quiarudoyéun^«2:ei(z>r, ce n'est point par tout cela seul que ce temps-ci ressemble à l'autre : l'ironie des perpétuels recommencements de l'histoire met sous la plume du chroniqueur de 1781 un nom qui a fait beaucoup sourire et un peu inquiété les Parisiens de notre temps : Dulcigno !

« On écrit de Venise, dit Métra, qu'il est arrivé six » officiers anglais que les Dulcigyiotes avaient dépouil- » lés et jetés nus sur les côtes du Nil où un capitaine » ragusainlesa ramassés. Les mauvais traitements que » leur ont faits les Dulcignotes, après les avoir pillés, » ont eu, dit-on, pour cause la mission dont ces offi- » ciers ont été chargés contre les Hollandais. »

Et du diable — Salomon avait bien raison! — s'il est rien de nouveau sous le soleil puisque Dulcigno et les Dulcignotes préoccupaient aussi les journalistes parisiens, huit ans avant la Révolution française !

On ne peut regarder comme du nouveau la statue de Phidias dont le maire d'Athènes vient d'annoncer triomphalement la découverte à M. le préfet de la Seine. Ce n'est pas là « du nouveau « mais de l'éternel. Les anciens y eussent peut-être vu un avertissement des dieux : Athénè poliade sortant de terre pour dire aux Hellènes :

— Occupez-vous des choses artistiques et n'essayez pas de reprendre, comme on remonterait uue tragédie glorieuse, le souvenir de Marathon ! Tous les archéologues sont pour vous, mais tous les peuples sont pour la paix! Le vent est doux sous les lauriers roses, et ce n'est pas en creusant la terre avec des obus qu'on découvre jamais des chefs-d'œuvre de Phidias. 11 pourrait arriver, au contraire, d'insolents bombardements qui les écor- , uent ! La Grèce est un pays de musées et non de champ de carnage : déterrez des marbres, et laissez à M. Krupp l'acier de ses canons !

Les Grecs auront évidemment compris l'avertissement de la sage déesse. Et voihà, pour le monde de l'art, une Immortelle de plus ! Le temps est loin où nous griffonnions en l'honneur de la Vénus de Milo des vers enthousiastes, et où nous adjurions la divine mutilée de nous conter les splendeurs d'autrefois :

Ta sœur ne naîtra pas, notre monde est trop laid !

lui disions-nous dans nos admirations — un peu sévères pour ce temps-ci. Et voilà que cette sœur surgit, sort de terre, épanouit au soleil sa beauté superbe ! Pourvu que ce ne soit pas la facétie victorieuse d'un moderne prenant, pour celte fois, le pseudonyme particulièrement flatteur de Phidias !

Non! M, Sotzo a raison de crier au miracle, et les archéologues n'ont qu'à préparer leurs brochures et leurs mémoires Cette statue, fera — pour l'amour du grec, — couler son pesant d'encre.

li LA VIE A PAHIS

A Paris, on s'inquièle d'œuvres plus modernes. Les indiscrélions vont leur Irain sur la Princesse de Badgad. Tout le monde, à la Comédie Française, est enchanté de la pièce, depuis M. Perriu jus([u aupompiei; etM"eGroizette, qui avait demandé à M. Dumas fils d'écrire pour elle un rôle de mère, en a un là, dit-on, qui doit la classer définitivement à son rang.

— Un rôle de mère! Un rôle de mère! lui répondait M. Dumas, c'est qu'avec vous il ne faut pas une mère ordinaire !

Aussi « la mère w est-elle ici fort extraordinaire et dramatique. Mais à quoi bon servir aux curieux les fruits en verjus? C'est flatter ce goût un peu malsain de o'éTClations à tout prix qui est le péché mignon de ce tempsci. Il s'est élevé, par exemple, un débat inattendu autour du nom de M"'" Sand et d'Alfred de Musset, ù propos de la publication de la Correspondance de George Smid. M. ïroubat, à qui Paul de Musset a laissé ses papiers, déclare que, s'il est question de Musset dans celte Correspondance, il interviendra. M. Maurice Band répond qu'on laissera, dans son tombeau, Alfred de Musset tranquille.

Il est bien évident que cette sorte de procès intime entre lui et elle est le grand roman d'amour du dix-neuvième siècle. Je ne sais qui publia, il y a trois ans, dans le journal de M. Louis Blanc, V Homme libre, une lettre ou pseudo-lettre de Musset à George Sand où il était dit :

« Nous sommes deux comètes qui se sont rencontrées pour se broyer. »

On causait de celte publicaliou, un soir, devant M. Paul de Mussel :

— La lettre est fausse, nous dit-il . Mon frère avait trop de goût pour se comparer à une comète et il était, en même temps, trop modeste, malgré son très juste orgueil!

Ce fut ce même jour qu'il raconta, — au milieu d'un diner littéraire, — que George Sand ayant fait redemander ses lettres à Musset par M. Palet, du Berry, « Je suis donc bien malade? » dit le poète. 11 avait une fluxion de poitrine. Alors Paul de Musset passa, avec sa sœur, la nuit entière à recopier ces lettres. En rendant les originaux, il en garda la copie.

On me dit que les papiers de Paul de Musset viennent d'être envoyés à la Bibliothèque Nationale cachetés, avec cette mention manuscrite : A ue rendre public qiCeii 1910.

Dans trente ans !

Peut-être a-t-on raison de laisser se faire le silence sur ce drame dont les admirables Lettres d'im voyageur, avec leurs sanglots et leurs cris, nous avaient révélé les premiers déchirements; mais ceux qui connaissent les confidences de ces deux âmes assurent que les lettres étaient toutes à la gloire de la noble femme qui nous est apparue à nous, sous les traits vénérés d'une aïeule — et même à la gloire de ce bourreau de son propre cœur qui s'appelait Musset.

Heureux nos neveux! Ils nousconnaitront mieux (|ue nous ne nous connaissons uous-mèmcs! Ils auront enlic les mains toutes les pièces de nos procès.

11 parait «[u'il n'y a pas assez d'archives et de l)ii)liotlièques, et de conservatoires dedocmiienls (et, en effet,

il n'y en aura jamais trop ) puis(ju'on va dans fort peu de temps ouvrir au public une nouvelle salle d'étude, — et Dieu sait où ! — dans ce lieu maudit — et charmant — où danse M"® Mauri, la Patli du jeté-battu.

J'ai visité, cette semaine, ce coin de TOpéra, encore livré aux tapissiers et aux décorateurs, mais qui, dans quelque temps sera, pour les Parisiens une curiosité nouvelle. C'est la galerie ouest de l'Opéra, celle qui fait pendant au buffet qu'ont orné de fresques M. Clairin et M. Ulysse Butin. Cette galerie, jusqu'ici déserte, est déjà transformée en une sorte de Musée où tous les spectateurs pourront, durant les entr'actes, regarder de vieilles gravures représentant des scènes d'opéras d'autrefois, des inventions de machinistes italiens, des affiches anciennes où tout le passé réapparaît dans son intimité attirante.

Ces petites affiches, dont la taille modeste correspondait au format des grands journaux d'alors, sont cependant celles de la première représentation de (xidllaume Tell, de la 23remière représentation des Huguenots'. Que de gloire dans ces simples mots ! Les noms des acteurs alors étaient imprimés surl'affiche par rang d'ancienneté et c'est, la plupart du temps, quelque vieux chanteur inconnu ou quelque demi-choriste obscur qu'on trouve nommé avant Nourrit, Levasseur ou M"'' Falcon.

Des autographes de LuUi, de Rameau, de Gluck, de Meyerbeer sont là, étalés sous verre, et le public pourra retrouver, dans ces caractères jaunis, dans cette encre qui pâlit avec les années, comme les vieilles gens, les morceaux célèbres qui, tout à l'heure, l'auront fait tressaillir.

Les murailles de cette sorte d'annexé du foyer, les angles de la salle, seront garnisde panoplies etd'écussons composés d'accessoires de théâtre, casques de huguenots ou de chevaliers de Chypre, boucliers de VA/'ricaine, étendards du Prophète. Et plus loin, dans l'espèce de couloir où aboutit le foyer, les viaqueUes des décors d'opéra. ■ — une des curiosités de l'Exposition de 1878, — seront exposées avec un éclairage spécial qui en fait ressortir tous les charmes artistiques. Ce sont de petites merveilles, en effet, ces décors minuscules : — la forêt sombre de Freychiltz ou le désert sans fin du Roi de Lahore.

Et il a fallu, pour arriver à ce résultat, triompher un peu de la volonté de M. Charles Garnier, qui avait eu l'idée de faire de ce second foyer un fumoir. L'architecte tenait fort à ce fumoir, conception utilitaire au milievi de sa gigantesque et superbe création. On lui a objecté que les fumeurs pourraient, si bon leur semblait, aller sur la loggia fumer tout à leur aise et que l'Opéra, après tout, n'était pas spécialement créé pour les affolés de papelitos et de cigares. M. Garnier s'est résigné et le fumoir est devenu un Musée.

Les choses ont leurs destinées. Telle autre pièce en forme de rotonde dans le Pavillon ouest que M. Garnier destinait, dans sa pensée, à servir de salon pour le chef de l'État, — c'était l'empereur alors, — sera, avant peu, une bibliothèque, et une bibliothèque publique où tout le monde pourra aller consulter les livres. Et cette entrée large et royalement accommodée pour l'arrivée des équi-

IS LA VIE A l'AI'.IS

pages otTioiels, ([ui couduiL droiL à la rotonde par un escalier solennel, la voilà qui servira tout bourgeoisement de passage aux travailleurs et aux bibliophiles en quètc de renseigQemenls.Les livres conservés, très haut, au cinquième étage, avec plus de 60,000 estampes curieuses, par le très érudit M. Charles Nuitter, vont descendre là, inagnifujuemeut logés dans la rotonde bâtie pour un souverain. Un roi chasse l'autre. Salut à sa Majesté le Livre !

C'est qu'elle est fort riche, et de toutes les manières, cette Bibliothèque de l'Opéra et qu'il y a là, dans ces Archives de l'Académie nationale de Musique de véritables trésors de sciences, et de l'inédit.

Jadis, et jusqu'en 1860, c'est dans un grenier, audessus du foyer du public, (ju'étaient déposés, presque pèle-mèle, les vénérables vieux papiers qui sont une des richesses de cette maison. En 1866, ou organisait enfin le service de ces Archives et l'on prévoyait même l'installation d'une Biblothèque de l'Opéra, C'est, aujourd'hui, un musicien de talent, M. Théodore de Lajarte, qui conserve ces Archives et qui en a même publié, avec une rare compétence, le Catalogue historique et anecdotique en deux volumes jDleins de faits. Sait-on bien qu'en dehors des partitions manuscrites ou gravées, notre Opéra possède plus de cinq mille morceaux de chant et de danse, presque tous inédits? Il y là, dans cet entassement prodigieux, vingt-huit mille romances, de Gounod, de Bazin, de Grisar, de Clapisson, deBérat, de Monpou, de tant d'autres !

Des opéras eiàQ?>hdi.\\ei?, non représentés, — et souvent d'auteurs illustres — gisent dans ce Campo Santo véné-

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rablo dnn( M. do I.ajnrte esl U- i;anlion. On y lrouv(M"ait ua ballet eu trois actes, musique d'Ernest Boulauger, livret de M. Nuitter, cjui fut composé pour Emma Livry, et qui ne fut jamais représenté. Les décors servirent l'un pour Dou Juan, l'autre pour le ballet de la Source.

On y rencontrerait, — détailplus étonnant peut-être, — un opéra en un acte inédit de F. Halévy, Pygmalioii. Le poème, ({ui est d'Arnould, avait été donné au futur auteur de la Juive k son retour de Rome. Le l^'" mai 1 824 , on en distribuait les rôles à Nourrit, Massol, Dabadie, et à M"° Cinti. On le répétait et on ne le jouait pas ! Ah 1 le théâtre ! C'est à peiue si l'on est certain d'être représenté lorsque le chef d'orchestre lève son bâton pour donner le signal de l'ouverture et que le régisseur frappe les trois coups!

Et tout ce qui est « coupé » dans un ouvrage durant les répétitions, tout ce qui fait longueur et ce qui parfois est un chef-d'œuvre, — un chef-d'œuvre mal placé — tous ces copeaux, comme Victor Hugo appelle ses vers détachés — copeaux souvent fort précieux, l'Opéra, ou peut s'en douter, possède, avec de tels fragments, une collection unique : par exemple tout un /'";m?e et des chœurs d'PIalévy, pour Charles VI; seize pages inédites, inconnues, de Donizetti, pour la Favorite; une entrée de Marcel et un air de Valentine inédits, des Huguenots de Meyerbeer, un grand air de Saint-Bris, et un pas de six inédits, un monologue et un choral coupés dans le troisième acte et qu'un jour, en 18G':i, le maréchal Vaillant eut la fantaisie de faire exécuter dans ses salons, où ils furent acclamés.

En vc'-rité, rien n'est plus intéri^ssant qu'une visite

à cette bibliothèque et à ces archives, et l'administration de M. Vaucorbeil prépare une galante surprise au public. C'est notre Thécàtre, cette chose fugitive et sitôt oubliée quand elle n'est pas immortelle, qui renaît là. M. Nuittera organisé fort curieusement, sous des vitrines, une exhibition d'objets précieux : lambeaux de riches étoffes, modèles pour les costumiers d'autrefois, échantillons de soieries et de draps, masques de danseurs dont se servirent les chorégraphes jusqu'à Noverre, sous ce prétexte que les efforts faits pour danser leur arrachaient des grimaces horribles qu'il fallait dissimuler sous le masque noir, dessiné comme un masque antique. Nos danseurs d'à présent sont plus souriants, sinon plus souples.

Telle est, pour les Parisiens, la curiosité de demain. Ces autographes et ces livres seront plus facilement visibles que les plafonds de M. Paul Baudry, qui disparaissent à demi, déjà, sous la fumée, et qu'il est question de transporter, pour les sauver, dans une des galeries des Tuileries reconstruites. Le fait est que le gaz est un terrible agent de destruction pour la peinture, et nous ne connaîtrions ni le Jugement dernier, de Michel- Ange, ni les Loges, de Raphaël, si l'on se fût, au temps de Jules II, éclairé au gaz dans le Vatican.

L'extrême science arrive, sur certains points, à confiner à l'extrême sauvagerie. Un pessimiste , l'autre jour, s'attachait à me persuader que plus nous irons et plus nous serons soumis à une sorte de barbarie scientifique et industrielle dont nous ressentons déjà les

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atteintes, mais qui ue i'era que deveuii' plus l'arouche. Barbarie scientifique ! Ces deux mots hurlent à se voir accouplés, mais il expriment bien ce que je veux dire. Évidemment l'heure du songe est passé. C'est métier de dupe que de chanter des poésies. Ce temps-ci a, comme Tartuffe, l'amour ardent des réalités, et si l'on veut léguer son portrait à l'avenir, ce n'est pas à un maître peintre qu'il le faut demander, c est k la. photographie inaltérable .

Pauvres peintres ! Il en est de leurs œuvres comme de la gloire des comédiens. Leur temps est marqué d'avance. Quand je vais au Louvre et que je songe à cela, que tous ces chefs-d'œuvre inéviiablemenl disparaîtront avec le temps, il me prend un hochement de tête pareil à celui du vieux Blanqui, tout à l'heure, devant ï Éternité par les astres.

Les peintres n'en continuent pas moins à s'agiter pendant' la minute qui leur appartient et ils ont raison. Pour eux aussi, l'année 1881 est Vannée électorale ! Tous au scrutin et tout par le scrutin ! A l'une des dernières réunions des artistes, l'un d'eux a proposé de rédiger, séance tenante, une Déclaration des Droits du Peintre. On lui a fait observer que le peintre n'avait pas plus de droits particuliers que le graveur, que le sculpteur, que le musicien, et, en poussant les choses, à l'extrême que le paveur ou le premier passant venu. Il n'a pas entendu de cette oreille-là. Nous assistons à la fondation d'une aristocratie nouvelle, l'aristocratie de la palette.

Et pendant que les ardents s'agitent, les recueillis et

les patients continuent leur œuvre dans le silence de

atelier Détaille vient d'achever l'esquisse de son

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tableau, ht Distrlbutloio des Drapeaux. La scène est prise de côté et comme de biais. Au milieu du tableau, M. Jules Grévy et M. Gambetta, puis, s'avançanl de face, les généraux et les colonels, — toute la tète de cette armée qui est la France l'épée au flanc. Beaucoup de portraits,. en habits noirs ou en uniformes. Beaucoup de lumière et de vie. Ce sera là le tableau à fonle du Salon prochain.

Mais, en vérité, y aura-t-il un Salon"? Et ce Salon, organisé par les peintres eux mêmes, que sera-t-il?

Il sera, n'en doutez pas, ce qu'ont été les Salons derniers, avec le même jury et les mêmes exposants. On a beau changer les règlements, on ne change pas les talents et ou n'en fait pas naître.

Malhtnireuscnieul.

La quinzaine des diners. — Les repas de corporations. — Les repas d'amis. — Les Dîners à Paris. — Dîners artistiques, diners littéraires, dîners politiques. — Petite histoire des Dîners. — Les dîners du xvip siècle. — Les Paloignons. — Les Amis de Rome.

— Les Cald'Ârrosti. — VHippopotafiie. — La Macédoine. — Les Rigohert. — La Boulette. — Les Timides. — Le Dîner BixiOy le Dîner Magnt/, le Dîner Dentu. — Divers diners. — La Marmite. — Le Bon Bock. — La Gousse. — Les Rieuses.

— Petit cha|)ilre de l'histoire intime du xix« siècle.

2o janvier 1881 .

En supposant que chaque quinzaine de la vie de Paris puisse garder comme une marque distinctive, un surnom, la seconde quinzaine de janvier devrait porter cette étiquette : la quinzaine des dîners.

C'est le moment joyeux où les lycéens fêtent, avec de la tisane de Champagne, la Saint-Charleiuagne et le gai souvenir de V « emperor à la barbe florie » ; c'est l'heure des banquets d'anciens élèves, des toasts aux nouveaux portés par Xe?'^ vétérans , sortis du vieux collège. Les lahadens sentent, à ces harangues attendries, le coin de It^urs prunelles s'hurnecter d'une émotion douce. On

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boit à toutes choses, à la mémoire du vers latin et a la suppression de l'abondance et des pensums. C'est la quinzaine des repas de corps.

Il y a d'ailleurs tout un chapitre à écrire, et fort curieux pour l'histoire de nos mœurs, sur cette mode extraordinaire des repas de camaraderie, de groupements de provinces et de corporations qui deviennent, de mois en mois, plus nombreux à Paris. Il semble que l'homme moderne cherche avec une sorte de fièvre à éviter Tintimité et le coin du feu. Le cercle d'un côté, le repas d'amis de l'autre, ce succédané du club, sans compter le théâtre et les bals, les concerts, les soirées privées : et que devient le Jiome, le sweet home, en tout cela?

Interrogez la plupart des Parisiens, sur ce chapitre spécial du dîner d'amis^ de ce qu'on appelait au xvip siècle, du temps de Chapelle et de Bachaumont, les dmers joyeux, ils vous répondront :

— Je suis d'un dîner, de deux dîners, de dix dîners !

Un Parisien quelque peu noté et coté aurait, à le bien prendre, non pas seulement une idée par jour, mais un dîner par jour, et je n'entends pas une invitation, mais un de ces dîners où confrères, collègues, amis ou indifférents se retrouvent, réunis simplement par ce besoin qu'on a de causeries libres et de propos à la bonne franquette.

Je me suis promis de faire, depuis longtemps, l'énumération de ces Dîners.

C'est surtout, à vrai dire, pour l'artiste, le lettré, pour les gens qui vivent de leur cerveau, — la science a un nom à leur service : les cérébraux — (jue ces réunions

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commuues sont utiles. 11 y a là échauge d'idées et comme absorption de phosphore. Théophile Gautier, qui, au surplus, ne connut jamais la femme quoiqu'il ne détestât point les femmes, — mais leur beauté plastique l'attirait plus vivement que leur charme intellectuel, — Gautier, entre autres paradoxes ou vérités, comme on voudra, tient ce propos qu'il faut que l'homme de temps à autre retrempe son esprit daus ce que le poète appelait des projws mâles.

Je m'explique l'auteur de Fantasio. — La conversation la plus exquise de la femme la plus spirituelle aura toujours quelque chose de convenu ou de troublant. On ne peut tout dire ou l'on va trop dire. On Cause avec le sourire. On a beau détester Marivaux, on marivaude, on alambique la causerie, on cherche le mot, on veut l'aiguiser et on l'ébrèche. Les causeries avec les femmes sont, — je voudrais me faire entendre sans ajîpuyer, — ou trop strictement cravatées, ou trop facilement décravatées.

Tandis qu'on a fort peu à s'inquiéter, au contraire, entre hommes, du pli de la cravate... Qu'importe ! Tout est bien, tout est bon et le mot juste et le mot pittoresque et le mot fort, et même le mot gras, s'il dit ce qu'on veut dire, jaillit sans être cherché et pique droit au but sans être affilé.

Je sais bien que celte théorie de Gautier, qui est, en somme, la théorie du laisser-aller et, pour pousser jusqu'à l'extrême logique, la théorie du dîner en manches de chemise, mènerait tout droit à la perte de ce dernier reste de politesse française qui est encore notre talent et notre lot, science charmante qui ne

-2(i LA VIE A l'AHIS

s'acquierl que dans le salon, celte école mutuelle où un sexe enseigne à l'autre l'art délicat du savoir-vivre. La femme évidemment est trop négligée aujourd'hui, et la mode trop multipliée des Dîners aboutirait à une existence en partie double : l'épouse dans le gynécée — ou ailleurs — et le mari au cercle ou au restaurant.

Mais il ne s'agit pas ici du mondain et de la mondaine ([ui ont déjà trop d'occasions d'échapper au doux têteà-lètc et au charme de Tintimité. Pour l'artiste, — et ce sont en général des artistes qui ont fondé ces divers diners à la mode, — les paroles mâles, les discussions masculines^ dont parle Gautier, sont tout à fait de rigueur. C'est quelque chose comme l'électrisation du talent, le coup d'éperon du camarade au camarade, une escrime dont la salle d'armes est la table et parfois le voisin de table leplastro/t.

Ah! qu'il eu est, à Paris, de ces diners dont la physionomie serait piquante à fixer! Ils méritent bien d'avoir leur histoire, ces diners de gens d'esprit qui sont, eu majeure partie, le contraire de ces diners dont Montesquieu disait: « Le souper lue la nwitié de Paris, le dîner l'autre! » '

— '( Le dhier, s'écriait , tout au contraire, M. de Cussy, est le nerf de la vie sociale! » Il est, à coup sûr, le neri de la vie artistique à l'heure où nous sommes. Il réunit facilement dans uu même local des groupes de gens qui, parfois incapables d'une intimité profonde, se sentent cependant attires par une Sympathie évidente : amitiés bien parisiennes, ar.ùliés de rencontre, amitiés

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mensnollos nii de quinzaine. On ne se verrai! jamais si l'on devait se voir chez soi. Le restaurant est la place publique où l'on fraternise. Les relations y sont tout juste ce qu'est la camaraderie aimable au dévouement profond et le caprice à la passion. C'est, après tout, de la fleur d'affection : tous les sourires de l'amitié et pas un de ses orages.

Ils l'avaient bien compris, les dîneurs d'autrefois, apportant au Caveau, non pas leurs confidences, ou leur secrets, ou leurs peines, mais leurs chansons, tout simplement. J'imagine que Duclos, pourtant, ce Duclos à qui l'abbé de Voisenou trouve « le caractère trop peu liant et tro2) républicain », — terme singulier pour l'année 1764, — jHmagine que Boucher, Rameau, Helvétius, Laujon, Pirou lui-même et Crébillou le fils avaient au fond du cœur, à leurs heures, plus d'un chagrin, — les plus rieurs ont des grimaces, — mais ils n'en parlaient guère, ils n'en parlaient jamais. Ils chantaient. C'est peut-être pour cela seulement que le Caveau est devenu plus que centenaire.

On soupait joliment, il y a cent ans. On dîna surloul au temps de la Restauration. On dîna, non pour s'égayer, mais pour se faire la courte échelle :

Et c'est par les dîners que l'on conquiert le monde !

Une variante au vers tant de fois cité.

Le dîner utilitaire de la Soiq)e à Voignon, demeuré fameux, passé en proverbe, date de cetie époque. Ils étaient vingt, au début, qui, vers 1821, résolurent de s'associer dans un but commun: l'Institut! Peintres,

sculpteurs, graveurs, ils ne se devaient séparer, a-t-on dit, jusqu'à ce que les vingt convives eussent revêtu, sous la coupole, l'habit à palmes vertes. Le repas commençait invariablement par une soupe à l'oignon, un des futurs membres de l'Institut, encore demeuré rapin, ayant donné à la société cette devise d'atelier : L'oignon fait la force.

Et de soupe à l'oignon en soupe à l'oignon, un à un, tous les vingt convives entrèrent à Flnstitut, le dernier en 1845. Par abréviation, on ne les appelait guère, parmi les artistes, que les paloignons, ces Blondel, ces Drolling, ce Victor Schnetz, cet Alaux, surnommé Tiirre, ce père Picot, qui à la fm de sa vie faisait manger chez lui la soupe à l'oignon légendaire. Et le nom est encore resté à ceux qui contemplent avec angoisse la coupole de l'Institut, comme Napoléon devait contempler le Kremlin. Ce sont toujours des PaJoignons quoique le dernier des Paloigno)is d'autrefois, le vénérable Léon Cogniet, soit mort il y a quelques mois. M. Gabanel, tout jeune, s'était joint à ces dîneurs dont le Jiner n'existe plus, la mort ayant remplacé les lettres d'invitation par les lettres de faire part.

Au surplus, ils ont bien des successeurs, les dîneurs de la Soupe à l'oignon d'autrefois. Balzac avait voulu fonder un dîner spécial, le Dîner du cheval rouge, composé de romanciers et de journalistes, et simplement destiné à servir la gloire de l'auteur de la Comédie, humaine. Bien des artistes raisonnent comme Balzac.

Mais, du moins, les dîners d'aujourd'hui servent à un groupe et non à une personne unique.

Le Dîner du 9, — fixé au 9 de chaque mois, — et qui groupe chez Brébant les anciens prix de Rome : Guillaume, Garnier, Bonnat, etc., jusqu'au vieux Cogniet, en ces derniers temps, pourrait passer, à tont prendre, pour une transformation, un rajeunissement de VsinV\ que Dîner de la soupe à l'oignon, si le dîner des Cald'Arrosti n'existait pas. Tous ces peintres, ces musiciens, ces graveurs, ces sculpteurs qui ont, à la Villa Médicis, vécu d'une vie commune, tiennent à se retrouver ici, et ont fondé, par groupes de contemporains, et je dirai par fournées de lauréats, des dîners où ils se revoient, attristés souvent, bien changés, les uns glorieux, les autres battus de la vie !

Chez Désiré Beaurain, sous la présidence de M. Emile Lévy , qui fonda ce dîner il y a vingt et un ans en compagnie des retours de Rome Garpeaux, Vaudremer, Giacomotti, etc., se réunissent les Amis de Rome. Ailleurs, un dîner analogue, ou plutôt ce même dîner refondu en quelque sorte sur la proposition de M. Emile Lévy, s'ouvre aux d'en bas que les d'en haut ont connus à Rome. Il faut expliquer cet argot tout romain : les. à'en haut sont les pensionnaires de Rome qui habitent les hauteurs de la Villa Médicis, les à!e7i las sont les artistes qui logent en ville. Parmi les Cl en haut, \Q&Amis ^e i2o»^e comptent Falguière, Ghapu, Guiraud, Henner, etc; parmi les à! en bas, Tony Robert-Fleury, Gustave Moreau, Landelle, Hector Le Roux, P. Sédille Bonnat, James Bertrand et d'autres. Le Dîner du 10 groupe un petit nombre de Romains, des amis : Elie

Delaunay, le peintre; Guillaume, Goquart, Moyaux, les architectes; Cugnot, le sculpteur; Bellay; le peintre B. Ullmann. Ici l'on s'aime.

Le Dîner de V Hippopotame est célèbre. Il fut fondé à Rome même. Les pensionnaires de la Villa Médicis se plaignaient, je ne sais pourquoi, de la cuisine de l'Académie, plus agréable pourtant que la tache enragée que d'autres mangeaient à Paris. Le peintre Sellier avait découvert, dans une petite ruelle donnant dans la Via Sisiina, un cabaret pittoresque où les cochers de Rome venaient prendre leur repas. On y alla. Le dîner y coûtait 1 franc et 1 fr. oO. La serviette y passait pour du luxe. C'était pittoresque, mais hideux. Le cabaretier, énorme, gonflé comme Lablache, monumental, ressemblait à un hippopotame. « — Dinons-nous chez Y Hippopotame? — Allons chez ï Hippopotame ! » — Le nom lui resta et, à Paris les promotions de 1861 et de 1867 se joignirent aux promotions de 1862 et de 186^ ijui avaient fondé, à Rome, le Dîner de l Hippopotame ^iV Hippopotame futparisianisé. Les éléments libres, les indépendants, s'y vinrent peu à peu joindre aux Romains. Carolus Duran y fraternisa avec Falguière; tour à tour académique et anti-académique, V Hippopotame grossit toujours. On le fêtait autrefois, le 9, chez Blût, rue de Beaune.

Rome a légué ainsi plus d'un de ces dîners à Paris. Le Caldo Arrosto est un des plus célèbres. Le Caldo Arrosto c'est, dans la langue poétique du Tasse, tout bourgeoisement ou très populairement, notre

humble marron grillé. Les convives du diner du Caldo J.rro5^o s'appellent des Cald' A7-rosti, et, — je ne saurais trop dire pourquoi, — les «membres delà Société du Doigt dans F œil ». Explique qui pourra ce rébus. Les Cald'Arrosti, à tout prendre, pourraient passer facilement pour les successeurs des paloignons d'autrefois; ils sont tous célèbres, ils sont tous à l'Institut ou sur les marches. On leur ouvrira, qu'ils le veuillent ou non, la porte pour qu'ils écrivent le mot de leur discours. Ils sont là dix-sept ou dix-huit qui ont du talent comme cinquante. Chapu, Bonnat, J.-J. Henner, Jules Lefebvre, Hector Le Roux, sont des Cald'Arrosti. Le « marron rôti » sent l'oisnon.

La Macédoine est un diner plus nombreux, plus mêlé et moins académique. C'est pourtant — quand j'}- pense! — Carolus Duran et moi qui l'avons fondé, nous disant, un jour d'ouverture du Salon, qvCoii ne se toit pas, à Paris, — c'est le mot éternel! — qu'on ne se rencontre qu'aux mariages et aux enterrements, et que ce n'est pas assez. « Réunissons-nous! » On se réunit. Il y avait une douzaine de peintres, de sculpteurs, de journalistes et de poètes : Carolus Duran, SuUy-Prudhomme, Paul Dubois, Degeorge, Henner, Edouard Pailleron, Paul Deroulède, Saint-Marceaux.

Comment appellerait-on ce diner nouveau?

— Le diner du Coude! dit Pailleron, puisque nous voulons marcher coude à coude comme dans la bataille.

Et va pour le Coude l

— Non, appelons-nous la Macédoine^ puisqu'il y a un peu de tout dans notre réunion ! dit Louis Leroy.

Et Leroy, définitivement, fut le parrain. La Macédoine a prospéré. Elle est fort nombreuse. Carolus Duran la préside. On y porte des toasts à ceux des Macédoniens qui ont fait une belle œuvre, et souvent, ma foi, les toasts n'en finissent pas. La Macédoine devait publier un Alhim que devait éditer M. Lucien Marc ou M. Charpentier, deux Macédoniens . Le projet est toujours à Vétude. Le secrétaire, M. Jacques Grancey, devrait le mettre à exécution. Peu d'hommes politiques à la Macédoine, mais un ministre, et des plus aimés, M. Tirard, La Macédoine vient de quitter la rive droite pour la rive gauche. C'est maintenant un diuer de quartier latin ; on macédonise chez Foyot.

Le Dîner de la Vrille, dont les invitations se font chaque mois, sur une carte gravée, par un artiste, (et quelques-unes de ces compositions sont de petits chefs-d'œuvre) est, depuis deux ans, ouvert aux jeunes artistes destinés à percer. Une des gravures du dîner composé par Henri Pille, représente la Gloire tenant des couronnes et une vrille. Aimé Morot, Duez, Guillemet, Edouard Toudouze, Hillemacher font partie du Dîner de la Vrille dont le secrétaire est M. Gustave Toudouze, le remarquable auteur de Madame Lambelle. Le pauvre Jules Lafrance, le sculpteur, était du Dîner de la Vrille. Lui aussi devait percer!... Mais le malheureux avait la pierre. On l'opéra. « On va me fendre eu deux ! » disait-il gaiement en se rendant à l'hospice de Saint- Jean-de-Dieu, où, veillé par ses amis, il devait si tristement mourir.

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Dans la plupart de ces dîners, les peintres dominent. Ils sont prépondérants encore dans ce Drner des Rigohert, qu'ont fondé les peintres de bataille ou de genre, Détaille et Vibert, par exemple, et qui a lieu chez Péters. Ce nom de Rigobert, a dû être donné par M. Vibert, l'auteur du Verglas et des Chapeaux. Le propriétaire du restaurant voulut un moment, dit-on, traiter les Rigobert à ses frais. Il offrait le dîner. Un des Rigobert, à tour de rôle, lui signerait un dessin ou une aquarelle. En deux ans, les dîners des Rigobert eussent ainsi composé une assez alléchante galerie. Un coup de pinceau par coup de feu ou de casserole. La joie des yeux pour la joie de l'estomac. Les Rigobert n'acceptèrent pas.

Là encore, dans ce même restaurant, le dernier vendredi du mois, a lieu le Dîner de la Boulette. Diner tout récent. Peu nombreux, choisi, fort agréable. Ce fut, je crois, F. Heilbulh, cet amoureux de Paris et du Pincio, qui en eut l'idée. Jules Lefebvre, Jules Goupil, le décoré d'hier, Tony Robert-Fleury, Julien Le Blant, le peintre des (Chouans, l'approuvèrent. Ou appelle la réunion « la Boulette » parce qu'au vote de réception, envoie — tout simplement — en mettant, dans un chapeau présenté à chaque convive une boulette de pain si l'on ne veut pas recevoir le candidat. Une seule boulette suffit pour l'ajournement. Au Dîner Bixio, on vote par haricot blanc ou rouge. \5xx soir quelqu'un ayant, à la Boulette, présenté un artiste que je ne veux point nommer, un des votants mit dans le chapeau — vase d'élection ! — au lieu d'une boulette tout uu paiu. Un pain entier. Le candidat ne fut pas admis.

34 LA VIK A PAUIS

Des écrivains, Ludovic llalévy, Gustave Drnz, A. Baignières, font partie de la Boulette. Un seul médecin : le docteur Horteloup, si applaudi, l'autre jour, à la Société de Chirurgie pour son éloge de Voillemier,

Le médecin, en ces sortes de réunions, est un peu comme le sel du repas. Il apporte dans ces milieux artistes sa note nette et pénétrante. Entre eux, chose caractéristique, les médecins dînent peu. Ils se rencontrent dans les sociétés savantes, dans leurs académies, mais ils n'ont point de repas de corps. Un mauvais plaisant dirait que, ce corps, ils le disséqueraient. C'est une particularité fort topique de la profession — ou de cet art, l'art de guérir — que ce manque de réunions amicales, la fourchette à la main au lieu de la lancette.

Les gens de lettres, — qui savent fort bien aussi jouer du scalpel les uns sur les autres, — se réunissent pourtant en ce qu'on est convenu d'appeler des agapes fraternelles. Autant d'écoles ou de semblants d'écoles, autant de dîners.

Un de ces dîners, celui des Timides, a pris pour nom le Dîner de la Modestie. Il fait moins de bruit que de besogne. Sully - Prudhomme , André Lemoyne, André Theuriet , Jules Levallois , Vallery-Radot , en sont les membres assidus. Les timides ou les modestes se retrouvent rue de Fleurus. On dit là des vers, on y chante des chansons, Levallois, en doit avoir tout un lot inédit en portefeuille.

Le Dîner de V Homme qui bêche est un dîner intermittent où se rendent les édités ordinaires d'Alphonse

LA VIE A PARIS 3o

Lemerre. C'est la vignette qui orne, comme la sphère du temps passé, les volumes de Lemerre, — un homme nu bêchant et bûchant, — qui a donné son nom à ce repas, lequel a lieu de temps a autre, comme certains journaux paraissent « quelquefois ».

C'est en quelque sorte , ce diner, comme le diner des poètes et des parnassiens. Le Bœuf Nature est le diner des naturalistes. Gustave Blaubert s'y montrait parfois. Zola, Concourt, Hennique, Géard, Guy de Maupassant, — toute l'école remarquable de la réalité littérale — Huysmans , Paul Alexis, qui a écrit une poignante histoire, la Fin de Lucie Pellegrin, y accourent. Le plat de résistance, le « bœuf nature », est, par son nom seul, tout un programme. Mais je ne sais pourquoi je crois pouvoir affirmer qu'on y mange aussi du « confrère saignant ».

Le Diner des auteurs siffles n'existe plus, je crois, s'il a existé jamais. Il n'était point des plus mal composés. L'auteur du Candidat , celui des Héritiers Habourdin, les auteurs d'Henriette Maréchal, d'autres encore, en faisaient partie. On eût été fier de s'asseoir là. Le sifflet, c'est encore une variante de la trompette de la Renommée ; c'est de la gloire à l'envers.

Un autre diner disparu, c'est le Catiard aux navets, dont ce régal spécial formait, chez Brébant, le plat du miheu. Gham et Détaille illustraient, tour à tour, d'un croquis l'invitation mensuelle. Ludovic Halévy en était le secrétaire; Labiche, Gérôme, Sarcey, Garnier, en faisaient partie. J'ai là deux croquis d'invitations : un municipal, par Détaille, portant aux convives des plis cachetés et poursuivi par des canards furieux ; et un navel

àÔ LA VIE A PARIS

effaré reculant devant le bec féroce d'un canard : la retmiche du canard, par Cham.

La Société des gens de lettres a , chez Notta , son dîner mensuel, le premier lundi du mois. Les meims, tirés sur papier violet , sont illustrés d'un dessin de M. de Montant qui généralement incarne la Société sous les traits d'une figurante de féerie, jambes et bras nus, jersey collant au corsage , une plume à l'oreille et une coupe de Champagne à la main. Cela ferait croire que les gens de lettres sont, comme on le pense, légèrement assoifés de « plaisirs orgiaques ». Lorsque M""® de Girardin eut, dans son École des Journalistes^ déclaré que les gazetiers n'étaient guère que des viveurs, Jules Janin, le matin, ne demandait jamais son chocolat qu'en disant : « Apportez-moi ma coupe d'orgie. » Orgial pour parler comme Gennaro. Les Dîners de la Société des gens de letres, si anacréontiquement illustrés , ne coûtent que six francs. Ce ne serait tout au plus qu'une orgia au rabais — une orgie de famille.

C'est au même endroit qu'a lieu maintenant le Diner Taylor, devenu le Dîner Dentu. Le baron Taylor avait fondé ce diner qui, en vérité, était bien le plus amusant des repas. On y voyait Paul de Musset, Paul Féval, M. Camille Doucet. Au dessert, le bon baron, — dont on oublie un peu le monument, ce me semble, — racontait toujours une histoire. 11 y en avait de charmantes. Les souvenirs de la Révolution et de l'Empire, les figures littéraires de 1830 y revenaient comme de très vivants fantômes. Chacun des convives devait rédiger une de

LA V lE A PAHIS :}7

ces liislorieltes et les réunir eu un volume commun sous ce tilre : les Dîners du baron Taylor. Denlu attendait la copie. Le baron est mort avant l'achèvement du volume, qui ne sera jamais tini. Paul Féval, en ce tempslà (il n'était pas encore converti), nous divertissait fort avec ses histoires bretonnes si joliment et si narquoisement patoisées.

Après la mort du baron, Paul de Musset présida le diner, et, après la mort de Paul de Musset, Ed. Dentu en prit la direction. On s'y amuse. Le roman-feuilleton y est représenté par Berthet, La Laudelle, Constant Guéroult, Zaccone. L'auteur très parisien du très espagnol Ésail le Léjiveux — devenu les Deux Favorites — y jette sa note railleuse. Malot, Fabre, Cauivet, Theuriet, Belot, du Boisgobey, romanciers plus jeunes, Caraguel et Altaroche , journalistes de la bonne roche, se groupent autour de Dentu , le plus cordial des présidents.— La fraternité littéraire est là comme partout, capricieuse. On devait y élire, l'autre jour, un romancier, on a choisi le dessinateur Grévin, qui plaît à tout le monde et ne fait tort à personne. Point de médecin, mais un conseiller de préfecture de la Seine, aujourd'hui député, Frédéric Thomas.

Les Menus du dîner Dentu, gravés par H. Guérard, seront un jour recherchés comme des pièces tout à fait intéressantes. Ils varient chaque année. Le menu de 1881 porte les faces et protils des convives. Le menu du Bon Bock., repas fort peuplé, qui a lieu soit à Montmartre , soit aux Vendanges de Bourgogne, varie d'illustra-

tions à chaque invitation , une fois par mois. Il en est de très fantaisistes , signées d'Amand Gautier ou de Fantin-Latour. Le Bon Bock fut ainsi baptisé du surnom même du président, Bellot, dont Manet exposa le portrait, haut en couleur, fumant et buvant, sous ce titre : le Bon Bock. Un Franz Hais.

Dîner nombreux, fraternel, parfois tapageur, dont ce couplet dit tout le programme :

Peintres, musiciens, sculpteurs, De tout talent et de tout âge.

Graveurs, auteurs, acteurs, chanteurs, Pèle-mèle y font bon ménage.

Pour éditer le moindre choc On n'y parle pas politique

Mais le Bon Bock Est une franche République !

Une république encore, c'est le Dîner de la Marmite, la Marmite, pour parler par abréviation. La politique y montre son esprit. M. Paul Bert a longtemps tenu le couvercle du président ; maintenant c'est le colonel Riu, La Marmite vient précisément de publier un Album curieux, V Album de la Marmite, où sculpteurs, poètes et politiciens ont également collaboré. 11 y a là des croquis de Bartholdi, de Guillemet, de Feyen-Perrin , à côté de spirituelles pages de M. Laurent-Pichat et de M. Ch. Lefebvre, et des vers de MM. Paul Bert, Charles Lepère, Silvestre ou Vallery-Radot, côte à côte avec des dessins du colonel Riu ou des vers du général Pittié. La Marmite, qui vient de se transporter à l'hôtel Continental, cette Marmite, un des plus intéressants de tous ces dîners, a été présidée aussi par M. Edouard Millaud, sénateur, lequel a donné, — je le dénonce à

M"° Hubertine Auclert , — ces lignes sur les Femmes à V Album de la Marmite :

« Plus j'aime les femmes, plus je les admire, et moins je les veux jeter dans le tourbillon politique.

« Les femmes ne sont pas nos égales : elles nous sont supérieures puisque nous leur obéissons.

« Tout homme d'esprit qui ne sait pas résister à deux beaux yeux se prononce contre l'éligibilité des femmes, w

Au Dîner Bixio, ([ui est tout à fait choisi, on ne fait point de politi(jue, et l'on cause de toutes choses, sans nulle contrainte et sans pose. Il y a cependant là des savants illustres et des écrivains célèbres qui auraient le droit de parler de haut. Ils préfèrent tout bonnement parler à cœur ouvert. Vingt convives choisis, pas un de plus : M. Maurice Bixio et M. Camille Depret, le fils et le gendre d'Alexandre Bixio, qui fonda le diner; Alexandre Dumas, Camille Doucet, Legouvé, John Lemoinne. Eugène Labiche, Victorien Sardou, Joseph Bertrand, Meissonier, J. Hetzel, Régnier, Cialdini, Joubert, Szarvady, Victor Lefranc, E. Perrin, H. Lavoix , Donou , et un dernier venu, fort heureux de se trouver en si bonne compagnie.

Rien d'académique, quoiqu'il y ait un nombre respectable d'académiciens. Au Dmer Magny, rien de solennel non plus, quoiqu'il y ait aussi un nombre considérable (ï éminences . Ces deux dîners, les plus célèbres de tous, — le diner Bixio et le diner Magny, — ont eu longtemps les mêmes convives; parmi ces illustres morts :

Claude Bernard, Mérimée, Sainte-Beuve, Delacroix, Biesta, Villemot; ces derniers dumoinsfirenttouspartie an Dîner Bixio, et leurs noms figurent encore sur les invitations mensuelles qu'expédie l'aimable secrétaire, M. Szarvady. Le Dîner Magny^ à qui les frères de Concourt dédièrent un jour un de leurs meilleurs livres, Manette Salomon, avec cet envoi laconique : « J. /a taile de l^agny ! » date environ d'un quart de siècle. Vingt-cinq ans d'esprit, de causeries, d'anecdotes, de littérature et de science ! Ah ! les miettes du Dîner Bixio ! Ah ! les religues du Dîner Magnyl On en composerait des volumes, une sorte &' Encyclopédie anecdotique où, d'un trait, tout serait indiqué, touché, percé à fond, d'un ton de bonne compagnie et de souriante familiarité. Beaucoup de vérités, un peu de paradoxe, rien de blessant, nulle méchanceté, et vive la causerie vraiment française !

George Sand est, je crois bien, la seule femme qui se soit assise au Dîner Magny, du temps que le dîner, aujourd'hui transporté chez Brébant à cause du nombre grossissant des convives, se tenait encore chez Magny, tout près de la maison où la Rochefoucauld mourut. La table de Magny a vu défiler pourtant, tour à tour, Sainte-Beuve, Garvani, Théophile Gautier, le D'" Veyne, Flaubert, les Concourt, Ch. Robin, P. de Saint- Victor, Berthelot, J. Bertrand, Ch. Blanc, E. Renan, H. Taine, d'Alton-Shée, Scherer, A. Nefftzer, A. Hébrard, Michel Bréal, Ch. Edmond, Tourguéneflf, de Freycinet, du Mesnil, Broca, SpuUer, Paul Bert, Hérold, E. Fromentin, Albert et Henri Liouville, Boutmy, Ernest Picard, V. Gherbuliez, d'Almeida, Baudry, Dumont,

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directeur de l'enseignement supérieur, Ribot, directeur de la i?e^;^^^^7^^7o50/J/i^(/Mé.• G. Pnuchet, du. Muséum: un Macédonien. J'en dois oublier.

Ce fut après la mort de Sainte-Beuve, qu'on quitta Magny pour Brébant. Là-bas, dans la rue Gonlrescarpe- Dauphine, aujourd'hui rue Mazet, Sainte-Beuve et Théophile Gautier ne supportaient pas de se voir treize à table. S'ils comptaient (je tiens le fait de Charles Edmond) treize convives autour de la table, l'un ou l'autre s'en allait, superstitieusement.

Le Dîner des Spartiates est encore un diner choisi. Un diner de quinzaine. C'est Paul de Saint-Victor qui le préside. Arsène Houssaye et Henri Houssaye y viennent régulièrement. Jadis Ziem y était assidu. Une s'y montre plus. Il semble, à la vt^rité, que ces Spartiates soient un peu des nomades. Ils apparaissent et disparaissent. Le général Tûrr, le général Schmitz, M. Raoul Duval, qui font partie du Dîner ^ y viennent de temps à autre. R.arement. Lord Lytton, vice-roi des Indes, qui est un Spartiate, doit inviter, un jour, les Spartiates à diner à Calcutta. En attendant, à Paris, le prince A. Galitzine est assez assidu aux Spartiates et quitte la table de bonne heure pour se rendre à l'Opéra ou à MUQ première. On y voit aussi, tout pétri d'anecdotes, Paul Lacroix, le bibliophile Jacob, qui raconte fort joliment, comme à l'heure des Chroniques du hon vieux temps, des histoires du temps passé. En écoutant M. Paul de Saint-Viclor, très élo([uemment passionné, M. Edmond de Concourt doit parfois souffrir dans ses convictions naturalistes.

Ai-je donc donné toute la liste de ces Diners?Non,

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saQS doute, el d'ailleurs elle grossit tous les jours ; la Soupe aux Choux réunit chaque mois au café Corazza les gloires parisiennes originaires du centre de la France : Auvergne, Limousin, Berry, Périgord; l'invitation est illustrée par M. Raoul Etienne, le secrétaire. Le Dîner des Collectionneurs, se réunit de temps à autres chez Brébant ; celui-là aborde les recherches de la plus haute cuisine. Jyinevselected. Apicius doitprésider. Le Dîner des Cinquante groupe les architectes des monuments historiques et diocésains, des moi/enagistes, des critiques d'art et quelques peintres. Fondé par M. Ad. Lance, l'architecte qui lui a donné son caractère primitif, le Dîner des Cinquante est la résurrection d'un ancien dîner qui, chez Magny, réunissait un certain nombre de collaborateurs et d'amis des Annales Archéologiques de Didrou. La gravure de l'invitation, que compose souvent mais que grave toujours Gaucherel, varie, selon la fantaisie de l'artiste. Ceux des convives qui entrent à l'Institut sont invités à un grand diner où ils invitent eux-mêmes leurs amis les plus intimes. Mais il est rare qu'ils reviennent festoyer avec le commun des des Cinquante. Le très savant et fort aimable M. Alfred Darcel, qui fait partie du diner, avait proposé gaiement d'insérer dans les statuts qu'il était défendu de se présenter à l'Inslil ut !

Que de dîners., bon Dieu ! A mesure que j'essaye de tracer rapidement dans sou ensemble le tableau de ces dîners joyeux, pour dire encore comme nos pères, il me semble que Paris est transformé, chaque soir, en une

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