La vie à vingt ans
Un soir pluvieux du mois de février mil-huil-eenl- (|Uiiranle-six je pris une grande résolution.
Je décidai ((iie j'irais au bal de l"Opéra.
J'avais tort, j'en conviens, mais les torts qu'on avoue sont à moitié excusés; d'ailleurs qui n'a pas eu de torts dans sa vie!
Et, depuis Adam qui eut le tort de croire trop sa femme, jusqu'à saint Thomas qui eut le tort de ne pas croire assez son maître, bien des tio:;îmes ont été pardonnes d'erreurs plus graves que c 'lie que j'allais coinmel- Ire par ce soir pluvieux du mois de février ISifi.
En conséquence de cette résolution subite el bizarre, je rentrai cliez moi, à minuit, el je ni'liabil'ai.
Comme Murât, je me fis beau pour I.i unvri. IV VIE \ vncx A>>=- ^
Celles, le bal de l'Opéra est chose Lion liiptiiue; eor- \c<, il csl iiii|)(>>>ii»Ie de rriinir, dans une des plus grandes s.illes du monde, plus de gens qui sennuieni, cl. cependant, par une allrailion que j"ai sou\enl subie sans la comprendre, jallaiSjfe soir-là, encore tenter l'aventure et me mêler à cette réunion de fous Irisles qui fait, chaque .semaine, veiller, pendant une nuit, la moitié de cette ville qui s'inlituic la ville la plus intelligente du monde civili>é.
.le me faisais ces sa?es réflexions tout en m'Iiahillant el n'osant même, du coin de l'ieil, regarder mon lit qui me souriait avec ses draps entrouverts, et qui senildaii me dire : ici le sommeil et le rêve, et le livre commencé qui me criait du fond de ses pages : ici le ca'ur el l'inlérct.
J'entendais les voitures bruyantes qui faisaient joyei;stnient résonner le pa\é: j'entendais les cris et les chansons de ceux qui, moins blasés par les plaisirs de la semaine, se font une fête de ce plaisir lu bdoinadaire; ol je me disais, en réponse aux inxilalions astucieuses do mon lit et de mon livre : faisons comme les autres; si ce sont les sages, éludions leur sagesse; si ce sont les fous, partageons leur fcdie.
l'uis. a|uès tout, que faire du samedi soir au dimaiiclie matiti!
.'^i, par ha=;aid, on ne va pas au bal de l'Opéra, il arri\e que le lendemain on se réveillt; de bonne heure, cl partant, on sort |diis lot que dordinaiic; puis si le iial de l'Opéra est enuu\eiix, le dimanche est impossible. On trouve, dans l'cndruil où l'on va dijeiiner, au lieu des ligures amies de la \cille, des gens qui, cesjours-là, se font un p\ci-^ de ce (pii couqiose votre vie quotidienne, et qui promènent niaisement dans bi rue, ou asseoient gauctiemenl à coté de vous, dès div heures du malin, la ligure I lonné'e qu'ils ont tous les jours, el Ihabil solennel qu'ils n'ont que le dimanche.
i.di braves inconnus, excellents pères de famille, pour
la plupart, ont, oiilre une figure épanouie, un rire c'normc qui semble mouler do leur poche à leur bourse. Ou voit que la semaiue ayant été bonne, le dinianclie a le droit d'être joyeux.
Eti bien! on passant cette nuit du samedi chez vous et en vous levant à dix heures, vous vous exposez à toutes CCS choses et vous assistez, sans pouvoir le parta.wr ni même le comprendre, à ce rire si fort eu dehors de vos liabitudes et de votre esprit, qu'au lieu de vous égayer il vous attriste.
Encore, si vous étiez deux à déjeuner, vous pourriez, eu vous mettant loin de vos convives forcés, ne pas les entendre, et vous faire un aparté plus agréable et moins bruyant; mais vous êtes toujours seul.
Vous êtes bien sorti avec la ferme intention d'aller chercher un de vos amis cl de déjeuner avec lui, mais toutes les portes où vous avez frappé sont restées closes, parce que tous vos amis, moins sages que vous, ont été la veille au bal de l'Opéra, et qu'ils ne sont pas rentrés, ou qu'élinl rentrés tard, ils dorment encore; et vous êtes lro|) profond poiiti(iue pour déranger un homme qui mange ou réveiller un ami (|ui dort.
Il ne vous reste donc plus, pauvre âme abandonnée, qu'à errer seule, sur le boulevard qui devient votre Styx, et à attendre que l'heure du diner arrive pour rencontrer un de ceux sans lesquels vous ne pouvez vivre, un de ces mille amis dont l'amitié constitue pour vous, oisifs gentilshommes, l'air bienfaisant de la capitale, et l'amour éternel de la patrie.
Cette heure arrive, le premier que vous apercevez, qui vient se frottant encore les yeux et qui paraît fort triste de s'être réveillé si tôt un dimanche; vous courez à lui, vous le magnétisez, comme l'épervier magnétise l'oisivui, puis, vous fondez sur votre proie et il n'y a pas de force humaine qui puisse vous faire lâcher le bras que vous avez saisi.
Voilà mot pour mot la conversation ([ui s'engage entre NOUS et votre ami.
— Bonjour, mon cIut.
L'autre étant fatigué et parconséquonl paresseux vous répond seulement : — Bonjour. — Nous vous levez? — Oui, à rinstaiil. — Vous avez passé la nuit? — J"ai été à rOpéra. El vous? — Moi, non. — C'est vrai, je ne vous M pas \u. — H > aNail du monde? — C'était plein. — Vous vous èles anlnsé?
Votre ami qui sait maintenani que vous êtes resté ehez vous, et que nalurellmieiit nous n'avez jias pu voir (lu'il s'enriu>ail eonime de coutume, par faluilé el pour se placer dans la po>ilion excei>tioiinel!e d'un homme qui s'amuse, même à l'Opéra, vous répond :
— Beaucoup!
Alors, vous clés furieux d'avoir eédé aux tentations de votre feu, de \olre eliamlire et de voire iil; \ous avez plus que lies regrets, vous avez des remords de n'être pa<« allé à ce bal, où, comme voire ami, vous \ous fussiez amusé; et vous vous promellez bien de ne plus en manquer un seul désormais.
Effeclivemenl, le samedi suivanrvous y allez el vous revenez, comme toujours, en jurant de n'y retourner jamais.
Le résultat de toutes ces réflexions est qu'il faut aller au bal de l'Opéra; vous avez, il est vrai, la presque certitude de vous y ennuyer; mais, au moins, vous vous y ennuierez avec trois mille personnes, tandis que si vous n'y allez pas, vous êtes sur, par suite des raisonnements profonds que je viens de vous exposer, de vous ennuyer le dimanche, et tout seul.
Or, s'il y a une chose qu'on doive éviler, c'est de s'ennuyer seul.
Cette vérité est si incontestable, que Louis XIII, l'é- |. \edu plus tirand p(diti(|uequi ait existé, el qui s'ennuyait toujours comme nn roi qni a un j^rand ministre, prenait un i;enlillioinmedesa cour, e!, le eondiiis.iiil dans l'embrasure d'une fenêtre, il lui disait :
— Venez vous ennuver avec moi.
Ce soir-lù, ma résolulioii était donc bien prise; je m'iiabillai, je (ieseendis, envié de mon portier, qui regarde le bal de l'Opéra comme Tapogée du bonheur terrestre; je montai en voiture; tout grelottant j'arrivai rue Lepelletier, et, eiitin, comme Curtius, je me précipitai dans le gouirre(iui se referma aussitôt sur moi.
Le débardeur.
Il y avait à peu près une heure que je me promenais, tantôt dans le foyer, tantôt dans les couloirs, cherchanl au milieu de tous les visages qui m'enlouraieiil le visage de (luehiueami, lorsque j'aperçus, appuyé contre la porte d'une loge, un charmant et spirituel garçon (jue je n'avais pas vu de|)uis six mois, époque à laquelle il était parti pour un voyage en Italie.
La rencontre était donc plus qu'agréable, elle était inalleiidue.
Je me disposais à me diriger vers lui, lorsque je vis (|u"il causait avec un domino <iui, en me voyant approcher, lit mine de disparaître. Par discrétion, je battis en retraite.
.Mon ami me vit alors, et, me faisant signe qu'il allait \enir à moi, me lit, en même temps, signe d'attendre.
J'attendis, lier d'avoir trouvé (|uel(iu'un avec qui j'allais enfin causer, et, prenant en mépris les malheureux qui, solitaires dans cette foule, regardaient tous les dominos, tachant de reconnaître ou d'être reconnus, et faisant tout leur |)ossible, enliii, pour être intrigués.
Quelques instants après, je vis le domino mystérieux qui tetidail la main à Kmnianuel, c'est le nom que je donnerai à mon ami; jiuis il se ])enclia à son oreille, lui dit quelques mots tout bas et disparut en riant.
Emmanuel le suivit des yeux tout en venant à moi et en iminiiurniit :
— Quel judblème que la femme! — Eh bien! lui dis-je en lui tendant les mains, doi'i dialde viens-tu? — De nulle pari, me réponùil-il. — Tu es donc à Paris? — Depuis trois niuis. — Alors je ne te demanderai plus d'où lu viens, mais ce que lu de\iens? — Je suis amoureux! — Alors, tu deviens fou! — Mais tu le sais, ajouta-t-il en souriant, la femme (|u'on aime est le pays le plus éloigné; elle \ous isole de tous vos amis comme de toutes vos habitudes. — C'est jtlein de vérité, ce ([ue lu me dis l;"i, et, sans indiscrétion, pourrais-je savoir si c'est ce charmant domino qui est, en ce moment, le pays éloigné qui nous sépare et (|ui me fait l'eiïet d'être, tout bonnemeiil, ton paradis actuel? — Non. — Puis-je faire une su|)position?
— Fais. — Il me semble, alors, à la façon dont lu causais avec lui. que, si ce n'est un pays conquis, c'est un pays que tu veux con(|uérir. — (Test un pa\s conquis. — I)t'puis loni^leiiip.s? — De|)iiis deux mois, environ. — Ici, je membrouille. — Pouniuoi? — Tu es amoureux depuis trois mois! — Oui. — El, depuis trois mois, de la méuic femme? — Oui. — Et celle femme n'est pas celle avec qui lu causais? — Non. — Alors, lu n'es pas aussi amoureux (pie tu le dis? — Pourquoi? — Parce que, si tu Itlais réelleinenl, tu n'aurais pas quille, au bout d'un mois, ne fut-ce (|u"une minute, le pays dont tu mi' parlais tout à l'heure pour en occuper un autre. — (le n'est ])a3 moi ipii ai été le chercher. — Alors, il a fait invasion chez toi? — Justement. — Fat! — Je le jure! — Tu m'in- IriHues! — Tu es bien heureux d'élre iiilrijiué. — Je ne suis venu ici que pour cela. — Pour\u (|ue lu ne le sois jamais comme je l'ai été, cesl tout ce (|ue je te souhaite.
— Tu as donc été inlrijiné ici, toi? — Oui. — Souvent?
— Deux fois. — El, sérieusement? — Je le crois bien. — Conle-moi cela? Moi, je n'ai encore trouvé, au bal de l'Opéra, que des femmes qui me |)renaient le bras, me disaient mon nom, prétendaient mavoir rencontre sur le
Itoiilcvaril ou au siioctado, cl tcrniiiiaionl là leur ri'pertoiro, lie sorte, qu'eu nie iitiiltant, elles ne me laissaient pas plus d'esijérances (]ue de souvenirs. — Oh! moi, c'est autre chose. — J'écoule! — Tu sais que le hal de l'Opéra est le rêve des colléiiiens? — Oui. — De sorte (|u'étanl au collège, c'était mon rêve aussi; un samedi soir, je parviens à m'échapper; je mets un costume de Turc et j'arrive ici, je comptais passer une nuit délirante. — Ce qui prouve encore que le collège est un séjour d'illusions. — J'arrive, et, contre mon attçnte, je ne m'amuse pas. J'étais seul, au milieu de irons que je ne connaissais pas et de fenmics ([ui me faisaient rougir, et j'étais occupé à me dire (jue cette escapade n'aurait d'autre résultai que de me faire mettre trois mois, sans doute, en retenue, lorsque je sentis un bras qui prenait le mien et une femme, en coslume de débardeur (|ui, d'une voix fort douce et qtic voilait à peine un mascpu» à barbe de velours noir, me demanda |)our(iuoi je paraissais m'ennuyer tant au milieu de la joie générale.
Je l'examinai; elle avait le pied mignon, la main fine, les cheveux noirs; je pris le bras qu'elle m'olTrail et je lui olTris de danser; elle accepta.
— Tu sais ce que c'est qu'un collégien; j'étais plein de reronnaissance pour celte femme qui avait bien voulu venir à moi, (juand moi je n'eusse pas osé aller à elle, et mon imagination de dix-sept ans, faisant le reste, je fus convaincu que ce masque couvrait un visage à faire pâlir celui de la Vierge à h chaise, et ce costume, des formes à faire oublier celles de la Vénus de.Milo.
Je dansai toute la nuit.
Je tournais au Richelieu, et je mettais, à avoir l'adresse de mon inconnue, une insistance sous laquelle on n'eût jamais deviné un élève de seconde, lorsqu'elle me tint à peu près ce langiige.
— J'ai confiance en vous.
Je poussai une exclamation de joie.
— Dites-moi votre nom? ajoula-l-elle. — Je le lui
(lis. - Sericz-vous parent du dt'pulé île ce nom? — Oui. — Il est Iri-s-lMllueiil? — Oui. — Eh liien! dil-elle. écrivez sur ce morceau de papier, elle déchira une feuille de papier hlanc d'un portefeuille el me lendit un crayon : i|ue NOUS vous eni;ai,'ez, sur llionneur, à faire tout ce ipic vous pourrez pour me rendre le service (juc je vous demanderui demain.
Celte circonstance ajonlail encore aux charmes de la rencontre en y mêlant du mystérieux.
J'étais jeune, je pris le crayon, le papier, el j'écrivis ce qu'elle me demandait.
— El, où V(»us vcrrai-je demain? — Au passage de l'Opéra, me dil-elle. — Pouniuoi pas chez vous? lui disje du Ion le plus câlin que je pus trouver. — Vous monirerez-vous di.^'ne de celte confiance? — Je vous le i)romels. — Eh bien Vieille rue du Temple, numéro 5:2. J'avoue que l'adresse me lit une certaine impression, el l'ange ([ue j'avais rêvé me lit 1 efTet d'avoir voulu déguiser un peu lro|i sa divinité; enfin, j'étais trop avancé |»our reculer, puis la maison pouvait être liellc malgré la rue, l'appartement heau malgré la maison el la femme jolie malgré l'apparlemenl. Je pris donc l'adresse, el,sansa\oir pu obtenir que mon inconnue me monlrùl ses traits, je quittai le bai.
Je m'en allai chez le costumier, je repris possession de mes habits civils, el, ne pouvant ni me pn-seuter chez mes |)arents, ni me rendre à mon rollége, j'entrai dans un restaurant, de cet air insolenliiue don ne une bonne fortune.
MiiilniiolNcllo tniiiiulu.
.\ dfux heures, je m'achemina; vfrs la vieille rue du Temple. Je monlai. h cet efTet, dans un cabriolet qui mit
environ une heure, le temps que la malle met à faire quatre lieues, pour nie conduire à mon renclez-vuus.
Je dois ;\ la vérité de dire que, devant cette maison noire et de désillusionniinte apparence, je fus sur le point de fuir, ni plus ni moins ([ue ces conscrils qui, sur lecliamp de bataille, aiment mieux risijuer de se faire fusiller que de se battre.
Cependant, comme tout le long de la route j'avais raconté mon aventure ;■* mon cocher, car rien ne jirovoque l'expansion comme la joie, cl l'indiscrétion comme le cocher de remise, une fausse honte mè prit et je franchis le seuil de celle maison.
Le dehors était laid, le dedans était hideux.
J'avançai encore.
J'avais déjà, à cette époque, le caractère résolu qui est mon plus bel ornement.
Je clicrcliai la loge du portier, je ne la vis pas, je la sentis.
Elle était comme un nid de hibou, perchée dans l'angle de l'escalier le plus torlucux (|u'on piil voir.
Une lèle parut au carreau, la seule tèle qui pût convenir à celle loge; je te laisse à penser ce qu'elle était
— IMademniscilc Amanda, dcmandai-je. — Au cinquième! me répondit une vnix ai.^re faile pour la tèle comme la tèle pour la loge. Au cimiuième, vous prendrez le corridor h droite, vous tournerez à gauche, et c'est la quatrième porte après la seconde fenêtre.
Je priai Ihomme de répéter, mais le cerbère, qu'il élail, il aboya et ne répéta pas.
Je tâchai de rassembler les détails de celte indication et je montai, ce qui était encore plus diflicile que je ne m'y attendais.
l'n instant j'eus l'idée de me cacher dans l'escalier le lemps nécessaire pour (|iie mon cocher crût à la réalité de ma visite, mars je m'aperçus bientôt que si la vue, l'ouïe, le toucher et le goiit y cnusentaieni, le cinquième sens s'v refusait obstinénienl.
Je me dis qu'on pouvait trouver, après tout, une beauté »ous les toits, et une vertu dans une mansarde.
J'arrivai ainsi au quatrième étaiie; je cro\ais que le portier s'était m()(|ué de moi, car il me semblait que l'escalier tinissait là, lorsque mes yeux, sliabiluani peu à peu à lomltre, je découvris une sorte danire, dans le genre de celui par lequel Virgile fait descendre Uante aux Enfers.
Jenlendis du bruit, je jetai un regard de commisération à la \icliuie qui nétait, peut-être encore, qu'au premier éla.L'e. et je me |irécipitai dans b' conduit (|ui devait me mener à la porte de mon inconnue.
Arri\éau faite de l'escalier, mon endiarras fut j:rand. Les indicalions du concierfie commemaienl à se brouiller dans ma tête par suite des nombreuses émotions qui avaient accom|)a.sné mon ascension. Je me trouvais, non pas sur un carré', mais dans un carrefour, une allée ù droite, une à ijrauclie, une en face, une derrière; on eût dit l'éloile de la l'orle \erte qui se trouve au commencement de la forêt de Saint-Ciermain; enlin je t'é|iarf;ne le restant de mes douleurs pour ne pas t'arracber Inqi de larmes, et je te dirai, seulement, fiu'après avoir compté les fenêtres et les corridors, j'arrivai à la porte de ma bien-aimée mysté-rieuse.
Je frappai avec un ballemenlde cceur et me disant (|iie s'il y a une justice au ciel j'allais en avoir ma pari, el quej'avais droit d'obtenir ma récompense où j'étais, c'està-dire à mi-cbemin du ciel.
Je frappai donc.
l'ne pelile vieille avec des clieveux blonds el six dents de moins sur le devant de la bouclie, vint m'ouvrir.
— Je me trompe, >an> doule, madame, lui dis-je. — Qui demandeî-vou«i, monsieur? me dit-elle.
Cn frisson Klaça mon sang: il me sembla, dans la iioMcbe de cette duègne, reconnaître la voix douce de mon débardeur.
— Ma<lenioi.NeIlr Anianda, répondi$-je. — (;"e>l ici, lit-elle: et elle referma la porte.
Je respirai, elle n'avait pas dit : c'est moi.
Je jetai un re^'ard sur la iliainbro, chercliant, avec une perspicacité qu'avaient encore augmentée mes pérégrinations dans les cinq étages, une seconde porte qui conduisit à une seconde chambre, mais, si perçant que fût mon regard, je ne découvris rien.
La petite vieille molTrit une chaise; je m'assis, elle en fit autant et sembla attendre que je lui adressasse la parole.
Je ne savais que ilire.
La position était alTr<'use.
J'aurais donné mon oncle pour ne pas être venu.
J'allais dire quelque chose, lorsqu'en regardant le lit, j'aperçus par hasard le costume de débardeur.
— Elle est sortie, pensiù-je,et celle vieille est chargée de me recevoir; d'ailleurs mon inconnue est brune et celleci a dû èlre blonde.
Celte découverte me donna du courage, el dans la joie que cette su|)position me causait, je m'écriai, comme si j'avais supposé que mon interlocutrice dût être sourde :
— ^Mademoiselle Amanda? — C'est moi, monsieur. J'avais, dans ma vie, .reçu bien des coups de ])oing
sur la tète, mais je n'en avais jamais reçu de cette force-là.
Je faillis m'évanonir.
Je fus rappelé à la vie par ces paroles, dites avec le ton de la prière:
— Monsieur, vous êtes homme d'honneur?... — Oh! soyez tranquille, madame, m'écriai-je. — Kt vous ne voudriez pas tromper une pauvre femme?... — Je m'en garderai bien. — Ah! c'est bien! cela! monsieur, et Dieu vous récompensera.
Et elle me regardait avec attendrissement.
J'étais dans la position la plus ridicule où un homme puisse se trouver. Je tournais mon chapeau dans tous 1rs sens el je me représenlais le bienheureux momcnl où j'allais enlin revoir la figure de mon corlior.
— Pardon! Madame! dis-je enfin, mais c'est bien vous
(]ui (Hioz liior .111 bal de l'Opéra? — Oui, monsieur. — En débardeur. — Oui, nionsiinir. — Qui nravcz donné votre adresse? — Moi-nièinc. — El qui m'avez fait siiiner un papier? — Que voici. — C'est étranj;e! — Que trouvezvous d'éîran^je là dedans? — C'est que cette nuit vous étiez brune.
.\manda se leva et me montra sur lo lit une perruque noire, que je n'avais pas vue.
J'étais confondu, ma dernière espérance m'échappait.
— Je caciie mes cheveux pour ne pas être reconnue, et ne pas me compromettre.
Je ne répondis rien.
— Tous vos doutes sont-ils levés? — Oui, madame, lui dis-je d'un ton morne quoique résisiné. — Vous paraissez trisli'.' — Au contraire, je suis on ne peut jdus heureux. — Merci de ce mot, jeune homme, il me donne l'espérance que vous ne m'abandonnerez pas. — Que |)uis-je faire pour vous, madame? — \'ous pouvez faire mon bonheur.
Je crus qu'elle allait me demander de l'épouser. Je frissonnais.
— Comment me Ironvez-vous, monsieur? me dit-elle.
— Mais, mailame, je vous trouve fort bien. — Et croyez vous que l'on puisse s'occuper de moi sans rougir? — Certainement. — Eh bien, monsieur, il faut que vous vous occupiez de moi
— Je suis prêt.
Tu ne peux te figurer tout ce que ce mol renfermait de dévouement et d'abné.LMiion.
— Monsieur, me dit-elle, vous devez comprendre que ce que j'iii fait hier est eu dehors de mes habitudes, et que je ne suis pas une femme de bals masqués.
Je lis uu si^'nequi indiquait mon assentiment.
— .Mais j'iii l;int souffert. ... — Que vous avez voulu, interronipis-je, et c'est bien naturel, vous donner une distraction. — Non, monsieur, v(»us vous lrom|tez, je n'étai- p:i-. au b.d de l'OniTa p,ir plaisir, mais pour afTai-
ro$. —Ah! vraiment. — Oui, monsieur. — Je ne m'explique pys... — Vous allez comprendre, monsieur. Lorsque vous êtes venu ici, vous avez sans doule cru ù un de ces rendez-vous comme on en donne lanl, au bal de l'Opéra, rendez-vous d'auiourelles. — Je l'avoue. — Vous vous èles trompé.
Je respirai plus librement.
— Permettez-moi une question, madame, pourquoi ce costume de débardeur? — Parce que ce costume me facilitait les moyens d'obtenir ce que je n'ai jamais obtenu sous d'autres. Ainsi il est probable que si vous n'aviez pas cru trouver une jeune et jolie feuuiic, vous ne fussiez pas venu; et si vous aviez supposé que ce costume cachai une femme de mon âge, vous n'auriez même pas pris le bras que je vous ofl'rais. — Oh! madame. — 11 fallait donc que je vous attirasse, et comme j'ai votre parole écrite que vous ferez tout pour ni'accorder ce que je vous demanderai, je veux que vous connaissiez l'histoire de mes malheurs. — Pardon, madame, iuterrompis-je, mais je crois que, sinon la bonne volonté, du moins le temps me manquera; si vous permettiez, je prendrais congé île vous et je reviendrais un autre jour.
Tu comprends, mon cher, que j'étais loin de m'en- Ihousiasmer à l'idée que j'allais écouter la narration des infortunes de la \ieille Amanda, qui me paraissait tout bonnement folle. Puis comme j'étais sur d'être au moins trois mois aux arrêts pour cette belle équitiée qui. comme lu le vois, avait un si beau résultat, je me disais qne pendant ce temps mon inconnue mourrait probablement de vioillessc.
Malhenreuscmcnl j'étais tombé en de bonnes mains; elle ne me lâcha pas, cl il fallut entendre, ni plus ni moins que si j'avais été à la chambre et que mon oncle eût parlé.
Je me résignai*: si la volonlé rend fort, la résignation rend sublime.
Certes, si sévère que fût le proviseur, s'il avait su ce i.A VIF. V \i>r,r A\y. 'i
que je subissais, il ircùt pas exigé d'aulre punilioii, j'en suis bien sûr.
Confldeiires.
Avant de te faire le récit des infortunes d'Amanda, je veux, mon ami, que tu sois liien pénétré des miennes, el que tu eom[irennes la position dun boninie qui s'est cru en lionne fortune, qui de|)uis huit Iieures vil dVspérance et d'illusion, el qui finit par être pris dans un pareil traquenard.
— Jlonsieur, me dit la réalité de mon rêve, figurezvous que je suis née en 1780.
Nous étions en 18iO, cl elle cachait au moins dix ans.
Je te laisse îi penser combien cet aveu me loucha.
— Mon Dii'u, madame, lui dis-jc avec une assez j-Tandc envie de rire, qu'il me fallut le souvenir de ma position pour calmer, j'ai déjà eu l'honneur de vous dire que je suis attendu; vous serait-il indifférent de commencer votre histoire, dans ce siècle-ci, à moins que vos malheiu's ne vous aient prise au berceau. — Monsieur, me répondit-elle d'un air |iiqué, il est probable que si la femme était jeune et jolie, vous ne lui feriez pas une semblable observation. — Je vous ferai seulement remarquer, madan'ic, que si la femme ét;iil jeune el (pi'elle me racontât son histoire, il est probable que celle histoire ne commencerait pas en 1780, el ne promellrail pas de durer ce que probablemenl durera la vôtre, je n'aurais donc pas besoin de lui faire l'observation que je me suis permise.
Je v(»yais venir le moment où elle allait me faire une véritable scène, c'eût été plus original qu'amusant, el je préférai m'en abstenir.
Je croirai les bras el j'écoulai.
— Eh bien, monsieur, reprit mon adversaire, comme lu le compreiiiis, nous cessions cl cire amis, je passerai ma jeunesse, quoiqu'il m'eût été bien dou\ de vous communiquer mes rêves de jeune fille, et je commencerai le récit de ma douloureuse existence ù partir seulement de mon mariage. Je me mariai en 98. — Si jeune! ni'écriaije, en voyant que je ne gagnais que dix-huit ans à ce sursis. — Oui, monsieur, du reslej'élais assez jolie, fit-elle d'un Ion sec, je vous prie de le croire, pour nie marier à cel àge-là. — Je n'en doute pas, madame. — Je vous fais seulement cette observation, monsieur, parce que depuis que je veux bien vous faire eoimaitre les secrets de ma vie, vous paraissez prendre à tâche de m'interrompre, c'est sans doute pour me faire parler plus longtemps. — Ohî madame, pouvez-vous croire à une pareille idée de ma part, on voit bien que vous ne me connaissez pas. — Enfin, monsieur, vous êtes venu, et je ne vous ai pas forcé de venir. — Au contraire. — Alors veuillez m'écouter.
Comme il n'y a\ait pas moyen de faire autre chose, je consentis.
— Je me mariai donc en 98, ;\ un jeune homme do dix-neuf ans; c'était un mariage d'amour, nous nous aimions malgré nos parents. — Comme Roméo et Juliette. — Vous dites, monsieur? — Je dis : comme Roméo et Juliette. — Je ne comprends pas, fit Amanda d'un ton piqué. — C'étaient aussi deux jeunes gens qui s'aimaient, malgré leurs familles.
Amanda fit un mouvement de mauvaise humeur et reprit avec un soupir.
— Celait un mariage d'amour, nous nous aimions à la folie, nous étions si jeunes tous deux! ÎNous n'avions pas une grande fortune : moi je n'avais rien; Anatole, c'est le nom de mon mari, ne ])ouvail rien obtenir de ses parents, de sorte... — De sorte que, non-seulement vous n'aviez pas une grande fortune, mais encore vous étiez dans la plus profonde misère. — Oui, monsieur, vous avez deviné. — Ce n'était pas difïïcilc. Continuez. madame, continuez.
J'espérais par ces fréqiiontcs interruptions irriter Anianda, et nie faire niellre à la porte, mais je vis que ce moyen ne me réussissait pas et je résolus de ne plus l'employer que pour me distraire.
— Mous nous aimions tant, me dit-elle, que nous oubliions dans les bras l'un de l'autre le côté matériel de la vie. Il y a même iin monsieur qui faisait des vers bien jolis h cette époque-là et qui m'en fit (juaire que je me rappelle encore, \oulez-vousque je vous les dise? — Inutile, madame, daulant plus que la connaissance de ce grand poêle de 1798, quoiiiue ce fût un présage de jirandes infortunes, ne me ;;arait qu'un des petits malheurs de votre existence. — Il y avait, contiima Amanda, un an h peu près que nous savourions, Anatole cl moi, les douceurs de l'hymen : je me sers de l'expression de ce poëte qui est devenu académicien et qui s'appelle... — J.e nom n'ajoulo rien à l'expression qui est cliarmante, fis-je on m'inclinant. — Quand un malin Anatole sorlil pour aller acheter du tabac; lorsqu'il revint j'étais bienchaiit;ée. — Lorsqu'il revint d'achett'i' du tabac? — Oui. — Il revint donc bien lard? — Seiz.e ans après. — Seize ans après! ni'écriai-je. — Oui, monsieur. — Comment, c'est à vous, madame, qu'est arrivée celle aventure, dis-je à Amandfi, ne pouvant contenir le rire qui me débordait. — Oui, monsieur, fit-elle avec un soupir. — C'est très-curieux! — Vous connaissiez celte histoire? — Parfaitement. — Eh bien, monsieur, je vous le répète, c'est a moi que cette aventure est arrivée. — Ceux qui me l'ont racontée, dis-je alors, n'ont jamais pu m'en dire la fin, je redouble d'allenlion. On'avait fait voire mari pendant ce temps? — Il avait sui\i I{oiia|»arle, dont il élail fanalique; il avait été à Austcriitz où il avait reçu la croix, en Hussie où il avait m les pieds gelés, à Waterloo où il avait laissé un bras, c'est dans cet état qu'il me revint, mon- .«ijeur. — Il était encon; plus changé que vous, alors. — Je ne le reconnus jias. lorsqu'il se présenta chez moi; j'élais avec le poi'le dont je vous ai parlé tout à l'heure.
je nie levai el je m"apprètais à faire une révérence pour un étranger, lorsque ce monsieur me dil : « — On dirait voire époux, dière Amanda. i>
Il élail méconnaissable, monsieur; au lieu de celle jolie figure imberbe qui le faisait ressembler à Plnebus, c'est ainsi que s'exprimait le poêle, je revoyais une sorte de dieu Mars, c'est toujours l'expression de monsieur...
Elle allait me dire le nom de son poêle, lorsque je l'interrompis; j'avais un parenl éloigné, el dont je m'éloignais, qui était académicien, et je tremblais qu'elle ne me nommât ce parent.
— Mo» époux, continua-t-elle, était manchot; sa ligure, rougic par les fatigues el le vin, élail traversée d'un coup de sabre; de grandes mousladies en forme de crochets lui descendaient aux deux cùlés de la bouche, el il ii'installa chez moi en jurant ù faire trend)ler les vitres.
J'étais confondue : cependant toute au bonheur de le revoir, je me jelai dans ses bras.
— Dans son bras, voulez-vous dire. — Oui, monsieur, reprit Amanda en souriant de celte mauvaise facétie; il me repoussa : je l'appelai mon Anatole chéri, il ne me répondit pas; je lui lis des reproches, alors il me battit, et depuis ce jour-là, il n'a pas cessé... — De vous battre?
— Oui, monsieur. — Il vit donc encore? — Oui, monsieur. — Il est à Paris? — Oui, monsieur. — Et il demeure ici? — Oui, monsieur.
Ace dernier: oui, monsieur, je me levai et m'apprêtai à sortir.
— Où allez-vous? s'écria Amanda, en me barrant la porte. — Je m'en vaisî — Pourquoi? — Anatole me fait peur. — Et vous m'abandonnez? — Parfaile/nenl. — C'est affreux! — Votre mari va rentrer. — Eli bien! — S'il me trouve ici... — Après? — Il croira... — Que croira-t-il? fit-elle en écarlajilJes mains comme la Vierge immaculée des médailles d'argent. — (^e qui n'est pas. — Il sait que vous êles ici. — Il le sait! — Oui. — Qui le lui a dil?
— Moi. — El pourquoi lu lui avex-vous dil? — Pour l'a-
piliscr el le faire sortir. — Je ne comprends plus. — Kasseyez-vous, jenno homme, el vous comprendrez. Je me rassis, Amanda en fil autant.
Auatole.
— A compter du moment de son retour, reprit-elle, la maison conjugale tlcvinl un enfer. Quand il apprit que l'empereur était à Sainte-Hélène, il entra dans une telle fureur que ne se conlentanl plus de me battre, il liatlil le poêle qui cessa de venir nous voir, ce qui nou.s retira nos dernières ressources; car il était aussi charitable que grand. Lorsque l'empereur mourut, cela causa ù Anatole une telle impression qu'il lit un esclandre dans le quartier, et que pendant trois mois il alla en prison.
En vain j'ai postulé pour le faire t-ntrer aux Invalides; on a des griefs contre lui, à cause de ses opinions trop exagérées.
Ajoutez à cela qu'il boit tout ce que je gagne et que tous les jours il rentre ivre mort quand il rentre; enfin, monsieur, termina Amanda en pleurant, sauvez-moi.
Je crus quelle voulait se faire enlever el je ne répondis pas.
— Vous ne me dites rien, fit-elle. — Que puis-je vous dire, madani!'?— Comment, vous voyez une pauvre femme qui souffre et se roule à vos pieds, el vous ne faites rien pour consoler cette pauvre femme. — J'ignorais, madame, que vous fussiez aussi malheureuse, el ce costume dans lequel jevousai vuecellcnuit. — C'est Anatole (|ui me le fait porter. — Anatole? — Oui, monsieur. — Quel intérêt at-il? — Il m'a dit : Il faut que tu obtiennes un cmi>loi qui nous f.isse vivre puis(|u'on m'en refuse un îi moi. Mets-loi en débardeur, c'est le goùl du jour, el va au bal, jusqu'à ce
que tu trouves un député, les députés peuvent tout; alors, avec nos dernières ressources j";ii aciieté un costume, une perruque et un masque, et depuis le coniinencemeul de l'hiver je cours les bais sans pouvoir rencontrer le député qu'il me faut. Enlin hier, monsieur, je vous ai vu; vous aviez lair distiui^ué; le costume de Turc que vous portiez a excité ma confiance; jai dit : Voilà un jeune homme naïf; j'ai pris votre bras.
Quelque chose me disait que vousscriezmon sauveur; vous m'avez dit votre nom, j'ai su que voire oncle était dépulé, et je suis rentrée dans ma chanihrelte, pleine d'espérance. J'ai réveillé Anatole, je lui ai donné vingt sous pour aller boire, et je lui ai dit la rencontre que j'avais faile et la visite que j'attendais.
Il va rentrer, monsieur, et si je n'ai pas une réponse à lui donner, il me tuera, sauvez-moi.
— Mais que faut-il faire?.... — En me faisant obtenir un bureau de tabac.
Comprends-tu celte conclusion, mon ami : aller au bal en Turc, croire à une bonne fortune, et le lendemain, lors qu'on espère trouver au lieu du rendez-vous, au moins une 1,'risetle, trouver une vieille femme ipii vous demande un bureau de tabac, et un vieux troupier qui se jette à vos genoux et complique ce tableau louchant.
Carj'oubliais de te dire qu'au moment où la vieille m'avait demandé son bureau de tabac, le vieil Anatole qui depuis quelques instants sans doute écoutait derrière la porte, s'était précipité dans la chand)re et s'était jeté à mes pieds, avec ces larmes d'attendrissement que donne l'ivresse, et ne cessant de me répéter :
— Jeune homme, vous qui étiez en Turc, et qui avez un oncle député, ne nous abandonnez pas.
Je te laisse à penser où j'aurais voulu être.
Je relevai Anatole qui semblait pleurer toute l'eau qu'il aurait pu mettre *dans son vin cl qui se tenait assez mal sur ses pieds gelés en Russie.
Je fis rasseoir Amandi, j'eus l'air d'essuyer une larme
avec mon mouchoir et je promis ù Anatole et à sa femme de m'ofcuper d'eux.
— Ce que tu te gardas bien de faire, dis-je à Emmanuel. — Non, ce que je fis. Au moment où j'allais m'en aller, .\natole me pril à part et me dit :31on.sieur, je n'ai pas encore mangé d'aujourd'hui, |)rtiez-nioi vingt francs; je lui donnai une pièce d'or, il la regarda longtemps et dit d'un air dédaigneux : C'est un Louis XVIII. — Xcn voulez-vous pas, lui dis-je, dans l'espérance que ses opinions me feraient rentrer dans ces vingt francs qui me représentaient les dictionnaires que j'avais vendus pour aller au bal. — J'aurais mieux aimé un napoléon, me dit-il en metlant le louis dans sa poche, mais je vais le changer (nul de suite pour n'avoir pas de remords.
Et il s'apprêta à sortir.
Am;inda s'approcha alors de lui en lui disant d'un ton piteux ;
— Si tu emportes loul, avec quoi ferai-je i!i dîner? — Avec les restes d'hier. — Hier nous n'avons pas diné. — Silence alors cl serre la robe, (it Anatole en levantla seule main qu'il avait sur Anianda; je l'arrêtai au milieu de son geste, il me dit : — Voyez-vous, petit, failes-liii avoir son bureau de labac et croyez Anatole, ne vous mariez jamais. Les femmes ça ruine les honmies.
Et d'un pas chancelant, après ni'avoir donné une énergique poigni'e de main, il deseendil tant bien que mal les cinq étages que j'avais eu tant de peine à monter.
Je restai seul avec .\manda.
La pauvre fenmie m'altristail, je m'approchai d'elle, je lui donnai le dernier louis qui me restait, et je lui dis : Je penserai à vous.
ConrIuMion.
Je rentrai au colh'ge, mon escapade était connue, je fus chassé. Mon père me gronda fort, mais la tcmpcto palor-
nclle s'apaisa comme toutes les tempêtes. Je racontai mon aventure ù mon onde, qui lit entrer Anatole aux Invalides et obtint un biirojiu de tabac pour sa veuve.
Je dis sa veuve, car à peine .\iiatoIe était-il entré au.\ Invalides d"où il sortait encore pour venir piller la caisse de sa femme, qu'un soir en rentrant ivre comme toujours, il se laissa choir si violemment dans un fossé qu'il ne s'en releva plus.
— Amen, tis-jc. — Voilà ma première histoire. — Et Amanda? — Amanda vil toujours au sein des délices et de son bureau de tabac.
Tu me connais assez pour comprendre qu'après un pareil début je jurai de m'abslenir éternellement du bal de l'Opéra.
— lîah!... Où crois-tu donc être aujourd'hui? — Aujourd'hui, c'est autre chose, j'y suis jiar ordre. — El l'ordre te vient? — Du domino (|ue tu as vu. — Du pays étranger? — Justement, et maintenant, adieu! — Tu l'en vas? — Oui. — Et ma seconde histoire? — Celle-là, je la garde. — Pourquoi? — Elle est trop longue. — Mauvaise raison. — Tu es trop bavard. — C'est tout ce qui t'arrête? — Oui. — Jécoule! alors.
IMon ami ne put s'empêcher di; rire de cette conclusion, et, m'emmenant hors du foyer, il me dit :
— Allons souper: de cette façon, tu prendras, en même temps, la nourriture du corps et celle de l'esprit. — Ton histoire est donc, instructive? — Très-instructive; c'est une esquisse de femme. — Dépêchons, alors. — Mais, lu me jures de te taire. — Plus que jamais.
Voici ce qu'il me conta :
Causeries.
Tu sais, m« dit Emmanuel, lorsque nous nous
fûmes installés devant le perdreau traditionnel des soupers de la Maison d'Or; tu sais que je ne mens jamais?
— .!e le sais. — L'iiistoire que lu veux que je le conte est donc en tous points vraie, quoique invraisemblable..
Du reste, comme j"ai eu l'honneur de le le dire, ce n'est qu'une esquisse et non un tableau, c'est un simple incident de ma vie, sans conmiencomeut ni tin, et qui n'aura qu'un mol poyr développement.
— Mon cher, dis-jo alors à Emmanuel, je ne voulais pas venir au bal de l'Opéra, je ne sais quoi m'y a poussé, la Providence, sans doule, puis(iue je l'y ai vu; je complais m'ennuyer comme on s'ennuie à ce bai : non-seulement je rencontre un ami que j'aime, mais un ami qui a deux histoires inédiles, et tu veux que je lâche cet ami avant d'en avoir exprimé ces deux histoires depuis le premier mot jusqu'au dernier; cela ne se peut, cher ami, cela ne se peut : résigne-loi donc et raconte. — Je commence.
— .le suis loul oreilles. — Un jour, fil Emmanuel, je cherchais des appartements... — Ah bien! dis-je à mon ami, voilà une histoire qui commence comme une que je connais. — Cher ami, si tu m'interromps comme j'interrompais Amanda, je laisse là le perdreau el l'hisloire, et je m'en vais. — Je ne dis plus rien. — Vn jour donc je cherchais des apparlements, el, chose bizarre, j'en trouvai un tel que je le désirais, rue Neuve-des-Maihurins, au quatrième, vue, d'un côté sur des jardins, de l'autre sur la rue.
A celte époque, j'étais fort triste. Je quittais un appartement où j'avais été trés-heureux, où je revoyais, chaque jour, la trace des choses passées cl qui nu devaient plus revenir; ce qui m'allrislait comme la vue d'un écrin où il n'y a plus de bijoux, ou d'une bourse où il n'y a plus d'argent.
J'étais amoureux, mon pauvre ami, et amoureux comme on l'est toujours, trop tard ou trop tôt. Tu sais combien le collège fausse le cœur, tu sais quelles maue vaises éludes on y fait et quelles sottes théories ou y
puise. Toul jeune liomnie qui sorl du collège est sceplique par genre, et pense qu'il n'y a d'élégant et de spirituel au monde que les gens qui ne croient ni à Dieu ni aux femmes. II s'est imbu de ces tristes leçons dans la lecture de Voltaire, si célèbre dans la Ilenriade et la Pucelle, un mauvais poënie et un infâme livre: j'étais donc comme tous; je voyais ce monde à travers les grilles du collège cl je le croyais beau, mais je le voyais aussi à travers les récils de mes camarades, et, alors, je le méprisais.
Tu connais ces camarades débauchés et vicieux,^ aux yeux cerclés do bleu, aux joues amaigries, à la mine débraillée.
Lorsqu'ils sortent le dimanclie, au lieu d'aller dans leur famille, s'ils en ont, ou d'aller, s'ils n'en ont pas, à la campagne voir les arbres et les fleurs, celte famille éternelle du cœur et de l'esprit, lu sais où ils vont, et, le lendemain, se faisant les apôlres du vire et de la corruption, ils jettent, dans l'âme de ceux à qui ils parlent, les théories infâmes donl je te parlais tout à l'heure.
Ils ne connaissent les femmes que dans certains quartiers et à partir d'une certaine heure, et, pour eux, toute la race se réduit à cette esjjèce; cenx (|ui croient toutes les femmes semblables à leur mère et à leur sœur ont peine à se convaincre qu'il y ail au monde des êtres comme ceux donl ils entendent parler. Us s'étonnent d'abord, puis, peu à peu, ils s'habituent à ce langage, et ils attendent le lundi avec impatience pour avoir le récit de quelque orgie et de quelque débauche, récit qui use leur cœur, énerve leurs sens et fatigue leur esprit.
Je suivais la loi commune. Le lundi malin je me mêlais au groupe de fidèles qui écoulaient leurs oracles et j'emportais ma large part de scepticisme et de dégoût.
Lorsque je sorjais, j'insultais les femmes dans la rue et je me regardais comme un grand débauché, quoiqu'une voix secrète me répétât sans cesse qu'il est mal d'insuller ceux qui sont faibles et que la femme, le vieillard cl l'enfant doivent être sacrés pour le fort.
Une fois sorti du collège, je crus que ces magnifi(|ues théories allaient faire de moi quelque Hassoinpierre, quelque Lauzuii, ([uelipie Richelieu du di\-iieuvième siècle. Je regrettais celle époijuc où Marie de IMédicis était la Miailresse du premier, madame de Moiitespan du second, et mademoiselle de Valois du troisième, et, enfin, j'étais fort étonné que, même les vertus les moins farouches me repoussassent rudement lorsque je me présentais avec des façons de caserne ou de collège, ce (|ui est à pou près la même chose.
Cependant, jYnis, j'allaisdire quelques bonnes fortunes, quoi(|ue ce ne soit guère le nom t|n"on puisse donner à ces sortes d'amours faciles, qui s'écoulent toujours entre le dîner de la veille et le déjeuner du lendemain, et qui ne laissent pas plus de traces dans notre cœur que l'oiseau ne laisse de trace dans l'air.
Ces liaisons aclievèrcnl mon éducation et confirmèrent mes théories.
I^ourlant, je dois avouer que j'avais queI(|ncfois remarqué, sur le visage de ces jeunes femmes ([ui passent pour indifl'ércnles et plus souvent \)0\w vicieuses, qui, pour vendre convenablement leur amour, sont forcées de l'envelopper de gaieté et de sourires, j'avais cru remarquer, dis-je, paifois, certaines teintes mélancoli(iues qui nie semblaient le dernier rellet de lueurs passées et le dernier regret d'un bonheur disparu. A celte épo(iue, je n'apjirofondissais |)as ces sortes de contrastes, .le ne voyais, dans kl tristesse des fenmies, (|u'iin résultat des nerfs ou qu'un manque d'argent, et je m'en allais presque toujours, n'étant ni médecin ni banquier, et attendant, pour revenir, (|uc les nerfs se fussent calmés ou que la caisse fût remplie.
I)e|)uis, quoique je ne sois pas encore un grand humanitaire ni un grand philosophe, j'ai bien changé sur lu compte de ces pauvres tilles livrées jiar la misère, celle con>eillère puissante, h une vie de prostitution et de mépris. Certes, je ne me fais pas l'apologiste de la dùbauche
rt du vice; ccrios, il y n parmi les courlisiuies des natures basses el des coeurs avilis, dans lesquels jamais n'est descendu ni ne descendra un rayon d'amour ou d'espérance, et qui ressemblent à ces antres mystérieux et sombres, peuplés de reptiles el où jamais, depuis six mille ans, n'a pénétré un rayon de soleil; mais il y en a d'autres dont la gaieté n'est que de la fièvre, dont l'indiîTérence n'est qu'un mensonge, de pauvres créatures qui s'élourdissenl le plus qu'elles peuvent, et que l'on fait pleurer en leur parlant d'innocence, d"aniour ei de famille, li'ois choses qu'elles n'ont jamais connues et qu'elles ne doivent jamais connaître. Ainsi, moi, j'ai vu, lorsqu'il m'arrivail de parler de ma mère et de mes sœurs devant ces pauvres fdles, lors<|ue, par hasard, sans y penser, je nommais les êtres chastes el sacrés dont notre berceau s'entoure el dont notre cœur s'emplit, lorsque enfin jesoulcvais, aux regards de ces créatures abandonm'es, un coin du voile qui leur cache les bienfaits de la famille el du foyer, je les voyais jeter leurs yeux sur moi avec envie, rè\er, puis, sans dire un mot, laisser tomber leur lète dans leurs mains et fondre en larmes; el crois-moi, lanl que tu verras pleurer une femme, ne la méprise pas, car elle lient encore à Dieu par quelque chose, el si elle n'a pfts l'àme de la \ierge qui prie, elle a peul-èlrc le repentir de la Madeleine qui souffre.
Eh bien! le même soir, cependant, je revoyais ces femmes au bal, le front couvert de fleurs, le sourire à la bouche, étaler en riant leur insouciance et leur débauche forcée.
Pardonnc-tToi, mon cher ami, cette longue digression et revenons à mon aventure.
J'étais ce que les grands parents appcllcnl un mauvais sujet.
Au milieu, donc, de mes orgies, qui consislaicnl à soulier de temps en temps el à me cacher dans le fond d'une Hvanl-scène derrière quelque minois connu, ce qui, pour le bourgeois, constitue le ralTInement de la corruption.
une femme s'était passionnée pour moi. Cette fois, c'était une vraie bonnO' fortune.
Une femme aimée.
J'avais di.x-huil ans à peine et mes théories. J'avais, chez une vieille amie de notre famille, causé souvent avec cette femme qui, jeune et belle, gardée par son vieux mari, me semblait un de ces fruits d'or du jardin desllespéridcs desquels on ne pouvait approcher.
Cependant, je puis le dire sans fatuité puisque j'ai le résultat pour preuve, il me semblait parfois (|ue les yeux de la dame se fixaient complaisammcnt sur moi.
Du reste, jamais je n'avais vu, dans mes rêves de pein-. ture, d'amour ou (le poésie, de^ formes plus éclatantes. Jamais sur les toiles, qu'elles fussent signées de l'Albane, de Giorgionne ou de Titien, jamais dans les statues, qu'elles fussent de Phidias, de Canova on de Germain Pilon, jamais, enfin, dans les vers, (ju'ils fussent d'Homère, d'Ovide ou de (^liéiiier. je n'avais vu de déesse charmante aux yeux pins bleus, aux cheveux plus dorés, aux formes plus opulentes. La nature avait semé, sur cette adorable créature, tout son or et toutes ses perles; ses cheveux l'inondaient de la tète aux pieds, et la vierge la plus pudique se fût contentée de ce voile; on regrettait la petitesse de sa bouche qui ne laissait pas voir toutes ses dents, et lorsque, après ses bras blancs et arrondis, on ne pouvait plus rien voir d'elle qu(; ses pieds, on s'arrêtait devant ces deux merveilles comme le prince Charmant devant la pantoufle de Ccndrillon.
Tu vois que je l'en parle avec un grand enthousiasme, et cependant, à l'époque où je l'ai connue, cet enthousiasme n'existait pas. Au contraire, je me défiais de celtn
femme, j'avais entendu dire qu'elle n'était pas antique seulement par la pureté des formes, mais aussi par les passions et l'excentricité. On disait, pure calomnie, que ce corps de déesse recelait une âme de Messalinc et quelle était guidée par les sens comme une autre l'est par son cœur.
JYlais jeune, j'étais cette cire faible dont parle Horace, qui reçoit facilement rcmpreinto (pron lui donne.
Je me déliais donc de celle femme, et qui plus est, je la méprisais presque; or, j'ignore si tu le sais, mais on n'aime jamais une femme qu'on méprise.
Cependant, tel était le charme répandu dans tout son être, que ja me sentais attiré, malgré moi, vers celte femme, par une sorte d'allraclion physique qu'augmenlait encore cette vanité de vouloir compter, au nombre de mes maîtresses, une femme dont d'autres se vantaient el dont je pourrais me vanter aussi.
Tu vois qu'il y avait déjà, dans lo commencemenl de cet amour, une pensée honteuse, qui n'était que la conséquence de ma première éducation et de mes principes faussés.
Je n'avais donc, je le répèle, que la moitié du chemin à faire, ma belle .Messaline me paraissant résolue, malgré ses petits pieds, à faire l'autre moitié.
Je me mis en roule.
La pauvre femme, car, aujourd'hui, je la plains, ce qui te prouve que je l'aime peut-être encore, la pauvre femme, qui ne méritait qu'une parlie de sa ré|uilation, venait à moi ivec le raisonnement contraire à celui que j'avais en allant à elle.
Elle m'avait vu jeune, elle avait cru trouver en moi celte pureté de sentiments el celte innocence de cœurdans lesquelles les femmes, même les plus perdues, s'abreuvent, se désaltèrent et se baignent.
Elle avait eu (îe> amants, le fait élait incontestable, elle en avait eu même plu'^ieurs, le fait était incontesté; mais cela tenait sansdoulc àcetprelle n'avait paslrouvé,
tout'de suite, ce qu'elle clicrchait, cl pcul-cire cachaitelle encore dans le fond de son cœur et nrapporlailclle, à moi, la virginité de son amour et de ses impressions.
Toujours est-il que, soil quelle voulût oublier le passé, soil quelle 1 "oubliât effectivement, elle s'efforçait de donner à notre liaison des apparences virginales cl l'entourait de fleurs, de soleil et de poésie.
Elle prèlail au drame que nous allions jouer un décor charmant; et celait au milieu des bois et de la nalurc (juc nous nous parlions d"amour.
• J'étais jaloux du passé de cette femme; cependant je ne l'aimais pas.
Le monde au milieu duquel je vivais e! qui, avant que je la connusse, ne m'avait jamais parlé d'elle, peut-èlre parce qu'à cette époque je n'avais aucun intérêt à ce qu'on m'en parlai, le monde, dis-jc, par un hasard étrange et quoiciu'il ignorât notre liaison, ne cessait, au milieu des conversations les i)lus indifférentes, de me répéter ce nom, et il élait rare qu'il ne se joignit. pas au nom de quelque homme qui avait élé pour elle, autrefois, ce que j'étais; si bien que, quand il m'arrivait de me laisser entrainer à des commencements d'amour, le souvenir de ces hommes à qui elle avait dit, sans doute, les mêmes choses qu'elle me disait, se dressait enire elle et moi, et me rejetait dans mon scepticisme accoulumé.
r"élais convaincu que l'amour était chez cette femme, non pas une passion, mais une liabilutle, et, cependant, lorsque appu\ ce à mon bras, loin du monde qui me faisait méchanl, au sein de celte nature (]ui la faisait belle, elle levait sur moi ses beaux yeux bleus, j'oubliais un in.slanl que ces yeux avaieni dû se fixer sur d'autres, et, la voyant si chaste dans le présent, je ne pouvais la croire corrompue dans le passé.
Si tu l'avais vue, vêtue de blanc, courant au milieu des herbes et cueillant des fleurs doni elle m'apportait les bouquels parfumés, lu l'eusses mieux comprise que je ne
la comprenais; notre nature égoïste n'adnicl jumais (|iruiie femme ail pu aimer un autre homme que nous, et jwurtanl, ce sont souvent les fenniics ([ui ont été le plus aimées que nous aimons.
I.e cœur est un abîme plein de rayonnements et d'ombres, plein de fanges cl do llcii!.:.
Lorsque Dieu \oulut créer le premier homme et que pour le former il pétrit le limon, il mêla, en faisant le cœur, les diamants et la boue que la Icrre recelait. De là vient qu'en fouillant le cieur de lliomme et de I<1 femme, on y trouve ces contrastes étranges, devant lesquels le penseur effrayé s'arrête, jusqu'au jour où la mort venant, le diamant pur se déi^age de la boueel, remontant au pied de lalchimiste divin, change de nom et se nonime l'àme.
C'est si vrai que je trouvais dans les paroles de cette femme, dans ses h tires, les sentiments d'une jei:iie fille el les élonnements d'une fiancée. Sa parole était cîiasle, el ses lèvres vermeilles semblaient s'ouvrir comnic son àme, pour la ])remière fois, à des n;o(s d'amour et de plaisir.
Puis, toutes les pensées dans lesiiiielles mejciaienl ses lettres quotidiennes s'envolaient comme des oiseaux ell'arouchés, aux conseils de mes amis.
Oii! les amis! me dit lùnmanuel en s'inlerrompant luimême, race égoïste et terrible; quand on pense (ju'il y a six mille ans que l'on décore de ce nom cette famille d'entprunt et de hasard que presque tous les honmier. faibles se font, ces parasites du cœur qui, sous levain prclexte qu'ils vous aiment, conduisent, dérangent el brisent quelquefois votre vie.
Les amis! ces envieux de votre gloire, de votre fortune ou de votre femme, qui, en associant if ur nom au vôtre, ont toujours cette arrière-pensée qu'il leur en reviendra quelque chose et»que le monde leur supposera, dans la maison, la place qu'ils ambiîionncnt, cl que, comme Tartufe, quelquefois ils veulent prendre.
Les amis! ces êtres oisifs qui se font les gardiens de
l\ VIK K VI'Vr.T A^•■<. 3
voire honneur, les juges de voire conscience, qui vous marient, qui vous ruinent, qui vous font battre et tuer, sans voire conscnleniont, ot qui se drapent après dans celle plirase : j"ai fail tout co que je devais faire.
Aussi excepté Oreste et Pylade, ces pauvres vieux qu'il faut conserver pour la comparaison, on ne devrait jamais parler des amis et Ion devrait rayer ce mot de la langue.
Et d'ailleurs, l'amitié est-elle dans la nature et Dieu n'a-t-il pas, en nous donnant la famille, l'épouse et les enfants, prévu ce besoin de sympathie que lliomme a dans le fond de son cœur; à moins qu'elle ne soit déshéritée du regard du Seigneur, toute créature humaine est accon)pa- £;née, pendant sa vie, d'amis naturels (jui ne doivent pas la tromper et qui rendent inutiles tous les amis fortuits.
L'enfant a-t-il de meilleurs amis (|uesa mère, l'homme, de meilleur ami que la maîtresse qu'il aime, le vieillard de meilleur ami que ses enfants, et, si dans le courant de sa vie il est trompé par cette triple affection, pourquoi vouloirqu'ilse fie à celle d'étrangers qu'il aura trouvés sur sa route et qui n'ont pas, comme la mère, l'époux et l'enfant, reçu de Dieu la mission de l'aimer.
La raison qui fera que l'amitié existera élernellemenf, de nom du moins et par habitude, c'est qu'elle a l'air de proléger et (ju'en protégeant, elle domine.
Or, la plus grande vanilé de l'homme, c'est la domination.
Tu vois que j'abuse des digressions el que, mauvais géomètre, je prends toujours la ligne courbe pour aller d'un point à un autre; mais que veux-tu? je ne puis résister au besoin ipiand je tombe sur un paradoxe accepté si follement par les hommes, de crier contre ce paradoxe comme certains esclaves criaient,aulrefois,contre les triomphateurs.
Je sais que je ne détruirai pas plus une habitude reçue par toute une société, que les esclaves ne délruisaicnl le faux triomphateur soulenti piir tout un pouple: mais, au imiw^, je protesterai.
Tortarcs,
.l'avais donc des amis.
Or, ces amis anx(iuels, auparavant, je sacrifiais toutes mes habitudes, ne me trouvaient plus chez moi quand ils venaient, car presque toutes mes journées se'passaienl à courir la campagne avec ma nouvelle maîtresse qui fuyait t*aris comme on fuit un mauvais rêve.
Du reste, il faut reconnaître aux fenm)es,'dans quelques classes que vous les alliez prendre, et quehjue vie qu'elles mcMienf, une soif éternelle des choses niagniliques de Dieu. Il est bien peu de femmes, si perdues qu'elles soient, si insensibles qu'elles send)lenl à toute poésie et à toute afl'ect ion, qui ne se laîssenl persuader par le soleil, les (leurs et les champs.
L'immensité de la plaine et le mystère des bois les isolent et les relèvent à leurs propres yeux. Lorsqu'elles sont an milieu d'une campagne, tranquille, silencieuse, calme, les ond)res de leur passé traversent un horizon si lointain qu'à peine si elles les dislinguenlet que. quchpiefois, elles les oublient. Il est bien rare, alors, qu'elles n'appartiennent pas, corps et âme, à celui qui les accompagne, et que Ihomme qui soutient leur bras ne soit pas l'élu de leur cœur.
C'est alors qu'elles font ce rêve fantasque dont leur na lure a incessamment besoin, de se retirer avec Ihomme qu'elles aiment au-fond de celte nature éclatante et mystérieuse à la fois, dont la sérénité est un pardon et au milieu de laquelle elles mourraient au boni de quinze jours de retraite si l'homme était assez fou jjour accepter ce sacrifice.
Fnfin. mes amis, jmisqu'il faul les appeler de ce faux
nom; mes amis me torliiraicnt. C'étaient d'incessantes questions, de euntinuels reproches, de désolantes tyrannies; quel(iucs-iins avaient pénétré mon secret, ([u'avec la vanité inhérente à tout homme, je ne niais que faiblement, et, attaquant sans lionte le passé de cette femme, les meilleurs me blàmaicnl et les autres me plaignaient de mon choix.
Quelquefois, môme, il nVarrivait de me trouver avec un ancien amant de ma maîtres;:e, lequel, ne Tarant aucunement prise au sérieux, la non)mait devant moi de son seul nom de baptême, et marchait, sans respect, sur ce nom, conmie Lauzun sur la main de madame de Monaco.
Les gens qui parlent ainsi des femmes ne savenl, sans doute, ni le tort qu'ils se font, ni le mal qu'ils font aux autres.
Moi, qui voulais me mellrc ù la hauteur du siècle, conmic disent les moralistes, et qui, d'ailleurs, n'étais pas fâché d'avoir une raison pour ne pas croire, je faisais, les lendemains des jours où ces conversations avaient eu lieu, souffrir horriblement cette pauvre femme.
Situ savais, eependanl, comme tout concourait à me faire une \ie heureuse et comme j'eusse été heureux si j'avais été croyant! A (juoi bon douter? Est-il au monde une chose plus douce que la foi, cette sœur aîn(;e de l'amour? Est-il, qu'on soit trompé ou (|u'on ne le soit pas, bonheur plus grand que celui d'abandonner sa vie à la volonté de la femme que l'on aime cl qui, avec sa main blanche et sa voix douce, vous conduit ei vous conseille? est-il une volupté jilus réelle ([iie celle qui consiste à se faire dans le cciir de sa maîtresse, un abri mystérieux et parfumé où l'on cache son projire cœur et où, vivant de la vie d'une autre, on n'a plus l'ennui de vivre, et où l'on vil une double vie? Non : eh bien! voilà ce que j'avais et ce qu'à présent je n'ai et je n'aurai plus.
.le me rappelle, connue si c'était hier, nos journées de celte époque, que le regret me retrace plus charmantes encore.
C/t'tail r{5té, j'avais, dans un lies seuls quartiers de Paris où il reste encore des jardins, un appartement que m'avait choisi ma mère et que son amour avait abrité comme un berceau et parfumé comme une chapelle. A midi, je nie mettais à ma fenêtre et je voyais, quelques instants après, paraître la robe blanche que j'attendais. A peine m'avait-elle aperçu qu'elle hâtait le |)as, et que, craignant qu'on ne devinât, à la direction de son regard, i\ qui elle pensait et chez qui elle venait, elle détournait la tète et prenait un air indilîercnl que trahissait, à la dérobée, quelque coup d'œil confidentiel.
Puis, je l'entendais monter mes trois étages, j'allais audevant d'elle, et nous restions ainsi deux ou trois heures ensemble; ou nous nous éclKi!)i)ions comme doux écoliers et, je te le répète, nous allions courir dans la campagne.
Les jours où elle ne pouvait venir, elle m'écrivait.
Tu vois que je devais être heureux, mais notre nature humaine est si basse et si ambitieuse à la fois, qu'elle doute de tout et ne se contente de rien.
Lorsque cotte femme me tendait la main el s'asseyait auprès de moi, au lieu de l'aimer pour ce qu'elle faisait, au lieu de baiser ses petits pieds qui, pour moi, quittaient leurs pantoulles de velours el leurs coussins soyeux, au lieu de remercier ce cœur que l'émotion faisait battre, au lieu, enfin, de m'agenouiiler devant celte créature belle et douce, qui consentait à me faire connaître, à moi, qu'elle eût pu ne pas voir, à moi, être nul ou méchant, les trésors de son âme et les révélations de son amour, sais-tu ce que je faisais?
Eh bien! comme ces enfants sans cccur, qui prennent des oiseaux pour leur arracher des plumes au lieu de les écouter chanter, je torturais cette pauvre créature. Je lui arrachais, une à une, les illusions qu'elle se faisait sur moi, et, arrivée le sourire à la bouche, elle s'en retournait les larmes aux yeux et la rougeur au front.
Je lui reprochais lâchement son passé; je lui demandais compte d'une vie qui ne m'appartenait pas et je ré-
pondais par des mois de mépris à ses caresses et à ses baisers; le souvenir des propos que j'avais entendu tenir la veille, la pensée que cette fen'in)e, que nul ne prenait au sérieux, se jouait peut-être de moi, m'exaspérait, cl je devenais plus que cruel, je le répèle, je devenais lâche. Elle se résignait à mes reproches, rejetait sa tète dans ses mains et pleurait. Quelquefois, la vue de ses larmes m'éclairail un peu, je tombais à ses pieds, je lui demandais pardon, et la pauvre enfant, sans dire une parole, me tendait ses joues mouillées de larmes, cl me pardonnait toujours.
Rupture.
Il y avait à peu près trois mois que les choses étaient dans cet état, que le matin elle nrenvoyait des fleurs ou une lettre, et que, dans le jour, elle venait causer ou travailler nu'me, auprès de moi ; lorsqu'un dimanche, je m'en souviendrai toujours, j'allai diner à la campagne, chez un (uni; et au dessert, la conversation tomba, soil par hasard, soil volontairement, sur cette pauvre femme.
Les jeunes gens qui assistaient h ce dîner savaient ou ne savaient pas ma liaison avec elle, je l'ignore; tout ce que je puis te dire, c'est que, pendant que, sans doute, elle pensait à moi, et que, toute au souvenir de la veille, elli! attendait le lendemain, on s'occupait beaucoup d'elle à Saint-ÎMandi', où je dinais, et, celte fois, ce ne l'ut pas seulement du passé qu'on parla, mais du itrésent.
Si scepli(|ue que je fusse, un batlemenl de cœur mo prit à l'idée (|ue j'allais ajjprendrc une trahison à laquelle je m'attendais p;ir théorie, maiscjui, par une impression soudaine, me send)la un malheur.
En effet, un de ces Lonmjes qui étaient 15, allirnia sur
l'honnéurquc, depuis liuil jours, celte femme élail la niaiiiTssc d'un de ses amis.
Je pâlis.
Un instant, rapide comme la penséO; je voulus soufllcter cet homme d'un dOmenli.
Puis, cet orgueil, qui (il chasser Lucifer du paradis, b'empara de moi, et la crainte du ridicule, si ridicule en olle-mcnie, me rejeta viol(>mniont dans le silence.
J'écoutai le commencement et les détails de ia liaison.
Rien n'y manquait, j'étais trompé.
Je ne réfléchis pas, la colère aveugle toute raison, que ce récit qu'on me faisait était impossible, et qu'aux heures où ma maîtresse passait pour avoir des rendez-vous avec un antre, elle était toujours avec moi.
Cependant, je dissimulai assez bien ce que j'éprouvais, et nul, je le crois, n'eût pu dire en voyant mon visage, ce que j'avais au fond du cœur.
Quel magnifique triomphe je remportais là!
Je rentrai chez moi.
J'écrivis à celte fenmie une lettre honteuse. Je la chas sais comme une courtisane.
Cependant, je dormis ])eu la nuit.
Le lendemain, soit habitude, soit pressenliinent, j'attendais midi avec impalicnce.
Je ne me mis pas à la fenêtre, ou jjlutôt, je ne m"y mis pas visiblement. Je fermai mes persicnnes à travers les barreaux desquelles mon regard plongeait dans la rue.
Je la vis venir, non pas vêtue de blanc ni de rose, mais vêtue de noir.
Elle regardait mes fenêtres à la dérobée.
Puis elle enira dans la maison.
L'orcillecollée à la porte, je l'entendis monter l'escalier.
J'avais envie de la faire souffrir encore en ne lui ouvrant pas.
Mes pensées se heurtaient violemment et sans suite dans mon esprit. Mais, me disais-je, si une femme qu'on n'aime pas vous bouleverse ainsi, dans quel élal vous met donc une femme qu'on ainn'?
— iO —
J'ouvris.
Elle élni( pâle comme une morlc; elle passa devant moi sans me dire un mot, avec un regard triste, mais fier ù !ii lois.
J'iiilai à elle.
Elle parnissait en proie ïi une violente agitation. On sentait que la volonlé seule Pavait soutenue jusque chez moi, mais qu'elle était au bout ile ses forces.
Elle tomba, plutôt qu'elle ne s'assit, sur une chaise.
Elle arracha les brides de son chapeau, et, fondant en larmes, elle couvrit son visage de ses mains.
.]c fus attendri.
Jlnis, un spectre inconnu se dressa entre cette femme et moi; le saiig me monta à la tète et je lui dis :
— Puis-je savoir, madame, à quoi je dois l'honneur de voire visite? — A la lettre infâme que vous m'avez écrite hier, monsieur, et que je vous rapporte, car vous devez vous en repentir comme d'une lâcheté. — Je ne me repens jamais de ce (juc je fais, madame, ne faisant jamais rien sans réflexion. — Ainsi, vous croyez, reprit-elle en séchant ses larmes tout à coup, vous croyez à ce que vous m'avez écrit? — Oui, madame. — Et, si je vous jurais qi.'c c'est faux? — Je croirais encore. — Et si je vous prouvais que cet liomme, dont vous m'accusez d'être la maîtresse, ne me connaît même pas? — Je croirais toujours. — Alors, Enimanuel, repril-clle avec de nouvelles larmes, il eût été plus loyal de me dire que vous ne m'aimez |)as et que, ne m'aimant pas, vous ne voulez plus me voir; je me serais peut-être résignée en pensant que je m'éloignais de vous avec votre estime; mais, me chasser avec votre méj)ris, mais, m'accuser d'une trahison et m'écrire ce que vous m'avez écrit, faire souiïrir, enfin, une femme qui vous aime, c'est horrible, Emmanuel, et im jour, je l'espère, vous vous en repentirez.
Tu ne i)eux le figurer la volupté que j'éprouvais h voir la douleur de cette femme.
— Ne parlons pas de repentir, madame, lui dis-je,
car qui sait si l'on doit se repentir de n'avoir pas aimé assez ou d'avoir aimé trop. — C'est encore une insulte, n'est-ce pas? je vous la pardonne, Emmanuel, comme je vous ai toujours pardonné ; car peu de jours se sont passés, depuis que je vous connais, sans que vous me jetiez mon passé comme un affront au visaije, et comme un remords au cœur.
Vous êtes encore jeune, Emmanuel, et vous ne connaissez ni le bonheur de l'amour ni la volupté du pardon; plus tard, vous aimerez une aulre femme qui aura peutêtre un passé plus triste que le mien, c'est alors seulement que vous comprendrez le mal que vous me faites, et que vous me tendrez la main en me disant : vous aviez raison.
Ces paroles étaient dites avec une telle conviction que je sentais, malgré moi, la supériorité de cette femme, el que je comprenais quel ignoble rôle j'avais pris.
Si je n'avais écouté que mon cœur, je me fusse jeté dans ses bras en lui demandant i)ardon; mais l'orgueil parla plus haut et je n'écoulai (jue lui. .le cherchai à me convaincre qu'elle me trompait et je m'endurcis dans mon impassible méchanceté.
File me regardait... et, à travers ses larmes, je devinai l'émotion d(! son cœur.
Je profilai lâchement de cet avantage et je lui dis :
— Je vous remercie de votre morale, madame, mais je la crois aussi fausse que voire aujour, et vous me permettrez de ne pas plus proliler de l'une que de l'autre. — Vous vous faites violence pour me dire de pareilles choses, Emmanuel, ou ([uelqu'un, que je ne connais pas, vous irrite contre moi; rcveiîez à vous, mon ami, il est impossible que ce soit votre cœur qui vous dicte de pareilles infamies.
Vous êtes bon, je vous ai vu souvent pleurer au récit d Une souffrance et il faut que quelque chose vous aveupie pourquevous nevoyiez pas ce que je souffre; voyons, Emmanuel, dit-elle en me prenant les mains, voyons,
avouez-moi que c'est une épreuve que vous avez \oulu faire, dites-moi que vous vouliez cire certain de mon amour, et que vous ne m'avez écrit cette lettre que pour juger de mon cœur en voyant ce que je forais. — Xon, madame, vous vous trompez, lui dis-je; si cruelle que soit cette lettre, elle n'est que l'expression simple de ma pensée, et si elle vous fait soufl'rir aujourd'hui, moi j'ai souffert hier. — Mais, ami, vous saviez pourtant bien que je ne vous trompe pas. — Qui me le prouve.' — Tout! Voyons, raisonnez un peu; asseyez-vous auprès de moi : dites, quel inlérèl ai-je à vous tromper? poun|uoi vous tromperais-je? ètes-vous mon mari, nion frère, mon fils? les liens qui nous unissent ne sont-ils pas de ceux que la volonté dénoue et que l'indiflërence hrise?
Si je ne vous aimais pas, qui me forcerait à venir chaque jour ici supporter vos colères sans raison et vos mépris sans cause!
Eh bien, si je viens, c'est que je vous aime, si je viens, c'est que dans ces mépris mêmes je trouve un charme, et que je vous aime mieux avec vos colères qu'un autre avec son amour, c'est que, vous voyant jeune, je vous crois bon, c'est ([ue je veux, pardonnez-moi cette vanité, que vous nie deviez le bonheur de votre vie, et que, lorsque vous ne m'aimerez plus assez pour être mon amant, vous m'aimiez encore assez pour rester mon ami. Je sais bien à quoi je m'expose en étant la maîtresse d'un homme de votre âge, aux indiscrétions, aux dédains, aux infidélités, me dit-elle avec un sourire d'amour et de pardon.
Eh bien, si je brave tout cela, si j'humilie ii vos pieds ma réputation, mon orgueil et mon cœur, il faut pourtant Lien qu'il y ait une raison, et comme je ne suis pas une courtisane, cette raison ne peut être dans l'intérêt et n'est que dans l'amour.
Voyons, ajouta-l-ellc, dites-moi un mol, tendez-moi la main.
Si je ne vous aimais pas, Emmanuel, serais-je ici après la lettre que vous m'avez écrite?
N'avais-jo pas mille prétextes pour ne pas revenir?...
Il n'y avail rien à réi)on(lre.
Quelque cliose me disait qu'elle avait raison, et, cependant, j'entendais, dans le fond de ma vanité stupide, une voix qui me criait : elle te trompe et rira de toi. Tu n'es pas le premier homme (|u'('lle aime, vois si elle se souvient des autres; femme qui jure, liouelie qui ment.
— (Cependant, lui dis-je, vous connaissez ce! homme dont on vous dit la maîtresse? — Oui. — Il vient chez vous?
— Oui. — Souvent? — Tous les soirs. — El pourquoi?
— C'est un ami de mon frère, et tous les soirs, mon frère dîne chez moi. — El cet homme ne vous est rien? — Rien, qu'un ami, mais un ami dévoué. — Il n'y a de dévouement, chez les honunes, que ((uand il y a amour. Cet homme est votre amantî — Vous allez recommencer : mon Dieu! par quoi faut-il donc jurer pour vous faire croire? — Xc jurez pas; faites. — Que faut-il faire? — Ne plus voir cet homme. — C'est impossible. — Vous voyez, dis-je, en revenant ù mes doutes. — Uélléchissez; c'est un ami de mon frère, un camarade de collège à lui, j'étais encore en pension quand je l'ai connu; mon père l'aime. Quel prétexte aurais-je de ne plus le recevoir et, d'ailleurs, pouniuoi ne le recevrais-je plus? — Cet homme vous compromet. — Qui le dit? — Tout le monde? — Qui le croit? — 3Ioi, madame, et cela sullit. — Vous êtes un enfant. — C'esl possible, mais vous choisirez entre l'honmie et l'enfant, entre l'amant cl l'ami. — Que voulez-vous dire? — Je veux dire que je ne permettrai jamais un soupçon, fùt-il injnsle, sur ma maîtresse : je dis que ce soupçon, que je ne puis souflleter sans vous conq)ron)etlre, devient une réalité si vous ne m'aidez à le détruire; je dis que, si honorable qu'elle soit, je n'accepte la rivalité de personne; je dis, enfin, qu'il faut, ou que vous cesh>iez de revoir cet homme, ou que-vous cessiez de venir chez moi.
A peine avais-jo. prononcé ces mots que, toute pâle, elle se leva; je mo repentis, mais trop lard, de ce que je venais de dire; et je fis un mouvement pour me rapprocher d'elle.
Elle étendit la main pour nfarrêlcr.
— C'est mal. EmmanuoI, me dit-elle; le mot avec lequel on cliasse une femme qui vous aime, est un mol dont le cœur se repent toujours. Adieu!
Je baissai la tète.
Il y avait, dans la voix de la pauvre femme, tant de larmes et de vérité que je commençai à comprendre, et, ce que je venais de faire était si afl'rcux que je n'osai même pas en demander pardon.
Je la vis qui, en ouvrant la porte, jetait un dernier regard sur moi pour que je la rappelasse.
Je ne bougeai pas.
Elle crut, sans doute, que c'était de l'indifférence, c'était de la crainte; et, je le répèle, la faute me paraissait si énorme qu'il me semljlait imjiossible de la raclieter.
Lorsque la porte se fut refermée, je voulus me convaincre que je venais d'assurer mon bonheur, et je m'écriai :
— Enfin, je suis libre.
Cependant, je me rapprochai de la fenêtre et je vis celle ombre noire qui, au tournant de la rue, envoyait un dernier regard à ma niaison.
li'cau ne remonte pas ù sn source.
Je m'habillai et je sortis.
Je rentrai de bonne heure, demandant s'il y avait une lettre pour moi.
Il n y en avait pas.
J'en fus étonné. Quelle étrange chose que l'hommcl
Le lendemain, même silence.
Alors j'écrivis, moi, une lettre ou jilutôt dix lettres, car je ne savais que dire. Les unes étaient pleines d'excuses,
Ics autres pleines de rtjiroches; je nVn envoyai aucune.
Le surleiuleniain, et ceperuianl je n'aimais pas celle femme, je me donnai un prélexle pour passer sous ses fenêtres.
J'avais un ami, pas même un ami, une connaissance que je n'avais pas vue depuis un an, et que je n'avais aucune raison d'aller voir, mais qui demeurait dans le mèm quartier ([u'elle.
J'y allai.
Les fenêtres devant lesquelles je voulais passer étaient fermées.
Je ne trouvai pas mon ami, ou plutôt mon prétexte.
J'en fus enclianlc.
Je revins par la même roule, bien entendu.
Rien de nouveau.
Deux jours se passèrent ainsi.
Le troisième jour, je reais un petit paciuct en rentrant.
Il y avait une bourse dedans, et une lettre.
Voici ce que la lettre contenait :
« Quand on ne doit plus se revoir, il faut au moins s'acquitter; recevez, Emmanuel, celle bourse que j'avais commencée chez vous et pour vous, et que j'ai terminée pendant ces deux dernières soirées; ce n'est pas un cadeau, c'est une dclte.
» Gardez-la en souvenir d'une amie que vous auriez pu faire bien heureuse cl que vous avez préféré faire triste, mais qui vous pardonne les heures douloureuses qu'elle aura en faveur des heures joyeuses qu'elle vous doit. »
Je répondis par une lettre froide, pres([ue impertinente.
En sortant, je rencontrai l'individu qui avait certifié, devant moi, la liaison de ma maîlressc avec un autre homme.
Je l'abordai d'un air indifférent et le questionnai de nouveau.
Il me raconta les mêmes choses et ajouta encore.
voyant mon doute, que si je voulais aller le soir même à l'Opéra, je verrais celte femme avec son mari et son amant.
— Ils ne se quittent pas, disait-il.
Alors, je montai chez une de ces femmes dont je te parlais tout à llieure et qui ont toujours leur soirée à la disposition de leurs amis.
Je lui demandai si elle voulait venir, le soir, à l'Opéra.
Elle accepta, avec empressement, comme bien tu penses.
Je savais où était la loge d'Henriette, je kmai la loge vis-à-vis.
A huit heures nous arrivâmes.
A huit heures et demie Henriette, son mari et l'ami arrivèrent.
Je t'avouerai que j'eus un battement de cœur affreux en voyant se réaliser la prédiction du malin.
Pour moi, c'était presque une cerlilnde.
Elle était belle comme un aniie, mais elle paraissait triste au milieu de ses Heurs el de sa beauté.
Tout à coup ses yeux se tournèrent de mon côté.
En me \oyant avec une femme, elle pàlil.
Je triomphais.
Sans (loule, elle prétexta une indisposition subile, car, avant la lin du troisième acte, elle se leva, sortit; el la loge resta vide.
A compter de ce jour, je n'entendis plus parler d'elle pendant environ trois semaines. Tous les jours je demandais s'il y avait des lettres : pas un mol.
Cet oubli danslequelelle me laissait, celte indifférence, ce mépris peut-être, qu'elle affeclait pour moi, me lorluraient affreusement, el celte femme, que je n'avais pas' aimée aulrefoir:, maintenant que je. la soupronnais de ne plus ni'aimer et d'en ainifr un autre, expli(iue cerhauKcment comme tu voudras, je l'aimais, mais je l'aimais fi pleurer comme un enfant, à \eillcr comme un condamne.
Je la cherchai partout, mais, soit qu'elle m'évitai, soit qu'elle eût quitte Paris, je ne la trouvai plus nulle part.
Ce (|ue je souflVais, je ne puis te le dire.
Enfin, un malin, je n'y tins plus, je lui écrivis.
Mais, je nosais lui dire de venir chez moi, je n'osais me présenter chez elle.
Je lui donnai donc un rendez-vous, aux Tuileries.
— Venez, deniain, à neuf heures, sur Ja terrasse du Bord-dc-l'Eau, lui écrivais-je, venezcomme s'il s'agissait de la vie d'un homme.
A huit heures et demie, le lendemain, j'étais sur la terrasse.
A neuf heures, elle arriva; elle était fort pâle, un pou maigrie.
Elle vint à moi en me tendant la main.
— Vous m'avez fait grand'penr, me dit-elle. — Pourquoi? lui dis-je. — Votre lettre était si pressante que je tremblais que vous ne fussiez menacé d'un grand malheur.
Et tout en me parlant ainsi, elle marchait dans la direction de deux chaises isolées.
— Si pressante que fût ma lettre, repris-je, elle ne pouvait t'ependant vous dire tout ce que je soufl're. — Vous soulTrez? — Oui. — Et qui vous fait souffrir ainsi?
— Ecoutez, Henriette, depuis que je ne vous ai vue, avez-vous cfuelquefois pensé à moi? — Tous les jours. — El vous me méprisiez? — Je vous plaignais. — Croyezvous, Henriette, que quelque faute qu'on ait commise on puisse s'en repentir et se la faire pardonner? — Je le crois. — Même quand ou a insulté une femme? — Vous le voyez bien, puisque me voilà. — Eh bien, Henriette, il fai'l que vous oubliiez et que vous pardonniez, surtout les trois semaines qui viennent de s'ccoiiler; il faut que vous me rendiez uif peu de cet amour que vous me donniez tout entier autrefois, ou je vous jure que je ne suis ce que je vais de- enir.
l'n sourire triste passa sur les lèvres d'Henriette, sourire plein de regrets, mais sans triomphe, malgré la victoire qu'elle venait de remporter.
- iS -
— C'est impossible, me dil-elie. — Impossible, mVcriaije, ne m'avez-vous pas dit que tout se pardonnait! — Wais, j'aurais dû ajouter que rien ne s'oublie, et vous m'avez fait de telles blessures que je m'en ressentirai toute ma vie, et qu'elles saigneront tant que j'aurai du sang. — Que voulez-vous dire? — Je veux dire, mon ami, qu'à mon silenee des premiers jours, silence qui n'était qu'un moyen de vous faire rélléeliir et de vous rapiioler à moi, vous n'avez répondu que par de l'indifférence.
Je vous eusse encore pardonné cepondani, ear à celte époque je vous aimais encore.
Je dis qu'à la lettre que je vous ai écrite et dans laquelle tout lionnOle lionime eut dû reconnaître de l'amour et du pardon, vous avez répondu par une lettre honteuse et «lue j'ai déchirée en pleurant.
CependanI, si vous m'eussiez demandé à ce n)omenl ce que vous me demandez aujourd'hui, j'eusse tout oublié, car je vous aimais toujours; mais, rappelez-vous, Km manuel, un soir que j'étais à l'Opéra, non pas pour mon plaisir, mais par force et parce que mon absence eût étonné celui (|ui a le droit de sélonuer de tout, un soir que, toute à ma tristesse, je retenais, au uiilieu des fleurs, mes larmes prêtes à couler, je vous ai vu, dans une loge, Emmanuel, vous que j'aimais tant encore, vous afliclier publiquement avec une femme.
Vous ne savez pas tout le mal que vous m'avez fait, car, un moment, moment de transition entre l'amour et rindill'érence, vous m'avez forcée à vous mépriser.
Ce (|uc vous faisiez là était plus que méclianl, c'était lâche.
Aussi, Emmanuel, quoique j'eusse donné tout au monde pour avoir la force de supporter ce que je voyais, vous l'avez vu, je suis |)arlie... Si vous saviez ce que j'ai versé de larmes dans celle nuit-là, et cependant, je sentais que je vous aimais encore. Alors j'ai voulu niellre une barrière infranchissable entre nous, car, nous aulcs
pauvres femmes, nous iravoiis pus comme vous noire force en nous-mêmes, nous perdons toul de suite la lèle, et nous nous soutenons au premier appui que notre main rencontre, cet appui dùt-il nous l)rùler la main, alors, Emmanuel, et voilà ce dont, surtout, vous devez vous repentir, alors...
Elle s'interrompit.
— Alors!... repris-je, tremblant de deviner. — Alors, reprit-elle, les paroles qu'on vous avait dites sur moi et qui, je le jure sur l'Iionrieur, étaient fausses, le lendemain de cette soirée à lOpw'a, étaient vraies.
« Vous voyez, Emmanuel, qu'à compter d'aujourd'hui vous ne pouvez plus être qu'un ami pour moi; mais tout ce que l'amitié peut faire, je le ferai, à quelque heure que vous ayez besoin de moi je serai là et je vous répondrai si vous m'appelez.
h Lorsqu'à votre tour vous aimerez une femme, consultez-moi et je vous dirai ce qu'il faot faire pour qu'elle vous aime.
— Vous me raillez, madame, ce n'est pas généreux, lui dis-je. — Vous railler, pouvez-vous le croire, mon ami. — Et, maintenant, vous aimez cet homme? — Qui vous a dit que je l'aimais? — Et, cependant, vous vous êtes donnée à lui. — J'avais la certiiude que vous aviez une maîtresse. — Qui vous itrouvail quecetle femme que j'accompagnais fût ma maîtresse? — Qui vous prouvait que cet homme fût mon amant? vous voyez, Emmanuel, que je suis franche; c'est que, je vous le répèle, à partir de ce moment il ne peut y avoir, entre nous, autre chose que de l'amitié; mais, éternelle et sincère de ma part, je vous le jure. Vous m'avez, cent fois,signalét mon passé comme un remords, je vous l'ai toujours pardonné. Souvenezvous, et je vous le dis sans reproche, car maintenant, nous n'avons plus rien à nous reprocher l'un à l'autre, souvenez-vous combien vous étiez cruel avec moi, souvenez-vous combien de fois vous m'avez jeté celte pierre que, du consentement du Christ, personne n'osa jeter à
r\ VIK \ ViM.T A^-^. 4-
la pécheresse; eli bien, mon ami, je vous eusse tout pardonné, car, dans vos offenses mêmes, je pouvais deviner de la jalousie, mais, je vous le répète, celle soirée à 10péra a brisé violeninient les derniers lions qui pouvaient me rattacher à vous, et la journée du lendemain, les derniers liens qui pouvaient vous raitaciier à moi. Ainsi donc, Emmanuel, reprenons chacun notre existence d'autrefois, c'est vous qui lavez voulu.
» Redevenez un homme indifférent, moi, ajoula-t-elle avec un sourire amer, une femme débauchée; mais, emportez de cet entretien, le dernier peut-être que nous aurons ensemble, celte convicli^on que je n'ai jamais aimé que vous et que je n'en aimerai jamais un autre. Maintenant, adieu, et si jamais vous souffrez et ([uc vous ayez besoin de moi, souvenez-vous.
Et elle me lendit sa main que je touchai machinalement, et, sans ajouter une parole, elle disparut.
J'étais anéanti! j'aimais cette femme.
Je rentrai chez moi avec la fièvre.
Je lui écrivis des folies, (|ue sais-je, moi, je lui redemandais son amour, quand même cet amour devrai! être partagé avec un autre, je me mettais h ses pieds, à ses ordres; j'inunolais mon amour-propre à sa volonté, je me faisais, si elle le voulait, son esclave, son chien, sa chose.
Elle me répondit par des lettres d'une froide douceur, et en me détaillant, avec celte lucidité (|ue donne l'indifférence, les inqiossibilités d'une liaison nouvelle.
Partout où je savais rencontrer Henriette, j'y allais, je lui écrivais tous les soirs ma vie de chaque jour, elle \m répondait, elle me donnait même des rendez-vous, je la voyais une heure, deux heures, puis, j'étais une semaine sans la voir.
Enfin, cette passion que j'avais pour elle fit tant de progrès, et son obstination a ne pas nie céder fut si réelle que je tombai malade... Je lui écrivis de me venir voir, elle mécriNit, mais ne vint pas, (Toyant que je lui tendais un piéij'e.
— fil —
Alors, je racontai tout à ma niôro, qui me soignait, et. coiiime il s'agissait de la vie de son enfant, ma mère alla trouver Henriette, la suppliant do me venir voir, ne fùl-ee qu'une minute par jour.
Oii! que i'amilié des feuinies est une ehose cruelle!
Henriette vint, mon ami, me soignant comme ma mère, me consolant comme unesieur...
Ce (|ue je soutTris, c'est impossible à dire.
Enlin, je guéris et c'est alors que je déménageai.
Mais la commotion avait été si violente que le médecin ordonna que je partisse pour le Midi.
Henriette, au risque de se comprometlre, m'accompagna jusqu'à la voilure, me promettant de m'écrire.
Je partis.
Dans la première lettre que je lui écrivis, je lui demandais de mé répondre le mot qui devait me faire revenir.
Elle me ré|)oudil une longue lettre, mais ce mol ne s'y trouvait pas.
J'avais comme un besoin d'aimer qu'il fallait que je rejetasse sur quelqu'un, je crus que je devenais amoureux, à Naples, d'une danseuse qui faisait fureur.
Je revins a Paris avec elle, et, comme je savais où Henriette se promenait lous les jours, j'atl'eclai de me promener, avec ma nouvelle maîtresse dans les mêmes endroits qu'elle.
iMais, à la première fois que je la rencontrai, elle me salua de la main et sans la moindre émotion, me (Il comprendre, d'un geste, qu'elle trouvait ma maîtresse jolie el quelle m'en félicitait.
Je crus qiH', le lendemain, je recevrais une lettre; rien.
Pendant que!i|ue tenq)s je n entendis plus parler d'elle, mais comme, cependant, elle me tenait toujours au cœur, j'entrai un jour dans sa maison el je demandai de ses nouvelles.
On me répondit qu'une petite fille (|u'ellc avait étanl morte, elle s'élait retirée à la campagne.
Il y a huit jours, environ, je l'ai vue passer toute eu
deuil; j"ai compris qu'une i^rande douleur avail, sinon effact', (iu moins reniplaeé un peu iiioii î^ouvenir. el les autres éniolidiis du passé.
Elle me lit un si;.'ne de la n)ain; ci je ne l'ai plus revue.
jtdCcu.
A quelques jours de là je flânais sur le boulevard, jouissant d'un de ces beaux jours d'iiiser où le soleil parait d'autant plus doux qu'il est plus rare, lors(|ue tournant la tète pour suivre de loin une de ces femmes aux jolis pieds que vous savez, cl que j'aime tant, je me lieurtai vivement contre un autre promeneur dont le rayon visuel avait dévié aussi de la ligne droite, probablement pour une cause semblable.
Je me retournai au conlact de l'élourdi (|ui end)arrassail mon chemin, et je reconnus Kmmaiiucl. Nous partîmes d'un éclat de rire cl je lui présenlai la main.
— l'arbleu, lui dis-je, je le retrouve à propos, je rêvais à les dernières conlideiices el reiireltais vivement de n'avoir pas mon compte. — Quel compte? — Le compte (le mes bisloires. — .\prcs tout ce (|ue je l'ai dit lu n'es pas encore content? — Pas plus coulent (|u'un bomme affamé qu'on ferait asseoir à une table bien seivie, el à qui l'un dirait après le |)reniicr plal : allez-vous-en. — C'est Irrs-llalleur, mais je n'avais pas le temps d(! le raconter autre chose. Je me suis laissé aller à un incident dont je l'ai fait presijue un roman, el je croi-; (pie ce (|ue j'a\;:is commencé à le raconler sérail à peu pics sans intérêt ajirés ce que lu aseiilendu î'aulie soir. — Dis-moi en (jualre mois ce que c'est. — Tu en as donc l)esr)in? — Eh bien! oui, j'en ai besoin. — .\li! malheureux, lu vas
— Où —
vendre mes douleurs el mes souvenirs ;i la page. — Justement. — Je m'en vais deux fois alors. — Ecoule, mon bon Eniinanuei, lis-je en le relenanl par le bras, tu m'as raconté deux choses qui m'ont alléché; il doit naturellement y avoir dans la troisième iim; contre-partie indispensable. Je ne parle pas de l'histoire d'Anianda, (|ui n'est que l'exagération de ce qui arrive à tout collégien el ([ue je raconterai cependant, mais entre Henriette el Antonia, il doit se trouver une troisième anecdote qui me fera un tout complet. — Tu crois? — J'en suis sûr. — Tu t'es voué à la carrière des lettres, fil Emmanuel en me riant au nez. — Oui. — Eh bien! invente. S'il faut que je fasse tes romans, c'est moi l'homme de lettres. — On n'invente pas, mon cher, on raconte. — Eh bien, continua Emmanuel, tu as deux iiistoires auxquelles il le faut une contre-partie? — Oui. — C'est comme si tu avais les deux côtés d'un triangle, le troisième n'est pas diflicile à trouver. — Aussi n'est-ce pas le sentiment que je cherche, mais le détail. Le type, je l'ai, mais je suis sûr que lu as les incidents et ce sont les incidents que je veux.— Explique-toi. — Voilà , répliquai-je : Henriette, c'est la femme qui laisse la trace inaltérable de son passage dans le cœur, c'est l'amour, c'est la passion. — Bien. — Antonia avec qui tu vis maintenant c'est la folie qui ne laisse guère de traces que dans la ooche; c'est le plaisir, c'est l'habitude.— Très-bien. — Maintenant, pour que ta vie soit complète, tu dois avoir eu un autre genre de femme. — J'i-coute. — Il ini' manque pour mon tout, la femme que l'on a vue uise fois, (jue l'on ne revoit plus, qui ne laisse de souvenir que dans l'espril, <'l qu'on appelle le caprice. Celte (eninie on l'a aimée pendant deux jours, comme lu as aimé Ilciirielte. Quand on la rencontre on lui serre la^'uiain avec plaisir et l'on se sent prêt h l'aimer encore, car elle n'a ruiné ni notre esprit, ni noire cœur, ni notre fortune. C'est un rêve charmant qui a une forme, cest un lutin qui a un corps. Si j'en crois mes pressenliments, la femme à qui tu parlais au bal quand j j
l'ai aperçu, c^t une de ces femmes-là. — Cest vrai. — Kli bien,iiioiil()ns aucercle, allumons un cigare el rnconleiiiui ton avenluro avec elle, — Ecoule, me dit Emmanuel en prenant la rampe de l'escalier de la maison dans laqnellc nous \enions d'entrer, je veux bien tout le conter, mais à une condition. — Dis. — C'est que si tu publies cette histoire lu changeras les noms. — Bien entendu. — Ce n'est pas tout. Tu attendras ([ue j<ï t'écrive le moment où je l'autoriserai à la livrer au pui)lic. — Et pounjuoi tous ces mystères? — Parce que cette aventure sans importance dans ma vie, pourrait être d'une gramie importance dans la vie de la femme avec qui je la partage.
.Nous étions dans le salon du cercle, désert en ce moment, nous nous jetâmes sur le divan, et après avoir allumé nos cigares et nous être arrangés commodément, Emmanuel pour conter el moi pour écouter, je lui dis avec un geste solennel :
— J'accepte les conditions, parle, je l'écoulé.
l'iie voisine.
— Je te disais donc que j'avais été prendre possession d'un petit appartement, rue ,\euve des Maihurins. — C'est cela. — Je m; l'a\ais pas donné- d'autres détails? — Non, un souvenir l'a pris el l'a entraîné à Ihisloire (|ue lu viens de me couler. — Donc j'étais fort triste (|uand je pris cet appartement. Je venais d'èlre malade, el je me croyais misanthrope. J'avais rompu avec les femmes et je ne voulais plus même en entendre parler.
Contre les habitudes de tous les jeunes gens, je rentrais de fort bonne heure, je montais tout de suite, je lisais et lorsque mon portier, car à celte époijue je ne me pcmiolluis pas d'autre domes!i(|ue, lorsque mon portier
venait 1p malin nrallumcr mon feu, je iip causais pas avec lui et ne lui demandais aucun détail .sur les gens de la maison, ce qui étonnait d'iiutuiil plus ce brave homme, que je m'étais souvent rencontré, le soir chez lui, lorsque je prenais mon bougeoir, avec une locataire de ladite maison, locataire fort jolie cl demeurant sur le même carré que moi.
Malgré ma résolution de célibat, j'avais remarqué celle femme, car à Ingequo j'avais, si consumé que se croie le cœur, la vue d'une femme jeune et jolie y rallume toujours une étincelle qui le rallume (juelquefois tout entier, et j'avais même été quelquefois sur le point d'entamer la conversation avec ma voisine.
Je la trouvais souvent en rentrant, comme je viens de le le dire, chez le portier, et lorsque j'avais allumé ma bougie, elle, (lui tenait sa bougie tout allumée et qui s'était arrêtée un instant pour jaser avec la portière et embrasser IVnfaiit, elle di-ait bonsoir au portier et à sa femme, comme si en vo>anl un homme rentrer se coucher elle eût compris qu'il devait être lard et qu'elle devait rentrer aussi.
Notre escalier était fort étroit.
H en résultait qu'elle passait la première et montait lentement comme une femme qui sait qu'elle a cinq étages à montiT.
31oi qui venais derrière elle, je voyais un pied élégamment chaussé, une jambe fine, et je ne sais pas si lu es comme moi, mais je trouve que ce qu'il y a de plus attractif dans la femme, c'est un pied petit, un bas de jambe fin, |iromettanl de ne pas se continuer lin jusqu'au genou, et par-dessus tout cela un bas bien blanc qui se perde dans une bottine de soie.
Ma voisine aviit ce côté allraclif.
Aussi, aidé de mes résolutions, je lui avais quelquefois dit après le premier étage :
— Pardon, madame.
Ce qui voulait dire :
— Veuillez nie laisser passci', et après l'avoir saluc^e, j'avais escaladé mes (|ualre (lemiers étages el j'étais rentré chez moi. Pendant que je refermais ma porte, je l'entendais arriver à la sienne, l'ouvrir, la fermer et tout était dit.
Mais il y avait des jours où je ne passais pas devant ma voisine, où la contemplation de ces deux petits pieds qui disparaissaient chacun ù son tour sur la marche supérieure pour reparaître avec un léger craquement de soie, m'ahsorbait, el arrivé à notre cinquième, nous nous trouvions ouvrir nos portes ensemble el les refermer en nii^mc temps. Celle coïncidence avait fait que négligemment j'avais jeté les yeux sur son apparlemonl dont toutes 11*3 pièces se commandaient comme on dit, et (|ue j'avais aperçu un intérieur assez coufortablc cl ([ui ne rappelait en rien la femme entretenue.
Il y a trois choses i)ar lesquelles, entre parenthèses, se dévoile la femme entretenue, c'est la voix, la mise el l'apparlement.
Or il était avéré pour moi, que ma voisine n'était pas une femme entretenue. Ses petits pieds n'en étaient donc que plus dangereux.
Puisque j'avais fort rapidement, du reste, fait l'examen de l'appartemenl de celte femme, je devais avoir regardé son visage, je t'en dois donc l'analyse.
Elle était pâle cl maigre, mais je crois qu'on n'y perdait rien pour cela.
Permets-moi une comparaison peut-être bizarre.
Elle me faisait l'cITel de ces longues et UKiigres bouteilles de vin du iiliin ipii renferment une si excellente liqui'ur tandis que ces grosses bouteilles fermes sur leurs bases, amples dans leuts contours, insolentes dans leur ensemble et qu'on appelle des litres, contiennent un si exécrable vin.
Puis jV'iais convaincu que cette maigreur du visage ne se ronlinuail pas loiijoiirs. La |)oitrine était maigre, les brus étaient mai|ires, je le voyais, mais quand au lieu de
commencer à étudier celle fetmiie par la tèlc, je l'exaniinnis à iiartir des pieds, je retrouvais dans fassuranec dn pied, dans le modelé de la jambe ù l'endroit où le mollet commence, le démenti de ce «lue faisait préjuger ie liaul; bref, si elle était maigre depuis la tète jusqu'à la ceinture, die devait être admiraliiemenl faite depuis les pieds jusqu'aux hancbes.
Ali! mon cher, tu m'as demandé ma troisième histoire, fil Emmanuel, je le la donne avec tous les détails de mes impressions, et tu auras besoin de ces détails quand tu l'écriras, car c'est l'histoire d'un caprice et non d'une passion.
Moi, continua Emmanuel, j'aime assez les natures de femmes dans le genre de celle que j'avais sous les yeux. Je ne suis pas de ces sots qui disent, ceux-ci : je n'aime que les femmes brunes! ceux-là : je n'aime que les femmes blondes! moi je n'aime pas, mais je suis prêt à aimer toutes les femmes, comme j'aime le parfum et la forme de toutes les fleurs; et si l'on me demandait mon avis, je dirais, abstraction faite du côté moral, inconnu en amour à beaucoup de gens, je dirais que si les femmes grasses sont pour le plaisir, les femmes maigres sont pour la Volupté.
En effet, chez ces dernières femmes, rien n'arrête, rien ne tempère, rien n'amoindrit les impressions extérieures. Tout en elles est répété avec l'ardeur de la sensation immédiate; pas de lenteur, pas de sommeil, pas de demi-sentiment. Toutes les femmes ont le même feu, je le crois, seulement on n'a besoin (|ue de loucher les unes pour sentir ce feu, et l'on a besoin de fouiller les autres pour le découvrir.
Tu comprends donc que pour tout autre que pour moi, ma Voisine eût ét« un trésor, car elle réunissait les deux natures, j'en étais convaincu; malheureusement j'avais fait un vœu et je ne voulais pas en démordre; puis, quoiqu'elle me plût, rien ne prouvait qu'elle voulût de moi, et je ne me croyais pas disposé à faire longtemps la cour à une femme insensible.
Elle a\ait tic jolies dénis, les lèvres comme du sim.i!, ce qui me prouvait que ma voiiiiie était maigre et pâle par nature et non par abus, les \fu\ étaient noirs et trèscernés, le nez droit, l'air distingué.
C'était riiiver.
Elle portait tantôt un petit cliapean de feutre, tantôt un chapeau de velours noir, un cris|)in de drap foncé, une robe de soie brune, un manchon; tout ce qu'il faul enfin pour être bien et confortahlcnienl mise, rien de ce qu'il faut pour cire remarquée. Pas de bijoux. Voilà tout ce (|ue j avais vu et tout ce que je savais.
Plein du souvenir de ce qui venait de m'arriver avec Henriette, je ne pensais à ma voisine (jue lorsque je la rencontrais, et j'avais cependant pris une (elle habitude de la rencontrer tous les soirs, que lorsque je ne la voyais pas, j'étais étonné, et je jetais involontairement un regard sur sa porte, en passant devant pour rentrer chez moi.
Cependant, ma misanthropie n'avait plus été de longue durée, et peu à peu je m'étais remis à fré(|iienter mes anciens camarades (jui ne me voyaut plus amoureux, ne me conseillaient plus, cl servaient à me distraire de mon souvenir.
Tantôt j'allais souper chez eux, tantôt ils venaient souper chez moi. Il serait inutile de se réunir plusieurs à souper, si l'on ne devait pas rire. Nous riions donc.
3Ies amis, puisqu'il faul toujours en revenir à ce mot, mes amis (|ui n'avaient pas d'ailleurs de raisons pour être tristes, chantaient, criaient, faisaient lapago, an point que j'étais (iuel(|ucfois forcé, étant un locataire fort modeste et réputé trarM|uille jiis(|in.'-là, de les coiifîédicr pour (|ue le propriétaire ne me con^;édiàl pas moi-même.
Eniin je commençais a me dérani^er. L'amitié avait repris ses droits; ijuanl à l'amoui', il alteiidail.
Il était riisullé de tout cela (|ue je rentrais quelquefois très-lard, et que je vo\ais plus rarement ma voisine, que de temps en temps mes amis avaient rencontrée en venant chez moi.
— Qu'csl-cc nue c"osl que celle femme qui demeure sur le même carré que loi? m avaienl-ils clil. — Je n'en sais rien, avais-je répoiulu. — Commenl! lu n'en sais rien. — Je la connais de vue, voiL'i loul. — Vt)ii;i qui esl forl; tu as dans la maison, sur Ion carré, une femme charmanle, el lu ne fais pas sa connaissance. — A quoi bon? — Pourquoi fail-on la connaissance des femmes jeunes el jolies? El une femme ([ue lu as sous la main, encore! — C'est justement parce (|ue je l'ai sous la main que je ne veux pas la connaître, avais-je répondu pour taire la véritable cause, non pas de mon dédain, mais de mon indifférence à Té.uard de ma voisine. — Veux-lu nous donner tes raisons? m'avait-on dit. — Cesl bien simple. Si je fais sa connaissance, leur avais-je fait observer, je lui ferai la cour. Il ne i)eut arriver que deux choses, qu'elle me refuse ou qu'elle m'accejjle. — Naturellement. — Si elle me refuse, me voilà dans la position slupide dim voisin donl on n'a pas voulu el dont on ril, si elle m'accepte, c'est bien pis. — Comment cela? — A partir du jour où je serai son amant, comme elle esl ma voisine, elle sera toujours cliez moi, ou moi toujours chez elle. Il s'en suit (|ue non-seulement je ne pourrai jamais recevoir ni aller voir une autre fenmie, mais encore que je serai forcé, pour avoir la paix, de ne plus voir ceux-là de mes amis qui dé|>lairaienl à ma maitresse. Puis le jour où elle ne me |)lairail plus, où j'en aurais une autre, il faudrait pour me soustraire à ses jalousies el aux scènes (|ue les femmes font, sans ètreamoureuses, à celui qui les quitte, il faudrait que je quittasse la maison, el outre que celle-ci me convient parliculièrcnient, rien ne m'ennuie comme de déménager. — C'est juste; mais ces raisons excellentes pour loi, n'existent pas pour n&us, el nous avons, grâce à toi. le moyen sans avoir à craindre les résultats. — A votre aise, mais je doute que vous réussissiez, car celle petite femme me parait très-tranquille, et d'après le bruit que vous faites ici, ell« doit être convaincue que \ous n'êtes pas