IV. — FAMILLES NOMBREUSES ET FAMILLES STÉRILES
Quand les deux mariés ont serré un grand nombre de mains, quand la jeune femme a quitté sa robe blanche, pour revêtir un costume plus simple, elle part aussitôt pour son wedding tour (voyage de noces), une amie fidèle jette derrière sa voiture la vieille pantoufle qui doit lui porter bonheur, et la vie conjugale commence.
Nous sommes trop discrets pour suivre le jeune ménage dans les diverses phases de sa lune de miel. Je suppose d'ailleurs que rien ne ressemble à une lune de miel américaine comme une lune de miel française ; le sujet ofl're donc peu d'intérêt et il n'est pas utile de franchir l'Atlantique pour l'observer,
11 est plus intéressant de voir comment la jeune fille
devenue jeune femme comprend les devoirs de sa nouvelle situation, et ceci nous amène à traiter une question délicate, mais fort importante pour l'avenir de l'Amérique, la question des enfants.
Dans les grandes villes de l'Est, il n'y a guère que les familles irlandaises et allemandes qui soient fécondes, les autres, celles qui sont fixées en Amérique depuis plusieurs générations, paraissent frappées de stérilité. Je me souviens du rire inextinguible que je causai un jour à une jeune femme de BrookljTi en lui disant le. nombre de mes enfants et de mes neveux; avoir beaucoup d'enfants lui semblait la chose la plus extraordinaire qui fût au monde; elle m'avoua que parmi les familles qu'elle connaissait, aucune n'en avait plus de deux, et que la majorité se contentait d'un seul. Gomme son mari se récriait un peu sur ce renseignement : « Mais, mon ami, lui dit-elle, pouvez-vous me citer une de mes amies qui ait trois enfants? » Le mari resta court.
Il faut bien dire que nulle part ce phénomène de stérilité n'est aussi marqué qu'à New- York et à Brooklyn; pourtant, il se retrouve, à des degrés divers, dans toutes les grandes villes; à Philadelphie, un manufacturier me fait l'aveu suivant : « Quand il nous vient un enfant, c'est une méprise (a misiake). » Un ouvrier allemaud de la même ville, me montrant sa nombreuse et toujours croissante progéniture me dit : « Vous n'en trouveriez pas autant chez des Américains de naissance; ici, voyez-vous, les femmes s'empoisonnent pour ne pas avoir d'enfants. »
FAMILLES NO.MBUEUSKS ET FAMILLES SïÉlULKS. 49
J'ai rencontré aussi, même dans les grands centres et chez des familles de vieille souche américaine , quelques exceptions notables, entre autres un avocat de Chicago père de quatorze enfants , un industriel de Saint-Louis qui en avait huit, un banquier de Saint- Paul auquel il en restait sept; je cite ces exemples pour ne pas exagérer outre mesure le mal que je signale, mais il est reconnu que, depuis quelques années, il va toujours en croissant dans la partie urbaine et orientale des États-Unis.
Quelle peut en être la cause? Est-ce, comme me le disait un jour un économiste yankee, « une leçon française trop facilement apprise par ses compatriotes »? Je ne le crois pas, et la stérilité française ne me paraît avoir avec la stérilité américaine que des rapports assez éloignés.
Toutes les deux sont volontaires, il est vrai. On a bien mis en avant, pour justifier les Américains, le surmenage auquel ils se livrent, ses conséquences physiques et physiologiques, l'influence du climat, l'abus du tabac à chiquer, que sais-je encore? De même, en France, l'Académie de médecine fait, à chaque recensement, des rapports où sont étudiés dans leurs efl'ets généraux quelques-uns des éléments de la vie moderne , sur lesquels on cherche à faire retomber la responsabilité de cet état de choses; mais, en dépit de ces considérations d'ordre général , il y a, en France comme en Amérique , des familles également soumises à ces mômes influences dont les unes sont fécondes et les autres stériles.
La stérilité n'est donc pas fatale dans son ensemble.
En France , les pères qui possèdent un patrimoine veulent généralement limiter leur postérité, quelquesuns pour ne pas le voir diviser à leur mort, la plupart pour ne pas être obligés de fournir des dots de leur vivant. Chaque fois qu'il nous naît un enfant, c'est un créancier qui fait traite sur nous ; vingt ou trente ans après sa naissance, quand nous l'aurons nourri, logé, élevé, il faudra lui abandonner une part de notre fortune. Cette perspective fait réfléchir beaucoup de parents ; interrogez-les , ils vous l'avoueront.
En Amérique, on n'a pas beaucoup l'idée de transmettre à aucun de ses enfants une situation toute faite. En plus, on ne les dote pas, — sauf dans les cas exceptionnels que j'ai indiqués; — il n'y a donc pas de calcul qui puisse porter le père à les supprimer; mais, à côté du père, pour qui l'éducation n'est pas une très lourde charge, il y a la mère, sur laquelle retombent tous les soins du jeune âge, les douleurs de la maternité, les complications diverses qu'amènent les babies dans un ménage; or les Américaines de l'Est sont assez peu préparées par leur éducation à accepter l'ensemble de ces soucis et de ces peines, que viennent aggraver encore la difficulté très grande de se faire servir et l'étroitesse de certaines installations urbaines; aussi est-ce sur les mères américaines que retombe la responsabilité du petit nombre de leurs enfants.
Rappelons-nous, en efl'et, comment la femme américaine est élevée : beaucoup d'indépendance d'allu-