V. Médiachkina
De Maria Ivanovna Boiarova
(Reçue 20 décembre.)
Chère Kitie,
Hier, Kostia ne s'est pas montré chez moi de la journée et il vient de me jurer qu'il était de service, et moi j'ai lu dans l\< ordre » que l'officier de service était Sirotkïne cadet. Demande à Michel de t'expliquer ce que cela signifie, et qui vraiment était de service. Voilà à quelle humiliation j'en suis arrivée : je donne de l'argent a l'ordonnance de Kostia pour qu'il m'apporte les « ordres »! Mais que faire si Kostia me trompe toujours ? Je ne veux le gêner en rien, mais je veux et dois savoir ce qu'il fait.
Ta Mary.
De la Princesse Krivobokaia
(Reçue 31 décembre.) Chère Comtesse,
Imaginez-vous cette surprise pour le nouvel an : Optine m'a déclaré que non seulement il n'y a pas un kopek en caisse, mais que je dois encore près de 4.000. Je ne comprends pas du tout comment cela se fait. Il est vrai que j'ai signé les papiers quelconques qu'il m'a présentés; mais je n'ai pas signé dans le but de payer ensuite. Comme vous aviez raison de vous métier d'Optine! Et il ose. s'appeler Optine, quand il y a un couvent de ce nom, un couvent que je respecte beaucoup et où est enseveli mon oncle Basile ! Certainement je suis un peu coupable en tout cela; mais c'est surlout l'horrible princesse Anna Mikhaïlovna qui est cause de
mes déboires. Si elle avait pris Optine pour gérant, tout cela ne serait pas arrivé.
Venez chez moi, chère Comtesse : vous m'aiderez à étudier tous ces papiers. La tête m'en tourne. Je n'y comprends absolument rien, et, pour comble, cette Naditchka qui bourdonne autour de moi ! Je vous attends avec grande impatience.
Votre E. Kiuvobokaia.
P. -S. — Il faut convenir que c'est une belle Société ! Nous n'avons pas sauvé une seule fille et j'ai perdu 4.000.
D'A lexandre Vassilievitch Mojaïsky
(Reçue 4 janvier.)
Chère Comtesse,
Nous sommes arrivés aujourd'hui à Pétersbourg, et, selon votre ordre, le concierge nous a reçus avec le pain et le sel. Je ne sais comment vous remercier de cette marque d'attention. À mon avis, voire logement est très bien à tous égards ; mais ma femme veut y ajouter encore quelques bibelots : nous sommes donc allés faire des emplettes ; la promenade à travers les magasins ayant duré jusqu'à six heures, je n'ai pu trouver un instant pour me précipiter chez vous. Maintenant elle fait sa toilette pour le dîner, et elle m'a chargé de vous demander le jour et l'heure où vous la pourrez recevoir. Accablezla de votre amabilité, et venez chez nous tout
simplement, ce soir; je sais que vous n'avez pas la superstition des conventions mondaines.
D'après notre programme primitif, nous devions passer au théâtre notre première soirée de Pétersbourg ; mais, par bonheur, nous n'avons trouvé de loge nulle part. Si vous saviez quel fou désir j'ai d'entendre le son de votre voix, de voir, fût-ce une seconde,
votre sourire !
De Maria Ivanovna Boiarova
(Reçue 5 janvier.) Chère Kitie,
Tous ces jours j'ai été souffrante: c'est pourquoi je ne suis pas allée aujourd'hui à l'assemblée générale. Dès la lin de la séance, la baronne Vizen est venue chez moi et m'a tout raconté en détail : comment la princesse Krivobokaia a renoncé à la présidence, et comment tu as été, à l'unanimité, choisie à sa place. Si j'avais pu prévoir tous ces événements, j'aurais sans doute vaincu mon mal et serais allée jouir de ton triomphe. Je te félicite de tout mon cœur de ce nouveau succès.
J'ai oublié de demander à la baronne si tu étais hier chez Nina Karskaia. La baronne m'a dit que la soirée eut, dans son ensemble,
beaucoup d'éclat. Je voulais y aller; mais tout à coup je me suis sentie plus fatiguée, et, à dire le vrai, j'ai un trop gros poids sur le cœur pour m'amuser au bal. Dans le monde Kostia ne me parle presque plus: il dit qu'il ne veut pas me compromettre. C'est bien étrange!
Auparavant, il n'avait pas de ces scrupules, et, maintenant que je n'ai nul souci de ce qu'on peut dire de moi et que je suis prête à donner tout pour entendre de sa bouche le uioindre mot caressant, il commence à prendre soin de ma réputation, et il vient chez moi de plus en plus rarement. Tu m'as dis que je suis responsable de ses façons nouvelles, que je l'ennuie de mes inquisitions, de ma jalousie, de mon espionnage, qu'il faut que je me montre toujours confiante et de bonne humeur si je veux le retenir... Mais où prendre cette confiance? Comment être gaie quand l'ennui me ronge le cœur? Tu dis « la jalousie », mais je ne suis jalouse de personne : il me semble qu'il ne fait la cour à personne, et au bal il danse toujours avec de si fâcheuses péronnelles (Nadenka Krivobokaia, par exemple) que ce serait un peu ridicule d'en être jalouse. Si je savais qu'il aimât une autre femme, je me ferais plus
vite à celte idée qu'à l'idée de me voir abandonné sans nulle cause : — c'est là l'horrible !
La baronne m'a raconté une chose très intéressante de la comtesse Anna Mikhailovna. Si je me rappelle bien, c'est devant Loi, à l'une des séances de la Société, qu'a eu lieu ce scandale : Anna Mikhailovna tournant le dos à Nina Karskaia, ne répondant pas à son salut, et quittant majestueusement la salle. Pendant deux mois elles ne se sont regardées ni saluées. Mais quand Nina a repris sa place dans le monde avec plus d'éclat qu'auparavant, Anna Mikhailovna a commencé à la flatter : elle lui a fait une visite au nouvel an et, avec le concours de maintes personnes, a manœuvré pour recevoir une invitation à son bal. Nina a agi très sagement; elle ne lui a pas rendu sa visite; mais elle lui a envoyé une invitation, et, pour l'humilier davantage, la lui a envoyée la veille du bal. Or, imagine-toi qu'Anna Mikhailovna y est venue avec ses deux filles et a quitté le bal la dernière. Voilà ce qui s'appelle avoir du
toupet.
Ta Mary.
De la Princesse Krivobokaia
(Reçue le 17 janvier.)
Je reçois à l'instant, chère Comtesse, votre note sur les changements que vous comptez apporter au fonctionnement de notre Société, et je suis très touchée que vous croyiez nécessaire de prendre conseil d'une vieille bête comme moi. Tout ce que vous proposez est admirable et je regrette seulement que cela ne me soit pas venu à l'esprit. Pourtant, moi aussi avais pensé que le secrétaire ne devait pas être rétribué et devait être de notre monde. Malheureusement cet Optine est venu avec ses sept enfants, et, par pitié, j'ai décidé de lui donner 1500 par an. Et voilà comment il m'a montré sa reconnaissance !
Ma grande amie Anna Mikhailovna sera
absolument folle à la fin de l'hiver; chaque jour on apprend quelque chose de nouveau sur elle. Hier, la baronne Vizen est allée lui faire une visite matinale. Dans l'escalier, elle entend des gémissements. Selon son habitude, elle se précipite au salon sans se faire annoncer et voit Anna Mikhailovna couchée sur le tapis et qui hurlait hystériquemeht. A ce moment Varia, tout en larmes, est entrée. « Imaginez-vous, lui explique-t-elle, que nous ne sommes pas invitées aujourd'hui au petit bal ; maman en a été très impressionnée : c'est la première fois de sa vie que pareille chose lui arrive. » Mais le mieux, c'est que toutes ces larmes étaient inopportunes : il y avait eu erreur, tout simplement. Avant le dîner l'invitation est venue, et quelques heures plus tard toutes ces malades sont arrivées au bal avec des yeux gonflés. Comme je connais bien la comtesse Anna Mikhailovna, je crois absolument à cette histoire ; mais je ne puis m'empôcher de dire que la baronne a bien de la chance de tomber toujours à pic dans des scènes de cette sorte : elle peut ensuite jaser toute la semaine. Pourquoi cela ne m'arrive-t-il ja-
mais?
D'A lexandre Vassilievitch Mojaisky
(Reçue le 20 janvier.)
Chère Comtesse,
Tout à l'heure, en rentrant du théâtre, nous avons trouvé le document officiel par lequel vous annoncez à ma femme qu'elle est élue membre de votre Société, et me proposez de remplir sans appointements les fonctions de secrétaire. Ma femme est enchantée, et demain nous irons ensemble vous remercier; mais dès maintenant je veux vous exprimer mon admiration pour votre ingéniosité. Jusqu'ici il m'était impossible de sortir de la maison. Dorénavant il faudra bien que je porte chez la présidente rapports et comptes. C'est aussi très bien que vous ayez loué dans Vassilievsky OstrofT les bureaux de la Société, bien loin des regards
indiscrets. Espérons qu'à ces séances privées ne viendront pas les yeux de lynx de la baronne Vizcn.
Hier vous avez demandé à ma femme d'où lui venait ce collier de perles qui a eu si grand succès au bal, et elle vous a répondu qu'il lui venait de sa grand'mère ; ce n'est pas vrai : elle l'a acheté à Slobotsk, presque pour rien (3.500 roubles), à Médiacbkina, l'écornifleuse de votre tante défunte. Médiachkina a juré qu'il fallait bien qu'elle fût réduite à la dernière extrémité pour consentir à se séparer de ce cadeau de sa bienfaitrice, et elle a obligé ma femme à faire le serment de ne jamais parler de cet achat à personne; mais moi, qui n'ai pas juré, je puis dire la vérité.
Comme un très humble secrétaire, je baise avec le plus grand respect la main de mon nouveau chef.
P. -S. — Je serais maintenant très heureux de trouver quelque égyptologue qui veuille bien déchiffrer les hiéroglyphes avec ma femme. Ma vie de famille s'arrangerait alors tout à fait bien.
De Marie Ivanovna Boiarova
(Reçue le 2 février.)
Voilà plus de deux semaines que je ne t'ai vue, ma chère Kitie. Sans doute, je n'ai pas de reproches à te faire : je sais combien tu es occupée par les réceptions et les affaires de la Société qui, sous ta direction, commence, il me semble, à être utile; mais, quand môme, si tu trouves un moment, viens voir la malade : ce sera une bonne action ; je suis encore très faible.
Je ne vois presque jamais Kostia. J'ai essayé de suivre ton conseil : la dernière fois qu'il est venu chez moi, je ne lui ai rien demandé, ne lui ai fait aucun reproche et me suis efforcée d'être gaie... et quoi! il est parti. Une semaine est déjà passée, et je n'ai aucune nouvelle de lui, et même, dans
Г « ordre », son nom n'a pas figuré une seule fois. Non, Kitie, en tout cela, il n'y a nulle faute de ma part. Auparavant, quand je l'agaçais, même quand nous nous querellions jusqu'aux larmes, il revenait le lendemain. Il s'est passé quelque chose que j'ignore, et chaque jour emporte un peu de mon bonheur. Je sens cela depuis très longtemps, depuis son retour de la campagne. Tu riras de ma comparaison poétique et m'appelleras de nouveau la madame de Girardin russe, mais pour moi le bonheur se présente sous la forme d'un très bel oiseau : l'oiseau jadis planait, mais, depuis, il n'est pas de jour où on ne lui ait arraché de l'aile quelque plume, — de sorte qu'il vole plus bas, plus bas, et bientôt cessera tout à fait de voler.
Les fêtes de Carnaval commenceront dans deux jours. J'ai reçu une masse d'invitations, mais je n'irai nulle part et garderai mes forces pour la folle journée : j'espère qu'on m'invitera comme les années précédentes. Je ne sais pourquoi, mais je veux absolument aller à la folle journée; peulêtre est-ce parce que c'est le dernier bal de la saison, et que je ne vivrai pas jusqu'à la saison prochaine. Peut-être regarderai-je
pour la dernière fois tout cet éclat, ce tapage que j'ai tant aimé autrefois, et après... qu'y aura-t-il après? c'est horrible à penser. Je ne m'attends pas à une mort prochaine, en somme ; je n'ai aucune maladie grave, et cependant j'ai le pressentiment que quelque chose se brisera en moi, et qu'après il n'y aura plus rien; ma vie est peut-être semblable à cet oiseau dont je t'ai parlé : il me semble qu'à elle aussi il ne reste pas beaucoup de plumes. Aujourd'hui, je me suis réveillée bien portante et gaie comme je ne l'avais pas été depuis une année. Ma première pensée, comme toujours, a été pour Kostia : j'ai regardé la pendule, — dix heures. Il viendra, pensai-je, dans deux heures et quart. Cet état a duré un moment; puis j'ai réfléchi et j'ai ressenti une terrible amertume : je me suis accoudée sur les coussins et suis restée longtemps ainsi, les yeux fermés. Je voulais me cloitrer pour toute la journée, ne voir personne; mais le docteur est venu, et j'ai dû me lever; puis, quelques visiteurs dénués d'intérêt sont arrivés; peu avant le dîner, la baronne Vizen était là, porteuse d'un lot de potins. Elle a raconté très plaisamment combien nos dames ennuient l'archevêque Nicodime, qui ne sait où les fuir : ce pauvre ar-
chevêque, — Anna Mikhailôvna Га consulté sur la toilette de ses filles, la princesse Krivobokaia lui a demandé s'il n'existe pas quelque prière spéciale pour hâter le mariage des filles; Nina Karskaia Га invité à un dîner où il n'a rien mangé, parce que tout le repas était gras, etc., — tout dans le même genre. Ces sottises m'ont distraite un peu. Puis, ce fut l'heure du dîner : à table, Hippolyte Nikolaievitcha,de temps en temps, jeté sur moi un regard sévère, expérimenté : il ne sait de quoi il s'agit; mais, en tous cas, il regarde sévèrement. Ensuite s'est écoulée une longue et triste soirée. J'ai eu le faible espoir que Kostia viendrait : personne n'est venu ; enfin, les enfants ont été se coucher, Hippolyte Nikolaievitch s'est rendu au club, et, restée seule, je trouve la consolation de bavarder avec toi. Je t'écrirais longtemps encore, mais de nouveau je sens des frissons et j'ai la tête en feu. Viens me voir demain, si tu le peux ; je n'ose pas te prier à dîner, mais pourtant si tu venais dîner, comme j'en serais heureuse ! Xe m'abandonne pas, ma chère, ma bien bonne Kitie! Si tu savais à quel point je suis seule et misérable!
A toi, comme toujours.
Mary.
De la Princesse Krivobokaia
(Reçue le 12 février.) Chère Comtesse,
Dejoie, je ne puis dormir ; je me suis levée du lit, j'ai allumé les bougies, et je viens partager mon bonheur avec vous. A l'instant, en rentrant de la folle journée, Xadenka m'a déclaré qu'elle s'est fiancée à Kostia Névieroff. Demain, aune heure, il viendra chez moi faire la demande. Jusque-là je ne dormirai pas, d'impatience. Aujourd'hui encore, quand je vous l'ai montré pendant la mazurka, vous avez haussé les épaules, en- disant : « Mais non, mais non... » Ainsi, chère comtesse, vous êtes beaucoup plus sage que moi, mais vous voyez que, dans certains cas, le cœur est plus perspicace que l'esprit, surtout un cœur maternel qui souffre d'une longue attente.
412 LA YTE AMBIGUË
Sans doute, à bien regarder et sans parti pris, on ne peut dire qu'il soit pour Nadenka un très brillant parti : il a un nom de la vieille noblesse, mais pas très illustre, et n'a aucune parenté. J'ai connu la mère dans sa jeunesse : elle était déjà un peu légère; mais, quand elle eut jeté son bonnet par dessus les moulins, je cessai de la voir. Maintenant, c'est une femme pieuse et honorable. L'archevêque Nicodime la connaît bien : sa fortune est très grande, mais on ne sait pas encore ce qu'elle donnera à ses fils. En automne, elle les a appelés pour le partage de ses biens ; mais elle a réfléchi et a ajourné le partage. A vrai dire, dans mon futur gendre, je vois deux qualités : il a une corpulence d'athlète et danse admirablement; le reste, nous n'en parlerons pas, bien que Nadenka m'ait bourdonné dans la voiture : « Il est très, très spirituel; il le cache exprès à tous; mais, à moi, il Га montré. » Grâces soient rendues à Dieu qu'il le lui ait montré ! Si ce NévierofT était plus âgé et qu'il eut fait la cour à l'une de mes filles aînées, je lui aurais montré la porte ; mais pour Nadenka il est suffisant. Elle a — maintenant on peut déjà dire la vérité — non pas vingt-quatre ans, mais vingt-six et plus; et puis, tout
mariage est une loterie : ainsi quels bons fiancés étaient mes quatre gendres ! pourtant je ne puis m'entendre avec eux. Peut-être m'cntendrai-je avec celui-ci, qui est le pire.
Bien que le carême soit déjà commencé, je ne me sens pas la force d'ajourner l'annonce d'une si bonne nouvelle : aussi je vous prie instamment de venir chez moi avec le comte, mardi, à sept heures, pour le dîner de carême. Nous boirons à la santé des fiancés, — le Champagne n'est pas gras. Au dîner, vous verrez comme Piotre Ivanovitch sera charmant et aimable. Ce mystère vous étonnera sans doute : l'explication? c'est que je lui ai promis de payer toutes ses dettes (pour la troisième fois), aussitôt que Xadenka serait fiancée.
Donc, au revoir, chère comtesse.
Votre bien dévouée,
E. Krivobokaia.
P. -S. — Votre amie Maria Ivanovna sera peut-être mécontente de ce mariage ; mais qu'y faire? on ne peut contenter tout le monde.