‹ La vie admirable du saint mendiant et pélerin Benoit-Joseph LabreChapitre 14 sur 14 · IG · texte numérisé non relu

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— « Quand Dieu voudra, on me donnera des vêtements. »

Il est bien vrai , nous l'avons vu , que Dieu lui en fit présenter maintes fois que le Bienheureux refusa, tout en exprimant sa reconnaisssance. Ainsi, sans rien ôter au mérite des donateurs, il faisait son choix parmi les dons de Dieu et les voulait conformes à son esprit d'hu milité et de pénitence.

Pendant que Benoît, au grand détriment de sa santé, bravait les rigueurs d'un hiver extraordinaire, l'année 1782 s'achevait. C'était la coutume à Saint-Martin que Mancini, le jour de Saint Silvestre, se joignît à ses pauvres hôtes pour réciter le Te Deiim^ en reconnaissance des bienfaits qu'ils avaient tous reçus de la Providence pendant l'année. Mancini attendait cette occasion pour prendre Benoit àpartetluifaireunecommissiondelapart des Glarisses de Montecchio, près de Macerata, à qui le Saint avait porté une lettre à son dernier voyage de Lorette. Ces religieuses, prévenues à l'avance, s'étaient abstenues de manifester aucun empressement auprès du mendiant ; mais, depuis sa visite, elles insistaientauprès de Mancini pour qu'il avertît son hôte qu'elles avaient fait deux communions à son intention, et qu'elles lui en demandaient deux autres en échange. Mancini se tenait pour obligé en. conscience à remplir ce message qui lui coûtait, parce qu'il savait par expérience combien le moindre témoignage d'estime déplaisait à Benoît. Celuici, en effet, surpris désagréablement , répondit d'abord que ses communions ne pouvaient servir à personne. L'abbé le reprit avec douceur, lui disant que les communions aui peuvent servir aux âmes du purgatoire

peuvent aussi servir aux vivants; et le liieiiijfuroux, troublé et confondu, répliqua, non sans quelque dépit peut-être, qu'il ne voulait plus s'embarrasser ni s'intriguer avec les religieuses. Mancini, satisfait d'avoir fait une commission qui lui coûtait, n'insista pas dav mtage; ilécrivit auxGlarisses commentles choses s'étaient passées, leur donnant à espérer, sans être en droit de l'affirmer, que le Bienheureux, froissé dans le bas sentiment qu'il avait de lui-même, ferait néanmoins ce qu'elles lui demandaient.

Le lendemain, fête de la Circoncision, 1 " janvier 1 783, Tabbé Marconi prêchait à Saint-Louis des Français. Benoît assistait au sermon. Le prédicateur recommandait aux fidèles de consacrer une année entière de leur vie à la sainte Vierge ; il les engageait à choisir celle-là même où ils entraient et qui devait être la dernière pour un certain nombre d'entre eux. Benoît qui, tant de fois déjà, à Lorette et à Rome, avait annoncé sa mort prochaine, ne dut pas hésiter à embrasser cette pratique. Pouvait-il redoubler de ferveur? pouTait-il redoubler d'austérités? Ses forces paraissaient épuisées; sa maigreur, sa pâleur, sa faiblesse étaient arrivées au dernier point : il semblait un cadavre. Ses amis étaient frappés des ravages accusés sur toute sa physionomie.

— (i Le pauvre Benoît s'en va bien mal, » disait- on dans le quartier des Monts.

Une toux continuelle le privait de sommeil et l'épuisait. Le matin, au sortir de l'hospice, il semblait désormais tout aussi exténué que le soir en y entrant. Les hôtes de Saint-Martin lui donnaient en vain des conseils et lui représentaient la nécessité de prendre un peu de

repof? et d'aller à l'hôpital; s'il y avait trop de répugnance, Glavelli s'offrait de lui obtenir l'autorisation de rester à Saint-Martin et se portait fort de lui donner tous ses soins et de subvenir à toutes ses nécessités. Le Bienheureux ne voulut rien changer à son régime, et le carême ajouta encore à ses austérités. Il partait le matin, faisait sa station à Notre-Dame des Monts et n*y abrégeait pas les prières; l'après-midi j il accomplissait ses divers cycles de piété dans les églises désertes, aux monuments de la Passion, aux Quarante-Heures. On le rencontrait par des chemins isolés, aux extrémités de Rome, vers le Saint-Escalier, à Saint-Sixte ou à Sainte- Croix de Jérusalem. Ce n'était plus le froid, au mois de mars et dans les premiers jours d'avril, ce n'était plus le froid qui était à redouter à Rome. Le soleil dardait ses rayons sur les places et dans les chemins déserts; Benoît, toujours attentif à tourner contre lui-même toutes les puissances de la nature, s'arrêtait ou marchait sous ces rayons brûlants, évitant avec soin le côté de l'ombre. On ne comprenait pas comment il pouvait encore se traîner dans les rues, on ne comprenait pas non plus comment il pouvait se tenir agenouillé ou debout dans les églises. Le jésuite espagnol Ibarra le voyait à Saint- Eusèbe, un jour d'adoration, à genoux, le livre à la main, la tête appuyée contre le mur, si pâle et si faible que le bon prêtre ne put s'empêcher d'en conclure que le bon pauvre ne tarderait pas à mourir.

Durant ces derniers mois, plus d'un témoin, cependant, après avoir remarqué dans un sanctuaire l'épuisement des forces du Bienheureux, s'étonnait, comme Pierre-Paul Zaccarelli, en entrant dans une autre église,

d'y retrouver en adoration ce pauvre qu'il venait de laisser en prières devant le tabernacle, quelquefois dans un quartier assez éloigné.

Au milieu de ses souffrances et malgré cet épuisement qu'il ne pouvait plus dissimuler, le Bienheureux gardait Je visage paisible, radieux, joyeux, que chacun lui connaissait. 11 était content de sa vie, content de sa misère, content du partage qui lui était échu ici-bas. Son cœur était en paix, les caresses du divin Maître ne lui manquaient pas.

Le 2 février 1783, fête de la Purification, le serviteur de Dieu entendait la messe à l'église des S. S. Cosme et Damien. C'était une des églises qu'il fréquentait habituellement : elle était desservie par les frères du Tiers- Ordre de Saint- François, et le Bienheureux y assistait volontiers, le mardi, à l'exposition et à la bénédiction du Saint-Sacrement, à l'autel de saint Antoine. Il était connu, d'ailleurs, dans cette église, dès le temps où don Joseph s'occupait de l'œuvre évangélique. Ce bon prêtre, après le Chemin de la Croix au Cotisée, avait coutume de conduire ses pauvres à un des oratoires attenant à cette antique église des S. S. Cosme et Damien. Un religieux, Marien Bertarelli, avait, dès ce temps, remarqué le serviteur de Dieu que don Joseph, d'ailleurs, distinguait volontiers. Tout jeune prêtre alors, chargé souvent de dire la messe les mardis devant le Saint-Sacrement, le P. Marien Bertarelli avait eu- maintes fois l'occasion d'admirer la dévotion et la ferveur de ce pauvre qu'il ne perdit jamais complètement de vue. II le rencontrait dans les églises et par les rues, il admirait son recueillement et sa ferveur, il admirait surtout

la douceur, la paix et la joie qui resplendissaient sur le \isage de ce mendiant. Il ignorait d'ailleurs son nom et ne savait rien de lui. Or, le 2 février, fête de la Purification, le P. Marien Bertarelli célébrait la messe au maître-autel de l'église des S. S. Cosme et Damien. Il avait bu le précieux sang, lorsque le clerc le prévint qu'il y avait des fidèles à communier. La première personne qui se présenta à lui était le pauvre que le prêtre croyait si bien connaître. « Je ne pourrai jamais décrire, dit le P. Bertarelli, l'émotion que je ressentis en lui présentant la sainte particule ; tout le respect que j'avais pu concevoir de lui n'était rien quand je vis sa dévotion et sa ferveur. En déposant sur ses lèvres l'hostie consacrée, je vis deux larmes suspendues à ses paupières, le visage avait une expression extraordinaire et sublime. La sainteté de l'action et la brièveté du temps ne me permirent pas de le contempler à mon aise, j'étais d'ailleurs attendri et confondu, et après avoir communié les autres fidèles, en remontant à l'autel, je ne pus me retenir de retourner les yeux vers ce pauvre. Il arriva que mes regards croisèrent les siens : il me parut que le serviteur de Dieu me rappelait à la sainteté de l'action que j'avais à accomplir et me reprochait de vouloir satisfaire ma curiosité. J'en fus mortifié intérieurement et me retournai avec vivacité pour ne pas troubler non plus ce saint personnage. Après la messe, je revins dans la nef, je voulais retrouver ce mendiant, lui parler, lui faire l'aumône : je ne le retrouvai plus. Ce fut la dernière fois que je le vis. »

Le cœur du Bienheureux renfermait d'ailleurs d'autres merveilles plus grandes encore que celles de sa conS'

tance et de sa ferveur au milieu de cette excessive faiblesse. Rien n'égale les merveilles de l'amour, et l'amour de Dieu pour sa créature a des délicatesses infinies. La toux qui fatiguait si cruellement le serviteur de Dieu cessait durant ses contemplations, elle cessait aussi à l'hospice tout le temps de la prière commune. Ces dernières semaines de misère terrestre étaient celles oii les faveurs abondaient. Nous avons parlé des irradiations et des prédictions, nous sommes loin d'avoir tout dit» Dans les derniers jour de mars, aux Saints-Apôtres, un des religieux conventuels, du haut d'une tribune supérieure, regardait prier Benoît, épuisé de forces et à bout de vie, pour ainsi dire, lorsque tout à coup le Bienheu* reux, qui était à genoux devant le Saint-Sacrement exposé à l'autel de S. François, se dresse, se jette en arrière avec une telle énergie que les fidèles agenouillés autour de lui se reculèrent pensant qu'il allait tomber à la renverse. Le Bienheureux était, eomme nous avons plusieurs fois tenté de le décrire, hors de tout équilibre, et sa tête semblait pendre derrière ses épaules. Il se remit cependant, se recomposa ; mais à trois ou quatre reprises, en quelques instants, il fut ainsi ravi et emporté dans ces mouvements, que la faiblesse et l'épuisement de son corps rendaient encore plus singuliers. Le religieux qui assistait à ce spectacle, un des assistants généraux de l'Ordre, comprit la merveille de ces impétueux mouvements de l'amour ; il connaissait depuis longtemps ce pauvre, et resta confondu d'admiration.

Dans la même église, à la même occasion et à la même chapelle, sans doute, le jeudi suivant, un autre

religieux, de son confessionDal, admirait le pauvre plongé dans sa contemplation ; arrive une dame escortée de laquais, et un d'entre eux ordonne au Bienheureus de faire place. Avec une humilité et une promptitud»^ d'obéissance extraordinaires, le serviteur de Dieu se lève et se vient ranger tout près du confessionnal où se tenait le religieux comme en observation. Celui-ci put ainsi, de près et à son aise, examiner le pauvre. Il fut émerveillé de sa dévotion, de sa piété, de son recueillement. Il le voyait immobile, les yeux à demi-fermés, branlant la tête par saccades répétées de temps en temps. Le religieux craignait d'abord que ce fût un signe de faiblesse, il avait peur de voir cet homme tomber, il lui semblait qu'il fallait appeler à son secours, mais.il hésitait, se demandant aussi s'il n'4tait pas témoin d'une extase. L'épuisement apparent du pauvre et sa ferveur pouvaient expliquer ces brusques mouvements aussi bien d'une façon que d'une autre. La bénédiction du Saint-Sacrement se donna. Le pauvre, sortant de son immobilité, courba son corps de manière à toucher du front le pavé de l'église, puis il rentra dans son immobilité, et de nouveau il parut dans un ravissement étranger à tout ce qui l'entourait. « Je ne dis pas, dit le P. Giacometti., qu'il était élevé de terre, mais il y avait en lui quelque chose d'extraordinaire qui me ravissait. »

Le jeudi de la semaine suivante, à la même fonction, le Bienheureux était encore en oraison lorsque la même dame s'approcha de l'autel avec sa suite. Cette fois, on n'eut pas besoin d'avertir le serviteur de Dieu ; de luimême il céda la place, se leva et se rangea encore au-

près du confessionnal du P. Giacometti qui put encore admirer et étudier le recueillement du Bienheureux. Sa pâleur et sa maigreur excessives témoignaient de l'état déplorable de sa santé, et la ferveur qu'il montrait dans cet épuisement de ses forces toucha singulièrement le père conventuel. «Je ne puis exprimer, dit-il, les sentiments de compassion, de dévotion, d'amour et de componction qu'excitait en moi ce pauvre, épuisé de forces, réduità la dernière faiblesse et rempli cependant de tant de ferveur pour le Saint-Sacrement. Il semblait perdu dans son extase et hors de sens. Cependant il était attentif à toutes les fonctions qui s'accomplissaient autour de l'objet de son amour. »

L'humilité avec laquelle il avait cédé sa place à celle qui avait voulu la prendre n'avait pas moins frappé le P. Giacometti. Benoît, en effet, exact, malgré l'épuisement de ses forces, à ses pèlerinages aux divers sanctuaires de Rome et ardent à tous ses exercices de dévotion, restaitaussi fidèle à ses pratiques de mendicité. Il fut mendiant jusqu'aux derniers jours de sa vie : il ne demandait pas l'aumône, il la refusait même ou la dédaignait, nous le savons; et cependant il l'attendait et allait la provoquer. Une lui suffisait pas en effet défaire acte de mendicité en se présentant aux portes des palais €t des couvents pour y prendre une part, quelquefois plus apparente que réelle, aux distributions de soupe destinées aux pauvres. Il allait plus avant : dans ces dernières semaines de sa vie, notamment, pouvant à peine se soutenir, il s'arrêtait aux portes des boutiques et y attendait quelquefois assez longtemps, priant en silence, les mains croisées sur sa poitrine, immobile jus-

qu'à ce qu'on lui eût donné une derai-bajoque ou qu'on l'eût refusé en lui disant honnêtement et à la mode chrétienne :

« — Allez-en paix. »

Il se retirait alors tout aussitôt, modestement, récitant les paroles du psaume: In te Domine speravi^ non confttndar in œternum. Quand on lui avait remis une petite pièce de monnaie, le plus souvent il la donnait à un autre pauvre. On sait à combien peu de chose il avait su réduire ses besoins et, assurément, il ne mendiait de la sorte que par amour de l'humiliation. Il est remarquable, en effet, qu'il se présenta assez fréquemment devant une boutique où jamais il ne reçut rien.

On voudraitpouvoir, pendant ces dernières semaines, suivre pas à pas toutes les démarches du Bienheureux. Il y avait eu, dans ses confessions à Marconi, quelque interruption provoquée un peu, peut-être, par l'épuisement des forces du serviteur de Dieu, mais surtout par les travaux du confesseur. Le Bienheureux s'adressa alors à divers prêtres à Saint-Ignace ou dans d'autres églises. A Saint-Ignace, où il faisait ordinairement la sainte communion le vendredi, il la reçut en ce tempslà des mains des abbésMorelli et Celleri que nous avons eu occasion de nommer à plusieurs reprises. Il ne cessait pas, en effet, de fréquenter cette église. Il y était notamment, le 2 février, à la fête de la Purification pour l'ouverture de la mission urbaine.

C'était le docteur del Pino qui devait prêcher; il se trouva empêché, Marconi le suppléa. Le Bienheureux se tint pendant le sermon au pied de la chaire. Malgré ce que nous avons dit de l'épuisement de ses forces, il avait

encore quelque vaillance, en comparaison de l'état oii Marconi le trouva, près de deux mois plus tard, laveille de l'Annonciation. Ce dernier jour il était vraiment à bout de forces, dit le confesseur : estenuato e rifinilo de forze; il s'appuyait sur un bâton, c'était un cadavre ambulant. Il voulait se confesser: le prêtre lui dit d'aller au confessionnal, qu'il l'entendrait le premier. Il y avait grand concours de pénitents; Marconi, en arrivant à la chapelle Saint-Joseph, vit son pauvre qui, au lieu de se placer dans le confessionnal, s'était agenouillé devant l'autel du côté de l'Évangile. Le prêtre entendit les confessions. Benoît ne bougea. Il se leva enfin quand tous les pénitents furent entendus, mais déjà le prêtre quittait le confessionnal. L'abbé le réprimanda de ne s'être pas présenté le premier. Benoît répondit de ne pas prendre peine pour lui qui n'avait que faire, qu'il pouvait bien attendre ou revenir au jour qui lui serait indiqué. On convint d'un jour: cette fois encore Marconi ne put l'entendre. Il partait pour l'hôpital du Saint- Esprit, il y donnait une retraite aux frères. La confession fut remise au vendredi de la Compassion. Dansées communications rapides avec son pénitent, Marconi n'était pas sans s'informer de l'état de son âme, de s'assurer de la pureté de sa conscience, et de l'encourager à s'approcher de la sainte Table.

11 note qu'il trouvait le Bienheureux dans une grande paix et une tranquillité d'esprit merveilleuse. En le voyant si défait, si épuisé, le confesseur ne put se dissimuler que la mort était prochaine. « Il s'en va mourir, se disait-il, martyr de la pénitence et de la charité. » Le prêtre s'étonna plus tard et admira comme une volonté

providentielle, de n'avoir pas, dans ces circonstances surtout, songé à lui recommander d'adoucir son régime et de prendre quelques soins de son corps. La pensée de la mort prochaine du Bienheureux avait cependant tellement frappé l'esprit de Marconi, qu'en considérant les haillons du pauvre, il songea que ces guenilles seraient bientôt desreliques et que les fidèles les rechercheraient avec dévotion. Le dimanche de la Passion, le Bienheureux avait communié à l'église Saint-André du Quirinal.

Le vendredi, fête de la Compassion, il se trouvait à Saint-Ignace à la chapelle Saint-Joseph, attendant Marconi. Celui-ci arrive, mais les devoirs de la retraite au Saint-Esprit ne lui permettent pas d'entendre une confession. Un carosse Yientle chercher, et il propose à son pénitent d'attendre son retour. Ce n'était pas une affaire pour Benoît : il reste en présence et en compagnie de son Dieu. Marconi révint en effet, comme il avait promis; il était fort pressé : au lieu de s'arrêter et d'entrer dans son confessionnal, il emmène le pénitent dans une des chambres de la porterie. Là, il l'interroge rapidement, se fait rendre compte de son état, entend sa confession et ne trouve pas matière à lui donner l'absolution. Il constate de nouveau et à plein la souveraine tranquillité de cette âme, «bien au-dessus, dit le confesseur, de ce qu'il connaissait déjà et qui l'avait, cependant, ravi tant de fois. » Cette âme n'était troublée d'aucune tentation, et le prêtre se sentait admirable^ ment consolé à en considérer l'ineffable paix. Le pénitent néanmoins, agenouillé, se fondait en larmes. L'accoudoir où il se tenait en était inondé et trempé. « ÎJ

m*a dit sur ma personne, dit Marconi en 1784, des paroles que je crois inspirées de Dieu,» et il ajoutait en 179o : « Je ne pus pas bien alors saisir le sens des choses qu'il m'avait dites en ce moment et qu'il m'avait signalées, mais l'événement me les a montrées en pleine lum.ière. » Le Bienheureux, au milieu de ses larmes, disait à son confesseur qu'il le voyait, lui et le Saint- Sacrement, tout couverts d'immondices. Marconi, en ce qui le concernait, ne laissait pas d'être inquiet de cette parole, il se demandait avec anxiété si son âme n'avait pas quelque tache qui lui restait inconnue. Ce qui le consolait, c'est que le Bienheureux l'associait toujours au Saint-Sacrement. Quand il vit les désastres de la France, le docteur crut comprendre que la prédiction ne s'adressait pas à sa personne, mais à son caractère et que Benoît avait vu à l'avance les outrages prodigués en pays chrétien au sacerdoce et à l'Eucharistie. Le Bienheureux, en décrivant les calamités et les combustionsvengeresses que ces souillures devaient susciter de toutes parts, ajoutait que la pénitence seule pourrait désarmer la colère de Dieu. Marconi croyait avoir vu se réaliser la prophétie de son pénitent. L'expérience démontre qu'elle annonçait à notre génération des catastrophes que Marconi ne pouvait prévoir et qui devaient s'étendre bien au delà de la France. Le cycle en est-il désormais parcouru? Les miracles que Benoît annonçait ont-ils amené cette conversion du monde que le Bienheureux prédisait encore et qui doit faire triompher la miséricorde? Quel fou pourrait dire aujourd'hui que la société humaine s'est mise en frais de pénitence pour désarmer la colère de Dieu I

Avant de le quitter, Marconi convint du jour où il reverrait son pénitent. Ce ne pouvait être pendant la semaine sainte où l'on allait entrer. Les exercices de la retraite au Saint-Esprit devaient occuper le prêtre jusqu'au mercredi saint. Le jeudi et les jours suivants, il serait accablé par ses pénitents. Il engagea celui-ci à revenir le jour qu'il voudrait, après Pâques. Benoît consentit volontiers. Savait-il qu'il allait faire cette fête de Pâque en paradis?

Un des jours de cette semaine de la Passion, il avait rencontré aux Capucins son vieil et bon ami Zittli. Celui-ci au sortir de l'église avait abordé le pauvre, lui demandant de ses nouvelles. Benoît, baissant la tête, avait répondu.

— (( Priez Dieu pour moi I »

Zittli avait répliqué:

— (( Et vous! priez pour moi! »

A cette riposte, le Bienheureux, faisant sans doute allusion à cette grâce particulière dont il félicitait toujours Zittli d'avoir pu connaître la vraie foi, reprit doucement :

— «Vous êtes heureux! priez pour moi. Peut-être nous ne nous reverrons plus. »

Était-ce une prophétie?

Les lumiières surnaturelles n'étaient pas nécessaires pour montrer au Bienheureux qu'il inclinait à sa fin. Tous le voyaient clairement. Une des tertiaires de saint François, qui le trouva le soir de la fête de la Compassion aux Quarante-Heures, à Saint-François de Paule, n'hésitait pas sur ce point.

— « Votre pauvre Benoît s'en va en paradis, » dit-elle

à sa compagne, Marie-Claire Donati que nous connaissons bien.

Le Bienheureux passa-t-il cette nuit même en adoration à Saint-François de Paule? Fraja au moins le retrouva dans cette église le lendemain de grand matin, et une merveille de plus ne pourrait étonner le lecteur. Le dimanche des Rameaux dans l'après-midi, Dominica Bravi, rencontrant le Bienheureux à Sainte -Croix de Jérusalem, fut attristée du mauvais état où elle le trouvait.

— (( Vous êtes bien mal, Benoît, lui dit-elle, vous TOUS en allez ? »

Le serviteur de Dieu, haussant un peu la tête et croisant les mains, répondit :

— « A la volonté de Dieu, à la volonté de Dieu! » Ces charitables avis lui étaient d'ailleurs inutiles

pour reconnaître la diminution de ses forces ; il l'expérimentait tous les jours. Cette semaine de la Passion, il s'était évanoui dans la rue et était tombé près des Quatre-Fontaines, devant le palais du cardinal Albano. On s'empressa de le relever et de le porter sous le portail du palais. On comprit à le voir que cet évanouissemeni venait d'inanition ; entre autres choses, on lui présenta un peu de vin qu'il refusa d'abord et dont il ne prit quelques gouttes qu'après plusieurs instances. 11 étai. contraint néanmoins de faire certaines concessions à la nature épuisée. A quelques jours de là, dans la même semaine, il entrait dans une boutique demandant un cordial pour réparer ses forces et pouvoir rentrer chez lui. C'était aux approches de la nuit, loin de Saint-Martin; il voulait jusqu'au bout obéir au règlement dj

l'hospice, et il sentait que sa faiblesse s'opposait à ce qu'il tenait comme un devoir. Le serviteur de Dieu était ce soir-là dans un tel état qu'un témoin engagea le marchand à se hâter s'il ne voulait pas voir expirer ce pauvre dans sa boutique.

Le vendredi de la Compassion, Marconi avait recommandé au Bienheureux de faire la communion le jour même s'il le pouvait:

— « Dans cette église, si vous voulez , » avait repris Benoît.

En fait, ce vendredi 11 avril, avant midi, il y reçut la communion avec plusieurs fidèles.

Le dimanche des Rameaux, le matin, il était à l'église des SS. Vincent et Anastase. Le P. Gabrini était au confessionnal, fort occupé avec ses pénitents, lorsque le serviteur de Dieu se présenta tellement exténué et changé que de prime abord Gabrini, son père, ne le reconnut pas. Il fallut quelques instants et un certain échange de paroles. Le pénitent désirait l'autorisation de communier. Le P. Gabrini, comme d'habitude, ne trouva pas matière à absolution; il le bénit, lui donnant volontiers toute licence, mais lui recommandantexpressément de faire chacune de ses communions comme si elle devait être la dernière de sa vie. Apres avoir une dernière fois admiré la générosité de cette âme, le P. Gabrini, touché de compassion pour l'excessive faiblesse de son pénitent, l'engagea à ne pas s'éloigner et à faire ce jour- là la communion dans l'église même des SS. Vincent et Anastase. Le Bienheureuxpreféraitrester Udèle à sa-dévotion, et il se sentait, disait-il, assez de forces pour aller jusqu'à une des basiliques patriarcales.

Toutefois, au lieu d'aller selon son usage à Siint-Jean de Latran qui est fort éloigné, il gagna Sainte-Marie- Majeure. Nous n'avons pas de détails sur cette communion. En sortant de la Basilique, le Bienheureux se rendit à la grand'messe, à Sainte-Praxède, où le Saint- Sacrementétait exposé. C'était l'ouverture des Quarante- Heures. Le serviteur de Dieu était auprès du maîtreautel contre une colonne. La sainte Eucharistie était portée en procession. Comme elle approchait, Benoît s'agenouilla et s'inclina; mais quand son Dieu passa près de lui, il ne put se retenir d'élever les bras et de pousser un soupir si fei'vent et si profond que les prêtres entourant le Saint-Sacrement s'en émurent : une femme, qui était à quelque distance, se retourna vivement en disant à ses voisins:

— « Quel soupir a poussé ce pauvre ! » Parmi les voisins de cette femme se trouvait une pieuse cabaretière du voisinage qui, sans connaître le nom du serviteur de Dieu, avait une grande estime de sa piété et de sa vertu. Elle lui faisait volontiers l'aumône et lui avait un jour par mégarde donné pour menue monnaie une piastre ou demi-piastre que le Bienheureux lui avait bien vite rendue. Cette circonstance était cause que cette femme s'était attachée à regarder plus attentivement ce pauvre qu'elle était accoutumée de rencontrer à Sainte-Praxède, à la colonne de la flagellation ou devant le très -saint Crucifix. Regarder le Bienheureux avec attention et ne pas l'admirer était difficile. Térèse Massarotti, femme du cabaretier Jean Fabri , avait pour le serviteur de Dieu une telle vénération qu'entrant derrière lui dans l'église,

un jour qu'il avait plu, elle s'appliquait avec dévotion à mettre les pieds sur les traces de ce mendiant, trouvant de la gloire, c'est son expression, à marcher sur ses pas, (i parce que, disait-elle, je le tenais pour un grand serviteur de Dieu. »

Ce dimanche des Rameaux (1783), Térèse, après avoir entendu la grand'messe à côté du pauvre, était rentrée chez elle, lorsqu'elle aperçut dans l'arrière-boutique son mari faisant asseoir Benoît à une petite table et le servant. Le cabaretier Jean Fabri était lui-même un admirateur du pauvre des Quarante-Heures. La dévotion des Quarante-Heures était dans les habitudes des artisans romains de cette époque; et la pratique des Sacrements rendaitces hommes, appliqués à des travaux manuels, experts à juger et à priser les vertus du serviteur de Dieu. Jean Fabri s'estima heureux et fut tout fier de voir ce dévot mendiant entrer dans sa maison. Benoît demandait pour deux bajoques de broccoli. Le pieux cabaretier, pour lui faire honneur et le mettre à son aise, le fit entrer dans la salle, où il n'y avait que quelques vignerons ; après l'avoir fait asseoir et avoir placé devant lui une petite table pour qu'il pût manger seul, Fabri courut préparer le plat qui lui était démandé et qu'il accommoda de son mieux avec l'intention de sustenter autant que possible ce pauvre mendiant. Le charitable cabaretier ajouta un peu de vin et une pagnotte qui ne lui avait pas été demandée; il plaça le tout devant le serviteur de Dieu, non sans une certaine complaisance. Gomme il avait à quitter la maison, il recommanda à sa femme, en lui montrant le mendiant, de ne rien lui faire payer, parce que, disait-il, il voulait

faire la charité à ce pauvre. Peu après son départ, Benoît se présentait à Térèse le plat vide dans une main, la pagnotte entière de l'autre. Sans doute, il s'était contenté des croûtes qu'il pouvait avoir dans son sac ; il demandait à payer. Térèse lui dit que le patron avait recommandé de ne rien recevoir.

u — Dieu vous le rende ! » dit alors BenoU.

Il voulait restituer la. pagnotte: Térèse exigea qa'il la gardât. Il demanda un verre d'eau qui lui fut donné avec empressement, et Térèse le pria de réciter un Ave Maria. Il salua et partit. Térèse le suivit du regard, elle le vit prendre la direction de Sainte-Praxède : elle en conclut qu'il retournait à son poste auprès du Saint- Sacrement. Il avait à peine quitté VOsterie que les gens de la campagne, qui avaient mangé dans la même salle, s'approchèrent de la cabaretière :

(( -- Quel saint, disaient-ils, avez-vous servi près de nous ! Quel bon serviteur de Dieu I » Ils rapportèrent que le Bienheureux n'avait pas bu le vin qu'on lui avait servi, qu'il n'avait même pas mangé, qu'il s'était borné à sucer les broccolis. Ces braves gens étaient assez chrétiens et ils avaient assez de lumières pour apprécier cette réserve. La tenue et la modestie du serviteur de Dieu les avaient remplis d'édification et d'enthousiasme.

L'exténuation de ses forces avait sans doute contraint Benoît à prendre ce léger repas qui lui avait été offert de si grand cœur et avec tant de charité. Cette chétivo nourriture d'ailleurs était trop succulente pour le délabrement de son estomac et les désordres de sa santé s'en aggravèrent.

Le lendemain matin, lundi saint, le Bienheureux était à Notre-Dame des Monts à sa place accoutumée à genoux ou debout, d'abord ; mais la faiblesse l'emporta sur sa volonté, il dut s'asseoir et bientôt quitter l'église. Mélis qui venait de dire la messe, ne trouvant plus le Bien heureux à sa place et ne le voyant pas dans l'église, re marqua qu'il avait laissé sur la balustrade son livre son chapelet et quelques menues monnaies, bajoque demi-bajoque et quattrins reçus sans doute dans la matinée. Le bon prêtre releva ces divers petits objets et, se mettant en quête du pauvre, sortit de l'église. Il aperçut Benoît appuyé près d'une boutique en face de l'église. Il lui présenta son petit butin ramassé devant l'autel, lui disant qu'il courait risque de ne pas le retrouver. Benoît répondit qu'il allait retourner à l'église. Il était tout défaillant et dans un état si déplorable que Mélis lui dit qu'il devrait aller à l'hôpital et s'offrit à l'y accompagner. Benoît lui répondit de ne point s'embarrasser de la sorte. Il ne voulait pas aller à l'hôpital, et il le dit avec lant de fermeté que Mélis n'insista pas Cette répugnance du Bienheureux pour l'hôpital venait de son amour pour le Saint-Sacrement. Il ne pouvait se résigner à passer ses journées sans visiter Jésus dans son tabernacle, et il lutta jusqu'à la fin pour rester fidèle à son amour.

Il rentra à Notre-Dame des Monts; plusieurs heures après, vers onze heures, il était à Saint-Ignace. L'abbé Louis Balducci se rendant à l'autel de Saint-Louis, pour y célébrer la messe, vit près de la balustrade un pauvre agenouillé, un livre à la main, dont la modestie et la ferveur le remplirent d'admiration. L/î coup d'oeil avait

été rapide et Timpression vive ; en descendant de l'autel, après y avoir déposé le calice, avant de commencer les prières au pied de l'autel, l'abbé Balducci ramena ses regards sur ce pauvre, et se sentit pénétré de l'air de sainteté qui resplendissait sur son visage. Chaque fois que le prêtre se retournait vers le peuple, il portait son attention sur le pauvre de la balustrade et, chaque fois, il se persuadait davantage qu'un saint assistait à sa messe. Cette pensée édifiait le prêtre : elle lui servait comme d'aiguillon pour se recueillir et s'exciter à la ferveur en célébrant le saint sacrifice. Il se disait que ce bon pauvre, au lieu de quêter et de mendier comme les autres, employait son temps à entendre la messe ; et, ramenant ses pensées sur lui-même, il se demandait si un si fer* vent adorateur n'avait pas le don de scruter les âmes et s'il ne voyait pas jusqu'au fond de son cœur. Sous le regard pénétrant de ce saint, il se recommandait à Dieu, demandant les lumières et la grâce. Au milieu de ces prières, à travers des mouvements de reconnaissance, d'adoration, de crainte et de joie, l'abbé Balducci procédait au saint sacrifice avec une consolation de piété et un sentiment de recueillement qu'il confessait plus tard n'avoir plus jamais retrouvés en lui. A l'offertoire, le clerc lui présenta une hostie à consacrer : tout aussitôt le prêtre se persuada qu'elle allait servir à ce pauvre; au moment de la communion, il redoublait de ferveur et de confusion , demandant à Dieu d'être digne de remettre l'hostie consacrée au saint qui allait la lui demander. Il ne faisait aucun doute de cette sainteté, il en trouvait au dedans de lui une affirmation énergique et qui le remplissait de joie et d'humilité. Ce pauvre

était vraiment, disait-il, un ami privilégié de Dieu. Le prêtre nese trompait pas,aumoinsen se persuadant qu'ii allait avoir à donner la communion au serviteur de Dieu . Il ressentit une consolation extraordinaire à déposer l'hostie sainte sur ses lèvres altérées et suppliantes, et cette fraction du pain fut loin d'affaiblir la haute idée qu'il s'était formée de ce mendiant. L'abbé Bâlducci ne décrit pas, comme le P. Bertarelli, le visage de ce communiant, dont la singulière dévotion confirma, dit-il, l'opinion avantageuse qu'il en avait formée. L'impression que l'abbé Bâlducci avait reçue se prolongea durant les prières après la communion : en descendant de Tautel, il voulait encore envisager le pauvre ; il comiptait le faire à loisir, mais la clochette de la sacristie avait annoncé une autre messe, et déjà Benoît avait quitté la chapelle Saint-Louis pour se porter à la balustrade de l'autel où la messe allait de nouveau être célébrée.

Benoît passa-t-il quelque temps, l'après-midi de ce lundi saint, àla Minerve, où Pinchetti dit l'avoir vu tous les jours? alla-t-il à Saint-Praxède où nous savons qu'avaient lieu les Quarante-Heures ? l'abbé Rossi et ses clercs du collège des Maronites le rencontrèrent du moins dans cette direction,sur la place du Monte-Gavallo et ils éprouvèrent une très -grande compassion de l'état où il était. Il pouvait à peine se soutenir: on ne comprenait pas comment il parvenait à marcher. Le soir, Giansanini le vit aux Saints-Apôtres : il l'y considéra même assez longtemps et le trouva si absorbé en ses prières et tellement ravi en Dieu qu'il n'osa l'interrompre et qu'il remit à un autre jour de lui parler d'une aumône de vêtements qu'il voulait lui faire. Cependant Mélia

avait, ce lundi saint, rencontré Mancini et s'était cru obligé de lui parler du triste état où était Benoît. Manpini ne l'ignorait pas, et sa vigilance était déjà éveillée- Il n'avait pas voulu intervenir, car il tenait à respecter la liberté de ses pensionnaires. Il savait d'ailleurs que Benoît était entièrement remis entre les mains de Dieu et que la santé ne lui importait guère. Toutefois il se faisait rendre compte par le custode de l'état déclinant de ses forces : c'était à son instigation que Clavelli avait proposé au Bienheureux d'être soigné à Saint-Martin et le charitable directeur eût fait volontiers fléchir la règle si son pensionnaire eût consenti à se laisser faire. Toutes les instances avaient été vaines; « le Bienheureux, dit Clavelli, faisait bien connaître que le corps n'était rien pour lui. » Il supposait avoir concédé suffisamment à la nature en renonçant au voyage de Lorette dont il ne parla pas en effet et dont il ne parut pas se préoccuper cette année. Il voulait souffrir par amour pour son Ami, et son état de faiblesse était à ses yeux un bénéfice, mais un bénéfice insuffisant. Pour ressembler davantage à Jésus-Christ, ces dernières semaines, il avait imaginé, s'il ne l'avait déjà fait les carêmes précédents, de boire du vinaigre.

— u Jésus l'a bu avant de mourir par amour pour nous, » répondit-il à ceux qui voulaient empêcher cette mortification et qui lui prédisaient de nouveaux désastres dans sa santé.

Mancini ignorait cette pratique : il gavait ce que le Bienheureux avait répondu à Léopold qui, à bout d'instances, lui avait prédit qu'il mourrait dans la rue.

— « Ehl que m'importe! »

Entre hommes de foi, ce qui importe surtout, c'est le soin de l'âme; et Mancini, malgré sa confiance, avait recommandé au custode la plus grande vigilance pouJ recourir en temps utile aux Sacrements. Toutefois , Mancini promit à Mélis d'intervenir directement; il annonça en effet à Léopold qu'il parlerait sérieusement au Bienheureux le vendredi saint. Ce jour-là, le directeur avait coutume d'accompagner ses pauvres dans la visite des sept églises, et il comptait au retour rappeler lui-même à son pensionnaire les soins qu'il devait prendre de sa santé.

Le mardi saint, tous ceux qui virent le Bienheureux furent sans doute de l'avis de Zaccarelli qui estimait que TEsprit-Saint pouvait seul lui donner des forces : il semblait véritablement un cadavre. Fit-il ce jour-là ses courses accoutumées ? On le trouva étendu par terre près de l'église Notre-Dame del Pascolo : ceux qui le virent là, crurent qu'il allait y rendre l'âme. Dans la matinée, il était à Sainte-Praxède, c'était le dernier jour des Quarante-Heures. Mélis l'y vit, perdu dans ses contemplations, debout près de la chapelle de la colonne de la flagellation.

L'après-midi, vers la vingt et unième heure, Zaccarelli le trouva contre la porte de l'église de la Madone des Monts. Le boucher l'accosta, lui demanda de ses nouvelles et n'obtint pas de réponse : l'extérieur répondait suffisamment. Le boucher lui offrit quelque cordial, lui proposant de l'emmener chez lui et le pressant d'accepter.

« — Gela ne me causera aucun embarras, disait-il, et me fera grand plaisir. »

Benoît ne n^pondit pas : il se tenait appuyé contre la porte, la tête inclinée, les yeux fixés à terre. L'artisan redoublait ses instances ; il argumentait :

— « Le bon Dieu, disait-il, veut que nous prenions soin de noire corps. "

Benoît le laissa parler quelque temps et tout à coup levant la tête, d'une voix forte et pleine :

— « Je veux, dit-il, entrer à réglise,et je trouve qu'on est bien long à l'ouvrir aujourd'hui I />

Zaccarelli, voyant l'inutilité de ses instances, le quitta, lui disant qu'à cause des préparatifs des fêtes, l'église serait peut-être ouverte plus tard que de coutume. Le soir, il y avait bénédiction à Notre-Dame de Lorette des Boulangers, le Bienheureux y était : en sortant de l'église, il rencontra l'ancien jésuite Nicolas Graziosi. Ils n'avaient jamais échangé aucune parole. Graziosi, plein d'admiration pour le Bienheureux, goûtait surtout son salut gracieux quand on lui faisait l'aumône. Cette fois, le Bienheureux se mit à regarder fixement Graziosi. Graziosi regretta de ne pas lui avoir fait la charité : il n'en eut pas la pensée sur le moment. Le Bienheureux ne demandait pas d'ailleurs ; il ne remua pas les lèvres, il ne fit aucun geste, il regardait. Cette persistance, toutà fait insolite de la part du serviteur de Dieu dont on connaît la réserve et la modestie, frappa et étonna beaucoup Graziosi. Il s'en préoccupa même, et, plus tard, quand il fut employé au procès du serviteur de Dieu et qu'il sut ce qui était arrivé au P. Palma et surtout à l'évêque d'Amélia, il supposa que le Bienheureux avait eu la pré* vision du soin qu'il devait prendre de sa cause.

En rentrant à Saint-Martin le soir de ce mardi saint,

Benoît demanda au custode la permission d'aller tout de suite vers son lit: c'était la première fois qu'il semblait désirer quelque ménagement. Mais le custode fut bien étonné lorsqu'il vit que Benoît, au lieu de profiter ie l'autorisation pour se coucher, s'était contenté de *,*asseoir sur le lit, la tête appuyée contre le mur, attendant ainsi l'heure de la prière commune. Pâle, maigre, les yeux enfoncés, il semblait un moribond. Selon sa coutume, il attendit pour se coucher que les lumières fussent éteintes, et il était vêtu le matin quand le Loue soit Jésus- Christ! annonça le réveil.

Ce matin, Léopold renouvela avec chaleur toutes ses instances pour l'engager à se remettre au lit, à rester au logis au moins. Il pouvait à peine se tenir debout, dit Glavelli, on l'eût dit prêt à rendre l'âme. Aussi Glavelli le fit-il accompagner jusqu'à Notre-Dame des Monts, tandis que, de son côté, il allait avertir l'abbé Mancini. A l'église, pour la dernière fois, le Bienheureux se jeta à genoux aux pieds de Jésus sacramenté et de sa bienaimée Mère. Fit-il la communion une dernière fois? il entendit plusieurs messes . Ceux qui le virent ne comprenaient pas comment il pouvait se tenir debout ou agenouillé. Ce n'était plus un homme, dit Zaccarelli, c'était un squelette. Il n'avait qu'un souffle, et il suivit avec tant de ferveur et d'émotion le récit de la Passion, que quelques-uns des assistants s'attendaient à ie voir succomber. A la parole expiravit^ quelques-uns s'étonnèrent même comme d'un prodige qu'il eût pu résister à la secousse qu'il ressentit. Benoît assista ainsi à plusieurs messes à sa place accoutumée. Ce mercredi matin, il s'était assis à diverses reprises épuisé et se sen-

tant défaillir. Vers les neuf heures, n'en pouvant plus, il voulait, comme il avait fait les jours précédents, sortir de l'église pour respirer un peu. Sa démarche chancelante et son visage cadavérique frappèrent les assistants :

— « Ahl le malheureux, est- il malade ! » s'écria une femme dont Benoît entendit l'exclamation.

A peine hors de l'église, il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur les degrés du perron. On s'assemblaautour de lui, chacun lui faisait des offres de service. Il était connu dans le quartier, et son état d'ailleurs eût suffi à inspirer de la compassion. Les uns voulaient le conduire à leur maison, et les autres s'inquiétaient de lui demander s'il n'avait pas besoin de nourriture. On lui offrait du vin, du bouillon, des œufs mollets. On parlait de le porter à l'hôpital. D'une voie affaiblie, Benoît remerciait chacun, refusait les offres et disait qu'il voulait rester où il était. Il ne voulait pas s'éloigner de l'église, il comptait toujours y rentrer. Il demanda un peu d'eau, une soif brûlante le dévorait, a S'il eût osé, dit son historien italien de 1860, il eût demandé du vinaigre pour imiter son amour crucifié. » Avant de boire, il éleva d*une main tremblante vers le ciel, offrant au moins cette eau au Seigneur, en mémoire du vinaigre et du fiel qu'avant de mourir il a voulu boire pour nous.

Cependant l'abbé Mancini, que Léopold avait prévenu, se rendait à la Madone des Monts. Il arrivait sur laplace lorsque Benoît le vit et l'appela. Le Bienheureux lui exprima son regret de savoir qu*il voulait prendre la peine de passer à l'hospice pour lui parler. Il assurait d'ailleurs qu'il n'avait besoin de rien.

— « Vous êtes fort mal au contraire,» lui dit Mancini qui l'engagea à retourner à l'hospice, à se mettre au lit et à se laisser soigner.

En ce moment, l'abbé Mélis, qui entrait à l'église ou en sjortait, s'écria en \oyant Benoît :

— « Le voilà cet entêté qui prétend ne pas aller à l'hôpital et qui veut mourir dans la rue ! N'est-ce pas tenter Dieu? »

Benoît, sans répondre, pria le vieux prêtre de le laisser s'entretenir avec Mancini. Celui-ci, voyant qu'il ne voulait pas retournera l'hospice, l'engagea avenir chez lui se reposer et à prendre quelque chose. Benoît refusa cette charité, disant que, quelques jours auparavant, il avait pris dans une ostérie une portion de broccoli qui lui avait fait mal. Il demanda cependant s'il pouvait, en ce jour saint, se permettre d'entrer dans quelque auberge pour y prendre une soupe s'il se sentait tout à fait dans l'impossibilité d'attendre l'heure de la distribution aux portes des couvents. L'abbé Mancini, après avoir rassuré sa conscience sur ce scrupule, s'informa du nom de son confesseur.

— « Allez le trouver, ajouta Mancini, vous ferez ce qu'il vous dira. »

Benoît objecta qu'il ne pouvait se rendre à Saint- Ignace, et Mancini lui proposa de s'y rendre lui-même prévenir le docteur Marconi.

— « Je ne veux pas l'incommoder, riposta Benoît, il a trop à faire cette semaine. >

Il répondit aux instances de Mancini qu'il ne retournerait plus à l'hospice si on tourmentait son confesseur à son sujet, ajoutant qu'il irait le voir aussitôt après la

fête de Pâques, si Dieu lui en donnait la force. L'abbé Mancini, tout rempli de compassion pour le misérable état de son pensionnaire, n'imaginait pas cependant qu'il fût à la dernière extrémité; et, s'il parlait du confesseur, c'était surtout pour employer son autorité et faire accepter au Bienheureux les soins dont il avait évidemment besoin . La fermeté et la précision des réponses de Benoît firent supposer au charitable et pieux hospitalier qu'il y avait quelque ordre du confesseur, il promit bien de ne pas le déranger. De son côté, Benoît promit à son retour, le soir, à Saint -Martin de ne pas manquer à demander les soulagements nécessaires.

Comme Mancini quittait le Bienheureux, Zaccarelli arrivait sur la place. Le boucher revenait de sa paroisse, Saint-Sauveur, il Salvatorello, où il avait fait ses Pâques. Le matin, il s'était confessé à Notre-Dame des Monts, où il était resté environ deux heures et où il avait remarqué la face cadavérique de Benoît et sa persistance à la prière. Voyant un groupe devant la grande porte de Notre-Dame des Monts, Zaccarelli s'en approche. On y parlait d'un pauvre malade qui refusait tout secours et •qui ne voulait pas se laisser porter à l'hôpital. Zaccarelli pénètre dans le groupe, et, reconnaissant Benoît étendu sur les degrés, la tête dans les mains, pâle, les yeux fermés, il crut voir un mort.

— « Benoît, lui dit-il, vous êtes mal, il faut vous soigner, voulez-vous venir chez moi? »

Le serviteur de Dieu reconnut sa voix, le regarda d'un œil éteint, parut se recueillir et, le regardant de nouveau :

— (( Chez vous, dit-il?

— (( Oui, chez moi, reprit Zaccarelli

— {( Dans votre maison ! je veux bien, » dit le pauvre, d'une voix si faible déjà qu'on pouvait à peine l'entendre.

Cette réponse consola et attendrit le charitable boucher qui s*empressa tout aussitôt d'aider le malade à se soulever; il essaya même, en le soutenant sous le bras, de lui faire faire quelques pas avec le concours d'un des assistants (1 ) ; mais Benoît était à bout de forces. A peine purent-ils dépasser le portail de l'église, il fallut l'asseoir sur un escalier. Zaccarelli, apercevant alors son fils Pierre-Paul, l'appela. Pierre-Paul et un autre jeune homme, fils d'un droguiste de la place de Venise, prirent alors le pauvre sous les bras, et ils essayèrent de le conduire. Sa faiblesse était si grande qu'il leur fit signe encore une fois de s'arrêter un instant. Après quelques pas encore, d'une voix si faible qu'on la pouvait à peine saisir, il exprima un scrupule de modestie, il lui semblait que ses chausses glissaient. Pierre-Paul et son père lui dirent de ne pas s'inquiéter et se proposaient de les arranger, il ne voulut pas qu'on le touchât; mais, debout, et toujours soutenusousles bras, il accommoda lui-même son vêtement. Arrivé devant la maison, ses jambes refusaient tout concours, il devint impossible de lui faire monter les escaliers. Pierre-Paul le prit dans ses bras et fut tout surpris de le trouver si léger : c'était à peine le poids d'un enfant. Zaccarelli était monté le premier annoncer à sa femme et à sa fille

(4) C'était un regrallier nommé Bernard

Tarrivée du malade et ordonner de lui préparer un lit. La mère, alitée, occupait la première pièce ; Anne disposa en toute hâte le lit de la seconde. Désolée du triste état de ce bon pauvre, elle était cependant, comme sa mère et son père, consolée et heureuse de le recevoir à la maison. Pierre -Paul déposa son léger fardeau sur un siège dans la première chambre, et la femme Zacrarelli, bien qu'elle fût prévenue, ne put se retenir de s'écrier :

— « Mon pauvre Benoît, comme vous voilà malade I » Benoît tourna les yeux vers elle, et ne répondit pas.

On le porta dans la seconde pièce ; on voulait le mettre au lit, il fit quelque résistance, trouvant qu'il était bien sur une chaise ou demandant qu'on retendit par terre. Il ne pouvait guère contester cependant, et à la condition de n'être pas déshabillé il se laissa au nom de l'obéissance placer sur le lit. On pensait toujours que son mal était une simple faiblesse. Zaccarelli fit préparer un cordial : un jaune d'œut mêlé à du bouillon. En même temps, il envoya chercher le P. Piccilli ; on trouva ce religieux comme il sortait du confessionnal; il ignorait quel était ce Benoît dont on lui parlait; mais quand on lui eut dit que c'était le pauvre habitué de l'église, il nourut chez le boucher, bien que l'heure du dîner fût sonnée,etsansmêmeôterson habit de chœur. Envoyant le prêtre, Zaccarelli fit sortir tout le monde de la chambre. Le malade parlait avec peine et semblait entendre difficilement. Le P. Piccilli lui demanda s'il n'avait besoin de rien.

— (( Rien, rien, » redit le malade.

Le religieux ta ta le pouls et le trouva d'une faiblesse

extrême, et, se penchant de nouveau vers le malade, il lui demanda quand il avait communié.

-- « Peu, peu, » répondit Benoît, dont on put à peine saisir les paroles, et qui ne parla plus.

— (( C'est un homme qui va mourir, » dit le P. Piccilli aux hôtes; et, pensant aux sacrements, il ajouta qu'il fallait essayer de le soutenir et de le restaurer.

On s'empressa de nouveau autour du lit; la toux, qui avait été presque continuelle les premiers instants, paraissait avoir cédé. Le malade, les lèvres et les dents serrées, faisait entendre un petit gémissement ; il agitait parfois les bras et les replaçait en croix sur sa poitrine. On lui avait déjà baigné les tempes d'eau de mélisse, on voulut lui en faire respirer. Zaccarelli approcha de ses narines un coton imbibé. En voyant confusément ce flocon blanc, le serviteur de Dieu ouvrit la bouche comme pour communier. On lui dit de respirer, il ne parut pas comprendre et resta désormais privé de sens.

— « Il n'y a pas de temps à perdre, dit le P. Piccilli, faites-lui donner l'Extrême-Onction. »

Zaccarelli y avait pensé, il était allé prévenir le curé de Saint-Sauveur. Celui-ci, qui était malade, ne pouvait manquer de prendre le plus vif intérêt au pauvre Français ; iJ regretta de ne pouvoir se rendre auprès de lui. mais il connaissait les lumières et l'expérience de son vicaire, il l'envoya au plus vite, lui recommandant de f onfesser ce moribond, et, s'il y avait lieu, de signer un billet d'hôpital. En tous cas, le curé voulait qu'on lui rendît compte de tout, afin d'aviser lui-même. Le vicaire, l'abbé Giordani, trouva le malade tout à fait privé de sentiment; il lui parla sans en obtenir de réponse et

jugea prudent de lui donner l'Extrême -Onction. Les saintes huiles lui turent administrés sans que Benoît parût en avoir connaissance. Les médecins et chirurgiens que Zaccarelli avait appelés ne trouvèrent pas qu'il y eût rien à faire ; ils se bornèrent à quelques prescriptions dont ils n'attendaient aucun résultat et que Zaccarelli s'empressa cependant de faire exécuter. En s'appliquant à ces soins corporels, le bon chrétien n'oubliait pas les secours spirituels. Ici, on ne peut s'empêcher d'admirer la vigilance romaine et l'admirable souci qu'on y a des mourants. C'était un pauvre mendiant recueilli par charité qui agonisait : il avait perdu tout sentiment ; on lui avait administré les saintes huiles, et le curé, consulté, quand le vicaire était venu les chercher, avait été d'avis qu'il n'y avait pas autre chose à faire qu'à les administrer le plus promptement possible. Toutefois, quand le vicaire rentra au presbytère, le curé s'étonna et lui demanda s'il avait laissé le malade seul. C'est une grande charité de veiller les agonisants; et l'usage, à Rome, est que, durant cette dernière lutte, un prêtre demeure auprès du lit du moribond, afin de pouvoir toujours offrir son ministère et mettre à profit les derniers instants de lucidité que peut, à l'approche de la mort, recouvrer parfois une intelligence déjà accablée par la maladie. Toutes les âmes ont leur prix devant Dieu: un pauvre mendiant ne devait pas rester plus qu'un autre privé de cette charitable et dernière assistance spirituelle.

L'abbé Giordani, en expliquant au zélé curé que le malade était dans le même état, ajouta que les Pères déchaussés de la Pénitence étaient auprès de lui. « Je

connaissais ces bons Pères, dit le curé, leur diligence, leur exactitude, leur expérience en ces occasions, et je ne doutais pas que, si le malade retrouvait quelque lucidité, je ne fusse aussitôt averti. » Cette assurance n'empêcha pas le vigilant pasteur de recommander au vicaire, non-seulement de ne pas s'éloigner afin d'être prêt au premier appel à porter le bon Dieu à l'agonisant, mais de retourner de temps en temps à la maison Zaccarelli et de s'assurer par lui-même si le malade ne pouvait pas recevoir le saint viatique.

Les Pères déchaussés de la Pénitence de Jésus de Nazareth, qui demeuraient à Sainte-Agathe des Tisserands, vers la Torre déConti, avaient été, en effet, prévenus. Zaccarelli, qui n'oubliait rien dans son zèle, leur avait envoyé son fils Pierre-Paul. Le supérieur, le P. Antoine Tapiez, apprenant par un de ses religieux qui se trouvait instruit des incidents de la matinée à Notre-Dame des Monts, qu'il s'agissait d'un bon sujet, se rendit lui-miême à l'appel du boucher. Il arriva comme on achevait de donner l'Extrême-Onction au malade. Il le reconnut pour l'avoir vu maintes fois par les rues du voisinage de la Suhurra^ et, ayant demandé son nom, il essaya de l'appeler, de lui parler, de lui présenter le crucifix. Benoît restait privé de sentiment. Immobile, les yeux fermés, les dents serrées, les mains croisées sur la poitrine, il faisait entendre un petit gémissement qui allait toujours s'affaiblissant; il écartait aussi parfois un peu les bras qu'il recroisait ensuite sur sa poitrine ; de temps en temps, il ouvrait les yeux: on lui présenta le crucifix, et le P. Tapiez ne sut distinguer si son regard reconnaissait ce Jésus crucifié que

son cœur aimait tant et qu'il avait pris pour modèle. Une fois installés auprès du monhond, les Pères de la Pénitence ne le quittèrent plus. Ils se succédèrent d*heure en heure, veillant sur leur agonisant, priant pour lui et assistant à tous les soins que Zaccarelli, ses fils et ses filles prenaient du moribond, selon les prescriptions des médecins et des chirurgiens. Outre les deux Pères de la Pénitence, quelques prêtres et quelques voisins s'introduisirent dans la maison. Les uns avaient demandé la permission à Fortuné ou h Pierre-Paul, courant de divers côtés pour exécuter les recommandations de leur père; d'autres étaient entrés uniquement poussés par une pieuse curiosité. Le pauvre des Quarante-Heures était connu: ceux que sa prière avait édifiés s'édifiaient encore de le voir à son agonie, privé de sens, il est vrai, mais dans l'attitude et peut-être dans l'acte intérieur et insensible de la prière. C'était au moins l'image de la paix. Aucune contorsion durant cette agonie, et, au respect qu'elle inspirait aux assistants, se mêlait je ne sais quelle consolation. Les Zaccarelli ne regrettaient ni leurs peines, ni leur embarras : ils étaient heureux d'avoir recueilli cet agonisant. Les étrangers unissaient avec admiration leurs prières à celles des bons religieux et s'entretenaient à voix basse des vertus du moribond.

Vers le coucher du soleil, le petit gémissement aval* cessé. Rien ne troublait la tranquillité de l'agonisai. qui semblait dormir. La maison d'ailleurs était pleine Gomme Fortuné venait d'essuyer la bouche du malade, le religieux, le P. Ange Adami, remarquant son affaiblissement, proposa aux assistants de réciter les litanies

de la sainte Vierge. Tous s'agenouillèrent. Fortuné se plaça au pied du lit. Le religieux commença les prières. A l'invocation sancta MartUy Fortuné remarqua que le visage du malade prenait une blancheur extraordinaire, et, quand l'assistance eut répondu ora pro nobis, le P . Ange, qui regardait le malade, ne continua pas la prière. Zaccarelli se leva; le religieux lui dit :

— « Il a passé. »

Il était une heure de la nuit, toutes les cloches de la ville entraient en branle. Elles sonnaient le Salve Regina ordonné par le pape Pie VI : elles sonnaient aussi, dans la pensée de tous les assistants, la paisible et heureuse entrée d'un nouveau saint en paradis. Le P. Ange approcha un cierge de la bouche du défunt pour s'assurer de la mort.. Il ferma les yeux du Bienheureux, et, de nouveau agenouillé, récita les prières d'uscge avec les assistants plus disposés à louer les grandeurs de Dieu qu'à implorer ses miséricordes.

Cependant, à Loretie, on attendait Benoît. Gaudence et sa femme s'entretenaient souvent de leur ami et de son arrivée prochaine. On avait déjà passé presque tout îe carême en comptant d'abord les semaines; désormais on comptait les jours. Chaque soir on espérait que le lendemain ne se passerait pas sans qu'on ait revu Benoît. Gaudence n'entrait pas dans la Basilique sans y regarder de toutes parts. Diamante ne rentrait pas de l'église sans qu'on lui demandât si elle n'avait pas aperçu le Bienheureux. Le mercredi saint, le mari et la femme causaient ensemble de leurs espérances et de leurs désirs et le nom de Benoît revenait sur leurs lèvres. Leur fils, âgé de cinq ans, le petit Joseph, éleva sa voix innocente pour dire ;

— « Benoît ne viendra pas, Benoît va mourir î »

Ce propos du petit enfant frappa surtout la mère, et elle se prit à craindre que le Bienheureux ne fût malade et arrêté quelque part en route dans un hôpital.

— (( Oh ! dit l'enfant, Benoît n'a pas de mal, mais il ne viendra plus. Il se meurt I »

On ne pouvait ajouter foi à cette parole enfantine. Aussi le jeudi saint. Barbe déclara-t-elle qu'il n'était plus question de jours : c'était l'aftaire de quelques heures ; et, sans délai, il fallait préparer la chambre de Benoît.

— « Mais, dit l'enfant, ne vous ai -je pas dit que Benoît ne viendra pas? Il est mort, il est allé en paradis i »

La mère, inquiète de cette persistance, interroge l'enfant.

— « Qui te fait parler ainsi ? »

— (( Personne, répondit-il, c'est mon cœur qui me le dit. »

Les jours suivants, quand on parlait encore de Benoit, l'enfant interrompait ses jeux pour redire :

— « Benoît est mort, Benoît est en paradis ! »

La semaine sainte s'écoula : la semaine de Pâques s'avançait même, les époux Sori n'avaient pas de nouvelles du Bienheureux. La veille du dimanche de Quasimodo, un soldat corse appela Gaudence dans la rue pour lui montrer une lettre de Rome où était racontée la mort du serviteur de Dieu. Au retour de la classe, la mère voulant éprouver l'enfant lui dit :

— (( Peppo, Benoît est arrivé ! »

Peppo répondit aussitôt et sans hésiter :

^ « Je vous ai dit qu'il est mort. 11 est en paradis I »

ALLKLUIA

Quand le Bienheureux eut ainsi doucement expiré, les Pères Nazaréens de la Pénitence, au son de toutes les cloches de Rome, récitèrent les prières d'usage. Ils partirent ensuite, laissant à la pieuse assistance le soin de rendre au précieux cadavre les derniers devoirs de la charité. Zaccarelli s'en acquitta à l'aide de quelqu'une des personnes présentes. On dépouilla le Bienheureux de ses haillons sordides. On le revêtit de linge blanc. Le boucher avait envoyé Pierre-Paul chercher un sac de la confrérie de Notre-Dame des Neiges qui s'estima heureuse de s'associer un tel mendiant. On l'enveloppa dans ce sac, et on le déposa sur la table du lit. Les vêtements pleins de vermine furent mis de côté et renfermés. Il en manquait déjà diverses pièces, dont s'était sans doute emparé quelqu'un des dévots de la compagnie. On serra aussi avec soin les livres et jusqu'aux croûtes de pain et aux écorces de limon et d'orange trouvées dans la sacoche du saint pauvre. Puis Zaccarelli congédia tout le monde. Il garda un garçon de sa boutique pour veiller son pauvre hôte défunt de concert avec sa fille Anne. Anne s'étonnait de ne sentir ni répugnance ni horreur pour ce mort. Elle n'avait même

pas à prendre sur elle pour rester auprès de lui. Elle s'y trouvait heureuse et consolée. Elle n'était pas seule de ce sentiment; Tous s'éloignaient à regret de cette chambre mortuaire. On y éprouvait un sentiment d'édification et d'allégresse. Fortuné se réjouissait de cette mort si paisible et si douce sans aucune des luttes de la nature révoltée : pas de sueur, pas de râle, pas de suffocation, diîait-il; un affaiblissement graduel de la respiration, une éclatante blancheur et un ineffable repos du vi-

Pendant que les heureux témoins de cette mort félicitaient les Zaccarelli de leur bonheur d'avoir recueilli un saint dans leur maison, les pauvres hôtes de Saint- Martin s'inquiétaient et n'osaient s'étonner de ne pas voir rentrer Benoît. Clavelli l'avait appelé et cherché avant de fermer les portes. Antonin et Valentin se désolaient. Ils ne pouvaient hésiter sur la cause de cette absence; leur compagnon n'avait pas eu la force de regagner l'asile charitable. Ils connurent la vérité le lendemain. Mancini l'apprit le soir même : deux heures après la mort du Bienheureux, comme il rentrait dans son logis, à Saint-Pantaléon, il sut que Benoît avait quitté la terre.

La nouvelle avait déjà gagné le quartier et était passée au-delà. Le Bienheureux avait à peine fermé les yeux, on lui rendait encore les derniers devoirs que déjà on venait demander à voir le saint. Le grand jeudi, avant l'aube, on frappait à la porte du boucher. Les Zaccarelli n'avaient aucune raison de so refuser à ce pieux désir; ils ne se doutaient pas de l'immense concours qui allait se presser chez eux. «Ni moi; ni les

miens, dit Zaccarelli, n'avions fait aucune démarche, et on ne pouvait supposer que la connaissance de cette mort se répandrait aussi promptement. » Les visiteurs s'agenouillaient dans la chambre mortuaire, ils récitaient quelque prière, touchaient le cadavre et s'étonnaient de sa flexibilité. Ils baisaient les mains, ils baisaient les pieds. Rien de froid, rien de raide. On était en présence d'un homme endormi. Les premiers visiteurs étaient naturellement du voisinage. Dès le soir même du mercredi, la servante de l'abbé Fraja était informée de tout.

— « Votre pauvre est mort, » avait-elle dit à son maître.

Marie Poeti, dont la coutume était de se rendre de grand matin à la messe, entendit le lendemain jeudi répéter dans la rue :

— « Le Saint est morll »

Le mot de pèlerin frappa même son oreille, elle n'arrêta pas sa pensée sur Benoît : elle l'avait vu le mercredi matin. Elle comprit lorsqu'elle entendit nommer saint Alexis; elle se dit alors qu'on avait bien raison de l'appeler Saint, et malgré l'affection qu'elle portait au Bienheureux, elle ne put jamais parvenir à faire une prière pour le repos de cette âme qui n'avait pas besoin de suffrages, pensait-elle.

L*abbé Rubini, au rebours, comprit au premier mot. Une marchande de fruits, comme il sortait de chez lui pour aller dire la messe, lui annonça la mort du Saint. Il courut aussitôt chez le boucher- et fut des premiers à visiter le défunt; cette visite ne satisfit pas sa piété, il retourna plusieurs fois le jour s'agenouiller dans cette

chambre mortuaire. Autant en fit Tabbé Mclis, qui, informé à la sacristie de Notre-Dame des Monts, se rendit aussitôt à la rue des Serpents. Il trouva la chambre déjà pleine. Le bon Mélis s'agenouilla, pria, s'attendrit et ne put retenir ses larmes auprès de son ancien convive. Il lui baisa les pieds et les mains et mêla sa voix au concert des assistants» tous persuadés d'avoir un saint sous les yeux. Dans la matinée, le bon vieux prêtre revint plusieurs fois : il amenait des visiteurs à ce cadavre, où ne paraissait rien du caractère sinistre et terrible de la mort. « C'était, dit Mélis, un paisible sommeil. »

Le P. Biaise Piccilli n'était pas des moins ardents à entretenir Témotion. Une de ses pénitentes, la veuve Majo, était venue se confesser ; il l'entretint de Benoît et renvoya visiter le défunt. C'était encore de grand matin, les visiteurs avaient été cependant assez nombreux déjà pour que la femme Zaccarelli craignît de voir la maison envahie : elle avait fait fermer la porte et ordonné de ne plus laisser entrer indistinctement. La veuve Majo qui connaissait les Zaccarelli, pénétra toutefois sans difficulté. Il y avait peu de monde dans l'appartement, elle put prolonger sa visite et contempler le mort à son aise. Elle constata la flexibilité du corps , la mollesse des chairs qui cédaient et se relevaient au toucher. Elle se nourrit surtout et s'émerveilla de la délicieuse émotion qu'on ressentait auprès de ce cadavre.

Pendant qu'elle prolongeait sa visite, on frappait et on sonnait à la porte de la rue ; en dépit de leur résolution, les femmes Zaccarelli étaient contraintes de céder auï instances. La maison se remplissait et l'escalier

s'encombrait lorsque laveuve Majo quitta cette chambre qui semblait désormais à tous un sanctuaire. Les gens des quartiers éloignés arrivaient. Dans les rues, on ne parlait que du saint. La veuve Majo s'en alla chez les maîtresses pies, elle en ramena quelques-unes ; elles eurent de la peine à pénétrer, mais elles ne se rebutèrent pas. Les maîtresses pies à diverses reprises revinrent par troupes dans la journée. Celles qui avaient vu voulaient revoir encore. Nous avons déjà remarqué que les membres de cette congrégation assez répandue dans Rom.e se réunissaient volontiers certains jours à leur maison de Notre-Dame des Monts. Durant la Semaine- Sainte, elles y étaient venues des écoles du Transtevere et des autres quartiers lointains. La plupart d'entre elles, nousle savons, connaissaientle Bienheureux. Quelqu'une voulait réciter le Requiem dans la chambre mortuaire et ne trouvait que le Gloria Patri sur ses lèvres. L'édification publique se propageait. Silvani avait remarqué les excroissances aux genoux, et il s'extasiait de la souffrance qu'avait dû ressentir le saint durant ses heures d'adoration, appuyé de tout le poids de son corps sur ces tumeurs molles et charnues. Chaque détail ajoutait à l'admiration. Ceux qui croyaient le mieux connaître le pauvre desQuarante-Heures étaient surprisdece qu'ils voyaient et de ce qu'ils apprenaient. Tousétaient comme les maîtresses pies, comme les abbés Mélis et Rubini , après avoir vu, ils voulaient revoir: ils revenaisnt; et. comme Anne Zaccarelli, ils se sentaient consolés et attirés auprès de ce cadavre. La presse augmentait toujours dans la maison, dans l'escalier, dans la rue, La iemme et la fille de Zaccarelli se voyaient débordées

— olO —

et envahies ; elles ne savaient auquel entendre, et elles disaient qu'elles avaient perdu la tcte.

Zaccarelli était hors du logis ; dès le matin, il était sorti pour aviser aux funérailles de son hôte. Généreux comme nous le connaissons, pieux et charitable, il voulait faire à ses frais des funérailles décentes à son bon pauvre. Dès le mercredi soir, tout en rendant les premiers soins au corps, il avait songé qu'il fallait ensevelir dans l'église même de Notre-Dame des Monts ce dévot de la Très-Sainte Vierge. De grand matin, il alla entretenir de ce projet le P, Piccilli et le P. Palma, recteur de l'église ; tous deux applaudirent à ce dessein qui ne laissait pas de présenter certaines difficultés. Notre- Dame des Monts, on le sait, n'était pas une église paroissiale. Zaccarelli et les ouvriers pies crurent qu*il fallait s'adresser au curé de Saint-Sauveur, puisque le pauvre était mort chez un de ses paroissiens. Le curé, Rovira- Bonnet, connaissait trop bien Benoît pour ne pas apprécier la rareté du trésor que la Providence semblait adresser à son église. Aussi n'était-il pas disposé à s'en dessaisir ; et il se croyait d'autant mieux assuré de le conserver que, dès le matin, le P. Carlini, curé de Saint-Martin, avait fait prier le curé Rovira-Bonnet de pourvoir par charité à Tenterrement de ce pauvre hôte de l'hospice Saint-Martin. Zaccarelli ignorait ces détails. Rebuté par le curé de Saint-Sauveur, il voyait néanmoins son dessein approuvé de tous ceux à qui il en parlait et qui avaient connu Benoît. Le sentiment populaire semblait se prononcer avec force pour réunir C8 saint pauvre à cette Madone des Monts qu'il avait tant priée. Zaccarelli rentrait chez lui décidé à ne pas

abandonne! la partie, et résolu à adresser une requête au cardinal \icaire.

En voyant sa maison encombrée et tout ra\i de l'heureux retentissement de la mort de son hôte, le bon boucher envoya d'abord quérir les soldats corses pour contenir la foule, empêcher l'encombrement, faire entrer et sortir avec ordre, et tour à tour, touê ces dévots du pauvre.

Parmi eux se trouvait l'abbé Mancini, que ne connaissaient pas les Zaccarelli, dont ils ne soupçonnaient pas les rapports avec Benoît. Mancini venait rendre hommage à son pauvre. Instruit du dessein d'ensevelir Benoît àNotre-Dame des Monts, il y acquiesça vivement, et prévint le boucher, qui jusque-là avait ignoré que Benoît logeât à l'hospice évangélique, que les droits paroissiaux appartenaient au curé des SS. Sylvestre et Martin, et que c'était à lui qu'il fallait demander les autorisations nécessaires. Zaccarelli aussitôt reprenant courage, au lieu d'adresser sa requête au cardinal vicaire, se rendit au couvent de Saint-Martin. Je ne veux pas entrer dans le détail de ses démarches. Elles eurent, malgré diverses oppositions, un plein succès. La persévérance du bon Zaccarelli et aussi le bon droit. pour ainsi dire, et la convenance de son dessoin triomphèrent de la répugnance du curé de Saint-Sauveur et de la concession que le P. Car] ini avait déjà faite de ses droits paroissiaux: il fut convenu avec l'assentiment populaire que Benoît serait porté, exposé et enseveli à la Madone des Monts.

Le concours dans la maison du boucher n'avait fait que s'accroître dans l'après-midi et, lorsque, vers les deux ou trois heures, la confrérie de la Madone des

Neiges se présenta pour enlever le corps, la foule était immense : il fallut le concours des soldats corses pour faire pénétrer les confrères dans la maison, et même pour leur permettre de prendre le cadavre dans la chambre mortuaire pleine de dévots occupés à admirer et à célébrer le serviteur ^de Dieu. Parmi ces confrères de Notre-Dame des Neiges, s'en trouvaient qui connaissaient Benoît. L'un entre autres, Antoine Grellini, était un ami des Quarante-Heures. Il se douta, quand il fut convoqué pour accompagner un bon pauvre, que ce pouvait être le dévot à la Sainte- Eucharistie qu'il avait souvent rencontré dans les églises, et il brigua l'honneur d'être un des quatre porteurs de la civière. Les confrères assemblés dans leur oratoire s'étaient d'abord rendus à la paroisse de Saint-Sauveur pour quérir le clergé. Le curé Rovira-Bonnet était hors d'état de sortir : le souscuré Giordani, qui avait donné les saintes huiles au moribond, prit l'étole. Le sous-curé de Saint-Martin l'accompagnait ainsi que quelques autres prêtres et plusieurs religieux carmes. Le corps placé sur la civière avait les bras croisés sur la poitrine et le visage découvert. Quand il apparut dans la rue, un grand cri s'éleva i de toute la foule :

— « Le Saint ! voici le Saint ! n

Le trajet était court de la maison de la rue des Ser- | pents à l'église de la Madone. Il se fit lentement :

— (( Qu'il est beau 1 criait la foule, c'est un saint t >» Des enfants accompagnaient le cortège, redisant de

leurs voix éclatantes le cri qui, depuis la veille au soir, remplissait la ville entière, et y retentissait de toutes parts :

— « Le Saint est mort ! le Saint est mort !

Cependant des amis de Benoît et des voisins de Notre- Dame ignoraient encore l'événement. La femme Nick qui avait vu le serviteur de Dieu, le Mardi-Saint, tout défaillant, appuyé contre un mur en face de sa maison et avait alors engagé son mari à descendre l'inviter à entrer, la femme Nick, entendant du bruit dans la rue, regarde à la fenêtre, voit le cortège et reconnaît le bon pauvre de Notre-Dame. Instruite plus tard de tout ce qui s*était passé, elle regrettait de n'avoir pu, deux jours auparavant, accomplir la charité qu'elle avait désiré lui faire. Nick était bien descendu dans la rue, comme le voulait sa femme, mais il n'y avait plus trouvé Benoît.

— a S'il était entré chez nous, disait la femme Nick, il serait peut-être mort dans notre maison! »

On comprenait déjà, et on comprenait bien l'honneur que Benoît avait fait à Zaccarelli.

Une autre des admiratrices de Benoît, la femme Tarani, l'avait vu, le mercredi matin, à Notre-Dame des Monts et n'avait rien su des événements de la journée. Elle avait passé le Jeudi-Saint dans la même ignorance. Elle avait cependant fait ce jour les visites au Saint- Sépulcre, mais elle les avait faites en silence, accompagnée de ses filles. Elle était au milieu d'elles et avec son mari, sur les deux ou trois heures, au dernier étage de la maison qu'elle habitait, lorsque le mari appela les petites pour leur faire voir un mort. La femme, qui avait pour habitude de ne pas laisser les enfants se mettre aux fenêtres, lui dit avec surprise :

— « Il faut donc que se soit un saint! » Se mettant

elle-même à la fenêtre, elle vit un concours de peuple et de clergé plus grand que d'ordinaire en pareille circonstance, et elle entendit un grand bruit de voix et de cris. Elle distingua les mots :

« Le Saint I le Saint! »

Et bien que l'élévation de son logement ne pût lui permettre de reconnaître le personnage qu'elle voyait sur la civière, elle soupçonna que ce devait être le pauvre de Notre-Dame des Monts. Elle en fut d'ailleurs bientôt assurée.

De son côté, le curé Rovira-Bonnet, qui avait eu tant de peine à renoncer au trésor qu'il avait un instant cru posséder, entendant le cortège passer devant son presbytère, tout proche de Notre-Dame, se leva du lit où il était couché, se traîna vers la fenêtre et, se penchant, put une dernière fois et avec une indicible consolation, contempler son bienheureux compatriote, « et, dit il, je ne manquai pas de lui donner une bénédiction. »

Lorsque le cortège entra à l'église, on y chantait l'office des Ténèbres. Le Saint-Sépulcre était disposé. On devait, le soir, prêcher la Passion. Aussi la civière ne fut-elle pas déposée dans la nef, et on se dirigea vers la sacristie où eurent lieu les prières de l'absoute. Afin d'éviter l'encombrement , les portes de la sacristi:^ avaient été fermées après l'entrée du clergé et des confrères de Notre-Dame des Neiges; à peine si quelques autres personnes avaient pu pénétrer. On porta ensuite le corps dans une chapelle contiguë où il dut passer la nuit. Les fossoyeurs étant venus, ce soir même, prendre les ordres du P. Palma, recteur de l'église, celui-ci

les renvoya en leur disant qu'il voulait conférer avec ses supériew's. Mais, le lendemain, quand les fossoyeurs revinrent de nouveau, le P. Palma dut leur répondre qu'il n'était plus le maître de fixer le moment de l'enterrement, et qu'il fallait laisser le peuple satisfaire sa dévotion envers ce mort.

Dès le matin, en effet, les portes de l'église avaient été assiégées, et, à peine étaient-elles ouvertes, que l'on demandait à pénétrer dans la sacristie et avoir le Saint. Au cri : Le Saint est mort! le Saint est mort I répété par des voix d'enfants dans tous les quartiers, la ville entière s'ébranlait et se dirigeait vers Notre-Dame des Monts. En vain, recommandait-on le silence dans la chapelle de la sacristie, où était, pendant ces derniers jours de la grande semaine, déposé le Saint-Sacrement; la piété au saint mendiant et l'admiration ne pouvaient se contenir. On le louait et on l'honorait, comme on avait fait la veille dans la maison de Zaccarelli. Comme la foule augmentait toujours, le père recteur, aussitôt que les fonctions du jour furent accomplies, fit porter le mort dans la nef afin de donner plus de facilité à la dévotion populaire. On crut qu'il suffisait d'entourer la bière de quelques bancs, et que Téglise était assez grande pour éviter le désordre. L'église se trouva trop petite. Les Frères des Ouvriers Pies étaient impuissants à protégei? le cadavre et à en faire éloigner ceux qui étaient une fois parvenus auprès du catafalque, pour laisser avancer les autres. On dut recourir à la force armée. On plaça des soldats aux portes de l'église et autour du corps. Ils avaient mission de faire circuler la foule ; mais il fallut plus d'une fois employer la menace et la force. La

tumulte semblait à son comble : on montait sur les bancs, sur les confessionnaux, sur les autels pour voir le Bienheureux. On couvrait le corps de fleurs et on se les partageait. On entourait les mains de rubans qu'on s'arrachait ensuite. Il ne put être question ni ce jour, ni le suivant, de fermer l'église à midi, selon la coutume de Rome. Le soir venu, on ne pouvait même renvoyer la foule. Il fallut d'abord enlever l'objet de sa dévotion. Et quand le corps fut porté dans une chambre, derrière le chœur, on eut beaucoup de peine, avec le concours des soldats, à en fermer les portes.

Dans cette foule qui se pressait autour du mendiant et le proclamait Bienheureux, se trouvaient bien des amis du pauvre . Beaucoup qui ignoraient son nom , l'avaient reconnu sans hésitation au cri populaire qu'on entendait retentir de tous côtés en ces jours.

— (( Un saint est mort, avait dit le prélat délia Somaglia; ce doit être le pauvre de Sainte -Marie in Monterone. »

L'abbé Pinchetti n'hésita pas davantage, et il accourut à Notre-Dame des Monts. Jaqueline Bombled fit du même. Dans son enthousiasme, elle put à travers la foule pénétrer jusqu'auprès du mort, baiser sa main, se répandre en prières de reconnaissance pour le bien qu'il lui avait fait durant sa vie, mais, ajoute-t-elle, « je ne songeais pas à rien faire pour le su fi rage de son âme. »

Marie Romolini, la femme du doreur Antoine Gervotti, avait, dans la journée du Mardi-Saint, vu deux fois Benoît au Jésus et sur la place de Venise, où elle demeurait. Elle avait été touchée et était restée préoc-

cupée de son état d'épuisement; aussi, ayant appris le mercredi soir l'évanouissement de son pauvre, le matin, à Notre-Dame des Monts, elle était venue dans le quar lier prendre des renseignements et s'informer charitablement du lieu où il demeurait. Elle avait appris la mort du Bienheureux, et, trouvant sa charité désormais superflue, ne s'était pas inquiétée davantage et était rétournée à ses occupations. Mais, le vendredi dans la matinée, elle fut informée de toute l'émotion populaire, et elle sut que son pauvre devait être exposé à la Madone des Monts. Elle parvint à pénétrer à la sacristie, et, après avoir reconnu, admiré et honoré le mendiant qu'elle avait voulu nourrir, elle se releva si édifiée et si consolée qu'elle voulut le revoir encore; et le dimanche, malgré un concours, une presse et un encombrement qui désespérèrent le courage de bien des hommes, cette femme, dans l'audace et le transport de son désir, parvint encore à pénétrer dans l'église, et si elle ne put cette fois. approcher du corps, elle put du moins l'apercevoir et le bénir de loin en pleurant, au milieu des acclamations populaires.

Marconi, dans la matinée de ce vendredi, avait été prévenu par un billet de Mancini. Il apprit ainsi le nom de son pénitent en même temps que sa mort. En recevant cette nouvelle, Marconi pensa tout d'abord à la grande impression de ce mendiant se trouvant tout à coup devant le tribunal de Dieu, chargé de tant de mérites qu'il ne se connaissait pas. L'abbé Marconi se rendit au plus tôt à la Madone des Monts ; et dans ces derniers jours, il ne quitta plus guère le défunt qu'il put vénérer à son aise.

Le P. Gabrini n'eut pas le môme bonheur. Il ne fut informé que par la rumeur publique. Dans la journée du Yendredi, il entendit, comme tant d'autres, ce cri : « Le saint est mortl » dont retentissaient toutes les parties de Rome. Il prit quelques renseignements et n'eut pas de peine à soupçonner que ce saint devait être son pénitent. Il ne put s'en assurer, et les occupations paroissiales l'empêchèrent, ce jour, de se rendre aux Monts et de poursuivre ses investigations. Le samedi, selon l'usage chrétien, il bénissait les maisons de sa paroisse : au palais Rospigliosi, la princesse Donna Éléonore l'entretint du pauvre exposé à Notre-Dame des Monts et eclaircit tous ses doutes.

Cette pieuse princesse était une pénitente de Gabrini. Elle se flattait aussi d'être une des amies du saint mendiant: une amie privilégiée même, car elle se vantait d'avoir avec lui un commerce particulier de prières. Elle aval'; vu ce pauvre dans les églises, aux Quarantc- Heures, peut-être au confessionnal du P. Gabrini et dans les rues ; elle aimait à lui faire l'aumône. Un jour, à l'église Notre-Dame des Monts, en lui donnant la charité, elle lui avait dit:

— « Priez Dieu pour moi. »

Le saint l'avait regardée, ce qu'il faisait rarement; avec un sourire et cette dignité humble et souveraine qui éclatait souvent en lui, il avait répondu, comme il fit d'ailleurs quelquefois à d'autres pieux personnages :

— « L'un pour l'autre! »

La princesse avait été transportée ; elle n'avait pas attendu la mort du Bienheureux pour apprécier cette laveur; Gabrini était profondément touché de cette

union de prières formée entre cette princesse des plus hautes familles de Rome et le sordide mendiant.

Cette princesse ayait déjà, chez Zaccarelli et à la Madone des Monts, plusieurs fois visité le mendiant qui lui avait promis naguère d'intercéder pour elle; elle engagea le P. Gabrini à ne pas perdre l'occasion de revoir un saint. Malgré son désir, Gabrini ne put se rendre à la Madone avant le dimanche matin. L'église et ses abords étaient alors tellement encombrés que le Père renonça à pénétrer. « J'eus le regret, dit-il, de ne r<as voir le cadavre de ce pauvre que j'avais si bien connu. »

Comment raconter en détail les transports de la piété romaine pendant les quatre jours que le corps du Bienheureux resta ainsi exposé à la vénération publique? Comme le remarquent les témoins, dans la foule qui lui rendait hommage se confondaient des prêtres, des religieux, des nobles, des dames de haut parage. La princesse Éléonore Rospigliosi n'avait pas été seule à s'associer aux hommiâges populaires. La marquise Yitelleschi, la duchesse de Poli, d'autres encore, avaient voulu vénérer le saint pauvre. L'émotion de la rue était partagée et soutenue par les palais. Les cardinaux, les généraux d'ordre, les prélats de divers degrés n'y demeuraient pas étrangers : tous concouraient pour leur part à l'ovation du mendiant français. Le mouvement qui emporta ainsi et agita la ville entière d'une manière incroyable et qu'on ne saurait exprimer ni imaginer, était évidemment suscité par une puissance surhumaine. Comment ne pas y reconnaître et y proclamer le doigt de Dieu? Tout, d'ailleurs, concourait à exalter

l'enthousiasme populaire. Ce mendiant, au sein de la mort, semblait en braver les atieintes. Uu mercredi au dimanche soir, le corps resta ilexible et fut préservé de la rigidité et du froid cadavériques. Aucune trace de corruption. Les membres étaient moites : une sueur abondante perlait de temps en temps au visage, et ceux qui l'essuyaient et en imprégnaient des linges s'estimaient heureux. Des signes plus illustres manifestaient d'ailleurs la puissance de ce pauvre. Des grâces nombreuses se répandaient dans l'assistance. N'était-ce pas une grâce déjà que cette joie, cette consolation, ce charme que tous éprouvaient à contempler un cadavre?

Le Samedi-Saint, pour ne pas le soustraire à la dévotion populaire au milieu des belles et grandes fonctions de la liturgie, le Père recteur l'avait fait placer dans un couloir contigu à l'église, où l'on pouvait, avec l'aide des soldats, espérer mettre quelque ordre en faisant entrer la foule par une porte, et en l'obligeant à sortir par l'autre. Ce jour-là, Angélique Gardellini avait décidé de vénérer le corps de son saint Alexis. Nous avons nommé cette Angélique. Sa résolution, à vrai dire, était intéressée : elle voulait demander au pauvre de Notre-Dame des Monts, dont elle s'était édifiée durant de longues années, le rétablissement d'une santé tout à fait ruinée. Depuis longtemps, Angélique ne paraissait vivre que par une grâce toute particulière de la Providence. Une chute effroyable avait amené dans la constitution de cette fille des désordres à quoi on n'avait jamais pu remédier. Les médecins avaient maintes fois reconnu et constaté leur impuissance. Angélique avait des crises violentes de suffocations et de convulsions, dont on ne

parvenait à la tirer qu'à force de saignées. Elle ne pouvait supporter presque aucun aliment, et le chirurgien^ chargé de lui tirer du sang, refusait autant que possible de le faire, malgré les avis formels des médecins, tant il redoutait de voir expirer entre ses mains ce sujet épuisé parla soufïrance et le manque de nourriture. Les médecins, eux aussi, voyaient le péril; ils en convenaient, mais le danger des suffocations, qui revenaient périodiquement, leur paraissait de son côté sans rémission. Ils disaient que la malade souffrait d'un anévrisme des plus malins. Elle avait des crachements de sang fréquents; des lésions dans la gorge lui avaient fait perdre la voix. Sa sœur et sa mère la comprenaient au seul mouvement des lèvres. Elle ne pouvait se coucher sans suffoquer aussitôt. Une toux convulsive l'épuisait. Les battements de cœur étaient si violents qu'ils avaient produit une difformité du côté gauche. Depuis quatre ans, elle vivait ainsi, envisageant la mort à tout instant, et si misérable que sa sœur Dulcissime tenait à partager son lit de peur de la trouver morte si elle la laissait seule ([uelques instants. A plusieurs reprises, on avait administré à la malade l'Extrême-Onction et le saint Viatique. Si la violence des crises s'apaisait un peu, l'état général ne s'améliorait pas. Angélique pouvait à peine se traîner jusqu'à quelque église du voisinage, et, parfois, elle payait d'une crise effroyable cette satisfaction. Les derniers mois, les ravages avaient paru plus profonds, la poitrine semblait atteinte , les ulcères de la gorge étaient aggravés. Les extrémités des membres étaient enflées et indiquaient une décomposition du sang que tant de misères faisaient redouter et qu'on pouvait

regarder comme le symptôme des dernières souffrances.

Il y avait longtemps que les médecins qui, en ce temps, étaient encore chrétiens, avaient déclaré à la pauvre Angélique que son mal était sans remède et qu'elle avait à se tenir prête parce que, d'un moment à l'autre, elle pouvait être appelée devant Dieu. Elle était résignée, sans doute, et soumise ; mais elle était courageuse aussi, et elle luttait contre la mort de toute l'énergie de son espérance, demandant sa guérison à Dieu avec ferveur et invoquant les saints avec confiance. Elle était plus souffrante et plus faible depuis quelques jours, lorsque le Jeudi-Saint elle apprit la mort du Bienheu» reux. Un sentiment de joie, un renouvellement d'espérance traversa aussitôt l'âme d'Angélique; et comme Dulcissime s'affligeait de cette mort, et regrettait de ne plus être édifiée désormais de la vue de ce mendiant, qu'elle aimait à voir dans les églises, Angélique se prit à sourire et à lui faire comprendre qu'il fallait se réjouir, au contraire, et que ce mendiantla guérirait. Elle voulut tout de suite, cet après-midi du Jeudi-Saint, sortir pour aller vénérer le cadavre du Bienheureux. 11 était déjà transporté à l'église et renfermé dans la sacristie : Angélique ne put pénétrer jusque-là. Cette sortie semblait avoir épuisé ses dernières forces. Un long accès d'une toux violente amena des suffocations, et Dulcissime voulait envoyer chercher le chirurgien.

— « Non, dit Angélique, je ne veux d'autre remède que l'intercession de Benoît. »

Cependant elle ne voulut pas, le Yendredi-Saint, aller demander sa guérison. Elle préféra souffrir ce jour-là, rester sur la croix et garder sa paît delaPas^^ion. Le

Samedi-Saint, où se chante déjà VAlleîuia, lui paraissait un jour de joie : c'était le jour qu'elle avait choisi. Soutenue par sa sœur et une voisine, elle s'achemine lentement et à grand'peine vers la Madone des Monts. Chemin faisant, elles rencontrent Anne Zaccarelli, et, comme on leur avait dit que sa mère avait été guérie, elles voulurent l'en féliciter. Anne les détrompa. Ce ne fut que le lendemain, en effet, que la femme Zaccarelli put se lever et se rendre à la messe, non pas complètement débarrassée, mais notablement soulagée de ses maux. Le Samedi-Saint, rien n'annonçât celte guérison, et la femme Zaccarelli gisait encore au lit. Ce faux bruit déconcerta Dulcissime et son espérance en fut ébranlée. Celle d'Angélique resta ferme et joyeuse. Elle continua sa route. Comment ces trois femmes, dont une pouvait à peine se soutenir, purent-elles, au milieu de la presse, pénétrer dans le couloir où s'entassait la foule ? Comment Angélique, dont le corps endolori ne pouvait supporter le moindre contact, parvint-elle, à travers tout ce peuple, jusqu'au catafalque où était exposé Benoît? Un soldat, qui se laissa attendrir, les fitpénétrer par une porte qui n'était pas ouverte au public ; un autre, près du corps, prit lui-même l'infirme par le bras et la fit entrer dans les bancs qui entouraient la bière. Angélique se courba vers le cadavre: elle invoquait dans son cœur la Sainte-Trinité et lui demandait sa guérison par ^es mérites du serviteur de Dieu. Elle resta ainsi l'espace d'un Ave Maria. Tout à coup, Dulcissime et sa compagne entendirent une voix claire et retentissante s'écrier :

— « Bienheureux Benoît I »

A ce cri, la compagne des deux sœurs, saisie d'épouvante, se met à fuir à travers la foule. Dulcissime reconnaissant que sa sœur avait parlé, s'écrie à son tour :

— « Vierge sainte! quelle grâce ! »

Angélique était debout. Elle était en proie à un trenv blement violent. On la fit asseoir sur un banc. Elle était guérie et instantanément guérie. Plus de palpitations, plus de douleurs, plus de difformité, un bien-être extraordinaire, un rafraîchissement ineffable avait, comme en un clin d'œil, traversé la gorge, la poitrine, tous les membres endoloris. Elle parlait. On lui faisait raconter sa maladie, et elle interrompait son récit pour baiser les pieds et les mains du serviteur de Dieu. La foule criait:mirac]e!Onréclamaitla présence des prêtres pour coucher par écrit et constater les faits. Le P. Piccilli, qui connaissait les GardcUini , entendant Angélique parler, s'unissait aux transports du peuple, et, à son tour, baisait les mains et les pieds du Bienheureux, disant que c'était un grand saint et un grand serviteur de Dieu. Il engagea les sœurs Gardellini à se rendre à l'église pour remercier la Sainte-Trinité et la sainte Vierge. La foule fit place. Angélique marchait d'un pas ferme. Elle s'agenouilla devant le maître-autel, et le peuple qui se pressait autour d'elle l'eût étouffée, si les Maîtresses Pies n'eussent pris soin de l'entourer pour la protéger. Après qu'elle eut récité le Te Dcum, on l'interrogea de nouveau. Il lui fallut recommencer vingt fois son récit. Elle ne craignait pas d'abuser de ses forces; elle les sentait vives et abondantes ; elle répondait à tous : un prêtre et des religieux, après Tavoir écoutée, lui disaient ;

— « Vous êtes bien heureuse, vous ayez obtenu un grand miracle; remerciez Dieu et vous aurez aussile salut de votre âme ! »

La nouvelle s'était répandue au dehors ; et lorsque Angélique retourna à la maison, les voisins vinrent au devant d'elle, louant Dieu et célébrant la puissance du Bienheureux mendiant.

Cette guérison instantanée et éclatante obtenue, en présence du peuple, par l'intercession de Benoît, redoubla-t-elle l'empressement et le concours à Notre-Dame des Monts? La foule qui, datons côtés, se rendait à pied ou en carosse pour honorer ce pauvre, ne se bornait pas à prétendre pénétrer jusqu'au corps béni. Elle se rendait chez le boucher voir la chambre où le saint était mort. Elle allait jusqu'à l'hospice évangélique vénérer le charitable gîte où il avait si longtemps trouvé un pauvre asile . Partout il fallait prendre des mesures contre l'envahissement et aussi contre l'avidité de la dévotion populaire.

Mais ce concours du Vendredi-Saint et du Samedi n'était rien auprès de ce qu'on vit le dimanche de Pâques . Malgré l'expérience des jours précédents et toutes les mesures qu'on avait prises, on fut absolument débordé . Il fut impossible , en cette fête de Pâques , de chanter la messe et les vêpres dans l'église de Notre- Dame des Monts. La foule était hors de sens, pleurant, priant, acclamant le Saint et le voulant voir . L'église n'était pas seulement débordante , les rues voisines étaient pleines et pleines dès avant l'aube. Le bon Cremaschj, au premier mot qu'il avait entendu dire à sa banque, du mort exposé à Notre-Dame des Monts, ava?,t

compris que ce devait être il signor Denedetto-, privé de loisirs pendant les journées du vendredi et du samedi, il était parti de grand matin, le jour de Pâques, pour se rendre aux Monts. 11 était à l'église avant l'aurore, et il ne put approcher des portes: une foule extraordinaire attendait qu'elles fussent ouvertes. Il essaya de pénétrer par la sacristie ; l'entrée lui fut refusée. Elle était réservée aux seuls prêtres habitués à dire la messe. Il attendit, espérant que quelque prélat se présenterait et qu'il pourrait entrer à sasuite. Des prélats vinrent en effet, et leurs serviteurs demandèrent qu'on ouvrît: rentrée fut refusée. On voulait éviter l'encombrement intérieur. On n'y parvint pas. Nous l'avons dit, non-seulement on ne chanta pas la grand'messe dans l'église, on ne put même y célébrer le saint sacrifice. Les messes basses furent dites dans la chapelle contiguë à la sacristie.

Gremaschi cependant ne voulait pas [abandonner son dessein; après avoir vainement tenté de pénétrer par des portes réservées et assiégées elles-mêmes qui ne s'ouvrirent point, il voulut revenir à une des entrées publiques et parvint à se glisser dans l'église, mais il ne put atteindre au couloir où le corps était exposé. La foule était si nombreuse , elle augmentait tellement d'instant en instant, qu'après avoir passé deux heures à attendre, à se presser, à être porté de çà et de là sans que ses pieds touchassent le sol au milieu des mouvements désordonnés d'une masse humaine ne se possédant plus, Gremaschi crut prudent de se retirer et de renoncer avec douleur à son projet de revoir encore une fois il signor BenedeUo, Il emportait du moins la consolation

d'avoirentendu son éloge, et il ne s'éloigna pas de Notre- Dame des Monts sans s'être longtemps, au dehors , arrêté parmi les groupes qui célébraient à l'envi les vertus et les merveilles de cet ami dont la gloire le ravissait et ne Tenorgueillissait pas. Il se garda d'ailleurs de se vanter de l'avoir connu: « car, dit-il, avec une naïveté charmante, je ne voulais pas me faire passer pour un homme aumônier. »

Gremaschi ne fut pas le seul des amis du Bienheureux à ressentir le jour de Pâques le chagrin de ne pouvoir saluer et vénérer le mendiant, à qui tout le monde rendait hommage . Nous avons nommé Gabrini. Perfetti eut le même déboire. Le lecteur n'a pas oublié don Michel -Ange Santucci, ce jeune prêtre de Gossignano qui avait voulu faire de Benoît son maître de langue. Don Michel habitait Rome depuis plusieurs années. Comment n'y avait-il jamais rencontré le dévot pèlerin qu'il avait accueilli avec tant d'effusion onze ans auparavant ? Il connut le retentissement que prenait dans la ville la mort d'un pauvre mendiant. Sut-il que ce mendiant était français? Il apprit quelques détails. Mais il ue songea pas à rapprocher ces détails du souvenir qu'il avait conservé de son ancien ami. Le samedi, cependant, Santucci voulut visiter ce triomphateur de Notre-Dame des Monts, dont on ne lui avait pas dit le nom et qui attirait à lui toute la ville. C'était si bien toute la ville que don Michel ne put pénétrer dans l'église. Il recueillit divers renseignements , notamment chez les religieuses de Sainte-Lucie in Selce, et il eut alors la pensée de son maître de langue. Il conta l'aventure aux Feligieuses de Sainte -Lucie. Ce que ces bonnes filles

croyaient savoir de l'ûge du mendiant de Notre-Dame ies Monts ne concordait pas: elles ignoraient d'ailleurs absolument le nom du saint pauvre. Mais elles avaient été vivement touchées de l'histoire du pèlerin de Cossignano : il y avait des rapports dont l'évidence était frappante, bien que les faits semblassent y contredire. Les religieuses avaient demandé et retenu le nom du pèlerin, et ayant pris de nouvelles informations sur le pauvre des Monts, elles envoyèrent le lendemain aux Zoccolette dire à Santucci que tout concordait, l'âge et le nom, et que le pauvre de Notre-Dame des Monts était bien Benoît-Joseph Labre, d'Amettes, en basse-Picardie^ du diocèse de Boulogne. Santucci retourna promptement à la Madone.

Je laisse à deviner de quelle ardeur il désirait voir le corps de son ami. C'était l'après-midi du dimanche de Pâques. En approchant il fut épouvanté de la foule qui se pressait aux abords de l'église. Le concours qui la veille avait rebuté don Michel n'était rien auprès de celui de ce jour de Pâques. Mais Santucci avait un nouvel intérêt et une nouvelle ardeur. Il ne désespéra pas ; il fit comme les autres , poussa, pressa, patienta , avança lentement, puis enfin parvint à gagner les soldats qui le laissèrent pénétrer. Il était trop tard pour voir le Bienheureux. Le corps était déjà enfermé dans le cercueil. Don Michel put en voir, aux acclamations de la foule, la descente dans le caveau préparé du côté de l'épître devant le maître-autel.

Ce caveau avait été creusé pendant la nuit du samedi au dimanche. Les ordres étaient venus du cardinalvicaire de procéder à la sépulture du corps, et celtn

nouvelle avait contribué à donner à Tempressement de la foule ce caractère d'acharnement et de passion qu'on remarqua surtout le jour de Pâques.

Avant de déposer le cadavre dans la terre, on eut soin de prendre le portrait du Bienheureux. Fortuné Zaccarelli y avait pensé dès le moment de la mort. On reporta, dans laprès-raidi du jour de Pâques, le corps dans la sacristie où un peintre avait été introduit. Un sculpteur prit en plâtre une empreinte du visage (1). On se hâta pour cette double opération, car la foule grondait dans l'église et au dehors.

— « Le saint! le saint! nous voulons voir le saint, » criait-elle.

Au lieu de le reporter dans le couloir, où il avait été toute la matinée, on déposa le corps dans l'église.

Il y resta jusqu'aux derniers préparatifs de la sépulture. Cet après-midi encore, comme tous les jours précédents, bien des bénédictions de toutes sortes répondaient à l'enthousiasme, aux prières et à la confiance du peuple. Les guérisons ont été innombrables pendant ces quatre jours. A chaque instant les cris redoublaient dans la foule. Grâce! grâce! miracle! et quelqu'un se relevait guéri et consolé d'auprès du catafalque. Il serait trop long d'énumérer ces faveurs extraordinaires, même en se bornant à celles qui ont été constatées juridiquement. Les conversions ne furent pas moins éclatantes ;

(4) C'est à l'aide de cette empreinte qu'a été exéutée la gravure irradiée qui orne la Vie à Voccasion de la Béatification, Rome, 1860, dont il a été question dans la note de la page 146.

Celle empreinte, brisée par la maladresse de l'ouvrier qui l'a pri?e, appartient aujourd'hui à la postulation de la cause.

et on sait que le Bienheureux obtint môme le repentir et la lumière pour ceux qu'il avait vus proiilit-tiquement profiter de tout ce tumulte pour offenser la majesté de Dieu.

La grâce persistante, celle que chacun pouvait constater de ses yeux etde ses mains, c'était l'incorruptibilité du cadavre. Au soir du quatrième jour, il était sans atteinte , on ne pouvait percevoir aucune mauvaise odeur, les membres gardaient leur flexibilité et leur ressort. Au moment où l'on enveloppa le corps d'un linceul et où on allait le fermer dans la bière, la main se porta vivement au bord du cercueil et en saisit le bord. Tous les muscles du bras et de la poitrine marquaient leur jeu comme sur un corps vivant. Le cardinal Ghilini, les prélats Albano et délia Somaglia étaient présents, ainsi que plusieurs des amis du Bienheureux.

Durant ces quatre jours, presque tous ses amis étaient venus et revenus pour le vénérer. Si nous ne pouvons entrer dans les détails des témoignages d'affection et d'admiration qu'ils portèrent au Bienheureux, au moins faut-il relever comme un trait caractéristique que h plupart, à l'exemple du cardinal délia Somaglia, l'avaieivi reconnu au simple signalement donné par la voix populaire

— « Un saint est mort; ce doit être mon pauvre. »

Ce fut leur cri à tous.

Aucun n'hésite, ni le cabaretier Fabri, ni le cochei Michelini, ni le valet de chambre Maittini. Les sacristains, les simples gardiens des éghses, les artisans, les hommes les moins cultivés se trouvent d'accord avec les prélats, les prêtres, les religieux et les théologiens.

Les PP. Giacommetti et Bertarelli, les jésuites Ibarraet Graziosi. i'abbé Balducci qui n'avait vu le pauvre qu'une fois et l'avait communié le Lundi-saint, l'abbé Stuter qui le connaissait depuis son arrivée à Rome, Perotti, é*annelli, tous au premier mot proclament que le saint de la Madone des Monts est le pauvre de la Minerve et des Monteroni, de Sainte-Marie in via lata et de Sainte- Praxède, des SS. Apôtres et de Saint-Cosme, de Saint- Ignace et de Sainî-Anastase, de Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Ambroise, du Colisée, de la Scala sanîa, et de lous les lieux vénérés à Rome.

En se réunissant autour de son corps, les amis du Bienheureux forment déjà entre eux un concert. Tous n'ont pas l'aimable scrupule du bon Cremaschi, qui redoutait de se donner pour un homme aumônier. Ils se reconnaissent et s'entendent dans leur admiration et leur vénération pour le grand serviteur de Dieu. L'abbé Marconi qui n'a guères quitté Notre-Dame des Monts et le corps de son admirable pénitent durant ces derniers jours, Mancini, Zaccarelli, Graziosi, Pinchetti, le docteur del Pino et bien d'autres unissent désormais leurs efforts. C'est à l'aide des renseignements que chacun d'eux avait apportés que Marconi et le docteur del Pino rédigèrent en latin )a notice transcrite sur parchemin qui fut placée dans le cercueil.

Après toutes les procédures constatant l'identité du personnage, quand le corps eut été enfermé dans une double caisse scellée, on le conduisit au caveau préparé devant le maître-autel du côté de l'épître. Lesguérisons se multiplièrent durant ce dernier passage, et les acclamations de la foule accomnagnèrent le cadavre qu'on

descendait en terre. On ferma aussitôt le caveau. Mais en enlevant au peuple la vue de l'objet de sa vénération, on n'arrêta pas son concours. Le lendemain, l'église était assiégée et envahie comme les jours précédents. Il fut impossible d'y célébrer la sainte messe; on trouva même prudent de ne pas laisser le Saint-Sacrement qu'on avait replacé dans l'église et on le transporta à la sacristie. Le même encombrement persévéra les jours suivants, et comme le cycle des Quarante-Heures amenait l'exposition du Saint-Sacrement à Notre-Dame des Monts pour le 25 avril, on crut nécessaire de transporter ce jour-là l'adoration à une autre église: on choisit celle des SS. Cyr et Julitte, à la Torre dé Conti

Marconi avait reconnu, et, d'abondant, l'accomplissement des prophéties du Bienheureux sur les honneurs rendus à son corps. Il en avait conféré avec plusieurs prêtres du collège romain, entre autres, avec le docteur del Pino. Tous étaient d'accord : la première partie de la prédiction du Bienheureux était parfaitement accomplie. La seconde partie les tenait en suspens ; la substitution du corps au Saint-Sacrement les préoccupait. Ou avait en vain été forcé d'enlever les saintes espèces de l'église de Notre-Dame des Monts et de différer l'adoration du Très-Saint-Sacrement; les docteurs n'étaient point éclairés. Marconi cependant avait été frappé de retrouver dans la disposition de l'autel de la madone quelque ressemblance avec l'autel qui s'était en quelque sorte manifesté à ses yeux pendant que lui parlait le Bienheureux.

Un des derniers jours de la semaine de Pâques, pendant que les Quarante-Heures avaient lieu à Saint-Gyr,

la lumière se fit tout à coup dans Tesprit de Marconi. Il reconnut le sens et Taccomplissement de la prophétie, il comprit comment le corps du Bienheureux se trouvait, en effet, substitué aux honneurs préparés pour la Sainte- Eucharistie. Il chercha aussitôt le docteur delPino,qui avait été surtout son confident et qui partageait ses préoccupations, pour lui communiquer cette interprétation évidente. Le docteur del Pino, ce matin-là, était allé à Notre-Dame des Monts, et il y avait une fois de plus constaté l'immense concours et le tumulte du peuple. En retournant au collège romain, il passa par la Torre dé Conti etentra à Saint-Gyr.Le Saint-Sacrement était exposé et l'église était presque déserte. Le docteur entendit aussitôtcomme une voix intérieure quilui disait :

— Vois, la prédiction est accomplie I

Transporté, il courut au collège romain et cher* chait Marconi, qui le prévint en lui donnant son expli' cation.

La prédiction en effet était accomplie à la lettre.

ms

LA CANOXISATION.

L'histoire des Saints ne se termine pas avec leur vie sur la terre. Quand ces héros sont morts et qu'ils sont en paradis, ils manifestent au milieu de nous les actes et les merveilles de leur puissance. Il n'en alla pas autrement pour saint Benoit-Joseph Labre. L'émotion produite par sa mort, se prolongea à Rome; elle s'étendit au delà de la ville éternelle, et les foules accoururent de toute l'Italie vers le tombeau du saint mendiant. La presse était si grande à Notre-Dame des Monts qu'aucun exercice du culte n'y fut possible de plusieurs jours. On en vint même à fermer l'église afin de pouvoir prendre à l'intérieur les dispositions nécessaires pour faciliter Ki circulation des fidèles autour du tombeau. Pendant les quelques jours où l'église resta fermée, les dévoi> ne se rebutèrent pas. Ils affluaient toujours; ils s'agenouillaient au pied des murs et adressaient à travers les pierres leurs hommages à l'admirable mendiant. Quand l'église fut rouverte, le premier jour de mai, Taffluence n'avait pas diminué ; mais à l'aide des barrières et avec le concours de nombreux soldats, les tumultes et la confusion avaient cessé ; et la piété, encore obligée de se hâter, pouvait au moins se satisfaire.

Tous les endroits de Rome que le saint, avait fré» quenlés, étaient devenus des lieux de pèlerinage. La maison de Zaccarelli, l'hospice de Saint-Martin, les arcades du Golisée, le confessionnal de Marconi à Saint- Ignace, celui du P. Gabrini aux SS. Vincent et Anastase, les églises où le Saint aimait à prier, lesplacesoùilavait coutume de se tenir étaient partout visités avec ferveur. Rome ne s'occupait que du nouveau serviteur de Dieu ; et l'émotion de la ville éternelle gagna toute la chrétienté. On sait que la diplomatie se préoccupa du mendiant; les rois de la terre et leurs ministres s'inquiétèrent du bruit qui se faisait à son occasion. La diplomatie française se distingua assez malheureusement dans cette occurence; mais la fille aînée de l'Église avait tressailli tout entière devant la gloire resplendis» santé d'un de ses enfants. La maison où il était né à Amettes, le presbytère d'Erin où il avait passé quelques années de son enfance, devinrent des lieux vénérés. On était avide de tout ce qui concernait le saint mendiant. Les imprimeries étaient insuffisantes à satisfaire l'empressement des fidèles. Les correspondances venues de Rome, qui parlaient du pauvre, se passaient de mains en mains; et, dès le 30 avril, la Gazette de France avait cru devoir enregistrer les merveilles fit les prodiges de Notre-Dame des Monts.

Les merveilles et les prodiges ne se bornaient pas d'ailleurs à la ville éternelle. De toutes parts, on citait des faits extraordinaires; des guérisons imprévues et des grâces précieuses étaient à chaque instant obtenues par l'intercession du serviteur de Dieu. Devant cette explosion universelle de la piété, devant ces effusion^*

de la grâce, le recteur de Notre-Dame des Monts, le P. Palma, que le Sainte aux derniers jours de sa vie, avait salué avec insistance et avec de singuliers témoignages de reconnaissance et d'affection, adressa le 13 mai, moins d'un mois après la mort de Benoit-Joseph, une supplique au cardinal-vicaire pour lui demander de condescendre à l'ardent désir du peuple chrétien et de vouloir bien, à raison de l'éclat de la renommée du pauvre mendiant et du grand nombre de miracles obtenus par son intercession, prendre cette cause en main et désigner un postulateur.

Le cardinal-vicaire, Marc-Antoine Colonna, acquiesça à cette demande d'autant que le serviteur de Dieu n'appartenait à aucune congrégation qui pût s'ingérer à embrasser ses intérêts. Aussi ne se bornant pas à nommer postulateur le P. Palma, il désigna douze collecteurs des aumônes pour les frais de la cause. On retrouve là quelques-uns des amis du Saint, Pinchetti, Picini, Graziosi, Silvani, del Pino. On pouvait compter sur leur zèle à tous. Eurent-ils besoin de le déployer? Jamais cause ne fut si richement et si abondamment dotée dès les premiers jours, que celle de ce mendiant. Les aumônes arrivaient à mesure que la réputation du pèlerin s'étendait, et le sentiment populaire qui se traduisait par la dévotion et la conflance se manifesta encore surabondamment par la charité.

A peine le postulateur eut-il été désigné qu'il demanda la constitution d'un tribunal à Rome, pour réunir toutes les informations sur la vie, les vertus et les miracles du serviteur de Dieu. Les témoins se présentèrent d'euxmêmes. Le promoteur en fit citer néanmoins quelques-

CDS d'office. QuaIre-viDgt-onze furent entendus; les dépositions commencèrent dès le 4 juin 1783. Elles se prolongèrent un peu plus de deux ans, et furent terminées le 22 septembre 1785.

En France, sitôt qu'il avait appris par un lazariste, ancien professeur au séminaire de Boulogne, les circonstances admirables de la mort du serviteur de Dieu, l'évêque de Boulogne, de Partz de Pressy, que Benoîf avait consulté dans sa jeunesse, s'empressa de nommer une commission épiscopale chargée de recueillir les faits des premières années de notre Saint. Quelques mois plus tard, au mois de janvier 1784, le prélat, à la demande du postulateur, instituait le tribunal pour commencer le procès informatif. Les premiers témoins cités furent le père et la mère du serviteur de Diey. L'évêque, pour témoigner de sa joie et de son respect pour son heureux diocésain qu'il avait confirmé de ses mains et qu'il avait consolé et dirigé avec sollicitude dans ses plus dures angoisses, voulut recevoir dans son palais et servir à sa table les deux humbles cultivateurs de la plus petite paroisse de «on diocèse. La dévotion qu'on portait à leur fils, rendait d'ailleurs ces deux vieillards vénérables à toute la ville. Le procès dura environ six semaines; treize témoins furent entendus; la procédure en fut close le 2 juin 1784.

Une autre s'ouvrit, en 1785, dans le diocèse d'Autua. La commission nommée par l'évêque, à l'instigation du postulateur, avait à éclaircir les faits de la vie du SaintàSept-Fonts,son entrée et sa sortie du monastère. Elle étendit ses investigations sur le séjour à Moulins, Il est à regretter qu'elle n'ait pas porté son enquête

jusqu'à l'aray-le-Monial. On aurait pu recueillir sur les deux st^jours au moins que le Saint y fit, en sortant de Sopt-Foatset plus tard en 1777 ou 1778, des renseignements précieux; et le nom du confesseur qui approuva et bénit le dessein de \ie errante dont la résolution semble avoir été prise auprès du tombeiu do la bienheureuse Marguerite -Marie et sous la protection du Sacré-Cœur, ne serait peut-être plus un mystère. 11 est fâcheux d'ailleurs que des informations n'aient pas été dressées dans tous les lieux où s'est conservé plus ou moins vaguement le souvenir du Saint et des faits édifiants qui se rattachent à sa mémoire : à Besançon au Saint-Suaire, à Saint-Bertrand de Commingcs, oii Ton montre la prison où il fut enfermé sous l'inculpation d'assassinat, à Carpentras où une chapelle particulière fut, dès 1788, érigée en son honneur et où le qualicatif de Saint, dépassant l'oratoire privé, s'étendit et s'appliqua à tout le quartier environnant, bien avant que l'Eglise n'eût rien prononcé. Oa regrette aussi qu'aucune investigation n'ait été faite en Allemagne, en Suisse, en Espagne et dans beaucoup de diocèses de l'Italie.

En même temps que se dressait le procès informatif de Rome, un autre avait cependant été ouvert à Lorette 1784), et nos lecteurs connaissent bien les témoins '.ui y comparurent : Verdelli, Yaleri, les époux Suri, Dlusieurs des confesseurs du bienheureux, les PP. Bodetty, Almérici, Temple et aussi Poggelti, le curé de Fabriano, ainsi que les habitants de cette -ville qui avaient connu le serviteur de Dieu.

Sans attendre l'approbation des procédures ordinaires.

!é P. Palma avait demandé et obtenu l'ouverture du procès de non cultio. Les investigations des juges se portèrent sur les divers lieux de Rorae qu'on tenait pour sanctifiés par la présence du Saint, à Notre-Dame des Monts et à son tombeau surtout, à la maison où il était mort, à l'hospice Saint-Martin où il avait habité. Cette procédure commencée le 28 juillet se terminait le 1**' octobre 178o. Malgré l'explosion rapide, enthousiaste et violente de la piété populaire en faveur du serviteui de Dieu, à peine si un ou deux faits répréhensibles purent être relevés à rencontre des prescriptions sévères du décret d'Urbain YIII; l'avocat Alégiani démontra que cesfaits n'avaient véritablement pas d'importance . et que la dévotion populaire bien qu'emportée et surexcitée parles grandes merveilles multipliées à l'invocation du Saint, s'était toujours contenue dans les limites du culte privé que les souverains pontifes autorisent, sans avoir jamais excédé dans des démonstrations du culte public que les décrets pontificaux réprouvent absolument tant que l'Église n'a pas prononcé sur les mérites des divers serviteurs de Dieu.

Mais à mesure que les procédures arrivaient à Rome^ collationnées et transcrites et approuvées par les Ordinaires, arrivaient aussi des suppliques demandant à la Sacrée Congrégation de se prononcer sur les méri<i tes du serviteur de Dieu. Le vieil évêque de Boulogne, qui depuis quarante ans gouvernait son diocèse à la joie des anges, on peut dire, et au plus grand bien des âmes, le vieil évêque de Boulogne, souhaitait, avant de consommer sa course, voir la solennelle béatification de son diocésain. Il ne se bornait pas à dire qu'il

chanterait alors son Niinc dimittis, et que le Seigneur congédierait son serviteur en paix; il remarquait qu'il exprimait le désir de tous les habitants de son diocèse, dont il se reconnaisso.it impuissant à décrire la piété et ia joie ; il parlait aussi au nom de la Jérusalem céleste et de l'Église militante tout entière, et il insistait sur la leçon directe et topique que la béatification de cet humble mendiant devait donner à ce siècle d'orgueil, de luxure et de philosophie. Plusieurs évêques de France parlaient ainsi au nom de leurs ouailles.

Pendant que les procédures se conduisaient lentement, les miracles, eu effet, avaient éclaté partout ; la dévotion au saint pauvre se manifestait aussi de toutes les façons, et de toutes les contrées de l'Église les suppliques étaient dirigées \ers Rome. Les travaux du procès informatif romain s'allongeaient cependant toujours. Après les faits de la vie du serviteur de Dieu, après la constatation de son renom de sainteté pendant sa vie, il avait fallu examiner le concours qui s'était fait à son tombeau, son renom de sainteté après la mort, la dévotion de tout le peuple chrétien et enfin les miracle» qui avaient eu lieu à son intercession. Le procès informatif de Rome en relate cent soixante-dix ; il enregistre ensuite les suppliques adressées à la Sacrée CongrégatioQ et au Saint-Père par les cardinaux, les archevêques et évêques, les chapitres et les archidiacres et divers laïques, simples notables des villes; ces actes, au nombre de cent soixante-quatorze ne font-ils pas entendre la voix de l'Église?

Quand il eut réuni le volumineux dossier des informations et des suppliques, l'avocat Alégiani rédifica.

le premier plaidoyer da rintroduction de la cause. Il résumait la vie du serviteur de Dieu, en faisant valoir les mérites et les merveilles, et, à Tappui de ses assertions, citait des extraits des divers témoignages. Ce Sommaire, comprenant 533 pages grand in-8, était précédé de la liste de tous les témoins entendus dans les quatre procès informatifs de Boulogne, d'Autun, de Lorette et de Rome. Ce volume était achevé d'imprimer en 1787.

Quatre ans après, en 1791, étaient imprimés à l'imprimerie de la Chambre Apostolique, les Animadversiones du promoteur de la foi. Nous n'analyserons pas ces objections : elles étaient rédigées avec une grande énergie et une insistance singulière. Le promoteur s'appuyait sur quelques détails de la vie et de la mort du Bienheureux; il élevait contre lui l'accusation de jansénisme, faisait le procès au P. Lejeune, gourmandait l'enthousiasme populaire soulevé de toutes parts, et soutenait que le pauvre mendiant avait enfreint diverses lois de l'Église. Il contestait les lettres écrites par le serviteur de Dieu, prétendait qu'on avait réuni sur un seul personnage des faits appartenant à divers, et insinuait que le pauvre qu'on avait vu à Fabriano ou ailleurs, pouvait n'être pas celui qui était mort auprès de Notre-Dame des Monts.

L'avocat Alégiani répondit victorieusement; et sa réplique au promoteur de la foi, par l'abondance des preuves et l'ampleur de la discussion, est réputée pour un chef-d'œuvre. Elle était accompagnée, comme les Animadversiones d'ailleurs, de nombreuses citations tirées des procès. Ce plaidoyer fut suivi du rapport

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par le cardinal Archinto qui, après avoir, à son tour, résumé les objections et les accusations, concluait tout en soumettant son sentiment à celui de la Sacrée Congrégation, qu'il ne pouvait y avoir de difficulté sérieuse à concéder la grâce demandée de l'introduction de la cause.

Le pape Pie VI en siana le décret le 31 mars 1792. La ville de Rome accueillit cette décision avec enthousiasme. Le peuple alluma des feux de joie, surtout dans le quartier de Notre-Dame des Monts. Le concours des pieux fidèles redoubla autour du tombeau du vénérable serviteur de Dieu.

L'explosion de ces joies populaires n'arrêtait pas la marche ferme, asi^urée, persévérante de l'énergique postulateur. Aussitôt que le décret d'introduction de la cause fût promulgué, le jour même, 31 mars, le P. Palma sollicitait et obtenait l'ouverture immédiate de la jivocédure apostolique neperear?^ probationes, encore que la sentence de non cultu ne fut pas encore approuvée et reconnue par le Souverain-Pontife.

Le cardinal-vicaire fut délégué pour présider le tribunal apostolique; et la commission constituée dès le mois de mai, s'occupa d'abord, sur l'ordie du Pape, de la réputation de sainteté de famâ sanctitatis. Dans le courant de 1793, la commission terminait sa procédure. Neuf témoins avaient été entendus. La commission avait tenu trente-six séances; ses décisions furent soumises à la Sacrée Congrégation des Rites qui les examina et en rendit une sentence favorable, que le Souverain Pontife sanctionna le 19 février 1794.

Aussitôt que la sentence de non cnitu avait été npprou-

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vée et signée par le SouyerainPontife (30 janvier 1793), l'infatigable Palma avait voulu ouvrir la grande procédure apostolique. Selon l'usage de l'Église, ces procédures, où le Souverain Pontife, ayant par l'introduction de la cause saisi son tribunal magistère, agit en vertu de son autorité apostolique e* appelle les évêques à intervenir non plus à raison de leur juridiction épiscopale, mais en titre d'une délégation particulière de la puissance papale ; ces procédures doivent être dressées dans tous les lieux où les Ordinaires ont construit les procès informatifs. Mais en 1793, la France était en révolution : l'ordre social et politique était bouleversé, l'ordre ecclésiastique était disséminé et sans assiette ; il était impossible de construire la procédure apostolique à Autun et à Boulogne. Elle ne fut dressée qu*en Italie, à Lorette et à Rome. Les témoins qui avaient témoigné aux procès des Ordinaires, reparurent aux procès apostoliques.; ceux du moins qui n'étaient pas morts. Le procès de Lorette, qui entendit vingt-trois témoignages, était clos le U novembre 1794; celui de Home, ouvert dès 1792, reçut les dépositions de quatre-vingts témoins, dont plusieurs furent cités par le postulateur pour témoigner de nouveaux miracles. Les dépositions étaient achevées au mois de juin 1796; €t le cardinal délia Somaglia, cardinal-vicaire et juge délégué, avec les évoques juges sous-délégués, le protonotaire apostolique, le promoteur de la foi, le notaire ^t les témoins, procéda, le 8 juillet 1796, à la visite de l'église de Notre-Dame des Monts et à la reconnaissance du tombeau du vénérable serviteur de Dieu. Le corps fut tiré de terre; les hommes de l'art reconnurent

et décrivirent Tctat du cadavre. Les parties moîle<? avaient disparu. Les os principaux et surtout la boîte cérébrale étaient intacts. Aucune mauvaise odeur ne s'exbalait de ces restes. Les ossements furent replacés dans un nouveau cercueil ; deux petites caisses reçurent les restes des cbairs avec les débris des vêtements et des suaires. Le cardinal délia Somaglia apposa ses scellés, et le tout fut replacé dans la fosse de nouveau recouverte d'une voûte, et fermée delà pierre sépulcrale.

Ces opérations terminées, les juges ordonnèrent la transcription des procès : dix écrivains, après avoir prêté serment, furent appliqués à ce travail dont la collation, commencée le 2 août, ne fut acbevée que le 17 septembre. Le 20, le cardinal délia Somaglia transmettait celte copie à la Sacrée Congrégation des Rites : « L'enquête apostolique que vous avez ordonnée, disaitil, est acbevée... les juges attestent que tout s'est fait selon les règles prescrites ; néanmoins, il appartient à Vos Étninences de discerner, par un jugement plus sûr, de la validité et de l'importance de cette enquête; et, quand il en sera temps, j'y joindrai mon suffrage. »

Le temps opportun qu'attendait le cardinal délia Somaglia, devait être précisé par le Souverain Pontife. Il fallait son autorisation pour que la Congrégation des Rites examinât les procès-verbaux et en tirât un Sommaire pour le faire imprimer. La Révolution qui avait envabi et perdu la France, pénétra dans Rome et arrêta les magnifiques et paisibles travaux des commissions romaines. Ce ne fut qu'en 1807 que put être repris l'examen de la validité des divers procès. Le cardi-

nal délia Soimaglia, après la mort du cardinal Archinto, avait été, dès le 19 juillet 1800, quinze jours après la rentrée de Pie VII à Rome , nommé rapporteur ou Ponent de la cause qui se poursuivit à travers les péri péties du pontificat de Pie VIÏ. Le 13 mai 1807, le Pape donnait un rescrit dispensant définitivement de contrôler les procès ordinaires de Boulogne et d'Autun par des procès apostoliques ; et le 23 septembre, le même Souverain Pontife, après le plaidoyer de l'avocat Alégiani et les remontrances du promoteur de la foi, prononçait la validation de toutes les procédures.

Les bouleversements du monde et les vicissitudes du gouvernement pontifical suspendirent de nouveau la cause. Des oppositions aussi se soulevèrent. L'accusation de jansénisme portée contre le vénérable serviteur de Dieu se ranima. On dut faire examiner ses écrits. Ils se bornent aux deux lettres datées de Mon- Ireuil et de Chiéri à ses parents. L'original de la première était perdu : il avait été confié au cardinal de Bernis qui avait refusé de le livrer à la Sacrée Congrégation. On ne put l'examiner que sur une copie authentique; et après que cette lettre eut été, ainsi que celle de Chiéri, soumise à un théologien, le cardinal délia Somaglia concluait qu'elles ne contenaient, ni l'une ni l'autre, rien de répréhensible. Le pape Léon XII confirma, le 30 juillet 1825, le jugement de la Congrégation. On put reprendre alors les travaux de la cause et procéder à l'examen de Théroïcité des vertus.

Les procès apostoliques donnèrent la matière de la discussion. Louis Alégiani, neveu du premier avocat du vénérable serviteur de Dieu, dressa le plaidoyer, le pro-

moteur Vincent Prescetell: rédigea les Animadveniones, auxquelles répondit Tavocat Hyacinthe Amici. On y ajouta des Sommaires objeclionnel e^. additionnel, et le tout forma un énorme volume de plus de 760 pages grand in-4, qui fut imprimé par la Chambre Apostolique en 1828. Le 19 novembre de cette année, eut lieu la première séance antépréparatoire de la Congrégation des Rites, où fut entendu le rapport du cardinal délia Somaglia: et la Congrégation, adoptant les conclusions du rapporteur et de l'avocat, reconnut l'tiéroïcité des vertus du vénérable serviteur de Dieu.

Mais la mort de Léon XII, en 1829, celle de Pie YTII, en 1830, celle du cardinal délia Somaglia, en 1 831 , enfin la retraite du cardinal Odescalcbi qui avait succédé à ce dernier et qui avait àpeine pris connaissance de la cause, lorsque, ne se contentant plus de travailler à faire des saints, et voulant se faire saint lui-même (1), il renonça à la pourpre pour entrer dans la compagnie de Jésus, suspendirent pendant de longues années les progrès de la cause du vénérable serviteur de Dieu.

Ce ne lut que le 3 août 1841 que le cardinal délia Porta, dans la séance plénière de la Sacrée Congrégation, présidée par le pape, ïit son rapport approuvé par la Congrégation et concluant à l'héroïcité des vertus. Le pape Grégoire XVI, à qui appartenait de rendre la sentence définitive, après avoir prêté à ces questions l'attention la plus scrupuleuse, jugea qu'il fallait attendre encoi e, et surtout implorer le secours d'en haut pour obtenir de nouvelles lumières. Il attendit dix mois. « Après

{{] M. Dosno33rs, tome il, p. iSi.

avoir pesé celte grave affaire^ dit-il, et multiplié les prières, surtout durant le temps de la Pentecôte,» il se décida le dimanche de la Trinîlé, 22 mai 1842, « à ouvrir son âme; » ayant célébré les saints mystères, il fit appeler le préfet de la Sacrée Congrégation, le nouveau rapporteur de la cause (le cardinal Patrizi, cardinalvicaire), le promoteur de la foi, le secrétaire Fatati et il leur déclara qu' « il était constant que le vénérable (( Benoît-Joseph Labre avait pratiqué les vertus théoio- « gales et cardinales au degré héroïque. »

L'héroïcité des vertus une fois constatée, il semblerait que l'Église n'a plus qu'à inscrire le serviteur de Dieu au catalogue des Saints. Toutefois elle diffère encore. Elle avait commencé la longue procédure en interrogeant le peuple fidèle defama. Il lui fallait l'assentiment populaire avant de mettre en branle sa hiérarchie puissante. Les fidèles, les prêtres, les évêques, le Pap3 so sont mêlés à cette action, où le Souverain-Pontife, on l'a vu, résume et rend toutes les décisions. Mais lorsque tous les témoignages les plus respectables et les plus éclairés de la terre ont été entendus et vérifiés, quand tout concourt et que l'assentiment est unanime, l'Église se retourne vers Dieu, elle l'interroge et lui demande des miracles. Les Saints ne doivent pas seulement ôtr 5 acclamés par la terre, il faut qu'ils soient élus par Dieu. 11 faut que Dieu, répondant aux désirs et aux questions ie son Église, manifeste son élection. Or, Dieu ne refuse rien à l'Église; il lui répond au moment précis où elle lui marque qu'elle a besoiu d'une réponse. Pour 1 1 béatification, l'Église veut bien accueillir quelques-uns des miracles produits à l'instigation du serviteur ds

Dieu avant ou durant le cours de la procédure. Quand il s'agira de la canonisation, elle reserrera davantage ses exigences, et demandera de la Providence de Dieu des miracles postérieurs à la béatification.

Les miracles, avons-nous dit, avaient abondé dans la cause du vénérable Benoît-Joseph Labre; et le premier volume de la procédure, imprimé par la Chambre Apostolique en 1787, quatre ans à peine après la mort du serviteur de Dieu, en relatait cent ioixantehuit. Tous ne sont pas de même ordre. L'Église, qui règle et qui prévoit tout, a fixé les conditions que doivent présenter les faits miraculeux pour qu elle y reconnaisse une manifestation de la main de Dieu assez éclatante pour témoigner d'une intervention particulière de la puissance divine. La puissance divine se manifeste partout aux yeux des hommes dans les faits de Tordre de la nature. Mais pour que Dieu témoigne miraculeusement en faveur des Saints, il faut qu'il bouleverse, suspende ou renverse les conditions de l'ordre naturel et démente les données les plus certaines de la science. Pour qu'une guérison, au dire de Benoît XIV, soit acceptée pour miraculeuse dans une procédure de béatification, il faut que l'infirmité ait été considérable, dangereuse, invétérée, au dire de médecins intègres et habiles; que la maladie ne soit pas ai rivée à son dernier période, et qu'on n'en puisse raisonnablement attendre le déclin; que les remèdes ordinaires de la médecine et de la pharmacie n'aient pas éié employés ou qu'on soit assuré par le temps et les circonstances que ieur Nertu ne peut in Huer sur le bien-être du malade ; que la con-

valescence soit subite et instantanée , que la douleur ou le danger cessent tout à coup au lieu de diminuer peu à peu et par degrés comme dans les opérations de la nature ; que la guérison soit entière et parfaite ; qu'il ne soit pas survenu de crise ou de révolution sen- ^ible capable d'opérer seule ; enfin, que la santé rétablie soit constante.

En relevant ces règles sévères de la procédure apostoliquPj nous n'entendons pas arrêter sur les lèvres des hommes le cri de leur reconnaissance pour des faits qui consolent parfois les âmes et sont de grandes grâces ou d'admirables condescendances de Dieu, bien que des juges apostoliques ne les voulussent pas admettre comme preuves de la puissance départie par Dieu à ses Saints.

Tous les miracles énoncés dans les procès du serviteur de Dieu, Benoît-Joseph Labre, n'ont pas été soumis à l'examen sévère de la Sacrée Congrégation; les règles apostoliques n'exigent que la constatation et l'examen de deux faits miraculeux. Depuis le décret sur l'héroïcité des vertus, le nouveau postulateur, le P. François Virili des Missionnaires du Précieux Sang, avait recherché parmi les miracles du serviteur de Dieu ceux qui pouvaient le plus laciiement satisfaire aux règles exigées par la Congrégation des Rites. Outre les conditions matérielles du fait miraculeux indiquées par Benoît XIV, il y a encore des conditions de constatation judiciaire. 11 en est des miracles comme de la vie des serviteurs de Dieu et de leur réputation de sainteté; tout ce qui a été établi par la procédure des Ordinaires doit être corroboré et confirmé par la procédure apostolique.

Les deux miracles choisis par le P. Fr. Virili avaient eu lieu un mois à peine api es la mort du serviteur de Dieu, en mai 178'i. Tous deux avaient été soumis à l'enquête apostolique à Rome et à Lorette.

Le premier était la guérison instantanée d'une pneumonique arrivée au dernier degré de consomption, et passée subitement de l'état d'ogonie à celui de santé parfaite : l'autre, non moins sensible, était la guérison aussi instantanée et la disparition subite d'une plaie hideuse formée par un squirrhe durant depuis six ans. La malade s'endormit après avoir appliqué sur son mal une image du bienheureux qui calma tout aussitôt ses douleurs : à son réveil, la plaie était fermée, la chair et la peau reconstituées.

• Pour plus de sûreté, le P. Virili voulut produire à la Congrégation des Rites un miracle plus récent qui avait eu lieu en 1818. Une religieuse dominicaine de Pennabili, sœur àngèle-Josèphe, que les Révolutions avaient chassée de son monastère et qui était entrée, lors du rétablissement des couvents, chez les Glarisses de Macerata, était depuis vingt-six ans, incommodée d'une effroyable maladie de la rate, ayant produit des indurations dans les viscères et occasionnant des souCfrances horribles. Les médecins avaient abandonné l.t malade : elle était réduite au plus pitoyable état, elle ne pouvait prendre aucun aliment, et sa mort semblait imminente. En avril 1818, le lundi ou le mard' de la semaine sainte, la Sœur vit entrer dans sa cellule une converse qu'elle ne connaissait pas. — Comment allezvous, lui dit cette nouvelle venue en s'approchant familièrement du lit? — Très mal. — Avez foi ei confiance.

'-La foi efficace est rare : j'ai beaucoup prié etn'airiea obtenu. Alors la religieuse iDconoue présente à la malade une image, où Sœur Angèle reconnaît le portrait d'un pauvre qu'elleavait vu dans sa jeunesse, vers 1780, qui lui avait demandé l'aumône et à qui elle avait donné un pain. Elle n'avait pas revu ce pauvre ; elle n'avait plus songé à sa petite charité d'enfant, et n'avait jamais pensé qu'elle avait pu connaître le serviteur de Dieu. Elle comprit tout dès qu'elle vit l'image ; la prenant et la baisant, elle se mit à dire : « 0 vénérable serviteur de Dieu, en échange de ce pain que je vous donnai jadis, accordez-moi une de ces trois grâces, la santé, la mort ou la patience. » Elle appliqua ensuite l'image sur son mal et ne tarda pas à s'endormir. Le lendemain matin , elle était entièrement guérie. La messagère qui avait apporté l'image merveilleuse, ne se retrouva plus. Elle était inconnue au couvent. Personne ne l'avait vue entrer, personne ne la vit sortir. Sœur Angèle ne se ressentit plus de sou horrible maladie : elle vivait encore en 1 847, lorsque le pape Pie IX, le 19 avril, ordonna de reprendre la procédure commencée trente ans auparavant. Quand la bonne religieuse, âgée de 76 aos, apprit qu'elle allait être appelée à déposer, elle se troubla intérieurement; et un jour, ses craintes et ses perplexités de ne pas répondre exactement et de tomber en quelque erreur, la préoccupèrent tellement qu'elle ne pouvait en distraire son esprit et le ra» mener à suivre la récitation de l'office. Tout à coup, elle ressentit à la rate, dont elle avait tant souffert, une douleur aiguë et violente qui lui rappela son ancien mal Elle se traîne avec peine dans sa cellule et to^ïibant à gc»

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noux, demande parùjn au Vénérable de ses hésitations: elle lui promet de se présenter avec simplicité devantles juges et de témoigner de son mieux. Cette prière faite la douleur se trouva dissipée, et Sœur Angèle déposa avec une fermeté et une lucidité qui Qrent l'admiration des juges; l'évêque de Monte-Feltro, juge délégué, remerciait Dieu d'avoir conservé cette religieuse dans une vigueur d'esprit et une sécurité de mémoire aussi remarquable. Le médecin et le chirurgien qui avaient soigné la Sœur Angèle en 1818, les deux prêtres qui l'avaient assistée durant sa longue agonie, et lui avaient, à diverses reprises, administré l'Extrême-Onction, tous les quatre cassés de vieillesse mais jouissant de la plénitude de leurs facultés, avaient pu témoigner de leur côté avec une grande précision et une parfaite clarté. Le prélat qui consigne ces détails, concluait : Plaise à Dieu que l'approbation du Saint-Siège soit accordée à ce prodige éminent pour la gloire de son vénérable serviteur !

L'approbation du Saint Siège devait se faire attendre. La vérification des pièces concernant les trois miracles proposés par le P. Virili fut d'abord accordée le 10 avril 18i8. Quand, cinq ans après, l'avocat du serviteur de Dieu, François Mercurelli eut fait son travail sur les miracles présentés et qu'il eut démontré, article par article, combien chacun répondait strictement aux conditions posées par Benoît XIV; quand il eut répondu Giux Animadversiones du promoteur de la foi, André Fratlini, rédigées avec beaucoup d'art et de souplesse, l'assemblée antépréparatoire se tint chez le cardinal Pdcrizi. M lis elle conclut à une nouvelle consultation

sur ifc miracle de la pulmonique. Les deux autres, la guérison du squirrlie en 1783, et le rétablissement de la Sœur Angèle en \H\i ne laissèrent aucun doute et lurent tenus pour véritables et certain?. On avait sur le tout consulté les hommes de l'art; un des médecins avait conclu que la guérison de la pulmonique était sans doute bien extraordinaire, mais que peut-être on ne pouvait pas en exclure tout à fait les causes naturelles. Ce doute suffit pour suspendre la décision de Ja Congrégation.

Une contre-expertise fut confiée à un professeur de clinique de l'Université de Rome. Elle conclut absolument au miracle. L'assemblée préparatoire eut lieu au Vatican, le 15 septembre 1857. L'assemblée générale, en présence du Souverain-Pontife, se tint le 15 mars 1859. Le cardinal rapporteur proposa la question de la constatation des miracles; les cardinaux et les consulteurs donnèrent chacun leur suffrage affirmatif; et le Souverain-Pontife, à qui revient toujours la décision suprême, la suspendit encore. Il réclama des prières avant de se prononcer sur une question aussi grave. Il résolut de rendre son jugement définitif et solennel le jour de l'Ascension. Ce jour-là (2 juin 1859), après la messe, le Saint-Père pria longuement et avec ferveur devant la Confession ; après avoir, du balcon de la Basilique, donné la bénédiction papale urbi et orbi, le Pape £6 rendit à la sacristie des chanoines et proclama le décret de béatification des vénérables serviteurs de Dieu Benoît-Joseph Labre et Jean Sarcander, martyr du secret de la confession en Autriche.

Le 20 mai 18G0 avait été choisi pour les fêles de la

— 5o4 — béatification. Elles furent splendides, et je n'ai pas besoin de les décrin^ : un maître s'en est chargé ; tout le peuple chrétien connaît le beau maniement où Mgr Parisis, évêque d'Arras, explique les magnificences de la basilique et tout l'éclat de la cérémonie incomparable, où l'Église rend hommage à un élu de son Dieu.

Les fêtes de Rome se reproduisirent en quelque sorte quelques semaines plus tard, à Arras, autant au moins que les cérémonies d'une église particulière peuvent approcher jamais de la splendeur de l'Église Mère et maîtresse. Au mois de juillet 1860, Mgr Parisis faisait à sa cathédrale Ja translation solennelle des reliques insignes du Bienheureux, que le prélat avait rapportées de Rome. Selon les règles canoniques, les serviteurs de Dieu, après leur béatification, sont honorés d'un culte public dans leur diocèse et au sein de leur famille religieuse. Partout ailleurs, il faut un privilège du Souverain-Pontife; et c'est en vertu d'une décision spéciale que, ces dernières années, Moulins honorait d'un culte public le bienheureux Beuoît-Joieph Labre. Le Souverain-Pontife avait acquiescé au pieux senti ment de l'évêque, estimant qu'une réparation était du( au serviteur de Dieu dans l'église même où il avait étt méconnu de son vivant. En 1860, Arras était encore le seul diocèse en France, où la nation put rendre publiquement hommage au Bienheureux. La nation tout entière semblait s'être pressée autour du grand évêque qui tenait alors avec tant de bénédiction et de si grandes lumières le siège de saint Waast. Les fidèles et les évoques de France avaient répondu à l'appel de

MgrParisis, plus de vingt prélats entouraientla châsse où reposait le chef du serviteur de Dieu. Arras voyait en ces jours une assemblée plénière de la nation. Avec les prières et les bénédictions, les chants et toutes le? splendeurs que peut déployer l'Église, les richesses et toutes les gloires nationales faisaient cortège au bienheureux mendiant; et les discours qui ont été prononcés en ces solennités^ leçons merveilleuses de l'enseignement catholique, pièces d'une éloquence achevée, sont aussi des monuments de la belle et grande langue française. L'Église conserve toutes les traditions : elle garde tou«î les trésors. C'est une joie patriotique de voir fleurir sur les lèvres épiscopales l'ancien et beau langage de la France. Le discours du dernier évêque de Poitiers, aux fêtes de 1860, sur le bienheureux Benoît Labre, est populaire. Je ne cherche pas d'ailleurs à décrire ces grandes journées. Elles ont trouvé leur historien dans leur organisateur ; et les mandements de Mgr Parisis témoignent bien que l'Église de France n'a pas vu de fêtes plus splendides que celles de ce mendiant.

En lui attribuant le titre de Bienheureux^ le Souverain-Pontife Pie IX avait signalé les leçons que cette merveilleuse gloire du pauvre adressait à un siècle tout entier, « abandonné à des désirs d'indépendance et de (( licence sans frein, où l'on ne connaît que la soif des (( richesses et des plaisirs, où les vertus de l'honnête (( homme et du chrétien sont dédaignées, où l'on ne songe « qu'à Tassouvissement des sens et des appétits charnels, 't où tous les efforts de la science et des arts ne se portent « qu'au développement des richesses, où enfin le scnsuaki lisme ayant envahi toute la société ne sauvait être éner-

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« giquement et victoiieusement combattu que par la « bienheureuse vertu de pauvreté si amoureusement « aimée des saints en général et tout particulièrement « du bienheureux Labre. » La sainte pauvreté qui « doit combattre et vaincre les entraînements du siècle, » n'avait pas assez triomphé malgré les honneurs et les fêtes de la béatification. Il fallait l'élever au degré supérieur , diriger vers elle les hommages de toute la terre et inscrire le nom du Bienheureux au catalogue des Saints.

Ici, comme nous l'avons dit, en dépit de tout le prix dont elle entoure une mémoire, malgré la grandeur des enseignements et leur enchaînement logique, malgré la nécessité même de défendre et de soutenir la vérité et de la faire briller de tout son éclat, l'Église attendra les manifestations de la Providence. La dévotion et le désir du peuple chrétien, le sentiment de la vérité même ne suffisent pas. Il faut des témoignages de la volonté divine : il faut des miracles. Tous ceux qui avaient contribué à soulever l'enthousiasme populaire et à décider la cause de la béatification, seront désormais écartés. Ils témoignent de la gloire du Bienheureux; TEglise veut désormais connaître la volonté actuelle et déterminée de Dieu : sans, la manifestation de cette volonté, elle n'inscrira jamais un Bienheureux au catalogue des Saints.

La volonté de Dieu parut se hâter : dès le jour de la béatification, elle ouvrait, pour ainsi dire, la cause de la canonisation et en donnait le premier élément. Ce jour en elfes 20 mai 18G0, au moment si bien décrit par Mgr Parisis, où la proclamation du bref pontifical venait

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d'avoir lieu dans Timmecse basilique de Saint-Pierre, resplendissante de plus de quatre mille cierges dessinant au-dessus de la foule de longs rubans de lumières et de vastes guirlandes de feu; « quand, au chant du Te Deum, au son de toutes les cloches de la ville, aux détonations majestueuses du fort Saint-Ange, le pauvre de Jésus-Christ, couvert de haillons bénis, apparut bien haut dans une gloire flamboyante, l'immense multitude où se trouvaient avec tous les rangs du peuple toutes les sommités de l'Eglise et de l'Etat, tomba soudain, par un mouvement unanime, prosternée devant la représentation de cet homme de rien, et devant un débris de ce corps si misérable et si maltraité jadis . » A ce moment, au milieu de la foule, il y avait une malheureuse dévorée depuis près de quinze ans par un cancer. Une ablation, comme il arrive souvent, avait exaspéré les cruautés et les ravages de la maladie; les forces de la malade étaient épuisées; la mort lui paraissait imminente; les hommes de l'art, à bout de ressources, n'osant tenter de nouvelles opérations, l'avaient engagée à s'adresser au Bienheureux. Elle s'était fait transporter à la basilique, et elle priait avec ardeur, a J'étais comme hors de moi, » dit elle; et elle ne remarqua pas le moment qu'elle attendait cependant avec impatience, où on découvrit l'image du Bienheureux. Une jeune fille qui l'accompagn^jt la rappela à elle-mêm© : elle fixa alors l'image radieuse et, dit-elle encore, « je ne pouvais en détourn*' r les yeux. » Elle priait, et se sentait délivrée de tout sentiment de douleur. Sans cesser ses prières, elle pressa de la niain sa poitrine, et son cœur se fondit de joie : le bien-êlre était réel. Elle garda le silence,

— ;j:j8 — continuant de prier et de res^ercier avec effusion. Elle se promettait d'examiner ses plaies lorsqu'elle serait de F'^tour à la maison. Mais après la fonction, elle dîna au burgo, et toujours gardant son secret, revint bien vite à Saint-Pierre, où elle resta jusqu'après VAve Maria. 11 lui semblait qu'elle ne ronercierait jamais assez le Bienheureux. Sortie de Saint-Pierre, elle rentra enfin chez elle ; « je ne marchais pas, dit-elle, je courais ; » et, à lui voir cette vive allure, ceux à qui elle n'avait pas encore confié le mystère, auraient dû le devinor. Elle découvrit enfin sa poitrine et la trouva toute nette, sans plaie, sans tumeur, ni douleur : «alors, dit-elle, je me mis à pleurer. » Les médecins constatèrent la merveille.

Ce fut là le prem'er gage que Dieu donna de son désir de la gloire de son serviteur.

Lesecond ne se fit pas attendre. IlyavaitàMonte-Falco au monastère du Divin-Amour, une jeune religieuse professe affligée depuis longues années de douleurs internes et de violents vomissements. Les médecins croyaient à un squirre ou à de grandes lésions de l'es tomac. La maladie avait pris en octobre 1860, un caractère aigu; la pauvre Sœur se trouva dans l'impossibilité absolue de prendre aucune nourriture, ni de supporter la moindre boisson ; et elle semblait réduite à rextrÔQie.

Uii jour, le 24 octobre, l'infirmière lui conseilla de recourir à l'intercession du bienheureux Benoît-Joseph. Peppeltino. La malade était dans un tel état de s )Ulfraiices, d'épuisement et a'atiguisses qu'elle s'y refusa, et même avec une certaine impatience. Elle s'acjusd

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tout aussitôt d'avoir manque de révérence envers le Bienheureux, et rentrant en elle-même, regrettant sa vivacité, l'implora humblement. L'infirmière l'avait quittée. La Sœur était seule dans sa cellule, sur son lit, tout en renouvelant avec ferveur ses actes de repentir, de confiance et de recommandation au bienheureux Benoît-Joseph, elle avait ferm.é les yeux et était entrée dans une sorte de somnolence qui n'était pas tout à fait le sommeil, lorsqu'elle vit devant elle un jeune saint de taille moyenne, vêtu d'une manière d'habit long, un peu ouvert sur la poitrine, inondé et comme transpercé de lumière. Avec un visage riant, une vraie face de paradis, il s'approcha du lit et lui dit : « Levez-vous, vous serez guérie. » Elle ouvrit les yeux et ne voyant plus rien, elle pensa qu^elle perdait l'esprit et devenait le jouet des illusions. « Il ne manquerait plus que cela, » se dit-elle avec une sorte de découragement en se retournant dans son lit. Elle y resta les yeux demi-fermés, mais parfaitement éveillée, dit-elle; à travers le silence de la maison, elle entendait au loin le chant des religieuses qui récitaient l'office dans le chœur: c'était Gomplies. Tout à coup, la cellule est remplie d'une lumière éclatante, la Sœur se dresse sur son séant et elle voit devant elle le jeune homme qu'elle avait déjà vu : la lumière l'inondait de toutes parts et le transperçait pour ainsi dire. Les clartés de la poitrine étaient si brillantes qu'on n'en pouvait soutenir l'éclat. Il était comme dans un nuage étincelant qui lui faisait auréole, et une multitude d'anges l'entouraient. Trois se tenaient debout, près de lui, portant une couronne, un lys et le troisième un petit bâton de pèlerin avec bourdon,

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les emblèmes du triomphe, de la pureté et du pèlerinage.

La malade se sentait attirée vers ce glorieux personnage : elle eut voulu courir vers lui et lui parler, et elle ne pouvait se remuer, ni prononcer une parole. Cependant la vision s'approchait du lit : le saint, les mains ouvertes, se courba; il la marqua sensiblement, dit-elle, de trois signes de croix, et lui dit : « Je suis Bunoît-Joseph. » Toute bouleversée et épuisée, la bonne Sœur laissa retomber sa tête sur l'oreiller, et le saint lui dit doucement : » J'ai obtenu la grâce de vous guérir, n et il lui nomma son niai. «Soyez reconnaissante au Seigneur, ojouta-t-il. Allez vers votre supérieure lui raconter le fait, et dites-lui d'en faire ouvrir l'enquête. Soyez fidèle à la règle, soyez obéissante à la supérieure et Dieu vous aidera en tout. » Il lui dit encore diverses choses « qui regardent ma conscience, » dit la religieuse, et s'élevant peu à peu dans son nuage, il disparut avec U'Ut son cortège.

La Sœur resta stupéfaite, confondue, pleurant de joie ; elle ne sentait aucune douleur, toutes les traces de la maladie avaient disparu. Assise sur son lit, elle se disposait à s'habiller lorsque l'infirmière rentra, et la voyant agitée et toute ardente, lui demanda ce qui lui était arrivé et si elle était plus souffrante. « Non, non, dit la miraculée, je ne me sens point de mal; appelez la supérieure. » Elle se leva et sur l'ordre de la supérieure, se rendit bientôt au réfeaoire, où elle raconta â ses Sœurs éperdues la grâce qu'elJe venait d'obtenir. En preuve de sa guérison, elle se prit à suupcr de grand appétit; elle avait retrouvé toutes ses forces, et dèsco

moment put suivre les exercices de la communauté mieux qu'elle n'ayait jamais fait.

Ces deux miracles invoqués par l'avocat François Mercurelli dans ses instances, furent ensuite soumis à la Sacrée Congrégation. Le 11 avril 1861, le Souverain-Pontife avait ordonné là reprise de la cause. Elle dura jusqu'en 1872. En 1867, les témoins avaient été entendus, et la Sacré Congrégation concluait à la validité des deux miracles. Les discussions du rapport au scinde la Congrégation des Rites et les consultations des hommes de l'art se prolongèrent. La congrégation préparatoire se tint au Vatican le 23 avril 1872, et le 19 novembre la séance générale. La promulgation solennelle du décret des miracles avait lieu le 29 décembre, fête de saint Thomas de Gantorbéry. Le U janvier 1873, la Sacrée Congrégation des Rites décidait qu'on pouvait procéder à la canonisation; et le 9 février, dimanche de la Septuagésime, le Souverain-Pontife obéissant à la volonté divine, prononça la sentence irrévocable, et décréta qu'il pouvait être «procédé sûrement à la canonisation du bienheureux Benoît-Joseph Labre.» Le pape Pie IX ordonnait de promulguer cet édit, de l'insérer dins les actes de la Sacrée Congrégation des Rites et d'expédier « les lettres apostoliques concernant la solennité de la canonisation qui sera célébrée un jour ou l'autre, ajoutait-il, dans la basilique patriarcale du Vatican. »

Ce grand acte fermait la longue et solennelle procédure, où s'étaient accusées avec tant de vigueur la foi et la piété du peuple romain qui l'avait ouverte lui-même, on peut dire, quatre-vingt-dix ans auparavant avec ea«

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tbousiafme. Pie IX avait voulu que l'évoque d'Arras assistât à la proclam.ition du décret; et le prélat, agenouillé devant le Souverain- Pontife , avait pu dès ce premier jour, répandre aux pieds du trône pontifical ses remerciements, ceux de son diocèse et ceux de la France.

En attendant les lettres apostoliques qui devaientencore tarder onze ans, l'évêque d'Arras provoqua une fête à Amettes pour le mois de juillet 1873. Ce pèlerinage, avec ses trente mille pèlerins de toutes les provinces, fut une fête nationale. J'en ai décrit naguère les splendeurs et les émotions : elles sont restées vivantes dans tous les cœurs. La canonisation bien que certaine, laissait un désir inassouvi parmi les Odèles. Le culte public du Bienbeureux était toujours un privilège.

Cependant les conditions étaient dures au Vatican. La basilique qui avait été désignée pour la solennité, n'était vraiment plus aux mains du Souverain Pcntife. Pie IX attendit. Léon XIII attendit. Toutefois, à la veille peutêtre de quitter la ville éternelle, dont le séjour devient à cbaque instant plus intolérable, le Pape dédira, au sein de sa captivité, procéder aux fêtes de la canonisation. Dans une lettre pastorale du 22 mai 1881 , Mgr l'évêque d'Arras annonçait que le jour de la solennité était fixé au 8 décembre, fête de rimmaculée-Gonception. Une commission présidée par le cardinal Bartolini dut aviser aux moyens de procéder à cette grande cérém'.nie. II fallait suppléer à tout. Le trésor pontifical est sans ressources. Les scandales de la nuit des funérailles de Pie IX ont montré au monde que la majesté du Sou-

verain-Pontife n'avait à rencontrer aucun secours à Rome, en dehors de ce palais du Vatican, où la police et la force armée italiennes veulent bien ne pas pénétrer encore.

Trois autres Bienheureux devaient être associés au saint m^endiant dans les honneurs de la canonisation : un prêtre, le B. Rossi, un capucin, le B. Laurent de Brindes, une religieuse dominicaine, la B. Claire de Monte-Falco. En dépit de ce que purent faire les flls de saint François et de saint Dominique, c'est, je crois bien, le mendiant français qui suppléa en plus grande partie à la pénurie du trésor pontilical. Je ne sais même s'il a achevé sa quête et s'il n'eit pas encore obligé de se présenter pendant quelque temps à ses dévots, comme il faisait jadis aux portes de certaines boutiques de Rome, ne tendant pas la main, mais récitant des prières jusqu'à ce qu'on l'ait congédié soit en lui donnant une obole, soit en s'cxcusant et lui disant de revenir un autre jour (1).

L'affluence des pèlerins qui se rendirent à Rome pour le 8 décembre, fut considérable. Les compagnies de chemin de fer avait paru montrer quelque mauvaise

(!) Mgr l'ôvêque d'Arras avait ordonné une quéle dans îoo diocèse, où les appels à la charité sont fructueux. Plusiers prélats ont fait de n.ême ; des souscriptions ont aussi été ouvertes : mais les frais de la solennité de la canonisation sont considérables, en outre la postuiature dénre faire Pacquisition de la maison où le Bienheureux est mort, la maison du boucher Zaccarelli, via dei Serpenti, proche de Tég'ise Notre-Dame des Monts. On voudrait arracher celte maison aux usages profanes, en y installant un hospice pour les pauvres. Les aumônes dans ce but devront être adressées à l'évêché d'Arras, ou, à Paris, aux bureaux du journal VUrdvers, ou enfin, à Piome, à Mgr Virili, via dei Crocefen^ 20.

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volonté à organiser des trains de pèlerinage : on cruX même un moment qu'on ne pourrait en avoir. Le gouvernement de la république était-il pour quelque chose dans cette difficulté? Aurait-il hérité des inqui-'iurles et des susceptibilités que la popularité et le renom du saint mendiant éveillaient en 1783 dans le ministère et la diplomatie du roi? Les difficultés apportées par les compagnies de chemins de fer cessèrent bientôt devant l'intervention, assure-t-on, de touristes anglais. Ceux-ci se proposaient, pour eux et leurs compatriotes, un voyage de curiosité : ils furent déçus presque tous parce que la plupart des billets furent enlevés par des pèlerins catholiques et français.

On avait fait choix pour la cérémonie de la grande salle qui règne au dessus du portique de Saint-Pierre et qui occupe toute la largeur de l'église. Cette salle immense n'est pas la centième partie du vaisseau de la basilique, la largeur n'en est certainement pas celle d'une des arcades de Saint-Pierre. Elle a dix fenêtres donnant d'un côté sur la place et de l'autre dans l'égUse. Ces dix fenêtres avaient été transformées en tribunes à double étage. La salle toute entière avait été décorée avec ce goût et cet art particuliers aux Romains. Elle brillait de fleurs et de lumières; de grandes peintures rappelant les miracles des nouveaux saints, les armes du Souverain-Pontife faisant éclater partout les lys et les étoiles, les bannières, l'or étincelant au long des murailles produisaient un effet magique. L'autel était dressé au milieu de la salle ; il était surmonté d'un baldaquin d'un dessin exquis, léger, gracieux: c'était la reproduction réduite de l'ancien bal-

daquin de l'autel papal à Saint-Pierre, avant qu'on eût érigé le monument du Bernin.

Entre la partie de la salle livrée au public et celle destinée au cortège papal, régnait une balustrade chargée de huit grands candélabres qui sont de rigueur quand le Pape chante la messe. Au fond, s'élève le trône faisant face à Tautel. Au-dessus du trône, dans la frise, est écrit en lettres d'or : Ubi Petrus, ibi ecclesia. On médite celte devise dans un lieu si beau et si bien orné, si éclatant et si resplendissant et cependant si étroit et si en désaccord avec l'immensité de l'Église et l'innom,brable communion de ses fidèles. Ils sont accourus de toutes parts; ils remplissent la place Saint-Pierre, ils peupleront la basilique; ils témoigneront par leur piété des entraves que subit leur mère impuissante à ouvrir ses bras et à dilater ses temples pour serrer tous ses fils sur son sein.

Le 8 décembre, à neuf heures du matin, le Pape descendait de ses appartements à la salle des Paramenti, contiguë à la salle ducale, où l'attendaient les cardinaux, archevêques et évêques revêtus des ornements de leur ordre. Le Pape, après avoir pris ses vêtements sacrés, est entré, couvert du manteau papal et la tiare sur la tête, dans la salle ducale; il s'est assis, a béni l'encens, et après avoir déposé la tiare, s'est agenouillé quelques instants pour prier en silence, puis il a entonné l'hymne • Ave maris Stella. Après le chant de la première strophe le Pontife ayant en tête la mitre précieuse, s'est placé sur lasedia gestatoria. Le cardinal Bartolini, procureur de la canonisation, lui a présenté trois cierges allumés, ornés de peintures. Le Pape a retenu le plus petit qu'il tient

de la main gauche enveloppée d'un voile de èoie blanche, gardant la droite libre pour bénir. Cependant le cortège, dont il serait trop long de donner le détail (1), s'était mis en marche au chaut de VAue maris suiJa, f t

(1) Le journal de Rome du 9 diîcembre en faii la dcscripiion exacte :

Les maUres des cér(^inonies ponuricales meilenlen mouvemeot la procession dans l'ordre suivent :

Deux curseurs apostoliques avec les massues d'argent; — les officiers mineurs; — les consulteurs et les prélats otficiers de la Sacrée Congrégai'sn des Rites. — Puis les membres de la Chapelle ponlilicale, c'est-à-dire : les procureurs du collège, — le père prédicateur apostolique avec le père confesseur de la famille pontificale, — les procureurs généraux des ordres mendiants, — les Bussolanti, — les chapelains communs, quelques-uns desquels portant les mitres précieuses du Pontife, — les clercs et les <îhapelains secrets, — le procureur général du fisc de la K. C. A., — les avocats consistoriaux, — les camériers d'honneur et les chanlres chapelains, chantant l'hymne commencée par Sa Sainteté.

Suivaient en surolis et rochet les représentants des divers collèges de la prétaiure, deux chapelains secrets portant la tiare et la mitre ordinaire de Sa Sainteté, et au milieu de sa cour S. Ex. le prince maître du saint hospice, assisté par les massiers et les curseurs apostoliques.

Un votant de la signature marchait avec Tencensoir fuinant, — puis le dernier auditeur de Piole, en aube, comme sous-diacre apostolique, portant la croix papale, entouré de sept votants de la signature, lesquels remplissant les fonctions d'arolyics souletenaient des chandeliers portant les cierges allumés et agrémentés d'arabesques et de peintures brillantes.

Après le sous-diacre apostolique venait un maître ostiaire à la virga rubea^ custode de la croix papale, suivi d'un auditeur de rote faisant fondions du sous-diacre aposloli(iue qui doit oflioier à la messe, entre le diacre et le sous-diacre grecs.

Les pénitenciers de la basilique Vaticane en chasuble, le» %bbésgénéraux et le commandeur de l'hospice du Sair.t-Esprii,lei »^bés présents à Piome, tous en pluvial de damas blanc avec h

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après avoir traversé la salle royale, était entré dans la chapelle Sixiine où le Saint-Sacrement était exposé. Le Pape, descendu de la sedia et ayant déposé la mitre précieuse, adora le Saint-Sacrement pendant que les chantres terminaient la dernière strophe de VAve Maris Stella. Après son adoration , le Souverain-Pontife s'est levé, a

mitre de toile, suivis des évêques et archevêques assistants, tous en pluvial lamé d'argoni et mitre de toile.

Le Sacré-Co'lcge, d'abord les cardinaux-dia^^res en riches dalmaiiques lamées d'argent, brodées d'or ; — ensuite les cardinauxprêtres en chasubles, — enfin les cardinaux- évêques en pluvial avec le fermail orné de pignes, parmi lesquels l'Eme cardinal doyen du Sacré-Collège, qui faisait les fonctions d'évêque assistant et portait un magnifique pluvial brodé d'or, tous coiffés de la mitre de damas blanc, un cierge à la main et suivis de leur cour ,

Le prince assistant au trône, suivi de deux auditeurs de Rote destinés à soutenir la falda, — les deux cardinaux premiers diacres assistants, et TEme cardinal Zigliara, diacre officiant. — Mgr le préfet des cérémonies pontificales, accosté de deux maîtres des cérémonies.

A cô moment, les palafi^enieri et les sediari, vêtus de l'habit de soie damasquinée et de la simarre de drap rouge, commandes parle fourrier et l'écuyer majeurs, élevaient la sedia gestatoria, et sous le baldaquin dont les hampes étaient soutenues par huit, prélats référendaires de la s'gnature en manleletle et rochet, et accosté des flabelU que portaient des camériers secrets, le Souverain Pontife s'est avancé tenant le cierge de la main gauche, suivi latéralement des officiers et commandants de la garde noble, des officiers des gardes suisse et palatine, et des suisses en cuirasse armés des gran-ics cpées, ainsi que du collège des massiers qui fermaient le cortège.

Suivaient la marche de cet imposant cortège : le doyen de la Sacrée Rote, soutenant la mitre, entre deux camériers secrets, et l'adjudant de la chambre.

Son Exe. Rme Jlgr le majordome, le collège des protonotaires apostoliques participants, avec le maître de la chambre elles généraux des ordres religieux qui ont place à la chapelle terminaient la processif în.

repris place sur la H'Alia et, la tiare bur la tête, s'est acUeminé vers la salle de la canonisation.

« Il était dix heures, dit un témoin dont nous ne pouvons contester la véracité, ni l'émotion, « il était dix « heures quand le cortège pontifical commença à entrer '( dans la Loggia^ à travers les lumières et les fleurs, au ( milieu des flots du peuple fidèle et des ornements de '( toutes sortes signalant la gloire des héros de l'Église, u nos maîtres, nos protecteurs, nos amis, que le Saint- (( Esprit allait dénoncer à notre foi et à notre amour « par la voix infaillible du Souverain-Pontife. Deux à (1 deux, portant un cierge allumé, symbole de leur mis- « sion de lumière et de vigilance, coiffés de la mitre de « lin, au milieu d'un silence et d'un respect que nous « ne pouvons décrire, que nous ne pouvons faire com- « prendre, et dont il faut avoir ressenti l'impression, i( les évêques s'avancent lentement et se dirigent vers « l'autel. Ils prennent place sur les bancs préparés pour « eux et pour les divers prélats Les archevêques vien- « nent ensuite, puis les cardinaux. Tous ont la mitre « blanche. De loin en loin, dans cette longue et impose santé procession, apparaissent quelques mitres prc- « cieuses^ privilèges de divers sièges orientaux. La pro- (( cession se continue, et les places réservées aux pré- « lats se garnissent. Le chœur au delà de l'autel se rem- « plit. Je ne décris pas la garde papaline, la garde u suisse, la garde d'honneur, les camériers circulant « dans leurs brillants costumes; toutpdlit, tout s'efface et devant la sijnplicité majestueuse et toucliauie des! « évoque», des archevêques et de tout le corps cardi- « nalice... Tout à coup, à l'entrée de la salle, entouré

« de ses familiers, accompagné par les /Za^?^/^^, apparaît u le Pape porté sur la sedia gestatoria.

« Le Souverain-Pontife a le trirègne sur la tête, il est « revêtu de ses vêtements pontificaux, tout reluisants '( d'or et de pierreries. Que dire de sa personne sacrée? « Sa main se lève et bénit de tous côtés, son regard se « promène sur cette assistance confondue devant Lui; tt Lui, l'autorité suprême sur la terre, Lui le vicaire de a Jésus -Christ, Lui que, dans un langage énergique, « où l'Église ne trouve rien à redire, un docteur noua veau dont il va proclamer la gloire, appelait le viceu Dieu! Ce n'est pas une vision de la terre, en effet, c'est « une véritable apparition du paradis. Il passe au-des* « sus des têtes, bénissant toujours, s'humiliant tout à a la fois et se dressant sous l'autorité immense qui de- « vrait l'accabler et qu'il porte bénignement, pour le « bien, pour la consolation, pour la lumière de tous. (t C'est le Pape! c'est le Roil c'est le Père ! C'est, on ne « saurait trop le répéter, avec Benoît-Joseph Labre, et « tous les cœurs ont senti la vérité de cette étrange pa- « rôle : c'est le vice-Dieu qui est devant nous (1). »

Pendant qu'il passait ainsi comme dans la gloire audessus des têtes humaines, les chantres de la Sixtine avaient entonné le célèbre motet : Tu es Petrus. Quand Pierre fut, au travers des flots du peuple fidèle, arrivé jusque devant l'autel, il descendit de la sedia et s'agenouilla pour prier. 11 gagna ensuite son trône et reçut l'obédience de chacun. Les cardinaux, archevêques, évêques, abbés et pénitenciers montèrent deux à deux

(1) Univers du 12 décembre 1881.

ail trône pontifical, rendant ainsi hommage à la personne sacrée de Pierre, du \icaire de Jésus-Clirist, du vice- Dieu, lui baisant le pied, le genou ou la main. Aussitôt après l'obédience, eurent lieu les instances. Le cardinal Baitolini, procureur de la canonisation, est conduit iiu trône pontifical, le doyen des avocats consistoriaux l'accompagne, et ayant fait une génuflexion il demande instanter que Sa Sainteté veuille bien enregistrer au catalogue des Siiats les quatre Bienheureux. C'est le secrétaire des Brefs qui donne la réponse au nom du Saint-Père, qui descend ensuite de son trône et s'agenouille devant l'autel; les chantres entonnent les litanies des saints. C'est comme une dernière consultation: c'est une dernière invocation à toute l'Eglise triomphante dont l'Eglise militante veut suivre et exprimer l'assentiment. Après les litanies, le Pape retourne à son trône, et l'avocat consisiorial revient, toujours au nom du cardinal qu'il accompagne, renouveler la postulation instanter^ instantius. Après la réponse du secrétaire des Brefs, le Pape s'agenouille et entonne de son trône le Yeni Creator. Le Souverain-Pontife debout récite ensuite l'oraison propre du Saint-Esprit et il se rassied. La postulation recommence instanter, instaiitius, instantissime.

Alors le Pape se lève et toute l'assistance se lève avec lui. L'avocat postulateur reste à genoux môme après la réponse du secrétaire des Brefs, tandis que le Pape assis, la mitre sur la tète, prononce enfin, comme docteur infaillible et chef de l'Eglise universelle, le décret de canonisation. Nous en donnons i:i la traduction d'après M. l'abbé Dcramecourt.

«Pourriionneur de la sainie et individuelle Trinité, « pour l'exiltation de la foi catholique et le développe» « ment de la foi chrétienne, par l'autorité de Notre-Sei- « gneur lésu^-Christ, des bienheureux Pierre et Paul « et par Id INôtre, après mûre délibération et ayant sou- « yent imploré le secours de Dieu, sur le conseil encore (i de nos vénérables Frères les cardinaux de la Sainte « Eglise romaine, les Patriarches, les archevêques et « évêques, Nous définissons que les bienheureux Jean- « Baptiste de Rossi, Laurent de Brindes. Benoît-Jofeph « Labre, confesseurs, et Claire de la Cro'x, vierge, sont « nommés Saints, et Nous les inscrivons dans le catalo- (( gue des Saints. Nous statuons, en outre, que leur « mémoire doit être honorée chaque année avec une « pieuse dévotion par l'Eglise universelle , savoir : « parmi les saints confesseurs non pontifes, celle de « Jean-Baptiste, le 23 mai, celle de Laurent, le 7 mai, « celle de Benoît-Joseph, le 16 avril ; parmi les saintes « vierges, celle de Glaire, le 18 août. Au nom du Père, « et du Fils et du Saint-Esprit. Amen. »

Les postulateurs se rapprochent de nouveau du trône pontifical, et l'avocat consistorial toujours agenouillé, supplie au nom du cardinal postulateur, le Pape de décréter que les lettres apostoliques soient expédiées dans la forme propre. Becernimus, répond le Souverain-Pontife en bénissant; et le cardinal procureur gravit les degrés du tronc et baise la main du Pape. L'avocat consistorial s'adresse aux protonotaires apostoliques et les prie de dresser l'acte de la canonisation. Conficiemus^ répond le premier des protonotaires, et se tournant vers les camériers : Yohh tcstibus^ ajoute-t-il.

Eq ce moment, les trompettes d'argent retentissent pour annoncer riieureuse nouvelle de la canonisation. Ces trompettes de Saint-Pierre sont célèbres : elles ont un son éclatant et doux qui, dans la Basilique, semblait descendre des voûtes où elles retentissaient comme un bruit du Paradis. Les cloches de Saint-Pierre sonnent à grande volée, et celles de toute la ville leur répondent. Aux jours de la liberté de l'Eglisie, le canon de Saint- Ange mêlait sa voix retentissante à toutes ces voix joyeuses. Il est muet aujourd'hui. Mais les acclamations du peuple, réuni sur la place Saint-Pierre, s'unissent à la parole du Souverain-Pontife. Cependant, debout sur son trône, ayant déposé la mitre, le Pape, les mains étendues, entonnait le Te Deum. A la fin de ce chant de triomphe, le premier des cardinaux-diacres récite Tinvocation aux nouveaux Saints. Le Saint-Père chante ensuite l'oraison qui leur est consacrée.

La cérémonie de la canonisation était terminée; et la messe pontificale allait commencer. Elle a été célébrée après le chant de Tierce, avec toute la pompe usitée quand le Pape officie. C'était la messe de l'Immaculée- Conception, et les nouveaux Saints n'y ont pas été oubliés. Leur oraison propre fut ajoutée à celle de la Reine des Anges et des Saints. Le nom de chacun d'eux fut, en outre, prononcé deux fois au Confiteor. Pouvait- on moins faire que de s'bumilier devant eux et de les invoquer en ce jour? Faut-il remarquer que l'Epitre et l'Evangile furent chantés en latin et en grec? Le pape prononça en outre l'homélie en latin. Le Credo fut immédiatement suivi de la cérémonie des oblations. Le Pape les reçoit sur son trône. Elles sont présentées parles pos-

tulateurs de chaque cause. Elles consistent en cinq cierges, deux pains, deux petits barils d'eau et de vin et trois cages renfermant des tourterelles, des colombas et des oiseaux de diverses espèces. L'usage, à la basilique de Saint - Pierre , ebt de rendre la liberté à ces oiseaux. La chapelle au-dessus du portique était trop étroite pour qu'on y pût observer ce rite joyeux et simple. Trois cardinaux conduisaient chacune des postulations de la chapelle Pauline jusqu'au trône pontifical. Des prêtres portent les oblations. Mgr l'évêque d'Arras, qui était assistant à la messe pontificale comme porteflambeau, était chargé de présenter les oblateurs de saint Benoît-Joseph, conduits par les cardinaux Bilio, Oreglia et Pecci, ainsi que par le postulateur Mgr Virili. On dit que le Pape remarqua en souriant que les offrandes du saint mendiant étaient les plus riches : il daigna aussi appuyer avec complaisance sa main sur la tête du curé d'Amettes, un des oblateurs.

Nous n'avons pas besoin de décrire la suite de la messe pontificale. Quand elle fut achevée, le Pape ayant quitté et laissé sur l'autel le Pallium et le manipule, se rendit sur son tiône. Il déposa la mitre pour reprendre la tiare. Le procureur de la canonisation, le cardinal Bartolini, le président de la postulation. Mgr di Marzo, et les quatre postulateurs s'avancèrent vers le trône ; et le cardinal procureur offrit, au nom des postulateurs, à la Sainteté de Notre -Seigneur le Presbyterium pro missa bene cantata , dans une bourse de soie blanche, brodée d'or.

Le Pape monta ensuite sur la seclia gestatoria et, escorté du même cortège qu'à son entrée traversa, eu bé-

nissant toute la foule pour rentrer dans ses appartements.

J'ai tenu à relater avec exactitude le cérémonial de cette grande solennité; mais je sais que l'exactitude ne rend rien et est surtout insuffisante à montrer à l'esprit de ceux qui n'y ont pas assisté, la beauté, la grandeur et surtout l'émotion de ces fêtes. Je veux citer encore une fois le témoin, dont j'ai déjà reproduit les paroles :

((Je ne puis ni ne veux décrire la cérémonie, y^ écrivait-il en sortant du Vatican. « Je n'aurais pas le temps, « et je ne suis pas maître de mon émotion. Tous l'ont (i ressentie. Depuis 1870, on n'avait pas vu à Home ces a grandes cérémonies de l'Eglise. Celle-ci n'était qu'une « ombre sans aucun doute. 11 y manquait l'immensité « de la Basilique, la profondeur des masses du peuple a chrétien, la présence de la Confession. On se sentait à (( l'étroit dans cette grande Loggia. Quelque chose pèse (( sur les cœurs. C'est comme un air des catacombes. On « étouffe. La liberté manque au delà de ces murs. On Cl sait que la révolution gronde dans la rue, et que les « injures y peuvent éclater à toute heure. Elles ont « poursuivi l'aimable et bien-aimé Pie IX dans la ma- (( jesté de la mort; pourquoi ne se déchaîneraient-ellesk « pas contre la maj3sté souveraine de son magnanime « successeur ? La tyrannie et la violence extérieures « s'imposent même à ces grandes solennités; et au delà « de la place Saint-Pierre rien ne doit répondre à l'ex- <î pansion des âmes. On veut que la cité romaine soit ({ étrangère aux fêtes de l'Eglise; et si tout à l'heure, « quand les cloches vont sonner, le canon de Saint- « Ange tonne, ce ne sera pas par l'ordre, ce ne sera

« pas de Fassentiment du Souverain-Pontife. Ce sera un « hommage hypocrite rendu par la force à la vérité et à « la sainteté (1).

(( Je ne m'arrête donc pas sur cette cérémonie incom- « parable et indescriptible. Heureux d'y avoir assisté, je « sais que mes paroles ne pourront jamais rendre les sen- <( timents de joie, de douleur, de fierté et d'humiliation a qui ont traversé les âmes fidèles.

« Dans ces splendeurs si grandes à travers leurs con- «t traintes, n'ai-je pas senti la captivité de ma mère? Et « au milieu du rayonnement céleste où elle vient de « m'apparaître, n'ai-je pas vu les fers dont elle est char- ♦. gée ? Il me semble avoir reconnu quelque chose de (1 ce sentiment jusque dans l'attitude et la physionomie <( du Souverain-Pontife. Je ferme les yeux pour le revoir « dans mon esprit tel qu'il a passé devant mes regards, « grand, noble, doux ; la paternité domine la sévérité. Il « bénit, il bénit encore; etsousses vêtements sacrés, sur <i cette chaire où on le porte au-dessus de toutes les têtes u humaines, il apparaît tout à la fois comme écrasé par a la majesté divine et divinement puissant pour la por- « ter. Il a entre les mains le pardon de tous; il possède <i les clefs qui ouvrent, et, tout en bénissant ses enfants « fidèles, son âme désolée considère les rebelles et les « ingrats sur qui la bénédiction se tourne en m^lédic*

(I) Au momeru^, du TeDeum, quand les cloches de la ville sonaiôrent, on entendit retentir quelques coups de canon, et on crut un instant avec élonnement, que le gouvernement avait voulu s'associer en quelque sorte à la fête populaire. Celait une illusion. Le canon avait retenti par hasard ; des artilleurs faisaient l'exercice aux environs du palais du Vatican,

i( tion, et qui se précipitent vers l'en fer parce qu'ils ne « veulent pas regarder le paradis qu'il leur offre et qu'il « peut leur donner. Je ne sais si j'ai compris ou si j'ima- «gine; mais dans cette sérénité toute-puissante du « Souverain-Pontife en face du monde prévaricateur, « j'ai cru voir apparaître la désolation de la stérilité des « miséricordes divines.

« Ce dut être la grande douleur de la Passion de « Notre-Seigneur. Ce fut la cause et la raison de soo « agonie sanglante au jardin des Oliviers. Que C3 calice « s'éloigne!....

« Comment ces sentiments se mêlaient-ils à cette fête « splendide, à ce merveilleux triomphe de la pauvreté, a de l'apostolat, de la charité et de la prière?....

« Saint Benoît-Joseph Labre et tous vos compagnons, « saint Laurent de Brindes, saint Jean-Baptiste de Rossi, cj sainte Claire de Monte-Falco, priez pour nous; iuter- « cédez pour la délivrance de l'Eglise! »

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