FAMILLES NOMBREUSES ET FAMILLES STERILES
res, aucunes habitudes de sujétion, une expérience assez avancée de la vie, de l'énergie, mais une énergie active et remuante, qui se déploie plus à Taise sur l'immensité d'un ranche de l'Ouest que dans un appartement restreint. Maintenant, représentons-nous cette femme dans une grande ville où l'on s'entasse, comme à New- York, mal installée par conséquent, souvent sans domestiques, en tous cas sans domestiques sûrs, absolument seule par conséquent pendant douze heures par jour; sont-ce là des conditions favorables à l'éducation d'une famille nombreuse? Non sans doute, s'il s'agit d'une personne habituée à un certain bienêtre. Oui, s'il s'agit de la femme d'un ouvrier.
La première reculera devant la perspective d'une demi-douzaine d'enfants à peigner, à laver, à soigner; jeune fille, elle n'avait à s'occuper que d'elle-même, et la transformation lui paraît trop brusque; la seconde , délivrée du travail de la fabrique par son mariage, trouve au contraire que ces soins maternels sont plus doux que sa tâche antérieure, elle les accepte facilement.
En dehors de New-York et de quelques grandes villes de l'Est, le tableau que je viens de tracer cesse d'être exact. Dans l'Ouest, tout jeune ménage peut avoir sa maison à lui, pas toujours bien vaste, mais suffisante, la place ne manque pas pour l'agrauflir à peu de frais si la famille augmente; c'est déjà une condition favorable. Puis, la simplicité des mœurs amène ce résultat, que les jeunes filles de toute classe ont l'habitude de s'associer aux travaux du ména^^e
sans répugnance; souvent ce ménage est rural et compliqué; c'est un ménage de ferme, avec des ouvriers à nourrir, des animaux de basse-cour à soigner; parfois même on réclame des jeunes filles un coup de main pour certains travaux agricoles à leur portée; par exemple, elles vont conduire le râteau à cheval au moment des fauches ou ramener dans le devoir un troupeau qui s'écarte. Il est clair que cet ensemble d'occupations constitue pour elles un autre apprentissage que la fréquentation assidue des high schools et les promenades oisives dans les rues d'une grande ville. Quand les devoirs de la maternité remplaceront pour elles les autres devoirs, elles ne les repousseront pas.
En résumé, la stérilité volontaire se circonscrit dans les villes de l'Est et sévit principalement sur la classe riche. C'est un phénomène de corruption morale favorisé par la vie urbaine, par une éducation plus extérieure que domestique, et développé par des circonstances particulières d'installation. Nous nous en rendrons mieux compte encore en pénétrant dans les maisons américaines pour en observer l'organisation matérielle, mais auparavant, il nous faut dire un mot d'une autre plaie de la société américaine.
On n'aurait pas, en effet, une idée exacte des mœurs matrimoniales américaines si on se bornait à rechercher comment les mariages se concluent et se
célèbrent; trop souvent aussi ils se rompent avec une remarquable facilité.
Les lois américaines sur le divorce varient dans chaque État de l'Union; à New- York, il faut prouver l'infidélité; dans le New-Jersey, il suffit qu'un des deux époux se montre cruel envers l'autre; à Chicago, et d'une manière générale dans tout l'Ouest, l'incompatibilité d'humeur n'est même pas nécessaire; la législation de l'IUinois admet, en effet, que tout ménage séparé en fait depuis deux ans a droit au divorce.
Ainsi, un Américain ou un Européen quelconque, lassé de la vie conjugale, peut venir s'installer en garçon à Chicago ; au bout d'un an , il sera citoyen de la ville, au bout de deux ans, il fera constater que sa femme n'est pas venue le retrouver et il pourra tenter, si cela lui plaît, une nouvelle expérience du mariage. Il ne manque pas de gens pour profiter de ces facilités et, comme la prodigieuse fortune de Chicago y attire beaucoup d'individus, qui espèrent faire de brillantes spéculations, cette ville est devenue le rendez-vous des mécontents du mariage. Quand un mari de New- York, de Boston ou de Philadelphie veut briser sa chaîne, il prend le train pour Chicago. De là une foule de plaisanteries sur la Cour de divorces, qu'on appelle le moulin à divorces, sur les gens de loi, sur l'ensemble des mœurs; les Yankees font volontiers des gorges chaudes sur ce sujet.
Il y a de quoi, d'ailleurs, car, à côté des tristes conséquences de cet extrême relâchement du lien matri-
monial, il en est de vraiment comiques : dans l'Ouest, où, comme je l'ai dit, les trocs ou bargains sont très fréquents, on en arrive quelquefois à échanger sa femme comme on échange des acres de terre ou une paire de chevaux. J'ai vu, sur une ferme importante de riowa , une dame d'un âge respectable sur laquelle on racontait l'aventure suivante : dans sa jeunesse, elle avait été la femme d'un cow boy et vivait sur un ranche, isolé. Le patron du ranche , très sensible à ses charmes , mais redoutant avec raison la colère du cow boy, envoya celui-ci un beau jour conduire à un marché éloigné un important troupeau de bœufs; puis, quand il le sut à bonne distance, il lui tint par télégramme le langage que voici : « Georges, gardez le troupeau pour vous et moi je garderai votre femme! » — AU right! (cela va bien), répondit le peu scrupuleux Georges, et voilà comment M''^ X... est aujourd'hui une prominent lady ; un bon petit divorce et un prompt mariage suffirent à régulariser le bargain.
On pourrait citer plusieurs exemples du môme genre, car avec la liberté presque complète du divorce, beaucoup de faits de simple prostitution revêtent le caractère légal du mariage. C'est le concubinage reconnu. Un jeune Français d& l'Ouest me raconte qu'il a dû épouser le revolver sur la gorge une fille de Saint-Louis qui l'avait attiré dans un piège ; le jour même du mariage, il s'est séparé d'elle, et compte obtenir bientôt le divorce; dans ces conditions, on peut se demander ce que vaut une pareille
réparation d'honneur; la facilité des divorces la rend positivement illusoire.
D'un autre côté, il faudrait se garder de porter sur les mœurs américaines un jugement trop sévère en prenant pour base les statistiques du divorce; elles accusent une quantité énorme de mauvais ménages, mais combien en possédons-nous en France que tout le monde pourrait nommer et qu'aucune statistique ne révèle? Ici, l'infidélité conjugale ne se supporte guère; aucune loi civile ne tend à maintenir en harmonie apparente deux époux qui ont mutuellement cessé de se plaire et, parmi les différentes sectes qui se partagent la population , une seule , la religion catholique, refuse de reconnaître le divorce. Toutes les dénominations protestantes l'admettent en principe; on a vu parfois des clergymen refuser de bénir l'union de personnes légalement divorcées, mais ce n'était jamais au nom du dogme qu'ils le faisaient, leur opposition était toujours due à une appréciation particulière du cas qui se présentait. Par exemple, les ministres de la high church se montrent plus difficiles que les ministres méthodistes, pour reconnaître un divorce ; il leur faut des motifs plus graves, mais aucun n'enseigne l'indissolubilité absolue du lien conjugal.
Dés lors, une série de désordre moraux, qui restent chez nous à l'état de vices cachés, viennent grossir le nombre des divorces. On n'a pas de faux ménage, mais on divorce pour prendre la femme dont ailleurs on ferait sa maîtresse. C'est moins compliqué que la vie à trois et surtout c'est beaucoup plus prudent.
car, ne l'oublions pas , le concubinage illégal offre ici des dangers considérables.
Enfin, à coté de ces tristes constatations, il convient de remarquer que la partie saine de la société conserve le respect du mariage. J'ai connu un avocat, qui, pendant une longue carrière, n'avait jamais plaidé une seule cause de divorce; cela lui paraissait contraire à sa dignité, et pourtant sa religion ne lui créait à ce sujet aucune obligation de conscience. Dans certains milieux, on ne reçoit pas une femme divorcée, même en plein Chicago ; en somme, soit par esprit de haute convenance morale, soit par principe religieux, un grand nombre de familles professent à l'égard du divorce la même aversion que nos meilleures familles françaises. L'opposition absolue de l'Église catholique à la rupture des mariages contribue même à augmenter, chez les dissidents les plus respectables, la situation morale très élevée qu'elle possède aux États-Unis. On sent qu'il y a dans sa doctrine une sauvegarde nécessaire. Il est certain que la formule solennelle prononcée par le clergyman devient absolument ridicule; a quoi bon dire d'une voix grave : What God has jomcd together, do not ht the nian get asunder (1), si les faits contredisent cette affirmation dogmatique et si le même clergyman unit le même individu avec cinq ou six femmes? Je me souviens de l'impression pénible que j'éprouvais malgré moi en entendant le ministre presbytérien à cheveux blancs et à mine vénérable, qui
(1) Ce que Dieu a uni, que llioinmc ne le sépare pas.
bénissait devant moi un jeune couple, lire à haute voix ces paroles si simples et si belles. Je me disais que, souvent sans doute, il les adressait à des personnes déjà engagées dans d'autres liens, et la dignité de son maintien, la conviction de son accent me semblaient accuser encore davantage celte anomalie.
Elle est d'ailleurs assez évidente pour que la partie saine de la population s'en préoccupe et cherche un remède aux inconvénients moraux très graves que présente la facilité des divorces. Il ne faudrait pas croire que la législation actuelle des États-Unis sur ce sujet soit considérée par les Américains comme une perfection. J'ai déjà fait remarquer qu'elle variait d'une manière sensible suivant les États ; on peut dire avec une certaine vérité que les différentes dispositions adoptées sont comme autant d'essais propres à éclairer l'opinion publique; toutes sont destinées à être modifiées, supprimées, ou complétées suivant les fruits qu'elles porteront et les courants qui en résulteront dans l'esprit général de la nation. De là cette abondance d'enquêtes publiées dans les journaux et le srecueils périodiques américains sur la question du divorce. En 1890, la North American Beview y a consacré une série d'articles fort curieux signés de noms considérables appartenant à des opinions diverses. Cela prouve l'intérêt qu'on attache à être éclairé sur une matière aussi importante et aussi délicate. La souplesse remarquable des institutions américaines permettra de mettre à l'épreuve les différents systèmes proposés, mais il n'est pas à croire que l'on trouve par
ce moyen une solution garantissant la dignité du lien matrimonial.
A cette plaie du divorce on ne peut indiquer qu'un remède, et un remède religieux; il faut, pour qu'elle guérisse, autre chose que des textes de loi. Sans le secours de ces textes, les catholiques américains conservent dans sa pureté et dans sa permanence le mariage chrétien; malgré leurs prescriptions, les désordres que nous avons décrits se continueraient sous d'autres noms.
Il nous faut maintenant pénétrer dans la demeure de ces ménages américains que nous avons vus se fonder et se dissoudre. Nous pourrons ainsi les mieux connaître, vivre de leur vie, et nous rendre compte des divers types qu'ils comportent.