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immense table où tout ce qui porte un nom se précipite dans un vaste entassement de plats fumants et d'écaillés d'huitres. C'est le royaume de Gargantua tout imprégné de l'odeur des mets et parfumé de la capiteuse essence de parisine. On dépense là plus d'esprit qu'on n'y absorbe de victuailles. Les estomacs, à vrai dire, y sont délicats si les cerveaux y sont solides.
Les cérébraux pourtant mangent beaucoup. Il faut du combustible à ces machines à vapeur ambulantes. Et l'on dîne ! Et l'on dîne ! Et l'on dine ! Dîners de frovinces après les dîners de corporations ! Dîner de la pomme où Bretons et Normands communient sous l'espèce du cidre. La Pomme, qui met au concours l'éloge des gloires armoricano-normandes, Corneille ou Surcouf, et qui va réciter, sous la présidence peu dictatoriale de Monselet, des sonnets aux gens de Caen ou de Fécamp, rime riche !
Dîner de la Cigale, où l'on fête les rimes des félibres, où, sous la présidence de M. de Bornier, on célèbre la langue d'oc, la langue limousine et tous les parlers d'au delà de la Loire ; la Cigale ou l'on s'appelle cigalier, où l'on se salue cigalièrement, où Aubanel, un soir, fit entendre l'ardente poésie de la Grenade entr' ouverte ! Provençaux, Toulousains, Limousins, Auvergnats, Gascons, sont de la Cigale. M. Bardoux, un jour, y répondit, en fin lettré, à Saint-René Taillandier, un peu lourd. La Cigale a célébré Florian, l'aimable dragon, comme la Pomme avait célébré Robert Surcouf, le hardi corsaire.
Et chaque province a son dîner. L'Alsace et la Lorraine en ont un : le Dîner de VEst, un des plus choisis,
des plus peuplés d'illustrations. En été, le Dhier de VEst^ dont le secrétaire est M Paul Léser, un vrai poète, se transporte à la campagne et boit aux absents, sous les tonnelles de Bougival, comme sous les houblonnières. Une fois, M. Bastien-Lepage croqua lestem,ent tous les dîneurs attablés chez Souvent, par un soir d'été. Quelle galerie ! Que de noms fiers nous ont donnés l'Alsace et la Lorraine, VJEst en uu mot, noire liane droit encore saignant.
Paris aussi a son diner, le Dhier des Parisiens de Paris fondé par le peintre Jean Desbrosses, l'ami de Chinlreuil.
Est-ce là tout '?
Non, certes, non ! Le Club alpin français a ses dîners mensuels où Ton converse sur un sujet donné, un voyage en Norvège, par exemple, ou Des congélations dans les ascensions, cela sous la présidence du colonel Pierre. La Société Littéraire Liter nationale, qui tient un peu partout ses congrès littéraires, a ses dîners. La Critique dramatique à son diner mensuel qui s'appelle un Cercle. Les journaux divers ont leurs dîners. Nous avons eu le Dîner des Moliérisles et nous aurons les Diner s des Intermédiaristes, abonnés du journal V Intermédiaire, où l'on posera des questions historiques au dessert. Le Tintamarre, ami du calembour, a fondé la Tinlamarmite où l'on tire, entre la figue et le fromage, une tombola comique. Les comédiens ont leurs dîners. Chaque théâtre a son diner. Le Palais-Royal a la Gousse, où souvent ce pauvre Gil-Pèrès fut si drôle. Chaque mois la Gousse, république gaie, élit un président nouveau. Le président doit un refrain comme don
de joyeux avènement. Un soir on porta Laterrière à la présidence. 11 fit placer sous les serviettes, pour chacun des convives, un flacon de son Eau de jeunesse. On l'acclama. On l'eût peut-être sifflé à ce Dhier des Rieuses qu'ont fondé, il y a deux ou trois ans, les actrices du Palais-Royal et du Vaudeville. De VEau de jeunesse, à des comédiennes ! C'est Mlle de Gléry, du Vaudeville, qui eut l'idée de ce dîner, tout féminin, des Rieuses. Jamais le sexe laid ne s'y est montré. Les présidentes varient aussi tous les mois. La sonnette y est une marotte. Chaque présidente doit, à son tour, un speech et une chanson. lien est de charmants, parmi ces refrains. Tous ne pourraient être imprimés sans danger. On a le propos leste chez les Rieuses, et un des articles des statuts interdit formellement de parler des hommes durant le repas, les directeurs exceptés, car, dit un des articles statutaires, tout le monde sait que les directeurs sont, non pas des hommes, mais des anges. On plume et déchiquette souvent leurs ailes, il est vrai, tout en causant.
Je pourrais certes poursuivre, durant assez longtemps, cette revue des diners parisiens. Mode symptomatique, diraient les pessimistes. Besoin qu'on a de se fuir soi-même, ajouterait Schopenhauer, de vivre dans le théâtral, dans le bruit et dans le faux. Non pas, au contraire : — besoin de sociabilité, d'oubli, de causerie, d'esprit, de renseignements, de nouvelles, de discussion qui fouettent l'intelligence, avivent l'esprit, donnent à l'homme un prétexte pour vivre.
— Je vis par curiosité, dit l'Angély.
11 a raison. Rien n'est plus curieux que la vie et rien
n'est plus intéressant à suivre que ces transformations successives de notre existence moderne. C'est d'ailleurs là un moyen certain de connaître les gens et de savoir leurs mœurs. « Dis-moi avec qui tu dines et je te dirai qui tu es!« Et puis, après tout, cette question du diner, résolue en haut, débattue en bas, ce n'est pas seulement une des originalités de Paris, hélas ! c'est bien autre chose : — c'est toute la questiou sociale !
Une quinzaine fiévreuse. — La Princesse de Bagdad. — Nana. — Exposition de peinture. — Les Petits Salons. — Amateurs de livres. — Le La Fontaine de M. Roux. — La grenouille de M. Heilbuth. — Deux tableaux de Jules Dupré. — Ventes prochaines. — M. Double. — Le salon de la Duthé. — Les lettres de Prosper Mérimée à Panizzi. — Une lettre inédite de Mérimée. — La littérature brutale. — La jeunesse de M. Zola. — On demande des conseillers.
8 février 1881.
Il y a des semaines de ralentissement dans le pouls de Paris ; il en est d'autres où Paris a du vif-argeut dans les veines. Ses pulsations, cette fois, ont été fort rapides. Pouls capricant. Paris est fiévreux ; il s'est même montré fort nerveux, l'autre luudi, devant l'œuvre nouvelle de M. Alexandre Dumas fds. Vive la bataille, au surplus ! L'auteur de la la Princesse de Bagdad ne la déteste pas. L'odeur de la poudre lui plaît, j'en suis persuadé, et il demanderait simplement un peu plus d'attention à son public. L'autre soir, après le premier acte, j'ai, de mes oreilles, entendu ce lambeau de dialogue entre deux spectateurs :
— Ce Dumas qui fait interrompre le récit de Thiron
par cette interruptiou de l'autre personnage : Comme tu racontes bien ! On ne se dit pas ces choses-là à soimême !
Parmi les reproches adressés à la Princesse de Bagdad, j'en sais beaucoup d'aussi motivés que celui-là.
Bref, la pièce de Dumas en haut, A'^ana en bas, les expositions de peinture au milieu, voilà les préoccupations de Paris , ce diable de Paris, si narquois, si élonnant, où (qui vous l'eût dit, ô Gi'ande-Duchesse?) on vous crie aux oreilles : — Demandez la Révolution sociale ! — à la sortie des Variétés.
Louise Michel après Mme Judic ; la Rouge après la Roussotel
Il y a quelque chose de plus étonnant. On m'a conté aussi qu'un amateur d'art , ou un négociant, je n'en sais rien, — je crois plutôt à un négociant, — vient d'avoir une idée extraordinaire qui pourrait bien être la curiosité du moment. Il a acquis un château dans le Quercy, un superbe château Pvenaissance, s'il vous plaît, le château de Montai, et il l'a fait transporter, par tranches, morceaux de cour par morceaux de cour, portail par portail, à Paris, où, l'ayant reconstruit, il se propose de le vendre, en gros ou eu détail.
A qui? A l'État, si l'État en veut, à M. Perrichon, si M. Perrichon a des fonds disponibles. Le transport d'un château par le chemin de fer est un de ces mille traits imprévus que notre civilisation, servie — ou menée — par la vapeur, nous tient en réserve. Les aïeux de Toto n'avaient pas songé à celte aventure : le castel des ancêtres transformé en colis 1
Signe du temps! Dans ce château, qui appartint, dit-
on, aux Balzac d'Entraigues, les financiers se taillent des armes parlantes. M. de Hirsch a acheté une cheminée ornée d'un cerf immense. C'est là du mercantilisme artistique qui fait songer aux exploits de la bande noire. Si les chemins de fer et les amateurs d'art avaient existé depuis des siècles en Grèce, il ne resterait pas debout un seul chef-d'œuvre de l'Attique. Les banquiers en eussent orné leurs villas. Encore a-t-on tracé, d'Ephèse à une mine quelconque, un petit chemin de fer dont les tunnels, les ouvrages d'art, sont construits — au grand désespoir des épigraphistes — avec des pierres couvertes d'inscriptions grecques. Les Anglais ont eu, de tout temps, ces audaces et maintenant nos Mbelotiers français s'en mêlent et, au contraire de l'officier de la Dame Hanche , ils démolissent iin château sur levrs économies.
Ce caslel démoli est la curiosité et aussi le paradoxe artistique du moment, mais nous avons, en outre, à l'heure qu'il est, un certain nombre d'expositions intéressantes et nous assisterons, avant peu, à des ventes de tableaux d'un vif intérêt. L'exposition du Cercle des Mirlitons s'ouvre aujourd'hui même, et M. Carolus Duran y envoie le portrait de Mme la baronne Ilottiuguer, réservant sans doute pour le Salon le portrait en pied de Mme Graux, dont on a tant parlé en ces derniers mois. Carolus Duran a gardé ses portraits de femmes pour la place Vendôme. Au Cercle de la rue do Volney, il a envoyé deux portraits d'enfants. Le portrait de petite fille, qui fait songer à une infante de Velasquez,
est celui de la fille de M. René Brice, la petite-fille de M. Camille Doucet.
Henner a là, à quelques pas de ce portrait, un profil d^homme en veste de gros drap, une casquette sur la tête, la visière lui couvrant à demi le front, qui est un de ses morceaux les plus robustes. C'est le portrait de son frère resté en Alsace et que le peintre a exécuté, cette année, à Bernwiller, en quelques heures. En ce temps où tout le monde fait du cMc, il y une crânerie louchante à exposer un hommevètu de bure et à dire : Mon frère !
Ces Petits Salons^ comme je les ai nommés, attirent absolument la foule, Ce sont là des événements. Heureux les peintres ! Ils absorbent décidément l'attention publique. On parle plus du portrait de jeune femme, de Benjamin Ulmann que de tel livre, comme les Poètes lyriques de V Autriche, d'un autre Alsacien, M. Alfred Marchand, livre éloquent, très apprécié d'ailleurs et dont la deuxième édition vient de paraître.
Les livres même tendent, entre les mains de certains amateurs, à devenir de purs Musées, des Musées reliés en maroquin ou en veau. Il est des amateurs, affolés des choses uniques, qui tiennent à posséder tel ou tel livre que personne au monde ne pourrait acquérir. M. Henri Didier, par exemple, avait autrefois commandé, pour lui seul, à Eugène Lami une série d'aquarelles destinées à illustrer un exemplaire unique d'Alfred de Musset. M. Alexandre Dumas possède un exemplaire de son Araire Clemenceau illustré, presque à chaque page,
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d'un dessin, d'une gouache, d'un croquis, portant la signature de Meissonier, de P^ortuny, de G. Boulanger, de Gérôme, de Détaille, d'Ed. Morin, etc. M. Paul de Saint-Victor a fait illustrer ainsi un exemplaire de ses Hommes et Dieux. Un amateur lyonnais, un bibliophile, M. Duval, conserve un exemplaire d'un livre déjà rare par lui-même, Gaspard de la Nuit., et dont chaque page est ornée d'un dessin à la plume d'un artiste mort inconnu, mais d'un talent rare. Un autre, un Anglais, a fait illustrer à l'eau-forte le Fromont jeune et Risler ahié d'Alphonse Daudet par M. Dagnan-Bouveret et a fait détruire ensuite les cuivres de l'artiste. Daudet luimême ne possède pas une seule épreuve de ces gravures.
Mais — originalité plus curieuse encore — la plupart des artistes célèbres à l'heure qu'il est, sont occupés à illustrer les Fables de la Fontaine pour un riche amateur marseillais, M. Roux, qui a eu l'idée de se composer un exemplaire vraiment unique. Et pour cela, il a demandé une aquarelle à chaque peintre célèbre et il en a commandé autant qu'il y a de Fables dans la Fontaine.
Lui-même a désigné à chaque artiste le sujet qui lui semblait le mieux convenir à son genre de talent : le Chêne et le Roseau, un paysage, à Jules Dupré; la Fortune et le Jeune Enfant à J. Machard ; la Gfrenoiùlle et le Bœuf k F. Heilbuth. Et le plus piquant, ici, c'est qu'en demandant cette aquarelle au peintre des rives de la Seine. M. Roux lui expédiait, en même temps, un modèle, Heilbuth lui ayant dit qu'il peignait tout d'après nature.
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Aussi avec quelle slupéfaclion l'arliste vit-il arriver ULi jour, daus son ateliei-, une boite contenant... un bœuf? Xon, mais une grenouille, une magnifique grenouille verte. Pour peu que M. Heilbulh eût insisté, Tamateur eût expédié le bœuf, très certainement. Mais Taquarelliste s'en tint à la grenouille. Elle lui servit sans doute, en même temps, de modèle et de baromètre.
Ce M. Roux a du goût après tout, et voilà un exemplaire princier qui, avec ses aquarelles de Baudry, de Jules Lefebvre, de Leloir, d'Henri Le Roux, de Gustave Moreau, vaudra plus que son pesant d'or :
Papier, dorure, images, caractères, Mémeles vers, — • qui sont de La Fontaine 1
J'ai nommé Jules Dupré. Ce maître du paysage n'avait pas un pouce de toile accroché au Musée du Luxembourg. Ce n'était pas faute d'avoir été poussé par les amateurs et directeurs des beaux-arts, depuis le duc de Nemours jusqu'à M. de Nieuwerkerke. Mais Jules Dupré est un farouche toujours, mécontent de ses visions. Il y a, à l'Isle-Adam, dans son atelier, un paysage immense, commencé depuis trente ans pour le Luxembourg. Nul n'a fait mieux. Il n'y aurait qu'à l'emporter pour le mettre au Louvre. Ah! bien, oui, Dupré pousserait les hauts cris! Bienheureux sommesnous qu'il ne l'efface point dans une heure de mécontentement.
Toujours est-il que le Luxembourg, en rouvrant ses portes, va montrer de Dupré deux grandes toiles que
M. Etienne Arago a dû placer dès maintenant. Voici riiistoire exacte de ces deux paysages d'une poésie si intense, avec je ne sais quoi de fauve et de mystérieux. Le prince Paul Demidofï, pour compléter la décoration de son salon de l'hôtel de la rue Jean-Goujon — acquis depuis par le duc de Chartres — avait eu l'idée de commander huit grands panneaux — des paysages — à quatre artistes : Corot, Théodore Rousseau, Eugène Fromentin et Jules Dupré. Les trois premiers avaient déjà terminé leur œuvre que Dupré travaillait encore à ses toiles. Le prince Demidoff les voulut à tout prix, même inachevées. On les arracha, en quelque sorte, à l'artiste, et on les emporta à San Donato. C'est de là qu'après la vente elles revinrent à Paris. Elles étaient chez Durand-Ruel, et l'État vient de les acheter au prix de cinquante mille francs les deux — ■ la paire, comme dirait M. Prudhomme.
On pourra voir, au Luxembourg, ce que sont ces maîtres-vaysages .
L'exposition des aquarelles de Jules Jacquemart n'est (ju'une préface à la vente des œuvres laissées par l'artiste, et qui aura lieu au mois d'avril. La vente des tableaux de Philippe Rousseau et celle de la collection célèbre de M. John ^Y. Wilson en son hôtel de l'avenue Hoche auront lieu bien avant, celle-ci en mars, l'autre dans quinze jours. La vente Wilson sera un événement, M. Wilson, qui habitait Bruxelles, ht, il a quelques années, imprimer à ses frais le Catalogue illustré de sa galerie et ce volume à lui seul vaut un grand prix,abso-
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lument comme celui de la collection Léopold Double qu'on va se disputer plus vivement encore maintenant que le collectionneur est mort.
Mort subitement, brutalement emporté au moment où, tout lieureux, dans la pleine possession de sa fortune et de ses chefs-d'œuvre, il disait à un ami :
— J'ai eu la satisfaction de trouver un amateur qui m'a offert cinq millions de ma collection et j'ai eu le plaisir de la lui refuser !
Cinq millions ! Avec la collection Spitzer, la collection Double est, en effet, une des plus précieuses de Paris. M. Double avait chez lui une douzaine au moins de saloiis de diverses époques, meublés tous dans les divers styles du temps. De purs chefs-d'œuvre et, entre autres, et avant tous les autres, un salon du dix-huitième siècle qui n'a de comparable que le fameux salon des Singes, attribué à Watteau, à Chantilly. C'était dans la conservation la plus absolue, et dans le luxe le plus exquis, le salon tout entier de la Duthé, Rosalie Duthé, celle qui se montrait au Longckamp d'il y a cent ans, dans un carosse à six chevaux blancs, aux harnais de maroquin bleu recouverts d'argent — des chevaux relies comme le plus précieux des Elzévirs , — et qui faisait pousser à Sophie Arnould son cri, devenu banal :
— Quand on voit flamber un tel luxe, on ne s'étonne point que tant de grandes dames se dégoûtent du métier d'honnêtes femmes !
Le Nourvady du temps passé qui traita la Dutbé en « Princesse de Bagdad » et lui donna cet adorable salon que possédait M. Léopold Double était le comte d'Artois,
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tout simplement, le futur Charles X. Un roi à venir qui ne prévoyait pas les Ordonnances.
Je dis « le salon que possédait M. Double w. Il existe toujours, ce salon; et, à dire vrai, ce sont les choses qui possèdent les hommes et leur survivent. Les collectionneurs n'ont un tel luxe qu'en viager. Arrive, un jour, quelque M. Pillet, àeus ex machina inévitable dont le marteau, en guise de tonnerre, disperse les objets, et tout est dit. Ce marteau du commissaire-priseur marque le point final. Après lui, c'est le grand silence.
Mais du moins des amateurs tels que M. Double laissent un nom et un renom qui ne meurent pas. Le^ historiens de la collection, comme M. Bonnafé ou M. Clément de Ris, content leur histoire et l'on écrira peut-être, quelque jour, un volume sur M. Double comme M. G. de Léris vient de le faire avec beaucoup d'esprit sur une collectionneuse et une curieuse du temps passé, la Comtesse de Verrue., la « dame de volupté » du duc de Savoie dont la vente (je parle de la vente de sa galerie) fit autant de bruit en 1737 que la vente Double en pourra faire en 1881.
C'est à la vente de M"'" de Verrue que le collectionneur Crozat acheta, pour 12,000 livres le Charles /•='' de Van Dyck qu'on voit auLouvre et que Mme du Barry, qui l'avait acquis à la mort de Crozat, donna au rui. Le portrait d'un monarque décapité offert par une courtisane qui, elle, avait travaillé — inconsciemment — à faire quelque peu couper la tète à la monarchie!...
Je n"ai rien dit du bal de l'Opéra, iiislilution défunte qui n'est plus, comme au temps de la Dulhé, — ou, plus tard, à l'heure de Gavarni, — le tenqjle de V esprit et V asile de Vintrigne, mais le Consertatoire des broncMtes. Guy-Patin remarque quVn temps de carnaval les pleurésies augmentent. On s'en consolait de son tempr., si les pleurésies étaient gaies, mais les rhumes de l'Opéra sont lugubres, malgré la foule.
Les lettres de Prosper Mérimée à Antonio Panizzi, dont la Nouvelle Revue a commencé la publication, ont, beaucoup plus que les quadrilles et les marches militaires de Gung'i, été le régal des Parisiens, des curieux, et rien n'est plu& piquant, comme le disait hier un homme d'esprit, que de voir ce sceptique faire de la politique et une politique à laquelle il ne croyait ]?as. Ce M. Louis Fagan, qui publie à Paris ces lettres de Mérimée, a vraiment eu une bonne forluue en se trouvant sur le chemin de Panizzi, au Brilish Muséum. Panizzi l'avait pris en afTeclion ; il lui a légué tous ses papiers et, après avoir publié à Florence une collection de lettres, Lettere ad Antonio Panizzi, écrites par des hommes illustres et des amis italiens : Ugo Foscolo, Garibaldi, Nigra, Cavour, d'Azeglio, etc., au patriote devenu, de par la volonté de la reine Victoria, sir Anthony Panizzi, M. Fagan imprime, chez nous, les lettres de Mérimée qu'il a bien failli ne pas avoir, car une tierce personne les détenait au moment de la mort de Panizzi, et il a fallu menace de procès pour que les autographes fussent restitués à qui de droit.
M. Louis Fagan, devenu éditeur de lettres à Florence et à Paris, est, en Angleterre, attaché au cabinet des
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estampes et dessins du Musée hritauuique. 11 manie la pointe sèche avec plus d'habitude que la plume et le recueil italien des Lettres à Pamzzi contient de M. Fagan un portrait de Panizzi très vivement et très hardiment traité. C'est dansée volume, imprimé à Florence, que se trouve une lettre histori([ue datée de Jliondres, 14, Ca^nbridge Terrace Hyde-Parl, où, dès le 27 avril 1856, Felice Orsiui laisse voir, en soulignant certains mots qui deviendront bientôt tragiques, quelle était la disposition de son âme et comment il se trouva poussé à Tattentat du 14 janvier:
« Je ne songe qu'à l'indépendance de ma patrie : pour arrivera ce but je n'ai jamais connu de repos et j'ai sacrifié tout... En me rapprochant du gouvernement sarde, je ne suis épris que de l'amour de mon pays ; j'ai la conviction qu'aujourd'hui, s'il le veut, il est le seul gouvernement qui puisse faire l'Italie indépendante, une et grande. Je me trouverai heureux si un fait d'imfortame et de graves conseqîiences — dHm/portanza e di gravi conséquence — pour les oppresseurs de l'Italie arrive et si je puis y coopérer de toutes mes forces, et finir ainsi une vie gui ne fut jamais 2iour moi que triste, tourmentée et mélancolique. Vous me pardonnerez cet épanchement d'àme. »
Les lettres parues à Florence sont de la sorte presque politiques. La Corres])ondance de Mérimée est pour nous plus piquante et plus attirante. Mais il parait que Prosper Mérimée a usurpé sa réputation de sobriété dans la production littéraire. Je vois par le nombre cousidé-
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rable de lettres — et de lellres, litûéraires , fort travaillées, au besoin — qu'on retrouve de lui, qu'il devait, au contraire passer ses journées la plume à la main. Il écrivait beaucoup et à beaucoup d^amis, quoiqu'il voulût passer pour un dédaigneux en fait d'amitié. Il écrivait parce qu'il faudrait n'avoir point un tempérament nerveux et prime-saulier de lettré pour ne pas ressentir devant tous les spectacles si divers de ce temps-ci le besoin de confier ses impressions à quelqu'un. Seulement, bien différent de nous autres journalistes, qui prenons pour confidente une foule, il chroniqiiait pour une inconnue, il causait avec des lettrés ; il tenait à faire sa correspondance comme il eût rédigé un mémorandum. 11 ne se livrait pas tout entier au public, sachant bien que le public n'aime guère que les esprits corrects et réservés, s^effraie des surabondances géniales d'un conteur comme Dumas, et — s'extasiant devantun avocat qui parle longtemps — discute, au contraite, et conteste un écrivain qui écrit beaucoup. Mérimée s^mposa la sobriété littéraire comme il affecta, dans la vie, une froideur qu'il n'avait pas. Tout cela par principe et par un très heureux calcul. Il garda, à la fois, pour ses intimes, ses grâces de sentiment et sa fécondité de plume.
Après ces lettres de Mérimée à Panizzi, on en retrouvera d'autres, adressées à bien des gens, tous choisis, et certainement fort intéressantes. J'en ai une là, très inédite, et d'un intérêt pariiculier, et d'une mélancolie fort inattendue oii Mérimée parle à un ami, M. Charles Edmond, et de sa nouvelle, LoMs, et de la récente mort de Sainte-Beuve. C'est bien, aujourd'hui que le nom de
Mérimée revient dans tous les propos, l'occasion de la publier :
Cannes, 17 octobre 1869.
(( Cher Monsieur,
« Votre lettre m'a fait grand plaisir, car je suis parti assez matagrabolisé de la lettre que je vous ai communiquée. Ce n'est pas que les critiques me touchassent beaucoup et que j'attachasse une grande importance à l'opinion du comte P. Ce qui me faisait de la peine, c'était d'avoir traité d'ours un homme fort aimable. Tout est pour le mieux, si. en lui donnant Ghédémeza pour arrière-grand'père, j'ai compensé le petit accroc involontaire fait à sa généalogie. Cependant, lorsque je reviendrai à Paris, il faudra que vous me donniez un nom lithuanien autre que Szemioth (que d'ailleurs tout le monde prononce Sémioth), une famille éteinte.
« Cette mort de Sainte-Beuve m'a mis du noir dans 1 anie. Nous avions fait nos premières armes ensemble dans le camp des romantiques ; nous avons été ensemble candidats à l'Académie, et nommés le même jour. La dernière fois que je l'ai vu, il me dit, lorsque j'étais déjà sur le pas de sa porte: « Je n'ose espérer, mais je voudrais que nous puissions dîner encore ensemble. » Cela ressemble fort à l'invitation de Léonidas à ses Spartiates de souper chez Pluton. Je me suis trouvé si mal pendant la route que j'avais quelque avant-goût de la cuisine de Proserpine. Cependant la chaleur, le bon air, et la vue de ce beau pays m'ont un peu remis et aujourd'hui j"ai pu sortir et marcher pendant une heure.
a II y a ici un journal qui profite de la liberté de la presse. J'en rapporterai quelques numéros à Paris. G^est le Réveil, écrit par des Provençaux dans ce qu'ils croient du français. Cela est bouffon. Je pense que cette liberté de la presse, dont on use si mal, aura un effet bien funeste sur la littérature. Il est probable que dans dix ans, si cela dure, plusieurs cochers de fiacre seront entrés à l'Académie et qu'on ne parlera plus que paré... et par /...Je m'y résignerais si on avait un peu d'esprit en jurant, car je ne suis pas trop prude; mais, mon Dieu, que le monde devient bête !
« C'est à vous autres, Slaves, qu'incombe la tâche de conserver Pancienne langue française ! Je vous la recommande, à vous particulièrement qui la savez bien. Adieu, cher monsieur, veuillez agréer l'expression de tous mes sentiments dévoués.
« p. MÉRIMÉE, w
Il y a, on l'avouera, trop de pessimisme dans la boutade de Mérimée, se souciant moins d'ailleurs de la politique, qui le fatigue, que de la littérature, qui le console, et je ne vois pas — fort heureusement — le moindre bout de mèche du fouet d'un cocher à l'Académie. A peine s'y trouve-t-il, en fait d'automédons, des anciens conducteurs du « char de l'État ». Mais il voyait juste et prévoyait de loin, Mérimée, lorsqu'il nous annonçait l'invasion du juron et du gros mot dans l'art ou le métier d'écrire. On a fort abusé, depuis saprédiction, de ces petites lettres, f.elb. suivies modestementdepoints, qu'il traçait là, et on a imprimé le juron eu toutes lettres. C'est un progrès comme un autre et la liberté de la presse,
que redoutait beaucoup trop l'auteur de Colomba, n y est pour rien.
Un homme est venu, qui avait beaucoup souffert dans sa jeunesse, traîné dans les misères laborieuses une existence rude, âprement tourmentée, coudoyé des ivrognes et des pauvres et qui, gardant encore dans le gosier l'amertume des journées mauvaises, s'est mis, un jour, à écrire, dans le langage de la rue, le roman de l'ivresse et de la débauche. Cet homme a réalisé la prédiction de Mérimée. Il a tout dit. A mon sens, il en a trop dit, ou pas assez, comme on voudra. Mais il a entr'ouvert le regard de l'égout et il s'est écrié : « Voyez! » Le public a regardé. Le public, qui n'a peut-être jamais visité la Sainte-Chapelle — un joyau de pierre — ou vu se lever le soleil du haut de la colline de Montmartre, sollicite volontiers des autorités une permission de descendre aux Catacombes ou de visiter les égouts. La boue humaine l'attire.
Je voudrais bien savoir ce que Mérimée, qui avait raison de déclarer qu'il n'était pas prude, penserait aujourd'hui de M. Zola. Pour moi, il y a longtemps que je cherche l'occasion d'analyser ce tempérament, de l'expliquer par ses origines et d'étudier cette sorte de cactus de Provence poussé, avec ses hérissements et ses épines, entre deux pavés parisiens.
Je sais bien que personnellement je semble devoir être condamné à ne jamais parler de M. Zola. Il y a eu entre nous échange de qnassia amara. Cette petite querelle a daté et, l'autre soir, un des romanciers maltraités dans celte fameuse « campagne de Russie » de M. Zola — et un des plus remarquables — me disait,