‹ La vie à vingt ansChapitre 2 sur 3 · GO · texte numérisé non relu

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du même caraclèrc qu'elle. Enfin, elle doit, vous cnnsidi'rer comme de? gamins;, et rien ne dé|)réeie un homme aux veux d'une femme comme celte conviction.

A quoi peut mcnar une maladresse.

Le sentiment auquel j'obéissais on disant cela, est étrange el naturel cependant. Je ne connaissais pas celic femme, je ne l'aimais pas, je ne la désirais pas et cependant il m'eût été désagréable qu'un de mes amis devint son amant, el si j'avais vu chez l'un d'eux la ferme intention de le devenir, le lendemain même je me fusse mis en campagne pour le devancer.

Explique cela, homme de lettres, fit Emmanuel en souriant.

— Continue, c'est plus simple, lui dis-je, et il continua.

Comme je te le disais, il arrivait quelquefois que je rentrasse assez avant dans la nuit.

Les lampes de l'escalier étiiicnl éteintes, le père Jean mon portier dormait, je ne voulais pas le réveiller, alors je remontais chez moi sans lumicieet A tâtons.

Unenuil, au moment de toucher la dernière marche de mon cin(|uicme étage, je mis le pied à faux et je dégringolai trois ou quatre inarclies.

Tu sais quand on tombe dans un escalier le vacarme que cela fait.

Je me relevais en maugréant, lorsque j'entendis la porte de ma voisine s'ouvrir et qui- je la vis paraître, tenant une bougie il la main.

— Vous èles-voiis fiiit mal, monsieur? me dit-elle. Et à travers l'intérêt (|u'elie paraissait me montrer, je

distinguai ce sourire que fait toujours naiire, surtout sur

— elles lèvres il'iinc fiiiiiiio, l.i vue d'un iiuii\ii]u surpris dans une' position ridicule.

— iNon, n);idiinie. Hs-je en me relevont, je vous remercie beaucoup. — Vous n"avez donc pas de bougie? — IVon, répoiidis-je en souriant aussi, à l'idée de la posilio» dans la(iuelle notre connaissant se faisait. — Eli bien! prenez cette bouirie, monsieur, continua ma voisine, vous n 'iiiriez qu'à tomber encore.

lÀ je vis quelle faisait des elTorls pour s'empêcher de rire tout à fait.

— C'est inutile, madame, lui répondis-je, si vous le permettez j'allumerai seulement ce papier.

Et je tirai en eiïet de ma poche un papier que je tordis et que j allimiai. puis je saluai ma voisine (|ui me (il une gracieuse inclination de tête, et qui rentra chez elle.

Pendant que je tenais ma torche de la main gauche, el que je mettais de l'autre la clef dans la serrure, il me sembla que l'on parlait dans l'apiiartetnent de ma voisine, je prêtai l'oreille el je l'entendis qui disait :

— C'est ce monsieur du carré qui était tombé dans l'escalier, phrase qui fut suivie de deux rires exécutés par une voix de soprano et une voix de barvton.

C'était la première fois que je m'apercevais de la présence d'un homme chez ma voisine. I! pouvait cire deux heures du malin. Ee bul de sa visite n'étail donc pas douteux pour moi.

Je me couchai en me disant : tiens! liens!

Je pris un livre el je me mis à lire.

Mais i)eu à peu ma tête se pencha en arrière, ma main abandonna le livre el je me mis à penser à Henriette. Je sortais d'ime soirée de jeunes gens, j'arrivais d'un grand bruit, je me trouvais au milieu d'un gi-and calme; je me demandais ce (jue pouvait faire à pareille heure celle femme que j'avais rendue si malheureuse cl qui me faisait ."•i Irisle.

Pendant que je rêvais ainsi j'entendis ouvrir el refermer presque immédialcmcnl la porte de ma voisine.

— ^ CVsl sans doulo la voix du Iiaryioii qui sVn va, pensai-je.

Puis le silence et mes pensées reprirent leur cours.

Je ne trouvai alors rien de mieux, pour donner une forme à tous mes souvenirs, que de relire la dernière lettre ((ue m'avait écrite Henrielle, el (jui était restée dans la poche de mon liahil.

Mais je cherchai en vain, la lettre était perdue.

Je pensai naliirellemenl qu'elle avait dû tomber dans l'escalier au moment où j'avais pris le papier (jne j'avais allumé, et ayant mis mes paiiloiifles el mon iianlalon, je m'en allai, ma boiiirie à la main, chercher dans l'escalier; mais je ne trouvai rien à l'endroit où j'étais tombé, je supposai alors quo celle lettre avait pu voler à travers les barreaux de la rampe, el je descendis les cinq étages cherchant de marche en marche, mais toujours inutilement. \

Je remontai alors fort contrarié, car celle lettre tombée de ma poche, el encore enfermée dans son enveloppe, n'avait pu être perdue que là où j'avais ôté mou habit, ou que là où je l'aNais ouvert pour y prendre quebjue chose. Elle n'avait donc pu êlrc trouvée que par nn's amis ou par ce monsieur ipii venait de s'en aller de chez ma voisine. Donc, outre la peine (|ue j'avais d'avoir perdu celle lettre, j'éprouvais un grand ennui qu'elle eût été trouvée par un de ceux dont je viens de le i)ai!er.

Tu sais ce (|ue c'est que la lettre d'une maîtresse qui croit que ce qu'elle écrit ne sera lu que de son amant; elle esl pleinede mots acceptés parl'un el l'autre, que l'un el l'autre Irouvenlcharmaiils, mais (|ui paraissent souverainement ridicules à l'indiUV-renl à qui le hasard fait lire celte lettre, quand bien même cet indifférent a dans sa jioche une It'tire de sa maîtresse, pareille à celle (ju'il trouve, car toutes les lettres d'amour se ressend)lenl ou fieu s'en faut.

Quand le nom de celui à (|ui une pareille lettre est adressée n'est pas sur l'enveloppe, peu lui importe, ou plutôt moins lui importe qu'elle ail élé iroinée: mais

quanti il sait qu'il sera reconnu pour être celui qui Fa inspirée; quand il sait (pi'il \a a\oir. aux yeux de ceux qui Tont connu el qui ne deniandenl i)as mieux que d'en rire, celle position invraiseinhlable et sliipide ù'Iiomme aimé, il est furieux d'avoir perdu celle lettre : il s'en rappelle les expressions, el il voit lui-même qu'il sérail tout prêt à s'en amuser s'il la trouvait adressée à quelqu'un qu'il connût.

Pour moi c'était l)ien pis encore. Ce n'était pas seulement une lellre d'amour ordinaire, c'était une de ces lettres qui abritent lesderniers souvenirs d'une liaison brisée, les derniers regrets d'un amour rompu; une de ces lettres dans lesquelles tout le c(eur de la femme s'épanche, cl (|ui, semblables à ces vases précieux cl fragiles pleins d'encens el de parfums, se brisent aux mains des maladroilsqui les louchent.

J'avais presque les larmes aux yeux en songeant que l'amour de celle pauvre femme el celle douleur donl j'élais la cause, que toutes ces impressions, enfin, qu'elle a\ail si ingénument confiées à la lellre que je venais de perdre, allaient être parodiées par un tas de fous incapables de les comprendre, ou par celle femme et son amanl que je ne connaissais pas, et qui ne se feraient pas scrupule de la montrer, ne eroyanl pas susceptible d'èlrc aimé l'homme qui se jetait si bêtement par terre dans les escaliers.

Il y a même à propos de cela, continua Kmmanuel, une remaniue que nous pouvons faire puisque nous ne sommes que nous deux. Par exemple, si lors(iu'il pleut el qu'il fait de la boue, un homme passait en courant à côté de loi, que le pied lui manquât, qu'il se jetât dans le ruisseau, el qu'il se couvrit bêlement de boue les mains el le visage; si lu le \o\ais se relever pour courir, au milieu des rires des gamins, ajirès son chapeau ([ue le vent emporte el que le piivé salit; si l'on le disait en ce moment que cet honmie esl adoré d'une femme jeune et belle, tu ne voudrais jtas le croire, el qui sait, si elle était îi la place el qu'elle vit son amanl dans celle position, si elle le croirait elle-même.

Quand le ridicule frappe aux yeux de tous el au grand jour, il alloint le Cd'ur el le déchire.

Je remontais donc chez moi, cherchant encore et nie faisant irès-succincienieiit toutes ces réflexions (|ue je le délaille aujourd"lmi, sans que mes iccherelies me découvrissent rien, el sans que mes rélleMions me consolassent.

J'étais rentré, el j'avais refermé ma porte, quand je vis un papier à lerre; je me haissai, je le ramassai, c'était ma lettre dans une envehippe. Je l'avais perdue, à cequ'il paraissait, à ma porte, el j'étais sorti si précipitamment pour la clierclier, que j'étais passé à côté d'elle sans la voir.

Je courus donc bien vite à mon lit. et je me disjiosai à l'ouvrir: mais quand je voulus la tirer de l'enveloppe, je trouvai un obstacle, el je m'aperçus alors que depuis que je l'avais perdue, l'enveloppe avait été recacheléc.

Un moment je crus que je rêvais. Je me frottai les yeux, et je regardai attcnlivemenl le cachet.

Kn place de la cire noire qui fermait primitivemcnl l'enveloppe, on avait mis de la cire rouge, el au lieu de l'JI qu'il y avait sur le premier cachet, je trouvai sur le second un A.

— Est-ce l'initiale du nom de ma voisine ou de son amanlVme (lemaiulai-jc; dans le premier cas, ce sérail une plaisanterie (le femme; dans le second cas, ce serait une impertinence, mais une impertinence dont est incapable un homme bien élevé, etelie ne peut recevoir qii"un homme comme il faut. Au contraire, pensai-jc, elle aura \u tomit(T cette lettre de ma poche, et par curiosité elle ne m'aura pas prévenu; puis elle sera venue la chercher quand elle m'a vu rentré, et elle aura voulu la lire avec ce nr'.'isieur (lui n'aura pas voulu y consentir, el (|ui lui aura dit de la reglisser sous ma porte.

.Mais alors pourquoi a-l-elle remplacé l'ancicsn cachet par le sien? Il valait bien mieux remettre celle lettre telle quelle sous ma porte. J'aurais cru l'avoir perdue chez moi

— Oo —

et non dehors, cl je n'aurais pas soupçonné qu'on eût pu la lire, lanilis ([ue je suis sur qu'elle au moins l'a lue.

— Qu'est-ce ([ue tout cela veut dire?

En tous cas, j'ai ma lettre, et s'ils peuvent dire que je suis ridicule, ils ne peuvent pas le prouver.

Si ma voisine allait m'avoir écril et avoir mis sa lettre sous la même enveloppe (|ue celle (rileiirielle, le second cacliet serait non-seulement excusé, mais nécessaire. A'oilà ce que je me disais.

Je décachetai donc l'enveloppe, mais je ne retrouvai que la lettre d'Henriette sans qu'on y eût aj(;u!é un mot.

A mesure que je la relisais le cauir plein de sentiments divers, il me semblait voir de l'autre côté de la paije la tête railleuse de ma voisine.

Enfin, je m'endormis sans avoir rien compris à ce qui m'arrivait, mais bien décidé à avoir des détails à la première occasion, el au premier signe de la connaissance de cette lettre que donnerait celle qui l'avait trouvée.

Le lendemain je dormais encore, (juand le père Jean entra dans ma chambre.

Je n'avais pas ouvert les yeux que je lui dis :

— Père Jean, comment s'appelle le monsieur qui csl venu hier au soir chez ma \t)isine? — Frédéric, monsieur, me répondit le portier. — Et son autre nom? — Nous ne le connaissons que sous le nom de Frédéric. — Et ma voisine, comment s'appelle-t-elh?? — Augustine. — Augustine, c'est cela, me dis-je, c'est bien cela. — Que dit monsieur? — Rien, je vous remercie. — C'est une bien gentille petite femme que mademoiselle Augusline, reprit le père Jean.

Malheureusement je n'étais pas dans l'intention de questionner mon portier : aussi je coupai court aux renseignements que je le voyais près de me donner, "cn lui disant : Donnez-uKii mes bottes, et je sortis.

En descendant, je rencontrai .^i-giistine que je saluai comme je le devais après la connaissance que nous avions faite la veille, elle me réjjondit par un : Honjour, mon- L.\ VIE \ vnr.T ws. \i

— an —

sieur, fort ainiablo, el je vis qu'elle atlendait que je l'interrogeasse sur la lettre comme jallemiais qu'elle eu parlât.

Nous n'osâmes ni l'un ni l'autre aborder ee sujet : elle s'arrèla une minute (liez le père Jean: moi, je continuai mon chemin en la saluant une seconde fois.

Je continuai à la rencontrer sans qu'il y eût rien de nouveau dans nos rapports que les bonjour, monsieur, bonjour, madame, que nous échangions réijulièremenl quand nous nous rencontrions.

€e qui précéda le départ.

Cependant l'action de cette femme prouvait une certaine curiosité de moi (jui me revenait de temps en temps à l'esprit, et c'est sans doute pour cela qu'Augustinc avait fini par occuper un coin de ma pensée.

Tu sais ([u'un beau jour je résolus, ennuyé de cette vie qui ne m'aiiportail aucune consolation, de parlir pnur l'Italie.

Je dis donc au père Jean que j'allais partir dans cinq ou six jours, et qu'il fallait qu'il tint toutes mes affaires prêles.

Le lendemain du jour où j'avais fait part de mon projet au père Jean, on frappa à ma porte.

Il pouvait être midi.

J'allai ouvrir.

Celait Augnstine.

— l'ardon, monsieur, me dit-elle. Je vous dérange? — Non, madame. — Peut-on te cliauller chez vous? — Certes. — Je viens vous demander l'hospitalité alors, — Entrez, madame.

Et je la fls passer dans mon petit salon qui était assez t'k'ganiment meublé.

— Ail! (lit-elle, en regardant les étagères, voilà de charmants saxes. — Ils sont à votre disposition, madame, lui dis-je, s'ils peuvent vousèlre agréables. — Je n'admire jamais pour i\\w Ton m'olïrc, monsieur, je désire que vous soyez pré\enu de celle qualité, afin que vous n'ayez jamais à craindre mes visites. — El moi, lui disje, madame, je irolTre jamais pour qu'on refuse. Sortez donc aujourd'hui de vos habitudes en acceptant, à l'avenir je sortirai des miennes en n'olTrant plus.

Augusiine s'inclina gracieusement, alla prendre sur l'élçigère la (Igurine qu'elle avait admirée, et après l'avoir considérée plus atlenlivemenl, elle vint la poser sur ia cheminée, el s'assit sur le lapis, devant le feu.

Je pensai que cela lui était plus agréable qu'un fauteuil, cejjendant je lui en montrai un.

— .Non, me répondit-elle, je suis mieux ainsi.

JHoi, qui aimais mieux le fauteuil, je m'assis dedans. Elle leva alors ses grands yeux vifs et clairs sur moi. On eût dit le regard dune gazelle.

— Cela vous éloniie que je vienne tout bonnement vous voir? — Cela m'enchanle, lui dis-je. — Pourquoi cela? — Parce (|ue vous êtes une charmante femme, el qu'il est toujours agréable de recevoir la visite d'une personne comme vous. — Il n'y a pas longtemps que vous pensez de la sorte. — A mon tour je vous demanderai pourquoi? — Parce que si cela vous eût été agréable de faire ma connaissance, vous y auriez lâché, el que vous n'avez même jias eu l'air de me voir depuis que vous demeurez ici. — Je n'étais pas sur que mes visites seraient agréées. — Des visites sont toujours agréées, quand elles sont faites par un homme comme il faut.

Le ton dont ellc-<lonnail ces petites leçons-là étail diarniant.

— Encore fallait-il que je fusse présenté, rcpris-je. — Vous étiez mon \oisin, et à ce titre vous pouviez vous

présenter yous-môme. D'ailleur?, vous me rencontriez tous les jours, je n'avais pas l'air bioii (crrible; vous saviez que j'ai un amant, vous |)ouvioz .donc penser qu'il n'y avait pas Itcsoin de se gêner avec moi.

Il était évident (|u'elle attendait ma réponse ponrnie juger.

— D'abord j'ignorais, madame, que vous'eussiez un amant, ne m'en étant enquis auprès de personne, et personne n'étant venu me le dire. I>uis quand bien mèiie j'aurais su que vous en aviez un, vous n'en étiez pas moins une femme digne de tous les respects qu'on doit c^ une femme. — Allons, me dil-elloen me tendant une petite main, vous êtes un homme cliarmant, et vous serez mon ami. — Bien dévoué. — MainicnanI, causons sérieusement. — Tout ce que je viens de dire est sérieux, lui fisje observer, résolu que j'étais à ne pas me laisser prendre en défaut. — Bien, bien, répliqua-t-elle en souriant, c'est établi, n'en parlons plus; mais parlons d'autre chose; on m'a dit que vous parliez, est-ce vrai? — Oui, je pars.

— Et quand? — Dans six jours. — Uéelienient? — Réellement. — Et personne n'a le pouvoir de vous faire rester? (il-elle en me regardant du coin de r(vil. — Vous!

— 'Se disons pas de choses inutiles. — Je ne mens |)as, dites-moi de rester, je re>lcrai. — Mais, comment fautil vous le dire? — Le mieux que vous pourrez. — C'est que ce n'est justement pas comme cela que je le dirais. — Ordonnez-le-moi, alors. — Je n'en ai pas le droit. — Vous le prendrez. — Comment le prendrai-je? — Conmie vous l'avez prii* sur... — Sur qui? fit-elle en me regardant en face. — Sur d'autres, fis-je négligemment. — Sur un autre, vous voulez dire, répliqua-t-elle avec ce même ton dont je te parlais ton! à l'iieure. Vous croyez donc que c'est avec l'intention d'êlre votre maîtresse que je suis venue vous voir; alors, vous êtes un fat. — Je ne l'ai pas cru une minute, balbutiai-ji', intimidé un peu |)ar ces réponses nettes et précises. — Je vous ai dit tout h l'heure : vous serez mon ami, si vous m'aviez plu d'une

;iulre fiiroii, je vous aurais dit : Soyez mon amant. Ainsi, revenons à ee que je vous disais : Vous parlez? — Oui.

— Et rien no vous retient? — Uien. — C'est drôle! j'aurais cru que vous aimiez (|i!e!i|u"un. — Personne. — Ali!

— Ce ail! voulait dire ciairemeul : — Slais, comment arrangez-vous celle réponse avec la lettre (|uej'ai trouvée?

Mallieureuseinenl j'étais décidé à ne pas parler le premier de rel iiicident. Elle reprit :

— C'est vrai, vous ne recevez personne. — Qui vous l'a dit? — Le père Jean. — Vous le lui avez donc demandé? — Oui. — Pouvez-vous me dire ([uel intérêt vous aviez ii savoir cela. — C'est bien simple, puisque vous ne veniez pas chez moi et que je voulais venir chez vous, je tenais auparavant à être sûr de ne pas vous déranger et de ne contrarier pcrsoiuieen vous faisant visite. Une visite peut être si mal interprétée. — C'est juste et l'on n'est pas plus discrètement indiscrète. — F^a discrétion, c'est ma grande vertu. — Oli! — Vous dites? — Je dis : oh! — El que signifie celle exclamation? — Elle signilie que vous êtes une remarqualde exception, car la discrétion n'est pas la verlu dondnaiite chez les femmes.

— C'est ma seule. — Et vous n'avez jamais péché contre?

— Jamais! — Hieii sûr? — En voulez-vous une preuve? — ■ Dites. — Eh Itieii! l'autre fois, en allumant votre papier h ma bougie, vous avez laissé tomber une lettre. —

— C'est vrai. — Je l'avais vue tomber. — Pour([uoi no m'avez-vous pas dit qu'elle tombait?

Augusliiie se mordit les lèvres.

— J'aurais pu vous le dire, mais la pensée ne m'en est pas venue, et d'ailleurs il n'y a vertu (|ue quand il y a lutte. — Il y a\ait donc lutte? — Certainement; un moment j'ai désii;é connaître le contenu de cette lettre.

— Ace momenl-lù il y cul péché. — Oui, mais vous allez voir qu'il n'y eut pas îicconiidissemenl. Quand vous fûtes rentré, je re.-sortis et je ramassai la lettre. Je reconnus une écriture de fen'.nie et ji.- la lirai de l'enveloppe.

— Diable! fis-jc. — Mais, je la remis aussitôt, sans la lire, je vous le jure; seulement, comme je désirais vous comiaîlre, je la recaclielai de mon initiale, je la glissai sous la porte, espérant qu'en voyant par le cachet à qui vous deviez la restitution de cette lettre, vous viendriez, ne fût-ce (jue par politesse, faire une visite à celle (|ui vous l'avait rendue, et qu'ainsi nous ferions œunaissance. — Je ne pouvais pas reconnaître l'initiale, j'ignorais voire nom, cl ce pouvait bien être un autre locataire de la maison que vous. — C'est à peu près juste. Bref, ayant appris (pie vous partez bientôt, j'ai voulu vous prier de rester au nom "de celle qui vous écrivait. — Puisque je pars, c'est qu'elle n'a pas le pouvoir de me retenir; il est vrai que dans ce cas-là elle avait besoin d'une auxiliaire, et elle n'en i)Ouvait pas trouver une plus charmante que vous. Vous désirez donc que je reste? — Oui. — Pourquoi? — Parce qu'il part, lui. — Qui lui? — Frédéric. — Ah! très-bien; mais il serait bien plus simple d'employer votre influence à le retenir, lui, plutôt que moi. — Ah! c'est que malheureusement j'ai depuis deux ans le droit de demander, mais je n'ai plus le pouvoir d'obtenir. — H est bien peu reconnaissant. — Je suis insullisanle, voilà tout. — Mais, si je reste, à quoi cela me mènera-t-il? — A ne pas partir d'abord, et le départ! surtout quand on part seul, est toujours une chose dont on se rcpent au premier relai. On continue par amour-propre, et l'on dit qu'on s'est amusé par enièlemi'ni. Puis, si vous partez, je m'ennuierai à périr. Je ne connais personne. Tandis que si vous restez, vous viendrez chez moi, j'irai chez vous, et nous passerons de bonnes soirées ensemble. — Jusiiu'à quelle heure?

— Jusqu'au jour, si vous voulez. — Vous n'avez donc pas d'amis? — Non. Il ne le veut pas. — Mais s'il apprend que vous me voyez? — Il ne le saura pas. Qui le lui dirait? Il est absent, vous êtes mou voisin, nous allons, nous venons, sans qu'on s'en doute. Il m'a défendu de recevoir qui que ce soit; je lui obéis, je ne reçois per-

sonne, je viens chez vous. — Mais, si ces facilités de nous voir me ilonnaionl ({"autres pensées, fis-je d'un Ion qui oomiiiciilail parfailenicnl ma phrase. — Elles ne vous viendront pas. — .Mais si elles viennent? — Vous les chasserez. — Mais si je ne peux pas les chasser? — Vous en triompherez comme moi de l'indiscrétion. — Mais si je n'en triomphe pas? — Alors, je vous mettrai à la porte et nous ne nous verrons plus iiiio comme nous nous voyions auparavant. — Et quand il reviendra? — Vous cesserez de venir. — Je pars. — Partez, fit-elle; mais je vais hien m'ennuyer, maintenant que vous voilà absents tous les deux. — Voyons, repris-je, je vous écoute depuis une heure, el le diable m'emporte si je vous comprends. Eles-vous une femme? répondez! — Certes. — Et comment voulez-vous que je vive dans votre intimité sans désirer être votre amant. — Je vivrai bien dans la vôtre sansdésirerètre votre maîtresse. — La belle raison, vous avez un amant, el moi je suis seul. — Partez, alors, fitolle en se levant, mais, jns(|u'à ce que vous parliez, venez me voir. — Quand parl-il, lui? — Il est parti hier. — Quand vous trouve-t-on? — Quand vous voudrez... Vous êtes très-gai, n'est-ce pas? fit Augustine. — Quand on ne nie refuse pas ce que je demande. — Mais, quand vous ne demandez rien. — Je suis gai. — Oui, j'entendais rire cl chanter < hez vous presque tous les jours; c'est à partir de ce moment que j'ai compté sur vous pour me distraire. Adieu. Je vous jure que je suis désolée que vous parliez.

El tout en disant cela, Augustine avait repris son saxe qu'elle considérait avec atlenlion.

J'allais insister encore |)Our qu'elle acceptât ma cour, car il y avait vraiment quelque chose d'étrange dans celle femme, mais soit qu'elle m'eût compris, soil qu'elTeclivementsa pensée eût la mobilité qu'elle affrétait, elle médit :

— C'est du viôuxsaxe, n'est-ce pas? — Oui, lui dis-je.

— C'est vraiment adorable, je vous remercie. Adieu, mon voisin. — Voyons, lui dis-je en lui serrant la main, quand vous rcverrai-je? — Quand j'aurai envie de vous

voir je viendrai frapper; si vous y êtes, vous m'ouvrirez; si vous n'y êtes pas, je rentrerai clioz moi travailler. — Vous travaillez donc? — Oui, nie dit-elle, j"étais même dans un magasin, c'est pour cela (juc je rentrais tous les soirs à la même heure; mais Frédéric ne veut plus que j'y aille. — Très-bien, c'est convenu. — Allons, dit-elle en n)e tendant son front, embrassez-moi et soyons de bons amis.

.le l'embrassai, elle ouvrit la porte, regarda si personne ne montait et rentra chez elle en courant.

€c qui préec'da le départ.

— L'étrange fille, me dis-je en lui faisant un signe de la main, et je fus au moment de ne pas jjarlir pour voir jusqu'où je pourrais pousser Taventiire; puis je me dis, (lue, si originale qu'elle fùl, Augusline n'ell'acerait pas Henriette de mon souvenir, que ma voisine jmuvait n'être après tout qu'une coquette (|ui voulait me faire poser, ou qu'une maîtresse désœu\rée qui voulait se distraire; je me iis très-judicieusement observer que cela ne valait pas la peine (pie je renon(;asse à un voyage que je me prometlais depuis longtemps, et j'allai retenir ma place pour Cliàlons.

J'eus même l'occasion d'exercer tout de suite ma résolution d'un prompt d('|)art, car ayant trouvé une place lihn.' dans le coupé, pour le surlendemain, je l'arrêtai.

.Je n'avais que le temps de faire mes préparatifs, j'allai diner \ile, et je rentrai chez moi à sept heures.

A huit heures, on frappa; c'était Augusline.

Elle entra.

— Eh bien! lui dis-je, je pars jeudi.

C'était un mardi que cela se passait.

— Ah! me dil-elle, ciécitlcinciit? — Décidément. Voici mon bulleliii îles ^lessageries.

Elle k' |iril el le lut.

— Aniiisez-voiis i»ien, nie dit-elle.

Et elle ileviiil toute Irislc.

Celait à n'y pas eroire.

Si olie m'eut dit de rester en ce moment, sans me rien promettre, sans me rien laisser espérer, je fusse resté.

Elle ne me le dit pas.

—Vous faites vos malles, reprit-elle.— Oui.— Voulezvous que je vous aide? — Il ne mauquerait plus que cela? — Je vais vous ranger votre liiigc, les hommes ne savent pas faire une malle.

Je suis de ceux qui font leurs malles deux jours à l'avance, à la fois pour avoir le temps et pour être sûr de ne rien oublier.

Elle alla à ma commode dont elle ouvrit un des tiroirs.

C elait justement celui où étaient les lettres d'Henriette, je le vis, je lis un mouvement

Elle vit le mouvement el reconnut l'écriture.

— Oh! soyez tranquille, me dit-elle, je ne les lirai pas plus (|ue je n'ai lu l'autre.— Etes-vous folle, lui dis-je, de meparler ainsi, et en disant cela, jeluipris la tète dans mes deux mains et je lembrassai sur le front.

A son tour elle m'endjrassa et me dit avec un petit ton chagrin:

— Aussi, pourquoi partez-vous?

Je la regardai; elle était charmante.

Elle venait d'ouvrir un autre tiroir pour y prendre du linge, elle était baissée, nu-tète, je voyais des cbe\eiix à profusion roulés élégamment, je voyais le contour d'une hanche vigoureuse, un col bien dessiné et toujours ces deux petits pieds qui dans leurs pantoufles de chevreau doré paraissaient eîicore plus mignons.

Je tournai les yeux diin autre coté.

— Xous nous serions bien amusés, dil-elle avec un soupir. Enfin!

Et elle liansporla des chemises de la commode dans la malle.

— Mais i)iiis(|iio vous ne deviez parlir que dans six jours, pourquoi parlir dans deux?

— C'est vous (]ui en èlesla cause. — El comment cela? — Et certes, lui dis-je, dans six jours j'auraisété amoureux de vous et je ne serais pas parti, voyons définitivement, voulez-vous que je reste? — Toujours aux mêmes conditions?— Oui. — ^'ous savez bien que cela ne se peut pas, me répondit-elle avec ini|)atience, ainsi n"en parions plus ou je rentre chez moi.

Elle resta avec moi jus(|u"à minuit. A minuit elle se retira après m'avoir promis de revenir le lendemain.

Le lendemain elle revint. Jlèmes causeries, mêmes résultats.

Seulement je devenais amoureux, ma parole d'Iionneur, mais de cet amour iriilé (|ui aurait, je pense, disparu avec la satisfaction du désir; en attendant je la désirais et beaucoup.

Cependant l'idée me vint qu'elle se moquait de moi et je voulus en avoir le cœur net.

— Ecoutez, lui dis-je, je dine ce soir chez ma mère, je ne rentrerai que lard, je pars de bonne heure demain, et je ne veux pas partir sans vous voir, je laisserai la clef à la porte, car je m'emlormirai peut-être auprès du feu, venez à l'heure que nous voudrez et réveillez-moi, si je dors. — Ah! vous pouvez vous coucher, me dit-elle, je sais ce (|ue c'est qu'un homme au lit. — A ce soir, donc. — A ce soir.

A onzeheui'es, je rentrai, je me couchai, je m'endormis.

Il me sembla cnlendre du hruil, je me réveillai et je vis Augustine qui, assise dans un fauteuil, remuait le feu d'une main et lenail un livre de l'autre.

En ce moment une heure sonnait.

— Il y a lon^'tcmps (|ue vous êtes là? lui dis-je. — Depuis minuit, me dit-elle. — El que faisiez-vous? — Je lisais. — Pourquoi ne m'avoir pas réveillé? — Vous dor-

iniez si bion, jai pense que vous aviez besoin do repos; puis, pourvu que je ne sois pas seule, c'est tout ce qu'il me faut, nous le savezbien, et j'aurais passé la nuit ainsi.

— Venez vous asseoir un peu sur mon lit, lui dis-je. Elle déposa son livre et s'assit à côté de moi.

C'était d'une impertinence sans seconde, ou d'une confiance inouïe.

J'étais vraiment ému par l'aspect et la présence de cette femme, sans compter (|ue j'eusse été heureux d'une occasion de chasser le souvenir d'Henriette qui me poursuivait toujours.

— Voyons, Augusline, dis-je en lui prenant les deux mains, aimez-vous bien Frédéric? — Oui, me dit-elle, mais assez négligemnienl. — Kt vous ne voulez pas le quitter? — ÎVon. — M le trom|)er? — Non. — Mais cependant ce n'est pas un amour sérieux. — C'est un amour franc, me répondit-elle, je lui ai promis de ne pas le tromper, je ne le trompe pas. — Mais, conlinuai-je eu lui passant la main autour de la taille, et en l'amenant doucement à moi, mais si vous en aimiez un autre? — Je n'aime personne, ré|)()ndit-elle, en essayant, mais sans affectation, de se dégager de mon bras. — Je vous fais mal? lui deniandai-je. — >'on, me ré|)ondil-elle, mais j'aime mieux aller m'asseoir.

Dans l'effort qu'elle avait fait pour se dégager, j'avais senti une souplesse de reins qui m'avait fait frissonner. Je la retins.

— l'ourquoi vous asseoir, est-ce que je Vous fais peur?

— "Son, mais je vous gêne. — En aucune façon.

Et je l'enlourai de ma main droite, mais au lieu de passer ma main par-dessus sa robe de chambre, je lu passai par-dessous et je parvins, malgré sa résistance, h poser mes lèvres sur les siennes.

Alors elle se leva d'im mouvement si rapide qu'elle m'échappa, mais sans dire une syllabe.

Elle alla devant la glace refermer sa robe de chambre qui s'était dénouée dans cet effort, et ayant rallumé sa bougie, elle me dit froidement :

— Adieu, Emni!i!!iiel. — Voyons, fis-je en lui teiidanl " h in;iin. vous m'en voulez. — Oui.

Elle élail piile et op|jressée.

— Oui, je vous en veux, reprit-elle, parce que vous avez cru que j'accorderais à la force, ce que j"ai refusé au chagrin de vous voir partir, au cliagrin réel de notre séparation, elle appuya sur le mol, et si je restais ici plus Ionglem|)s, eoninie vous recommenceriez ce (jue vous venez lie faire, je vous quitterais avec la certitude que \ous êtes un homme sans esprit, ce que je ne veux pas croire. Adieu. — Votre main, lui dis-je.

Elle hésita.

— Soyez tranquille, je ne recommencerai pas. Je pris sa main, cette main était brûlante.

— Cette femme n"a peut-iMre pas de cieiir, me dis-jo, mais elle a des sens. — A quelle heure parlez-vous? me dit-elle. ^ A onze heures. — A dix je viendrai vous dire adieu. Bonsoir. — Bonsoir. Vous me pardonnez? — Il le faut bien puisque vous |>artez.

Elle sortit en refermant toutes les portes derrière elle.

Je ne m'endormis (|u;i quatre heures du matin.

Le lendemain, j'avais déjà ma casquette de voyage sur la tèle, quand Augustiiie arriva.

Elle était encore plus pâle (juc la veille. On eût dit qu'elle n'avait pas dormi.

— Vous partez toujours? me dit-elle. — Plus que jamais. — Par les messageries Lallille? — Oui. — A onze heures précises? — Oui.

Elle se mit à sourire.

— Qu'avez-voiis? — Rien, me dil-ellc. Seulement il faut que je sorte. Embrassons-nous donc et bon voyage!

Je l'embrassai.

— Quand reviendrez -vous? — Qui sait? — En tout cas vous reviendrez ici? — Certes. — Adieu. — Adieu, chère enfant.

A onze heures j'étais dans le coupé de la diligence, et il n'y avait même que moi dans le coupé. Ma mère venait

de me dire adieu cl la voilure parlait déjà, quand un comniissionnairc s'approcha de la diligence cl enlr'oiivrant bi porticre, me dil :

— Monsieur l-]nimanuVl ûo... — C'est moi, lui dis-je. — l'ne k'Ilre jiour vous, monsieur.

Cel homme me tendit un billet, et n'eut que le temps de se jeler de côté, car la voilure allait heurter une borne.

J'ouvris le billet, il n'y avait que ces ([uelques mots :

fi Mon cher voisin,

» Rapporlez-moi un cha|)elel de Rome, vous me devez bien cela. J'ai péclK- pour vous.

» ÀUGUSTISE. »

Quel péché avail-elle commis? je l'ignore. J'avais beau chercher, je ne devinais pas. Je me rappelais bien sa j.àleur exagérée du malin, mais celle pâleur pouvait aussi bien venir du repentir que du péché.

Le résultat de mes réflexions, ajouta Emmanuel en me regardant, fut que j'avais été Irop délicat la veille.

Une heure après nous changions de chevaux à Charenlon, cl j'avais relu vingt fois ce petit billet parfumé.

Ce qui .suivit le retour.

Tu sais ce que c'est que le voyage, continua Emmanuel; la nouveauté de ce (|uc je voyais ne tarda pas à me faiie oublier Augustine^ et ce ne fut qu'à Rcme, en faisant des emplettes, que je me souvins du chapelet qu'elle m'avait demandé, plutôt pour m'avouer son péché que pour me demander un radeau.

J'achetai donc un fort beau cliapclel, que je mis dans ma malle avec mes autres cnipletles, el je continuai ma roule.

Arrivé ù >'ai)les, je fis la connaissance d'Antonia dont je devins, ou du moins, dont je crus et dont je crois encore être amoureux, et le souvenir d'Augustine disparut complélemenl de ma mémoire.

Je revins, lu te le rappelles, à Paris, avec ma danseuse, et après avoir envoyé mes malles chez moi, rue Neuve-des-Malhurins, je m'installai presque complètement chez Anlonia.

Je ne revenais coucher rue des Mathun'ns qu'assez rarement, el lorsqu'en revenant du llié.ilre elle me disait être fatiguée, el qu'elle était maussade comme le sont souvent les danseuses après les rei)résenlations.

Puis il y avait encore les jours où je passais la soirée avec mes amis. Ces jours-là, ou plutôt ces nnils-là, je rentrais chez moi, car je trouvais inutile d'aller ré\eiller tout le monde dans une maison (|iii n'était pas la mienne, et de (It'ranLrer Anlonia pour ne lui ajiporler que des parfums de cigare et de vin de Champagne.

Une nuit, il pouvait être une heure, je rentrai rue des Matliurins.

J'allais me mettre au lit, quand il me sembla entendre frapper. Je crus (|ue c'était le vent qui secouait ma porte, et je n'ouvris pas, mais on frappa une seconde fois plus distinctement. Je te jure (|iie j'étais à cent lieues de soupçonner le nom de ce visiteur noclurne.

Je crus que c'était Anlonia qui, in(|uièle, envoyait sa femme de cliambre me chercher.

J'ouvris.

C'était Augusiine, en robe de chambre, comme le soir qui avait précédé mon départ.

— Tiens, c'est vous, lin' dis-je.

Et je lui pris la main.

— Vous paraissez bien étonné de me revoir, me dilelle; me croyiez-vous donc morte ou m'aviez-vous tout à fait oubliée?

El elle n^pondil à la pression de ma main par une pression plus forte; sa main avait une souplesse électrique.

— C'est cette main qui a écrit la ciiarmante lettre que vous m'avez envoyée an bureau dos diligences? — Oui, me dit-elle en roujzissant. — Alors je la baise deux fois, ce à quoi elle répondit par un regard que je ne lui avais pas encore vu. — Et mon chapelet? me dit-elle. — Le voici.

J'allai à ma malle el j'en lirai le chapelet.

— Pourquoi ne me lavez-vous pas fait remettre? il esl magnifique et je n'aurais pas mieux demandéque d'être surprise plus tôt.

Pendant ce temps-là elle s'était assise.

— D'abord je craignais que M. Frédéric ne vous demandât d'où venait ce chapelet, el que cela ne vous contrariât de le lui dire ; — Je suis bien libre d'accepter les cadeaux, reprit-elle en souriant, et je ne suis pas forcée de dire, ni pourquoi je les demande, ni pourquoi on me les donne.

Vn sourire, le même qu'elle devait avoir en m'écrivanl les trois lignes que je t'ai citées tout à riioure, errait continuellement sur ses lèvres, c'était plus qu'un sourire, c'était une conlidence.

— S'il faut que je vous parle franchement, continuaije, je suis rarement ici et j'avais oublié ce pauvre chapelet. — L'amour fait oublier l'amitié. — Que voulez-vous dire? — Je veux dire (|ue depuis que vous êtes amoureux, vous ne vous souvenez plus de vos amis. — Et qui vous a dit que je fusse amoureux? — Tout le monde. — Toul le monde s'occupe de moi; tout le monde esl bien bon! — C'est Frédéric qui me la dit. — El où i'a-t-il appris? — Au cercle. — Ah! vraiment, el qu'y dit-on? — On y dit, reprit Augusline avec un Iremblenient dans la voix, que vous avez ramené d'Italie une merveille. — C'est vrai, dis-je avec une certaine vanité. Antonia est très-jolie. — Ah! elle s'appelle Antonia. — Oui. -— Elle esl danseuse? —

Juslcmcnt. — El c'est un amour sérieux? — Très-sérieux. — FraïU'Iienient, raiuiez-vous? — lùiorniénient.

Je le jure que je ne .soupronniiis i)as le but de la visKe. d'Augustine, de sorte que je ne prêtais aucune intention aux réponses que je lui faisais.

A ma réponse avait cependant succédé un silence pendant lequel je cherchai de nouveau dans ma malle pour voir si je trouverais encore quelque chose à oflrir à ma voisine.

— Tenez, lui dis-je en m'approchant d'elle, comment trouvez-vous ce bracelet de médailles antiques? — Trèsjoli, me répondil-elle presque sans l'avoir regardé. — Voulez-vous l'accepter? — Gardez-le pour Antonio.

Il y avait de l'amerluine dans celle phrase. Je me retournai involonlairement vers Augustiiie, cherchant sur son visage la raison de l'inlonalion quelle avait donnée h sa réponse.

— I^rcnez-Ie, lui dis-je, vous me ferez plaisir. — Au fait, reprit-elle, il n'est pas assez beau pour l'olTrir à nue femme coiiimeelle. — Ma chère enfant, dis-je à Augnsline, il n'a d'aulre mérite que d'avoir été acheté à Rctmc et d'èlre fait avec des médailles antiques. Je sais que vous aimez les choses originales, voilà |iour(|ii(ii je vous prie de l'accepter. QuanI à Anlonia, c'est une danseuse et elle aime mieux un bijou éelalanl qu'un bijou rare sans éclat.

— Alors, me dit-elle, j'accepte.

Et elle me tendit la main.

Sa main était brûlante comme la veille du jour où je partis.

— On dirait que vous avez la fièvre, lui dis-je. — IJn peu, me dit-elle. — Il est tard, il faudrait |)eut-ètre vous coucher. — Je vous gène? — Etes-vous folle? — N'importe, je m'en vais. Honsoir. — Et elle prit sa bougie.

Malgré moi je me rappelai le soir où elle avait quitté ma chambre. Par un hasani tout nalurel, le bougeoir d'Augustine était A la même place que ce soir-là. et moi j'étais assis sur mon lit.

Je la regardai alors plus altenlivemenl; co rajjprochemenl de deux incidents après trois mois d'absence, jeta dans mon esprit des pensées de contrastes. Il me sembla que cette fois Augustine ne(|uiltail pas ma chambre avec les mêmes résolutions que la première.

Elle semblait prête à pleurer.

— Vous avez un chagrin? lui demandai-je. — Point du tout. — Frédéric n'esl-il pas revenu? — Si fait , puisque je vous ai dit que c'est lui qui m'a appris votre retour avec Antonia. — Qu'avez-vous alors? — Rien. Adieu.

El elle fit un mouvement pour s'en aller. Je la retins par le bras.

— Xe suis-je plus votre ami? lui demandai-je avec une amitié réelle, et tout prêt à compatir à la douleur qu'elle pouvait avoir et à la consoler de mon mieux, voyons, venez vous asseoir à côté de moi, et contez-moi cela.

Elle reposa une seconde fois son bougeoir sur la cheminée, et me suivit sans opposition.

Je m'assis sur mon lit et la fis asseoir à mon côté.

— Ainsi elle est très-jolie, fit-elle en me regardant d'une façon toute nouvelle.

Je ne répondis rien, mais il se réveilla en moi une foule de pensées ou plutôt de souvenirs au contact de celte fenuue, et les petits pieds, les cheveux, les jambes, les hanches me passèrent comme un éblouissemenl dans la tête.

Il y a des moments où l'esprit se trouble si instantanément, que la bouche, sans savoir ce qu'elle dit, murmure un mot, sous lequel l'homme en proie à ce trouble croit cacher ce qu'il éprouve.

— Causons, dis-je à Augustine.

Et tout en disiint cela, je lui passai la main autour de la taille; comme trois mois auparavant, je frissonnai au toucher de ce corps soujtle et ardent.

Je croyais qu'elle allait se défendre, elle ne se défendit pas. elle se conienla de me dire :

LA VIE A VI>r.T ANS. 6

— Si elle vous voyait! — Que nie.fail qu'elle me voie! — Vous ne l'aimez donc pas? — Je l'aime, mais qu'impur te?

El je fixai ardemment mes yeux sur ceux d'Augustine.

Il me sembla que des yeux de celle fonime jaillissait un rayon de volupté, comme un éclair au contact de doux électricités. *

— Qu'importe, si vous m'aiincz un peu, repris-je, enhardi par ce regard. — Mais moi, je ne puis pas èlre voire maîtresse. Allez, Emmanuel, laissez-moi, cela vaut mieux.

Cela vaut mieux me sembla étrange; il y avait donc la possibilité daulrc chose, puisqu'elle me disait qu'il valait mieux que cette chose ne fût pas.

Je ne jierdis pas mon temps à chercher les causes qui pouvaient avoir opéré ce changement.

Je sais que la femme est un abîme, mais je ne le sonde pas.

Cependant Augnslinc était envahie par une émolion réelle, et au lieu de dégager mes bras d'autour de sa taille, je la serrais plus étroitement et je sentais son cœur battre conmie le mien.

En ce moment j'eusse donné dix ans de ma vie pour la possession de celte femme.

Ce Frédéric qui s'en allait de chez elle à minuit m'apparut comme un être stupide.

Pourtant le caraclère d'Aucustine s'était si nettement prononcé dans le cninniencemenl de notre connaissance qifil m'était impossible de croire à un di'rrienli si prompt du passé et que je n'osais pas lui demander aiilre chose que ce (lu'elle m'accordait, tant je craignais de la voir m'échapper encore.

— Non, décidément, laissez-moi rentrer, murmurn-telle, vous me le conseilliez tout à Iheure, il le faut, je le veux... je vous en prie.

Et en même temps tout en |ai.:ivant faire des efforts pour sortir de mes bras, soit faiblesse réelle, soit aban-

don, elle laissa tomber sa Icte sur mon épaule, et je sentis son haleine brûlante sur ma joue, et je posai mes lèvres sur les siennes.

Mais alors elle s"élança de mes bras, en disant :

— Au nom du ciel laissez-moi, laissez-moi.

Celle fois c'était trop, je n'avais jamais rêvé ce que tout le parfum de celle femme niB promettait*, et je courus après elle:

— Ecoute, lui dis-je, lu ne sortiras pas d'ici. — A quoi bon, lit-elle, vous avez une maîtresse que vous aimez, qui vous aime.

Kt elle passaitses mains sur son front comme si sa raison eût été près de lui échapper et qu'elle eût voulu la ressaisir.

— Je la quitterai, je quitterai tout pour loi, mais au nom du ciel, ne t'en va pas ce soir. — J'étouffe, murmiira-t-elle.

J'enlr'ouvris la fenêtre et je revins à elle. Je défis les boulons de sa robe de chambre. Elle ne bougea point.

Je lui ôtai sa robe tout à fait; elle ne dit rien. Alors, je la pris dans mes bras, et je sentis ce corps tel que je l'avais deviné, frémir contre moi. J'alla à ma porte et je fermai les verrous.

— Ah! me dis-je, monsieur Frédéric, vous avez ri quand je suis tombé dans l'escalier, je vais bien rire demain quand vous le monterez.

Quand je revins dans ma chambre, Augu^tine s'était jetée sur mon lit, et sa lètedisparaissaitdans les oreillers.

Quand le lendemain, le soleil pénéira chez elle, il n'éclaira qu'un lit vide.

l/esprit dans le car-ur.

Tout ce (|iie je puis ajouter, c'est qu'une nuit encore comme celle que je venais de passer, et je fusse devenu fou de celte fenune, et je l'eusse suivie comme un diien suit son maiire.

Aussi, quanti à son réveil, elle me vit la contemplant, elle se pencha à mon col avec la nonchalance de la force abattuî!; du désir calmé, de l'ivresse éteinte, et y resta longtemps susjjendue.

— Je l'aime, lui dis-je alors. — Et moi aussi, murmura-l-elle avec raccent de la force qui revient. — Et nous vivrons toujours ensemble. — 'Sou, non, me dit-elle, il faut même que vous oubliiez celle nuil, comme si elle n'avait jamais existé. — Que dis-lu? — .le dis, mon Emmanuel, que depuis la nuil qui a précédé ton départ, et depuis le moment où j'ai senli les lèvres sur les miennes, j'ai le cœur qui me brûle quand je pense à loi, et que quand lu es revenu avec celle femme, j'ai élé comme jalouse. Tu le sais, je suis franche: ton dédain, ton oubli n'ont fait qu'augmenter, non pas mon amour, car ce n'est l)as là de l'amour, mais ma folio. Il fallait enfin que je passasse une nuit avec loi, car je le désirais avec tous mes sens, mais je ne serais pas sûre de l'aimer avec tout mon cœur.

El puis, ajouta-l-elle en sautant h bas du lil, il y a trois mois, tu n'avais pas de maîtresse, et je ne trompais personne, aujourd'hui tu en as une, cl je lrouq)e quelqu'un.

Et la folle enfant me laissani à moitié fou sur mon lil, se rhabilla h la hàle.

Au moment de sortir de chez moi, elle me dit :

— Tu iK' parleras jamais de cela à iiersonne, lu mv

■ le jures. — Jt^ to le jure. — Un jour je le dégagerai de ton serment, car notre histoire est bizarre et lu éprouveras le besoin de la raconter. — Mais, lui dis- je à mon tour, promels-nioi de me répondre francliemcnl. — Parle.

— Combien as-tu eu d'amants dans ta vie? — Frédéric et loi. — Pas d'autre? — Sur Dieu! — Et tu veux que cela linisse ainsi entre nous. — .le le veux. Mais dis-moi de nouveau que tu aurais quitté Antonia pour moi. — J'y suis prêt encore. — Merci, me dit-elle, je l'aime.

Elle m'embrassa et disi)arut.

— Et depuis? demandai-je ù Emmanuel. — Depuis, me répondit-il, cela va le paraître étrange, je ne l'ai jamais revue que dans l'escalier, mais toujours elle me regardait à me faire damner, puis je l'ai retrouvée l'autre nuit au bal de l'Opéra, où elle m'avait dit de venir. — Pourquoi?

— Pour me délier de mon serment à ])artir de dimanche. Frédéric l'épouse samedi. - Il l'éimuse! m'écriai-je. Que penses-tu de cela? — Je pense qu'il est bien heureux! me dit Emmanuel.

€e que c'était que l'uniour de mndrnioiflelle Antonia.

J'avais mes trois histoires, mais comme vous avez pu le voir, deux seulement m'étaient connues dans tous leurs détails et la liaison d Emmanuel et d'Antonia n'était qu'indiquée dans le récit du héros de ces aventures.

A peine avait -il dit le dernier mot qu'on a lu qu'il s'était enfui, comme pour échapper aux nouvelles questions que je pouvais lui faire. Le silence (lu'il avait presque affecté de garder ù l'endroit d'Antonia, me parut cacher quelques mystères delà vie intime qu'il devait ètrecurieux de connaître, et puisqu'il ne nie les contait pas, je me

promis bien de les découvrir cl daller chercher le iiionslre jusque dans son antre.

Je connaissais l'adresse d'Eninianuei, qui, depuis qu'il vivait avec une danseuse en renom, s'était cru forcé de quitter son modeste appartement de la rue Neuve des J!a- IhurinSjCtde le remplacer par un fastueux entre-sol do la rue Taitbout.

Quelques jours après cette seconde rencontre, je me rendis cliez Emmanuel.

— Qui demandez-vous? me dit la portière. — M. Emmanuel de... — Il n'y est pas. — Son domestique est-il chez lui? — Xon, monsieur. — A quelle heure trouve-ton Emmanuel? — C'est bien rare qu'il soit ici. — Et son domesti(iue? — Il n'y est presque jamais.

.le regardai la portière, je la croyais folle.

— Pardon, madame, lui dis-je, mais Emmanuel de... est bien locataire de celte maison? — Oui, monsieur, il y denjcure, mais il n'y reste pas. — Alors, madame, veuillez me dire, répliquai-je avec une exagération de politesse (jui dut donner à la portière une bonne opinion de mon respect pour la classe dont elle faisait partie, veuillez me dire quelle est la maison où Emmanuel ne demeure pas, mais où il reste. — Je n'en sais rien, monsieur, il n'y a que son domestique (jui puisse vous le dire.

Cela tournait un peu trop h la plaisanterie.

— .'\!ais, m'écriai-je, puisque le domestique n'est presque jamais ici, comment voulez-vous que je le trouve? — Si monsieur veut me dire son nom et son adresse, je dirai ii Alphonse d'aller voir monsieur. — Le domestique d'Emmanuel s"ap|iellc Alphonse? — Oui, monsieur.

Je donnai mon nom et mon adresse, et j'ajoutai :

— Priez l\f. Alphonse, si cela ne le dérant;e pas trop, toutefois, de venir me dire où je pourrai trouver Emmanuel, car j'ai quchpie eliose d'important ù lui communiquer. — Je n'y manquerai pas, lit la portière.

Je rentrai chez moi.

Huit jours s'iVoulèrenl sans que M. Alplionse parût.

Je retournai rueTailboiit.

— M. Alphonsn va-t-il bien? domamlai-je à la porlièrc.

— Oui, inonsic'ur, Irùs-bicn, ri'|!0!Kiil coilc-ci qui ne me reconnut pas tout île suite. — Est-il ici? — Non, monsieur. — Ah çà, il n'y est donc jamais? — Il y est bien rarement. — Kl Emmanuel? — Il y a quinze jours que nous ne l'avons vu. Ah! mais, vous êtes le monsieur qui est venu il y a huit jours? — Oui, et à qui vous aviez promis d'envoyer M.Alphonse. — Il n'est pasallé chez vous?

— Je ne l'ai pas vu. — Il me Tavail bien dit! — Qu'il ne viendrait pas? — Oui. — Et pourquoi donc? — II prétend (|u"il n'a pas le temps do se déranger pour tous les amis de M. Enuiianuel. — Savez-vous qu'il est assez imperlinent, M. Alphonse. — Ah! il est comme cela. — Ainsi, il n'y a pas mo>en de voir 31. Emmanuel, niM. Alphonse, ni de savoir où les trouver l'un ou l'autre? — Si vous voulez me promettre de ne pas dire que c'est moi qui vous ai dil où il est, je vous dirai où vous pourrez trouver 31. Alphonse. — Soyez tran(iuille. — Vous me le promettez? — Je vous le promets. Vous avez donc bien grand'peur de lui? — Ah! Monsieur, tout le monde tremble devant lui, dans la maison. — Je suis d'autant plus curieux de le connaître. Voyons, où est-il? — Il est chez le marchand de vin à gauche, au bout de la rue. — Merci, j'y vais.

La portière poussa une exclamation d'étonnemcnt. Je me rendis chez le marchand de vin, que je trouvai assis à son comptoir.

— M. Alphonse est-il ici? lui denuindai-je. — Il est dans l'arrière-boutiqne , il déjeune, me répondit cet homme. — Voudriez-v.ous lui dire qu'il y a ici (|uelqu'un qui désire lui parler. — .Vljilionse, cria le marchand de vin en ouvrant la porte de mui arrière-boutique, dont il avait fait une espèce de cabinet particulier. — Quoi? répondit une voix éraillée, au milieu des voix avinées de plusieurs hommes. — 11 y a là un monsieur qui te demande. — Eh bien! qu'il entre. — Voulez-vous entrer, monsieur, me dit le marchand de vin.

— SS- II fallait bien en passer par là. D'ailleurs, celle étude de (lomeslique ni'aniusail assez.

J'entrai.

— M. Alphonse, le domestique de M. Emmanuel de... dis-je en entrant.

Celle dénomination fil rougir un grand gaillard qui porta la main à sa casquette, plutôt par habitude que par politesse, cl qui me dit :

— C'est moi, monsieur. — Pouvez-vous me dire où je trouverai votre maître? lui dis-je. — IMon maître, répondit M. Alphonse, en rougissant de nouveau, il est chez sa petite.

Ce fut moi, à mon tour, qui rougis de la façon dont ce laquais parlait d'Emmanuel.

Ees camarades de M. Alphonse se mirent à rire de l'intonation qu'il avait donnée h sa facétie.

— Qui appelez-vous sa petite? dis-je avec un sangfroid invulnérable; est-ce une domesliciue?

Et je regardai 1\I. Alphonse, de façon à lui faire comprendre que je ne souflVirais pas une seconde impertinence. Je crois que ces sortes d'imbéciles, subissent, malgré eux, l'ascendant moral; car celui-ci, qui était de taille à en manger quatre eonmie moi, cessa ce Ion badin, et ôlanl sa casquette, me dit : — Monsieur Emmanuel de... est chez mademoiselle Anlonia, rue de Provence, 19.

Je portai la main à mon cha|)eau, cl je sortis.

Je me rentlis inmiédialement rue de Provence, 19.

Je montai à l'étage que m'indiiiua le portier, au troisième, et je sonnai h une jiorte de velours vert, entourée de clous dorés et oiiiée d'un bouton de cristal.

— M. Emmanuel de... dis-je à la femme de chambre, qui vinlm'ouvrir, est-il ici? — Non, monsieur, répondit celte fdie, avec une certaine hésitation. — Mademoiselle Anlonia y est-elle? — Non plus. — Ayez la bonté de remettre celle carte h Emmanuel, qaand il rentrera.— Oui, monsieur.

La femme de chambre referma la porte. Je descendis

loiileinciil tant j étais convaincu que l'absence d'Emmanuel nï'lail (|u"une consiirnt'. et qu'il allait me faire rappeler dès qu'un lui aurait remis ma carte.

Je n'avais pas descendu vingt marches, que j'entendis sa voix.

— Remonte donc, me criait-il, par-dessus l'escalier, j'y suis toujours pour toi.

Je reiiionlai.

— C'est l)ien aimable de venir me voir, me dit-il, en me tendant la main. — J'ai eu assez de peine ii trouver cette adresse. — Tu n'avais qu'ù la demander chez moi. — C'est ce que j'ai fait.

Tout en causant, Emmanuel m'avait emmené dans un boudoir tendre de brocatclle jaune, et m'avait fait asseoir auprès du feu.

— Eh bien! reprit-il, on l'a dit tout de suite où lu pouvais me trouver. — Il n'y a que ton domestique qui sache cela. — Alphonse. — Justement. Il est très-insolenl, M. Alphonse.

Emmanuel passa la main sur son front, avec un geste d'impatience, et il ajouta :

— Enfin, il ta donné l'adresse d'Antonia. — Oui. — C'est tout ce qu'il faut.

Comme il paraissait être désagréable a Emmanuel qu'on lui parlât de son domestique, je ne lui en ouvris plus la bouche.

— Sais-tu que tu es fort bien ici, lui dis-je pour changer la conversation. — Oui, tout à l'heure je le montrerai le reste, quand Antonia s'en ira ù sa rcpélilion.

En ce moment, la femme de chambre ouvrit la porte du boudoir.

— Monsieur, (lit-elle à Emmanuel, madame vous demande. — Attends-moi un instant, me dit Emmanuel, cl il sortit.

J'attendis tout en regardant les mille inutilités qui composent le boudoir des femmes en général, et des danseuses en particulier.

Au bout (le dix minutes cnviroi), j'cnleiulis les portes du eiirré de la salle à manger et du salon qui se refermaient brn\ainnient, et Emmanuel reparut, l'air irrité ou plutôt mallienreux.

— Je le gène, peut-être, lui dis-je, dis-le-moi, je m'en irai, — Au contraire, reste, me dii-il, et le plus longtemps que tu pourras.

Il s'assit en poussant un soupir et prenanllcs pincettes, il se mit à tisonner, comme un homme préoccupé et qui ne sait que faire.

— Antonia est partie? lui demandai-je. — Elle vient do sortir. — Répèle-t-elleun ballet nouveau? — Je crois (]u"oui.

— Cela parait ne jtas l'inquiéter beaucoup. — En efiel, cela m'est assez iiidifférenl.

On sonna.

— Tais-toi, me dit tout l)i\s Emmanuel. — Tu liC veux pas recevoir? — Non.

Cin(| minules après, la femme de chambre parut.

— C'est la modiste de madame, dit-elle à Emmanuel.

— Eh bien! vous lui avez dit que madame est sortie. — Oui, monsieur, elle a dittju'elle leviendrait ce soir.

îNouveau soupir (rEmnianiiel.

La femme de chambre nous laissa.

— Si nous visitions l'appartement, dis-je alors. — Viens.

Emmanuel se leva, je le suivis.

Il avait l'air aussi ennuyé que cela est possible.

Nous entrâmes dans le salon, blanc, cerise et or.

— C'est loi qui as donné ce salon à Anionia? lui dis-je.

— Oui, c'est moi qui lui .>: donné tout ce qu'il y a ici. Trouves-lu ce salon beau? — Suiierbe. — Voici sa chambre, dit Enunanuel en ouvrant une porte, et nous nous trouvâmes dans une chambre tendue de damas bleu, dont le lit el les meubles étaient en bois de rose, el dont les rideaux étaient faits en puipure de Venise, la plus chère de loules les guii)urcs. — Diable! dis-je, lu fais on ne peut mieux les choses. — N'est-ce i>as que celle chambre

est jolie? fit Emmanuel, comme si ma n'ponso aflirmative eût dû le consoler quelque peu de l'ennui qu'il avait. — Klle est ravissante! — Tu as vu la salle ù manger? — En tapisserie, et en cliène sculpté. — Oui. — Elle est trèsbelle. — Voilà tout, mon cher. — C'est bien assez. El lu en as ici, pour... — En tout? — Oui, en tout. — J'en ai pour cin(|uante-sept mille francs. — Et tout cela est payé? — Hélas! non.

On sonna de nouveau. Nous entendîmes la femme de chambre causer quelques instants avec le visiteur, puis la porte se referma.

— C'est le loueur de voilures, dit celte tille en ouvrant la porte du salon. — Vous lui avez dit (jue je n'y étais l)as? — Oui, monsieur. — Qu'est-ce qu'il a dit? — Qu'il reviendrait demain.

Nous retournâmes dans le boudoir.

Je me rassis. J'aurais voulu savoir la cause de ce profond ennui dans letiuel Emmanuel paraissait plongé. Je la devinais peul-èlrc bien un peu, mais j'eusse voulu l'apprendre de lui-même. Je repris.

— Tu ne vas jamais rue Tailbout? — Jamais. —

— Pourquoi? — Qu"irais-je y faire? — Tu as tort de garder un domestique. Cet Alphonse passe sa \iecliez le marchand de vin, et c'est ton vin (ju'il y boit. — Je le sais bien. — Pourquoi ne le renvoies-tu pas? — Est-ce que je le peux? — Tu lui dois de l'arçcnt? — Oui.

— Beaucoup? — Beaucoup. — Condiieii? — Quaire mille francs. — Comment se fait-il que lu doives quatre mille francs à ton domestique? — Il m'en a préié trois mille. — Tu as emprunté de raru;cnl à cet homme? — Il le fallait bien, et tu comprends maintenant pourquoi je n'ose rien lui dire. Sans lui, j'allais à Ciichy.

C'était juste. Je baissai la lè!e.

— Antonia sait tout cela? rcpris-je. — Oui. — Que te dit-elle? — Elle me fait des scènes. — Pour... — Pour avoir de l'argent, pardieu! — Et tu n'en as pas? — Il n y a pas vingt francs ici. — Et ta mère? — Ma mère? je

suis brouillé avec elle, — Il faut rompre avec celte vie-là, mon cher. — Trouve le moyen. Ma mère ne veut pas me donner un sou, je n'en trouve plus à emprunter, je n'en ai pas cl j'ai Irenle mille francs de dettes.

Comme il disait cela, on sonna encore.

Celle fois, le visiteur ne se laissa pas congédier conime les deux précédents, et je Tcnlendis même crier : Je sais que votre mailrc est ici, je ne m'en irai pas sans lui avoir parlé.

— Celui-lîi, c'est le bijoutier, fît Emmanuel avec un nouveau soupir.

Il me faisait pitié.

La femme de chambre ouvrit une troisième fois la porte.

— C'est le bijoutier, dil-olle tout bas. — Je le sais bien. — Il ne veut pas s'en aller. — C'est bon. Allez.

Emmanuel fourra ses mains dans ses poches et se promena de long en large comme un homme qui devient fou.

Je compris le suicide pour dettes.

— Veux-tu que j'aille parler à cet homme? lui dis-je. — C'est cela, vas-y, me dit Kninianuel sautant avec joie sur ce moyen. — Que lui dirai-jc? — Tout ce que lu voudras, pourvu qu'il s'en aille et que je ne le voie pas. Voilù cin(iuanle fois que je le fais venir.

Je sortis du boudoir.

Je trouvai le bijoutier assis dans la salle à manger. J'allai à lui; j'étais assez embarrassé. Il se leva.

— Monsieur, lui dis-jc, Emmanuel ne peut vous recevoir en ce moment. — Mais , monsieur, lit cet honnête commerçant qui avait évidemmcnl vendu à Emmanuel cinquante pour cent trop cher et ipii était aussi exigeant que s'il avait vendu au prix de fabrique, il faut pourtant que cela finisse; monsieur de... me doit six mille francs depuis un an, et je n'ai pas encore reçu un sou. Je ne m'en vais pas sans qu'il m'ait donné au moins un <àcompte, quand ce ne serait que cent francs.

Je savais qu'il n'y avait pas vingt franc? dans la mai-

son, cl je n'ai pas besoin de dire que je n'avais pas les cent francs.

— KmnianuoI csl malade, il n'a pas cette somme ici, dis-je au bijoutier d'un ton pres(iue sui)plianl; s'il l'avait, il vous la donnerait tout de suite. On est en train d'arranger ses affaires, patientez un peu, cela ne lardera pas. Je prends l'engagement qu'il vous enverra un à-comptc avant liuit jours.

Le créancier s'ébranlait. .le portai le dernier coup.

— Il faut avoir un peu d'indulgence pour les jeunes gens, continuai-je, ils aclièient sans marciiander, et sans trop savoir ce qu'ils font. C'est à vous autres, messieurs les marcbands, d'être plus raisonnables (pi'enx. .le parlerai dès ce soir de votie créance à la nière d'Fmmanueî, et je vous assure que vous aurez bientôt une bonne réponse. — Ce qui m'irrite, ce n'est pas tant qu'on me doive que de voir qu'on ne me reçoit jamais. Si je voyais M. de***, je patienterais; mais je suis biimilié de trouver toujours des domestiques qui me répondent : monsieur n'y est pas, ou : il vient de sortir, ou : il est à la campagne, quand je sais pertinemment qu'il est dans sa chambre. — Vous avez raison; cela est mal et j'en ferai des reproches à Emmanuel. — .!e com|)te sur vous , monsieur.— Soyez tranquille. — .\vanl huit jours? — .\vant huit jours. — .l'ai l'honneur de vous saluer,

Le bijoutier sortit.

— Eh bien? me dit Emmanuel en me voyant entrer. — Il s'en va, lui dis-je. — Combien je te remercie! fit-il en me tendant la main. — Oh! je sais ce que c'est. — lui as-tu dit? — Je lui ai promis un à-compte; tâche de lui en donner un. — Est-ce que tu crois que si je le pouvais je ne les payerais pas tous, quand je devrais vivre do pain et d'eau pendant un an. — Mais, tu avais des renies? — Deux maisons. — Emprunte dessus. — Est-ce que ce n'est pas déjà fait, el ma mère m'a fait dire, car je ne la vois plus, qu'elle me ferait interdire si je formais un nouvel emprunt. — Comment peux-tu vivre dans ces

L\ VIE A VINr.T V\S. 7

tourmenls-là? — Ah! je n'en sais rien. — Tu aimes donc lien Anlonia? — Je ne lai jamais aiiuée : voilà ce qu'il y a d'affreux! Tu sais pourquoi je l'ai ramenée, pour faire enrager Henrielle, vengeance donl je suis bien puni aujourd'hui. J'ai dépensé de l'argent avec Anlonia pour avoir l'air d'en être amoureux, et j'en suis arrivé où j'en suis. — Tu ne me disais pas cela à l'Opéra. — Et je ne .te l'aurais jamais dit, si tu ne l'avais vu par toi-même. 'Je rougis de la vie que je mène. — Il faut en sortir. — Comment! Je t'ai déjà dit que c'est impossible. — Raisonnons, cependant. — Cela ne servira à rien. — Tu es au bout de tes ressources? — Oui. — Tu n'as pas vingt francs chez toi, m'as-tu dit. — C'est vrai. — Prenons les choses au pire. Demain, lu n'auras plus un sou. — C'est encore vrai. — Comment feras-tu? Tu mourras donc defaim? — Non, ])arce que je trouverai à emprunter cent francs, deux cents francs, cinquante francs, à mes amis, à mon tailleur, à mon boîtier, que sais-je, moi? et la maison ira encore. Je louerai une loge, je mènerai Antonia au spectacle et j'aurai la paix pendant quatre ou cinq jours. C'est beaucoup, va, quatre ou cinq jours de tranquillité. Voilà comme je vis depuis- trois mois, et la preuve qu'on s'hahilue à tout, même à cette vie honteuse, c'est que je la sui)is aujourd'hui, et que si, il y a deux ans, on m'eût annoncé qu'un jour je vivrais ainsi, je crois que j'eusse préféré me brûler la cervelle tout de suite. On ne sait |)as ce qu'une femme sans co'ur peut faire d'un honune sans énergie. C'est affreux à dire, mais un an encore de cette existence problématique, et je crois que j'en arriverais à admettre, sans exception, tous les moyens de me procurer de l'argent. — Si Antonia l'aimail un peu, disjc, ne voulant pas répondre à celte dernière phrase, elle réduirait ses dépenses. — IM'aimàt-elie comme Juliette aimait Roméo, cllene pourrait p.is arriver à cequc tu dis là. — Pourquoi?— Qu'appelles-tu réduircles dépenses?— Combien a\ez-vous(lu domesli(|ues?~ Quatre, l'ne femme de '■hand)re qui habille Anlonia au Ihéàlre, une cuisicièrc, un

groom et un valet de chambre, Fans com|iler Alplionse. — Tu pourrais en supprimer deux. — Lesquels?— Le groom et le valet de cluimbre.— Je dois einq eenis francs à l'un cl quinze cents francs ;"» lautre. Avec quoi les payerais-je'* Je suis condamné au luxe, mon ctier.— Tuas une voilure?

— Que je loue six cents francs par mois. — Congédie-la!

— Je dois dix-huit cents francs au loueur qui vient de venir tout à l'heure. Si je ne garde pas la voiture, il ne sortira plus d'ici. — Pour combien as-tu de loyer? —

— Pour trois mille francs. — Déménage et qu'Anlonia se contente d'un appaHement de mille francs. — On doit six mois de loyer et il y a un bail de trois ans. — Ton appartement de la rue Taitbout ne te sert à rien? —Qu'à loger M. Alphonse. — As-tu un bail, là? — Non. — Dois-tu au |)ropriétaire? — Non. — Quitte ce logement et vends les meubles. — Les meubles sont saisis par mes créanciers. — Laisse-les vendre. — Il le faudra bien. Je retarde autant que possible ce moment inévitable en payant des frais et donnant des à-cumpte que jo prends je ne sais où; mais un jour je ne le pourrai plus.

— As-tu la ferme inlenlion de rompre avec Antonia?

Oui. — De partir même, s'il le faut? — Oui. —Eh bien! Va trouver ta mère et dis-lui de faire encore un sacrih'ce d'une dizaine de mille francs. Tu n'as pas besoin de plus que cela pour sortir momentanément d'embarras. — Elle me refusera. — Non. — Voilà trois fois que j'enq)Ioic ce moyen pour avoir de l'argent. — Cependant il fuut que tu le retires de là. — Je n'en sais |)lus rien. — Tu n'as pus envie de te jeter à l'eau? — Je n'en répondrais pas.

— Veux -tu que je fasse entendre raison à Antonia? — Je t'en délie bien. — Veux-tu que j'essaye au moins? — Que lui diras-tu? — Que l'importe, pourvu que je l en débarrasse. Veux-tu que je vienne la voir demain matin? — Viens plutôt ce soir. Je sortirai: elle sera seule. — Ne peux-tu aussi bien sortir demain malin? ^ Non. — Pourquoi? Tu ne t'amuses pas beaucoup ici! — CV-;| vrai : mai-^ je ne p^Mix pas sortir avant que le soleil

soil couchtJ. — Tu es poursuivi? — J'ai le plaisir, quatui j"entr'ouvrc Ips rideaux de ma fenêtre, de voir des gardes du commerce qui m'allendent.— lis no sont jamais venus ici? — Si fait; mais je me suis sauvé par l'escalier de service, el comme le bail esl au nom d'Anlonia et qu'elle a déclaré qu'elle ne me connaissait pas, ils n'osent plus remonter. — Tu dois regretter le temps d'Henriette? — Oui, je le regrette, je le le jure, el il y a des jours, c'est-àdire des soirs, où je vais me promener sous ses fenêtres pour me refaire un peu d'espérance avec mes souvenirs. Ah! j'oubliais de te dire, Anlonia a une mère; et quelle mère, mon pauvre ami!

«e que le monde appelle i In homme qui «'omuBe.

Il y a des choses que le monde ne sait pas, continua Kmmânuel, qu'il ne peut pas savoir, c'est (|ue lorsqu'on a eu le malheur d'entrer par goût ou par laisser-aller, comme cela arrive le plus souvent, dans la vie que je mène maintenant, il arrive un moment où les petits obstacles que je le signalais tout à l'heure se rapprochent tellement les uns des autres, se soudent si fortement entre eux et forment un cercle si restreint qu'on n'a plus assez de place pour iirendrc son élan cl les franchir.

Nous ne somnies jilus au temps où Abraham renvoyait Agar en lui donnant loul bonnement une cruche d'eau el une mesure de blé. Aujourd'hui quand un jeune homme a véeii avec une actrice, quand il s'est ruiné pour elle, (luand il l'a prise à un (•iu(iuièm(" élai^e et que, comme moi, il lui a meublé un api)Mrlcm('nl dans le goût de celui-ci, quand il a abruti sa jeunesse et sali son nom avec elle, quand il a ii'ié ju-^qu'à ses dernières ressources i)our satisfaire ses caprices, quand il a mis sa liberté, son bonheur, sa for- Uine <;oii$ la dépendance d'une créature vaniteuse el cor-

rompue, quand il s'est brouillé avec sa famille et avec toutes les alTections de son enfance, quand pour la couvrir de bijoux comme une madone espagnole il s'est couvert de dettes, tu crois peut-être que le jour où il lui est prouvé qu'il n'a plus rien à lui donner, lu crois peut-être qu'il peut la quitter et lui dire au moins : nous sommes quittes !

Tu te trompes, mon cher. Elle sera le plus acharné de ses créanciers, le plus terrible de ses ennemis. Sansl'aimer, elle se fera une armede son amour; elle le poursuivra de scandales et de menaces, elle invetitera des atrocités sur son compte, elle sèmera autour de lui assez de calomnies pour attaquer son honneur, assez de mensonges pour mettre en jeu sa vie. Il aura des procès el des duels pour cette liaison, et il ne pourra jamais essuyer complotemcnl la boue dans laquelle il sera tombé. Elle trouvera le moyen de faire croire (jue ce malheureux a vécu h ses dépens. Elle aura toujours eu dans son intérêt quelque femme, dépendante d'elle, qui accréditera ces bruits, et elle aura autour d elle des imbéciles amoureux qui les répandront. Elle le déshonorera, si elle peut, à l'aide des choses mêmes qu'il aura faites pour elle. Ce sera sous le mas(iue de tous les grands et beaux sentiments que, comme un bravo, ell« le frappera dans tous les coins. Elle se posera en femme jalouse qui ne peut se faire à l'idée que son amant aime une autre femme, ou bien elle dira : Pour lui j'avais tout sacrifié : mes habitudes, mes amis, ma fortune même, car vingt fois, s'il n'avait été mon amant, j'eusse trouvé une position plus belle que celle qu'il me faisait, mais, que voulez-vous, je l'aimais; el elle trouve des gens qui la croient et qui la plai^'iient, et quand on passe dans la ruo on est montré au doigt.

Or, sais-tu quels sacrifices elle a faits à l'homme qui vivait avec elle? Je vais te les dire.

Dans la crainte qu'il ne l'apprit et n'eût alors le droit de la quitter, elle a refusé, ou du moins elle dit qu'elle a refusé les propositions des enlrcmetlcuses qui venaient

lui demander de l'aniour au rabais pour des tUrangers qui |)as.<aiciU à Paris, une somme de trois ou quatre milje francs par an, tout au plus; rest-à-dirc qu'elle a saerifii', en supposant que ce qu'elle dit soit vrai, trois billets de mille francs à la certitude d'en avoir trente ou quarante. Pendant ce temps son amant a vécu dans la plus honteuse servitude. On lui a rendu plus tidèlement compte des moindres actions de sa vie qu'on ne l'a jamais fait fi son père ou à sa mûre. On a vu tous ses bons sentiments, tous ses élans jeunes et enthousiastes s'en aller les uns après les autres, car on n'avait même pas l'excuse de l'amour. On a pris cette femme par plaisir et on l'a gardée par amour-propre. On l'a gardée non pas pour l'avoir, mais pour que d'autres ne l'aient pas; car on est convaincu qu'elle vous est fidèle, et le lendemain du jour où l'on est parvenu k la quitter, on apprend que, de votre temps, elle a été la maîtresse de vos amis les jilus intimes et des plus ignobles cabotins. On apprend qu'on était trompé par tout le monde, que les domestiques qtii vous devaient leur pain étaient ses complices, moyennant quel(|iies pièces de cent sous; qu'à peine était-on sorti, la fenmie de chambre ouvrait la porte à un autre homme qui attendait votre déjiart pour entrer, qu'il se faisait même sous vos yeux un commerce de lettres et de rendez-vous que vous ne soupçonniez pas, que les billets de répétitions étaient faux, que les migraines étaient des moyens de vous éloigner et qu'Mifin vous vous êtes ruiné et cou)promis pour une femme dont pendant que vous l'aviez, dix ou douze individus avaient le droit de dire qu'ils étaient les amants.

Mais le jour où l'on apprend cela, on est si lier d'avoir rompu, l'air que l'on respire librement semble si bon, qu'on n'a plus la force d'en vouloir à la femme et qu'on se trouve bien heureux quoi que cela vous coûte, d'en être quitte à si bon marché.

F'uis il arrive un moment où, quand on se rappelle tous les détails de ce temps, on se demande comment on a pu le passer, et où l'on so pn-nd en mépris à l'idée que l'on a

doimi5 SOS belles années el le plus pur de son cœur à celle lâche corruption.

El, ce qu'il y n d'affreux ù dire, conlinua Emmanuel, c'est que rien de ce que la femme vous fait n'est prémédité. Elle n'a pas l'intention de vous ruiner, elle n'a pas l'intention de vous compromettre, elle n'a pas l'intention de vous tromper. Tout cela arrive en raison des besoins, des craintes, des ennuis de la vie qu elle partage; elle obéit aux conseils des sales créatures qui composent son entourage et dont on'essaye en vain de l'isoler, car, il y a toujours un moment où, comme un sot, on lu prend au sérieux, où l'on croit qu'elle vous aime el que l'amour qu'on lui inspire va la purifier. Or, elle ne sait qu'une chose, c'est qu'elle a un amant qui a eu la bêtise de prendre la responsabilité de sa vie et qu'il faut qu'elle le garde. Elle emploie donc pour cela tous les moyens qui sont à sa perlée; de là les scènes, les menaces, les scandales et les embarras de toutes sortes.

Si elle voulait se faire épouser par cet amant, elle y arriverait évidemment, s'il n'avait plus que ce moyen d'avoir la paix, il finirait par l'employer.

En attendant elle dit partout que ce mariage est une chose conclue, et elle vous fait la réputation d un idiot qui va prostituer à une fille de sa sorle le nom honorable qu'il a reçu de son père.

Voilà justement où j'en suis, fil Emmanuel en lerminant. Anlonia va disant partout que je vais l'épouser, je la laisse dire, pour éviter des scènes.

Il y a des jours où, comme aujourd'hui, je n'ai pas vingt francs et où je ne sais plus comment nie procurer de l'argent. Une marchande dérobes ou de dentelles vient, et Anlonia achète on commande pour quinze ou dix-huit cents francs avec la même indifférence que si elle n'avait qu'à ouvrir son tiroir pour payer.

El si je la quitte, sans payer celte dette el tant d'autres contractées de la même façon, je passerai pour un malhonnête homme aux yeux de tous ses marchand? qui ne

lui vciitlenl que parce qu'ils savent que je suis là et que je réponds de ce ([u'eMe achète.

Emniaiuiel se lut cl laissa tomber sa tète dans ses mains avec un découragement qui me lit peine.

Je m'apprêtai à lui répondre.

— Oh! je sais bien ce que tu vas me dire, repril-il, lu vas me dire qu'il faudra bien que tout cela finisse un jour, el lu vas recommencer à me donner des conseils. Donne-m'en tant que tu voudras, je te préviens seulement qu'ils seront inutiles. — Tu te trompes, lui dis-jc, ce n'est pas cela que je voulais te dire. — Parle alors. — Me promets-tu que si tu avais l'argent pour payer ce que tu dois cl quitter honorablement Antonia, tu la quitterais?— Oui. — Tu me le jures? — Je te le jure.— Je l'aurai cet argent. — Comment? — Que t'imporle, pourvu que je l'aie. — Mais sais-lu combien il me faut? — Il te faut trente mille francs.— Au moins. — Tu les auras. — Aqui vas-tu les demander? — Tu veux absolument lesavoir? — Oui. — A ta mère. — Klle te refusera. — Je suis sùrdu contraire. — Quand la verras-tu? — Aujourd'hui même. Cela vaut mieux que de voir Antonia et d'cssayerde lui faire entendre raison. Tu réuniras tes créanciers, lu leur donneras (piinzc mille francs, lu leur demanderas du temps, un an par exemple pour payer le reste. Tu laisseras Antonia sans une dette, tu lui mettras cinq mille francs dans son tiroir, pour lui donner le temps d'attendre ton successeur, ce qui ne sera pas long, tu payeras M.Alphonse et tu le flanqueras à la porte. Tu payeras lasaisiede tesmeubles, que tu vendras, el avec ce qui le restera tu iras vivre pendant trois ou quatre mois en Italie ou en Afrique, celte nouvelle Belgique des jeunes gens ruinés, afin de ne pas avoir ici les ennuis qui résultent toujours d'une séparation cl que tu connais si bien. Cela te convient-il? — Parfaitement. — Tu approuves ma démarche? — Je ne crains qu'une chose, c'est qu'elle ne réussisse pas. — Je le verrai demain. — l'ourquoi pas ce soir? — Parce qu'il n'est pas sûr que je trouve ta mère chez elle. — D'ailleurs .\ntonia

serait ici cl nous ne pourrions pas causer à notre aise. — A demain donc, mais silence! — Sois IraïKiuiile. Demain à deux heures je serai ici; tu m'attendras. — Avec impatience. — Ta mère demeure toujours au même endroit? — Toujours. — llue de Verneuil. -^ N"!2(i.

Je pris congé d"EmmanueI el je me rendis rue de Verneuil.

iMadamc de... n'était i)as chez elle. Je revins le lendemain h une iieure.

On m'annonça.

Madame de... était une femme de quarante-cinq ans environ, un i)cu grasse; ses cheveux déjà presque tout blancs encadraient dans deux gros rouleaux sa figure bienveillante et distinguée. Elle était coiffée d'un bonnet à rubans de velours cerise, elle portait une robe vert niyrthe. Elle était assise au coin du feu et elle lisait.

Je n'avais pas l'honneur d'être connu d'elle et je m'empressai de lui dire pour excuser ma visite :

— Madame, je suis un anird'Emmanuel. — Lui serait-il arrivé quelque chose? me dit-elle avec un intérêt qui me sembla d'un bon augure, et en déposant son livre sur la cheminée. — Non, madame, heureusement, m'empressai-je de lui répondre.

Le visage de la mère d'Emmanuel se rembrunit un peu.

— Alors à quoi dois-je votre visite, monsieur? me ditelle d'un ton qui me découragea un peu.

J'abordai nettement la question.

— Madame, dis-je, Enmianuel est tr6s-niallieureux. — Par sa faute, monsieur. — Cela est vrai, mais pour quelque cause que ce soit, il l'est. — Eh bien, monsieur, que voulez-vous que j'y fasse? — Je ^cux, madame, ou plutôt je désire, je souhaite que vous le tiriez une dernière fois d'embarras. -nCest impossible, monsieur; Emmanuel a quinze mille livres de rente ù lui, il a emprunté de telle façon et à un taux si élevé que les intérêts qu'il paye absorbent ses revenus, et que la somme empruntée attaque

(It'jà son capital. Trois fois il a eu recours a moi, trois fois je l'ai aidé, eoniptanl toujours qu"ii tionilrail la parole qu'il m'avait donnée de changer de manière de vivre, car la vie qu'il mène est dégradante, trois fois il a menti à sa parole. Ces sortes de choses sont peut-être très-drôles dans les comédies. Tromper sa mère au profit d'une fille d'Opéra, la forcer à des économies auxquelles elle n'est pas habituée pour satisfaire les caprices d'une danseuse, tout cela est peut-être chose reçue et acceptée dans le monde où Emmanuel vit maintenant, mais c'est une habitude dont je ne veux être ni la dupe ni la victime. J'ai trente mille livres de rente, je n'ai que lui d'enfant : qu'il attende ma mort et qu'il emprunte dessus, si bon lui semble. Quant à moi, je suis résolue à ne rien changer à ma vie pour Emmanuel, puisqu'il est résolu à ne rien changer à la sienne pour moi. Qu'il fasse un pas hors de cette existence, qu'il me prouve son repentir en quelque chose, et nous verrons, mais jusque-là, je serai inflexible.

La mère d'Emmanuel se tut. Alors je me mis à lui détailler tous ces petits et terribles obstacles qui enchainaienl Emmanuel à ces habitudes contractées et qui l'y retenaient comme les petits fils des Lilliputiens retenaient sur le dos le céant Gulliver. Jelui expliquai, non sans unecertainc difficulté, comment de la vie oisive i\ la vie débauchée, il n'y avait eu qu'un pas pour son fils, je lui démontrai que le malheur n'était pas irréparable, mais qu'il viendrait peut-être un moment où il le serait. Je l'assurai que des considérations seules de délicatesse faisaient qu'il n'abandonnait pas immédiatement .Antonia, pour laquelle il avait de la haine et même du mépris. Je lui lis un tableau aussi pathétique que possijjle, des craintes perpétuelles au milieu desquelles Emmanuel était forcé de vivre et qui finissaient par ruiner outre sa fortune, son intelligence et sa santé.

— .\vouez, monsieur, me di! madame de... en m'inlerrompant et en essuyant ses larmes, qu'il est bien dou-

loiircux pour lu cœur d'une mûre d'être si^parée do son lils |tar lie toiles raisons. Le père d'Enimanue! est mort. Je suis seule, je n'ai pas de famille; je n'avais qu'un plaisir, qu'une distraction, qu'un bonheur, c'élait mon fils. Il m'a quittée pour s'en allervivre avec une danseuse. Si je veux aller quelque part, il faut que j'aie recours au bras d'un étranirer. Si j'entre dans un théâtre, j'aperçois dans une loj;e mademoiselle Antonia et mon fils qui se cache, soil qu'il craigne que je ne le voie, soit qu'il craigne peut- Cire d'être forcé de venir me saluer. Tous les gens que je connais qui savent cefa aussi bien que moi et à qui celle existence scandaleuse fait peine, ne cessent dem'apporler leurs condoléances et de me plaindre, si bien que pour m'épargner ces poignantes conversations, j'en suis réduite à ne voir que les gens qui ont le bon esprit de ne pas plus m'entrelenir d'Emmanuel que s'il était mort, c'est-à-dire •\ vivre presque seule. Vous parlez des chagrins d'Emmanuel! Quediriez-vous des miens, monsieur, si vous les connaissiez!

La pauvre dame pleurait en disant cela, et je compris immédiatement combien Emmanuel était coupable vis-ùvis d'elle.

Elle reprit: •

— Où faut-il que mon fils en soit arrivé pour mettre la délicatesse ù ne pas quitter une lille qui le ruine, lui qui n'a pas compris que la première délicatesse à laquelle un homme doive olx'ir, c'est celle qui consiste à ne pas faire un avenir de douleurs à une mère qui vous a fait un passé de joie et de plaisir. Ne sais-je jias aussi bien que vous, monsieur, à quelles terribles conséquences les folies d'Emmanuel peuvent l'entraîner. Si je ne les connais dans leurs détails, mon c(eur les devine dans leurs résultats. Tous les jours je crains qu'on ne vienne mannoncer qu'Emmanuel s'est battu, qu'il est blessé, mort peutêtre... ou quelqife nouvelle plus terrible encore. Quand je vous ai vu entrer tout à l'heure et que vous m'avez dit être un ami d'Emmanuel, j'ûi failli me trouver mal.

Quand je pense que le moindre des malheurs que j'aie à redouter, c'est que mon fils ne soit ruiné eomplétemenl! Vous allez revoir Emmanuel, monsieur, vous lui direz ce que vous avez vu, que je ne prononce pas son nom sans pleurer el qu'il n'est guère possible que je sois plus malheureuse que je ne le s.iis.

Reprendre, après cela, la demande que j'avais faite en entrant, était chose assez dilTicile. Cejtendant j'étais convaincu que le honheur d'Emmanuel el de sa mère dépendait de ce dernier sacrifice. Je me rappelai ce que je venais de voir chez mon ami. Ce souvenir me donna des forces, el je repris :

— Eh bien, madame, je voudrais qu'un jour vous pussiez me remercier de la visite que j'ai l'honneur de vous faire aujourd'hui, el je voudrais surtout qu'elle ne fùl pas inutile à votre repos el au repos d'Emmanuel.

Il a besoin en somnie de Irès-peu de chose...

— Hé! monsieur, interrompit de nouveau madame de... croyez-vous que ce refus soit chez moi question d'argenl? Je donnerais la moitié, les trois (juarls de ma fortune, ma fortune tout entière pour le bonheur d'Emmanuel. Je donnerais ma vie pour lui, mais à la condition que le bonheur qui en résultai-ail serait un bonheur honnête, légal, légitime, éi la condilion que ce bonheur ne consisterait |>as à donner des diamants el des cachemires i'i une fille d'Opéra; el il est impossible, du resle, qu'avec l'éducation qu'il a reçue, Emmanuel mette son bonheur dans ces scandales quotidiens. Que faut-il i\ Emmanuel pour Je sortir d'embarras? trente, (|uarant»', cinquante mille francs! lié, mon Dieu! (ju'il vienne visre avec moi, qu'il se souvienne qu'il a une mère, qu'il déjjcnse ses revenus, qu'il ait des amis honorahles, des liaisons aussi légitimes que des liaisons peuvent être, el dans deux heures il aura ces cinquante mille francs. Mais que je l'aide à traîner mon nom dans la boue, que par ma faiblesse je l'encourage dans sa ruine qui finira par la mienne, c'est ce qui ne peut être, c'est ce qui ne sera pas.

Il y avait une espérance ù concevoir dans celte dernière partie d'interruption de madame de... je la saisis.

— Eh bien, madame, dis-je aussitôt, je puis dire cela à Emmanuel. — Oui, monsieur. — Qu il quille Anlonia et qu'il vienne demeurer ici, et... — Ali! vous allez trop vite, monsieur; je connais Emmanuel, il viendra demeurer ici cl il partira huit jours aprcs, quand les anciennes délies seront payées et qu'il pourra en faire de nouvelles. Il a besoin dune leçon, ill'aul qu'il l'ail. Nous avons un petit château en Touraine, qu'il vienne y passer trois ou quatre mois avec moi, et je lui payerai toules ses délies. Cela vous parait-il un prêt usuraire? — Certes non, madame. — D'autant plus, ajouta madame de... que nous avons des voisins de campagne charmants el qu'Emmanuel s'amusera beaucoiip. Ce que j'en fais, et Vous comprendrez cela tout de suite, c'est pour l'éloigner pendant quelque temps des liaisons, en hommes et en femmes, qu'il a contractées à Paris. Quand il aura mené trois ou quatre mois une exisicnce lran(iuille, avec des gens honorables, il prendra en mépris ceux qui l'ont éloigné si longtemps de moi el il y aura transformation en lui; êles-vous de mon avis? — ParfailemenI, madame. — Eh bien, monsieur, portez-lui mes propositions de paix. — Je dois le voir demain malin, madame, et je puis vous assurer que demain soir il sera assis au foyer maternel. — Je le souhaite, Pionsieur, fit madame de... en essuyant ses yeux où brillait un doux el pieux espoir.

Je pris congé de la mère d'Emmanuel que je laissai un peu plus calme qu'elle ne l'avait été pendant le cours de notre conversation, el je me rendis aussitôt chez mon ami pour lui annoncer l'heureux résultat de ma visile.

En portant la main à la sonnette d'Anlonia, j'entendis de grands éclats^ de rire. Je reconnaissais distinctement la voix des domestiques.

— Maison bien tenue! me dis-je en poussant un soupir et je sonnai.

r.a femme de chambre vint m'ouvrir.

— lor. —

— Emmanuel esl là, dis-je en entrant, ne faisant aucun doute qu'il y fùl. — Non, monsieur, me n^pondil cette femme. — Il va rentrer. — Non, monsieur, il e>l au Havre avec madame. — Pour longtemps? — Pour huit jours. — Ah! par exemple! m'éciiai-je, voilà qui esl trop fort!

Madame d'Orimoiit.

— El Emmanuel n'a rien dit pour moi? demandai-jc. — Non, monsieur. — Vous ne savez pas à (|uel hôtel il esl descendu au Havre? — Je n"en sais rien; mais si vous voulez parler à madame dOrimonI, elle esl ici. — Qui est-ce madame d'Orimonl? — C'est la mère de mademoiselle. — Eli bien! dites-lui que j'aurais deux mots à lui dire.

La femme de chandire me fil passer dans le boudoir cl quelques instants après la mère d'Antonia parut.

Elle n'avait ni le tartan, ni le bonnet, ni le cabas donl on a fait les traitscaracléristiquesdela mèred'aclrice. Elle était élégamment mise et n'avait pas plus de quarante ans. Elle avait dû être blonde et portait des anglaises. On voyail qu'elle avait grand soin d'elle, cl l'on devinait «lu'elle devait avoir quelque part un jeune amant. Elle était vêtue d'une mbe de soie gris-de-perle, elle élail roifTée d'un petit bonnet ruche propre aux lilles de quinze ans, avait les mains blanches <'t se les frottait continuellement pour les blanchir encore. Des diamants brillaient à ses oreilles et des bagues à ses doigts. Elle avait jeté un cachemire de l'Inde sur ses épauies, et la première chose qu'elle fil en entrant fut de s'appro"her de la glare, de s'y regarder, de rajuster les plis de son corsage el de sa collerette, après quoi elle me demanda en souriant et d'un Ion

moitié cérémonieux, moitié familier ce que je désirais.

En même temps elle s'asseyait et me disait de m'asseoir.

Je m'assis.

Madame d'Orimont, qui avait dû prendre ce nom à l'un de ses premiers amants, car, c'était assez la coutume autrefois chez les femmes galantes, de continuer ù porter le nom du premier amant distingué qu'elles avaient eu, madame dOrimont se jeta sur une causeuse comme une femme habituée aux meubles de satin et me dit en étendant ses pieds, qu'elle avait petits du reste et que chaussaient d'élégantes bottines bleues ii bouts vernis :

— Vous avez ù me parler, monsieur. — Oui, madame, répondis-je, je tenais à avoir des nouvelles d'Emmanuel de... qui m'avait donné rendez-vous pour ce matin et que je comptais trouver ici. — Il est au Havre, avec ma fille, répondit madame d'Orimonl , en jouant avec les boucles de ses cheveux, et en parlant du bout des lèvres, sans doute pour cacher ses dents, qu'elle m'eût montrées comme ses pieds, si elle les avait eues belles. — Je le sais, madame, et c'est cela qui m'étonne. — En (juoi cela vous étonne-l-il, monsieur?

En disant cela, madame d'Orimont qui semblait ne pouvoir rester tranquille un seul instant, appuyait ses mains sur ses hanches, et repoussait sa robe de haut en bas, mouvement habituel aux femmes qui sont trop serrées, et qui veulent faire jouer leur corset |>our être plus à l'aise.

— Cela m'étonne d'abord, madame, parce que j'avais ù rendre réponse à Emmanuel d'une iilTaire assez importante, ensuite parce (pic je le savais très-gcné , et que je ne croyais pas qu'il eût l'argent nécessaire pour entreprendre un voyage, si court (|ue ce voyage fut. — Anlonia a huit jours Iflires, elle avait envie de voir le Havre (|u'clle ne connaît pas, j'ai prêté cinq cents francs à Emmanuel. — Et il les a acceptés? dis-je avec élonnement. '— î'ourquoi pas? Oh! ce n'est pas la première fois que je

leur en prête. Il mo doit même deux ou trois mille francs; mais qu'est-ce que cela fait?

J'étais ce quon appelle abasourdi.

— Du reste, rej)rit madame d"Orimont, c'est un jeune homme charmant. Il y a longtemps que vous le connaissez? — .l'ai été au collège avec lui, répondis-jc machinalement. — Il est Irês-doux et je suis assez conti'ute que ma (ille vive avec lui. Elle eût pu trouver un liouime plus riche, cela est vrai, mais qu'elle n'eût jias aimé, tandis qu'elle aime Emmanuel. C'est une position. — Alors, Emmanuel ne reviendra que dans huit jours? — Oh! mon Dieu, oui. Pendant qu'ils sont absents, je viens voir un peu ce qui se passe ici et surveiller la maison, car ces deux pauvres enfants n'ont pas d'ordre; mais je finirai par venir rester avec eux.

Il n'y a qu'une mère, voyez-vous, pour faire aller une maison.

— Si la mêrc d'Emmanuel savait que son fils a emprunté de l'argent à celle femme, me disais-jc en moimême, quel chagrin elle aurait. — A quoi pensez-vous donc? me dit madame d'Orimont, — Je pense à ce que vous me dites, madame, et je suis heureux pour Emmanuel de l'intérêt que vous paraissez lui porter. — Oh! je l'aime beaucoup, je vous assure. C'est un garçon d'esprit, et je suis .sùrc que, de son côté, il a pour moi une réelle alTcction. Il a conliance en moi comme en sa mère. — Que de nobles mots i)roslilués! me disais-je. — Eh bien, madame, re|)ris-je tout haut, et pour avoir la solution du caractère de celte femme, puis(jue vous aimez tant Emmanuel et votre lille, vous devriez leur donner un conseil? — IamiucI? — Celui de se quilter. — Etcsvous fou? s'écria madame d'Orimonl; Anionia en mourrait! Elle est folle d'IJunianuel, et lui, il l'adore. Pourquoi se quitteraient-ils? — Ennnaniiel n'a pas la fortune nécessaire pour vivre avec madeinoi:-elle Antonia. — Mais, monsieur, ma fille ne dépense rien à votre ami, reprit madame d'Orimont d'un Ion un peu sec. Jamais

ma fille n'a dispensé si peu d'argent, el le peu qu'elle dépense, c'est moi qui le lui donne; car Emmanuel est tout ù fait iièné. C'est moi qui fais aller la maison. — Alors, madame, vous devez être la premiiM'e h eoniprendr..' (|ue cet élal de elioses ne peut durer. Votre lille en souffre, et elle perd son avenir. Puisqu'elle est jeune el jolie, clic trouvera facilement une plus belle position que celle que lui fait Emmanuel. —C'est vrai, monsieur, mais Emmanuel ne veut pas la ([uitler. Si vous saviez quelles scùjies nous avons eues ensemble. Il voulait l'épouser. C'est moi qui ne l'ai pas voulu. — Et vous avez bien fait, madame. — Sans aucun doute, reprit madame d'Orimont, qui se trompait au sens de mes paroles. Vous comprenez trèsbien que je ne pouvais pas laisser ma tille épouser Emmanuel. Ce j;ar(;on-là n'a pas assez de fortune, el elle peut trouver mieux (pie cela.

Il y a une cliose qu'on ne croira peut-être pas, mais qui est, c'est ([ue les mères des lilles enirelenues ont toujours l'inlime convicliou ijue leur lille épousera, un jour ou l'autre, un prince ou un bonnète liomme. Il y a nialheureuscmenl trois ou quatre exemples sur lesquels leurs espérances s'appuient.

Je regardai madame d'Orimont, après ce qu'elle venait de me dire. Elle avait parlé sincèrement.

— Oui, conlinua-l-elle, j'ai eu assez de peine h empêclier ce mariage.

Je compris qu'il fallait avoir l'air d'abonder dans les étranges idées de madame d'Orimont, et je me dis que peut-être, en faisant valoir les raisons d'intérêt, elle serait à la mère d'Emmanuel d'un puissant secours pour la rupture que celle-ci voulait obtenir.

— Ainsi, madame, c'est vous, repris-jc, qui avez la bonté de faire aller la maison quand Emmanuel n'a pas d'argent? — Oui, monsieur. — Vous avez donc une grande fortune? — Non, j'ai une centaine de mille francs, tout ce que m'a laissé en mourant mon mari, le comte d'Orimont. Je lui avais apporté une fort belle dot (|u"il a à peu

I,\ VIF, A VIXVT ANS. 8

près mangée. Antonia avait du goùl pour la danse, je l'ai fait entrer à l'Opéra, cl inainU-nanl elle a une position indépendante. Nous devrions avoir vingt-cinq mille livres de rente, si son père n'avait pas mené une vie si dissipée.

Kien ne m'étonnail plus de la juirt de madame d'Orimont. Depuis longtemps, je connaissais ce type de mère; je me préparai à l'entendre me dire qu'elle descendait de Robert Bruce, car c'est toujours de ce grand Ecossais que descendent ceux qui ne descendent de personne.

— Mademoiselle Antonia, demandai-je, pour essayer de mettre de l'ordre dans les questions et dans les réponses, de façon à faire avouer à madame d'Orimont, oe que je voulais qu'elle m'avouât, mademoiselle Antonia a connu KmmanuelàNaples. — Où elle vivait avec le duc de l'ololi, qui voulait ré|)ouser. — Lui aussi! — Lui aussi. Il y a même eu un grand scandale. Le duc n'était pas majeur, et la famille a obtenu du roi deNaples,unordrede nous fa ire quitter la ville; mais je counaissais le consul français et le consul anglais, car je suis Anglaise, et nous ne sommes parties que lorsque nous l'avons voulu. Antonia tenait la famille, elle avait eu un enfant a\ec le duc, et conmie je menaçais de faire du bruit, le prince de l'ololi a consenti à faire une pension pour l'enfant. — Kt qu'est devenu . l'enfant? — Il est mort, mallieureusement. — Kt la pension? — A été supprimée. — Alors ce duc de Pololi était le premier amant de mademoiselle Antonia. — A peu près. Klle n'avait eu que le vieux Im-d IJullston, ipje vous connaissez peut-être. — .Non, je ne le connais pas. — Oh! il est très-riche; c'est un homme diarmant. Il est /•norme. Il a des maîtresses par liabitude; il venait voir .Antonia, une heure par jour, et il lui donnait six mille francs par mois. Il a été son premier amant. Il s'est trèsbien conduit, f-est lui qui ma donné tout re(|uc j'ai.

Madame d'Orimont se mordit les lèvres, mais il était tro|) tard. J'eus l'air de ne pas avoir entendu.

— Vous fomprene/., reprit-elle aussitôt, que ma fille

;ra vécu qu'il vec des gens très comme il faul, qu'elle s'est sacriliéc pour Kmniaiiucl el qu'il ne peut pas la quitter sans lui faire une poïilion. — .Nous y voilà, inc dis-je.

— Il n'y a pas deux mois, reiirii madame (rOriinonl, c'était au inoisd'ocloltre, le prince Kor.sloira oll'erl à Anionia un engagement iiour la Russie, el une rente de dix mille roubles. Elle a refusé. — A cause d'Emmanuel' — A cause d'Emmanuel. Je pourrais vous montrer ses lettres, des lettres cliarmantes. Le prince m'aimait el m'estimait beaucoup. Tous les jours je le regrette. — Il est mort?

— Non, il est reparti. L'empereur Ta rappelé. Emmanuel après toutes ces choses-là, comprend bien (ju'il ne peut pas quitter Autonia comme on (piilte toutes les femmes.

.le vis dans (juel réseau le pauvre garçon était i:ris. Oa avait lini par le convaincre qu'il avait ruiné, non-seulement la tille, mais encore la mère el cela en se ruinant lui-même. Voyez un peu à quoi on peut faire servir la délicatesse d'un homme.

— IMais ce|)endanl, madame, si demain Emmanuel n'avait plus d'argent et n'en es|)érail jjIus, il faudrait bien qu'il se séparât de votre lille. — Cela n'est pas à craindre, me répondit madame d'Orimonl, il a de l'argent, il nous l'a (lit. Sa mère a trente mille livres de rente (|ui ne peuvent échapper à son (ils. — Mais sa mère n'est pas disposée à mourir. —Mais il peut emprunter sur son héritage. — C'est bien diflicile. — .\on, el je crois même «iue d'ici à qiiel(|ues jours, j'aurai fait trouver une quarantaine de mille francs à Emmanuel, .le connais un monsieur qui les lui prêtera, si je donne ma signature. — Il faut absolument (|iie je v(»ie Emmanuel, |tensai-je, sans quoi, avec l'appât de cet argent on lui fera faire loul ce qu'on voudra, et Dieu sait ce (ju'on lui fera faire! — Vous comprenez, me dit madame d'Orimonl, il louchera quarante mille frahcs, moins la prime, car la dette n'élant remboursable qu'à la niorl de la mère dEumianiiel, il faul bien que celui qui prêle gagne (juclque cho.se; supposons donc i|a'il touche Ireiile mille francs. Comme vous

— ilî —

\e pensez bien, je ne veux rien pour moi. Emmanuel me rendra l'argenl (ju il me doit, liien enlendii, mais je ne veux pas autre chose. Seuîeniont, je lui ai dit : Vous ferez un cadeau à Antonia. Je sais ce qu'il lui donnera. Il lui donnera une rivière (jue nous avons marchandée ensemble, et qui lui coûtera huit mille francs. J'aime mieux qu'il lui donr.e cela (ju'autre chose. Les diamants ont toujours une valeur inlriiisùiiue. Ensuite il pourra payer le tapissier, les domestiques, £;ons aux(iuels il ne faut pas devoir, la coulurière et une fouie de petites délies criardes qu'Antoiiia a faites depuis qu'elle est avec lui. Après cela ils poîirront vivre tranquilles avec ce ijui restera. — J'admirais avec quelle sollicitude madame d'Orimonl eniidoyait à l'avance l'urijent (pfelle allait faire prêter à Ennnaiiuel, mais je vis (pic dans cet emploi, elle ne comprenait pas les dettes propres à Emmanuel, et tout compte fait, je pus meconvaincre(;u'il ne lui resterait pas deux cents francs de Tcmprunl (|ii"il allait contracter.

Que l'on vienne donc encore nier l'amour maternel!

— En eiïet, madame, dis-je, ce sera là un véritable service que vous rendrez à Emmanuel, malheureusement (|uand tout cela sera payé, il ne lui restera rien que ses délies personnelles. — Oh! cela le regarde! Il n'avait qu'à ne pas les faire. Ce que je veux avant tout, c'est la tranquillité de ma (ille. Anlonia n'a pa>; de fortune, elle, tanilis (|u"Emmanuel en a. Ce n'est pas elle qui a été lui demander de vivre avec lui, c'est lui qui l'a tourmentée. Les délies qu'il a faites pour elle sont des ddtes sacrées, et je ne lui fais prêter d'ar.u'enl (pi'à la condition qu'il les pavera. — Mais si la mère dEmnianuel apprend cet emprunt el quelle lempêche? — Alors ce sera moi qui prêlerai la somme à Emnianiiel; il m'en fera une reconnaissance, el, sovez tranquille, une fois qu'il me l'aura faite il faudra bien que la mère pave. Les tribunaux soni là, el nous verrons si inadame de... voudra laisser jiayer b's dettes de s(Mi lil>. par la mère de sa maîtresse.

Tout cela était fort bien arrangé, comme vous le

. voyez. Il n'y avail tloiic pas un instant à p(M'(lro, pour liror EninuMiuel df cotio nouvelle eoniliinaisoii. Je nie gardai bien de dire h niadanio d'Oriniont pourquoi j'étais venu. Je me eonlentai de lui demander dans que! liôlcl elle liensail qu'Kmmanuel fùl descendu au Havre, ajoutant que j'avais do l'ar.^enl à lui faire passer. Cél^iil le. bon moyen de savoir son adresse.

— Il doit être à l'hôtel de l'Europe, me répondit madame d'Oriuiont, sur le quai de i'inlendanoe. — Merci, madame, dis-je en me levant. Je vais lui écrire, et je pris congé <le madame d'Oriinonl, que je laissai rajustant, ])our la dixième fois, son col devant la sriace.

La douleur de la mère d'Kmmanuel m'avait trop ému; j'avais trop à canir qu'il sortit de celle atTreusc vie, i)our ne pas aller lui conter les résultats de ma visite à madame de... et démon entrevue avec madame d'Oriniont.

Du reste, je Ji'avais rien à faire, et j(! ne connaiss<iis pas le Havre.

Je partis.

J'arrivai le lendemain h l'hôtel de l'Europe. On m'indiqua l'apparlenient d'Emmanuel, car c'était bien là qu'il demeurait. Je le trouvai d('jeunanl avec Antonia. Jîeuv jeunes gens de ses amis qu'il avait retrouvés au Havre, et qu'd avait invités, riaient et chantaient.

Il i)oussa une exclamation d'élonnement en me voyant entrer.

Antonia eut comme un pressentiment qu'elle avait nu ennemi en moi, et elle me fit un accueil d'une froideur signitituilive.

— Toi ici, s't'cria Emmanuel, par quel hasard? — Je suis allé pour te voir, répondis-je, on m'a dit qne tu étais au Havre, je suis venu au Havre. — Et lu as bien fait, prends une chaise et mets-toi à table. — C'est que j'ai à te parler. — Oest bien, tu me parleras aj'rès avoir déjeuné. Il sera toujours temps. Puis, que diable, il faut toujours q\ie t4i déjeunes.

Je ne pouvais pas me poser en Tiherge, je m'assis et je

déjeunai le plus jiaienioiil possible, afin do ne pas troubler la .«aielé des eonvives.

Le repas lini. je passai avec Einnianuel dans une autre chambre.

— J'ai vu ta mère, lui dis-je. — Ali! Eh bien, elle a beaucoup crié. — Au contraire, elle ccuisent A te donner Targeiit dont lu as besoin. — A quelle eondilion, car elle Jiest pas femme à no pas en faire. — Elle te payera toutes les dettes, à la condition ([ne tu iras vivre deux ou trois mois en Touraine, avec elle. — Grand merci, ccsl trop cher. — Comment feras-tu alors? — J'ai trouvé de l'argent, et je n'aurai pas besoin d'elle. Après tout, mon cher, Anionia est une belle et bonne lille, qui m'aime bien, qui ne me coûte pas grand'cliose. J'ai résolu de vivre tran(iuiIlemonl avec elle. — El la mère qui pleure, qui se désole, (|ui t'attend! — Eh bien! j'irai la voir à mon retour, mais maintenant que j'ai de l'argent je ne quitterais i'aris i)our rien au monde. — Que dirai-je a miidame de... — Tout ce que lu voudras. iMais écoute donc, il y aurait une bonne chose à faire. — Laquelle? — Es-tu de mon avis? Je trouve qu'on n'a jamais trop d'argent. — Je pense exactement comme toi. — Eh bienl si je |)ronais les cin(|uanle mille francs (|ue ma mère m'oirre et les tiente mille que madame d'Orimont va me faire prêter, que i)enserais-lu de cela? — Je penserais que te serait la (jualrième fois que tu tromperais ta mère, cl qu'en vérité, ce swail au moins tnus fois de trop. — Ah! mon cher, que lu as le vin triste et iiue tu vois ma! les choses! Cela se fait tous les jours et l'on n'en meurt pas.

En ce moment Antonia ouvrit la porte.

— Emmanuel, veux-tu du café? dit-elle en paraissant oublier (|ue j'étais là. — Oui, j'en veux. Allons, me ditil, passons de l'autre côté.

El prenant la tcle d'Antonia dans ses deux mains, il lendira.ssa à plusieurs reprises et ajouta en se lournanl vers moi et en me la monlrant :

— iiri —

— As-tu jamais vu rien d'aussi joli que cela?

Aiitoiiia me lanra un regard victorieux qui semblait dire : Je suis plus forte que vous, et t(tut ce que vous pourrez dire ne jinurra rien contre moi.

Evidemment. Emmanuel lui avait avoué la cause de la visite que je de\ais lui faire à Paris, dans un de ces moments où les hommes amoureux avouent tout, et, on viniitHiuatre heures, à l-aide d'une promesse d'argent, elle avait repris sur lui tout son empire.

Je trouvai mon rôle ridicule, et le jour même, je quittai le Havre, sans qu'Emmanuel songeât à m'y retenir, je dois l'avouer.

Je parierais même qu'il fut enchanté de mon départ.

Les gens qui vivent comme vivait Emmanuel ne s'aperçoivent qu'ils ont tort de vivre ainsi que lorsqu'ils n'ont pas d'argent. Du reste, j'étais bien convaincu que je ne tarderais pas à avoir de ses nouvelles, car, d'après le compte ((ue m'avait fait madame d'Orimont, cette nouvelle rentrée, si toutefois ellese faisait, nedevailpas mener loin ce pauvre Emmanuel.

où l'on verra que Ion ron!«eilt? qu'on donne ne («ervcnt |>aN plus que les eouNclIs qu''on reçoit.

Je ne pouvais me dispenser d'aller faire une visite à madame de... Cela me coûtait, je n'avais pas de bonnes nouvelles à lui porter.

J'allai la voir cependant et je lui fis part de la vérité; car, j'ai remarqué que de toutes les choses qu'on peut dire, c'est encore«\ la vérité, quelle qu'elle soit, qu'il faul donner la préft-rence.

— Je m'attendais à cela, me répondit madame de... rien ne m'étonne plus de la part de mou fils.

— ilO —

La tristesse de la pauvre femme était grjndc, sans compter quecelte irislosse s'augnienlaildescraiiiicsde l'avoiiir.

Je la quiltai on nie disant (jiie si Kniiiiiiniicl pouvait voir sa mère, il faudrait qu'il eût un bien mauvais cœur pour résister au bonlieur d'apaiser le eliagrin dont il était la cause.

Je lui écrivis A ce sujet, il ne nie répondit jias.

Je ne voulais pas retourner chez mademoiselle Anlonia. L'expérience est le meilleur conseil qu'on pnisse donner à un lionnue. Vous avez un ami sottement amoureux et faisant des folies par suite de cet amour, ou, ce qui pis est et ce qui était le cas où se trou\ail Ennnanucl, vous avez un ami (|ui se ruine jiour une fille qui ne l'aime pas, car, si elle l'aimait, elle ne le laisserait pas se ruiner; dont il seul dans le fond de son cœur qu'il n'est |)as amoureux, et vous voyez cela, et vous voulez le prévenir, et vous tenez à ce qu'il rompe une liaison (pii lui nuit dans sa considération et dans sa fortune. Qu'est-ce que vous faites? Vous allez trouver votre ami, vous lui faites comprendre toutes les raisons qui vous portent à vous mêler de ses affaires, vous mettez en jeu son avenir, ses intérêts, son bonheur, sa famille, toutes les choses enfin (|ui, devant lui être les plus chères, doivent le déterminer A rélléchir. La prcmièn; fois, il vous avoue que vous avez rai- .son, il vous iiromet de faire droit à vos cons<'ils; il vous reçoit assez mal; la seconde fois, il vous remit assez mal; la troisième fois, il ne vous reçoit pas du tout. Vous vous entêtez, vous voulez absolmnenl le bien de votre ami, malgré lui-même, s'il le faut. Alors, vous vous dites que vous quitteriez infailliblement votre maîtresse si elle vous trompait, et que tous les hommes étant faits comme vous, votre ami (piiltera sa maîtresse si elle le trompe. Tue fois cette conviction acquise, il ne vous reste plus qu'à prouver que la femme est inlidèle, ce qui est assez dinicile, non pas parce que cela n'est pas, mais parce qu'elle s(^ cache bien. Cependant, vous prenez votre courage h deux mains et vou.<« connuencez \in espionnage

quolidien.Oroilo, vous vous faites espion dans rintt^rèldf Pylade. Vous exercez ce niélier pcudanl quin/.o jours, un mois, deux mois peul-èlre. Enfin, vous prenez la femme sur le fail, vous acquérez loules les preuves nc^cessaircs, vous êles forl de la vérité, vous arrivez chez voire ami, vous lui coulez loul. Il vous embrasse; il vous dit qu'il n'oubliera jamais le service que vous lui rendez; il écrit devant vous une lettre de rupture à sa ninîtresse, il renvoie, sort avec vous, vous quitte à dix heures du soir on vous donnant rendez-vous le lendemain, car il veut bien vous avouer (juil a besoin de distractions. F.e lendemain, vous allez le voir et son domestiiiue vous apjircnd qu'il n'a pas couché chez lui. Deux jours après, voire ami, qui s'est réconcilié avec sa mailresse, ne vous salue plus; et, prenez garde à vous, car, si voire vie n'est pas intacte el pure comme le cristal, s'il y a la moindre chose à dire contre votre réputation, le premier qui la dira, ce sera lui.

11 y a des chances pour que cela finisse par tin coup d'épée.

Au lieu de cela, pour l'acquit de votre conscience, prévenez sérieusement, mais seulement une fois, votre ami; montrez-lui labime el dites-lui en le lui montrant : Prends i^arde, il y a là un trou! el allez-vous-en. Votre ami tombe dans le trou, se casse quelque chose; mais il vient à vous pour que vous le guérissiez, conuDC l'enfant qui s'est blessé dans rendroitoù il estallé malgré la défense paternellL', vient montrer à son |)èrc la blessure qu'il s'est faite. 11 faut toujours laisser aux gens a qui l'on donne un conseil la facile liberté de venir vous dire : Vous aviez raison; liberté qu'ils n'ont pas ijuand voire conseil a eu tro|» d'insistance, et s'est entouré de ti'op de preuves. Leur amour-propre recevait une Irop rude atteinte de cet aveu, el il faut èl^e tout à fait un homme supérieur pour immoler son amour-propre à la vérité'.

Quant à moi, malgré les cxcelleulcs théories que j'expose ici, je ne pus résister au désir de tenter un dernier

— lis —

effort el je me mis en quête des aiitécéileiils de mademoiselle Anlonia.

Je vous demande un peu de (luoi je me mêlais! mais cY'tail le désespoir de celle pauvre madame de... t|ui me tenait au cœur. Puis, j'avais toujours devant les yeux l'air de triomphe avec lequel mademoiselle Anlonia m'avait accueilli au Havre.

Je savais dcjà qu'elle avait élé la maîtressedu duc de l^ololi eldu prince KorslotT,(|ue sa mères'appelail ou plutôt prétendait s'appeler madame dOrimonl; mais j'étais bien tonvaincu qu'il devait y avoir d'autres détails que ceux-là sur la danseuse d'Emmanuel.

A jiarlir de ce jour, je questionnai tous les ijens qui pouvaient, soit par eux-mêmes, soit par leurs relations, avoir quelque chose à m'apprcndre. Oi', j'appris :

Que madame d'Oi'iniont avait vendu la virginité de sa lille une première fois au prince Korsloff, virginité qu'avait eue pour rien, six mois auparavant, un oflicicr de cuirassiers.

Une seconde fois au duc de Pololi.

Une troisième fois à un Anijlais.

Uoe (juatrième fois au fils d'un banquier. Une cinquième fois au directeur d'un théâtre, (|ui, expert en ces sortes de choses, s'était parfaitement aperçu de la supercherie, mais n'en avait pas moins si?né l'engagement de mademoiselle Anlonia à des conditions moindres que celles que madame d'Orimonla\ait exigées, en disant .ivec. raison : Puisqu'on ne me doiini! (|ue !e (|uarl de ce qu'on me promet, je ne donne (|ue la moitié de ceijue j'ai ]M'omis, cl c'est encore nmi le créancier.

Entre ces diffi-renles ventes, mademoiselle Anlonia s'était donnée à crédit à un étudiant en droit, a un élève de l'école polytechnique, à un jeu.ie i)remier du théâtre ]Monl|)arnasse, à un secorui anioincux du tht'àlre Heaumarchais,à deux directeurs de province el à sept inconnus qui n'avaient dil<pie leurs noms de haplême.

J'appris (|ue madame d'Orinionl seule s'enrichiîsail à ce

luélier et qu'elle avait employé avec tous les amants de salilieles mêmes procédés qu'avec Emmanuel, c'esl-à-dire qu'elle leurfaisail prêter par un tiers largent qu'elle avait économise sur celui qu'ils donnaient à Anlonia et (lue de cette façon, c'était leur propre argent qu'ils empruntaient h un taux exagéré.

J'appris que l'enfant et la rente du duc de Pololi étaient une pure invention de cette bonne madame d'Orimont; qu'en ell'et, le jeune duc avait donné dix mille livres pour avoir Antonia, et qu'à l'aide d'une lettre (ju'il avait eu l'imprudence d'écrire et que la mère d'Antonia avait eu l'esprit de garder, celle-ci avait obtenu cinq mille livres de plus, qu'alléchée par ce premier succès, elle avait menacé de faire du scandale si on ne lui en donnait pas quinze mille autres, menaces aux(iuelles on avait répondu par l'ordrede quitter Naples dans les vingt-quatre heures.

J'appris qu'Emmanuel n'avait rien deviné de tout cela, avaitramenéAntoniaà Paris et avait commencé pour elle cette vie qui alarmait tant sa mère.

J'appris que dejjuis qu'elle était sa maîtresse, il lui était arrivé au moins dix fois de sortir en disant qu'elle allait à sa répétition et de mentir en disaiit qu'elle y était allée.

J'appris qu'elle disait partout qu'Emnianuel voulait l'épouser et qu'elle ne le voulait pas, ajoutant qu'elle le gardait parj charité et que c'était elle qui le nourrissait.

J'appris enfln qu'elle était une ignoble créature et (ju'Emmanuel jouait, en vivant avec elle, le rôle d'un niais, et c'étaient ceux qui avaient de l'indulgence pour lui qui se contentaient d'ap|)liquer cette épilhète à son nom.

J écrivis à Emmanuel une longue lettre dans laquelle je lui détaillais tout ce qu'on vient de lire; je reçus sa réponse immédiatement. Elle était conçue en ces termes :

« Mon cher ami,

y> Jeté remerciede tes conseils, mais je ne i)rendsjamais conseil que de moi. Je ne sais quel intérêt tu as à te faire l'écho de toutes ces calomnies. J'aime et j'estime inade-

moiscllc Anionia, et je ne veux voir à l'avenir que ceux qui auront pour elle les mêmes sentiments que moi,

» Ton ancien ami,

» E-MMA^CEL DE... »

J'envoyai au diable mon ami, sa maîtresse el madame d'Orimont, et je ne m'occupai plus d'eux.

Six mois se passèrent.

Un matin j'entrais pour déjeuner dans un café du boulevard. La première personne (]ue j'aperçus en entrant, ce fut Knimanuel. .le ne savais pas trop dans quels termes nous étions ensemble; cependant j'allai à lui, je lui tendis la main, et je lui demandai comiuenl il se portait. Il me serra la main et me répondit (ju'il se portail ;"! merveille.

.le fis mine d'aller m'asseoir i^i une table au bout de la salle.

— Où vas-tu donc? me dil-il. — Je vais déjeuner. — Assieds-toi li'i et déjeune avec moi.

4e m'assis.

J'évitai de parler d'Anlonia, mais je voyais à la figure d'Emmarmel qu'il avait deviné mon i)arti pris de me taire .«îur sa mailresse, el il me sembla qu'il eût voulu que je lui en parlasse.

Je l'enlrelins d(! tout excepté de cela.

\ous sorlîincs ensemble du café. Emmanuel paraissait soucieux.

— Adieu, lui dis-jc. — Tu me quittes déjà? — Oui. — Viens donc me voir. — Je n'ai t;uère le Icnips. Je travaille beaucoup. — Enfin, si tu passes par la rue de la Victoire, monte me dire bonjour. — Tu demeures donc là. mainlenanl? — Oui.

Ijnnianiicî s'altendait évidemment à de nou\ elles questions de ma part. Je uv, lui en fis pas et je le quittai.

Au momenloù nous iioiisloin'nioiis le dos, je me trouvai en face d'unaulre demes amis, mais avec lequel j'étais moins lie qu'avec Emmanuel, cl dont le nom était Octave, je croi?.

— 1-il —

— Avec qui causiez-vous? me dit-il. — Avec Emmanuel de... — Je ne mêlais pas trompé. — Le connaissezvous? — Oui, non. — Vous me dites cela d'un drôle de ton. — Le connaissez-vous beaucoup, vous? — Je suis tri'S-lié avec lui. — Ali!

Ce ail! pouvait se traduire par : Tant pis.

— Je no comprends vkn à ce que vous voulez dire. — Oh! je ne dis rien.

il était évident qu'Octave ne demandait qu'ii être questionné; aussi, il ajouta :

— S''élait-il pas l'amant d'Antonia, une danseuse? — Oui. — C'est liien cela. — Pouniiioi, diable, cet air mysiérieux? — Vous voyez souvent ce M. Emmanuel de...

— Oui. — Kli bien! voyez-le moins souvenl, voilà tout ce que je puis vous dire. — Qu'a-l-il fait? — 11 a une mauvaise réputation. On m'a conté de lui des choses

— Lesquelles? — 11 s'est tout bonnement fait entretenir par Antonia. — Lui! m"écriai-je. — Lui-même. — Celui qui vous a dit cela a nicnli. — Mon cher, c'est un homme qui le sait mieux que personne; c'est le nouvel amant d'Antonia qui paye maintenant les dettes de ce monsieur.

— Ecoutez, mon cher Octave, il y a six mois que je n'ai vu Emmanuel; mais je suis convaincu qu'il n'y a pas ua mot de vrai dnns ce qu'on vous a raconté, et je vous on, prie, ne répétez pas de pareilles choses sans être bien sûr qu'elles soifMit vraies. — Mais il n'y a pas que cela! — Qu'y a-t-il encore? — On l'a vu tricher au jeu. — Il ne joue jamais. — 11 a joué, je vous en réponds, car j'ai joué contre lui. — Et vous l'avez vu tricher, vous? — Non, au contraire, je l'ai toujours vu |)ordre, et il m'a trèsbien payé. — Qui vous a dit cela alors? — C'est encore l'amant d'Antonia. — Dites-moi donc le nom de ce monsieur. — C'est le comte Ernest de Maimy. — 11 demeure?

— 5 rue de la Paix. — .Merci. — Que vonicz-vous faire de cette adresse? — Je veux la donner à Emmanuel. — Donnez-la-lui, vous pouvez même invoquer mon témoignage, si besoin est, et dire que c'est moi qui vmis ai.

oonlc cola. ErnosI me la dit plus do vingt fois, et dix de mes amis vous en diront aiilanl. — Il y a lorglemps que M. de iMagny est l"amaiit d'Anlonia? — Il y a deiiv mois environ. Mais comment se fail-il que vous, Pami d'Knimamiel, vous ne saciiiez pas cela? — Il ne me l'a pas dit. — Il ne vous en a jias parlé tout ii Plieiire? — Non. — Cependant vous connaissiez ectic liaison? — jMieux que personne, voilà pourquoi je puis afiirmer que ce qu"a dit M. de Rlagny est une pure calomnie; non-seiilemeul Knimanuel n'était pas entretenu, puis(|iril faut dire le mot, par mademoiselle Antonia, mais encore il se ruinait pour elle. — Tout ce (pie je sais, c'est qu'Kmest m'a dit cela, mais j'ignore qui le lui a dit. Cependant il n'eût pas avancé une chose de celle gravité, s'il n'eut pas été hicn ceilain du fait. Ce qui continuerait à m'y faire croire, c'est (|u'Fmmanuel ne vous a pas parié de sa rupture avec Anionia. Il faut qu'il ail eu une raison de se laij'c, et il n'en peut pas y avoir d'autre (|ue la crainte que vous n'appren-cz ce que tout le monde sait.

Je pris congé d'Octave et je me rendis chez Emmanuel.

Je le trouvai lisant et fumant au coin du feu, dans un petit apparlem» ni ipii dev;iit tout au plii^ lui couler quatrevingts francs par mois, tant il élait mode.sle.

— IMon cher, lui dis-je tout de suite en enirani, je viens pour te parler de choses irès-sérieuses. — .\ssiedsloi, cher ami, me répondit Kmnianuel, et causons.

J'étudiai son visage pour voir si celte entrée en matière ne l'embarrassait pas un peu, car, malgré moi, la conviction d'Octave m'avait un i)eu ébranlé, mais je fus bien vile rassuré par le sourire loyal d'Kmnianuel, et j'abordai franchement la question.

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