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La vie américaine

I. L'éducation première. — II. II n'y a pas de sot métier. m. Les jeunes filles.

Il n'est pas nécessaire de séjourner bien longtemps aux États-Unis pour s'apercevoir que tout le monde n'est pas apte à profiter des avantages qu'ils offrent. Les Européens qui les visitent éprouvent tous cette impression, bien qu'ils la manifestent de manières différentes; mes lecteurs l'ont- ressentie, j'espère, en parcourant avec moi les diverses sphères d'activité dans lesquelles se meut l'Américain (1). Pour coloniser dans l'Ouest, il faut affronter l'isolement; pour tenter la moindre entreprise, même dans l'Est, il faut courir de gros risques et s'exposer à la concurrence

(1) V. Hanches, Fermes et Usines.

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d'individus énergiques et actifs ; partout il faut savoir changer de métier chaque fois que les circonstances l'exigent, être à l'affût de l'occasion favorable, vivre avec une constante préoccupation et camper sur le champ de bataille de la vie.

Il y a des Européens qui réussissent à faire tout cela; nous en avons vu à l'œuvre; mais c'est, d'une manière générale, l'Américain qui excelle à triompher dans cette lutte quotidienne, c'est lui qui mène le mouvement, qui ouvre les territoires, qui fonde les villes, qui bâtit les chemins de fer, qui crée les manufactures, c'est lui qui pousse le pays en avant et lui assure de grandes destinées.

Pourquoi l'Américain peut-il accomplir une tâche pareille?

Là-dessus, chacun donne une opinion différente; les uns disent : C'est parce qu'il est égoïste, et n'estime que l'argent; les autres pensent, au contraire, que son énergie a une source plus haute et tient à un sentiment élevé de dignité personnelle; les uns louent, les autres blâment, personne n'explique.

Ce n'est pas expliquer une manière de faire, en effet, que de la rattacher à une manière de voir. L'une et l'autre résultent d'un ensemble de circonstances, des influences du milieu, de l'éducation; pour les comprendre, il faut observer ce milieu, cette éducation, se rendre compte des mille détails de la vie journalière qui inspirent à l'Américain, dès l'âge le plus tendre, certaines idées et lui donnent l'habitude do certaines pratiques. C'est pourquoi nous allons main-

tenant pénétrer dans Tintéricur des familles américaines, comme nous avons pénétré dans l'intérieur des fermes, des ateliers, des maisons de commerce ou de banque. Nous avons vu l'Américain agissant, nous allons voir comment son éducation le prépare à agir.

A cinq ans, un enfant américain est déjà très différent d'un enfant européen ; cela se voit par mille détails : en revenant de New- York au Havre, j'ai voyagé une fois avec plusieurs familles de Yankees, dont les jeunes rejetons, généralement exempts du mal de mer, constituaient pour moi une des principales distractions de la traversée; leurs allures, leurs conversations, que je comparais mentalement aux allures et aux conversations des enfants français de leur âge, étaient des plus instructives et jetaient parfois une vive lumière sur tout ce que j'avais vu en Amérique. Un jour, par exemple, que je faisais les cent pas sur le pont, j'aperçus une petite fille, de quatre ans environ, grimpée sur le bordage et penchée à mi-corps au-dessus de l'eau; instinctivement, je m'approchai d'elle pour être à même de la retenir en cas de cljute, mais sa mère étant venue à passer près de nous, se contenta de lui demander si elle s'amusait bien ( Well! hâve you a good lime'!), lui fit une petite caresse sur la joue et s'en alla à l'autre bout du bateau sauter à la corde avec deux ou trois gentlemen, qui avaient organisé ce petit sport pour tromper l'ennui du voyage.

A mon tour, je repris alors ma promenade interrompue, me disant qu'il ne fallait pas être plus maternel que les mères, et songeant à ma femme et à mes enfants : quelles transes chez une mère française en un cas pareil! L'Américaine dont je parle n'était cependant pas une mère dénaturée, loin de là, mais elle trouvait naturel et salutaire ce que nous trouvons follement imprudent. Chacun doit veiller sur soimême, tel est pour elle tout le code de la sollicitude maternelle, et elle l'applique tranquillement, non par principe raisonné, mais par habitude, et sans songer que cela puisse soulever l'ombre d'une critique.

Il y a sans doute des inconvénients à cette manière de faire, ils sautent aux yeux; mais les Américains acceptent ces inconvénients, parce qu'ils leur paraissent, à eux, moindres que les avantages; leurs enfants sont imprudents, mais leurs jeunes gens sont hardis et entreprenants. A l'inverse, nous désirons des enfants sages, obéissants, disciplinés, mais nos jeunes gens manquent d'initiative. De la surveillance de leur nourrice, ils passent successivement à la surveillance d'une bonne, d'un pion de collège, d'un caporal de chambrée, et quand, à la fin, on leur laisse leur liberté, ils n'en savent pas faire usage.

Je me souviens encore d'un petit garçon de huit ans et demi qui se promenait tout seul, les deux mains dans les poches de son paletot, et répondait au nom de Willie. Son père et sa mère étaient bien quelque part sur le bateau, mais je ne les ai jamais aperçus, tandis que j'ai souvent causé avec mon ami Willie.

Ce gamin avait déjà fait plusieurs fois la traversée, racontait ce qu'il avait vu en Europe, demandait des explications sur le fonctionnement de l'hélice et parlait indifféremment l'anglais, le français et l'espagnol. On aurait très bien pu l'envoyer seul d'Europe en Amérique , sans qu'il en fût le moins du monde embarrassé.

Vous me direz peut-être que c'était un type d'enfant cosmopolite extraordinairement débrouillé par l'habitude des voyages ; allez n'importe où aux États- Unis, vous rencontrerez des types semblables. Un de mes amis de Kansas City, qui demeure à quatre milles de la ville, laisse son fils de douze ans reconduire sa petite sœur de l'école à la maison avec sa voiture et son cheval. Je vais passer la soirée à Saint-Louis, dans une famille assez nombreuse, mais je ne trouve que le père, la mère et un des enfants, les autres sont allés au théâtre voir jouer Carmen; laine de la bande a vingt ans, ses sœurs en ont seize et dix-huit, ils rentreront à minuit, dans un quartier désert, presque à la campagne. Un autre habitant de Saint-Louis me dit : « Ma fille, qui a seize ans, est partie pour Winipeg l'autre jour; elle doit y être arrivée maintenant. » Cette jeune fllle voyageait seule et Winipeg est à plus de 2.000 kilomètres de Saint-Louis.

Quand les Américains vont en Europe, cette indépendance de leurs enfants et de leurs jeunes gens, celte conflance qu'ils ont en eux, étonnent beaucoup. Une dame de New-York, séjournant à Paris, envoie son petit garçon de onze ans toucher un chèque de

5.000 francs à une banque; le caissier n'ose refuser, remet la somme, et prévient le père de l'imprudence commise : « Ah! çà, lui dit celui-ci, pensez-vous donc qu'à onze ans, mon fils n'est pas capable de faire une commission pour sa mère I « Et il riait beaucoup, en me racontant la chose, de notre défiance innée. D'ailleurs, ce même petit garçon, se trouvant à Paris pendant l'Exposition de 1889, y allait tous les jours et tout seul, causant allemand avec les exposants allemands, anglais avec les exposants anglais ou américains, français avec les autres, interrogeant, recueillant déjà des faits et des renseignements utiles, s'instruisant à la manière américaine, dans laquelle les livres ont moins de part. Quand son père put, vers la fin de l'Exposition, quitter New-York et ses affaires pour venir la visiter, il était à même de le guider partout.

En somme, les Américains habituent de bonne heure leurs enfants à se débrouiller eux-mêmes, à ne compter que sur eux-mêmes, à n'avoir besoin de personne; en voyage, on voit des petites filles de sept à huit ans faire leurs malles toutes seules ; chacune a la sienne, de manière à en être seule responsable; à table, elles commandent leur repas, elles savent se décider. Chez nous , les enfants bien élevés regardent leur mère pour savoir s'ils doivent accepter un bonbon.

De bonne heure aussi , on les entretient dans l'idée que la vie a des nécessités pénibles et qu'il est inutile de s'attendrir sur le départ de leur père pour un

vuyage lointain, sur un revers de fortune, sur soimême enfin; on les élève virilement.

Tout cela, je le répète, ce n'est pas en général un raisonnement de tête qui le dicte aux parents américains, pas plus qu'un raisonnement de tête ne dicte aux parents français l'éducation qu'ils donnent à leurs enfants, mais l'ensemble des mœurs concourt à ce résultat.

Au surplus, un père et une mère américains prêchent surtout d'exemple; ils corrigent peu, ils emploient fort peu la contrainte; ce que j'ai dit plus haut en donne bien la raison; pour développer l'initiative, ils ont surtout à laisser faire. De là, des habitudes de patience extraordinaire et des formules de prière là où nous employons des formules impératives. Dans une petite ville de l'extrême Ouest, une jeune mère dit devant moi à sa fille de trois ans, un charmant petit baby très diable qui met le désordre dans le salon : « Arabella, je vous prie , ne faites pas cela; j'en suis fâchée, mais je dois vous empêcher de faire cela; Arabella, vous brisez mon cœur. » A la fin de la soirée, le cœur de la pauvre femme devait être en morceaux, car Arabella le brisait à tout instant. On me raconte d'autres faits du môme genre. A Saint- Paul, un petit garçon, qui s'est fait mettre à la porte de plusieurs établissements d'éducation, revient à la maison paternelle après une de ces aventures. Le père, sans s'émouvoir, lui dit : « Eh bien. Monsieur, à quel collège avez-vous l'intention de vous rendre maintenant? » 11 n'est pas possible de

pousser plus loin le respect de la liberté individuelle.

Gomme tous les systèmes d'éducation, celui-ci reste sans effet sur certaines natures, mais il fait naître, chez toutes celles qui en sont susceptibles, un sentiment fécond de responsabilité , de dignité, de virilité. Un religieux d'origine française, qui a une longue expérience des États-Unis, me disait : « Les petits Américains sont plus faciles à prendre que les Français, à condition qu'on sache ne pas les brusquer. Comme à de jeunes chevaux de sang, il leur faut de grands ménagements, mais on peut en obtenir beaucoup; tout le secret consiste à les traiter comme de grandes personnes, à faire appel aux idées élevées de devoir. J'entendais un jour un Américain déplorer ce fait que beaucoup de petits jeunes gens de douze à quinze ans, instruits dans les écoles publiques par des maîtresses de classe , travaillaient pour leur faire plaisir. « Mais, « lui dis-je, ne trouvez-vous pas que c'est là une mar- « que de déférence qui prouve en leur faveur? — « Sans doute, me répondit-il, mais il ne faut pas que « les enfants travaillent pour faire plaisir à une femme, « il faut qu'ils travaillent pour se développer, pour « devenir des hommes, pour s'élever, pour jouer leur « rôle dans la vie ; l'éducation ne peut être utilement « fondée que sur ce sentiment; on n'est homme qu'à « ce prix. » Voilà bien l'idée américaine.

Il arrive souvent que l'Américain de dix ans joue au petit homme; c'est inévitable avec la liberté qu'on lui laisse, mais les manifestations de sa précocité sont sérieuses malgré leur ridicule. Il ne se croit pas un

homme parce qu'il fume, qu'il marche les pieds en dehors, ou qu'il parle des actrices en vogue; ce qui le hausse à ses yeux, c'est d'avoir une responsabilité ou de s'en donner l'air, par exemple, de protéger sa petite sœur, de mener la voiture de son père; par-dessus tout, il affecte la plus complète indépendance, parle des affaires qu'il entreprendra et y songe déjà.

Cependant, en dépit de cette éducation presque négative que je viens de décrire, en dépit de cette liberté de tout faire qui est laissée au jeune Américain, il est une liberté qu'on lui enlève soigneusement pour l'avenir, c'est celle de ne rien faire.

Si on développe en lui le sentiment de la responsabilité, c'est qu'il faut en effet le préparer à être complètement responsable de ses moyens d'existence , aussitôt que son âge le lui permettra. A seize ou dixsept ans en général , à vingt-deux ou vingt-trois ans au plus tard quand il sort de l'Université, ses camarades le montreront du doigt s'il est encore obligé de recourir à la bourse paternelle pour subvenir à ses besoins; l'opinion publique est sévère sur ce point, et les pères de famille n'entendent pas nourrir les grands garçons qu'ils ont élevés; on coupe donc les vivres au blancbec, et c'est à lui de prouver qu'il est réellement un homme, qu'il peut se tirer d'affaire lui-même.

J'ai vu souvent aux États-Unis, des Français profondément choqués de ce qu'ils appellent « l'égoïsme des pères américains ». Il leur semble révoltant qu'un homme riche laisse son fils gagner lui-même sa vie, qu'il ne l'établisse pas; cela répugne, il est vrai, à nos

habitudes , mais toute la force de l'éducation américaine est là; la liberté laissée aux enfants serait des plus dangereuses, si elle n'avait pas pour contre- poids et pour raison d"être l'obligation où ils sont de se suffire à eux-mêmes; les sentiments de responsabilité et de dignité personnelles dans lesquels on les élève n'auraient plus de base sérieuse, si tout jeune homme n'était pas réellement responsable de sa conduite, s'il ne souffrait pas des conséquences de ses fautes, s'il ne profitait pas du résultat de ses efforts.

En plus, toute société où la richesse se développe voit se poser devant elle un grave problème qu'elle est souvent incapable de résoudre, celui de trouver de l'emploi pour les jeunes gens riches. Rien n'est difficile comme de conserver aux rejetons d'une classe puissante l'énergie qui a fondé sa puissance, rien n'est difficile comme de les préserver de la corruption. Ce problème, l'Américain en vient à bout par cet ingénieux mécanisme qui contraint le fils d'un millionnaire à manger son pain à la sueur de son front.

Je visitais un jour une brasserie des environs de Boston, avec son propriétaire, un homme très hospitalier qui m'avait reçu quelque temps auparavant; en traversant les ateliers de tonnellerie, M. R... me dit : « Ne reconnaissez-vous pas quelqu'un ici? » Je cherche et j'aperçois en effet, sous la vareuse bleue de l'ouvrier, un de ses jeunes fils, avec lequel j'avais dîné le dimanche à la maison paternelle , et qui m'avait paru un parfait gentleman; je m'avance pour lui serrer la main, mais il s'excuse en riant et me montre des doigts

lout noirs; il venait de forger! M. R... m'explique que ce garçon passe successivement par tous les ateliers différents, de manière à se mettre complètement au courant du travail qui s'exécute à la brasserie. Il accomplit sa tâche comme un simple ouvrier, puis, le soir venu, fait sa toilette et s'assied à la table de son père , dans une élégante et confortable villa où il est entouré de luxe. Voilà un jeune homme que l'avenir n'effraie point; quoi qu'il aiu"ive, il saura trouver un moyen honorable de vivre. Un de ses frères se lève toutes les nuits à deux heures pour se rendre à la brasserie et surveiller les livraisons de houblon, d'orge, etc. Il se rattrape en dormant le dimanche, et un autre frère, qui fait je ne sais plus quoi, envie son sort. « Moi, dit-il, je ne dors bien que l'été, mais, l'hiver, mes affaires me forcent à me coucher tard et à me lever tôt. » La famille est nombreuse (sept enfants, je crois), mais le père possède au moins dix millions de francs; chaque enfant aura donc , si la fortune se divise également, un assez joli patrimoine; cependant, en attendant la mort du père, il faut vivre, et pas un usurier ne voudrait prêter un dollar sur cette succession future, car elle est incertaine; le père peut déshériter entièrement ses enfants ou un de ses enfants ; 11 transmet sa fortune comme bon lui semble, la loi lui laissant toute liberté à cet égard. Par son testament, M. Pullman a enlevé sa fortune à ses flls; il ne les jugeait pas capables de faire face aux responsabilités que comporte une situation considérable et a donné explicitement cette raison de ses dispositions. Il leur a simplement laissé

une rente viagère médiocre, une dizaine de mille francs à chacun si mes souvenirs sont exacts.

On sent quelle poussée en avant une société doit recevoir du seul fait de toutes ces jeunes énergies , dont aucune n'est dispensée d'agir, et le soi-disant égoïsmé des pères américains explique assez bien le développement de l'Amérique.

Bien des traits d'ailleurs prouvent que cette manière de faire n'a rien de commun avec les calculs d'un égoïsme étroit. Un avocat de Chicago , qui a quatorze enfants, dont treize fils, me raconte qu'il paie le voyage d'Europe à chacun d'eux quand ils terminent leurs études et avant de les lancer dans la vie d'affaires ; il estime que c'est là un utile complément de leur éducation. Ce complément lui coûte bien certainement 10.000 ou 15.000 francs, chaque fois; mais, plus tard, ses enfants n'auront pas le temps de faire un tour aussi complet, il leur faudra songer à leurs entreprises ; c'est donc pour eux le meilleur moment, et le père n'hésite pas à leur procurer cet avantage à ses frais.

L'enfant, élevé dès son plus jeune âge avec l'idée de compter sur lui-même, habitué à voir autour de lui des gens qui sont arrivés par leur propre énergie aux sommets de la fortune, aspire tout naturellement à faire de même, et c'est plaisir de voir comment il cherche à se débrouiller quand vient le moment de donner sa mesure. 11 se lance dans la lutte pour la vie avec la même ardeur que mettrait chez nous un jeune Saint- Cyrien à faire campagne; seulement il se rencont;e assez rarement que les Saints-Cyriens soient appelés à

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