CHAPITRE XV
Désordres des passions.
Les désordres des passions sont d'une redoutable fréquence : ils sont l'origine de tous nos maux.
Uhygiène les condamne avec sévérité comme la morale.
Ce n'est pas seulement Tâme qu'ils mettent en danger et que 'trop souvent ils perdent, c'est le corps lui-même qu'ils minent, qu'ils altèrent et frappent d'une mort prématurée.
Les excès de la vie affective ont de pernicieux effets sur la santé physique et morale et doivent être étudiés ici avec les détails qu'ils comportent.
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Les passions sont faites /70wr servir la raison^ non pour Vasservir. Leurs désordres naissent de Toubli de cette vérité nécessaire et constituent un douloureux chapitre dans rhistoire générale et dans la vie de chacun de nous. Le remède de tels excès est heureusement connu et à la portée des hommes de bonne volonté : nous le rappellerons dans un dernier chapitre.
Le courage est une noble passion, mais qui, comme toutes les autres, veut être réglée par la raison. A côté des hommes courageux, qui mettent leur passion au service d'une noble idée et d*un grand but, il y a ceux qui outrepassent Taudace et la hardiesse, les téméraires, qui s'engagent follement dans des entreprises dont ils n'ont calculé ni le terme, ni la valeur, ni l'importance, ni les dangers. La raison ne les guide pas, la passion les égare. Ils ne répondent pas aux indications de l'intelligence et de la volonté, ils obéissent aveuglement aux forces instinctives, à l'inspiration du moment, aux suggestions de la sottise et de Torgueil. Ils exposent leur santé et leur vie de mille manières; mais les revers
qu'ils éprouvent, les accidents qui les frappent sont la récompense méritée de leurs imprudences.
Si Tespérance est fille du Ciel et « fait vivre », le désir abandonné à lui-même dépasse les limites du possible et du raisonnable :
il s'élève, grandit, s'exalte lui-même et devient exclusif et absorbant. Vires acquirit eundo. Sa constance obsédante, ses ardeurs croissantes produisent une dangereuse concentration de l'activité nerveuse qui abat l'esprit, dessèche le cœur et épuise rapidement les forces.
Dans tous nos actes, le désir qui n*est pas guidé par Tintelligence expose aux imprudences, aux folies dangereuses. Il n'est pas jusqu'à l'amour de Dieu, dans les âmes saintes, qui n'ait ses périls et ne leur fasse parfois oublier ou négliger tout le reste au détriment de leur santé, de leur foi même.
Citons, à la suite de Mgr Bougaud, un trait charmant, mais nullement recommandable, d'héroïsme monastique. « Quand le saint P, Muard apporte à Rome une règle d*une austérité redoutable : « Eh ! lui dit en souriant
« Pie IX, qu'est-ce que vous faites donc de la « bête ? » Et il biffe de sa main pontificale les rigueurs impossibles. » (i)
Si les appétitions d'un cœur chrétien sont infinies, la nature est faible et bornée, et l'autorité de TEglise sait à l'occasion rappeler ses exigences avec une haute raison et une grande opportunité. Les ménagements sont toujours de rigueur dans la voie de la pénitence, parce qu'il faut toujours tenir compte de la nature du composé humain (2). Mais, nous le reconnaissons sans peine, les excès de ce côté lumineux du ciel sont rares et moins à craindre que ceux dont nous avons du côté de la terre à constater les navrants ravages.
Le désir des biens périssables torture d'autant plus l'humanité qu'elle est moins portée aux biens éternels, il lui fait d'autant plus de mal qu'elle s'éloigne davantage de la foi religieuse et des vertus qu'elle commande. Aussi que de déceptions, que de misères semées sur
il) Le christianisme et les temps présents ^ t. IV, p. 537.
(2) Cf. Dr S., Morale, 8« éd. t. IIL
la route des générations nouvelles élevées sans idéal et sans religion !
Ce n'est pas tout. Les progrès de la civilir sation n'ont pas satisfait les appétits de la masse, ils ont accru leurs exigences. En éle-r vant le prix de l'existence, en développant outre mesure le goût du luxe et du bienêtre, en créant l'implacable lutte pour la vie, les conditions de la société moderne ont suscité des besoins nouveaux, aussi factices qu'impérieux, et surexcité des désirs qu'on ne peut satisfaire. L'ambition des hon-r neurs, l'amour des richesses s'emparent des cœurs, les agitent et les perdent. L'existence des plus humbles est troublée. Pour quelques heureux qui parviennent, que de malheu-r reux succombent I En face d'une chance favor rable, que de chances contraires ! La fortune est capricieuse et a de subites éclipses, d'amers retours. Aussi que de désillusions cruelles I Que de vains espoirs ! Que de chutes fatales !
Le désespoir frappe douloureusement tout l'être et mine profondément le tempérament:
il est d'autant plus pernicieux que le bien poursuivi est ou paraît plus important et
— iqS — qu^on y a mis tout son cœur. Il atteint son apogée quand il se rencontre avec une autre passion désordonnée. Tel Tavare qui a perdu son trésor; tel Thomme de plaisir qui se voit inopinément privé de ses moyens d'existence ou de l'objet de sa coupable flamme. Plein d'un appétit avide et insatiable qui absorbe toutes ses ardeurs, le cœur se sent tout à coup vide, désert, dans un complet abandon; et sa détresse est telle qu'elle trouble Tentendement et engendre les aberrations les plus étranges. Le départ d'une maîtresse suffit pour plonger certains viveurs dans une morne et sauvage apathie que rien n'arrive à dissiper, ni les jouissances raffinées du luxe, ni les plaisirs du monde, ni les préoccupations des affaires. Oh a vu des avares volés parcourir ks rues, à peine vêtus, comme des insensés, refuser toute nourriture, rester sourds à toutes les voix de l'intérêt et de l'amitié.
L'exaltation cérébrale que provoque le développement de telles passions a un résultat certain, déplorable, que la statistique enregistre : elle peuple les asiles d'aliénés et les cimetières de suicidés. Le malheureux qui
— 199 's'abandonne aux mouvements désordonnés du cœur perd facilement la tête : s'il ne se tue pas pour échapper à la misère, au chagrin, au déshonneur que son imagination grandit et exagère sans mesure, il n'échappe pas toujours à l'aliénation mentale. La forme de folie qui l'atteint est généralement la paralysie générale, dont la multiplication se fait de nos jours avec une rapidité effrayante : elle se distingue surtout par son incurabilité et sa prompte léthalité.
Les jouissances matérielles nous tentent :
les plus basses sont celles qui parfois séduisent et attirent le plus. Parlerons-nous de l'amour de la chair qui tourmente si souvent et si fort la jeunesse et l'âge mûr et nous détourne si honteusement de notre fin ? Cet amour a son rôle et sa règle dans le mariage ; mais on veut le satisfaire librement, à sa guise, à tout prix, et on s'y abandonne avec une fougue ardente. L'appétit vénérien est insatiable : plus on lui donne, plus il réclame. Il est l'objet d'excès sans nom et la source de maux déplorables.
A côté des désirs coupables qui nous plon-
gent dans les abominations de la luxure, il faut noter ceux qui nous entraînent aux excès du boire et du manger et sont aussi fréquents que dégoûtants et difficiles à maîtriser. Leurs dangers sont trop connus pour que nous insistions. La gourmandise et Tivrognerie constituent une plaie sociale non moins qu'un péché capital. Signaler leurs méfaits au seul point de vue corporel, ce serait exposer toute la pathologie : un volume n'y suffirait pas. La médecine s'épuise à panser les mille plaies que laisse l'intempérance, sans arriver, hélas ! à les guérir; et l'hygiène s'accorde avec la morale pour soutenir le Décalogue en montrant que le mal vient de nos fautes et en enseignant les moyens de le prévenir.
La compassion est une passion qui s'apitoie sur le sort des malheureux et cherche leur soulagement. Contenue dans de justes limites, elle est très utile à la société, féconde en bonnes œuvres, en actes de vertu, et digne de tout éloge. Mais, comme tout mouvement de la vie affective, elle est susceptible de s'exalter, de dévier et de s'égarer sous l'action d'une imagination vagabonde et dans les loi-
sirs d'une existence paresseuse ou inoccupée. On voit des vieilles filles s'isoler du monde, se détacher complètement de leurs semblables pour se prendre d'une affection exclusive et absorbante à Fégard des bêtes : elles s'entourent de chiens ou de chats, vivent avec eux et leur prodiguent les marques d'une sollicitude exagérée et maladive. Leur compassion pour ces animaux domestiques dépasse toutes les bornes et a les caractères d'une innocente manie. Il n'est pas rare du reste qu'elle ait pour terme une véritable aliénation.
L'envie, cette noire passion qui s'attriste et s'irrite du bonheur d'autrui, met en péril la santé, quand elle n'est pas maîtrisée. Elle déprime les forces cérébrales au point de troubler le jeu des organes et d'entraver la nutrition et certaines sécrétions. Souvent elle amène l'anorexie, l'amaigrissement, la faiblesse, la jaunisse : on dit vulgairement des envieux qu'ils « se mangent le sang » ou qu'ils «en sèchent ». Dans certains cas, l'encéphale est gravement troublé : le jugement se fausse et la raison se perd. Tous les âges sont expo-
ses aux excès de l'envie. L'enfance même n'en est pas exempte : on a vu de jeunes bébés s'étioler et dépérir sans cause matérielle appréciable, sous la seule action de la jalousie.
La joie subite, inattendue, intense, a des effets opposés et surprenants. Tantôt elle exalte et transporte, augmente les battements du cœur et les mouvements respiratoires.
Tantôt elle fait peur ti exerce sur le cœur ou le cerveau un brusque saisissement et comme une sorte d'inhibition : elle a produit des morts presque instantanées par syncope ou paralysie. Le pape Léon X est mort de joie.
Halle rapporte l'histoire d'un homme qui, absous contre toute attente par un jugement du tribunal révolutionnaire, fut atteint d'un délire violent, d'une fièvre grave et ne recouvra la santé qu'au bout de vingt jours. Par contre, la joie a souvent la meilleure influence sur l'état des forces et même sur la maladie. Une heureuse nouvelle a suffi parfois pour rendre la vie à de véritables moribonds.
La crainte, comme tous les états d'âme qui s'en rapprochent, la peur, l'horreur, l'épou-
vante, Teffroi, les inquiétudes, les soucis, est une passion déprimante qui diminue le caraC' tère, exagère l'imagination, épuise la sensibilité et altère rapidement la santé. Les blessés que le découragement atteint et que la terreur poursuit font le désespoir des chirurgiens :
le délire, la gangrène et mille autres accidents les attendent, les guettent en quelque sorte pout les conduire à une mort rapide, presque fatale. Quand les malades sont en proie aux folles suggestions de la crainte, la thérapeutique est impuissante. Chez les gens bien portants, la peur n'est pas moins redoutable. Quand elle est vive, imprévue, elle brise les forces et bouleverse l'économie. Elle suffit quelquefois pour blanchir instantanément les cheveux et la barbe. On Ta vue amener l'évanouissement, la syncope, la jaunisse, la congestion cérébrale, la paralysie, la folie même. Les accidents épouvantables de chemins de fer, si fréquents de nos jours, altèrent souvent la raison de ceux qui n'y perdent pas la vie ou les membres. La frayeur a des effets particulièrement redoutables chez les sujets faibles, délicats, nerveux, surtout chez les
enfants ; elle peut déterminer alors des convulsions, des névroses, Thystérie, la danse de Saint-Guy, Tépilepsie, etc.
La tristesse est comme la crainte : elle exerce une action débilitante sur l'organisme et expose à de graves périls. La honte en dérive; et si elle est salutaire et précieuse dans les justes limites posées par la conscience, nul n'ignore qu'à la faveur de la « folle Mu logis » et sous certaines conditions de nervosisme, elle mène au scrupule et à ses déplorables conséquences. Les chagrins violents qui se concentrent au cœur et ne se tempèrent pas par l'activité de la vie extérieure, ceux surtout qui ne trouvent pas un dérivatif nécessaire dans les consolations delà religion, conduisent presque forcément au tombeau ou à cette mort anticipée qu'on nomme la folie. Des affections graves, paralysies, congestions, hémorragies, etc., achèvent ceux que la douleur ne tue pas.
La tristesse qui s'exalte et s'irrite devient vite le désespoir. Nous avons dit la gravité de cette sombre passion, et il est bon de rappeler la condamnation sévère qui la poursuit. Elle
— 2o5 — est inconnue des âmes chrétiennes, o trouve du moins un antidote assuré. Ghe:
autres, elle entraîne les pires désordres perte de la raison et a pour conclusion vrante et logique le suicide.
De toutes les passions, la colère est ass ment la plus commune et la plus pernicie L'excitation cérébrale devient intense < ses paroxysmes et paralyse en quelque s le sens commun et le libre arbitre. Uin science préside vraiment aux actes de Phoi irrité comme à ceux de l'aliéné et en atti presque complètement la responsabilité.'^ tefois la colère n'est jamais instantanée : o sent les approches, on en sait les conditi on en prévoit les conséquences. On peut ] triser ses accès et surtout en fuir les c sions.
La colère violente, et notamment la ce d'habitude qu'aucune règle morale ou gieuse ne vient prévenir ou dissiper à te exerce une action désastreuse sur l'organiî On Ta vue provoquer des crises d'hyst< des convulsions, des congestions, des p lysies, la mort même d'après Richerand.
vomissements, la jaunisse, les hémorragies, les éruptions cutanées sont des accidents aussi fréquents que les troubles nerveux. Sous l'impression d'une vive irritation, des nourrices perdent leur lait ou le voient s'altérer. La colère des femmes enceintes semble même retentir sur leur produit d'une façon très fâcheuse.
La colère n*est jamais plus terrible que quand elle est voulue, préméditée et qu'elle a pour aliment ou plutôt pour adjuvant la haine. Ces deux passions réunies mènent les hommes que la foi ne sauvegarde pas et sont la cause des démêlés et des luttes qui emplissent le monde ety sèment tant de larmes, de désordres et de ruines.
En résumé, les passions déchaînées annoncent l'asservissement de la volonté, la déchéance de l'esprit et ont les plus fâcheux résultats pour l'individu et la société. Elles n'ont qu'un triomphe éphémère et trouvent le châtiment dans leurs excès mêmes. Nous savons l'abîme où elles perdent le sens moral ; nous avons vu les maux physiques qu'elles entraînent. Le plus fréquent et le plus justifié
n'est-il pasPaliénation mentale (i)? La raison, outragée dans ses droits^ semble abandonner alors l'homme coupable aux passions victorieuses; et la folie apparaît, sinistre vengeresse, comme la conséquence et la punition des ft folies humaines ».
(i) Cf. Dr S. La Folie, Téqui.