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II. — IL n'y a pas de sot métier

Ne demandez pas à un jeune Américain dans quelle carrière il va entrer, il ne vous comprendrait pas, car il n'y a pas ici de carrière à proprement parler; on ne sait pas à vingt ans qu'à trente on aura 4,000 francs d'appointements, qu'entre quarante et cinquante on sera décoré, qu'à.soixante on prendra sa retraite. C'est à peine si , dans l'Est ou dans quelques grandes villes de l'Ouest, on trouve des jeunes gens se destinant à une profession déterminée d'avocat, de médecin, d'ingénieur; neuf fois sur dix, ils ont simplement l'intention générale de se lancer dans les affaires, to start in business, et profitent de la première circonstance qui se présente. Suivant les cas, ils débutent dans l'industrie, dans le commerce, dans la culture, dans le journalisme, sans attachera ce début une grande importance. 11 ne s'agit pas pour eux, en effet, de compromettre leur vie tout entière en se confiant à l'engrenage d'une administration qui les déposera quarante ans plus tard au seuil de la vieillesse, il s'agit tout simplement de se créer pour le moment présent des ressources suffisantes, et aussi d'acquérir de l'expérience. Avec ces ressources et cette expérience, on arrivera un jour ou l'autre à travailler pour soi, à mon-

ter une affaire indépendante. Tel est le plan de l'Américain.

On ne le voit donc pas consacrer de longues heures à la recherche mentale de sa vocation, ni consulter l'aréopage des parents âgés pour avoir leur avis sur le choix d'une carrière; il pense que la meilleure manière de connaître ses aptitudes est de les mettre à l'épreuve et compte s'éclairer sur sa destinée en tentant la fortune.

Aussi trouye-t-on parfois des enfants de seize ans déjà mêlés à d'importantes entreprises; tel celui qui visitait avec moi un des établissements de M. Carnegie, à Pittsburgh, et me disait, quand je lui offrais un cigare : « Merci^ Monsieur, je crois que je suis encore un peu jeune pour fumer. » Trop jeune pour fumer et pas trop jeune pour être industriel! Qu'en pensent nos rhétoriciens?

En général, les pères de famille, persuadés que rien ne remplace l'expérience personnelle, donnent peu de conseils à leurs enfants et les laissent apprendre leur leçon eux-mêmes, comme on dit là-bas [Let him learn his ïesson). Un banquier de New- York me racontait que, dans sa jeunesse, au moment de se mettre aux affaires, il se trouvait avoir reçu en cadeau une somme de quelques milliers de dollars ; étant en contact journalier avec des spéculateurs de profession, ayant ses entrées à Wall street, il eut l'idée de risquer aux jeux de bourse ki petite fortune qu'il possédait et consulta son pure sur ce projet. « Joue bien vile et hâte-loi de perdre, lui dit celui-ci, cela t'apprendra

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mieux que tous mes discours que l'argent se gagne au travail et non au jeu. » Deux, mois plus tard, après des vicissitudes diverses, le fils revenait, les mains vides, annoncer à son père qu'il avait tout perdu. Il avait appris sa leçon.

Pour bien apprendre sa leçon, il faut être seul responsable de ses actes, et c'est pour cela qu'un Américain prend rarement dans ses affaires un de ses fils, sans lui laisser l'entière liberté d'aller travailler ailleurs , si bon lui semble ; toute influence se rattachant à l'autorité paternelle fausserait l'expérience , et c'est là un trait fort surprenant pour un Européen. Il nous paraît assez naturel de faire profiter nos enfants d'une situation acquise : un notaire sérieusement établi, un commerçant dont le magasin est bien achalandé, un industriel prospère, s'associent volontiers leurs fils, et celui-ci accepte aisément, si toutefois il consent à travailler, cette carrière toute trouvée. Peu lui importe d'être traité en petit garçon, de rester dans la dépendance de son père; pour éviter autant que possible tout effort et tout risque , il fait aisément le sacrifice de son initiative et de sa personnalité. Ici, il n'en est pas de même : les pères se rendent compte que cette facile entrée dans la vie ne trempe pas suffisamment les caractères en vue de la lutte, et les fils, jaloux de leur indépendance, sont portés à fuir l'atelier ou le bureau paternels; s'ils y entrent, c'est en étrangers.

Chacun a d'ailleurs l'ambition de se faire soi-même, et ce sentiment se retrouve même chez les rares personnes qui ne s'adonnent pas à des entreprises ayant

le lucre pour objet. Je me souviens d'un petit garçon qui avait la passion de l'étude et s'était installé une table de travail à côté de la cage de l'ascenseur qu'il dirigeait plusieurs heures par jour, pour avoir de quoi payer ses leçons; des leçons ainsi gagnées étaient profitables, comme bien on pense. Ce garçon ne deviendra pas millionnaire à pâlir sur ses livres, mais il ne devra à personne la satisfaction de son goût intellectuel; il pourra ne pas être riche, mais il sera indépendant; c'est le trait essentiel.

Même esprit de dignité dans le clergé américain. Le^supérieur sulpicien du séminaire catholique de Boston me raconte à ce sujet plusieurs traits caractéristiques : un jeune séminariste d'une origine très modeste, et dont les parents ne peuvent pas payer la pension, vient le trouver un jour et lui dit : « Veuillez, je vous prie, me garder ici jusqu'à la fin de l'année scolaire et considérer comme une avance l'argent que ma famille ne sera pas en mesure de fournir, je le gagnerai pendant les vacances et vous le rendrai. » En effet, les vacances venues, le jeune clerc se rend à Saratoga, une station thermale élégante de l'Est, se place comme garçon de restaurant et revient trois mois après avec une somme assez importante pour rembourser les avances qu'en lui avait consenties. En France, nous considérerions comme contraire à la dignité ecclésiastique le fait d'un futur abbé servant à table les baigneurs de Vichy, mais nous acceptons parfaitement de le voir élever par la charilé publique. Ici, c'est le contraire; aucun métier n'est déshonorant, mais il est

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