‹ La vie ambiguëChapitre 4 sur 9 · KOUDRIACHINE · texte numérisé non relu

KOUDRIACHINE

De Maria Ivanovna Boiarova

(Reçue à Pétersbourg, ier juin.)

J'apprends par ton mari que tu arrives enfin demain. J'espère que dès demain tu seras à Peterhoff ; maintenant il n'y a rien à faire en ville ; dis au valet de tout transporter, et viens dîner chez nous avec ton mari et tes enfants. Comme je suis heureuse que tu sois là ! J'ai tant à te raconter !

Ta Mary.

De la Princesse Krivobokaia

(Reçue 1er juin.)

Chère Comtesse,

Malheureusement, il m'est impossible de vous attendre, je pars à la campagne. Chez vous, à Peterhoff, viendra un certain Ivan Ivanovitch Optine, mon ancien gérant, que j'ai fait secrétaire de notre Société. Il n'y a aucune cérémonie à faire avec lui : je lui offre un siège, mais ne lui tends pas la main. Il vous donnera tous les papiers et vous racontera ce qu'il faut. Jusqu'à mon retour, vous serez la Présidente, mais vous n'aurez pas trop de soucis, car il n'y aura pas d'assemblée générale pendant l'été, et, à la fin d'août, je serai déjà de retour à Pétersbourg parce qu'Olga doit accoucher. Ainsi voyez, chère Comtesse, quelle croix je porte pour mes

iilles ! quitter la campagne dans la meilleure saison ! et pourquoi ! il semble que ce n'est pas une grave affaire d'accoucher, et ça ne peut se passer sans moi; mais ce ne serait rien si seulement Naditchka se mariait plusvite; elle a reçu, en effet, une éducation supérieure, mais son caractère est insupportable; ainsi, maintenant, il faut faire les malles, et elle bourdonne autour de moi. Ecrivez-moi à Znamenskoié, chère Comtesse; avec personne autant qu'avec vous je n'aime parler: je soulage mon âme.

Votre dévouée: E. Krivobokaia.

Hier, j'ai reçu une heureuse nouvelle ; mon ancien confesseur et ami, l'archevêque Nicodime, est appelé au Synode et passera l'hiver à Pétersbourg. C'est un homme de tant d'esprit et d'une vie si sainte qu'il vous faut absolument faire sa connaissance ; sous sa direction, notre Société ira bien : je ne ferai rien sans sa bénédiction.

De A. V. Mojaïsky

(Reçue à Peterhoff, 6 juin.)

A la minute seulement, chère Kitie, je reçois ton télégramme m'annonçant ta bonne arrivée à Pétersbourg. Je ne comprends pas ce que tu as pu faire si longtemps à Moscou. N'étais-tu pas malade là-bas? Je puis encore moins comprendre pourquoi tu m'as défendu si catégoriquement de te conduire jusqu'à Moscou. Gomme je t'aurais soignée si tu as été malade, et comme nous nous serions amusés si tu as été bien portante ! Mais que faire? On ne peut revenir en arrière ni retrouver ces merveilleux jours de mai qui ont passé comme un rêve et à propos desquels je me répète ces vers de Joukovski :

Ne dis pas avec tristesse : ils ne sont plus ; Mais avec reconnaissance : ils ont été.

Après l'avoir accompagnée, je suis retourné à Gniezdilovka et j'y ai passé tout le temps sans sortir. Chaque jour, je suis allé dans notre pavillon ; ces lilas qui l'entourent de tous côtés, qui entraient par toutes les fenêtres, qui remplissaient de leur parfum, sont maintenant flétris, et tout est défleuri pour moi. Un rayon de clair soleil a spontanément éclairé ma vie solitaire et sombre ; mais ce moment est passé, et ce soleil, bien loin là-bas, éclaire et réchauffe les autres.

Maintenant, voila la prose de la vie. Hier, j'ai reçu un ultimatum de Sapounopoulo : Ou je dois consentir à toutes ses conditions, autrement dit me faire son esclave, ou il refuse tout, et alors toute ma fortune s'envole ; il faudra aller à Odessa et capituler. J'imposerai seulement cette condition : que je puisse aller tout de suite à Pétersbourg et vivre là-bas encore une année, et après, advienne que pourra !

Au revoir, au revoir, à bientôt, ma déesse, mon soleil, ma chère et incomparable Kitie.

A toi jusqu'au dernier soupir.

De V, I. Mediachkina

(Reçue 15 juin.)

Excellence!

Comtesse Catherine Alexandrovna,

Votre Tante et ma bienfaitrice vient de recevoir la lettre dans laquelle Vous la remerciez pour l'hospitalité. Anna Ivanovna m'a ordonné de Vous écrire que la personne qui a droit à des remerciements, ce n'est pas Eller mais Vous qui lui avez sacrifié un mois entier, et, on peut dire, avez adouci ses derniers jours. Votre Tante m'ordonne encore de Vous dire que Vous ne vous repentirez pas de cette bonne action.

Et quelle tristesse chez nous depuis votre départ! Vous ne pouvez Vous l'imaginer. Si par hasard je regarde la chambre que Vous avez occupée, mes larmes coulent délies-

mémos. J'ai regardé la robe que Vous m'avez donnée et je pleure encore, et je ne sais quand je porterai cette beaulé, peut-être à Pâques. Par votre bienveillance, Vous m'avez promis encore de m' envoyer un chàle pour le nouvel an; ce n'est pas la peine, au nom de Dieu, ce n'est pas la peine. Je ne vivrai peutêtre pas jusqu'au nouvel an; mais, si maintenant Vous m'envoyiez quelque chose que vous ayez porté, ce serait un vrai cadeau.

Toute la maison est triste de votre départ; même nos princesses, des demoiselles méchantes et dures, sont enchantées de Vous. Il n'y a pas longtemps j'ai entendu la princesse aînée vous louer auprès de sa sœur : « Elle a si bon ton qu'à l'étranger et partout ailleurs on ne peut rencontrer mieux. Chez elle, disait-elle, tout est de bon ton », et c'est la vérité, Comtesse, la vraie vérité.

En me jetant aux pieds de Votre Excellence, j'embrasse vos mains et reste jusqu'au tombeau votre dévouée,

Vassilisa Médiachklna.

52 LA VIE A31BIGLË

De M. I. Boiarova

(Reçu 20 juin.

Chère Kitie,

Au nom de Dieu, invite Hippolyte Nicolaievitch à prendre le thé chez toi après la musique, et organise pour lui une partie de

whist.

Ta Mary.

De la Princesse Krivobokaiû

(Reçue 29 juin.)

Je vous remercie de tout cœur, chère Comtesse, pour votre charmante lettre. Vous écrivez qu'Optine vous semble un homme très suspect, cela ne m'étonne pas et prouve seulement votre grande connaissance des hommes et des choses. Je dois vous avouer que je l'ai chassé, comme gérant, pour vol ; mais il a sept enfants et, par pitié, je l'ai fait secrétaire de la Société jusqu'à ce qu'il trouve une place; mais nous ne le garderons pas longtemps et je vais le recommander à la comtesse Anna Mikhaïlovna qui, dit-on, cherche un gérant.

Chez nous, à Znamienskoié, grande animation : toutes mes filles, sauf Olga, sont arrivées avec enfants et maris. Je suis très contente de voir les filles et surtout les petitesfilles; mais les maris, il valait mieux les

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