DIES NATALI
Le bouclier François Zaccarelli, que nous avons Qommé dans le chapitre précédent, demeurait dans ie foisinage de Notre-Dame des Monts en face du quartier des soldats corses. C'était, comme tous les personnages dont nous avons parlé dans cette histoire, un homme religieux ; et sa maison offrait le spectacle fréquent alors et bien rare aujourd'hui, du ménage d'un artisan où la piété était respectée et pratiquée. François Zaccarelli et ses fils, tout en faisant le métier dont ils vivaient, entendaient la messe tous les jours, non pas à leur paroisse, la petite église Saint-Sauveur, dite le Salvaîorello, mais à Notre-Dame des Monts. Le père faisait le samedi ses dévotions : ce jour-là, il passait une bonne partie de la matinée à l'église. Dès les premières années où le Bienheureux avait paru à Notre-Dame des Monts, Zaccarelli avait donc pu le remarquer et n'y avait pas manqué. La tenue de ce pauvre, la régularité et la ferveur de sa prière le faisaient aisément prendre en estime. Zaccarelli, sa femme et ses entants en étaient venus peu à peu à professer pour lui le plus grand respect. Le lecteur a pu remarquer d'ailleurs comment, dans le petit monde dévot de l'église Notre Dame des
Monts, s'étaient propagées la réputation et la vénération du Bienheureux. Nous avons dit que le P. Biaise Piccilli, des Ouvriers Pies, qui avait été recteur de l'église, s'y était employé assez activement. Ce religieux était le confesseur de plusieurs membres de la famille Zaccarelli et, à diverses reprises, il leur avait signalé l'exemple de ce mendiant. 11 en parlait volontiers à ses pénitents et propageait ainsi des uns aux autres les témoignages qu'il recueillait de chacun. C'est lui, ce semble, qui apprit aux Zaccarelli à désigner le Bienheureux de ce nom de saint Alexis qu'employaient les dames Poeti et qui était devenu à peu près usuel parmi les dévots de la Madone des Monts.
François Zaccarelli, homme de sens et généreux, n'avait pas besoin d'ailleurs d'être beaucoup excité à s'édifier de ce pauvre. Il était à même de le connaître et d'étudier ses allures. Il le voyait le matin à la messe et le soir aux litanies de la sainte Vierge, à Notre-Dame des Monts. 11 le retrouvait dans les autres églises du quartier, aux expositions et bénédictions hebdomadaires, et aussi dans les quartiers éloignés, aux Quarante-Heures. Il appréciait la ferveur de cette pratique continue de la prière : il admirait les extases du Bienheureux et éprouvait une certaine consolation aies contempler. Lui et les siens se laissaient si volontiers aller à cette douceur que, les jours où la messe est d'obligation, ils se demandaient parfois, après y avoir assisté, s'ils l'avaient entendue, tant, durant le saint sacrifice, leur esprit avait été sollicité à considérer les pratiques de leur saint Alexis. Anne Zaccarelli avoue du moins qu'elle s'ost quelquefois crue obligée à assis-
ter à uue seconde messe pour satisfaire au précepte. Le plus jeune des fils de Zaccarelli, Pierre-Paul, ne partageait pas entièrement, dans les premières années, l'admiration des siens; nous avons dit par quels faits singuliers il avait été appelé à mettre ses sentiments à l'unisson de ceux de sa famille.
Comme la plupart des amis et admirateurs de Benoît, les Zaccarelli avaient été longtemps tenus en réserve. Le pieux boucher voyait, tous les jours et souvent plusieurs fois par jour, Benoît passer devant sa maison de la rue des Serpents. Le recueillement du Bienheureux dans les rues imposait presque autant que sa prière dans les églises; et Zaccarelli n'osait l'aborder. Il s'entretenait souvent avec sa femme et ses enfants de ce pauvre. Ils eussent bien voulu se recommander à ses prières. Cela leur paraissait une entreprise hardie et presque téméraire. A peine, à la longue, tentèrent-ils d'offrir leurs aumônes ; ils savaient bien cependant qu'ils avaient affaire à un mendiant. Ils ignoraient son nom, ils ne savaient pas qu'il fût Français. Le père, le premier, se risqua et fat tout heureux et tout aise de faire accepter une petite charité. Il se familiarisa peu à peu jusqu'à oser en offrir à l'église. Il prenait son temps, se plaçait à genoux auprès du Bienheureux et, le touchant légèrement à l'épaule, lui présentait une petite pièce que Benoît prenait sans rien dire et quelquefois même sans tourner la tête.
Tout ce qui se disait dans le quartier des Monts sur le mendiant se redisait dans la maison Zaccarelli : on le tenait pour un personnage de famille et de bonne condition, un cavalier voué par pénitence aux pratiques
de pauvreté ; parfois on inclinait à croire que c'était un jésuite privé de son liabit par la suppression de la Compagnie. On ne parlait pas seulement entre soi, on parlait vec les amis et les voisins. Un jour, le boucher causait hUr sa porte avec un compère. Benoît venait au devant t. 'eux, à sa mode, les mains croisées sur la poitrine, le regard baissé, ne voyant et n'entendant rien, l'esprit perdu dans les contemplations.
— « Tenez, dit Zaccarelli à son interlocuteur, voulezvous voir un saint? regardez ce pauvre qui vient à nous.»
Le compère acquiesça à cette parole et, après avoir considéré le pauvre, estima qu'en effet il avait bien l'air d'un saint. Le Bienheureux cependant s'approchait d'eux lentement; les vit-il? les salua-t-il de son salut ordinaire : Loué soit Jésus-Christ 1 L'ami de Zaccarelli lui demanda son nom et son pays. Le mendiant répondit Iaconiquement,un seul mot à chaque question, et passa son chemin. Zaccarelli reporta le double renseignement à la maison, où il ne fut pas perdu.
Anne Zaccarelli ajoutait à l'admiration de son père ce que nous oserons appeler de la dévotion pour le pauvre. Elle n'osait lui parler et désirait avoir part à ses prières. Son désir pouvait-il être connu du mendiant, sans qu'elle le lui eût exprimé? Elle l'espérait et y comptait môme. Surtout dans ses perplexités de jeune fille, elle était persuadée qu'elle devait obtenir des lumières et des secours par l'intercession de ce pauvre. S'ogissait-il de mariage ou d'autre chose? un jour qu'elle était plus inquiète, elle aperçut de sa chambre Benoît dans la rue. Elle savait son nom, elle l'appela, lui fit signe de l'attendre et descendit rapidement pour
lui remettre une aumône ; elle désirait demander des prières ; elle n*eut pas le courage ; la parole expira sur ses lèvres. Benoît reçutlademi-bajoque et s'en alla sans même ouvrir la bouche pour remercier. Anne le remarqua fort bien,ce ne fut pas sans en avoir quelque dépit. Ce dépit d'ailleurs n'altéra pas sa vénération ni sa confiance dans le mendiant.
A quelque temps de là, Fortuné, Taîné des fils du boucher, tomba malade. Fortuné, tout en logeant chez ses parents, tenait un étal de boucher un peu plus loin, à la Suburra. C'était sur le chemin de Saint- Martin à Notre-Dame des Monts. Soir et matin, le jeune boucher voyait passer le Bienheureux. Il lui avait parlé quelquefois et lui avait même demandé de le recommander à la sainte Vierge. Fortuné avait eu maintes fois occasion d'admirer les extases du Bienheureux à Notre-Dame des Monts, à l'Ara-Coeli, aux SS. Gosme et Damien, aux SS. Apôtres et dans d'autres églises ; car ces artisans, on ne saurait trop le répéter, étaient dévots et faisaient entrer les pratiques de piété dans les habitudes de leur vie. Se voyant malade et assez gravement, le brave Fortuné exprima vivement le désir de voir Benoît. On était en J782, au mois de février, et le jour même (27 février) où le Pape quitta Rome pour son voyage de Vienne. Anne Zaccarelli vit le mendiant dans la rue : elle l'appela, et descendant aussitôt, lui parla cette fois et le pria de monter voir son frère qui était bien malade. Benoît ne refusa pas cette œuvre de charité. Fortuné était travaillé d'une mauvaise fièvre; sa mère elle-même avait de dures infirmités. Ils se recommandèrent l'un et Tautre aux prières du Bienheureux, et le chargèrent de
demander à Dieu leur guérison. Le pauvre, les bras croisés sur la poitrine, les yeux modestement haibsés, se tenait à quelque distance du lit où était Fortuné ; il répondit simplement et encouragea la mère et le fils à la patience. On échangea de brèves paroles. Fortuné, entre autres choses, demanda au pauvre s'il avait vu le Pape à son départ le matin.
— « Que sert de le voir? dit le mendiant: il faut prier Dieu pour lui. »
Cette petite visite remplit de joie la famille et la dédommagea de ses déconfitures ; car, voir le Bienheureux, lui faire l'aumône et se recommander à ses prières ne suffisaient pas à ces pieux amis du mendiant. Depuis longtemps, ils avaient le désir de l'attirer chez eux. Fortuné, surtout, tourmentait sa mère pour qu'elle conviât le pauvre à dîner. Le père estimait inutile d'y songer et prédisait que Benoît refuserait. Néanmoins, la mère s'était hasardée ; elle crut même avoir réussi. Elle avait accosté le mendiant et lui avait fait sa proposition. Benoît avait répondu qu'il ne savait où était leur maison. La femme Zaccarelli l'avait indiquée, et, comme Benoît ne répondit pas, elle avait pris ce silence pour une acceptation et étaitrentrée joyeuse. A quel que temps de là, voyant le Bienheureux en prières à l'autel de Notre-Dame de Piété, elle l'aborde après la messe, et, pour ne pas le déranger, lui dit rapidement qu'elle lui enverra un de ses fils le chercher. Benoît se retourne pour demander ce qu'elle désire. L'autre de rappeler son invitation et la promesse de venir dîner.
— « Dîner! reprit sérieusement Benoît, dînerl je dîne dans la rue I » et il se remit à la prière.
Ce brusque refus n'avait pas paru décisif dans la maison Zaccarelli; du moins, il n'avait pas apaisé les désirs. On voulut se persuader que le tort avait été de faire présenter l'invitation par une femme. François Zaccarelli en était-il aussi persuadé que les autres, ou céda-t-il aux sollicitations des siens? Toujours est- il qu'il attendit Toccasion en se promettant de la saisir. li rencontre le Bienheureuï au milieu du jour, l'aborde et lui demande s'il est fatigué et vient de loin.
— h Du Transtévère, dit Benoît.
— (( De réglise de la Madone? » répliqua Zaccarelli, à qui le Bienheureux répondit par un signe d'assentiment.
Prenant thème alors de la longueur de la course et compatissant à la fatigue, Zaccarelli se met à insister sur le besoin du repos, et propose d'entrer dans sa maison, qui était là, aûn d'y partager son dîner. Benoît refusa, répétant ce qu'il avait déjà dit, qu'il mangeait dans les rues ; et il quitta le charitable boucher.
Les relations néanmoins étaient établies, et le mendiant connaissait toute la famille. Il était toujours en garde contre l'estime qu'on pouvait faire de lui, et, tout en refusant les avances qu'il tenait pour excessives, il accueillait celles qui ne lui paraissaient pas incompatibles avec sa profession de mendiant. Un soir, aux litanies de Notre-Dame des Monts, le boucher avait remarqué le pauvre et avait résolu de lui donner une aumône. A la sortie de l'église, je ne sais par quelle circonstance, Zaccarelli ne retrouve plus le mendiant. Il le cherche des yeux, l'attend et, ne le voyant pas, il se dispose à rentrer chez lui lorsque, tout à coup, iî
aperçoit devant lui Benoît qui quittait déjà la rue des Serpents. Zaccarelli se dirige vers lui, pressant le pas; il l'appelle et lui offre sa petite aumône. Benoît, au lieu de la prendre en se retournant, lui dit :
— « Vous courez après moi, vous m'appelez et c'est pour me faire l'aumône ? »
A la sévérité de son accent, Zaccarelli supposa qu'il craignait quelque preuve particulière d'estime.
— « Eli oui, répondit-il rondement, je vous fais l'aumône et je tiens à vous la faire, parce que vous êtes un pauvre, m
Cette réponse adoucit le mendiant : sa physionomie changea d'expression, il remercia en s'inclinant et reprit sa route. Sans doute, il se tenait pour édifié des sentiments de Zaccarelli à son égard.
Quelques jours après avoir visité Fortuné, Benoît s'arrêta devant l'étal du boucher, et, lui annonçant son prochain départ pour Lorette, lui demanda la charité d'une paire de souliers. 11 avait déjà, quelques jours auparavant, fait la même demande au jésuite Ibarra, mais il avait trouvé trop bons les souliers qu'on lui avait présentés. Zaccarelli, de son côté, trouvait trop mauvais ceux qu'il pouvait avoir : il en eut acheté volontiers de neufs, et cette acquisition même lui semblait commandée par les nécessités du voyage, mais il connaissait trop bien Benoît pour hasarder cette proposition. Aussi, après en avoir conféré en famille, il offrit au mendiant de le conduire à la friperie et de lui choisir parmi les vieux souliers quelque chaussure commode et encore solide. Benoît^n'acquiesça nullement à cette combinaison, et il eût quitté tout aussitôt le boucher,si celui-
ci ne Teût arrêté, en lui disant qu'il mettait d'ailleurs à son service ce qu'il avait chez lui de vieux souliers. Il alla les chercher. Ils étaient rompus et tout usés. Benoît les trouva fort bons et tout à fait suffisants. Il céda néanmoins aux instances de l'artisan qui désirait les faire un peu raccommoder. A quelques jours de là, Zaccarelli, en effet, appelant Benoît, le conduisit à son logis. L'honnête boucher était heureux d'y faire entrer ce pauvre. Il tenait à gloire que sa maison fût honorée delà visite de ce mendiant. Benoît se laissa introduire; toujours réservé, il ne voulut point pénétrer dans l'intérieur du logis ; il se tint auprès de la porte d'entrée et y reçut la charité qu'il avait demandée. Après l'avoir ainsi chaussé, Zaccarelli voulut encore le coiffer. Benoît avait un chapeau de paille brisé et qui ne pouvait le défendre de la pluie. Toujours à raison du voyage, le boucher offrit un vieux chapeau de feutre, qui, au moins n'était pas percé de toutes parts. Benoît trouvait ce chapeau beaucoup trop beau et trop cossu pour lui. Il céda cependant aux instances de son bienfaiteur qui parlait au nom de l'obéissance, et, posant le feutre sur sa tête, se prit à sourire*:
-— « N'ai-je pas l'air d'un mylord ? »
Zaccarelli, le voyant de belle humeur, essaya d'ajouter à ses générosités ; et après lui avoir recommandé de prier la Sainte Vierge à Lorette pour lui et les siens, il présenta trois pauls en lui demandant de faire dire une messe à la Santa-Casa. Le serviteur de Dieu lui expliqua qu'il prierait volontiers la Sainte Vierge, mais qu'il ne voulait point se charger d'argent pour faire dire une messe : cela n'était point nécessaire. Le Saint Sacrifice
pouvait être célébré aux intentions du donateur à Rome aussi bien qu'à Lorette. Zaccarelli entra dans ce sentiment, mais il insista pour faire accepter deux pauls à cause des besoins du \oyage. Le Bienheureux n'avait garde. Il retira vivement et cacha ses mains devant Targent qu'on lui présentait ; il faisait mine de partir. Zaccarelli le retint et comprenant que cette aumône était excessive, il se rabatUt à offrir un paul. Le serviteur de Dieu résistait toujours, et le boucher le priait :
—- « Benoît, disait-il, faites-moi le plaisir de prendre ce paul par obéissance, et si vous ne vouiez pas vous ea servir, vous en ferez ce qu'il vous plaira. »
Au mot d'obéissance, Benoît tendit la main. Toute la famille était heureuse de le voir accepter cette petite offrande. Cela n'était pas toujours facile : quelque temps auparavant, la femme Zaccarelli lui avait offert des chausses que le Bienheureux avait refusées après les avoir examinées, les trouvant trop bonnes pour lui. Comme enfin il quittait la maison chargé des souliers, du chapeau et de la monnaie de son bienfaiteur, la femme Zaccarelli faisant allusion à la Sainte-Case lui dit:
— « Vous êtes bien heureux d'aller visiter ce sanctuaire.
— « Bien heureux, répliqua Benoît, celui qui fait la volonté de Dieu ! »
Cependant, comme nous l'avons remarqué déjà plusieurs fois, les forces du serviteur de Dieu semblaient diminuer. Dès le mois de juin 1782, à l'église Saint- Théodore au Campo-Vaccino, où se célébrait la fête du Sacré-Cœur, il avait eu une faiblesse. Il était tombé à
— 4G3 — terre, on s'était empressé pour le relever et le conduire hors de l'église ; mais il s'y était refusé, et pour continuer ses prières était allé s'agenouiller à la balustrade du maître-autel. La plupart des assistants avaient pri= cet accident pour une preuve de faiblesse et une suite des jeûnes et des mortiacations du Bienheureux • d'autres plus avisés soupçonnèrent qu'il y avait eu une pâmoison d'amour, un excès d'élan vers le Sacré-Cœur auquel les forces humaines n'avaient pu suffire • ils remarquèrent que le Bienheureux n'avait eu besoin ni de l'air extérieur, ni d'aucun réconfort, et qu'il s'était tout aussitôt remis à sa prière.
Parmi les témoins de cette pâmoison à Sain t-Théodore se trouvait précisément le curé de Saint-Sauveur la petite eghse paroissiale située auprès de Notre-Dame des Monts. Benoît entrait peu dans cette église • au momsle curé ne l'y voyait que dans une occasion déterminée, aux approches de la fête de Noël. Une princesse Borghèse-Pamphili avait fondé dans cette paroisse une neuvaine préparatoire à cette solennité. Le Bienheureux ^ en suivait exactement les exercices tous les ans. Or le curé de Saint-Sauveur, Rovira- Bonnet, était Français Récitant un soir de la neuvaine, les prières avant la prédication, il avait, parmi les voix du peuple qui réponaait, distingué la voix fervente d'un pauvre tout deguemlle, dont l'accent lui parut dénoter un Français Apres l'exercice, le curé fit avertir ce pauvre et l'interrogea. Benoît entra avec lui dans plus de détails qu'i n'avait coutume. Il parla de son pays, de sa province, et nomma même son oncle, le curé d'Érin : il édifia beaucoup le curé de Saint Sauveur qui se mit à «on
service pour tous ses besoins, le pria de ne pas manquer l'occasion d'avoir recours à lui, et voulut lui faire la charité. Benoît refusa d'abord l'aumône et il ne la prit qu'à grand'peine ; il remercia ensuite respectueusement et affectueusement le bon prêtre. Depuis ce temps, quand le curé de Saint-Sauveur rencontrait Benoît dans les rues avoisinant sa paroisse, ce qui arrivait souvent, ou qu'il l'apercevait aux Quarante-Heures ou aux exercices de piété, il voulait toujours lui faire l'aumône ; Benoît avait toujours de la peine à l'accepter. « Visiblement, dit le curé, il évitait de me parler : mais il me saluait gracieusement et avec un sourire, u
La neuvaine préparatoire à la fête de Noël était assez régulièrement suivie par les Maîtresses Pies et la plupart des autres habitués de Notre - Dame des Monts qui s'y édifiaient de la présence du Bienheureux. L'exactitude de ce dernier aux exercices de cette neuvaine ne l'empêchait pas de fréquenter les autres églises; la veille de Noël 1782 notamment, il étaitaux SS. Apôtres, où un prêtre, don Jean-Baptiste Lazari, et deux clercs, Jacques Daniel et Pierre Giansanini que nous connaissons, voulurent tour à tour lui donner l'aumône en lui recommandant de se faire faire la barbe. Le Bienheureux refusa leurs charités dont il ne voulait pas remplir la condition. Le pieux empressement à procurer, en ces jours solennels, un air de fête aux plus humbles pauvres nous semble bon à noter. Le prêtre don Jean-Baptiste exhorta même le Bienheureux et insista à ce propos, lui citant les exemples des saints pénitents qui, dans ces graudes fêtes , avaient voulu donner des signes extérieurs d'allégresse. Un des clercs allait jusqu'à vou-
loir accompagner chez son barbier ce mendiant tout pouilleux. C'était bien une belle charité. Le bon Dieu toutefois ne réprouva pas la rigidité du Bienheureux mendiant à refuser ces touchants témoignages de piété ; cette nuit même, il lui accorda une grâce de réduplication pour procurer à son serviteur, sans manquer aux règlements de l'hospice Saint-Martin, la joie l'assister à toute la splendide liturgie de la nuit de Noël.
Nous avons déjà remarqué que l'hiver de 1782-1783 avait été dur et précoce à Rome; cette rigueur ajoutait cruellement aux mortifications de notre Bienheureux. Ses amis étaient navrés de le voir les jambes nues, la poitrine ouverte, les pieds dans Teau et dans la neige, sans défense contre les Irimas extraordinaires de la saison. On le voyait entrer dans les églises tout trempé de pluie, grelottant de froid. Mélis était parvenu à le faire chausser ; et le serviteur de Dieu avait accepté de ce bon prêtre ce qu'il avait naguère refusé de Zaccarelli. Le trouvant à l'église un jour de neige avec des savates imprégnées d'eau, le bon Mélis l'avait d'autorité conduit chez un cordonnier, au plus près, à côté de Notre-Dame del Pascolo. Cette église est toute voisine de celle des Monts. Mélis demandait des chaussures neuves, mais il ne put vaincre la résistance dn Bienheureux et dut se contenter de le faire chausser de vieux. Le cordonnier qui, comme tous les gens du quartier des Monts, connaissait bien le mendiant, se garda de jeter les savates en débris qu'il laissa : après la mort du Bienheureux, Tartisan partagea ces reliques avec l'abbé Mélis.
L*al)hc Fraja , nous le savons déjà, n'avait pas aussi bien réussi que Mélis et n'avait pu décider Benoît à accepter un vêtement plus chaud et plus confortable. Un prêtre espagnol que nous n'avons pas encore nommé, bien qu'il fût des amis du serviteur de Dieu, Tabbé Joseph Vides, essaya aussi de le vêtir durant cette rigoureuse saison.
Vides, chapelain de l'église Saint-Jacques et Saint- Ildefonse des Espagnols, était pour le Bienheureux de ceux qu'on pouvait nommer les amis des Quarante- Ileures. 11 y avait de longues années qu'il connaissait le serviteur de Dieu dont il ignorait le nom. Ce bon chapelain avait l'habitude d'aller tous les jours passer une demi-heure devant le Saint-Sacrement exposé. Il no connaissait de notre Benoît que son assiduité et sa ferveur auprès de Jésus sacramenté ; mais il avait pris goût à le voir, et, quand il ne trouvait pas le pauvre à son poste, quelque chose lui manquait. Aussi, durant les pèlerinages de Lorette, l'abbé Vides s'inquiétait et s'informait si son ami n'était point malade : il ne savait d'ailleurs absolument rien de lui. Une consolation de ce bon prêtre aux Quarante-IIeurcs était de s'agenouiller auprès de ce mendiant. Il s'y trouvait excité à une plus grande dévotion, et il se confondait plus aisémentdevant la majesté de Dieu; il prenait texte de la bonté de C: pauvre, le seul , dit- il , qu'il eût connu à qui l'on pût appliquer la parole de Jésus-Christ: Bienheureux les pauvres!
L'abbé Vides cherchait à faire quelques aumônes à cet excellent pauvre. 11 avait soin, en les lui donnant, de lui dire d'en prendre ce qu'il voudrait pour ses besoins
et de disposer du reste, à son gré, pour les autres pauvres. L'abbé eût bien voulu en outre se recommander aux prières du mendiant : il n'osa jamais, persuadé d'ailleurs qu'un si fervent chrétien devait s'acquittei de ce devoir envers ceux qui lui faisaient l'aumône. Toutefois, il ne craiguait pas de lui dire une parole d'édification, et il lui recommanda un jour de chercher premièrement en tout le royaume de Dieu; le Bienheureux, touché de cet avis, remercia le chapelain avec effusion, le félicitant, à son tour, déparier en vrai prêtre. Ce futen cette circonstance que l'abbé Vides connut, à l'accent, que son ami des Quaranle-Heures devait être Français. Or, au mois de novembre 1782, l'abbé Vides trouva ce Français à l'église même de Saint-Martin des Monts, aux Quarante-Heures; il fut ému de la plus vive compassion à voir les vêtements du mendiant délabrés, déchirés de toutes parts, et absolument insuffisants à le détendre du froid qui, nous le répétons, cette année était excessif. Il appela le serviteur de Dieu au sortir de l'église, lui dit qu'il était inspiré de lui faire une aumône de quelques vêtements , et lui demanda de l'accompagner sur-le-champ. Benoît accepta. Le chemin était long de Saint-Martin à Saint-Jacques. Vides s'aperçut que son compagnon restait un peu en arrière : en vain le prêtre l'appelait, l'attendait et le pressait: le serviteur de Dieu ne consentait pas à marcher à côté de lui. Le îecteur connaît les motifs de cette réserve. L'abbé Vides les respecta, remarquant d'ailleurs que le Bienheureux ne laissait pas perdre le temps de la route et ne quittait pas le bon Dieu pour un homme. Arrivé à Saint- Jacques le chapelain respecta encore la réserve du boa
pauvre qui ne consentit jamais à monter aux apparie-' ments et attendit modestement dans la cour. Vides iui apporta quelques hardes. La pièce principale était un surtout de drap d'Espagne noir, fort usé, mais encore propre, sans déchirures et de bonne apparence. Benoît examina le tout avec soin, considéra et retourna chaque pièce et, prenant des caleçons, remit le surtout de drap et le reste au prêtre en lui disant que cela était encore bon et pouvait se vendre. L'abbé se récria. Il n'avait pas coutume devendreses habits, Dieu les lui avait donnés,' et il devait les lui rendre en les distribuant aux pau-] vres. Le pauvre tout en baissant la tête et remerciant Dieu et son ministre, acquiesça, mais laissa pour d'autres plus besogneux que lui la principale etla meilleure part de ces hardes.
L'état des vêtements du Bienheureux était d'ailleurs tel que Mancini avait cru lui devoir faire des observations. On sait que ce bon abbé était jaloux jusqu'au scrupule de laisser à ses pensionnaires toute leur liberté de bien faire; mais il trouvait Benoît en si piteux harnais qu*il lui expliqua, un jour, qu'il était licite de demander des habits. L'abbé développa à ce propos une manière de théorie surla mendicité dans l'intérêt même des bienfaiteurs qui, disait- il, souvent ne font pas l'aumône parce qu'on ne leur fait pas la charité de la leur demander. Benoît, sans contester cette manière de charité que les mendiants peuvent, et selon l'abbé Mancini, doivent aux riches, ne se laissa pas convaincre à ses discours. Tout ce qu'il avait sur le corps, disait-il, lui avait été donné par charité, sans qu'il l'eôt demandé. li ajouta ;