LA DIVERSITE DES TYPES
émigrants d'un autre genre. De misérables huttes en mottes de gazons {sod-houses) abritent la famille, le terrain occupé est simplement indiqué par quelques méchants piquets fichés en terre de loin en loin, et l'herbe de la prairie le recouvre encore. A la vue de ces contrastes qui se renouvellent à tout instant , on se dit que tous ces gens-là ne sont pas arrivés dans rOklahoma avec les mêmes projets : les uns veulent se fixer sur une terre avantageuse, s'installent aussi bien qu'ils le peuvent, mettent la main à la charrue et retournent courageusement le gazon , pour se créer un domaine de culture; les autres cherchent surtout à spéculer, s'assurent la propriété d'un lot en y résidant pendant le temps exigé, puis le vendent à quelque nouvel arrivant.
C'est du reste ce que m'expliquent mes compagnons de route, et, aussitôt débarqué à Guthrie, je vois leur explication se confirmer par la diversité des types que je rencontre. Le premier flot qui envahit un territoire nouvellement ouvert se compose des éléments les plus hétérogène» ; je vais présenter à mes lecteurs quelquesunes des variétés qui s'y trouvent, afin qu'ils puissent en juger par eux-mêmes.
Tout d'abord, il y a celle des simples aventuriers, qui se précipitent au milieu de la cohue sans savoir au juste ce qu'ils vont y faire, mais soutenus par l'espoir d'un heureux hasard , d'un bon coup qui leur livrera la fortune : mon hôtelier de Guthrie appartenait à cette variété. C'était un des honwnes ks plus loquaces qu'on pût voir, et je n'eus pas la peine de loi demander son histoire pour en connaître tous les détails ; son bavardage m'intéressait beaucoup d'ailleurs, parce qu'il avait vécu dans tous les pays du monde et cons-
tituait un curieux échantillon de bohème vagabond. Sa patrie d'origine était la Transylvanie ; embarqué à je ne sais quel titre sur un bâtiment autrichien, il était venu en Australie , y avait fait la cuisine , était rentré en Europe, puis revenu dans le Pacifique, mais en Amérique .cette fois; de la côte du Pacifique, il avait passé à celle de l'Atlantique , puis avait envahi l'Oklahoma dès le mois d'avril 1889. Entre temps, il s'était marié à une grosse Allemande, qui allait et venait dans l'hôtel d'un air empressé. Son admiration pour les institutions américaines me parut faible; il leur préférait infiniment les gouvernements de l'Europe et aurait volontiers échangé son lot de terrain et son hôtel de bois et de zinc contre un appartement à Paris ou à Vienne. Paris, qu'il connaissait par une courte visite, Te séduisait tout particulièrement, et ce qui dans Paris l'attirait le plus, c'était le bal Mabille, dont il prononçait le nom d'une manière fort étrange , mais avec un souvenir reconnaissant; je pus constater d'ailleurs qu'il se tenait au courant de nos chefs-d'œuvre, car, un soir que je m'étais couché de bonne heure pour réparer les fatigues d'une journée bien remplie, je fus troublé dans mon sommeil par un piano discordant, tapé d'une main ferme, qui apportait à mes oreilles la mélodie connue à laquelle un de nos généraux a dû sa célébrité et donné son nom. J'avais bien envie de dormir, mais l'idée de trouver En revenant de la Revue au bout d'un voyage dans le Territoire indien me parut tellement drôle que je ne pensai pas à regretter ce contre-temps
Un autre type bien curieux, c'était un soi-disant architecte, né dans le Palatinat, grand chasseur, socialiste convaincu et surtout ennemi des Jésuites : il était