‹ La vie ambiguëChapitre 7 sur 9 · XI. VI II · texte numérisé non relu

XI. VI II

De H. N. Boiarov

(Reçue le 12 février.)

Bien estimée Comtesse Catherine Alexandrovna,

Pardonnez-moi de vous déranger de si bonne heure. Ma femme, qui n'était pas sortie depuis près d'un mois, s'est tout à coup décidée hier à aller à la folle journée ; mais, en s'habillant, elle a été prise d'une si forte fièvre que, presque de force, je l'ai retenue à la maison. Le soir, elle a eu le déliie; mais, vers cinq heures du matin, elle s'est calmée et endormie. Aujourd'hui, vers dix heures, est venue cette insupportable baronne Vizen : elle est entrée dans la chambre à coucher de ma femme, Га réveillée, en sursaut sans doute, car, après son départ, Mary a eu une telle crise nerveuse que j'ai tout à

fait perdu la tête. Elle refuse absolument de voir le docteur, et vous réclame sans cesse. Au nom de Dieu, venez tout de suite! Vous seule pourrez la calmer. Pour ne pas perdre de temps, je vous envoie la voiture qui était attelée pour moi.

F* vo fondement dévoué,

H. Boiarov.

H 6 LA Vli: AMRIGLË

De la Baronne Vizen

(Reçue le 12 février.)

Chère Comtesse,

Il n'est qu'une heure, et vous êtes déjà sortie ! J'étais venue pour vous raconter une nouvelle très intéressante ; l'aîné des Névièroiï' épouse Nadenka Krivobokaia. Ce fut décidé hier à la folle journée. Il fallait absolument qu'il se mariât cette année : sinon, sa mère lie consentait pas à lui donner le domaine de Koursk. Il parait que ce vieux renard de Nicodime a trempé dans ce (te affaire. Ce n'est pas pour rien que la princesse Krivobokaia allait chez lui tous les dimanches. Excusez mon griffonnage : j'écris chez vous, dans la loge du concierge, sur un petit bout de papier et je me hâte, ayant encore une masse de courses à faire. Bien à vous.

Catherine Vizen.

P. -S. — Après son hiver triomphal, Nina Karskaia part demain pour l'étranger, mais elle cache cette nouvelle à tout le monde pour éviter les questions : On? Pourquoi? etc. Il est encore arrivé une chose bien curieuse à Anna Mikhailovna : ces jours derniers, elle a écrit au prince Boris Ivanovitch pour lui demander de présenter son gendre Varaxine au camer-junker, et au lieu de « camer-junker », elle a écrit « camer-page ». Le prince, qu'elle ennuie mortellement, lui a répondu qu'elle devait adresser cette demande au corps des Gardes. Vous voyez d'ici sa fureur !

H 8 LA vie ambigu':

De H. N. Boiarov

(Reçue le 25 février.)

Bien estimée et très bonne Comtesse Catherine Alexandrovna,

Suivant ma promesse, je me hâte de vous renseigner sur notre pauvre malade. Pendant toute la route, son état d'âme m'a inspiré les plus sérieuses inquiétudes : elle se taisait obstinément et, quand il lui arrivait de répondre à quelque question, c'était par une courte phrase qui s'achevait en gémissements hystériques. Notre départ a été si inattendu que je n'ai pu envoyer à la campagne, où nous n'étions pas allés depuis cinq ans, les ordres nécessaires. Le gérant a rcgu mon télégramme quelques heures avant notre arrivée et a du nous céder son pavillon, car il était impossible de s'installer dans une

maison non chauffée. Les trois premiers jours, nous avons vécu avec les enfants, la gouvernante et le précepteur, dans quatre petites pièces très misérables ; peu à peu, tout s'est arrangé. Par bonheur, à dix verstes de nous, à la ville, habite notre vieil ami, le D1' Flescher, que Mary connaît depuis son enfance et par qui elle consent à se faire soigner. Le principal remède qu'il lui ait ordonné, c'est la promenade à l'air pur, et Mary se soumet très volontiers à ce régime. Le temps est magnifique; presque toujours deux ou trois degrés de froid, sans vent.

Aujourd'hui, il y a juste une semaine que nous sommes ici, et ma femme va beaucoup mieux : l'appétit reparaît, elle dort davantage et consent à prendre part à une conversation; à la vérité, ses considérations sont toujours extrêmement pessimistes, ce que la longue tension de ses nerfs n'explique que trop bien. Chose remarquable, depuis son départ de Pétersbourg, elle n'a pas eu une minute de fièvre.

Maintenant, je ne sais parquets mots vous remercier, bonne Comtesse, du chaleureux concours que vous nous avez prêté, et de l'énergie avec laquelle vous nous avez décidés, Mary et moi, à quitter immédiatement Pétersbourg.

Flescher dit que ce départ Га sauvée, et que quelques heures de plus passées à Pétersbourg pouvaient amener de graves complications.

Ma femme sent tout le prix de votre sollicitude et veut parfois vous écrire. Même, hier, elle a commencé une lettre ; mais, après deux ou trois phrases, elle n'a pu réprimer ses gémissements, et je l'ai engagée à remettre sa lettre à un autre jour; j'ai pris sur moi la responsabilité de son silence qui, dans toute autre circonstance, serait impardonnable.

D'après l'opinion de Flescher, opinion que je partage absolument, la maladie de Mary est due à ce que son faible organisme ne peut supporter la vie mondaine avec son absurde train de ses nuits sans sommeil. Il faut espérer que, l'hiver prochain, ma femme, instruite par la dure expérience, arrangera sa vie autrement. Sa convalescence progresse d'un pas sûr, et je pense aller dans dix jours à Pétersbourg où m'appellent les exigences du service, et prendre un congé à la lin d'avril pouF passer ici tout l'été. Il va sans dire que, le jour de mon arrivée, je serai chez vous et raconterai de vive voix tout ce qui nous concerne.

Votre infiniment dévoué,

H. Boiarov.

Du Comte D*k*

(Reçue le 1С mars.)

Chère Kitie,

Je t'envoie la clef de ma table de travail. Je te prie d'y prendre 2.000 et de me les envoyer au club; je perds beaucoup et ne veux pas rester débiteur; mais, comme Gregory est malade et qu'il est dangereux d'envoyer l'argent par les autres valets, prie Michel Névieroff — il est probablement chez toi — de m'apporter cet argent au club; il me fera appeler chez le concierge. L'argent est à gauche, sous la grande enveloppe bleue.

LU

Télégramme de D. D. Koudriachine

(Reçu le 21 mars.)

Stiocha, Mania, Picha, Pacha, tout le chœur et avec eux moi, Mitka, buvons à santé de notre adorable Comtesse, et lui rappelons promesse de visiter encore notre chère Mère Moscou.

KoUDRiACIHNE.

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