LES
DA iexandre Vassilievitch Mojaîsky
(Reçue à Pétersbourg, le 25 mars 18...)
Bien estimée Comtesse Catherine Alexandrovna ! s
Conformément à la promesse que je vous ai donnée, je me hâte de vous écrire aussitôt arrivé dans mon vieux nid si longtemps abandonné. Je suis sûr que mes lettres ne peuvent vous intéresser et que la demande <[ue vous m'avez faite d'écrire n'était qu'une phrase aimable; mais je veux vous prouver que chacun de vos désirs, même exprimé par plaisanterie, est pour moi loi.
Tout d'abord, je répondrai à la question qui avait commencé notre dernier entretien chez Marie Ivanovna : pourquoi, à cause de quoi, ai-je quitté Pétersbourg?
Je vous répondis alors évasivement; maintenant je vous dirai toute la vérité: je suis parti parce que je suis ruiné, je suis parti pour sauver les restes de ma fortune jadis grande. Pétersbourg est un marais où on s'enlize ; c'est pourquoi je me suis décidé à une mesure énergique qui, à vrai dire, ne m'a pas coûté grands efforts: la vie de Pétersbourg m'a assez ennuyé. Mais, par quelque incompréhensible ironie du destin, les derniers jours passés à Pétersbourg m'ont fait regretter profondément ma décision.
Un matin, je suis entré dans un magasin anglais pour acheter une malle et là j'ai rencontré Marie ïvanovna qui m'a invité à aller chez elle le môme soir. A cette soirée vous avez été si charmante avec moi, si aimable, vous m'avez montré tant d'intérêt, tant de cordialité, que ma décision en chancela presque. et je me souvins que, deux années avant, à une soirée chez la même Marie Ïvanovna, vous parliez aussi aimablement à Koudriachine ; avec quelle souffrance je l'enviais. Ce Dmitri Koudriachine, pensais-je alors, pourquoi bcnéficie-t-il d'une attention exclusive, de la part de la reine des belles de Pétersbourg? mon heure ne viendra-t-elle jamais? — Hélas, mon heure est venue trop tard, mais, en tout cas,
je remercie de toute mon âme celle qui, par celte heure, m'a dédommagé des années froides et sombres passées à Pétersbourg.
Je n'ose espérer, bien estimée Comtesse, que vous daignerez répondre à cette lettre, mais à tout hasard, j'y joins mon adresse: chef-lieu Slobotsk. Mon domaine est à vingt verstes de Slobotsk, et je reçois chaque jour le courrier.
Avec grand respect, j'ai l'honneur d'être
votre bien dévoué
A. Mojaïsky.
Du même
(Reçue, le 3 avril.)
Gomment vous remercier, bien estimée Comtesse, pour vos aimables et amicales lignes. Ne connaissant pas votre écriture, j'ai déchiré l'enveloppe avec un grand sangfroid, mais envoyant la signature...
Vous vous étonnez qu'ayant vécu si longtemps dans la môme ville, je ne vous aie pas remarquée plus tôt. Oh ! comme vous vous trompez cruellement. Chaque rencontre avec vous a laissé dans mon cœur une trace profonde, un mélange de joie et d'amertume. Et comment aurais-je pu ne pas remarquer celte beauté sévère, idéale, cette démarche royale. ce regard pensif qui pénétre si avant dans l'âme qu'alors que vous baissez les yeux vers la terre il semble à votre interlocuteur que
vous continuez à la regarder derrière vos paupières baissées...
Mais comment pouvais-je vous décrire mes transports? Vous me paraissiez si inaccessible, vous faisiez si peu attention à moi ! Une fois, je vainquis ma timidité: je vous fis une visite, mais vous étiez absente; trois jours plus tard, je trouvai chez moi une carte de visite du comte: nos relations se bornèrent là.
Vous me demandez pourquoi j'ai parlé de Koudriachine, et vous voulez savoir mon opinion sur lui. Je connais Koudriachine depuis l'enfance, et nous avons été élèves de la même Ecole supérieure; il était alors très beau et très bon garçon et viveur effréné; tel il est resté ensuite aux Hussards, et, maintenant en retraite, tel il est encore. 11 n'a rien de sublime, il est trop terre à terre; c'est pourquoi j'ai été surpris de l'attention que vous lui accordiez, et c'est pourquoi je vous ai parlé de lui; je n'avais pas d'autre raison.
Maintenant tous mes vœux tendent à iinir au plus vite l'arrangement ou même le dérangement de mes affaires, pour avoir la possibilité d'être à Pétersbourg cet hiver. En même temps que votre lettre, j'ai reçu la lettre du très connu et richissime Sapounopoulo d'Odessa. Ces jours derniers, en passant, il
est venu chez moi, a examiné en détail mes domaines, et maintenant il me mande à Odessa, en me proposant une combinaison très compliquée. Je pars demain; j'espère être de retour dans dix jours, et qui sait... peutêtre trouverai-je sur ma table de travail une petite enveloppe ornée d'une couronne comtale. Croyez qu'en ouvrant cette enveloppe je ne serai pas indifférent.
Que signifie cette phrase mystérieuse :
« Peut-être nous verrons-nous plustôt que vous ne pensez »? Je me rappelle que vous m'avez parlé d'une vieille tante malade qui habite dans le gouvernement de Slobotsk : auriez-vous l'intention de venir la voir? Quel bonheur ce serait!
Gomme je regrette de ne vous avoir pas demandé lenomdecette tante ! Jelajoindraissans doute, et avec transport je baiserais ses mains ridées, parce qu'elle est votre tante, parce qu'elle est vieille et malade et parce que je me sens encore jeune et capable de jouir de la vie.
Et maintenant, puisque je n'ai pas la main ridée de la tante, permettez-moi d'approcher en pensée mes lèvres très respectueusement de la main, blanche comme la neige, qui tiendra cette lettre.
Votre infiniment dévoué,
A. Mojaïsky.
Du même
(Reçue le 15 avril.)
Bravo, charmante et chère Comtesse — je n'ai pas la force de ne vous appeler que bien estimée — bravo, j'ai deviné! Vous voulez venir voir votre tante : vous ne pourriez faire rien de mieux. Si j'avais su que votre tante se nomme Anna Ivanovna Kretchetova, il y a longtemps que j'aurais pu vous donner sur elle les renseignements les plus précis. Il est vrai que je ne l'ai jamais vue; mais, dès mon enfance, j'ai beaucoup entendu parler d'elle, car elle a eu un procès avec mon père. Elle habite toujours cette même propriété où s'est écoulée une partie de votre enfance : Krasnia- Kriastchy (quel horrible nom'.). Kriastchy est à trente verstes de Slobotsk et du côté opposé à Gniezdilovka; mais si, au lieu de passer par
la ville, on prend un chemin de traverse, la distance entre nous n'est plus que de trente-deux ou trente-trois verstes.
Hier, aussitôt votre lettre reçue, je suis allé à la ville pour faire votre commission. J'ai trouvé votre amie d'enfance, ce qui m'a été très facile, car je connais très bienNadejda Vassilievna; son mari est chez nous le directeur de la Chambre des Domaines. Nadejda Vassilievna a été très touchée de votre souvenir. Aujourd'hui je l'ai expédiée à Kriastchy pour sonder votre tante, et j'ai l'honneur de vous faire connaître, très respectueusement les résultats de ce voyage.
Votre tante, en apprenant votre intention de venir chez elle, a exprimé une joie folle; elle a dit que vous êtes sa plus proche parente ; qu'elle vous aime comme une fille, que sa querelle avec vous a été la plus grande douleur de sa vie, et que, maintenant, si vous consentez à oublier le passé, elle vous recevra à bras ouverts; elle vous écrira cela ellemême si elle en a la force. Elle est, en effet, très vieille et malade. Chez elle habitent deux petites nièces, princesses Pichetzky, auxquelles, d'après Nadejda Vassilievna, la nouvelle de votre arrivée n'a pas fait un très grand plaisir. Les princesses ont sans doute
peur de perdre l'héritage de la tante — vous en avez tant besoin ! — En outre, chez votre tante, vit depuis longtemps une certaine Vassilisa Ivanovna Mediachkina — peut-être l'avez-vous vue dans votre enfance ; c'est une vraie écornifleuse ; mais elle a pris un grand empire sur la tante et fait absolument tout.
Il me reste à répondre à deux points de votre lettre. Mon voyage à Odessa n'a pas été infructueux; voici en quoi consiste la proposition : Sapounopoulo paiera en une fois toutes mes dettes et, pour cela, prendra tous mes biens en hypothèque pour un temps indéterminé. Nous discutons sur les détails, mais probablement nous nous entendrons. La liquidation se complique de ce que Sapounopoulo a une fille, Sonitchka, qui a beaucoup fleureté avec moi. Je crois que ce n'est pas tant ma personne qui lui plaît que mon titre. Cette fille n'est guère plus jeune que moi; elle est laide comme un péché mortel, et a toutes les prétentions possibles; elle parle cinq langues, joue du piano et de la harpe, chante, écrit des vers. Dans telle hypothèque encyclopédique sans doute je ne m'engagerai pas.
Pourquoi voulez- vous savoir» exactement » ce que j'ai entendu dire de votre amitié avec Koudriachine et par qui? Je vous jure que je
n'ai entendu absolument rien ; j 'ai cité le nom de Koudriachine, parce qu'une fois je l'ai vraiment envié en voyant votre amabilité pour lui. Et que pourrais-je entendre? Vous êtes non seulement reine par la beauté, mais, sous tons les rapports, vous êtes sur une hauteur si inaccessible qu'aucune calomnie ne peut vous atteindre de son dard de serpent. Et maintenant permettez-moi d'oublier et Koudriachine et Sapounopoulo et sa fille et tout le reste pour me livrer à une seule occupation : compter les jours et les heures jusqu'au moment heureux où votre arrivée rendra définitivement fou celui qui est fou déjà, mais vous est très sincèrement dévoué.
A. Mojaïsky.
De Vâssilisa Ivanovria Mediachkina
(Reçue le 17 avril.) Excellence !
Votre tante et ma bienfaitrice Anna Ivanovna m'a ordonné devons écrire qu'elle vous attendra avec joie et impatience; elle ne peut vous écrire elle-même à cause de sa grande faiblesse; et moi, comme je serai contente de vous voir! Vous m'avez sans doute oubliée et moi, je me rappelle bien comme vous couriez ici, petite et charmante et que vous me frappiez sur les joues de vos mains innocentes en disant : « Voilà pour toi, Silisa. » El encore, Anna Ivanovna vous demande de lui apporter des pruneaux français dans des boites bleues; ici, on ne trouve ces pruneaux à aucun prix, et la tante les aime beaucoup et ils l'aident à digérer.
Je baise les mains de Votre Excellence et vous reste dévouée comme une esclave.
Vassilisa Mediachkina.
Viens au plus vite, mon amie Katia.
Ton Anna Kretchetova.
Télégramme de A. -Y. Mojaisky
(Reçu à Moscou, 22 avril.)
Vous supplie pas télégraphier arrivée à
votre tante. Vous attendrai à la gare avec
dormeuse et chevaux qui vous emporteront
où vous ordonnerez.
Mojaïsky.
Du même
(Reçue à Krasnia-Kriastchy, 26 avril.)
Faut-il vous dire, charmante et chère comtesse, que la journée passée avec vous ne s'effacera jamais de ma mémoire, que le repas lourd de Nadejda Vassilievna m'a semblé le plus délicat dîner, que les trois heures que j'ai passées ensuite avec vous, en attendant les chevaux, sont les plus heureuses de ma vie? En me disant au revoir, vous m'avez demandé pourquoi je ne vous avais pas proposé de passer cette journée à Gniezdilovka. Mon Dieu! mon Dieu ! pourquoi... pourquoi... mais tout simplement parce que je n'ai pas osé. Pensez-vous que je ne le désirais pas, ne voyez-vous pas que toute ma vie vous appartient sans retour? Je ne vous demande rien, je n'espère rien, mon honneur est de me sen-
tir votre esclave et d'avoir un but dans la vie.
Vous n'avez pas oublié sans doute, chère comtesse, votre promesse de dîner demain chez moi avecNadejda Vassilievna. Imaginezvous qu'il faudra ajourner ce dîner parce que votre amie a déclaré qu'elle ne. peut venir chez moi sans son mari (quelle pruderie provinciale !) et son mari doit voir un grand personnage quelconque qui passera à Slobotsk vers six heures. Nadejda Vassilievna me demande de remettre ce dîner à après-demain, et j'espère que cela ne vous contrariera pas.
Mais, dans ce cas, il y a une complication : vous aviez décidé de vous servir des chevaux de Nadejda Vassilievna, et les rosses de la tante devaient se reposer à la ville ; mais comme Nadejda Vassilievna viendra avec son mari dans un phaéton à deux places, ne consentiriez-vous pas à venir directement chez moi par le chemin de traverse, sans passer par la ville? Votre itinéraire serait le suivant : jusqu'au radeau, vous viendrez par la route que vous connaissez; là vous tournerez à gauche, par Selikhovo et Ogarkovo, après, vous prendrez lagrand'route et, à la septième verstè, vous verrez à votre droite la vieille maison de Gniezdilovka s'épanouir quand vous passerez sa porte, comme s'épanouira
mon cœur, non pas encore vieux, mais déjà fatigué de la vie.
Partez plus tôt, vers neuf heures; nous déjeunerons dans ce pavillon du jardin dont je vous ai parlé et avec patience nous attendrons la bonne, mais ennuyeuse Nadejda Vassilievna et son indispensable mari!
Je me permets de vous envoyer cette lettre
par mon domestique. J'attends à genoux la
réponse favorable.
A. Mojaïsky.
Du même
(Reçue le 4 mai.)
Ma chère Kitie, au nom de Dieu, permetsmoi de venir à Kriastchy, et présente-moi à ta tante. C'est horrible de vivre si près de toi et en même temps si loin. Sois tranquille, je surveillerai ma tenue et ne compromettrai ni
toi ni moi.
Ton A. M.
Du comte /)***
(Reçue 6 mai.)
Enfin, chère Kitie, j'ai reçu la nouvelle de ta bonne arrivée à Kriastchy chez ta tante. Je ne peux vraiment pas comprendre ce que tu as pu faire si longtemps à Moscou. Mais Moscou, comme dit un de mes amis, diffère de Pétersbourg en ce que... c'est nous qui vivons à Pétersbourg et ce sont nos parents qui vivent à Moscou, et il est très difficile de refuser les dîners de famille des parents de Moscou. Il est bien étrange que ta tante n'ait pas reçu ton télégramme de Moscou, et quel bonheur que tu aies rencontré à la gare ce Mojaïsky qui t'a procuré une voiture et des chevaux. Quel est ce Mojaïsky? chambellan, ancien élève de l'Ecole supérieure ! Je l'ai
rencontré quelquefois à la sortie de la Cour, quelquefois encore dans la société, mais je ne me souviens pas du tout l'avoir vu à la maison et lui avoir rendu visite. Mais que ce soit ce même Mojaïsky ou un autre, grand merci à lui !
Je suis très content que tes premières impressions soient bonnes, et que les pruneaux aient plu à la tante. J'ai donné l'ordre à Smourov de lui en envoyer deux boîtes chaque semaine. Henry IV disait : « Paris vaut bien une messe », et moi, je dirai : « Le Kriastchy de la tante vaut bien quelques boîtes de pruneaux. » Sans doute, nous avons déjà assez de fortune, mais 40.000 de revenu superflu ne font jamais de mal, et je crois quelle n'a pas moins.
Une heure après ton départ est venue chez nous Maria Ivanovnaou, comme tu dis, Mary. Très troublée et avec grande émotion, elle a commencé à fouiller dans tes boites pour chercher unbillettrès important. J'ai eu beau lui expliquer que tes archives sont tenues en un ordre désirable pour toutes les archives d'Etat, qu'elles sont sous cette serrure et que moi-même n'y peux jeter les yeux, comme (lisant chez nous les « mauvais ton » du club ; elle a continué à fouiller, mais n'a rien trouvé
et est partie très affligée. Je m'imagine l'importance de ce billet !
Chez nous, il n'y arien de nouveau : mardi, en revenant du club, j'ai été très étonné de trouver chez le concierge une montagne de cartes de visite: j'avais tout à fait oublié que c'était ton jour.
Le concierge, selon ton ordre, a dit très simplement: « Aujourd'hui, Madame ne reçoit pas. » Je ne comprends pas ton désir d'entourer ton voyage d'un mystère. Si tu étais partie pour cinq jours, il eût été facile de le cacher, mais c'est tout à fait impossible si l'on ne te voit pas durant deux ou trois semaines, et déjà maintenant l'un ou l'autre sait ton départ. Hier, la baronne Vizen, cette Messagère de l'Europe, comme je l'appelle, m'a demandé s'il est vrai que tu sois partie pour recueillir un grand héritage. Nous sommes invités pour demain à un dîner à l'ambassade d'Autriche ; j'ai écrit que tu es indisposée; mais moi, je suis obligé d'y aller, quelque ennuyeux que ce soit. Dans le monde, on parle toujours beaucoup d'une Société de sauvetage des filles perdues: on veut choisir comme présidente la princesse Krivobokaia ; mais il paraît qu'elle est indécise, parce qu'on ne sait pas encore comment cette Société
sera vue en haut lieu. Mou jeu au club va bien. Hier, j'ai rencontré, àlaMorskaja,Sophie Alexandrovna, qui m'a invité pour le whist chez elle, demain soir, mais simplement en redingote.
Adieu, chère Kitie; reviens le plus tôt possible ; mais, si tu vois qu'il est nécessaire de rester encore chez ta tante, ne te gêne pas. Mais ce n'est pas à moi d'en remontrer à ton esprit et à ton tact. Avec une femme telle que toi, on peut être tranquille pour tout. Les enfants vont bien et t'embrassent.
Ton mari et ami,
Si tu rencontres Mojaïsky, remercie-le en mon nom de tout ce qu'il a fait pour toi.
De Maria Ivanovna Boiarova
(Reçue le 7 mai.)
J'ai été si heureuse de ta lettre, chère Kitie, que chez nous il y a eu presque un drame de famille. Nous étions à déjeuner quand on m'a apporté ta lettre ; en reconnaissant ton écriture, j'ai crié, puis rougi de joie. HippolyteNicolaievitch aussitôt « a eu un soupçon quelconque», comme il dit, et, après le départ des enfants, il a commencé à me tourmenter pour que je lui montre la lettre. J'étais très fâchée et l'ai intrigué une heure entière. Tout ce temps, il m'a fait des reproches, m'a dit des choses méchantes ; enfin-, lorsqu'il m'euteomparéà Cléopâtre etàd'autresencore, je lui montrai la signature; il a été très confus et, à mon tour, je lui ai dit des choses... pénibles : qu'un homme si bête, si soupçon-
neux, au visage si aigre, , ne sera jamais ministre et restera subalterne toute sa vie. C'est chez lui le point sensible.
Le jour de ton départ, j'ai eu un grand souci pour le billet de Kostia NévierotT que je t'avais apporté à lire le matin. J'ai cru que j'avais oublié ce billet chez toi et j'ai fouillé dans toutes tes boîtes. Le comte m'a juré que tes archives sont sous clef, mais cela ne me tranquillisait nullement : tu n'avais pas pu mettre dans tes archives une lettre adressée à moi. Je ne puis te cacher qu'à cette occasion ton mari m'a fait un brin de cour. J'étais au désespoir à la pensée que le billet de Kostia pouvait être en des mains étrangères, car ce billet compromettait tout autant son professeur d'orthographe que moi, et imagine-toi que, le lendemain matin, je l'ai trouvé sur le parquet de ma chambre à coucher.
Et que fais-tu chez ta tante? Je te vois d'ici, cachant tes façons de reine et entrant avec les yeux baissés et l'air d'une madone, si bien que le soir même ta tante et ses écornifleuses étaient enchantées de toi. Que fait Mojaïsky ? Pourquoi ne me donnes-tu aucun détail?
Lequel est le mieux, lui ou Koudriachine ?Si l'on me faisait choisir entre eux, je choisirais Koudriachine. Mojaïsky est un poseur qui
pose constamment; chez Koudriachine, tonte l'âme est ouverte ; mais toi, tu peux mieux juger, et à moi, outre Kostia, il ne faut personne. Je ne pensais pas que je l'aimerais si fortement. Il passe toutes ses journées avec moi, et Hippolyte Nicolaievitch, avec la perspicacité qui le caractérise, n'en est nullement jaloux. Notre nouveau précepteur, Vassili Stepanitch, que tu as vu, je crois, commence à être un peu amoureux de moi, et entre lui et Kostia, il y a chaque jour quelques discussions amusantes. Vassili Stepanitch est un grand libéral, et Kostia, un horrible conservateur, et tous deux disent de telles absurdités que leurs oreilles s'en fanent. Il est honteux de l'avouer — mais je ne te cache rien — je n'aime jamais si fortement Kostia qu'au moment où il dit des bêtises. Son visage s'enilamme, ses yeux brillent, il regarde son adversaire avec sévérité et audace — et je ne l'écoute plus, mais seulement l'admire. Je ne suis point aveugle sur Kostia : je sais qu il n'est pas très sage, que son éducation laisse à désirer, que c'est bête de tant s'attacher à lui, mais que faire, c'est plus fort que moi ! Hier, il m'a amené son frère Michel, page qui, dans deux mois, sera officier. Ce Michel est aus<i très joli, mais il ne rappelle son frère
ni par le visage, ni par les manières; il est très doux, très blond et très distingué ; je suis prête à parier qu'ils sont de pères différents ; on dit que la vieille Mme Névieroff ne se refusait rien autrefois ; c'est sur le très tard qu'elle est devenue sainte femme.
Chez nous, il n'y a rien de nouveau. On parle beaucoup de Nina Karskaia, qui vit tout le temps à l'étranger et y fait Dieu sait quoi. Ce scandale parisien, auquel tu ne voulais croire, est absolument avéré : la baronne Vizen le raconte avec tous les détails ; mais par qui peut-elle savoir tout cela? ce n'est pourtant pas Nina qui le lui a écrit!
Eh bien, adieu, chère Kitie, il faut finir cette lettre, — je bavarderais avec toi jusqu'à demain. Ecris-moi plus souvent et continuée unir l'utile et l'agréable. Je t'ai toujours considérée comme une femme extraordinaire, mais ce que tu es en train défaire est le comble de l'habileté : réaliser son caprice du moment et pour cela recevoir 40.000 de revenus, c'est un trait de génie, ou je ne m'y connais pas.
Ta Mary.
30 LA VIE ambigi i:
Du Comte DAA"
(Reçue 15 mai.)
Il me semble que tu t'es définitivement installée chez ta tante, ma chère coureuse ; je n'ose me révolter, parce que, si tu restes là-bas, c'est qu'il le faut; mais cependant elle est lourde à supporter l'absence d'une si jolie et si charmante femme; et toi, je pense que tu t'ennuies aussi sans moi : qui t'aimera et te caressera là-bas?
Tout ce que tu m'écris de la tante me fait espérer que notre séparation ne sera pas sans fruits. Ces paroles de ta tante : « Tout ce qui est à toi est à moi ! » sont surtout significatives ; mais il me semble cependant qu'elle devait dire le contraire. Maintenant, permetsmoi de te donner quelques conseils sur la distribution de tes cadeaux d'adieu. Lesprin-
LES ARCHIVES DE LÀ COMTESSE D*** 3t
ses Pichetzky sont nos adversaires; on ne les achètera par rien, c'est pourquoi il ne me semble pas nécessaire de leur faire un cadeau. Vassilia, c'est autre chose, — on peut et il faut l'acheter; mais à telles gens, on ne doit pas donner beaucoup à la fois : il faut surtout leur montrer la perspective de biens futurs ; tu lui donneras une robe tout de suite, nous lui enverrons le chàle pour sa fête, et, si c'est possible, donne-lui quelque argent. Il me semble que je t'ai écrit que Sophia Alexandrovna m'avait invité pour une partie de whist en simple redingote; mais, comme elle avait dit la même chose à toutes les personnes qu'elle avait rencontrées pendant trois jours, en arrivant chez elle à onze heures, j'ai trouvé cinquante personnes qui se pressaient dans son petit logement : en un mot, c'était une soirée en règle. Par bonheur, je dînais ce même jour à l'ambassade d'Autriche: c'est pourquoi j'étais habillé non pas simplement, mais comme il faut. J'ai vu là ta Mary, et je lui ai parlé avec grand plaisir, car, indirectement, elle te rappelait à moi ; mais pourquoi a-t-elle toujours près d'elle ce grand beffroi de Névieroff? Mary est une femme trop spirituelle pour trouver du plaisir dans sa société.
Avant-hier, j'ai été très inquiet à cause de
ton chien : il ne voulait rien manger et gémissait étrangement; j'ai immédiatement fait demander le vétérinaire : il Га frotté avec quelque chose, lui a donné un remède, et aujourd'hui, Dieu merci, il va tout à fait bien. Les enfants vont bien et t'embrassent.
Ton mari et ami,
De Maria Iranovna Boiarova
(Reçue 16 mai.)
Merci, chère Kitie, pour ta longue et aimable lettre ; la femme, même celle qui, comme toi, est impénétrable pour tous, sent le besoin de pouvoir parler à quelqu'un à cœur ouvert, et qui choisirais-tu, sinon moi, qui t'adore depuis l'enfance? Mais pourquoi me recommandes-tu la discrétion? De moi je peux dire tout ce que tu veux; mais, en ce qui te concerne, je sais me taire; je n'ai pas d'archives, et aussitôt que tes lettres sont lues, je les déchire. J'ai à te raconter des choses joyeuses et des choses tristes. Premièrement, chez nous il y a eu encore un drame de famille. En regardant les cahiers de classe de Mitia, Hippolyte Nicolaievitch a sans doute regardé aussi dans le bureau du
précepteur et a trouvé un message en vers dans lequel Vassili Stepanitch me faisait une déclaration d'amour. Je crois qu'il ne se serait jamais décidé à me donner ces vers : et il les aura écrits pour son propre plaisir; mais il a eu la sottise de placer mes initiales en tête. Naturellement, Hippolyte Nicolaievitch a eu tout de suite un soupçon, a chassé le précepteur en lui ordonnant de quitter la maison d'ici une heure ; après, il est venu me faire une scène. J'étais encore au lit, et, dans le sommeil, je fus effrayée en pensant qu'il avait découvert quelque chose de Kostia; mais, quand il commença à lire les vers criminels, je ne pus m'empêcher. de rire. Quels sont ces vers, tu peux en juger par la dernière strophe :
Rejette ce velours, ces blondes.
Entends, entends mon amour; Et devant la puissance de la nature, Incline la tête.
Gomme je n'ai pas supplié Hippolyte Nicolaievitch de faire la paix avec le précepteur, il est resté inflexible en disant que la poésie a une dangereuse influence sur le cœur faible de la femme. Je crois que dans le monde entier il n'y a pas encore d'exemple d'une femme qui ait trompé son mari pour des vers,
surtout pour des vers de ce genre où il y a les blondes... et pourquoi lui fallait-il « ces blondes »? je n'en porte jamais! Craignant que, dans « ses principes d'une sage économie », Hippolyte Nicolaievitch n'ait lésé le précepteur, je lui ai envoyé/ par Mitia, un paquet contenant de l'argent, mais il me l'a renvoyé immédiatement et m'a écrit qu'il conserverait toute sa vie le plus pur souvenir de moi. Je le plains.
Vassili Stepanitch disait parfois de grandes absurdités; il a écrit de mauvais vers, mais c'était un bon garçon. Kostia le regrette aussi, parce que maintenant il n'a plus personne à détruire, à renverser après le dîner ; mais Kostia est un tel conservateur qu'il compte même mon mari comme un libéral, et il m'a déclaré qu'il fallait le courber en corne de mouton ; ce corne de mouton lui a tant plu qu'il l'a répété cinq fois en ajoutant que c'est un superbe calembour ; moi, je n'ai pas du tout partagé cette opinion : les grossières plaisanteries de Kostia me déplaisent depuis longtemps ; cette fois, j'ai commencé par me taire, et enfin, j'ai perdu patience et nous nous sommes querellés sérieusement. Il faut te dire qu'à la soirée de Sophia Alexandrovna j'ai rencontré ton mari : il venait d'un
dîner quelconque et était très élégant et très rajeuni ; il avait les cheveux coupés très rasr ce qui lui va très bien ; ainsi le gris disparaît. Il s'est assis près de moi et a commencé h me faire vraiment la cour : cela m'amusait ; mais tout à coup Kostia a tellement froncé les sourcils et a commencé à me lancer des regards si féroces, qu'ayant peur d'un scandale, je me suis hâtée de partir. Le lendemain, en plaisantant, j'ai grondé Kostia pour une telle mimique ; mais lui, très sérieusement, a commencé à m'accuser de coquetterie et a terminé en me disant que je suis une femme « prête à se pendre au cou de n'importe quel civil ». Je n'ai pu en supporter tant et lui ai dit tout ce que j'avais sur le cœur depuis ces derniers temps; il s'est fâché et m'a quittée sans me dire adieu. Moir toute la nuit, j'ai réfléchi : Quelles pauvres créatures sont les femmes! en effet, qui aimons-nous, à qui sacrifions-nous tout ? Le matin, je me suis très fermement décidée à rompre avec Kostia, et, s'il- était venu ce jour-là à son heure habituelle, je te jure que maintenant tout serait fini entre nous. Mais il a été retenu par quelque chose et n'est venu ni le matin, ni au dîner: alors je me suis imaginée que lui me laissait et qu'il ne
reviendrait plus. Cette pensée me sembla si outrageante qu'aussitôt après le dîner je lui écrivis, lui demandant de venir pour une explication décisive ; mais on ne le trouva nulle part et le billet revint chez moi à neuf heures. Je devais aller chez la princesse Krivobokaia, mais je n'ai pas eu la force de m'habiller et je suis restée toute la soirée dans le petit salon, en proie à un cruel abattement. Toute ma fureur, tous mes plans décisifs s'en allaient en fumée, je n'avais qu'un seul désir: le voir pour une seconde, voir que nous ne sommes plus en querelle. Enfin, à minuit, j'entendis un fort coup de sonnette : ce ne pouvait être que lui ou Hippolyte Nicolaievitch qui, quelquefois, me fait de ces surprises et rentre du club avant deux heures. J'étais haletante d'anxiété ; mais qu'ai-je éprouvé quand j'entendis le pas de Kostia dans le salon, quand je vis ce beau visage souriant d'un sourire coupable...
Tu sais, Kitie, pour de tels moments, on peut beaucoup souffrir et tout pardonner. Ne me gronde pas, mais plains.
Ta pauvre Mary.
P. -S. — Pétersbourg est vide, presque tout le monde est parti. Après-demain, nous par-
tons pour Peterhoff. J'espérais toujours qu'Hippolyte Nicolaievitch se ferait prodigue et prendrait une grande villa près de la tienne ; mais, hélas ! pendant qu'il réfléchissait et comptait, on Га louée ; la conclusion est que je vivrai très loin de toi, dans le vieux Peterhoff, et nous paierons 300 roubles plus cher: ce sont « les principes dune sage économie ! »
Du comte /)***
(Reçue 18 mai.) Chère Kitie,
À l'instant, je viens de voir la princesse Krivobokaia qui m'a déclaré qu'elle accepte la présidence de la « Société pour le sauvetage des femmes perdues » ; en même temps, elle te propose d'être vice-présidente. Je lui ai répondu que je t'écrirais sur ce sujet et que, sans doute, tu ne refuserais pas. Je lui ai donné ton adresse et elle t'écrira ellemême, demain, après les élections. A mon avis, il ne faut pas refuser. Si la princesse consent à être présidente, cela signifie qu'on voit cette société d'un œil favorable ; bien que la princesse ait une réputation de toquée, sois sûre que, dans cette affaire, elle
ne se trompera pas. Sans doute, ça t'occasionnera quelques dépenses, mais de ces dépenses mêmes nous tirerons profit. Dans notre grande maison, le bel étage a été vide tout l'hiver : j'ai déjà insinué à la princesse qu'on pourrait prendre cet appartement pour la Société, et elle m'a répondu : « Pourquoi ne le prendrait-on pas, surtout si votre femme devient mon aide ? »
J'espère, chère Kitie, que cette lettre est la dernière à Krasnia-Kriastchy ; tu dois être lasse de ce Kriastchy : il vaut mieux y retourner une autre fois.
Les enfants vont bien et t'embrassent.
Ton mari et ami,
De la princesse Krivobokaia
(Reçue 19 mai.) Chère Comtesse,
• Je vous annonce qu'aujourd'hui, à la séance de la Société pour le sauvetage des filles perdues, je vous ai proposée comme vice-présidente : vous avez été élue par acclamation, sans aucun scrutin. J'aime à penser qu'après une si glorieuse élection vous ne nous opposerez pas de refus ; moi seule ne me tirerais pas de cette affaire, car, chez moi, les seuls soucis de famille me font perdre la tête.
Comme vous êtes heureuse, chère comtesse, de n'avoir que deux enfants et surtout deux garçons. Moi ! Dieu m'a récompensée par cinq filles, dont je dois m'occuper toute ma vie. Ц y a un vieux conte sur cinq idiotes,
je pense qu'il est écrit pour moi. Vous direz que je fais un péché en me révoltant, puisque quatre de mes filles sont bien mariées; mais, croyez-moi, avec Naditchka, j'ai plus de soucis qu'avec toutes les autres. Elle a déjà vingtquatre ans. On se demande pourquoi sa mère из lui trouve pas un fiancé. C'est un riche parti ; elle n'est pas laide ; et ça ne s'arrange pas. La raison, je crois, c'est qu'elle est trop bien élevée, et les jeunes gens n'aiment pas cela; et tenez, la comtesse Anna Mikhailovna le comprend très bien.
L'année dernière, elle a donné chez elle des tableaux vivants et a fait représenter à sa Katia la pucelle d'Orléans; le rideau se lève et je vois Katia presque complètement déshabillée. Eh bien ! pensai-je, ce n'est pas la pucelle d'Orléans, mais au contraire la belle Hélène; et encore Anna Mikhailovna m'a expliqué : « Le costume de Katia est absolument historique, vous voyez : le casque et la cuirasse sont à terre, mais c'est que ma Katia a choisi le moment où la pucelle d'Orléans va se coucher et se reposer. » Aussi n'est-ce pas admirable ! après cela Katia n'est pas restée longtemps la pucelle d'Orléans, et le même soir, pendant le souper, cet imbécile de Fédia Varaxine, qui jusqu'alors avait
fait la cour à Naditchka, a demandé la main de Katia ; voilà ce que c'est de bien choisir le moment.
Au revoir, chère Comtesse, dans une semaine je pars à la campagne, et je voudrais, avant mon départ, causer personnellement avec vous de beaucoup de questions. Venez vite et faites jouer le télégraphe pour m'aviser de votre consentement.
Votre dévouée,
E. Krivobokaia.
44 LA VIE A3IBIGUË
Télégramme de Dmitri Dmitrievitch Koadriachine
(Reçu 20 mai.)
Attendrai Moscou, sais pas où arrêterai : pour adresse se renseigner chez tziganes à Strelna.