‹ La vie à ParisChapitre 10 sur 24 · AND. GILL · texte numérisé non relu

AND. GILL

Sa gloire ! Il n'en eut que la monnaie, et certain refus — par le jury du Salon — de telle jolie figure de fillette grêle et charmante jouant du violon auprès d'un oiseau mort lui causa un désespoir profond, qui devint peu à peu une irritation sourde. C'était là une toile étrange mais tout à fait savoureuse. Gill comptait sur un succès. On lui refusait, non seulement la possibilité d'être admiré, mais le simple droit d'être vu. Je crois bien que ces révoltes qui viennent d'aboutir si brutalement à une catastrophe et qui datent de cette déception, ont plus violemment en lui rompu Féquilibre que les préoccupations d'argent dont il se moquait au fond, et se consolait avec les succès!

Après Gill, dont la raison seule est morte, un autre charmant compagnon a disparu.

Paul Parfait souriait très bravement à la mort prochaine, hochait la tête et répétait :

— On m'a nommé bibliothécaire du ministère de l'intérieur. Vous savez, c'est cette bibliothèque dont Musset, qui en était le gardien, disait, après des années : « A la fin je voudrais bien voir ma bibliothèque! » Moi je ne la connais pas non plus. On la reconstruit. Mais le poste est meurtrier. Gela n'a l'air de rien : être bi-

bliothécaire du ministère de l'intérieur? Eh! bien, c'est effrayant. Edouard Fournier l'a été, et il est mort. Louis Combes lui a succédé; il est mort. Je succède à Louis Combes. Ce ne sera pas long. C'est la fonction qui veut ça !

Il riait — avec quelque secret espoir de ne pas dire vrai, le pauvre garçon, car il avait tout pour souhaiter de vivre : des affections qui lui faisaient l'existence heureuse, des devoirs qui la lui eussent rendue nécessaire.

Ce n'était pas un bibliothécaire, mais c'était un bibliophile acharné que le baron James-Edouard de Rothschild, physionomie sympathique, esprit sérieux, disparu trop tôt, lui aussi. On a dit, mais on peut le répéter encore, quelle passion pour le travail avait ce millionnaire clément aux pauvres, et, comme tous ceux de sa famille, assez sévère aux paresseux. Nul d'entre ces Rothschild ne connaît le far niente. Ce sont des travailleurs. Artistes avec cela. Le jeune baron James était, en outre, un lettré.

Dans son hôtel de l'avenue Friedland, au n" 38, il avait, — en deux salons exquis dont l'un est la reproduction exacte de la petite bibliothèque de Versailles dans les appartements de Louis XIV, — des merveilles bibliographiques, sous de rouges rideaux de soie, derrière les vitrines. Le soir, quand aux lumières on tirait ces rideaux, c'était un éblouissement. Les reliures exquises prenaient là des aspects de joailleries. On sait, par exemple, qu'il n'existe que vingt-huit de ces

reliures mosaïques qui, payées jadis à Trautz-Bauzonnet quinze cents, puis deux mille, puis trois mille francs, se vendent aujourd'hui couramment quinze mille francs. M. James de Rothschild qui, il y a deux ans, publiait justement dans la Gazette des Beaux- Arts un article sur les Reliures en mosaïque du dix-huitième siècle^ ne possédait pas moins de douze mosaiques de Trautz-Bauzonnet, le grand artiste de notre temps.

a La reliure est un art exclusivement national », écrivait M. de Rothschild, et tel bijou aux armes du Régent, le Daphnis et Chloé, que lui avait enlevé, pour un prix énorme, M. E. Quentin-Baucbart, lui devait causer bien des regrets. Mais il n'aimait pas seulement les livres pour leurs mosaïques, il les aimait pour euxmêmes. Après ces salons où reposaient ses joyaux de bibliophile, il avait, au bout d'un grand couloir, près de quelque lingerie de son hôtel, un petit cabinet de travail où, la plume à la main, il s'enfermait avec ses livres de labeur, solides et maniables, ses manuscrits, ses travaux commencés.

Il savait tout et il avait tout.

M. Ludovic Halévy nous contait hier comment, lui, auteur dramatique, ayant, pour certaine conférence^sur Molière à Saint-Germain qu'il fit, avec grand succès, au théâtre de Saint-Germain, besoin de recourir à la Gazette rimée de Robinet, un des continuateurs de Loret, il ne trouva d'exemplaire complet des chroniques de Robinet ni à la Bibliothèque nationale, ni à la Bibliothèque de l'Arsenal, ni à la Mazarine.

Sur ces entrefaites, il rencontre le baron James de Rothschild. Il lui parle de Robinet, que les plus lettrés

n'ont pu lire en entier puisqu'il n'existe pas complet, à Paris.

— Robinet? dit M. J. de Rothschild, mais je l'ai, Robinet ! Je l'ai du premier verselet au dernier !

Et, en effet, il avait, à travers l'Europe, à Saint- Pétersbourg, au British Muséum, partout, fait copier, depuis des années, les chroniques de Robinet, et non seulement les Gazettes du successeur de Loret, mais celles de Subligny, de Dulaurens, d'Hauteville, de tous les imitateurs et continuateurs de Robinet. La Gazette de Loret n'étant copiée qu'à douze exemplaires lorsqu'elle circulait manuscrite et n'ayant jamais dépassé cent cinquante exemplaires lorsque son auteur avait obtenu le privilège de la faire imprimer, est déjà nécessairement rare. Elle s'arrête au 21 mars 1663, jour où le pauvre Loret — l'ancêtre de tous les chroniqueurs — meurt dans la misère, selon un usage assez vieux. Pendant deux mois, la Gazette est interrompue, puis Robinet obtient à son tour le privilège; le 25 mai 1665 il reprend les petits verselets de son prédécesseur et contant tous les menus détails de la Vie à Paris d'alors, depuis les pièces de Molière qu'on représente jusqu'aux nouvelles modes qu'on se met à porter, il continue ses chroniques jusqu'en 1678. Quel amas de découvertes pour l'histoire des lettres et l'histoire des mœurs su^pces treize années de chroniques!

— Vous devriez publier cela, dit alors Halévy à M. de Rothschild.

— Croyez- vous? Qui ça intéresserait-il?

— Les lettrés !

C'était une affaire d'une cinquantaine de mille francs

pour avoir le simple plaisir, — peu égoïste, ou l'avouera,

— d'offrir au public une chose unique, l'objet unique, l'oiseau rare de tout amateur.

— Eh bien, soit ! répondit M. de Rothschild. Je publierai Robiuet.

Et, encore un coup, non seulement Robinet, mais tous ses imitateurs et, pour une telle œuvre, le baron James s'était mis à faire une triple table des matières : table par noms propres, table par ordre chronologique, table par ordre de sujets traités. 11 s'était épris de ces chroniqueurs, fort dédaignés, de ces bavards qui tiennent boutique d'anecdotes et débitent, comme on l'a dit, le bric-à-brac de l'histoire, mais qui durent pourtant et survivent et sont consultés encore lorsque de plus orgueilleux ont disparu, lorsque le silence s'est fait autour des bruyants, lorsque les systèmes les plus triomphants sont dégontlés ainsi que des ballons vides

— absolument comme les petits maîtres du siècle dernier, les peintres de la vie quotidienne, élégante ou populaire, les Moreau le jeune ou les Jeaurat, survivent aux Subleyras et à cet « inimitable M. Pierre » dont on parle moins aujourd'hui que d'une vignette d'Eisen.

M. James de Rothschild n'aura point la joie de voir paraître cette chronique de Robinet, et il n'a pas même achevé \z. p'éface de l'ouvrage; le livre sera mis en vente avant le terme que le bibliophile s'était iixé et ce sera là comme le testament de l'érudit et la gratitication du collectionneur au public.

11 sait donc, ])arfois, ce Million, cet odieux et écra-

sant Million, bête énorme et immonde dont on a trop médit pour que sa couleur jaune d'or ne tire pas légèrement sur le vert — le vert des raisins de la fable — il peut donc être aimable, intelligent et savant comme il est trop souvent lourd, insolent, infatué et haïssable !... J'ajoute qu'av^ec ce jeune homme qui vient de momùr, le Million était généreux. L'ami des livres nourrissait d'une quantité de pensions plusieurs vieux bouquinistes pauvres et des enfants de libraires ruinés. Il aimait les livres jusque dans ceux qui les vendaient et il ressemblait à ces auteurs dramatiques qui donnent tant par mois à de malheureux cabotins vieillis qui leur ont joué, jadis, des domestiques^ des doulliires et parfois des jeunes premiers da.ns des pièces disparues.

Derrière le cercueil du bibliophile, il y avait les enfants de pauvres débitants de papier élevés et pensionnés par ce millionnaire si respectueux devant le bouquin. Le sac d'écus s'inclinait devant le livre comme il le fait devant l'idée. Ah ! le bon exemple! C'est ce qui devrait toujours arriver. C'est ce qui n'arrive que rarement.

— Qu'est-ce que vous faites de vos Delacroix? demandait-on à un millionnaire amateur de tableaux.

— Mais, dit-il, je débarbouille mon argent avec leur couleur !

M. James de Rothschild opposait ses livres à un argent qui n'avait nul besoin d'être débarbouillé.

Une semaine agitée. • — M. Renan et Marc-Aurèle. — L'agio. — La place de la Bourse. — Agioteurs et agioteuses. — Les tricoteuses de la coulisse et les coulissières du hiffh life. — L'heure de la Bourse chez le pâtissier et le confiseur. — Timbaliers et Timba- Hères. — Les mississipiens en 1720. — M. Bontoux. — Juifs et catholiques. — Les Anglaises de Paris. — Un nouveau ridicule : Esthètes et esthétique. — Les esthètes à Londres. — Une thèse à la Sorbonne. — M. Mabilleau. — M. Caro, M. Paul Janet et M. E. Lavisse. — Une annexe à la Sorbonne. — Pour la rive droite, s'il vous plaît. — Une lecture chez M™" Adam. - VOthello de M. Léon Aicard et VOthello deM. de Grammont. — V Apôtre de M. H. de Bornier. — Un journaliste : Jules Mnhins.

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