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CHAPITRE XIV

Rôle des passions.

Les passions ont une telle importance d la vie de l'esprit et du cœur, prennent \ telle participation à nos actes que Ton ne p pas plus concevoir l'âme que le corps si elles. Ces mouvements sensibles dépende manifestement des centres nerveux, naiss< naturellement à l'occasion des faits sensib et assurent la vie de relation qu'ils coun nent : ils constituent les nécessaires éléme de notre action et sont cependant si coi plexes qu'ils déconcertent encore la phys logie.

Les passions sont des fonctions animal

— i86 les plus hautes de toutes; mais leur nature intime est très obscure et ne sera pleinement élucidée que le jour où la science connaîtra exactement les fonctions de Tencéphale dont elles dépendent. Tout se borne à cette heure à des hypothèses ingénieuses, plus ou moins fondées, que l'avenir seul pourra utilement vérifier et confirmer : nous avons exposé plus haut celle qui nous paraît la plus vraisemblable, et nous n'y reviendrons pas.

Rigoureusement liées à l'organe sensible, les passions contractent chez Thomme des rapports étroits avec Tintelligence et la volonté, sont nécessaires aux opérations psychiques et ont sur la vie morale une influence profonde et parfois décisive.

^ Ce rôle capital des passions a été souvent négligé ou méconnu par les philosophes. De tous les penseurs modernes, Pascal est peutêtre celui qui Ta le plus nettement saisi et mis en lumière. Il ne suffit pas de penser, observet-il, il faut agir. Or, nous ne sommes vraiment poussés à agir que par les passions qui agitent notre cœur, émeuvent nos sens et surexcitent la volonté. Entre le monde exté-

- 18; rieur et Tâme, entre la matière et Tesprit, les passions qui tiennent de l'un et de Tautre forment le trait d'union logique et nécessaire. A bien dire, la volonté est le grand moteur de la vie, et la passion est son vrai ressort : Tune dirige et l'autre exécute. L'intelligence conçoit le vrai, la volonté s'y applique, et la passion, obéissant aux facultés supérieures, met la sensibilité en éveil, fixe de plus en plus l'âme dans l'objet de son amour et concentre toutes ses ardeurs à son service.

Les passions participent donc à la vie psychique et font partie de l'âme même. Sans doute elles sont des fonctions organiques, animales ; mais l'âme, maîtresse des opérations vitales, les élève jusqu'à elle et les spiritualise en quelque sorte. Bien dirigées suivant l'ordre normal, elles répondent aux indications de la volonté, servent admirablement l'intelligence et cimentent entre le corps et rame une alliance si étroite, si indissoluble que l'unité de notre être seule apparaît. Et Ton peut dire en ce sens avec Pascal « qu'occasionnées par le corps, elles appartiennent à l'esprit, ou plu tôt ne sont q ue l 'esprit même » .

La passion constitue donc la forme supérieure de la sensibilité, l'élément principal de notre action, la servante docile et nécessaire de la volonté, Tinstrument précieux de notre progrès intellectuel et moral. Telle est la doctrine que fournit la philosophie traditionnelle et qui donne la vraie notion sur la nature des passions : elle n*est pas contestable.

Les philosophes et les moralistes, qui condamnent en bloc les passions comme un mal pestilentiel, méconnaissent complètement leur rôle et leurs services : nous le montrerons ailleurs. L'évidence les oblige à ne pas placer toutes les passions au même rang, à en faire le partage, à en admettre de viles et de nobles, mais ils n'en reviennent pas moins à leur erreur première, qu'ils partagent du reste avec le vulgaire : ils croient à l'aberration des passions réputées les plus généreuses, à l'origine malsaine de tous les mouvements de la vie affective, et ils estiment gravement que toute passion doit être bannie du cœur pour laisser à la volonté sa liberté et à l'intelligence son essor. La règle de conduite qu'ils tirent de là et qu'ils préconisent est

bien simple : il faut poursuivre résolument, absolument la suppression des passions. Voilà à quoi se réduit leurTiygiène morale.

Une telle doctrine nous rend rêveur et perplexe. Qu'est-ce à dire ? La passion ne faitelle pas partie du composé humain, n'appartient-elle pas à notre nature? N*est-eJle pas inhérente à la vie nerveuse, au fonctionnement de Tencéphale? Sommes-nous libres, comme on ose Taffirmer, de la subir ou de nous dérober à ses chaudes étreintes ? Nul ne voudrait, nul ne peut Je croire ; car l'expérience de tous les jours nous convainc de Texistence du cœur et de ses véhémentes appétitions. Où est Tâme insensible à tout intérêt, fermée à tout désir? Où est l'homme indifférent, impassible, en un mot dépourvu d^ passion?...

La passion est au cœur de chacun de nous, ou plutôt c'est ce cœur lui-même mettant ses ardeurs au service de la volonté. Elle est nécessaire à notre action et se développe d'autant plus, nous l'affirmons sans crainte, qu'elle dépend d'une énergie plus vive et d'une intelligence plus haute. Les plus grands

esprits — Thistoire en témoigne — ont été servis par une sensibilité ardente, quoique disciplinée; et jamais la passion n'a été plus soumise ni plus forte qu'au cœur embrasé des apôtres et des saints. Voilà la vérité qu'il faut hautement proclamer à l'honneur de la sensibilité. C'est le sentiment qu'exprime admirablement Pascal : « A mesure que Ton a plus d'esprit, les passions sont plus grandes...

Dans une grande âme, tout est grand, (i). #

La passion n'est en soi ni mauvaise ni subversive : elle rend de bons ou de détestables services, suivant l'inclination de la volonté. Elle participe toujours à la vie de l'âme, mais veut être soumise à l'intelligence et dirigée dans la voie du bien. C'est ici qu'apparaît le grand rôle de l'éducation dans la formation du cœur et qu'on comprend l'influence décisive que les bonnes leçons de l'enfance sont destinées à exercer sur l'existence tout entière. Comme le dit Descartes dans son beau traité : Des passions de Vâme^ « il est évident que ceux mêmes qui ont les

(i) Discours sur les passions de l'amour»

— igi — plus faibles âmes pourraient acquérir un empire très absolu sur toutes leurs passions, si on employait assez d'industrie à les dresser et à les conduire. » (i).

Les sensations de l'enfance sont vives, tumultueuses, les appétits sans règle et sans mesure; et la raison naissante n'a ni la force, ni la rectitude suffisante pour maîtriser et conduire les passions. C'est Téducation qui vient discipliner les mouvements instinctifs du cœur et assurer le développement de la volonté; c'est l'hygiène morale qui dicte les règles sûres pour gouverner les mouvements de la vie affective.

Les passions se maîtrisent, mais renaissent sans cesse plus ardentes : elles restent naturellement indociles à la voix de la raison et veulent être toujours surveillées et contenues. Leur fougue ne se calme pas avec l'âge, avec le développement de la raison, elle s'accroît plutôt avec la force de la virilité; et la vie tout entière de celui qui veut rester honnête et sage est en lutte incessante avec les mouvements instinctifs et désordonnés de la nature.

(i) Art. 5o.

L'hygiène morale ne supprime pas les passions, comme on a osé le prétendre, elle les discipline, elle les soumet à l'empire de la volonté; elle les fait concourir à Texercice de nos facultés psychiques et nous permet de remplir notre destinée en gardant Thonneur et la vertu, la santé de Fespritet du corps.

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