‹ La vie américaine (volume 2)Chapitre 55 sur 91 · LEUR PRÉDOMINANCE. 26S · texte numérisé non relu

LEUR PRÉDOMINANCE. 26S

remplacé la vie sur le domaine familial et l'aspect général du pays ne fait que traduire cette transformation.

En effet, ces Ëtats de TEst ont subi un profond changement depuis trente ans. A la suite des diverses circonstances qui ont accompagné la guerre de Sécession, les manufactures se sont élevées comme par enchantement sur leur territoire et la mise en valeur des déserts de l'Ouest y a rendu la culture impossible. Cela se comprend aisément. En Europe, nous avoni souffert de la concurrence du Dacotah et du Minnesota pour la production des céréales; à plus forte raison cette concurrence devait-elle se faire sentir dans un pays plus rapproché et auquel la constitution américaine, qui interdit les douanes intérieures, ne permettait pas de se défendre au moyen de tarifs protecteurs. De plus, le blé du Massachusetts, semé par des ouvriers agricoles payés 100 francs par mois , se trouvait, vis-à-vis du blé de l'Ouest, dans une situation bien plus défavorable que le blé français cultivé avec une main-d'œuvre moins dispendieuse. En d'autres termes, les terres neuves de l'Ouest luttaient avec les terres épuisées de l'Est, sans compenser en rien ce désavantage. C'est ce que les Américains expriment par cette phrase brève qui a toute la portée d'une sentence de mort : « La culture ne paie pas dans l'Est » : Farming does nol pay in the East.

Le farming ne payant pas, les Yankees ne se sont pas attardés à mener son deuil; ceux qui voulaient continuer à travailler la terre sont allés en prendre là où elle promettait d'être plus avantageuse, les autres se sont acheminés vers les manufacturas , et les domaines patrimoniaux de la Nouvelle-Angleterre ont

disparu. De loin en loin, on peut trouver encore quelque représentant des anciennes familles de Pèlerins attaché par tradition à la maison et au genre de vie de ses pères, ou bien quelque groupe issu des anciens colons hollandais, mais ce ne sont là que de très rares exceptions.

Les statistiques accusent d'ailleurs cet état de choses en constatant que la culture du blé a très sensiblement diminué dans l'Est. Les États les plus avancés dans le mouvement industriel, le Massachusetts par exemple, n'en produisent plus du tout.

Les seuls établissements agricoles qui subsistent sont ceux que nécessite l'approvisionnement journalier des villes voisines, c'est-à-dire ceux qui sont consacrés à la culture maraîchère ou à l'industrie laitière. Ainsi, dans l'Est, non seulement ce n'est plus la culture qui donne naissance aux villes, comme nous l'avons vu dans l'Ouest, mais ce sont les villes qui soutiennent le peu qui reste de la culture. On le voit, la révolution est complète , et c'est en toute vérité qu'on peut opposer l'Est manufacturier à l'Ouest agricole.

Il ne faut pas perdre de vue seulement que ce sont, la plupart du temps, des rejetons de familles de la Nouvelle-Angleterre et des autres États de l'Est qui dirigent la colonisation de l'Ouest. Il y aurait donc erreur grave à juger les habitants du Massachusetts ou du New- York incapables de s'intéresser à l'agriculture. Les causes qui la rendent impossible dans cette partie des États-Unis tiennent à des faits économiques, non à des faits sociaux. Elles peuvent disparaître d'un jour à l'autre et nous verrons même qu'on peut prévoir dès à présent certains faits favorables à cette nouvelle transformation.

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