‹ La vie américaine (volume 2)Chapitre 9 sur 91 · LA DIVERSITÉ DES TYPES · texte numérisé non relu

LA DIVERSITÉ DES TYPES

iirrivé dans TOklahoma, mo dit-il, avec 25 dollars aans sa poche, rôvait de construire Guthrie en pierres et en briques, prophétisait que les terrains y prendraient ■sous peu une valeur surprenante et, en attendant d'être millionnaire, empruntait des cigares à l'hôtelier. Ses histoires de chasse étaient merveilleuses ; il avait guetté l'ours gris dans les Montagnes Rocheuses, tué des lynx, des buffaloes, des antilopes en quantité prodigieuse et gagné sa vie pendant plusieurs mois en vendant des cailles et des poules de Prairie. Il avait aussi nettoyé des locomotives à un dollar par jour, construit des ponts de chemin de fer pour la Compagnie du Missouri Pacific et fait des conférences contre le capitalisme.

A côté de la variété des aventuriers , il y a celle des spéculateurs, au premier rang desquels se placent les land agents. Le land agent est un individu pourvu de quelques capitaux, qui achète des lots de terrain à ceux qui s'en sont assuré la possession et les revend à d'autres colons venus plus tard ou peu satisfaits de la terre qu'ils ont prise. Dans une des rues de Guthrie j'aperçois un émigrant, dans son chariot recouvert d'une bâche en toile; le chariot est traîné par une bonne paire de chevaux, et une vache est attachée à l'arrière ; ce sont là des signes d'aisance chez un émigrant, et ils n'ont pas échappé aux yeux perspicaces des land agents de Guthrie , car en voilà un qui s'approche et propose un marché, sans attendre que l'équipage se soit arrêté. Il ne faut pas laisser l'occasion s'échapper.

En effet, les lots à prendre sont encore nombreux. Tous les gens qui se sont précipités , au moment de l'ouverture du Territoire, pour s'emparer des 64 hec-

tares que la loi fédérale reconnaît au premier occupant, n'étaient pas des colons sérieux. Beaucoup voulaient simplement s'assurer un droit de propriété au moyen d'un séjour de six mois, puis céder ce droit contre espèces sonnantes. Le land agent leur facilite l'opération en achetant leur daim, mais il en a plusieurs sur les bras et cherche à s'en défaire le plus vite possible; c'est pour cela qu'il pratique dans les rues de Guthrie la course à l'émigrant.

L'existence du land agent nous révèle celle d'un spéculateur plus modeste, de l'individu qui prend un daim pour le revendre, non pour le cultiver. J'ai connu dans une petite ville de l'Ouest un groupe de Français qui s'en étaient allés vivre pendant six mois d'été sur les prairies du Kansas occidental, dans un pays absolument inhabité, pour y acquérir des terres. Au bout de ce temps-là, ils étaient rentrés chez eux avec l'espoir que de vrais colons viendraient s'établir dans le voisinage de leurs terres et leur donneraient ainsi une plus-value considérable. L'un d'eux avait réalisé assez rapidement un très modeste bénéfice ; les autres attendaient la hausse les deux mains dans leurs poches, comme de vrais rentiers. Peut-être viendra- t-elle un jour, mais assurément le pays ne leur devra aucune reconnaissance. Ils n'ont pas augmenté sa richesse, ils se sont simplement mis en mesure de profiter de sa richesse éventuelle. Comme le land agent, ils comptent sur le colon.

Au fond, tout le monde met son espoir dans le colon, qui cultivera la terre, lui fera produire du blé ou du maïs, élèvera des bestiaux et transformera le pays. Cela est vrai dans l'Oklahoma comme dans toutes les contrées encore vierges des États-Unis. Les aventuriers

et les spéculateurs ne peuvent y vivre que si d'autres y travaillent. Eux, ne sont que des parasites. Ce ne sont pas eux qui ouvrent le territoire, c'est le colon.

C'est donc le colon qu'il faut voir. Mais lui aussi offre une série de types divers, suivant ses origines, suivant ses goûts et sa capacité. Tantôt il arrive en groupes compacts, tantôt il s'installe isolément; tantôt c'est un pauvre hère sans sou ni maille , tantôt un capitaliste important. Tous contribuent à la prospérité du pays, mais ils y contribuent d'une manière difTérente. Il faut donc les observer séparément.

Je n'ai pas rencontré dans l'Oklahoma d'émigrants venus en groupes constituée d'avance, mais il y a, dans quelques États de l'Ouest, des régions entièrement peuplées de familles de môme nationalité et liées les unes aux autres par des attaches plus ou moins fortes. L'exemple le plus frappant que j'aie relevé est celui d'un essaim de Ménonites établis près de llillsboro, dans le Kansas.

Ces Ménonites, se refusant par principe religieux au service militaire, ont dû quitter l'Allemagne , vers la fin du dix-huitième siècle , pour se réfugier en Russie. Là encore , un ukase récent les a soumis à la loi commune de la conscription, et c'est pour échapper à cette contrainte qu'ils sont venus au Kansas.

Après quatre-vingts ans de séjour en Russie et quatorze ans passés au Kansas, les Ménonites ne parlent ni le russe ni l'anglais, mais l'allemand, leur idiome d'origine; faute de connaître cette langue, je fus donc obligé de me procurer un interprète h Hillsboro pour

causer avec V..., le ministre de la religion ménonite, auquel on m'avait adressé. Flanqué de cet interprète, — un jeune épicier allemand, — et de quelques amis, j'arrivai donc un matin vers dix heures à la ferme de V... Pendant que nous attachions nos chevaux à un piquet, suivant l'usage ordinaire, V... vint nous serrer la main et s'enquérir du but de notre visite. C'était un homme d'une quarantaine d'années, un peu fort, à la figure bienveillante. Sa longue barbe, son bonnet de fourrures et son épaisse chevelure lui donnaient l'air d'un paysan russe ; rien dans son costume n'annonçait du reste sa fonction de ministre, mais son aspect calme, digne et pacifique, tranchait fortement avec celui des Américains qui m'accompagnaient. Il me semblait avoir devant les yeux un de ces Father Pilgrims qui débarquèrent jadis à New- Plymouth, cherchant une terre déserte pour s'y établir à l'abri de la contagion corruptrice des sectes étrangères ; évidemment cet homme n'était pas venu au Kansas pour se créer une situation , comme la plupart des émigrants qui s'y rendent, mais simplement pour y vivre selon sa foi religieuse , sans ambition et sans agitation.

La ferme sur laquelle nous le voyons installé n'a que 64 hectares, comme le daim accordé à l'émigrant, mais il l'a achetée à la Compagnie du chemin de fer de Santa-Fé, ainsi que les autres Ménonites arrivés avec lui. « Nous tenions à être tous ensemble, me dit-il, et il n'était pas facile de trouver sur les terres du Gouvernement un espace libre assez étendu pour que chacun de nous y prît ses 64 hectares; mais le chemin de fer po&sédait des terrains considérables et nous les a cédés dans les conditions les plus avan-

I i-euiCi. » C'était en effet, pour le Santa-Fc Raiload, une vraie bonne fortune que cette installation . n bloc de 4.000 agriculteurs dans le voisinage de sa ligne et on comprend qu'il leur fournît toutes les facilités possibles. Beaucoup n'avaient pas de quoi payer leur domaine, ayant réalisé tout ce qu'ils possédaient en Russie pour subvenir h leurs frais de voyage, mais ils oflraient une sûreté spéciale à la Compagnie par suite de la curieuse organisation qui les rend tous solidaires les uns des autres. V... m'explique que l'tute église forme une sorte de société, dont chaque membre est responsable des dettes de tous les autres. En faisant crédit à une seule famille, le Santa- Fê voyait donc sa créance garantie par une dizaine d'autres. En plus, tous ces Ménonites, habitués à la culture dès leur enfance, étaient des colons sérieux, et non des aventuriers quelconques, heureux de mettre l'Atlantique entre eux et leurs créanciers.

Voilà des gens qui ont bien réellement peuplé et mis en valeur une contrée déserte, mais leur cas est rare, car on ne trouve pas tous les jours une population disposée à fuir en masse la patrie qu'elle habite, pour s'installer dans les solitudes du Far 'West. Ce n'est pas un fait sans précédent en Amérique. Les Puritains de la Nouvelle-Angleterre au dix-septième siècle, les Mormons au dix-neuvième, ont fondé dans un esprit semblable des groupes importants, mais le fait urdinairc et dominant consiste dans l'émigration individuelle. Dans rOklahoma je n'en ai pas rencontré d'autre.

En général , ce sont des Américains , des Allemands du Nord ou des Scandinaves qui s'en vont ainsi s'étalilir isolément sur 04 hectares de Prairie. Les Améri-

cains envahissent de préférence les territoires absolument neufs; ce sont eux qui se sont jetés sur l'Oklahoma comme sur une proie , tandis que des millions d'hectares restent vacants dans des États créés depuis plusieurs années. Dans les environs de Guthrie, je vois un Californien et sa femme , qui ont franchi les Montagnes Rocheuses pour chercher fortune ici; sur le bord du petit jardin qu'ils ont labouré, devant la porte de leur cabane, une treille de muscat de Californie est déjà plantée; plus loin, c'est une vieille femme de rOhio venue dans son chariot avec son mari et quelques enfants encore jeunes; elle a franchi cette énorme distance pour essayer sa chance {to try her luck), et ne parait pas se considérer comme une héroïne; son voyage a duré trois mois, c'est-à-dire que, pendant trois mois, elle a roulé dans son mauvais wagon j secouée à tous les cahots d'une route de Prairie semée d'ornières , s'arrêtant le soir pour préparer un mauvais repas, et supportant les fatigues et les dangers d'une pareille entreprise pour trouver au bout de l'épreuve 64 hectares de Prairie nue et la sod house que son mari a construite.

Ce qu'il est intéressant de noter, c'est que cette femme ne semble pas réduite à la misère. A côté de sa hutte de mottes de gazon, je vois son chariot en bon état, deux chevaux, une vache. A l'intérieur, un lit assez primitif, il est vrai, est recouvert de draps parfaitement propres. Elle aurait pu vivre sans tenter ce pénible voyage , mais elle a préféré le risquer dans l'espoir de profiter des avantages de l'Oklahoma, pour devenir propriétaire d'un domaine indépendant. Ce n'est pas une nécessité pressante qui paraît l'avoir chassée de l'Ohio, mais le désir de s'élever.

Les pays neufs ne sont pas d'ailleurs uniquement peuplés d'émigrants pauvres; Tesprit d'entreprise qui anime tous les Américains les pousse vers les territoires nouvellement ouverts, et c'est même sous la pression exercée par des hommes riches et puissants que ces territoires sont successivement enlevés aux Réserves indiennes.

C'est en particulier ce qui a eu lieu pour l'Oklahoma : le gouvernement fédéral n'avait aucune envie d'acheter aux tribus qui l'occupaient cette petite enclave, éloignée de tout État constitué; il a dû s'y résigner cependant, par suite de l'extraordinaire persévérance que quelques citoyens du Kansas ont apportée dans cette affaire. Celui qui a le plus contribué au réultat désiré était un certain capitaine Couch, que l'on enterrait précisément pendant mon séjour à Guthrie, et dont l'histoire faisait l'objet de toutes les conversations. Je la rapporte ici parce qu'elle dépeint d'une manière très exacte le type du colon éminent, de l'homme qui ouvre un Territoire.

Le capitaine Couch n'était pas, comme son titre pourrait le faire croire^ un officier de l'armée américaine ; on l'appelait « capitaine » , soit qu'il eût acquis ce grade dans quelque milice locale , soit par simple courtoisie, parce qu'il commandait en fait à un certain nombre d'hommes rangés volontairement sous son autorité.

Il est difficile, d'ailleurs, de dire à quelle profession il appartenait. Comme beaucoup d'Américains, comme la plupart des gens de l'Ouest, il avait exercé successivement plusieurs métiers, suivant que les circonslances l'y poussaient.

Ainsi, nous le trouvons à vingt et un ans, en 1871,

marié et installé comme farmer sur les terres d'Osage City, dans le Kansas. Il y était venu l'année d'avant, après avoir quitté ses parents, établis dans le comté de Johnson et originaires de la Caroline du Nord, En 1876, ridée lui vint d'aller plus à l'Ouest, et il débarqua avec sa famille à Wichita, petite ville alors naissante, aujourd'hui pleine de vie. Là, il entreprit un commerce de bestiaux qui lui donna rapidement de gros bénéfices. Encouragé par ce succès, il monta une épicerie et un magasin de quincaillerie; mais, loin de se laisser absorber par sa mélasse et ses chaudrons , il trouvait moyen en même temps de se créer dans le voisinage une propriété rurale de 560 hectares.

Cette prospérité déclina tout à coup en 1881, à la suite d'affaires dans lesquelles Couch fut victime de son obligeance vis-à-vis de ses amis. Forcé de liquider, il fît face à toutes ses obligations, retourna sur sa ferme primitive et se remit bientôt à gagner de l'argent en vendant des chevaux du Texas.

Mais il s'était lié, pendant son séjour à Wichita, avec le capitaine Payne , et lui avait même fourni , à différentes reprises, un secours financier pour l'organisation d'une colonie dans l'Oklahoma. En 1883, il fît plus et prit part en personne à la tentative d'établissement dirigée par Payne. La petite troupe qu'ils avaient réunie comptait six cents hommes, Payne exerçait le commandement et Couch avait la charge des voitures au nombre de cent dix-neuf; on le voit , il s'agissait d'une véritable expédition. Déjà, la jeune colonie avait choisi un emplacement sur la branche septentrionale de la Rivière Canadienne, quand le capitaine Carroll,du neuvième escadron de cavalerie, — un véritable officier, celui-là, — coupa court à ses

destinées en reconduisant toute la troupe à la frontière (lu Kansas, avec injonction de ne plus la franchir désormais.

Il faut dire que le gouvernement fédéral emploie souvent son armée à défendre les Indiens contre les envahissements des Américains. Il fait respecter les règlements qui interdisent le séjour des Réserves indiennes k tout autre qu'aux indigènes, et nous allons voir que ce n'est pas toujours sans peine.

L'expédition dont nous venons de parler avait eu lieu au mois de février; en août, Payne et Couchen organisèrent une nouvelle à Arkansas City, la ville la plus proche de la frontière; cette fois, Couch entra dans le Territoire indien avec deux cents hommes, lundis que Payne restait au Kansas, pour susciter un mouvement d'opinion en faveur de son entreprise. Il soutenait partout cette thèse, que la colonisation de fait entraînerait nécessairement la colonisation de droit et qu'en «'installant dans l'Oklahoraa, on forcerait bien les pouvoirs publics à l'ouvrir; bientôt cependant la cavalerie des États-Unis ramenait à la frontière Couch et ses deux cents hommes; c'était à recommencer.

Cette fois, Couch essaya d'un nouveau plan. Prenant avec lui trente cavaliers d'élite, il entra hardiment lans rOklahoma et, pendant un mois, échappa aux [toursuites de la troupe; à la fin cependant on s'empara de lui et de ses compagnons, et, après les avoir • ufermés quelques jours au fort Ueno, on les conduisit au Texas où on les relâcha.

L'année suivante, au printemps de 1Ç84, six cents colons envahissaient l'Oklaboma, mais ils furent rapidement dispersés; en mai, deux cents autres entraient

à leur tour et s'établissaient sur la rivière Gimarron, b six milles environ au-dessous de Guthrie; ceux-là encore furent conduits au fort Reno, mais on livra à la justice Couch et quatre autres des principaux meneurs. La cour les acquitta d'ailleurs et, pendant que l'affaire se jugeait, Payne, suivi d'un grand nombre de colons, franchit la ligne, fut conduit au fort Smith, dans l'Arkansas, puis relâché.

En novembre de la même année, on avait décidé une nouvelle tentative , quand Payne vint à mourir. Couch lui rendit les derniers devoirs et, aussitôt après, se mit de nouveau en marche pour TOklahoma. Cette fois, il s'établit sur l'emplacement actuel de Stillwater et, encouragé par l'acquittement dont il avait été l'objet, résolut de prendre en face de la force armée une attitude nouvelle. En? effet , lorsque le lieutenant Day, du neuvième escadron de cavalerie, vint lui ordonner de se rendre , il lui répondit par un simple refus, disant qu'il ne désobéissait à aucune loi, puisqu'il ne s'était pas trouvé de tribunal pour le condamner, et qu'en conséquence il résisterait à la violence par la violence. Devant ces paroles énergiques et les intentions belliqueuses de la bande qui accompagnait Couch, le lieutenant, qui ne se sentait pas en force, alla demander du renfort; mais l'armée des États- Unis ne comptait alors en tout que vingt-cinq mille hommes; par suite, les garnisons étaient faibles , et il s'écoula un mois avant que le capitaine Hatch eût réuni et conduit à Stillwater les huit compagnies qu'il opposa à Couch. Même en face de ces forces supérieures, Couch refusa de capituler et se déclara prêt à engager la lutte; mais le capitaine Hatch, voulant éviter l'effusion du sang, coupa les vivres aux colons,

ot au bout de quelque temps la famine les obligea à regagner Arkansas City.

L'aftaire de Stillwater causa dans tout le pays une émotion considérable. Gouch fut de nouveau traduit devant la cour de justice et acquitté par elle; les réclamations des colons arrivèrent devant le Congrès et, en fin de compte, le Président des États-Unis fut autorisé par une loi à engager des négociations avec les Indiens Séminoles, Creeks et Cherokees pour la cession de rOklahoma.

C'était un triomphe et Couch le crut définitif; mais il avait encore bien des obstacles à surmonter pour arriver à ses fins. En effet, le Président Cleveland ne (>araissait nullement disposé à profiter de l'autorisation du Congrès pour traiter avec les indigènes, et les colons, qui attendaient impatiemment à Arkansas City la déclaration d'ouverture, commençaient à perdre tout espoir.

Couch entreprit alors une campagne d'un nouveau genre. Sa hardiesse personnelle avait obtenu tout ce qu'elle pouvait obtenir; il se sentait fort de la sympathie générale ; il s'agissait maintenant d'aboutir à une solution régulière en pesant sur les pouvoirs publics. Quittant donc le Kansas, il partit pour Washington, se fit présenter au Président, au secrétaire de l'Intérieur, et acquit la conviction de leur mauvais vouloir. Dès lors, il fallait obtenir du Congrès un nouvel acte législatif pour triompher de ce mauvais vouloir ; pendant quatre ans, Couch s'attela à cette besogne avec la môme persévérance qu'il avait mise d'abord à envahir le Territoire indien, et c'est seulement en 1889 qu'il obtint l'adoption d'un bill pour la formation de TOklahoma.

Cette facilité à user successivement de tous les moyens nécessaires pour atteindre un but, quelque différents qu'ils soient, constitue un trait important des habitudes américaines. L'Américain typique est un être complexe, susceptible de vivre soit dans l'isolement d'un settlement perdu au milieu de la Prairie, soit dans un hôtel contenant un millier de chambres , au centre d'une grande ville; nous nous rendrons mieux compte de cette singulière faculté quand nous aurons vu combien l'Américain vit isolé, même au milieu de la foule; notons seulement au passage que - Couch possédait à un suprême degré cette complexité, cette souplesse d'habitudes. C'est, en effet, chose bien différente de courir à cheval dans les plaines de l'Oklahoma, avec la force armée à ses trousses, de camper à la belle étoile et de maintenir l'ordre dans une troupe d'aventuriers , ou bien de faire antichambre à la porte des ministres, d'acheter le député influent, en un mot de conduire une intrigue politique.

Aussitôt le bill passé , Couch quitta Washington et , pour avoir une occasion d'entrer dans l'Oklahoma avant l'ouverture officielle, il se fit concéder par la Compagnie du chemin de fer de Santa -Fé la pose d'une certaine étendue de rails aux environs d'Oklahoma City. De cette manière , il était assuré de pouvoir choisir un emplacement avantageux pour s'établir au moment où le Territoire serait déclaré ouvert, et la Compagnie se faisait complice de cette petite fraude en retour du grand service que Couch lui rendait. Jusqu'alors, en effet, elle n'avait traversé que des Réserves indiennes sur une très grande largeur, entre le Kansas et le Texas. La fondation d'une colonie dans l'Oklahoma fournissait à son trafic un nouvel

élément et pouvait devenir pour elle une grosse source de profits.

Grâce à la raison particulière qu'il pouvait mettre en avant pour justifier sa présence dans TOklahoma, le capitaine Couch attendit donc patiemment le jour de l'ouverture , à proximité des terres qu'il avait choisies d'avance, et, le 22 avril 1889, à midi, il quittait en courant la voie de chemin de fer dont il dirigeait les travaux pour prendre matériellement possession d'un lot de terrain très bien situé.

Personne ne pouvait lui disputer le titre de premier occupant; mais un certain Adams, prétendant que oe titre était vicié par la fraude dont Couch s'était rendu coupable , vint planter sa tente sur le même lot et en réclama la jouissance exclusive. Ce fut l'origine d'une longue querelle qui devait avoir pour Couch une issue fatale; un jour qu'il était occupé à clore son terrain, Adams déchargea sur lui les six coups de son revolver et lui fit plusieurs blessures, à la suite desquelles il succomba.

En me racontant cette curieuse histoire , les colons de l'Oklahoma témoignaient d'une vive admiration pour ce caractère audacieux et calme tout à la fois , pour cette extraordinaire persévérance qui avait eu raison de tous les obstacles. Esprit inquiet et agité à la surface, Couch représentait bien ce qu'on appelle là-bas un frontiei'man , un homme des frontières, un pionnier, un fondateur en somme ; c'était le type de ces Américains qui mènent à la recherche des terres nouvelles les plus hardis d'entre les colons. Des gens comme le ménage californien ou la vieille femme de rOhio que nous avons rencontrés ne détermineraient pas à eux seuls l'ouverture d'un Territoire.

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