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novembre

Au milieu des enfantements du « grand ministère », dans le tapage que font les duels de parole et les duels à l'épée, dans le brouhaha des spéculations et la cohue des intérêts aux prises, — la Vie à Paris, — celle qui nous occupe, la vie de tous les jours, la vie de tout le monde, — devient ce qu'elle peut, emportée à toute vitesse.

Il faut être un Renan pour jeter sur les choses de ce monde « le regard aimant et calme » qu'il découvre dans le pâle visage de Marc-Aurèle et pour étudier la

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Fin du monde antique au milieu de la tourmente du monde moderne. Son beau livre sur Marc-Aurèle préoccupe d'ailleurs beaucoup moins la foule que ne le peuvent faire les fluctuations du cours des valeurs. Il y a même, sur la place de la Bourse, un redoublement de fièvre, et la double note populaire et mondaine se mêle au bourdonnement habituel à ce coin de Paris.

On a beaucoup parlé de V heure du pâtissier. C'est un moment tout particulier de la vie parisienne. L'heure du pâtissier est, pour les mondaines, ce qu'est, pour les bohèmes, l'heure de l'absinthe. Ce n'est pas à l'heure du pâtissier, mais chez le pâtissier que se rassemblent un genre spécial de femmes, femmes du monde et de tous les mondes, qui spéculent à la Bourse comme elles joueraient à Monaco, et les pâtisseries de la place de la Bourse sont les lieux d'asile de ces agioteuses ou agiotrices, en supposant que le mot soit français.

Signe des temps ! Les femmes apparaissent autour de la Bourse I Elles franchiront, quelque jour, triomphalement la grille et ajouteront à tous les droits qu'elles réclament le droit à la ruine ! Spectacle à noter : tandis que, sur les marches grises, autour des colonnes massives, un noir grouillement humain s'agite avec un bourdonnement d'abeilles et une activité de fourmis, devant la grille, — accroupies ou entassées, tenant à la main des numéros du Petit Journal ou des lambeaux de gazettes financières, — des femmes, presque toutes vieilles, se tiennent, écoutant avidement la clameur où elles espèrent saisir le mot d'ordre du jour : la hausse ou la baisse !

On croirait voir là comme une députation féminine

des quartiers juifs du côté de la rue du Roi-de-Sicile. Il y a de ces types aux yeux allumés autour des tables de l'Hôtel des commissaires-priseurs, dans les petites ventes où l'on peut espérer pêcher pour rien un bibelot de valeur en un tas de bardes sans nom. Ces femmes aux chapeaux déformés, des châles de laine tricotée sur leurs épaules énormes ou anguleuses, ces vieilles femmes bouffies et couperosées, craquelées comme des pommes trop mûres, ou sèches et jaunes comme des harengs fumés, discutent, pérorent, attendent la venue de quelque courtier marron comme elles doivent attendre encore le Messie. Il en est qui, apportant un pliant, vont s'asseoir contre la grille, tirent de leur poche ou de leur cabas quelque tricot et travaillent.

Les tricoteuses de l'agio !

Parfois, vers ce club en plein vent de spéculatrices au petit pied et de coulissières à la petite semaine, quelque homme en chapeau melon tout luisant, sur le dos une redingote au col crasseux, se glisse et jette tout bas deux ou trois mots à l'oreille d'une de ces femmes. Si les nouvelles sont bonnes, ou voit, sous les roses fanées du chapeau, le visage ridé s'éclairer, les yeux luire. Si la spéculation est mauvaise, les lèvres gonflées ou pincées soudain, lancent, avec un sitflement ou une injure, quelque reproche colère :

— Quand je te disais d'acheter ! Tu n'as pas voulu ! Imbécile !

Les autres, occupées de leur fièvre, lisant leur bulletin financier à travers leurs lunettes, necouten même pas.

— Imbécile ! Imbécile !

Et confus, le dos rond, avec une silhouette de chien battu, le mari s'éloigne, disparait, s'enfonce dans la foule, se noie dans le tourbillon qui bruit, là-bas, comme un gouffre.

Du côté de ces tricoteuses, l'épargne s'en va par tilets minces vers la pleine mer de l'agio ; mais, chez les pâtissiers d'alentour, c'est le high life qui spécule. Les petites parisiennes de Grévin, les jolies filles de Marcelin succèdent là à ces loretles vieillies de Gavarni et ces portières d Henri Monnier qu'on retrouve accroupies, épaves humaines, à deux pas des marches de la Bourse.

Une ligne d'équipages les sépare : la rangée de coupés aux gourmettes étincelantes, brides astiquées et chiffrées d'argent, des agents et des banquiers. Il faudrait écouter ce que disent, tout en caressant leur cheval ou, là-haut, le fouet au port d'armes, — droits sur leurs sièges comme des sénateurs (inamovibles) sur leur chaise curule, — les cochers de ces rois de la finance qui se battent, un peu plus loin, à coups de millions, dans le fameux « grenier à foin, bâtard du Parthénon ». Plus d'un doit avoir le secret de son maître. J'imagine qu'il y a, aussi là, en cette collection rectiligne de coupés, une Petite Bourse des cochers.

En face, c'est la Bourse chez le confiseur ou le pâtissier. Les mondaines ou demi-mondaines, assises aux petites tables, quelques-unes écorchillant une glace du bout d'une cuiller pour se donner une contenance, d'autres dessinant en quelques sandwichs la dentelle de

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leurs dénis, les Parisienucs en croquant des bonbons, les Anglaises en prenant patrioliquement du thé, attendent, très anxieuses malgré leurs sourires, l'apparition d'un commis d'agent de change, coquet, sémillant, affairé, qui vient galamment prendre des ordres comme il noterait l'heure d'un rendez-vous.

Et quoi de plus ironique, vraiment, que d'entendre de ces jolies bouches roses — je ne parle point de celles des commis — sortir l'étrange argot courant de la finance et de voir les beaux yeux, faits pour s'humecter aux vers de Goppée ou à la musique de Gounod, n'avoir de scintillements ou de larmes que lorsqu'on crie aux oreilles roses ;

— Le Crédit général est à 805 !

Ou:

— Je vous conseille la Banque Transatlantique !

Les vieilles femmes entassées autour de l'ouverture de la grille comme des mouches dans un angle de muraille, nous les appelions, tout à l'heure, les tricoteuses! Les habituées des confiseurs, celles qui spéculent entre l'éclair et le baba et vident leur bourse comme un verre de malaga, ce sont les girondines ou les aristocrates de la prime et du report. Gomme elles suivent le « mouvement », ou leur a trouvé un nom. On les appelle les timhalières.

Les timbalières ont, avec beaucoup plus de bijoux et sous beaucoup plus de dentelles, les mêmes passions que les tricoteuses. Celles-ci, les joueuses juives, ont pour fétiche dans la poche de leur robe crasseuse, quel-

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ijue vieux sou percé ; les autres portent une turquoise à leur doigt. C'est la même superstition avec des y ris- g ris variés.

Mais, en vérité, cette roulette de Paris, ces caies où, sous l'enseigne de Théo, tailleur, se réunissent les boursiers, ces confiseries où l'on croque, avec sa dot ou la fortune de son mari, les marrons glacés de Bonnet, ce coin de Paris qui fait songer à la Conversation de Baden, au temps jadis, c'est, avec moins de cohue et de brutalité, .plus d'ordre dans la rue et plus de millions au jeu, la rue Quincampoix de ce M. Law qu'on eût, un moment, porté en triomphe jusqu'au Canada et dont les bateliers de la Marne voulaient, si peu de temps après, noyer la femme.

Perpétuels recommencements, et ressassements de l'histoire ! La vie est une comédie mal faite qui se continue par une série de rejjrises. Nos timhalièrcs et nos tricoteuses de la place de la Bourse, ce sont les mississipiennes du temps passé.

Le vieux Paris a, plus d'une fois, au dernier siècle, connu de ces fièvres. Seulement, c'était sur une autre place qu'on se rencontrait pour spéculer.

« Les agioteurs, dit Mathieu Marais dans son Journal, à la date de juin 1720, s'assemblent toujours à la place Vendôme. Il y a des tentes tout le long de la place. Cela ressemble à un campement d'une armée. Les railleurs disent que la droite est commandée par le maréchal d'Estrées, la gauche par le marquis de Mézières, gouverneur d'Amiens ; le duc d'Antin au corps de réserve ; le duc de la Force, commis des vivres, et l'abbé Tencin, aumônier de l'armée. Ces messieurs ont beau-

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coup gagné aux actions. On reproche au maréchai d'Estrées d'avoir fait amas de café et au duc de la Force d'avoir monopole la cire, La noblesse de France n'a jamais été moins noble qu'en ce temps-ci. »

J'ai dit que parmi les timbalières il y avait un certain nombre d'Anglaises. Le thé et les sandwichs les feraient plus facilement reconnaître que leur accent. Ce sont des misses parisianisées, des ladies de Paris. Londres et Paris fraternisent de plus en plus. A tel point que je vois déjà apparaître, dans les modes féminines parisiennes, un symptôme de cette maladie de Vesthétisme qui sévit si cruellement aujourd'hui sur les Anglais, qu'un auteur satirique, M. Burnand, s'est empressé de railler ce travers dans une comédie qu'en bon sujet britannique il a tout naturellement empruntée à un auteur français.

Uesthétisme, c'est-à-dire le besoin ou le devoir de ramener toutes les choses humaines, — depuis la coupe des cheveux jusqu'à la couleur du vêtement, — à un certain type spécial, est un ridicule qui ne date pas d'hier en Angleterre, mais qui a décidément pris des proportions inquiétantes et menace maintenant de nous envahir.

Il est de bon ton, là-bas, d'être un esthète, d'adorer le beau idéal, le beau maigre et émacié des peintres primitifs, le beau des préraphaélites, le beau maladif et charmant des mélancoliques tableaux de Burne Jones. L'esthète, s'il est homme, porte les cheveux longs et lève au ciel des yeux profonds tout en tâchaut de se

donner les joues creuses. Pas de barbe et l'air mourant. Le pianiste Ketten, qui a du talent et qui est choyé à Londres, doit y réussir parce qu'il a l'air d'un esthète. L'esthète masculin, c'est une variété de l'Antony romantique : un Antony qui soupire et ne blasphème pas.

Y," esthète femme porte des robes moyen âge aux nuances bizarres, assoupies, très cherchées ; jupes et corsages feuille-morte, vert glauque, couleur de citron. Elles affectent la maigreur, allongent les traînes, multiplient les crevés aux manches serrées. « On croirait voir, dit un observateur, se ranimer les miniatures des missels. » Telles encore les Florentines de Masaccio et de Ghirlandajo. Et tout ce monde affolé à'esthétisme, ne jugeant la vie qu'au point de vue de sa philosophie spéciale du beau, tous ces esthètes éT^vis des symphonies en or et argent du peintre Whistler, méprisent l'humanité qu'ils ne trouvent pas assez esthétique et, sans se douter peutêtre que Baumgarten créa le mot, s'en servent à tout propos, le mettent, comme on dit vulgairement, à toutes sauces et feraient prendre en horreur à notre clair génie français Vesthétisme, Vesthétique et les esthètes.

Mais c'est qu'on ne les prend pas en horreur, en vérité. On va les imiter, n'en doutez paa. Dans nos tentures d'appartements les vieux velours affectent déjà les tons lie de vin ou vert-olive adorés des esthètes britanniques. La jeune fille esthétique va peut-être se rencontrer sous le chapeau Gainsborough de nos Parisiennes et je ne serais pas étonné que Sardou, s'il a peint la

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vie iulernaliuiiale de Nice dans Odette, diii crayonné quelque silhouelle, grêle comme celle d'une femme gothique, de quelque flirteuse esthète.

Vive la philosophie, mais, quels que soient le talent, la profondeur, ou le charme de nos philosophes, Dieu nous garde de la femme esthète !

J'ai pourtant — avec beaucoup d' Sigrément est hétiçue, — assisté, l'autre jour, à la Sorbonne, à la soutenance de la thèse de M. Léopold Mabilleaa sur la Philosophie de la Renaissance en Italie et César Cremonini, un philosophe assez obscur de l'Université de Padoue qui trouva le moyen de vivre bien rente en se donnant à ses élèves pour libre~pensei(,r , comme on dirait aujourd'hui, et qui se tint à égale distance de la messe et du fagot.

J'éprouvais, à me trouver dans cette antique Sorbonne toute pleine de souvenirs, dans cette étroite salle où, devant le tapis vert, nous nous sommes, jadis, assis nous-mème, une sorte d'émotion rétrospective. Elles sont toujours là, sur la cheminée, les urnes brunâtres, où tombent parfois les boules noires, ce deuil, et les boules rouges ce demi-deuil de tout examen ! La petite salle n'a pas changé. La barrière de bois qui sépare le public des examinateurs est toujours la même. Le public ne semble point s'être sensiblement modifié. Ce sont, dirait-on, toujours les mêmes visages : de vieilles gens, des étudiants, quelques prêtres ou séminaristes. L'ordinaire composition des auditeurs de tous les examens.

M. Mabilleau, qui vient d'être proclamé docteur, est un des esprits les plus distingués de la jeune génération

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universitaire. 11 était hier maître de Conférences à Toulouse, il vient d'être nommé professeur à Besançon. Ses juges l'ont parfois critiqué, mais l'ont surtout loué. Il a révélé à plusieurs un personnage quasi ignoré, Cremonini que sa très brillante thèse fait revivre d'une manière inattendue.

Rien de plus intéressant que ces duels d'éloquence, d'esprit et de science, livrés entre un homme jeune, vibrant, avide de discussion, un peu arrêté en chemin par le respect qu'on doit à des maîtres, et ces juges qu ont aussi leurs passions, leurs idées, leurs préférences. J'avoue que je n'ai pas entendu de discussions plus courtoises. M. Garo, si attendu et si écouté, a, le plus finement du monde, avec un rare talent de parole et une bonne grâce peu commune, interrogé le candidat, et le résumé de la thèse même de M. Mabilleau, présenté par M. Edouard Lavisse dans un langage entraînant et ferme, m'a plu infiniment. On ne se serait point lassé d'écouter.

Quelque part, M. Mabilleau avait légèrement raillé Victor Cousin, ce qui était un droit ; mais, quelque timide que fût l'irrévérence, elle a semblé audacieuse à M. Paul Janet, qui en a pris texte pour tracer rapidement, avec une éloquence émouvante, le tableau des luttes soutenues par l'Université, il y a cinquante ou soixante ans.

— Vous avez aujourd'hui, s'est-il écrié, la liberté de tout dire, vous, jeunes gens, et vous pourriez, je suppose, sans danger, vous déclarer positivistes! Vous raillez en 1881 ce que M. Cousin écrivait en 1825. Mais savez-vous qu'alors l'Université soutenait contre le

clergé une lutte où les armes les plus puissantes, celles de l'Etat, étaient aux mains de celui-ci? Il 3' avait quelque danger alors à proclamer ses idées!... Et M. Waddiugton, interrompant M. Janet :

— Quand nous étions panthéistes, nous étions destitués !

— Usez de votre liberté, soit, reprend alors M. Paul Janet, mais n'oubliez pas à qui vous la devez, à vos prédécesseurs, à vos maîtres, à vos ancêtres !

Le langage élait ferme et le ton convaincu : l'auditoire a applaudi.

Je regrette que la vieille Sorbonne n'ait pas, pour loger ses candidats et ses juges, des salles plus vastes et d'un aspect plus solennel. Je regrette presque aussi que les professeurs aient renoncé à la robe d'autrefois. Quelques volumes de Leibnitz, reliés en parchemin et posés sur une table, ne suffisent pas à une solennité dont le décor pourrait être plus majestueux. On va réédiner tous ces anciens bàtimenls et j'espère qu'on donnera à nos lettrés et à nos savants une demeure digne d'eux. C'est pitié de voir s'entasser dans un étroit escalier blanchi à la chaux, à la porte d'une salle d'examens qui peut avec peine contenir quatre-vingts personnes, des étudiants avides d'entendre la soutenance d'une thèse et qui, sans rien saisir de la discussion que quelques rares paroles, font queue comme à la porte d'un théâtre.

Et, puisqu'on reconstruit ou doit reconstruire mie Sorbonne, serait-il impossible que la Faculté eût, en

quelque sorte, une manière de succursale sur la rive droite, une salle de conférences, je suppose, où toute une partie de Paris, aurait vive joie et profit à entendre et à applaudir des professeurs tels que ceux que nous écoutions? Le Paris de la rive gauche est un peu bien favorisé sous le rapport de la science. 11 a tout. Il faut au Paris de la rive droite passer les ponts s'il veut se tenir au courant du mouvement intellectuel. Et, pour chacun de ces deux Paris-là, traverser la Seine est un voyage. Le Parisien, pourtant fort curieux de toutes choses, demeure essentiellement une «bète d'habitude». S'il est bo'iùïevardier, il n'ira jamais plus loin que le Gymnase. S'il habite les faubourgs, il ne descendra jamais au boulevard italien que les jours de fêtes publiques. Il est des Parisiens de la rive droite qui n'ont jamais mis le pied dans les allées du Luxembourg. Pour certains Parisiens de la rue d'Assas,le ]iarc Monceau est aux antipodes.

La rive droite aurait une Sorbonue à elle ou une sorte de Collège de France mis à sa portée (l'idée n'est pas de moi), que tout le monde y gagnerait sans nul doute : la rive droite en instruction et nos professeurs de la rive gauche en popularité.

M. Jean Aicard n'a point passé sa thèse, mais il a passé sa lecture chez M""' Edmond Adam. M. Aicard est un lecteur habile, à la voix vibrante, au grand geste provençal. Il a lu ses vers en Hollande, en Angleterre, en France; il a été applaudi partout. J'aime peu, pour ma part, que l'auteur se mette eu scène, et une lecture

de tragédie chez une femme supérieure, c'est, si je puis dire, quelque chose comme la carte forcée de l'enthousiasme. Gela posé, il n'y a qu'à remercier M"^° Adam et à applaudir M Aicard.

Son Othello est à la fois une adaptation, ce qui est bien hardi, et une traduction de Shakespeare. Il paraît qu'à la même heure, un autre jeune poète, M. Louis de Grammont, se contentait de traduire le drame shakespearien tout simplement. M. de la Rounat, qui voulait monter Y Othello de M. Aicard et chercha, un moment, l'auteur, lequel était en Provence, a reçu, en fin de compte, V Othello de M. de Grammont, si bien que nous aurons, à peu de distance, deux Othello: V Othello imprimé de M. Jean Aicard et V Othello représenté de M. de Grammont. Deux œuvres remarquables.

M. Aicard a dédié à M. Francisque Sarcey son drame, dont le crilinue du Temps réclame depuis cinq années la représentation. C'était justice. Lorsque Mounet-SuUy et Mlle Sarah Berhnardt jouèrent avec éclat des fragments de cet Othello, M. Sarcey fut le premier à réclamer la pièce tout entière. M. Aicard mêle avec reconnaissance au nom de Sarcey le souvenir de cet aimable Tom Taylor, le critique du Times, mort l'an dernier, et qui, dans sa jolie propriété des environs de Londres, où les tableaux de Millais alternaient avec les photographies de Maud Branscombe, avait écouté et loué la traduction de Shakespeare.

Le succès de la lecture de V Othello, de M. Aicard, chez M"® Adam, succès qui n'a pas été moindre que celui du beau poème de Miette et Noré, décidera peutêtre de la fortune de ce drame. Mais non. Hélas! quand

les comédiens s'éprennent d'une traduction de Shakespeare, celle qui les séduit est presque toujours signée de Ducisl

Ce n'est point la seule lecture d'un drame « attendant sur le palier », comme dit M. Aicard, que nous aurons, cette fois. M. Henri de Bornier, qui a promené de la rue de Richelieu à l'Odéon sous ce titre : VApôtre, un Saint Paul qui effraie un peu les directeurs (et pourquoi? on peut tout dire sur la scène), — M. de Bornier, au lendemain de la publication de ses Poésies co7nplètes, va lire, non pas devant une élite peut-être, mais devant le public, dans la salle des conférences du boulevard des Capucines, cet Apôtre qui se fera, j'espère, pêcheur d'hommes, comme le fut Paul lui-même.

C'est le théâtre parlé faisant concurrence au théâtre joué.

Nous serons là pour écouter.

Eh! c'est notre rôle, à nous journalistes, d'applaudir à tous ces victorieux et de consoler parfois les vaincus. « Que faites-vous? demande un personnage de comédie à un des héros de Théodore Barrière. — Je ne fais rien, je fais les autres : je suis journaliste! »

Jules Mahias, qui vient de mourir préfet, le meilleur garçon de la terre, le plus dévoué, le plus actif, un des rares seco'étaWes de rédaction qu'on pût trouver, a longtemps « fait les autres », poussé hardiment aux candidatiu'es d'autrui en osant à peine poser la sienne à Saint-Denis. Quelle signature resta longtemps plus populaire que celle-ci : Pour extrait : ,/. Mahias ?

Jeune encore alors, Mahias fut, dans le mouvement des dernières années de l'empire, un des plus militants et des plus zélés. Obscurément, il fit sa tâche. Il a beaucoup balaillé pour l'instruction populaire, les bibliothèques, et, lorsqu'après avoir occupé les fonctions de secrétaire général de la mairie de Paris pendant le siège, il devint préfet de l'Ariège, ce fut lui qui, le premier, eut l'idée d'élever une statue à Lakanal.

Mahias travaillait toujours. 11 n'est pas douteux que ce journaliste devenu administrateur meure aussi de labeur, comme ces vieux gazetiers qui tombent en écrivant encore un article au seuil même de l'imprimerie, ce champ de bataille des gens de lettres.

La saison d'hiver. — Paris à Nice et Nice à Paris. — Odette et M. Victorien Sardou. — L'opinion du maire de Nice. — M. Borriglione et M. BischolTsheim. — Sardou et son grand-père. — Une édition nouvelle du Théâtre d'Alexandre Dumas à 99 exemplaires.

— Les créatrices de la Daiiie awa Camélias. — Panoramas \\ov\xeaux-.Belfort, par M. Castellani ; Reischoffen, par MM. Poilpot et Jacob. — Une première. — Le réalisme et l'art. — Champigny , de MM. Détaille et de Neuville. — M. Vereschagin k Vienne et à Paris. — La guerre. — Camaraderie ! — Autrefois et Aujourd'hui.

— Frédéric Soulié et Dumas. — Christine à Fontainebleau. — Soulié et Balzac. — La Closerie des genêts. — Une soirée chez Meissonier. — Les portraits mouvants.

29 novembre 1881.

Ce n'est pas encore la «saison» de Nice et il est bien inutile d'aller chercher sur la rive de la Méditerranée une température de printemps que nous avons à Paris. C'est pour le mois prochain seulement que sont retenus — car il faut s'y prendre à l'avance — les deux uniques wagons-lits de la Compagnie P.-L.-M.

Jusqu'aux premiers frissons de décembre Paris prend le frais sur le boulevard et voit se prolonger Tété de la Saint-Martin — un peu mouillé.

D'ailleurs, pourquoi irait-il à Nice? Nice, grâce à la pièce nouvelle de Sardou, est à Paris. On aperçoit, sur

la scène du Vaudeville, une partie de l'admirable vue dont jouira, là-bas, l'auteur A^ Odette lorsqu'il aura fait construire sa villa projetée sur son rocher de Montbauron. Au loin la mer, bleue comme un beau ciel, et, au flanc des coteaux semés de villas, la route de la Corniche serpentant dans les oliviers. La maison blanche qu'on aperçoit, au premier plan de la toile de fond, est la villa Haussmann. Sardou, qui ne laisse rien au hasard, avait rapporté de Nice son décor photographié, en même temps que son plan ébauché, dans sa malle de voyage.

Nice va devenir, pour ce Parisien, sa station d'hiver. Il y retourne dans vingt-cinq jours, après le souper de la t7'ois centième de Divorçons et le vote prochain de l'Académie. Les Niçois ne vont-ils pas l'accuser d'avoir dénigré leur colonie dans Odette? Je n'en crois rien, ils ont trop d'esprit, et Sardou, qui a été le lion de la saison là-bas, l'hiver dernier, continuera à être le favori de ce monde aimable, original, international et très séduisant qui peuple la Promenade des Anglais et la « ville où Ton s'amuse ».

Le premier soir des représentations à' Odette, Sardou était pourtant un peu inquiet de l'opinion de M. Borriglione, le maire de Nice, qui avait tenu à assister à cette première. Comment l'aimable maire niçois qui annonçait naguère à Sardou qu'un boulevard nouveau, large comme le boulevard Malesherbes, allait traverser avant peu les terrains que l'auteur dramatique a achetés à Montbauron, l'an passé, comment le magistrat qui, aux fauteuils d'orchestre, représentait en chair et en os la ville de Nice, allait-il prendre ces plaisanteries

sans méchaucelé d'uu touriste parisien qui se divertit?

— Cl Les arbres? Des oliviers qu'où croirait en tôle et des orangers qui ont l'air si malheureux de ne pas être en caisses! Il y a aussi quelques palmiers qu'ils ont plantés au bord de la mer pour dire : Il y a de la poussière, c'est vrai ; mais voilà les plumeaux! »

Sardou avait donc placé M. Borriglione aux fauteuils, à côté de M. Raphaël Bischofïsheim, le nouveau député des Alpes-Maritimes, chargé, pour la circonstance, d'expliquer au maire niçois qu'après tout Dieudonné Béchamel n'y met point de malice.

— Je m'en charge, avait dit M. BischoflFsheim,

Mais la tâche ne devait pas être si difficile. M. Borriglione fut le premier à rire de cette satire narquoise du monde carnavalesque qui se mire dans le Paillon : princesses à la côte, généraux apocryphes et ambassadeurs en rupture de ban — et, le lendemain, il renvoyait à Sardou un mot sur sa carte : « Cent fois bravo î Et, en résumé, quelle réclame pour Nice! »

Le maire de Nice a montré là qu'il était tout à fait parisien.

Eh! oui, quelle réclame! Odette nous répète qu'on se divertit à Nice. Il y aura donc, cet hiver, un redoublement de mode et d'entraînement pour aller s'y divertir. C'est le Carnaval?... Va pour le Carnaval en plein soleil! Autant celui-là qu'un autre !

Et c'est ainsi que Sardou, un peu Niçois ou plutôt originaire du Canet par sa famille, quoique Parisien né, aura contribué à la vogue de Nice qu'il adore. Qui aime bien raille bien.

Comment n'aimerail-il point Nice? Ses souvenirs d'enfance tiennent dans ce coin de terre. Il retrouvait naguère, après quarante ans passés, dans un jardinet de Cannes qui avait été le jardin d'une de ses tantes un petit barrage d'enfant construit par lui, dans un ruisselet, avec des cailloux demeurés là, les uns sur les autres, à la même place.

Il se revoit encore mis en croupe sur le cheval de son grand-père, ancien chirurgien des armées de la République et de l'Empire et qui, tout propriétaire qu'il était, continuait à faire ses visites à ses vieux amis qu'il soignait pour le plaisir. Un soir, parti ainsi du Canet, comme l'enfant la ballade du roi des Aulnes, Victorien Sardou, qui avait neuf ans, traversait, les bras serrés autour delà taille du vieux, dans un crépuscule attristé d'automne, un vaste champ marécageux où, autour des flaques d'eau, poussaient à la fois, au hasard, des ajoncs et des roses sauvages.

— Tiens-toi bien, disait le grand père. C'est le marais!

Le cheval s'enfonçait dans la boue, l'eau clapotait et éclaboussait l'aïeul et l'enfant, à chaque pas de leur monture.

Sardou revoit toujours ce marécage, sous la lividité de ce soir d'automne. Au loin, bien loin encore, au bout du marais, il apercevait vaguement, comme les enfants perdus des contes de fées, les premiôi^es lumières d'une petite ville qui était Nice. Eh bien! ce marais, ces flaques d'eau, ces ornières, et, comme on dit chez nous, ces gaidicrs, cette terre pourrie où enfonçait jusqu'au poitrail le cheval de l'ancien chirurgien, où les pieds du

LA VIE A PARIS iSo

petit trempaient jusque dans l'eau croupie, tout cela c'est la Nice nouvelle : — c'est un boulevard pareil à l'avenue des Champs-Elysées, c'est la Nice du luxe, du tapage, du clinquant et de la mode : c'est la Nice (ï Odette. C'est, je dirais volontiers le Paris d'hiver, si Paris existait durant l'été.

Bref, Sardou peut retourner à son palazzo de Caïabacel, sans redouter autre chose qu'une bataille de fleurs. Nice enlèvera même pour lui les épines de ses roses. M. Borriglione a dit le mot : l'épigramme est une réclame, et les gens d'esprit devraient bien ainsi prendre toute gaie satire. Il y aurait, de par le monde, un peu plus de belle humeur.

Tandis que M. Victorien Sardou se dispose à quitter Paris, M. Alexandre Dumas y corrige les épreuves d'une édition définitive de son Théâtre: six volumes qui vont faire le désespoir des collectionneurs. M. Dumas, en grand seigneur qu'il est, s'off"re et offre à ses amis et à ses proches, le texte d'un livre admirablement imprimé, rempli de détails curieux et de notes importantes ({ue le public ne lira pas. Tl fait imprimer à Dôle, lentement et avec un soin de bibliophile, la réunion de ses pièces, et cette édition, tout à fait extraordinaire, destinée en partie à ceux des créateurs et à celles des créatrices qui existent encore, ne sera pas même tiré à cent exemplaires. Alexandre Dumas trouve que ce chiffre « cent » est trop élevé. L'édition de Dôle, avec les notes inédites, — particulièrement intéressantes, on s'en doute bien, puisqu'elles ne sont pas écrites pour le

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public, — cette édition de choix et de rareté, sera tirée à quatre-vingt dix-neuf exemplaires seulement. Pas un de plus.

Je sais des libraires que cette résolution désespère. Ils ont pour clients des bibliophiles qui offrent, pour un exemplaire, des sommes considérables. Peine perdue. L'édition ne se vend pas.

M, Alexandre Dumas, l'autre jour, dans une lettre à M. Gustave Frédérix, le pénétrant critique de V Indépendance belge, énumérait combien il devait d'exemplaires de cette édition aux artistes qui, le 2 février 1852, créèrent les personnages de la. Dame aux Camélias. Fechter est mort, le pauvre Gil Pérès souffre du ramollissement dont il se plaignait alors, dans le rôle de Saint-Gaudens, et qui faisait rire!... Mais M'"'' Doche, Delannoy, René Luguet, Lagrange sont toujours là et ils auront leur exemplaire comme Irma Granier, qui jouait Nanine et qui, vivante, revit encore, écri' Dumas, dans Jeanne Granier, sa fille!

Mais qui dira ce que sont devenues ces jeunes femmes dont je vois les noms sur la brochure originale: M"<^^ Glary, Glorinde, Baron et Caroline qui jouaient Olympe, Arthur, Esther, Anms, Adèle ?Oni, que sontelles devenues, celles-là? Dans quels bas-fonds peutêtre ou dans quel luxe, sous quels pseudonymes infligés par la misère ou décrétés par les besoins d'une existence nouvelle retrouverait- on ces jolies filles qui passaient, il y a vingt-neuf ans, souriantes, épaules nues, sous le feu des lorgnettes? Auront-elles aussi leur exemplaire de l'édition de Dôle-du-Jura?

Il y a longtemps sans doute qu'elles ne comptent plus

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dans la vie de Paris et même dans la vie vivante, et ([ui écrirait le roman de ces comparses de la Dame aux Camélias raconterait l'histoire de bien des déclassées, des déséquilibrées et des décavées parisiennes.

Peut-être M. Alexandre Dumas la sait- il, cette histoire. Peut-être a-t-il suivi, à travers les hasards de leur existence, ces collaboratrices quasi-anonymes de sa première victoire : Clary, Gloriude, Caroline !

Au fond de ([uel cimetière est couchée celle qui fut Esther?

Au fond de quelle loge de concierge, au haut de quelle mansarde vide, se tieut, hochant la tête et lisant le Petit Journal, celle qui peut dire :

— J'en ai pourtant eu, moi, un rôle, dans la Dame aux Camélias!

Peut-être celte bonne bourgeoise, bien mariée et qui s'appuie, là-bas, au bras de son fils, a-t-elle été Anaïs ou Adèle dans la pièce de Dumas.

Quelle histoire, je le répète ! Non-seulement l'histoire d'une pièce écrite par l'homme qui y a mis sa passion, son esprit, un moment de son âme, des morceaux de son cœur — mais l'histoire de ces artistes glorieux ou de ces jeunes femmes inconnues qui ont rayonné dans la lumière de la victoire pour finir par un cabanon, comme Gil Pérès, ou par la fosse commune, comme les oubliées, les enfoncées et les disparues !

La vie de Paris a de ces lendemains. Au reste, Paris ayant chaque jour un spectacle nouveau a bien d'autres soucis en tète que de s'aller iucjuiéter de quelques

comparses des spectacles passés. Pour le moment, ce qui lui plait, ce sont les Panoramas. On a mis, non pas en madrigaux, mais en panoramas toute la dernière campagne.

Je me rappelle un mot d'un général italien à Etienne Arago devant le monument de Novare :

— Quand aurons-nous fini à.'inaugurer des défaites?

Quand nos peintres exposerout-ils le panorama d'une victoire? La Défense de Bel fort, que M. Charles Gastellani a peinte, est, d'ailleurs, une page glorieuse et le Lion de Bartlioldi sera bien à sa place sur le roc alsacien. Le panorama de ce siège est saisissant, et, quand on arrive devant ce vaste paysage enseveli dans la neige, sous un ciel d'un gris blanc, neigeux aussi, la première impression est profonde. L'artiste a d'ailleurs fort bien combiné, et arrangé les trompe-l'œil : les arbres vrais et chargés de flocons, les échelles brisées, les branches cassées, la terre piétinée par les combattants et labourée par les obus. Le plâtre ici joue fort bien son rôle de neige. Des mannequins de cire recouverts de la capote bleue de nos soldats sont couchés, cà et là, sur ce linceul blanc.

Ce qui est plus défectueux, ce sont les personnages peints. Leurs mouvements sont euragés; ils se battent bien, mais le dessin est parfois incorrect. C'est peu de chose, il est vrai, en pareille matière. Toute 1 œuvre tient dans l'impression, et, ici, l'impression première est poignante. C'est bien un siège, c'est bien un paysage d'hiver, désolé, terrible, un ciel implacable. Ce Belfort de M. Castellani, sera un grand succès.

Samedi dernier, il y avait foule, à l'ancienne Salle

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Valentino transformée par M. Ch. Garnier, pour ce qu'on pourrait appeler le venmsage d'un autre panorame : les Cuirassiers de Reischoff'en^ de MM. Poilpot et Jacob, les auteurs du panorama de 5rt?«^/flt"« qu'on voit à Londres. Foule curieuse que celle de cette étrange première : des généraux et des journalistes, des peintres et des anciens soldats, M. de Cissey coudoyant M. Gustave Boulanger, des combattants de Frœchswiller, jeunes, il y a dix ans, grisous aujourd'hui et regardant avec émotion ce champ de carnage seulement entrevu en 70, dans la fumée de la bataille.

Ces Cuirassiers de Reischoff'en, qu'il faudrait appeler, pour être exact, les Cu'rassiers de Morsbronn, car on ne se battit pas du tout à Reischoffen, le 6 août, vont émouvoir Paris comme un bon drame "bien mis en scène. Il y a là une science de l'épisode tout à fait remarquable et les auteurs de cette vaste toile ont, sans chauvinisme, réussi à rendre l'effet moral de la résistance héroïijue du petit nombre contre une masse débordante. Les noires colonnes prussiennes semblent submerger les combattants décimés cuirassiers démontés, chasseurs à pied ou tureos, épars dans les houblonnières. De çà de là, des sacs éventrés, des sabres tordus, des pains de munition tombés, des instruments de musique bossues et abandonnés dans le désordre de la fuite. Je les reconnais bien, ces poignants détritus de la bataille. Mon pied les a heurtés, là-bas, dans les ravius.

Une meule de blé véritable auprès d'une charrette renversée et, tout à côté, le cadavre — en cire — d'une vieille paysanne d'Alsace tuée raide et tombée les jambes écartées sous sa jupe d'indienne, donnent la

sensation même de la réalité la plus atroce. C'est qu'en vérité, si les figures de cire des panoramas ont l'air de morts, ils ont, par contre, l'air de figures de cire, eux, les morts tombés ainsi au bord des chemins ou le long des fossés.

C'est ce mélange de Morgue et de Musée de Luxembourg, de Salon de peinture et de Galerie Tussaud qui fera la vogue de ce panorama où les accessoires, fusils tordus, casques brisés, éclats d'obus, représentent le ISaturalisme, et le fond même du tableau, le paysage, le ciel, les grandes lignes, représentent l'Art.

Il est d'ailleurs beaucoup trop pâle ou trop jaune, comme on voudra, ce paysage des coteaux de Frœchswilier. Dans la réalité, c'est un vaste verger, insolent de verdure et de sève. Peut-être les cadavres du 6 août ont-ils donné à ces pommiers, à cette herbe haute une chaleur de ton, une intensité de coloris qu'ils n'avaient pas à un tel degré jadis ; mais certainement les verts des feuillages et des prairies sont cent fois plus éclatants dans la nature que dans le panorama de la rue Saint-Honoré.

N'importe. Ce sang, cette tuerie, ce massacre dramatiquement rendus, vous serrent le cœur. On m'assure que, dans leur panorama de la bataille de Ckampigny ^ MM. Détaille et de Neuville ont poussé plus loin encore le réalisme, et on me parle d'un four à charbon tout à fait extraordinaire.

Lorsqu'ils ouvriront leur panorama, je leur conseille de ne pas faire jouer, comme samedi, derrière la toile du panorama de Reischshoffen , des airs de valse. L'ironique antithèse de cette musique sautillante avec ce tableau sinistre était vraiment trop irritante pour les

nerveux. Je ne savais trop, en fia de compte, si c'était la valse ouïe tableau qui me prenait à la gorge, et je suis sorti de là comme d'une boucherie où Ton donnerait un concert.

Ces spectacles, après tout, inspireront aux vainqueurs et aux vaincus une égale horreur de la guerre. M. Vereschagin, le peintre russe, se propose, à son tour, de la faire détester un peu plus en exposant à Paris ses nouveaux tableaux — d'une vérité effrayante — qui, ces jours derniers encore, faisaient événement à Vienne et mettaient en rumeur le public autrichien.

Des journaux illustrés viennois, que j'ai là, représentent Vereschagin en saint Michel terrassant un dragon qui s'appelle la Guerre et lui enfonçant dans la gueule une lance qui porte, gravé sur son 1er : Humanité. L'affluence était telle autour du Kûnstlerhaus où l'artiste russe exposait ses peintures qu'on avait dû mettre, au carrefour voisin, des gardes à cheval. Le dimanche, les paysans des environs de Vienne venaient au Kûnstlerhaus comme en train de plaisir. La peinture de Vereschagin a visiblement balancé les représentations de Mlle Sarah Bernhardt, c'est tout dire.

Avant de montrer ces tableaux, d'une originalité si profonde à Berlin, puis en Bavière, où on les lui demande, l'artiste russe tient à les réunir sous les yeux des Parisiens. Tant de tueries étalées à la fois sous le regard des gens : tueries d'Alsace, des environs de Paris, du Turkestan et des Balkans ! La guerre n'a qu'à se bien tenir.

J'ai été, devant le panorama de Reischshoffen, frappé d'une chose, qui est d'observation banale, mais que je tiens à souligner : c'est que le public, décidément et plus qus jamais, fait et s'habitue à faire les succès luimême. Il nécoute plus ni les critiques vinaigrées des petits camarades, ni les élof:;es excessifs des intéressés ou des caudataires. Le public a son éducation faite. Il sait où il va, ce qu'il veut, ce qu'il aime, et il choisit à son gré. lia bien raison.

Les querelles d'écoles lui importent peu. Et comme il fait, en cela, preuve d'esprit ! Il se soucie peu des écoles parce qu'il sait bien qu'aujourd'hui il n'y a plus d'écoles. Des intérêts, oui, des rivalités, soit, des groupements de hasard j)our les besoins d'une cause quelconque, sans doute! Mais d'écoles, c'est-à-dire de doctrines et de foi communes, point du tout. Efforts disséminés, combats personnels, mêlée où chacun livre à tous son duel égoïste, voilà l'état absolu du monde artistique et du monde littéraire à l'heure qu'il est.

C'est dommage, j'en conviens. Nos aînés étaient plus heureux. Ils se montraient moins solitaires. Ils s'aimaient. Ils s'eutr'aidaient. La camaraderie, dont a trop médit, la camaraderie, — suprême ressource des médiocres, mais qui après tout est une forme de l'amitié comme le chauvinisme est une des variétés du patriotisme, — la camaraderie n'existe plus. Nos aînés, peintres ou poètes, se partageaient la renommée comme on le ferait d'un manteau de pourpre. Nous nous

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disputons un peu de gloire comme de? chiens s'arracheraient un os.

Vraiment, il fallait entendre les peintres devant ce panorama ! « Ce n'est pas de l'art ! C'est la fin de l'art! Photographie et figures de cire mêlées ! »

Et pourquoi l'art de peindre un beau décor d'Opéra empêcherait- il Baudry ou Jules Dapré de faire un chef-d'œuvre, tandis que le décorateur achèverait sa toile de fond?

Quoi qu'il en soit, la vie moderne est trop acharnée et trop âpre et la camaraderie s'en va. Henri de Latouche a inventé le mot ; il ne retrouverait plus la chose. De son temps, on se tirait par les mains, de nos jours on se tire aux jambes.

J'avoue que je regrette l'heure où Dupré, que j'ai nommé, bataillait pour Théodore Rousseau, où Decamps eût combattu pour Delacroix, où Paganini sauvait Berlioz, où Alexandre Dumas et Frédéric Soulié faisaient, à l'Odéou, jouer le môme drame, — chacua d'eux s'étant épris du même personnage, Christine de Suède, — Soulié écrivait à Dumas :

« Ma Christine vient de tomber. Elle est en miette». Le temps de balayer le plancher et je livre mon théâtre à votre Christine., à vous! De tout cœur. »

Ce même Frédéric Soulié, en plein théâtre et devant Balzac vivant, — Balzac qui pouvait être au balcon de l'Ambigu, et qui s'y trouvait même, je crois, étalant un

mouchoir à carreaux, — Souliédonc faisait dire à Monléclain parlant àLéona au quatrième acte de la Closerie des Genêts :

— Dites-moi, ma chère, avez-vous lu M. de Balzac? Et Léona :

— Je ne serais pas femme si je ne savais pas par cœur tous ses délicieux ouvrages !

— En ce cas, vous devez vous lappeler parfaitement V Histoire des Treize?

La scène alors continuait. Si \q Monsieur de V Orchestre eût, dès lors, avec son esprit et son originalité si curieuse d'aujourd'hui, raconté les menus incidents des premières représentations, nous saurions maintenant l'effet produit par ce nom de Balzac jeté tout haut, comme un coup de clairon, dès 1846, à une foule et par un romancier qui, malgré son talent doublé d'un noir génie, avait peine à faire sa trouée, à garder sa place et n'hésitait point cependant à saluer publiquement un écrasant rival.

Toujours est-il qu'une telle magnanimité dans la lutte marque à la fois ce qu'est un homme et ce qu'est une époque. Nul d'entre nous n'oserait en agir ainsi aujourd'hui, et si quelqu'un en avait la hardiesse, ou la naïveté, le public ne le croirait pas, le public ne comprendrait pas. Il connaît trop le dessous des cartes et les rivalités des acteurs en vedette, le public actuel! Il sait que ce n'est plus qu'un mot, la camaraderie; un miroir à alouettes, l'amitié artistico-littéraire, et, dans tout éloge il ne voit plus qu'une variété delà réclame, comme dans tout éreintement un effet prévu des rivalités nécessaires.

Eh bien, soit! Je regrette les mœurs passées, — car il est bou d'aimer ceux qu'on admire ; — mais il faut être de son temps, et notre époque est décidément inclémente aux dupes.

On me glisse à l'oreille, à propos de M. Lanrent- Pichat qui vient d'être élu suppléant du délégué du conseil municipal de Paris — grande gloire, pour un poète, de suppléer Victor Hugo — deux vers qui furent faits par M. MarcMonnier, je crois, un jour qu'on supposait une bataille navale entre l'auteur des Poètes de combat et feu M. Empis, l'académicien :

Laurent-Pichat, virant, coup hardi! bat Empis; Lors Empis, chavirant, couard, dit : Bah! tant pis !

C'est un des rares exemples de vers à rimes totales. M. Auguste Vacquerie, le poète du Faust moderne, en a inventé un certain nombre, et des plus étranges et des plus malicieux. Il en est un autre fort plaisant aussi et souvent cité :

Gall, amant de la reine, alla — tour magnanime! Galamment de l'Arène à la Tour Magne, à Nîme !

Le père de M. Benjamin Disraeli a écrit deux gros volumes sur ces jongleries, plaisanteries, bizarreries et curiosités de la littérature !

Les nouveaux Académiciens. — Les articles annuels. — Le nouve an et les joujoux. — Le Stock-Exchange, en jouet. — Les enfants qui n'ont pas d'étrennes. — Une visite à la Petite-Roquette. — M. 0. d'Haussonville et M. J. Reinach. — Abandonnés et récidiviste*. — Les petits voleurs. — La vente Courbet. — Une exposition de VArt. — Souvenirs sur Gustave Courbet. — Courbet orateur. — Le Louvre et la Sorbonne. — La statue d'.\lexandre Dumas et le monument de Jacques Oflenbach. — Les Trois Petits Mousquetaires. — L'inceudii» du Ri,ig~Tlieater. »— Où passerai-je mes soirées ?

13 décembre 1881 .

Jusqu'au dernier moment, les nouvelles élections académiques ont laissé dans le doute les académiciens eux-mêmes. Nous avons entendu dire à quelqu'un qui avait tout, à coup sûr, pour être bien renseigné :

— Je ne sais trop, en dernier ressort, quels noms sortiront de l'urne ; mais je gagerais pour M. Manuel et M. Auguste Maquet.

On a vu en effet que M. Maquet a failli être élu. Pendant trois tours il a, comme on dit vulgairement, teiui la corde. Au quatrième, la plupart des voix ont passé à son collaborateur d'un jour, M. Victor Cher-

buliez, dont il avait mis le chef-d'œuvre au théâtre : le Comte Kostia.

Des trois nouveaux académiciens, l'un, qui a passé sans contestation, M. Pasteur, est un homme de génie, dont la biographie appartient à la science. Les deux autres académiciens sont des maîtres, l'un dans le roman, l'autre dans la poésie. M. Victor Gherbuliez a tour à tour abordé et avec une égale supériorité des genres différents. Après voir écrit des œuvres d'imagination qui compteront parmi les plus remarquables de ce temps, le Comte Kostia, V Aventure de Ladislas BolsM, Meta Holdenis, il a signé des livres d'esthétique d'un incomparable charme et d'une profondeur sans pédantisme. N'était-ce point par un livre d'art, A propos d'îin Cheval — un des chevaux de Phidias — qui rappelle la conversation chez la comtesse d'Alban}^ , que M. Victor Gherbuliez avait débuté tout d'abord? Il a mêlé dans le Prince Vitale les recherches du psychologue aux études de l'esthéticien. Le pâle et fin visage du Tasse l'a aussi bien inspiré que les sculptures du Parlhénon. Et quelle langue délicate et ferme, bien française ! Je n'en connais pas qui ait plus de nerf et de trait.

M. CherbuHez, né à Genève, descendant d'émigrés protestants, et qui, depuis peu, a réclamé la qualité de Français — ce titre que lui devait la mère patrie . — avait depuis longtemps fait preuve de patriotisme vrai lorsque, dès 1868, il publiait son livre, gros d'avertissements, sur l'Allemagne et sa puissance, et il n'a cessé, depuis 1870, de faire, dans la Revue des Deux-Mondes, sous le pseudonyme de G. Valbert, une guerre d'esprit — guerre armée à la légère et qui en vaut bien une

autre, — aux victorieux et aux conquérants. En vérité, c'était là des litres divers que ne pouvait méconnaître une compagnie qui s'appelle l'Académie française. L'élection du très sympathique M. Victor Cherbuliez recevra les applaudissements de tous ceux (et ils sont nombreux) qui aiment les romans où l'imagination, l'émotion et l'esprit n'ont pas perdu leurs droits et les livres où Ton parle aux lecteurs qu'on respecte la langue claire, alerte, fine et fière des honnêtes gens.

M. Srully-Prudhomme est de quelques années plus jeune que M. Cherbuliez, et je crois bien que c'est maintenant l'académicien le moins âgé de l'Académie. Il a tout au plus quarante-deux ans, et, avec lui, c'est une génération nouvelle, dont les œuvres appréciées déjà méritaient bien un tel honneur, qui pénètre dans l'Institut. D'autres suivront, Pailleron, Coppée, Daudet.

M. SuUy-Prudhomme est à la fois choyé des délicats et, par telle pièce de vers déjà digne des anthologies, populaire aussi. Le Vase brisé a dès longtemps fait connaître son nom au public.

J'ai rencontré pour la première fois M. Sully-Prudhomme en Italie lorsque tout jeune, mélancolique, maladif, il se réchauffait au soleil de Florence. Il venait de publier son premier volume. Stances et Poèmes, chez un éditeur du boulevard Saint-Martin, ami des jemies, Achille Faure, et il l'avait signé Prudhomme- Sully. Ce poète exquis sortait à peine — chose étrange — de l'établissement du Greuzot, où le fils de M. Schneider, son camarade de collège l'avait appelé. Il pouvait vivre là, dans le fracas des machines et la pous-

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sière delà houille. Il avait porté, je crois, mais je n'en suis pas sûr, l'uniforme de l'Ecole polytechnique. Le mathématicien se retrouvait parfois en lui sous le penseur. Le philosophe de la Justice, est doublé d'un Bavant.

Dès l'époque dont je parle (1866), M. Sully-Prudhomme était déjà signalé à l'attention de la foule par ce maître des renommées et ce juge des espérances littéraires, Sainte-Beuve. Mais un autre poète que le j)oète des Consolations louait, peu après, l'auteur du Vase brisé, qui n'avait donné alors que ses Stances et Poèmes. Dans son rapport à M. Duruy sur les Progrès de la Poésie, Théophile Gautier écrivait ce qui suit en 1867 :

« Le Vase irisé est com;iie la note caractéristique du poète... C'est bien là en effet la poésie de M. SuUy- Prudhomme : un vase de cristal bien taillé et transparent où baigne une fleur et d'où l'eau s'échappe comme une larme. »

« Nous ne pouvons, ajoutait Théophile Gautier, signaler tout ce que ce volume contient de remarquable. Les rayons, les souffles, les sonorités, les couleurs, les formes modifient à tout instant l'état d'âme du poète. Son esprit hésite entre divers systèmes : tantôt il est croyant, tantôt il est sceptique; aujourd'hui plein de rêves, demain désenchanté, il maudit ou bénit l'amour, exalte l'art ou la nature, et, dans un vague panthéisme, se mêle à l'âme universelle des choses. Il a la mélancolie sans énervement, et sous ses incertitudes on sent une volonté persistante qui s'affirmera bientôt. »

Théophile Gautier, enfin concluait :

(c S'il persiste encore quelques années et n'abandonne pas pour la prose ou toute autre occupation plus fructueuse un art que délaisse l'attention publique, Sully-Prudhomme nous semble destiné à prendre le premier rang parmi ces poètes de la dernière heure, et son salaire lui sera compté comme s'il s'était mis à l'œuvre dès l'aurore. »

Sully-Prudhomme n'a rien abandonné des rêves et des convictions de ses vingt ans. Il a pu, comme disait Briseux en son horreur de la prose, laisser toute blanche sa carie de poète; mais, en chantant ou en agissant, il a toujours fait son devoir très vaillamment et très simplement. J'ai vu Sully-Prudhomme, malade et toussant, — j'ai vu le poète des Epreuves et des Solitudes — s'en aller aux tranchées davant-postes sous la capote du garde national. Cet artiste raffiné n'a jamais professé la doctrine de l'art pour l'art. Il le criait à Alfred de Musset dans un poème admirable :

Mon maître est le poète Amant de l'idéal, comme on l'est d'un drapeau. Pour la grande action qu'à son ombre ou a faite, Qui pose un ferme corps sous la robe du beau.

11 a chanté l'amour, le devoir, l'honneur, le bonheur — le bonheur éternellement poursuivi par l'humanité haletante — mais le bonheur dans le labeur, dans la lutte, dans la foi, le bonheur gagné à la sueur du visage :

Le bonheur est un fruit qu'on abat pour l'avoir.

a-t-il dit éloquemment. On voit que Sully-Prudhomme n'a pas démérité de Sainte-Beuve et de Gautier, ses deux illustres parrains.

Mais laissons là nos immortels, et parlons des jouets. C'est l'heure. Il est, dans les journaux, certains articles climatériques dont l'apparition annuelle indique exactement la date du numéro de la gazette. Par exemple, à la fin de Pété, l'article ému sur le départ des hirondelles, kV entrée de l'hiver, l'article humoristique sur le marchand de marrons, à la mi-décemhre, l'article sur les jouets d'enfants.

On les voit reparaître tous les ans, ces articles inévitables, toujours identiques et toujours nouveaux. On les a lus vingt fois, on les relira souvent encore, il faut l'espérer, et dans ce perpétuel recommencement de la moderne, ce sont comme autant de haltes pleines de ressouvenirs.

A dire vrai, l'article de saison, avec ces petits attendrissements, cette larmeà rœil dont parle Sterne, vient tout simplemeat — comme l'indiscret almanaoh nouveau — vous murmurer tout bas :

« — Eh! bien, mais, mon cher, tu as un an de plus ! »

Un an de plus ! Il y a, en effet, un an déjà que nous avons lu l'article que nous venons de relire : la monographie des jouets mécaniques, des poupées, des automates, des joujoux à cent louis et des jouets à un sou. Un an '.C'était hier. Et l'article reparaît déjà et déjà l'année disparaît. Il y a longtemps que la destinée a appliqué l'électricté à la vie humaine. Douze mois passent comme une muscade. Les jouets de 1881 ne sont pas encore tous fanés, ou cassés ou jetés au feu, que voici déjà les joujoux de 1882.

Uq écrivain d'un talent agréable, Henri Nicolle, qui

fit jouer une pièce applaudie à la Comédie-Française, les Projets de ma tante, avait écrit tout un petit livre sur les. Jouets et ce qu'il y a dedans. Car ce ne sont pas seulement les enfants, ce sont aussi les hommes qui tiennent à crever le ventre à leurs polichinelles. Le liiretto d'Henri Nicolle (le pauvre homme est mort fou, soit dit entre parenthèses) nous apprend qu'à Paris il y a plus de 40,000 ouvriers qui vivent de l'industrie du joujou et que ces jouets entrent pour une somme de plus de 25 millions dans le produit du commerce parisien. A. coup sûr, depuis qu'Henri Nicolle publiait, ces renseignements, les chiffres n'ont pu que grossir, le débit des joujoux, comme tous les commerces de plaisir, augmentant chaque année. Il se vend à peu près par an à tout ce petit peupleenfantin qui, aux approches de Noël et du Jour de l'An, commence a avoir la fièvre, environ 0,000 pièces de canon, — que de batteries, hone deusl — I,o00 sabres damasquinés, 10,000 sabres àbonmarché, de ceux qui coûtent dix ou douze francs la douzaine et 70,000 fusils. De quoi équiper toute une armée.

C'est pour ce petit monde au yeux brillants et aux doigts avides qu'on achève maintenant d'habiller les poupées nues, de coller de la laine au flanc des moutons, de la soie aux tètes des chèvres, des paillons aux blouses de satin des clowns mécaniques. Et, comme il y a des modes en toutes choses et des signes des temps jusque dans les jouets d'enfants, à côté de la multiplicité des joujoux scientifiques, dignes produits de V Année Ehctriqice^ je vois annoncé par les catalogues le jouet financier : — le Stock-Exchange, « jeu de Bourse pour grands et petits enfants », et la Timbale.

L'enfant aura sa Tirabale. comme le père. Le petitfils connaîtra le Stock-Exchange, comme Paieul. 0 nos vieux pantins d'autrefois, nos chevaux de bois et nos soldats de plomb (le «vieux jeu» des étrennes !) comme vous semblez démodés et ridicules à côté de ces jouets d'un modernisme exubérant : le Stock-Exchange !

— A quoi joues-tu, bébé?

— Au Stock- Exchange !

Quelque surchauffés qu'ils fussent dans la serre chaude parisienne, les Enfants terribles de Gavarni, qui étaient encore des gamins à la parisienne et non desbabys à l'américaine, ignoraient pourtant ces pratiques joujoux-là.

Bah i ne nous récrions point, et tout est bien, pourvu qu'on s'en amuse !

Mais, à l'heure même où, pour les petits heureux, tout est préparé, mis en œuvre, astiqué et pomponné, — les jouets nouveaux, les livres dorés, sans compter les bonbons arrangés au fond des boites comme des bijoux dans leurs écrins, — il y a, quelque part, dans un coin de Paris, d'autres enfants vêtus de gros drap marron ou gris de fer qui expient, entre de hautes murailles mornes, des fautes inconsciemment commises et des crimes qui ne sont pas les leurs.

C'est une réflexion qui m'est venue l'autre jour, en sortant d'une visite à la Petite-Roquette — la prison des jeunes détenus — où, avec Ludovic Halévy, Edouard Détaille et Georges Gain, le jeune peintre, nous étions allés étudier sur place quelques effets de

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cette misère qui préoccupe les bons esprits, effraie les uns, navre les autres, et que M. le vicomte Othenin d'Haussonville et M. Joseph Reinach ont, tour . à tour, prise en quelque sorte corps à corps.

En regardant ces pauvres êtres, nés du vice, victimes de l'ignorance bestiale, portant le poids des hérédités morbides, ces petits qu'on laisse vaguer dans les faubourgs et qui, à sept, huit ou dix ans, sont parfois revenus quatre ou cinq fois des bancs de la correctionnelle aux cellules de la Roquette, je pensais à ce mortier humain dont est bâti notre société et je m'arrêtais devant ces cerveaux pleins de nuit commedevant des problèmes en chair et en os.

Les voilà jetés, ces petits, à travers tous les appétits de la vie de Paris, dès qu^ils ont des yeux pour voir, des narines pour flairer, des doigts pour prendre ! Les animaux errants paissent sur le communal, dans les campagnes. Ces petits fauves des grandes villes s'habituent de bonne heure à vivre sur le prochain. Tout sollicite d'ailleurs leurs instincts qui s'allument de bonne heure : les cabarets plus fréquentés, les cafés qui flamboient, les fêtes plus nombreuses des banlieues.

On ne sait pas tout ce qu'envoient à la prison ces fêtes publiques où tous les désirs sont sollicités brutalement: ici par les joujoux qui reluisent, pailletés, sous lalampe à pétrole, là par le tourniquet qui grince et où Ton gagne des verroteries, des tessons décorés, parfois de l'argent, car le faubourg à sa roulette.

— Où aviez-vous donc passé ces trois nuits ? demandions-nous à un petit vagabond ijue ses parents ont

conduit à la Roquette en correction iKiUrmlle pour avoir découché trois fois.

Ceux-là, qui ne sont ni des condamnés ni des surveillés, ont à la porte, de leur cellule, leur numéro matricule tracé en rouge. Les autres l'ont en noir. — Où je passais mes nuits? répond l'enfant. A la fètel La fête des boulevards extérieurs fait de la nuit le jour. On godaille jusqu'au froid de l'aurore ; on se repose un peu, les mains dans ses poches, à cause de l'onglée, quand les jambes sont lasses, et, le jour venu, on recommence à regarder la fête. . . « Faire la fête ! » disent, dans leur argot narquois, les soupeurs de cabinets particuliers. La basse vie et la haute vie n'ont pas deux façons de gâcher l'existence : au boulevard ou au faubourg on tue sa nuit en faisant la fête.

Mais, du moins, ils ont leur excuse, ces pauvres ! Ils ne savent pas. Les sacs vides se tiennent moins facilement debout que les sacs biens remplis, dit un vieux proverbe. Les scandales mondains, comme ceux de Bordeaux, ont un caractère plus répugnant que ces souillures d'en bas. On rencontre souvent tout un drame social sous le crâne rasé d'un détenu de la Roquette."

J'en revois encore un là, devant moi, — dix ans, l'air hésitant, solide musculairement, le front éti'oit, les maxillaires très développés. Tout en appétits.

Qu'est-ce quHl a fait? Il a volé une bague.

— C'est pas moi, c'est Auguste H... Auguste voulait avoir la bague. Moi...

loi LA VIE A l'AKlS

Un riuterrompt.

— Vous, vous faisiez le guet. Celui qui aide à voler est aussi coupable que celui qui vole. Et ce n'est pas la première fois que vous venez ici, c^est la quatrième! La quatrième fois, à votre âge !

L'enfant se tient debout devant le directeur, baissant les yeux, très pâle, les doigts crispés sur la couture de son pantalon de drap lourd,

— Pourquoi volez-vous ?

— Parce qu'on ma appris !

Il répond cela tout naturellement, comme un bon écolier de son âge à qui l'on fait réciter une fable. Aucun trouble. C'est peut-être une leçon répétée.

— Qui vous a appris "?

— Auguste H... et les autres !

— Des vagabonds, des rôdeurs. Pourquoi allez-vous avec ces mauvaises connaissances-là au lieu d'aller à l'école ?

— A l'école?... Maman ne veut pas !... L'enfanta dit ce nom maman d'un tout autre ton que

les réponses précédentes. Un afflux de sang monte maintenant à son visage pâle.

— Ah ! elle ne veut pas ?

— Non... çà l'ennuie !

— Et votre père ?

— Papa... ?

Peut-être alors toute une suite d'images sombres revient à ce pauvre cerveau d'enfant : souvenirs lugubres d'enfance mauvaise, battue et repoussée, de scènes atroces au fond d'un taudis...

— Papa 1 répond la petite voix qu'un sanglot va cou-

r.A VI t; A PARIS 4oS

per à préseul. Papa''... 11 est méc liant, papa! 11 se soûle tout le temps !

Et, au souvenir de cette mère qui crie contre Fécole, laisse vaguer le petit dans le ruisseau du faubourg, et de ce père dont il entend peut-être le pas lourd, la voix rauque, reniant a dans les yeux de grosses larmes. Il est tout rouge. Il baisse la tête. Il n'est plus le même. C'était, il y a un moment, un petit voleur accusant autrui devant un juge d'instruction. C'est maintenant un abandonné de dix ans que toute cette souffrance étouffe et qui se sent perdu, loin de cette mère ignorante et de ce père — qui est méchant !

En vérité, ils sont mieux en prison qu'auprès de tels parents, ces petits qui se lavent à la pompe dans les cours et font l'exercice dans les promenoirs, tandis (pie, là-haut, entre les hautes murailles grises, comme une sentinelle dans un fort, un surveillant passe, enveloppé dans sa large capote de drap brun jaune.

On les instruit, on les nourrit. Ils appi'enuent un état, fabriquent des fleurs, cisèlent le bronze. Ces tas de fleurs violettes rencontrées dans ces prisons semblent d'ailleurs mélancoliques. Poésie des heureux, parures des fillettes et des femmes, elles sortent pourtant de ces doigts qui ont volé des montres, et de ces mains qui parfois même, dans les batteries, ont joué du couteau !

Quand ils lisent, ces petits prisonniers, ce sont surtout les livres de voyage qu'ils les attirent : tout ce qui les arrache à leurs grands murs nus. Jules Verne ne

436 LA VIE A PAKIS

saura jamais combien de ces imaginations de pauvres enfants abandonnés ou de jeunes scélérats il aura calmées, amusées — qui sait ? corrigées peut-être avec ses rêves : la Jaagada, Cinq semaines en ballon ^ le Tour du Monde ! L'invenlion et la poésie, chose extraordinaire, valent mieux pour moraliser, faire oublier le mal, distraire ces tètes déplorablement équilibrées, que les ôracts bibliques. C'est beaucoup, une littérature qui enseigne. C'est peut-être plus puissant encore, une littérature qui console.

Et j'ai toujours devant les yeux, à celte heure où les beaux livres d'étrennes et lesjonjoux du jour de lan llamboieut déjà aux devantures des boutiques, j"ai là, devant moi, ces visages d'entants prisonniers, nés sans doute avec des instincts pervers, mais que l'éducation aurait réformés et que le régime de la correction usera peut-être comme la pierre ponce use les aspérités, les granulations.

Ont-ils des étrenues, ces petits '/ Je l'ignore. Le jour de l'an pour eux est un jour d'hiver comme tous les autres. Peut-être la mère, qui se repent, et le père qui n'est pas ivre, viennent-ils au parloir, apporter des joujoux de deux sous. Plus probablement, personne ne vient. Le père vide un litre aie gui l'an neuf et la mère hausse les épaules en parlant du petit : « — Rien de propre ! Un voleur ! »

Aussi bien, aucun livre ne vient-il mieux à son heure que de travail de M. Reinach sur les Récidhistes et sur les « enfants moralement abandonnés. »

« Il \ a, dans nos sociétés, dit excellemment lejeane

écrivain, des enfants plus malheureux que ceux qui se perdent : ceux qu'on perd ; — des enfants plus dignes de pitié que les orphelins, ceux dont la famille les dresse au mal ; — des enfants plus délaissés que ceux qui n'ont ni foyer ni toit, les enfants moralement abandonnés. »

C'est à ceux là qu'à défaut des parents TAssistance publique donne peut-être desétrennes, à la fin du triste mois où nous sommes : Décembre, ce fossoyeur de l'année !

11 n'y a eu à Paris, en ces dernières semaines, que des préoccupations d'art. On a vendu, à l'Hôtel Drouot, des tableaux de Courbet qui sont des chefs-d'œuvre, et tandis que la Vie moderne nous montrait des paysages de Robert Mois, le peintre anversois, le journal Y Art exposait, dans ses galeries, avenue de l'Opéra, des tableaux du peintre anglais Orchardson et des aquarelles d'artistes italiens d'un intérêt tout particulier. Nous avons vu là un Portrait de mistress Orchardson, par son mari, d'une tournure très fière et d'un grand charme. Il est à souhaiter que Y Art nous rappelle ainsi, de temps à aulre, le souvenir et nous fasse connaître les œuvres d'artistes étrangers que nous apprécions beaucoup.

La vente des toiles laissées par Gustave Courbet était, au contraire, la glorification d'un des maîtres les plus admirables de l'Ecole française. Quel superbe exécutant que ce Courbet qui disait, en montrant ses doigts : — La peinture, c'est ça ! Ça et rien de plus !...

J'aurais rêvé d'entendre une discussion entre le paysan franc-comtois et M. Paul Chenavard. Mais Ghenavard est l'éloquence même, et Courbet, qui a cependant fait des conférences pendant le siège de Paris, pouvait à peine en public dire un mol. Ses conférences, il les lisait.

Nous avions organisé une ibis — c'était en 1869 — dans un Gj^mnase, près de la Sorbonne, une soirée, sous forme de réunion publique, au bénéfice d'un pauvre diable de graveur d'un talent très original et d'une destinée injustement malheureuse, M. Rodolphe Bresdin, que M. Ghampfleury a illustré sous le nom de Chien- Caillou.

Gustave Courbet présidait celle réunion. Ce gros homme, solide et superbe avec sa tète assyrienue sur un torse de tâcheron musculeux, devenait timide à l'idée de dire deux paroles. 11 fallait annoncer je ne sais quel changement dans le programme de la soirée, les frères Lionnet remplaçant quelque ténor moins généreux qu'eux et qui, après avoir donné son nom, ne venait pas.

— Faites l'annonce ! Dites cela tout simplement, répétions-nous à Courbet.

Il se congestionnait à l'idée seule d'ouvrir la bouche devant cette foule qui le regardait. Cependant, le temps passait. Vile, j'écrivis au crayon, sur un bout de papier, trois lignes que Courbet avait à dire. Sa figure, toute rouge, s'illumina de joie. Il se leva, avec l'expression heureuse d'un homme qui s'est cru perdu et qui se voit sauvé. 11 lut les trois lignes et, encore tout en nage de l'émotion d auparavant, il se remit dans son fauteuil

présidentiel avec un gros soupir de satisfaction, puissant comme un soufflet de forire.

Courbet était alors très populaire dans le quartier latin pour avoir signé vme lettre, rédigée par M. Castagnary, où il refusait de l'empire la croix de la Légion d'honneur. D'autres avaient refusé de même, avec moins de fracas.

L'atelier de la rue Hautefeuille entendait cependant plus de paradoxes artistiques encore que de professions de foi politiques. Je crois bien que ce fut Proudhon qui, en le prenant pour modèle, — àcliarge de revanche, — poussa l'artiste hors de son atelier. Courbet, ce disciple de l'art pour l'art, crut désormais avoir fait de la peinture sociale.

Les tableaux de lui qu'on a vendus cette semaine marquent des dates dans l'histoire de notre peinture. Il n y avait point là ce fameux Enterrement à Ornans qui m'a rappelé certaine fresque de Ghirlandajo, à Florence, — M"^ Courbet l'avait donné au Louvre, — mais cet Homme à la ceinture de cuir, un grand beau garçon brun, bien découplé, la main sur la ceinture, qui n'est autre que le portrait de Courbet lui-même.

— C Qi,i à\x sur-Velasquez ! nous disait, unjour, Courbet qui nous le montrait, accroché dans l'atelier de la rue Hautefeuille.

A la vérité, le morceau est un absolu chef-d'œuvre.

Le temps est loin où cette peinture était raillée, où Arnal incarnait Courbet sous le pseudonyme de Dittou-

m< LA VIE A PARIS

pet^ dans je ne sais quelle revue des Variétés, ou 'plutôt, pour être précis, dans le Royaume du Calembour, de Gogniard et Clairville, en 1855, etoùilchansonnait, à la fois, Eugène Delacroix et Courbet :

« — En huit jours, monsieur, disait Arnal, en peignant une femme monstrueuse, je suis célèbre ! Pour entrer dans le temple de la Renommée, frappez à tour de bras, frappez à coups de pied et à coups de poing, et l'on vous ouvrira la porte, car ce sont les sots qui tirent le cordon ! «

Que d'artistes dont c'est l'histoire!...

Un peintre que chacun connaît,

Afin d'arriver à la gloire,

A fait un cheval violet...

Et son triomphe fut complet.

Chacun parle de son génie,

Il a certes bien du talent,

Mais s'il eût fait un cheval blanc,

On le laissait à l'écurie !

Et les vaudevillistes n'étaient pas seuls à se moquer du réaliste. Les poètes s'en mêlaient. Théodore de Banville narguait aussi Courbet dans une revue littéraire de rOdéon, le Feuilleton d' Aristophane , et Nadar, ce bon et brave et hardi Nadar, l'auteur d'un maître livre, Quand fêtais étudiant, Nadar, qui n'a jamais reculé devant les idées nouvelles, s'écriait devant les Lutteurs de Courbet dont les veines gonflées faisaient saillie, comme chez ceux de Falguière :

— Décidément Molière avait bien raison : Peste soit de la varice et des avaricieux !

Et comme on s'est moqué du titre, d'ailleurs extraor-

dinairemenl prétentieux, d'un des meilleurs tableaux du peintre d'Ornans : Bonjour , monsieur Courbet ! Aujourd'hui, tous ces ridicules sont oubliés. Les vanités du réaliste se sont évanouies devant la réalité de la mort et lorsqu'on accrochera au Louvre le tableau que M"® Courbet a légué au Musée, c'est Velasquez luimême, le maître des Borrachos et des Filandières qui, la nuit, — à l'heure où les maîtres conversent entre eux dans la grande galerie pleine d'ombre — accueillera le nouveau venu par la scie d'atelier d'autrefois, la gouaillerie du temps jadis devenue maintenant un salut de la postérité :

— Bonjour, monsieur Courbet !

Il est, à propos du Louvre et de ses galeries, toujours question d'y organiser ces Conférences-promenades , ces après-midi artistiques dont a eu l'idée M. L. Jeanniu, le directeur d'un vaillant petit journal d'avant-garde, le Beaumarchais. G^est l'heure, où reprennent, çà et là, les cours publics et où les auditeurs se précipitent vers les chaires les plus entourées. M. Emile Deschanel, au Collège de France, et M. Ernest Lavisse à la Sorbonne, ont recommencé leurs cours applaudis et M. Jules Soury, a débuté avec succès, — comme on dirait en termes de théâtre — dans sa chaire de l'Ecole pratique des Hautes Etudes. La Sorbonne, encore une fois, et le Collège de France font partie de la « vie à Paris » et elles sont comme le cerveau. Ce n'est point du tout, en passant, et comme on parlerait d'une actualité de hasard qu'on peut donner la physionomie de ces cours,

de ces professeurs écoutés et de ces auditoires. Ce coin de Paris, — de Paris qui pense, — vaut un chapitre spécial.

J'avoue que je l'aime, ce vieux quartier Latin, encore voué aux bouquins, aux cabinets de physique, aux librairies scientifiques et aux professeurs. 11 est toujours caractéristique en dépit des grands boulevards qui l'ont éventré. A bien chercher, on y trouverait plus d'une miette du vieux Paris. Les débris de la Tour de Nesle ne sont-ils pas comme encastrés dans les bâtiments de l'Institut?

Où Marguerite de Bourgogne a laissé son ombre peut maintenant passer M. Snlly-Prudhomme et a failli passer M. Auguste Maquet, le collaborateur de Fauteur de la Tour de Nesle. M. Maquet eût prononcé l'éloge d'Alexandre Dumas père à l'heure même où l'on élèvera la statue du romancier sur la place de Malesherbes. On m'a parlé d'un projet de monument qui est fort simple et très ingénieux en même temps. L'auteur est M. Gustave Doré. Alexandre Dumas sera représenté assis et souriant et, devant le socle, en bas-relief, la Lecture sera personnifiée par une femme lisant à tous, grands ou petits, femmes, enfants, vieilles gens, un livre du merveilleux conteur.

Quel livre? Doré ne mettra poiiitde titre. Sait-on bien que ces romans de Dumas se vendent encore à 150,000 exemplaires par an et que cet année-ci les seuls droits de reproduction, par les journaux, de ces romans populaires auront dépassé 50,000 fr. ? L'œuvre, on le est singulièrement vivace.

Un jeune écrivain tout à fait distingué, M. Emile

Desbeaux, vient de publier pour les enfants qui auront des étrennes — ces privilégiés dont je parlais tout à l'heure ! — un livre illustré, les Trois petits Mousquetaires. « Heureux, dit M. Alexandre Dumas fils dans une lettre à l'auteur de ce récit, heureux les ouvrages auxquels on emprunte encore quelque chose trente ans après qu'ils ont paru »

Ce qui est' piquant — puisque j'ai cité les Trois Mousquetaires — c'est que le roman, lorsqu'il fut présenté au Siècle., ne s'appelait pas ainsi.

Perrée, le directeur du journal, poussa les hauts cris devant le roman nouveau qu'on lui offrait sous ce titre ■ Atlios., Porthos et Araniis.

— Qu'est-ce que c'est ça, bon Dieu? dit-il à Dumas,

— Cà! Ce sont trois mousquetaires du temps de Louis XIII, et tout porte à croire qu'ils deviendront célèbres.

— Avec ces uoins-là?

— Avec ces noms-là !

— Vous vous trompez ; il ne faut pas donner ce titre à votre roman. Le public ne comprendrait pas. Vos héros sont trois mousquetaires? Eh! bien, appelez votre livre les Trois Mousquetaires.

— Ah! voilà ! Mais c'est qu'ils sont quatre. Il y a encore d'Artaguan. C'est un obstacle. Les Quatre Mousquetaires, c'est impossible !

— Eh ! bien, conclut Perrée, vous n'en promettrez que trois et vous en donnerez quatre. Le public ne s'en plaindra pas. Allons! je déchire votre Athos, Porthos et Aramis et j'annonce les Trois Mousquetaires !

La vérité est qu'un pareil titre était fait pour devenir populaire cent fois plus vite que l'étiquette primitive. Le titre, pour certains ouvrages, est un véritable agent de succès. L'œil et Poreille sont saisis et séduits avant l'esprit.

Ce n'est pas sur une place publique de Paris, comme Alexandre Dumas, mais c'est au cimetière Montmartre que vingt amis de Jacques Offenbach, de ses collaborateurs, pour la plupart, comme Sardou, Halévy, Meilhac, Hector Crémieux, Philippe Gille, des intimes comme Détaille, Mayrargues ou Albert Wolfï, si vaillamment dévoué à cette mémoire comme à tous ceux qu'il aime, demandent à élever au maestro un monument funéraire. Ce monument, M. Charles Garnier et M. Jules Franceschi ont bien voulu se charger de l'exécuter. Il n'y aura point de publicité, c'est une souscription toute privée, si je puis dire.

Offenbach a cette bonne fortune ; il est aimé. Il a, autour de sa mémoire, comme il a eu autour de sa vie, des dévouements et des affections.

Etre admiré n'est rien, le tout est d'être aimé.

a dit Musset affamé d'amour.

Le nom d'Offenbach restera, parce qu'il est sympathique, sur les lèvres de notre génération, et ses chansons, ses fredous, ses romances empHront longtemps encore les salles de théâtre.

C'était justement pour écouter ses Contes (THoff'mann que se pressaient à Vienne ces pauvres gens dont on a ramassé les cadavres dans les ruines du Ring- Theater.

Il y a eu encore un frisson d'horreur dans le public, à la nouvelle de ce désastre, et comme l'égoïsme se glisse partout, l'auteur d'une pièce en ce moment sur l'affiche s'est écrié tout aussitôt :

— Bon Dieu 1 Pourvu cpie cette catastrophe ne fasse pas baisser les recettes !

C'est qu'on vient à frémir à l'idée que l'imprudence ou la négligence d'un gazier change brusquement cette boîte à plaisir en une horrible chambre noire où s'agitent, dans les escaliers, s'écrasent, se déchirent et s'assassinent avec un sauvage et tout naturel espoir de salut, des malheureux que l'incendie menace de la plus hideuse des morts. Il fait si bon rester chez soi, les pieds sur les chenets, par ces temps crottés de décembre, avec un livre qui vous berce, un poète qui vous console, un humoriste qui vous fait rire, — ou tout simplement un fin reporter comme M. Pierre Giffard qui vous apprend, en un volume, tant de choses ignorées et des plus curieuses sur les Français à Tunis !

Mais bah ! si l'on y songeait, l'explosion de gaz pourrait aussi vous atteindre au logis. Le danger est partout : dans la tuile qui tombe au dehors ; à la maison, dans la braise qui roule du foyer sur le tapis; dans le cheval de fiacre qui s'emporte, dans le cocher ivre, dans le camion trop chargé, dans l'omnibus trop lourd. Le mieux est de se dire que l<es Orientaux ont

raison, que ce sont ni les balles, ni les incendies qui tuent, mais la destinée, et qu'une soirée au théâtre, par les temps d'hiver, est un peu de rêve et de poésie, — ou de rire, — arraché au fracas de l'an qui finit et au jaune brouillard de Décembre.

Le premier Noël alsacien à Paris. — Souvenirs d'antan. — Les lablettes de chocolat de M. Gambetta. — Les enfants moralement abandonnés. — Les crânes des Parisiens. — Une observation de Broca. — Les peintures de Basile Vereschagin. — Plewna. — M. Antonin Proust peintre et humouriste. — L'atelier de Meissonier. — Un Philosophe en voyage, par Antonin Barthélémy. — La maison natale de Chateaubriand. — L'Auteur au Lecteur, confession de fin décembre.

Ti décembre 1881.

Il y a neuf aus, im jour de Décembre comme celui-ci, un Alsacien strasbourgeois, notre ami M. Eugène Seinguerlet, s'avisa de songer aux petits enfants de son pays que la conquête avait faits Parisiens malgré eux. Noël arrivait. C'est grande fête à ChrisùnacM, d-àus les villages des Vosges. On y brûle des bougies aux branches vertes du sapin. « Pourquoi, dit Seinguerlet à quelques amis, ne donnerions-nous pas un Noël à Paris, aux petits enfants d'Alsace? » Il en parla à quelques femmes d'un grand cœur ; on se réunit dans un commun effort ; on acheta des jouets, on loua un local — c'était l'Alcazar du Faubourg-Poissonnière — et on invita les petits à venir recevoir leur cadeau de Noël.

C'est là riiumble origine de cette « Fête de l'arbre de Noël » , qui est maintenant, tous les ans, une espèce de cérémonie solennelle, et familiale aussi, pour toute la colonie alsacienne de Paris.

Qui oubliera jamais cette première iete de Christkmdel dans cette salle de café-concert, à demi pleine, froide, sombre, par une après-midi grise, avec des tas de petites tètes blondes ou brunes, vaguement aperçues entre les colonnes du music-hall? On était alors en pleine lutte politique et au lendemain même des blessures reçues. La plaie saignait encore. On ne pouvait guère regarder qu'à travers des larmes les sourires des petits exilés. Et qu'ils étaient heureux, ceux-là, étonnés, ouvrant de grands yeux aux pantins et aux poupées !

On en attendait quelques centaines ; il en accourut plus d'un millier.

Alors, un moment vint où, dans la salle de l'Alcazar il y avait encore des enfants qui allendaient leurs joujoux et où, sur l'estrade, il n'y avait plus rien à leur distribuer. Ni jouets, ni bonbons. Les paniers étaient vides. Fallait-il donc laisser repartir, déçus, avec de gros soupirs, ces demi-orphelins — orphelins de la patrie— à qui on avait promis un beau ChristMndel? Certes, non! On fit, là -haut, sur la petite scène une collecte entre membres du comité et dames patronnesses ; on courut en hâte chez les épiciers du voisinage; on rapporta par brassées tout ce qu'on put trouver — des poupées d'un sou, des oranges de deux sous, qu'importe! — et on revint, les mains chargées, les poches pleines, vers ces petits qui attendaient fiévreusement avec leurs grands yeux avides.

LA VI K A l'AKlS 'il>U

Et le défilé cuulinuail.

Les fillettes et les gamius moulaient, tout émus, les marches de l'estrade. Même après ce pillage des épiceries d'à côté, 011 n'allait bientôt plus ne rien avoir à leur donner. Il l'allut briser par fragments les tablettes de chocolat pour que les derniers emportassent au moius quelque chose. C'est M. Gambelta qui les cassait en deux ces tablettes et les passait à M"'° Floquet, qui les distribuait à ces petites mains tendues.

Au dehors, les habitants du faubourg Poissonnière, assez surpris, se demandaient pourquoi tout ce monde et ce que venait faire à l'Alcazar cette troupe d'enfants. On se mettait aux fenêtres pour voir, assis sur les trottoirs et ouvrant nerveusement leurs paniers, leurs boîtes de soldats, regardant leurs joujoux ou défaisant les paquets où il y avait des bas de laines, des casquettes ou des hardes, ces petits qui sortaient de là tout stupéfaits, comme si ce Christkindel à Paris était un rêve.

M, Seinguerlet, les larmes aux yeux, sortit de là, le cœur serré, et il racontait, à quelques pas de l'Alcazar, celte scène poignante à M. Spuller qui, ému lui-même de l'émotion qui étreignait l'historien de Strasbourg, écrivait le soir même, sur cette première fête de V Arbre de Noël, un de ses articles les plus éloquents et les mieux venus. Aujourd'hui, il y a loin de ce Noël presque misérable et des autres premiers Noëls de l' Elysée-Montmartre, au Noël du Cirque où les joujoux sont parfois des merveilles, où la musique salue, de tous ses cuivres, le défilé des petits, où plane la poésie au-dessus du vert sapin illuminé, enraciné en terre d'Alsace. Mais, encore un coup, le [)remier de tous ces Nocls est inou-

470 LA VIE A PAKIS

bliable, et ceux qui y ont assisté songent encore à celte mélancolique journée de fête, vieille de près de dix ans déjà, et qui, souriante et funèbre à la fois, ressemblait à ces enfants qu'on voit par les rues, roses de visage, mais vêtus de noir et tout tristes sous le deuil d'un père, d'une mère ou d'un aïeul.

Il sera dit qu'entre Noël et le nouvel an nous ne parlerons que des enfants. Je demandais, l'autre jour, si les petits abandonnés et les enfants assistés auraient des étrennes, au premier janvier. M. Charles Quentin, le directeur de l'Assistance publique, qui apporte tant de zèle, et de zèle heureux, à l'œuvre toute nouvelle des Enfants moralement abandonnés ^ (saint Quentin, dans le Calendrier impidavre, est le protecteur des orphelins) a bien voulu m'avertir que les étrennes de ses pensionnaires et de ses pupilles allaient partir. Partir pour la province où sont placés, dans des manufactures, les enfants arrachés au vice, à la débauche, à la paresse, à la lèpre des mauvaises connaissances. Pour les garçons, ce sont des livres, ces récompenses du jour de l'an: des voyages de Jules Verne, — • toujours, — des volumes d'Hetzel, qui, le fin moraliste, sans avoir rien de Berquin, aura mérité, lui aussi, le surnom à^ami des enfants; pour les filles, ce sont des nécessaires de travail.

A Paris, les enfants assistés tremperont un biscuit dans un demi-verre de Champagne, de l'or qui se boit, comme disait l'un d'eux.

l'".t \i'ut-oii avoir une idée de ce que peut, d'une pai'f.

LA Vit; A l^Ali IS 'iTl

l'influence de la liberté rendant l'enfant responsable de ses actes, de l'autre le sentiment qu'éprouve ce même enfant à se sentir surveillé et soutenu?

Parmi tous ces petits êtres, « moralement abandonnés » , — ramassés soit a.\i petit parquet, le matin, soit chez les commissaires de police, parmi ces détritus du grand égout de Paris, — il n'en est que deuw, sur près de 700, — 685, pour dire le chiffre exact, — qui se soient rendus coupables d'un méfait quelconque en un an, et presque tons viennent de recevoir des patrons chez qui l'Assistance publique les a placés, des attestations comme celles-ci : « Bon sujet. Bien amendé depuis son arrivée. Bon travailleur. Bon ouvrier. Bonne ouvrière. »

Les étrennes étant une récompense, un encouragement, presque tous méritent des étrennes ! Presque tous, ces déshérités de l'an dernier, verront arriver, dans les manufactures où ils sont recueillis, des livres, des étuis, — un cadeau du jour de l'an. Pauvres petits qui, l'an passé, n'avaient que la vue pleine de tentations des baraques du boulevard, de la cohue des camelots et de la boue du ruisseau!

Depuis un an seulement, cette institution des E nfa/nts moralement abandonnés fonctionne, et elle a déjà produit ce résultat d'arracher 700 enfants à la dégradation, de faire, de ces vagabonds à demi fauves, des artisans qui gagneront leur pain. Et on en vient à se dire, devant un tel résultat, que l'espèce humaine n'est pas naturellement mauvaise. Non, on ne naît point mauvais, mais on naît avec des appétits, des besoins, des faims, des

'i7:2 LA VIE A FAHIS

bouliiiiies. Il iauL seulement apprendre à riiomme que c'est le travail el l'épargne qui assouvissent tout cela. A un certain âge, il est trop tard pour un tel enseignement. Le pli est pris. L'eufaut qui croupit dans le vice ira peut-être au crime en grandissant. Les parents en sont responsables, et c'est à ces parents que M. Quentin veut arracher les enfants qu'ils dépravent. Tous ne cousentent pas, il est vrai. Des mères réclament leurs filles, des pauvrettes qui n'ont pas dix ans, comme une proie, comnic un outil, et les empoi-tent. Des pères viennent chercher leurs fils et disent : « Je le veux. Qu'est-ce que ça vous fait qu'il n^apprenne rien, si ça me plait comme ça? » Et ce père a le droit de rejeter son petit à la fange. Il y a là une lézarde dans le Gode! Est-ce un père, l'homme qui commet sur le cerveau, sur l'âme de l'enfant ce crime de lui enseigner la paresse et la débauche ?

Un peut lelleuieut amender Fètre humain et on a si bien, par conséquent, le droit de le faire qu'on peut, par la culture, matériellement développer eu quelque sorte le cerveau humain comme on le ferait d'une plante. C'est une vérité constatée que je rencontre dans une brochure des plus curieuses sur le Dédoublement des opéo'ations cérébrales, par le savant docteur M. Jules Luys. Les recherches anthropologiques ont démontré — soj^ez glorieux, Parisiens, mes frères! — que le cerveau des Parisiens modernes est supérieur au cerveau des Parisiens du moyen âge. Les stupéfiants à la mode, comme le chloral ou la morphine, les excitants

LA VI K A HAHIS /i73

comme le café, i'abus du labac ou de la bière, l'alcoolisme, les cafés-concerts et toutes les niaiseries contemporaines n'y fout rien: le fait est là. D'après M. Broca, la capacité des crânes parisiens s'accroit de siècle en siècle. Les crânes recueillis au cimetière des Innocents et qui dataient de Philippe-Auguste avaient 62 ceui. de moins que les crânes ramassés au cimetière de l'Ouest, au commencement de ce siècle. Mathématiquement, la capacité crânienne des Parisiens, depuis six cents ans, s' est accrue de 6,6 centimètres cubes par siècle. Eh bien, cet accroissement matériel — résultat tangible des , progrès intellectuels — on peut l'obtenir parallèlement sur le moral même de l'homme eu surveillant, comme le fait l'Assistance publique, la jeune âme, les premiers instincts de l'enfant.

L'enfant abandonné dans Paris, c'est quelque chose comme du verjus pour les vendanges de la cour d'assises. Recueilli et surveillé, c'est une récolte de vin généreux pour l'avenir.

Paris s'est beaucoup plus inquiété d'ailleurs de certaine exposition de peinture tout à fait originale que des enfants abandonnés et de ces noirs dessous de la vie parisienne. M. Basile Vereschagin a exposé une certaine quantité de toiles, boulevard des Italiens, dans les salles du Gaulois.

C'est moi, je crois bien, qui, le premier, ai imprimé dans un journal français le nom de Vereschagin. L'av-

'i7'< LA Vil-: A FAHIS

Liste russe est maintenant une renommée parisienne. Il s'est d'ailleurs pour toujours fixé à Paris, et c'est à Maisons-Laftltte qu'il a exécuté ces tableaux de la guerre turco-russe que M. de Neuville louait, l'autre jour, avec conviction.

M. Vereschagin, n'est pas du tout un artiste qui déteste dans un tableau une impression philosophique, la réflexion intérieure que produit une impression pittoresque perçue par l'œil. Il peint un tableau, sans doute, et avec un rare talent, mais il ne lui déplaît pas (jue sa toile amène une pensée chez ceux qui la regardent. Au-dessous d'un entassement de crânes, d'une pyramide de tètes vidées par le temps et blanchies par la pluie, il écrira, par exemple, sur le catalogue rédigé par lui :

(.(Apothéose de la guerre. — Dédié à tous les conquérants, passés, présents et futurs. »

Et celte ironique inscription n'est pas une fantaisie, une conception humanitaire de l'arlîsle; ce qu'il représente là, il l'a vu. Depuis Tamerlan, les tueurs d'hommes aiment ces trophées. Vereschagin a rencontré sur les frontières de la Chine toute une ville de plusieurs milliers d'hommes, détruite, déserte , livrée aux ^chiens devenus sauvages et rongeant , dans leur férocité famélique, les corps de milliers de gens pourris ou desséchés autour des murailles écroulées, Et, de temps en temps, çà et là, autour de la ville morte, placés là comme les tas de cailloux sur nos routes, le peintre rencontrait un de ces ornements, une de ces pyramides de crânes qu'il s'est plu à peindre sans rien ajouter à une telle horreur.

LA VIE A l'AHIS 475

L'artiste russe a d'ailleurs, autant que personne, le souci delà vérité. Une de ses toiles les plus saisissantes (elle n'existe plus), représentait le cadavre d'un soldat russe, seul, couché dans une immense plaine, avec un corbeau perché sur son visage, et fouillant, de son bec, dans les orbites creuses. Quoi de plus sinistre que cet abandonné, ce mort perdu, en proie aux bêtes ?

Le général qui commandait l'expédition à laquelle Vereschagin était attaché (je crois que c'est le général Kauffmann), voit un jour ce tableau et dit alors d'un ton bourru :

— C'est là une scène impossible!

— Et pourquoi impossible, mon général?

— Parce que jamais l'armée russe n'a laissé derrière elle un seul de ses morts.

— Je vous demande pardon, mon général, j'ai vu... de mes yeux vu...

— Impossible, je vousle répète, interrompit le général brusquement.

— Alors, c'est bien, reprit Vereschagin, ■

Il prend son tableau (un tableau achevé, promis et vendu au tsar, s'il m'en souvient bien), et sans hésiter, le jette au feu, en disant froidement :

— Voilà!

De cettte admirable étude de soldat tombé et livré aux corbeaux, il ne reste rien qu'une photographie.

Que personne ne dise à M, Vereschagin que ses tableaux ne sont pas exacts, il les détruirait peut-être aussi résolument et ce serait dommaiie. Personne au

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reste ne le lui dira. C'est la vérité, la vérité saignante, qui fait le prix de ses dernières compositions, terminées cette année: Avant V attaque, Afrès V attaque elY Ambulance turque.

Ce sont là des souvenirs de Plevna.

Nous sommes loin, avec Vereschagin, de la guerre sentimentale de M. Protais: Avant le combat et Après le combat et des blonds petits chasseurs a pied qui rêvent, l'arme au pied et les yeux en l'air...

Avant V attaque, les fantassins russes cachés dans les retranchements, les yeux fixés sur le fort qu'il s'agit d'enlever, s'écrasent dans la boue pour se mieux défiler contre les projectiles turcs. « Aucun n'a peur, nous disait le peintre, mais tous essayent de sauver leur vie.» C'est l'instinct, même dans l'héroïsme. La scène est d'une j'éalité criante. Il semble que des lèvres du général va sortir le signal de l'attaque. Son chef d'étatmajor, la lorgnette braquée sur les positions turques, lui dit tout bas : « Mon général, nous pouvons commencer.» Et Avec Dieu, en avant !

Après l attaque. — C'est l'ambulance. L'ambulance en plein air, les milliers de gens couchés à terre, abrutis, songeant, geignant, râlant. Des poignets brisés, des mâchoires fracassées, des linges sanglants. Au loin des maisons qui brûlent. Jamais on n'a représenté la charcuterie de la gloire avec cette vigueur cruelle. « On me reproche, nous disait Vereschagin, d'avoir fait de la photographie! Ah! bon Dieu, la réalité stricte serait encore autrement effroyable que cela ! »

Ce qui est strictement vrai, c'est V Ambulance turque: — une seutine de la principale rue de Plewna où, à

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demi enterrés, abandonnés sur leurs gra])ats, avec leurs chemises roses ou bleues, sont couchés les cadavres des Turcs. C'est un charnier que ce taudis. Il y a des morts partout. Au fond de l'ombre, on entrevoit des corps roidis, des faces pâles. Une odeur de cimetière semble se dégager de cette cave, sortir comme un miasme par les vitres cassées. Vereschagin est entré là, se heurtant à ces morts laissés en tas, à ces blessés qui n'étaient plus que des larves et qui remuaient ou gémissaient encore, avant de mourir. Quatre-vingts maisons peutêtre de Plewna, transformées en de telles ambulances, étaient, les unes après les autres, pleines de ces agonies et de ces puanteurs. Le peintre n'y rencontra qa'miseul être se tenant droit : un soldat turc titubant et qui, dressé encore sur ses pieds, achevait de mourir — debout.

On conçoit qu'après de telles visions, un esprit supérieur comme le sien ne se plaise pas à pomponner la guerre. Il la peint hideuse, la mégère ! Il ne la maquille pas. La voici telle quHl l'a vue et telle qu'ill'a faite avec Skobelev, son ami.

Puis, après ces scènes farouches, ce sont des mosquées de Samarkand, des cavaliers kirghiz, des Indous, des derviches; c^est le Kremlin de Moscou, mirant dans Teau ses coupoles dorées, — c'est tout un pays bleu ([ue nous montre le peintre. Du soleil après du sang. La féerie, mais une féerie vraie, après le drame militaire. Je ne m'étonne pas du grossissement des foules qu'allirent maintenant les peintures de Veveschaein. On se

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bouscule sur le seuil, couime uu peu plus loin à la porte du Crédit Lyonnais, un jour de fièvre à la Petite Bourse.

Et dans uu coin, écoutant les observations, se moquant des unes, protltaut des autres, se tient anonyme, modeste et ne se montrant pas, Tartiste qui étudie — en psychologue, presque en romancier — les impressions de tout ce monde devant ces toiles achevées dans sa solitude de Maisons, sur la lisière de la forêt.

C'est dans le Tofr du Monde, journal des voyageurs, que M, Vereschagin, peintre, voyageur etsoldat, apublié, en France, ses premiers dessins. C'est dans le Tour dii Monde qu'il y a seize ou dix-sept ans débutait un littérateur et un artiste, un voyageur aussi, qui devait, depuis, faire son chemin. M. Antonin Proust racontait alors dans ce journal illustré son voyage à Athènes et il l'illustra lui-même, d'après ses croquis. Aujourd'hui il est ministre des arts et il est demeuré l'artiste et le fin lettré qu'il était autrefois dans V Illustration encore où (ceci soit dit pour les curieux), il a donné deux scènes de la guerre allemande : des hulans faisant une réquisition dans une ferme et le roi Guillaume traversant le champ de bataille de Sedan, tout plein de morts. Je vois encore M. Antonin Proust dessiner, d'après mes indications, — je venais d'assister à cela, — cette scène tragique. Le peintre Andrieax, celui pour qui M. Albert Wolff organisait, il y a peu de mois, une vente célèbre, — se chargea de transporter sur bois, pour

V Illustration^ le dessin 1res vigoureux de M. Antoniu Proust.

A présent, le ministre des arts visite les ateliers et va, à Bruxelles, di\)\)\^\ià\vV Hérodiade de Massenet. S'il cédait à toutes les prières, il aurait des journées chargées; on lui demande à la même heure de visiter le Panorama du Bois de Boulogne, parti pour Nice, et où il figure, lui, ministre d'aujourd'hui, causant dans une allée du Bois avec un ministre de la veille; de jeter un coup d'œil aux tableaux que Meissonier lègue au Louvre, d'être ici ; d'être là, d'être partout.

J'imagine qu'en visitant l'atelier de Meissonier, M. Proust à dû être tenté de supplier le maître d'achever certain tableau représentant les soldats de l'armée d'Italie, pittoresquement dépenaillés, — boueux comme les figurants du drame de Quatre- Vingt-Treize entrant à Dol — superbes d'enthousiasme et d'élan, acclamant leur chef qui passe, maigre et pâle, au galop de sou cheval et qu'ils saluent en agitant leurs drapeaux, en plantant sur leurs baïonnettes leurs chapeaux de feutre bossue! Le Friedland de Meissonier et son 18 li sont dépassés par cette admirable page, saisissante et jeune, supérieure à tout, et que Meissonier laisse inachevée sur son chevalet pour peindre le portrait de M. Victor Lefranc et le donner à son vieil ami.

Je ne m'étonne point d'ailleurs que M. Proust aime la peinture et la connaisse, puisqu^il est peintre; — et qu'il aille en Belgique écouter la musique de Massenet, puisqu'il est dilettante. Il y a longtemps qu'il a écrit, dans un volume de voyages fort humoristique et comme d'un Parisien qui aurait fréquenté Sterne, dés

pages fort jolies à propos de ces singuliers mélomanes anglais qui vous jouent la symphonie pastorale de Beethoven -en frappant harmonieusement la pelle avec les pincettes.

Je vais même révéler un secret aux curieux et aux bibliophiles. S'ils rencontrent jamais sur leur chemin un volume jaune de la collection Charpentier, intitulé: Un philosophe en voyage, daté de 1864 et signé Antotim Barthélémy/, qu'ils le prennent. Il est du ministre des arts, et Antonin Barthélémy est le pseudonyme d'Antonin Proust. A côté de pages remarquables sur la Grèce, les moines bysantins et les contes orientaux, le « philosophe en voyage » a écrit sur Londres et les Anglais des morceaux d' une finesse aimable et gouailleuse. Mais c'est surtout notre pays, fort peu habitué encore à la liberté, qu'il raille amicalement. En Angleterre, ce qui le frappe, c'est que, dans les restaurants, ou sert la salade sans qu'elle soit assaisonnée et que chez nous, le garçon nous dispense dé faire notre salade nous-même. Tant que nous ne saurons pas faire notre salade, nous n''arriverons pas au self-government : « Tous nos écarts, nos inquiétudes, nos emportements violents et nos promptes défaillances, dit Antonin Barthélémy, viennent moins d''un défaut de caractère que d'un man- ((ue d'éducation. Il faut apprendre à faire la salade. C'est là tout le secret. »

Il y a aussi, en ce volume plein d'humour, une page charmante à propos des pieds anglais. Ils sont très grands et chaussés de souliers énormes. Ils sont larges à couvrir une partie du globe et lourds à l'écraser. D'abord le « philosophe en voyage» se plaît à s'enmoauer,

de ces pieds extravagants que son voisin de wagon sort sans cérémonie de leurs chaussures , pour dormir plus à l'aise.

« — Mais à Calais, dit-il, ce sentiment fit place à un sentiment de tristesse et presque d'envie, quand je vis ces pieds rentrer aisément, sans effort, comme il convient à des pieds libres, dans des chaussures larges, aérées et spacieuses. — C'est un beau coup d'oeil, pensai-je, qu'une rangée de pieds français tous chaussés de bottes d'ordonnance faites sur le même modèle; mais, hélas! combien ils doivent souffrir! Car ils n'ont pas les uns et les autres la même dimension. L'égalité pour tous est une belle chose. Mieux vaut peut-être plus de liberté pour chacun ! »

Voilà ce qu'avant de publier les Cahiers des États- Généraux de Niort, M. Antonin Proust, — qui traduisait aussi les Chants populaires de la Grèce moderne^ écrivait sous un pseudonyme, — à l'heure où M. Laboulaye signait René Lefeivre, son Paris e7i Amérique. Depuis, l'humoriste, l'artiste, est devenvi un homme d'Etat. « La littérature mène à tout, disait un ministre de Louis-Philippe, à la condition qu'on en sorte. » Mais on n'en sort jamais complètement lorsqu'on y est entré. M. Proust se souvient évidemment ^'Antonin Barthélémy lorsqu'il pense aux lettres, et nous avons eu tant de ministres qui ne savaient pas toujours l'orthographe intellectuelle, si je puis dire, — entre autres celui qui prenait M. Jules Sandeau pour le fils de George Sand, — qu'il est bon de se dire que celui-là

est un lettré qui surveille nos théâtres, et qu'avant de juger les artistes, il a, comme Lockroy, tenu la palette et manié le pinceau.

Et — qui sait ? — le temp lù Antouiu Proust illustrait les voyages d'Antonin Barthélémy, cet amoureux de la lumière, comme il l'appelle, et comme on l'appellerait encore — c'était peut-être pour le très sympathique ministre des arts, un moment journaliste aussi, le bon temps, celui où l'on espère tout et où l'on ne doute de rien 1

Chateaubriand, qui avait, je pense, écrit quelques livres et occupé, je crois, quelques postes officiels, et que la politique avait aussi mené à tout, cité, un jour, comme témoin, répondait à cette question : Votre qualité?

— Journaliste !

C'était peut-être de la vanité, mais rien ne démontre mieux la vanité de la vanité que ce fait ; on démolit, on rase la maison natale de Chateaubriand et personne ne proteste. Bahl une masure! le berceau d^un phraseur! Je vois même qu'on écrit, çà et là : « Chateaubriand, qu'est-ce que c'est que ça ? »

L'aïeul de ce siècle, qui saluait en Hugo Y enfant su- Mime^ est oublié, odieusement oublié, comme Lamartine, qu'il appelait d'ailleurs un grand dadais.

\\ vaut bien la peine d'être un grand homme !

Celui-là, n'eùt-il écrit que les Mémoires d'outreiomie, mériterait d'être lu et relu tous les jours. Mais les générations nouvelles ne lisent plus le livre de la

veille. A peine lisent-elles le livre du matin en attendant ropérettc du soir.

Ah ! si Ton ne démolissait que les maisons natales des grands écrivains! Mais ce sont les lettres et c'est Taniour même de la littérature qui s'en vont!

C'est bien pourquoi il faut les aimer, les aimer obsti nément, uniquement, les aimer d'un fidèle amour, ces pauvres Lettres abandonnées, quasi dédaignées et souvent calomniées, 11 faut les aimer pour elles-mêmes, non pour les honneurs qu'elles procurent, mais pour les jouissances qu'elles donnent. 0 joies du lettré qui vit seul dans le cher réduit où sont ses livres, joies du spectateur qui note en rentrant, sous la lampe, ce qu'il a vu tout à l'heure, en plein soleil ou en plein théâtre! Je vous connais, les unes et les autres, et je vous aime.

Et ce sont ces joies de chercheur et d'observateur que je tente de faire, une à une, entrer dans ces pages qui sont comme les Mémoires d'une année : Mémoires où je n'évite rien — que le scandale — où je m'occupe de tout, du talent qui naît, de la gloire qui meurt, du livre inédit, du bouquin méconnu, des mœurs nouvelles, souvent irritantes, des tableaux nouveaux, souvent consolants, de tout, même de science et, Dieu me pardonne, de statistique ! C'est que je voudrais être un moraliste en étudiant nos mœurs et que les chiffres ont, en effet, leur morale.

Puis je jette au vent ces feuillets où, si on les re-

Irouve, on verra plus tard ce que nous sommes et on rencontrera le reflet de nos pensées, Livre bien moderne, écrit au courant des événements et souvent dicté par le hasard.

Et, puisqu'il n'y a plus de critique littéraire, de critique des livres et des hommes, pourquoi n'y aurait-il pas une critique des choses?

Sainte-Beuve, notre maître, n'est plus là — lui, le grand régulateur de la pensée moderne, — et la Chronique devient comme la Cmiserie du Lundi d'une époque à qui plaisent les petits faits et à qui les grandes pensées font peur.

Je prends donc mon temps comme il est, je l'arrête au passage et je ne dis pas que, si je pouvais le refaire, je ne le referais point. Mais, après tout, il serait peut-être pis encore ! Le docteur Pangloss a sans doute raison, et je m'incline, quoique je n'aime, par nature, ni les optimistes, ni les importants, ni les satisfaits.

TABLE DES NOMS CITÉS

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