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CHAPITRE HUITIEME La vie intellectuelle aux États-Unis

I. L'instruction de la jeunesse. — II. Les professions libérales. — III. Les journaux et les revues. — IV. Auteurs américains. — V. Le goût des arts.

Après l'examen rapide que nous avons passé des diverses branches de l'activité américaine, il reste cette impression que les travaux de l'esprit doivent être assez négligés par ce peuple si ardent à la lutte dans sa poursuite des biens matériels. On ne s'attend pas à trouver beaucoup de lettrés parmi tous ces ranchmen, ces agriculteurs , ces marchands et, de fait, il n'y en a guère. Sauf à Boston, où une société anciennement constituée, riche depuis longtemps, se pique d'une culture raffinée, on rencontre peu de gens adonnés entièrement à la science, à la littérature ou à l'art.

Mais ce n'est pas à dire pour cela que toute activité intellectuelle soit bannie des États-Unis. En premier lieu, le commerce, la banque, les affaires en général, ont besoin de combinaisons de tète, plus encore que d'efforts matériels; ceux qui y réussissent ne sont pas

les plus vigoureux corporellement, mais les plus habiles. De plus, certaines connaissances sont, sinon indispensables , du moins fort utiles à l'homme d'affaires, dès qu'il s'élève à un certain niveau. Enfin, les applications industrielles des sciences , si nombreuses aujourd'hui, font de ces sciences de véritables auxiliaires du travail.

Aussi les Américains, très désireux de pousser la nation entière en avant dans les voies du progrès, très désireux de s'armer eux-mêmes le mieux possible en vue de la lutte pour la vie, ont-ils donné à l'instruction publique un essor considérable.

C'est surtout du côté des écoles primaires que s'est portée leur attention , et cela s'explique ; leur but est en effet de munir chacun d'une^certaine dose de savoir, suffisante pour le mettre à même de se développer ensuite suivant les circonstances. Il ne s'agit pas de faire des savants, il s'agit d'empêcher qu'un homme de valeur se trouve arrêté plus tard dans son essor par le manque d'instruction première ; c'est bien là l'idée directrice qui dicte les programmes.

Ces programmes varient suivant chaque Etat dans les écoles publiques, suivant chaque école dans les autres; mais le fond est le même partout : lecture, écriture, dessin, calcul, géographie, histoire américaine, très nombreuses leçons de choses, voilà ce qu'on enseigne toujours; dans certaines villes, où

l'élément allemand est puissant, on ajoute rallemand comme langue vivante obligatoire; ailleurs, on ajoute un peu d'histoire d'Angleterre ou de physique élémentaire, par exemple.

On n'est pas surmené dans ces écoles primaires. Les cours ne durent guère que sept à huit mois par an; on n'est même obligé de les suivre que pendant trois mois, en général. De cette façon, aucun enfant utile à son père sur sa ferme ne lui est enlevé par une contrainte légale; il n'est pas de f armer qui ne puisse se passer de l'aide de ses garçons ou de ses filles pendant trois mois de l'année, car partout la morte saison dure au moins ce temps-là.

D'ailleurs, l'école primaire publique est entre les mains des pères de famille. C'est une commission nommée par eux qui choisit les maîtres et maîtresses; cela les assure mieux qu'une mesure d'ordre général contre toute tyrannie scolaire.

Gela contribue aussi à maintenir l'école dans son rôle normal d'accessoire, d'auxiliaire. Tout le monde est d'accord pour reconnaître l'utilité de cet auxiliaire, mais personne ne songe à lui laisser prendre une attitude envahissante.

Quand un enfant réussit bien dans une de nos écoles françaises, on songe de suite à exploiter la mémoire ou la promptitude d'intelligence qu'il peut avoir, pour lui faire passer des examens et lui procurer ainsi une des nombreuses fonctions que l'État français met au concours. Son aptitude intellectuelle suffit à lui donner un moyen d'existence par elle-même, sans qu'il

ait à remployer à la poursuite d'un but pratique; aux États-Unis, il n'en est pas de même ; l'enfant auquel on reconnaît des aptitudes est simplement préparé par l'école à les mettre lui-même en œuvre plus tard. Il n'y a pas, comme chez nous, beaucoup d'examens procurant beaucoup de places, ni beaucoup de gens aspirant à ces places; les situations sont indépendantes. L'enfant sait par conséquent que, s'il développe à l'école certaines de ses facultés, il devra en trouver l'emploi dans la vie, sans quoi ces facultés développées ne lui assureraient d'ordinaire aucun avenir.

L'instruction est donc donnée par les maîtres ot reçue par les élèves avec cette vue saine qu'elle est un instrument utile mis entre les mains de la jeunesse laborieuse, pour faire œuvre productive, non pas un mystérieux talisman destiné à ouvrir la porte d'une carrière toute faite. En Amérique, l'instruction est un moyen, non pas un but, parce qu'en Amérique il n'y a pas de carrière toute faite.

Par suite, elle ne produit pas le déclassement; personne n'attend un moyen d'existence de son seul savoir, mais tous courent vers les occupations utiles, les uns s'aidant de ce qu'ils ont appris à Técole pour se hisser jusqu'à l'indépendance, les autres mettant moins de confiance dans la préparation qu'ils y ont reçue.

A côté des écoles primaires ordinaires, il y a les High schools, sortes d'écoles primaires supérieures, où se rendent beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles, surtout parmi ceux qui sont élevés en ville. Là,

les programmes sont plus chargés, mais toujours conçus dans un esprit pratique. Les High schools, au lieu d'enseigner à leurs élèves des leçons de choses enfantines, leur enseignent ces leçons de choses moins simples qui s'appellent l'histoire naturelle, la chimie, la physique; ajoutez un peu de littérature et d'histoire, et vous aurez à peu près une idée des études qui s'y poursuivent.

Telle est l'instruction primaire. Si vous comparez un élève moyen des écoles primaires américaines avec un élève moyen des écoles primaires françaises, vous trouverez , surtout si vous vous placez dans un milieu rural, que l'élève américain est supérieur. Il sait à peu près les mêmes choses, mais il les sait mieux. Est-ce à dire que les méthodes pédagogiques soient remarquables aux États-Unis ? Je ne le crois pas ; très souvent, au contraire, l'enseignement est donné par des instituteurs de hasard, qui nappliquent aucune méthode , mais la clientèle scolaire est plus relevée. Les enfants d'un colon du Far West ont l'esprit plus ouvert qu'un petit paysan français , ils sont plus débrouillés ; l'éducation qu'ils reçoivent et les exemples qu'ils voient autour d'eux leur donnent infiniment plus d'initiative; il n'est pas étonnant qu'ils fassent en général de meilleurs élèves. De plus, la vie à laquelle ils sont destinés leur fournira maintes occasions d'utiliser les connaissances acquises à l'école; au lieu de les oublier, ils seront donc portés à les développer; ils en profiteront davantage. Mon expérience personnelle des campagnes de France m'a souvent mis à même de

constater que des jeunes gens, après avoir tracé, à l'école primaire de leur village , de magnifiques pages d'écriture, sont incapables de signer lorsque, à vingt et ïin ans, on les appelle sous les drapeaux; leurs doigts, habitués à manœuvrer la bêche ou à tenir les bras de la charrue, ne savent plus diriger la plume. Ici, il n'y a pas à proprement parler de paysans : le colon écrit à sa famille, lit des journaux, correspond avec des marchands , tient une comptabilité élémentaire ; il ne risque pas de perdre le bénéfice de son instruction.

Si la fortune lui sourit, s'il se lance dans des entreprises un peu considérables, il pourra donc se perfectionner dans la mesure où cela lui sera utile; par exemple, il prendra quelques leçons de tenue de livres, de sténographie, dans un des innombrables Business collèges (collèges d'affaires) où on enseigne ce genre de connaissances; il pourra aussi suivre les cours d'une école du soir, ou bien travailler seul dans quelque bibliothèque; nous avons vu que les institutions de ce genre, mises gratuitement au service du public, ne font pas défaut aux États-Unis. Beaucoup de gens les utilisent pour s'aider dans leur marche ascendante, pour s'améliorer [to improve themselves), selon l'expression typique qu'ils emploient. Je connais un meunier de Saint-Louis, aujourd'hui riche, dont les commencements modestes n'avaient pas été appuyés sur une très forte dose d'instruction; un jour que je visitais avec lui la Mercantile library, il me dit : « Tenez, c'est ici que j'ai appris à peu prés tout ce que je sais ; vers l'âge de vingt-cinq ans, j'avais une santé de fer,

mes affaires commençaient à bien marcher et je me sentais fort ignorant; après la journée finie, je venais m'asseoir à une de ces tables et je lisais. » Ces lectures lui avaient été profitables, car on pouvait causer bien longtemps avec lui sans se douter qu'il n'avait pas fréquenté l'université. Un banquier de New- York me raconte qu'un employé de son bureau, simple comptable^ a suivi pendant le temps libre que lui laissaient ses occupations, les cours d'une sorte d'école gratuite d'Arts et métiers^ le Peter Cooper Instiliite; il aimait beaucoup le dessin, mais n'avait pas eu les moyens suffisants pour faire un apprentissage sérieux de son art; à force de passer ses soirées au Peter Cooper Institue, il fut à même de s'employer lucrativement comme graveur dessinateur, et dit adieu aux chiffres.

Beaucoup d'Américains, parmi les self made men (hommes qui se sont faits eux-mêmes), ont acquis de cette manière les connaissances intellectuelles qu'ils possèdent. Obligés de s'adonner dès l'âge de quatorze ou quinze ans à un métier qui les fit vivre , ils n'ont pas pu recevoir une instruction complète sur les bancs de l'école, mais ont profité de toutes les occasions pour combler cette lacune plus tard.

Bien entendu, ils ne la comblent qu'incomplètement dans la plupart des cas; par suite, on ne trouve pas, chez les hommes d'une certaine situation, cette culture générale de l'esprit que nous sommes habitués à rencontrer en France dans un milieu analogue. Le niveau de l'instruction, plus haut chez un [armer de l'Ouest que chez un ouvrier français, reste sensiblement le

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même chez un commerçant, chez un banquier; seuls, les university men (hommes qui ont passé par l'université) tranchent sur le commun.

Je ne voudrais pas faire croire qu'on apprend énormément de choses dans les universités américaines, ce serait donner une impression très fausse, mais on cherche à y former l'esprit des jeunes gens. Les études durent trois ou quatre ans et sont coupées de beaucoup d'exercices physiques, comme dans les universités anglaises; j'ai assisté à Harvard à des concours de hase-bail qui dénotaient chez les joueurs une connaissance approfondie de ce genre de sport; ils en cultivent plusieurs autres avec succès et gagnent à cela un aspect sain et vigoureux qui fait plaisir à voir.

Ce ne sont pas des enfants qui fréquentent les universités. On y entre de dix-huit à vingt et un ans ; on en sort entre vingt et un et vingt-cinq ans avec le grade de bachelor of arts^ bachelier es arts, titre qui ne confère aucun privilège, mais recommande simplement le jeune homme qui en est investi comme un gentleman instruit et bien élevé.

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que le nombre des élèves soit restreint. A dix-huit ans, à seize ans même, beaucoup d'Américains sont déjà dans les affaires, nous l'avons constaté plusieurs fois; la règle générale est même de s'y lancer [to start in business) avant sa majorité. Quels sont donc les individus qui recrutent le personnel des universités, qui attendent jusqu'à vingt-cinq ans parfois pour commencer l'exercice d'un métier?

Il y en a deux catégories distinctes.

Ce sont d'abord ceux qui se préparent à une profession exigeant une certaine culture littéraire, notamment le barreau, la médecine, le clergé. Ceux-ci ont besoin de l'université pour acquérir cette culture et, lorsque leurs parents ne sont pas en mesure de les y envoyer à leurs frais , ils donnent des leçons particulières, concourent pour l'obtention des bourses, travaillent dans un bureau pendant les longs mois de vacances , s'arrangent d'une manière quelconque pour subvenir eux-mêmes à leur entretien. Dans bien des universités, la moitié des étudiants achètent ainsi par leur propre travail le droit de travailler; ce sont naturellement des étudiants sérieux.

La seconde catégorie se compose des fils de famille dont le père estime que trois ou quatre ans d'études sont un bagage utile dans la vie. Un avocat de Chicago, ancien élève d'Yale et plein d'amour pour son université, me dit qu'il y envoie tous ses garçons vers dixsept ou dix-huit ans. Quelle que soit la profession qu'ils embrassent, cela leur servira plus tard, et je ne suis pas seul à penser ainsi. Bien des hommes pratiques reconnaissent qu'un jeune homme sorti de l'université a chance de dépasser à vingt-cinq ou trente ans les individus entrés dans les affaires sans cette préparation. Sans doute, l'expérience leur fait défaut au début, mais ils l'acquièrent, et, plus tard, ce sont eux qui occupent en général les situations les plus élevées. On les recherche d'autant plus qu'ils sont plus rares. » Même dans cette catégorie, on trouve peu d'étudiants ama-

teurs, par la bonne raison qu'un père américain s'empresse de couper les vivres à son fils, s'il ne profite pas des sacrifices faits en sa faveur. Le même avocat dont je parlais tout à l'heure, M. M***, a bien soin de me dire que si ses enfants font mal à l'université, il les laissera se débrouiller tout seuls et se mettre dans les affaires à dix-sept ou dix-huit ans. Il n'y a pas ici de préjugé qui force le fils d'un homme riche à passer sur les bancs un certain nombre d'années. On peut avoir confiance dans l'efficacité d'une instruction développée pour la formation d'un gentleman, mais on n'est jamais cuistre; on ne se croit pas déshonoré parce qu'on n'a pas respiré pendant dix ans l'atmosphère du collège.

D'ailleurs, nous savons par tout ce que nous avons vu qu'il existe bien des manières de se tirer d'affaire sans cela. Les university men sont une exception en Amérique , bien que leur nombre tende à augmenter. Même dans les professions libérales, ils n'occupent pas toutes les places , et la manière dont ils y entrent diffère absolument de celle dont nous avons l'habitude en France. Inutile de montrer leur diplôme à la porte , elle est ouverte à tous ; c'est à eux de profiter des avantages réels que leur assure une éducation supérieure pour dépasser leurs concurrents. Ils ne sont pas de droit seuls avocats, seuls médecins, seuls clerrjymen, seuls ingénieurs, mais, toutes choses égales d'ailleurs , ils se trouvent mieux préparcs à faire de bons avocats, de bons médecins, de bons clergymen, de bons ingénieurs.

Un des fils de M. M*** a voulu suivies la profession paternelle; sorti d'Yale l'année dernière comme graduate, c'est-à-dire avec son diplôme de bachelier es arts, il a voyagé en Europe pendant six mois, puis est revenu à Chicago et fait actuellement son apprentissage d'avocat. Pour cela, son père l'a mis de suite dans son bureau, à un pupitre (/ put him at a desk) , comme un simple clerc. (Il faut dire qu'aux États-Unis les avocats sont en même temps avoués). La, il fait de la procédure pratique , préparation indispensable , me dit M. M***, pour suivre fructueusement un cours de droit, et la fait assez sérieusement, car il tient la place d'un employé. D'ailleurs il est payé et occupé comme tel , s'échappant seulement deux heures par jour pour aller écouter l'enseignement théorique de la Law school (école de droit) ; le soir, il travaille chez lui. L'année prochaine, la Law school lui prendra presque tout son temps, mais au bout de cette période, il passera ses examens et paraîtra à la barre. Total , deux années d'études, dont une consacrée presque entièrement à la pratique. J'étonne beaucoup M. M*** en lui disant que nos futurs avocats font trois à cinq ans de théorie avant de plaider le mur mitoyen; je lui raconte que j'ai écouté moi-même pendant tïois ans des professeurs renommés , sans avoir jamais défendu la moindre cause, et que je serais incapable de débrouiller une atTaire quelconque; cela lui paraît ex-

trêmement bizarre. « Cependant il ne manque pas de gens dans mon cas, en France, lui dis-je. — Mais pourquoi étudiez-vous la loi alors? — Au fond, cher Monsieur, je n'en sais rien : nous considérons le droit comme un complément d'éducation, tout au moins comme l'occasion d'une récolte de diplômes et, quand nous avons acquis ces diplômes, nous nous reposons. »

Cette conversation, un peu embarrassante pour moi, met bien en relief la manière différente dont un Américain et un Français considèrent l'instruction. Là oîi ils ne voient qu'un instrument, dont il faut se rendre maître quand on a l'intention de s'en servir, nous voyons, nous, une dignité qu'il y a toujours avantage à conquérir.

Chez eux , la théorie n'est estimée que dans la mesure où elle vient en aide à la pratique ; toutes leurs méthodes sont guidées par ce sentiment. Là où il éclate de la façon la plus curieuse, c'est au sujet des sciences exactes, dans lesquelles certains d'entre eux ont acquis une renommée universelle. Personne ne conteste , par exemple , l'importance des progrès que l'acoustique et l'électricité doivent à Graham Bell, à Edison, à Hughes, les inventeurs du téléphone, du phonographe , du microphone , etc. Dans l'application des sciences à l'industrie, ils devancent de beaucoup tous les peuples de la terre; j'ai indiqué plusieurs fois comment les conditions économiques servaient chez eux d'aiguillon au développement du machinisme, mais il faut reconnaître aussi qu'ils sont capables de répondre efficacement à l'excitation de cet aiguillon;

ils inventent à force , imaginent mille appareils ingénieux et enrichissent souvent par leurs efforts répétés le trésor des découvertes scientifiques.

Il semble que les États-Unis devraient renfermer une merveilleuse pépinière d'ingénieurs, et cependant, quand on interroge sur ce sujet un ingénieur français, il vous répond d'ordinaire qu'ils sont extrêmement inférieurs à nos polytechniciens. Ceux-ci n'inventent rien en général, mais on ne saurait sans injustice leur disputer le titre d'érudits scientifiques. Ils apprennent énormément de choses , en retiennent beaucoup, malgré toutes celles qu'ils oublient, et peuvent merveilleusement bien saisir toutes les découvertes nouvelles dues à l'initiative des autres.

Les ingénieurs américains sont réellement inférieurs aux nôtres à ce point de vue. Si vous les sortez de leur spécialité, ils savent peu de choses; un électricien, par exemple , est uniquement un électricien , un mineur, uniquement un mineur, etc. Mais ils ont de leur spécialité une connaissance profonde, et surtout, ils sont toujours en quête de perfectionnements à y apporter. Ils ne sont pas omniscients, comme le polytechnicien, mais ils font, beaucoup plus que lui, avancer les sciences; c'est là leur revanche.

En somme, ils sont très différents des ingénieurs français , parce qu'ils sont formés d'une manière toute différente. Chez nous, un ingénieur est un homme qu'on a bourré jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans de toute? les connaissances possibles; on a développé en lu d'une manière extrême l'aptitude à l'assimilation, on

en a fait un auxiliaire éminent; mais, élevé dans les abstractions, il manque, en général, d'esprit pratique et ne sait pas diriger personnellement une grande affaire, il ne peut que seconder utilement, dans certains détails techniques , celui qui la dirige.

L'ingénieur américain, au contraire, est un jeune homme élevé dès l'adolescence dans les manufactures, mêlé à leur direction pratique, et sachant de la science juste ce qu'il en faut pour comprendre le fonctionnement et bien connaître la construction des machines qu'il a sous les yeux. N'ayant pas de diplôme qui lui assure une place , il lui faut se maintenir réellement à la hauteur des inventions nouvelles; désirant, comme tout Américain, diriger une affaire indépendante, il lui faut en faire lui-même quelqu'une dont l'exploitation sera la source de sa fortune. Aussi les grands ingénieurs, Edison, Westinghouse , sont-ils des chefs d" industrie, des inventeurs et des créateurs. Le couronnement de la carrière consiste précisément à être à soi-même son propre ingénieur, à mettre personnellement en œuvre le résultat de son expérience et de sa science.

En d'autres termes , un Américain ne travaille pas toute sa jeunesse avec l'idée de se faire ingénieur, mais il travaille toute sa vie pour être indépendant et acquiert, dans ce but, quand cela lui est nécessaire, le savoir de l'ingénieur. Ce n'est pas une dignité dont il est revêtu, c'est un métier qu'il exerce.

Au surplus, si son métier d'ingénieur ne paie pas, il en prendra un autre. « L'an dernier, j'étais ingé-

nieur, me dit un jeune homme de Brooklyn; cette année, je suis journaliste. » En Amérique, il faut toujours s'attendre à ces changements à vue, et les jeunes gens qui se destinent aux professions libérales ont souvent la précaution de s'assurer, en cas de nécessité, la pratique d'un métier manuel. Ils ne veulent pas se trouver sans gagne-pain si la clientèle déserte leur cabinet d'avocat ou de médecin; par exemple, ils apprendront la typographie, la sténographie, parfois même la menuiserie , la serrurerie. M. M***, qui envoie tous ses fils à Yale , a fait faire ainsi à chacun d'eux l'apprentissage d'une profession ouvrière; c'est une assurance contre des échecs et des désastres possibles. On a ainsi beaucoup de chances de retomber toujours sur ses pieds, quoi qu'il arrive.

Les médecins américains ont un certain rapport avec le docteur Sangrado de Gil Blas; autant que possible, il faut éviter d'avoir affaire à eux. J'ai eu l'occasion de raconter, dans un chapitre sur les petites villes de l'Ouest (1], comment une jeune femme pouvait devenir doctoresse en six mois à Chicago , et cet exemple n'est pas une exception; cela s'explique bien d'ailleurs par ce que nous savons déjà de l'éducation américaine et du caractère instable des professions.

En effet, la médecine se compose de deux choses d'un art et d'une science. L'art, c'est le coup d'oeil prompt, la décision, la clairvoyance, appuyés sur l'expérience et l'observation personnelles; c'est encore l'adresse particulière aidée par la présence d'esprit;

(1) V. Ranches, Fermes et Usines.

de simples empiriques peuvent posséder ces qualités. La science, c'est la connaissance approfondie de l'organisme humain, Tétude raisonnée des propriétés curatives d'une foule d'éléments divers livrés par la nature ou découverts par la chimie; il faut, pour l'acquérir, beaucoup de temps et de travail, il faut une très longue et très sérieuse préparation technique. C'est là ce qui manque trop souvent aux médecins américains, inutile de dire pourquoi; cela ne paie pas assez vite.

Au contraire, les Américains sont remarquables dans certaines branches particulières de l'art médical, A Paris , un homme qui se respecte a un dentiste américain ; il en vient même en province ; on en trouve en Angleterre, en Allemagne. Il ne s'agit là, en effet, que d'habileté manuelle et mécanique, non pas de science théorique ; de plus , une circonstance particulière a développé l'art dentaire aux États-Unis : toutes les mâchoires américaines sont promptement détruites 'par l'alimentation animale jointe aux boissons glacées ; il faut donc les réparer, les remplacer, plus encore que chez nous; de là l'essor de cette spécialité.

Quelle que soit la branche des professions libérales que l'on examine en Amérique , on y retrouve donc toujours les mêmes caractères dominants ; les individus qui les exercent sont plutôt praticiens que théoriciens, plutôt gens de métier que savants. Dans les sciences abstraites et spéculatives , dans les mathématiques pures, les Américains brillent peu; dans les sciences d'observation, ils jouent un rôle considérable;

dans les applications industrielles de ces sciences, ils tiennent la tête. Leurs hommes de loi ne sont pas des philosophes, mais des gens d'affaires; leurs médecins ne s'élèvent guère au-dessus du simple empirique; l'énergie de la nation est absorbée presque entièrement par les travaux d'utHité immédiate et de profits rapides.

Que peut être, dans une société semblable, la production littéraire?

Dominée par les mêmes circonstances , elle en subit l'effet; elle est faite à l'usage et à l'image de sa clientèle ; cela est particulièrement frappant dans la littérature périodique, de beaucoup la plus développée.

Je ne crois pas qu'il y ait au monde une contrée possédant plus de journaux que les États-Unis; au premier abord, on pourrait croire que les journalistes sont les maîtres du pays, mais rien n'est plus faux; ils sont simplement les serviteurs du public , ses intermédiaires.

L'influence de certains journaux américains est grande. La Tribune de Chicago, la Tribune de New- York, le World, le Sun, le Boston Herald, jouissent d'une autorité incontestable, mais les journalistes qui y écrivent sont loin d'être connus et appréciés de leurs abonnés comme nos journalistes parisiens.

Cest que la presse a un tout autre caractère que chez nous; elle n'est pas enseignante et dogmatique;

ce n'est pas un sacerdoce , comme se plaisent parfois à l'affirmer nos publicistes, c'est une agence de renseignements. Si elle les donne complets, précis et intéressants, on s'occupe assez peu de savoir quel auteur rédige les articles.

Ouvrez un grand journal américain et parcourez-le, vous en verrez la preuve : les articles ne sont pas signés; le seul nom qui paraisse est celui de l'éditeur du journal, de l'entrepreneur de publicité, lequel n'écrit généralement pas. Parfois, cet éditeur, propriétaire de son journal et cherchant à le faire boomer par tous les moyens possibles , organise autour de sa personne une réclame vigoureuse, mais dans le même sens commercial qu'un grand marchand de nouveautés; il ne cherche pas à persuader à ses concitoyens qu'il est le soutien de l'édifice social, le champion des libertés méconnues ; il veut leur prouver que ses affaires marchent bien, qu'il est prospère, qu'il est soucieux du bien général, philanthrope éclairé ; en somme, qu'il possède la situation matérielle et les qualités morales d'un Américain éminent.

Il faut en effet donner cette impression à l'abonné et à l'acheteur. Pour les tenir au courant de ce qu'ils demandent, le journal doit avoir une puissante organisation de reportage, un nombre considérable de collaborateurs; il doit être, par conséquent, une grosse affaire. Il faut leur montrer qu'il est réellement une grosse affaire; c'est pourquoi le propriétaire d'un grand journal tient à faire savoir au public que son country seat est une merveille d'élégance, que ses

collections sont précieuses, que sa générosité ne connaît pas de bornes.

Dans le même but, les journaux importants font construire dénormes immeubles , généralement flanqués d'une tour ou surmontés d'un dôme prodigieusement élevés, qui attirent l'attention du passant. Gomme les banques, comme les grandes compagnies d'assurances, ils n'occupent pas d'ordinaire la totalité de ces immeubles, ils les louent, par appartements séparés, à des gens d'affaires; ce sont des business buildings, mais le nom du journal s'étale en grandes lettres sur leur façade, ou encadre la monumentale porte d'entrée , afin que nul n'en ignore.

Quand on lit un journal américain, on comprend cette allure d'entreprise commerciale. La variété des sujets traités, l'abondance des nouvelles, des dépêches, des annonces, des renseignements de toutes sortes, la justifient. Le journal ne se classe pas par le mérite personnel d'un rédacteur, tirant de sa tête des considérations sur la religion ou la politique, mais par la valeur de ses informations. Dès lors, un homme de talent, entouré de cinq ou six rédacteurs quelconques, composant à coups de ciseaux, ne peut pa? faire vivre un journal, comme cela se voit souvent en France; vous ne trouveriez rien aux États-Unis qui ressemble à V Intransigeant de M. Rochefort, à VAutorité de M. de Cassagnac, ou à la République Française du temps de (jambetta. Le journal français qui se rapproche le plus du type américain est probablement le Temps, mais avec de profondes différences.

Si on veut avoir une idée exacte de la presse américaine, il faut choisir un journal à la fois très répandu et très populaire, un journal atteignant les masses. Le New-York Herald, \q plus connu en France de tous les journaux américains, ne répond pas bien au but; il est trop cosmopolite, trop New-Yorkais. Vous le trouverez chez tous les Américains résidant en Europe et chez beaucoup d'Européens résidant en Amérique; au contraire, à Philadelphie, à Chicago, à Saint-Louis, il n'a pas de lecteurs. La Tribune de Chicago est peutêtre le journal faisant le plus autorité dans l'Ouest, mais sa clientèle est généralement restreinte aux personnes instruites. C'est un leading neivspaper (un journal dirigeant) plutôt qu'un journal populaire. Le Public Ledger, de Philadelphie , n'a pas la même situation prépondérante dans le public d'élite, mais il pénètre partout, il est lu par les patrons et par les ouvriers, il représente donc un excellent type moyen; déplus son tirage est considérable, il remplit donc toutes les conditions nécessaires pour servir d'exemple. J'en prends un numéro au hasard, et voici ce que j'y vois.

D'abord les dernières nouvelles,"les nouvelles locales et étrangères. Sur les huit grandes pages du journal, elles occupent environ la valeur de trois. Ce ne sont pas toujours de simples dépêches; quand le sujet l'exige, on trouve là le récit détaillé d'un événement européen. Voici, par exemple, une longue colonne analysant une discussion à la Chambre des Communes d'Angleterre , un courrier de Washington donnant le

résumé des séances des chambres fédérales, puis l'annonce d'une faillite importante, avec un historique de la maison d'affaires qui la encourue, etc., etc. Je tourne le feuillet, et je rencontre un long rapport sur l'école des aveugles entretenue par l'État de la Pensylvanie. Des abus se sont glissés, paraît-il, dans cette institution, ce qui n'a rien d'étonnant puisqu'il s'agit d'un établissement placé sous le contrôle des pouvoirs publics , et une enquête se poursuit ; les lecteurs sont tenus au courant de chacune de ses phases. Partout , d'ailleurs, la même préoccupation de fournir des renseignements complets, sans appréciation personnelle de la part du journal, s'afflrme par le style concis, dépouillé d'artifices, et l'abondance des faits. C'est de la littérature documentaire. Un banqueta été offert, à V Union League Club, à un diplomate étranger, h l'occasion de son départ des États-Unis : la salle du banquet est décrite avec soin, les noms des convives sont inscrits tout au long, les différents speeches prononcés reproduits d'un bout à l'autre. Un concours de base bail a eu lieu : les noms des vainqueurs, les vicissitudes diverses de la partie , les progrès de tel champion connu, les signes de fatigue qui se manifestent chez tel autre, rien n'est oublié. Et ainsi dv. toutes sortes de sujets, qu'il s'agisse du dernier condamné à mort, de l'actrice en vogue venue d'Europe, du milliardaire le plus fraîchement éclos ; leurs actes , leurs paroles, leurs gestes, leurs costumes, leur physionomie, leur santé, sont reported avec force détails. D'ailleurs, nous sommes ici dans la patrie du repor-

tage. Les reporters se cachent soigneusement l'un à l'autre les nouvelles dont ils sont instruits, comme un trésor précieux ; c'est qu'en effet , à des gens qui veulent surtout être tenus au courant de ce qui se passe, il faut des nouvelles récentes et inédites, La fortune du journal est donc fondée sur l'étendue, l'activité et l'efficacité de son reportage.

Les articles rédigés dans les bureaux ont le même caractère documentaire. Ils diffèrent peu des nouvelles proprement dites. J'en lis un intitulé : « Le socialisme en Allemagne ». Les récentes tentatives faites par le jeune empereur pour s'emparer de ce mouvement d'opinion sont simplement racontées; quant aux causes du socialisme, le rédacteur ne prétend pas les découvrir; il se contente d'indiquer que les opinions diffèrent beaucoup sur ce point , mais que la raison la plus souvent donnée et la plus probable à ses yeux se trouve dans la charge écrasante du service militaire. Donnez-lui une autre raison plus plausible, il s'y rangera volontiers ; si celle-là le frappe, c'est à cause du grand contraste qui existe entre l'absence de conscription dont il a l'habitude, et le militarisme à outrance que la Prusse victorieuse impose à l'Allemagne.

D'aiiires articles ne prêtent même pas aux réflexions philosophiques, ou soi-disant telles, que celui-ci aurait amenées sous la plume d'un journaliste français; ils ont pour objet la question des incendies et l'organisation du service des pompiers, la production de la houille dans les mines de la Pensylvanie; un lecteur américain est capable d'absorber ainsi une énorme

quantité de faits, sans demander grâce. Un lecteur français jetterait le journal de dépit, ou dormirait d'ennui, au bout de dix minutes. Et remarquez que j'ai pris exprès comme exemple une feuille populaire et répandue, une feuille ne s'adressant pas à un public spécial. Il faut que la clientèle soit toute différente ici et en France.

Elle est toute différente, en effet. Un ouvrier moyen de Philadelphie lirait assez volontiers VÉconomiste Français dans sa partie technique; chez nous, les ouvriers sérieux et tranquilles arrivent tout juste au Petit Journal, et encore est-ce souvent à cause des feuilletons qu'ils l'achètent. La plupart prennent plus de goût au vitriol des polémiques. C'est que l'ouvrier américain, celui de Philadelphie, tout particulièrement, a l'idée de s'élever au-dessus de sa condition présente; tout autour de lui, il voit des hommes sortis, comme lui, des rangs les plus humbles, arriver à une haute situation par leur énergie aidée d'occasions favorables ; il tient donc à connaître les occasions favorables qui peuvent se présenter aussi pour lui et, avec cette vue d'avenir, rien ne lui est plus indifférent. L'ambition de s'élever le grandit intellectuellement, et le rend sérieux, capable de réflexion et de canbinaisons; les exemples qui l'entourent lui donnent confiance dans l'efficacité du travail; quand il rentre, le soir, à son home, après la journée faite et le salaire gagné, il cherche dans la lecture d'un journal des connaissances pratiques et des renseignements utiles, qui puissent l'aider dans la poursuite de son but.

On peut trouver en France de pareils ouvriers ; il y en a même certainement, et bien des industriels ont commencé , là aussi , par vivre d'un salaire journalier ; mais leur nombre est trop restreint pour former une clientèle. C'est pourquoi nous n'avons pas un seul journal qui puisse fournir à leur intelligence l'aliment qu'elle réclame, qui puisse les instruire.

J'ai dit plus haut que la presse américaine n'avait pas l'allure doctrinale de la nôtre; il est assez curieux qu'elle réussisse mieux que la nôtre à instruire. Cela se comprend néanmoins : il faudrait qu'un journaliste fût un homme extraordinaire pour renouveler constamment le stock d'idées géniales qu'il possède; à supposer qu'il y réussît, ces idées, mises chaque jour dans la circulation, seraient acceptées ou repoussées par les lecteurs, sans grand profit pour eux. Une idée qu'on prend toute venue dans la tête d'un autre ne développe guère celui qui la reçoit; il n'y a de vraiment fécondes que celles que l'on tire de soimême, de sa propre observation.

Or la presse américaine passe son temps à fournir des éléments à cette observation personnelle du lecteur; elle lui dit ce qui s'invente, ce qui disparait, ce qui grandit. Pour elle, c'est infiniment plus simple et, pour sa clientèle, c'est infiniment plus profitable. J'admets que beaucoup se perdent dans cet amas indigeste de nouvelles; j'admets que la lecture d'un journal américain nécessite un certain travail de tête, auquel tout le monde ne se condamne pas; mais qu'est-ce que cela prouve, après tout? Qu'on peut lire

un journal sans en tirer aucun profit intellectuel? N'est-ce pas comme cela, même en France?

Pour cette classe inférieure de lecteurs, le journal américain conserve encore une certaine utilité pratique, il sert d'intermédiaire entre les différentes parties du public. Ce qu'un numéro quelconque contient d'offres et demandes d'emplois, d'annonces commerciales, financières, agricoles, est incalculable. Nous avons vu, d'ailleurs, comment on advertise pour trouver une pension de famille , pour conclure des échanges, pour avoir un associé, etc. Ce qui est curieux, c'est le développement énorme de cette habitude. La moitié au moins de la copie est fournie par les annonces, dans les grands journaux à huit pages. A New- York^ le New- York Herald possède dans la ville plusieurs bureaux où cinq ou six employés reçoivent les advertisements. — Il est important de mettre le moyen de publicité à la portée de la clientèle. — Je passe à minuit près d'un de ces bureaux, dans Broadway; je vois des gens qui entrent et sortent , s'approchent des guichets , remettent leurs insertions ; on se croirait en plein midi.

Le journal sert encore d'intermédiaire d'une autre façon. J'ai eu l'occasion de parler d'un concours ouvert par le World sur la question de savoir comment il faut élever les jeunes filles ; souvent on soumet au public des problèmes du même genre, par exemple celui-ci : « Quel est le meilleur moyen, pour une femme, de faire rester son mari chez elle le soir? » ou bien encore, on l'interroge sur la politique : au

moment des derniers scandales du Tammany, on lisait cet entrefilet vingt fois répété dans le New- York Herald : « Que feriez-vous si vous étiez le maire de New-York? Votre réponse sera publiée dans le Herald, dimanche prochain. »

On le voit, le public n'est pas seulement chargé d'interpréter tout seul les éléments d'information fournis par le journal, il est chargé aussi en partie de faire le journal.

Dans les petites villes de l'Ouest, cette correspondance des abonnés est la grande ressource et presque le seul intérêt des feuilles très médiocres qui y paraissent. Les colons racontent leur histoire avec un sérieux naïf; en voici un échantillon emprunté à un journal de Fargo (Dacotah) : « Je suis venu ici en juillet 1871 et me suis établi sur Vhomestead que je possède. En 1872, j'ai défriché 15 acres. Avant cela, cinq acres avaient été défrichés, de sorte qu'au printemps de 1872, j'ensemençai vingt acres, principalement en pommes de terre et en avoine; les sauterelles mangèrent la plus grande partie des pommes de terre et toute l'avoine. En 1873, j'eus une belle récolte, malgré la sécheresse. Je continuai à défricher et à semer et, en 1877, j'avais 180 acres en blé, donnant en moyenne 27 bushels 1/2 à l'acre. On m'offrit un dollar par bushel avant la moisson. Ce que je ne vendis pas à un dollar, je le vendis un dollar dix cents... En 1879, je créai une ferme près de Hunter... (suit le détail des récoltes). Cette année j'ai récolté à Hunter, sur une demi-section de terre, 8.500 bushels de fro-

ment (environ 2.800 hectolitres). Je connais bien les terres du comté et de la vallée de la Riviére-Rouge et vous répondrai volontiers aux questions que vous me poserez. Je ne suis pas très écrivain [I am not much of a writer), mais j'essaierai de vous donner des renseignements sérieux. »

En dehors de ces lettres amusantes par leur style, mais essentiellement documentaires , les journaux de petites villes se bornent à enregistrer quelques statistiques locales et se font l'écho des bavardages d'alentour [local gossip); on y voit des informations comme celles-ci : « H.-J. Brewers est allé à Omaha pour ses affaires — E.-S. ZoUer est revenu de son voyage dans riowa, — Charley Winship donne l'hospitalité à son ami H.-J. Hendrix, d'Oconee, Nebraska, etc., etc. » C'est la manie des nouvelles poussée jusqu'à 1 infiniment petit, par l'impossibilité d'en donner de sérieuses. Un petit journal n'est pas assez riche pour avoir un reportage organisé; il lui faut se contenter des nouvelles que son unique rédacteur récolte par-ci parlà, à la gare, dans les hôtels, à la banque, partout où on se rencontre. Il y a plus de différence encore entre un journal de grande ville et un journal de petite ville, aux États-Unis, qu'entre un journal de Paris et un journal de sous-préfecture, en France. Le premier est supérieur; le second est pire, s'il se peut. Le journal américain est une grosse affaire, ou il n'est pas.

Les revues et magazines participent de sa nature. Eux aussi ne souffrent pas la médiocrité; ils la souf-

frent moins encore, peut-être, que les journaux, par cette raison qu'ils n'ont pas comme eux de clientèle obligée. A Saint-Louis, on ne peut lire qu'un journal de Saint-Louis pour avoir les nouvelles; elles sont transmises télégraphiquement à la presse locale, tandis que les feuilles imprimées à New-York, Chicago, ou Philadelphie, les apportent par le chemin de fer trente-six ou quarante-huit heures trop tard; chaque journal a donc une sphère d'expansion strictement limitée, mais les revues et magazines de New-York sont lus partout. Chez les colons de l'Ouest, chez les mineurs des Montagnes Rocheuses, j'ai vu le Harpers Magazine, le Scribners Magazine, le Century, etc.; sur la table de tout cercle important, on trouve V Atlantic Monthbj , la North- American Bevieiu. La North-American Revieiv est par excellence le type de la grande revue américaine. Elle n'a pas, pour ainsi dire, de rédacteurs attitrés, mais elle fait appel à toutes les notabilités compétentes, suivant le genre de questions que l'opinion publique met à l'ordre du jour. Andrew Carnegie y expose les devoirs de la richesse, parce qu'il est l'un des hommes les plus rapidement enrichis des États-Unis dans ces dernières années; sur ce même sujet, l'évêque protestant de New-York donne l'opinion d'un homme d'Église, et l'honorable J. Phelps , député de New-Jersey, jadis un des lieutenants de M. Blaine, l'opinion d'un homme d'État. La question des écoles iinsectarian , intéressant particulièrement les catholiques, est traitée par le professeur Egan, de l'université Notre-Dame; celle des

tarifs appelle successivement M. Gladstone, M. Blaine, le major Mac-Kinley et d'autres moins célèbres; à propos du divorce , le cardinal Gibbons , le plus haut représentant de la hiérarchie catholique aux États- Unis, publie un article; il est suivi par M. Gladstone, l'évéque Potter, un juge de la cour suprême, etc.; Edison, Westinghouse et Thomson exposent les progrès de Téclairage électrique; M. Balfour, M. Parnell, James Bryce, John Morley discutent la question irlandaise; les revendications ouvrières sont présentées par Powderly, grand maître des Chevaliers du Travail; le système d'Henry George, par son inventeur. Le marquis de Lorne , ancien gouverneur du Canada, traite les questions canadiennes; enfin j'ai eu la satisfaction de retrouver dans la North- American Review un fragment de M. Taine sur les idées religieuses de Napoléon. La North- American Review, on le voit, est une tribune oîi des hommes de marque viennent exposer leurs opinions.

Les magazines sont consacrés, en général, à de moins graves questions. Les récits de voyages , les romans et les nouvelles constituent leur grande ressource ; une illustration abondante et soignée en rend la lecture attrayante, et les renseignements nombreux qui s'y trouvent relatés leur donnent souvent un réel intérêt. D'ailleurs, les Américains, infatigables voyageurs et très curieux de faits de toutes sortes, forment une clientèle de premier ordre pour ce genre de publications.

En dehors de ces magazines, où sont abordés des su-

jets très divers, il y en a une foule de plus spéciaux, depuis le Good Housekeeping (la bonne conduite du ménage) destiné aux maîtresses de maison, jusqu'aux publications savantes. A Saint-Paul, un périodique illustré fort intéressant, le Northwest Magazine, tient ses lecteurs au courant de tous les progrès qui s'accomplissent dans le iSord-Ouest. 11 ne se fonde pas une ville nouvelle, il ne se crée pas une grande exploitation minière, il ne se construit pas un chemin de fer dans le Montana, le Washington, le Dacotah, l'Utah, rOrégon, etc., sans que le Nortkwest Magazine en donne une description détaillée, accompagnée de plans, de cartes, de photographies, de dessins. Pour accomplir sa perpétuelle enquête, le directeur, M. E.-V. Smalley, passe une partie de son existence dans un grand wagon, construit sur ses indications, et spécialement aménagé à son usage et à celui de sa famille ; ce wagon , véritable maison roulante , comprend plusieurs chambres à coucher, un salon, une salle à manger, une cuisine. Un photographe, un ou deux dessinateurs, voyagent là-dedans avec M. Smalley, pendant six semaines de suite parfois, s'arrêtant partout où une nouveauté importante réclame leur attention, repartant dès qu'ils ont recueilli les documents nécessaires. Voilà, certes, une manière très moderne et très américaine de rédiger une revue; elle répond bien au but de la presse sérieuse des Etats-Unis; elle donne au lecteur des éléments d'observation, des renseignements précis et utiles.

A côté de cette presse sérieuse , il y a aussi la presse

satirique, représentée par quelques journaux illustrés, spirituellement conduits en général. Deux d'entre eux, le Jiidge et le Puck, ont une couleur politique tranchée ; le Judge, républicain, tourne les démocrates en ridicule; le Puck, démocrate, fait de même pour les républicains. Certaines de leurs caricatures sont vraiment fort amusantes. Dans un autre genre, le Life et le Light se préoccupent moins de la politique, mais plus des mœurs américaines proprement dites; le petit manège de la flirtation est une de leurs grandes ressources; en revanche, pas de plaisanteries inconvenantes ni d'illustrations légères. C'est d'ailleurs l'image de la société telle que nous l'avons décrite ; on n'étale pas ses vices , on les cache.

Il n'entre pas dans mon cadre de présenter une étude même abrégée de la littérature américaine; je me contenterai de montrer qu'elle existe et d'en indiquer quelques caractères , pour ne pas laisser croire qu'aucune production de valeur ne soit encore sortie des États-Unis. Peut-être un lecteur français penserait-il, sans cela, que les Américains sont entièrement absorbés par la production du blé ou la fabrication des locomotives , et les citoyens et citoyennes de Boston ne me pardonneraient pas d'accréditer par mon silence une pareille supposition.

Certains auteurs américains ont d'ailleurs acquis une réputation qui se passe de réclame. Parmi les histo-

riens, quatre, au moins, Washington Irving, Prescott, Bancroft et Parkman, sont connus et lus dans toute l'Europe. Washington Irving est le premier en date des auteurs américains dont les ouvrages aient eu droit de cité dans les bibliothèques de l'ancien continent. Il a publié sur la découverte du Nouveau Monde des œuvres de longue haleine, remarquables par la clarté de l'exposition et la précision des faits ; ses voyages dans le Far West, à une époque où les Indiens seuls le parcouraient, fournissent sur leur organisation sociale des détails circonstanciés et constituent un charmant récit, plein de couleur et de vie.

La Conquête du Mexique de Prescott est classique; c'est l'ouvrage le plus complet que l'on ait sur ce curieux sujet. Bancroft a consacré une existence entière à son Histoire des États-Unis , tTa.vaii\ consciencieux, écrit avec une gravité un peu froide , peut-être , mais d'un style net, concis, qui convient bien à l'allure de la grande histoire.

Quant à Francis Parkman, c'est lui qui a débrouillé, dans les relations des premiers voyageurs et missionnaires qui visitèrent le Canada et le nord-est des États- Unis, les origines de la colonisation. Ses ouvrages sont d'un grand secours pour la connaissance des populations indigènes qui occupaient ces contrées avant l'arrivée des Européens , notamment de la célèbre nation des Iroquois, la plus redoutable de toutes. Il est assez curieux de voir comment Parkman, protestant convaincu, rend justice aux efforts des Jésuites pour l'évangélisation des Indiens. En le lisant,

on se prend d'une admiration enthousiaste pour ces héros martyrs qui, comme le P. Jogues, pour n'en citer qu'un, payèrent par les plus horribles supplices leur généreuse tentative.

Au surplus , l'Américain est plus facilement impartial que sectaire, plus observateur que doctrinal. Cette tendance s'explique par la direction pratique de sa vie et l'énergie agissante qu'il y déploie; elle se manifeste nettement dans la littérature périodique des États- Unis; elle assure aux Américains une place d'honneur dans les travaux historiques.

Une autre branche de productions paraît aussi devoir leur être ouverte, c'est celle des sciences économiques et sociales, fondées, comme l'histoire, sur l'observation des faits, mais observant des faits présents dans la réalité , non des faits passés dans les documents écrits. Leur activité intellectuelle se porte beaucoup, en effet, de ce côté-là; les enquêtes, les statistiques abondent; des Bureaux de travail sont chargés, dans beaucoup d'États, de recueillir des éléments d'information sur la situation des manufactures, la vie des ouvriers, les grèves, l'immigration, et publient chaque année des volumes bourrés de chiffres. En général, ces travaux considérables ne donnejit pas lieu à une œuvre d'ensemble ; l'analyse qu'ils présentent de faits sociaux nombreux et importants n'est guidée par aucune méthode; elle est sincère, elle n'est pas scientifique, et ne peut pas aboutira une comparaison éclatante, à un classement efflcace. Il serait à souhaiter qn'un aussi grand effort fût mieux dirigé.

Parmi les économistes actuellement vivants, M. Arthur T. Hadley, auteur d'un traité d'Économie politique et d'un ouvrage remarquable sur le régime des chemins de fer aux État-Unis et à létranger, paraît un des plus éminents , mais les différentes universités renferment un très grand nombre de professeurs distingués et se tenant merveilleusement au courant du mouvement économique. S'il m'était permis de présenter, non pas une critique , mais une observation à leur endroit^ je dirais que leur juste préoccupation d'impartialité et de documentation les empêche peutêtre trop souvent de prendre parti , cela est un défaut d'érudit, semble-t-il, non un défaut d'observateur. Sans doute, quelles que soient les précautions que l'on prenne , on nest jamais sûr d'avoir bien vu ce qu'on a vu; encore est-il qu'on l'a vu d'une certaine façon et que cette manière de voir est la seule que l'on puisse accepter sincèrement , jusqu'à ce qu'une circonstance quelconque vous fasse voir plus ou mieux, ou tout au moins autrement. Que si on n'a aucune préférence entre plusieurs opinions sur un phénomène, c'est qu'on n'a pas observé personnellement ce phénomène et qu'on s'en tient à des jugements plus ou moins réputés, qu'on sait « ce qui s'est publié sur la question », ce qui est du domaine de l'érudition, non de la science.

Le général A. Walker, mort récemment, tenait à Boston où il dirigeait l'Institut de Technologie une place de premier ordre. C'était un économiste très convaincu de ses idées, et auquel mon observation de tout à l'heure s'appliquerait fort mal. Homme d'action

dans toute racception du terme , il exerçait sur beaucoup de ses concitoyens une influence considérable. Il avait débuté dans la vie comme agent sur les Réserves indiennes, puis la guerre de Sécession avait fait de lui un général , et c'est seulement par une troisième et dernière' transformation qu'il avait conquis le premier rang parmi les économistes américains.

M. Carroll D. Wright n'est pas connu seulement par la création des services de la statistique fédérale et par les publications officielles du Department of Lahor. Il a donné sur l'Évolution industrielle des études du plus haut intérêt et chacun sait quel concours précieux trouvent auprès de lui tous ceux — américains ou étrangers — qui veulent se documenter sur une question. Dans sa conversation le document s'anime, prend une forme sensible et fait naître des vues nouvelles.

A côté de ces véritables économistes , voici un faiseur de systèmes, Henry George, récemment disparu, non sans avoir laissé aux États-Unis et en Angleterre une renomTnée bruyante. Ses théories influencées visiblement par le milieu américain ofl'rent un intérêt particulier, il me faut donc les exposer en quelques mots.

On considère généralement Henry George comme un socialiste ; il l'est en effet par certains côtés de sa doctrine , par certaines affirmations ; mais l'application de son système, loin de protéger les faibles et les incapables, aboutirait rapidement à leur écrasement. Son livre le plus célèbre, Progress and Povertxj (Progrès et Pauvreté) est dédié :

« A ceux qui,

Voyant le vice et la misère

Xuître de l'inégale distribution de la richesse et des privilèges,

Sentent la possibilité d'un état supérieur

Et veulent lutter pour l'obtenir, »

C'est donc aux mécontents qu'il s'adresse, et aux mécontents choqués de l'inégalité de la condition humaine; par suite, le public socialiste se trouve favorablement disposé à l'écouter. Cette sympathie se change en enthousiasme à la lecture de chapitres comme ceux dont voici la thèse : — « Injustice de la propriété privée de la terre », — « Comment des droits égaux à la terre peuvent être afOrmés et garantis ». — « L'asservissement des travailleurs est le résultat dernier de la propriété de la terre ».

Alléchés par ces théories, beaucoup d'Irlandais, d'Allemands, de Polonais, plus ou moins désorganisés , vinrent à Henry George et soutinrent de tout leur pouvoir la réforme qu'il proposait, sans' s'apercevoir qu'elle favorisait les gens entreprenants et énergiques, au grand détriment des paresseux et des incapables, des médiocres et'des humbles.

Henry George proposait, en effet, de remplacer tous les impôts par un impôt unique, calculé d'après la valeur vénale de la terre nue. Par exemple , un lot de ville serait soumis à une contribution égale, soit qu'il reste à l'état de terrain vague, soit qu'il porte une construction en marbre blanc. La construction, c'est le travail de l'homme, et Henry George enseigne que touf homme a droit intégralement aux produits de son traie

vail; donc, tout impôt frappant ces produits est injuste et doit être supprimé. Au contraire, le terrain sur lequel elle s'élève appartient à tout le monde, d'après lui; c'est l'élément de succès fourni par la nature à tous ses enfants ; les particuliers n'en sont que des locataires; ils en doivent la rente à la communauté des citoyens.

Or cela aboutit tout droit à l'expropriation de tous les propriétaires qui ne seraient pas de grands agriculteurs, de grands industriels, de grands banquiers; ceux-ci pourraient facilement payer la taxe qu'on réclamerait d'eux, mais l'ouvrier propriétaire de sa maison , dans une grande ville , le colon débutant et chargé de dettes, dans les États de l'Ouest, se verraient dans l'impossibilité de l'acquitter; le sol serait constamment mis au concours entre tous les producteurs, et quiconque faiblirait dans la production serait immédiatement évincé.

En revanche, comme Henry George l'annonçait d'ailleurs, « toutes les charges qui pèsent aujourd'hui sur l'industrie et entravent le commerce une fois détruites, la production de la richesse prendrait un essor inconnu jusqu'ici ».

Oui , ce serait bien là le résultat de la réforme : les capables monteraient plus vite et plus haut, les incables descendraient plus vite et plus bas; l'indépendance ne serait plus le lot que d'un petit nombre.

Il est assez curieux de voir ce qu'est devenue l'idée socialiste entre les mains d'Henry George; ce n'est plus le socialisme de l'état de tHbu, selon l'appellation

qu'il lui donne, c'est du socialisme américain, exagérant encore les caractères que nous avons constatés dans la société américaine; c'est l'amélioration obligatoire, la réussite obligatoire... ou la mort.

Né aux États-Unis, ce faiseur de systèmes ne pouvait pas sacrifier au bien-être général le développement de la richesse et l'essor de l'activité; il ne pouvait pas être socialiste à la manière de l'école allemande ou des nihilistes russes; d'un autre côté, l'état social actuel de l'Amérique ne devait pas le satisfaire, parce que, malgré les remarquables dons intellectuels qu'il possédait, George n'était jamais parvenu à se créer une situation pleinement indépendante. Nous le trouvons successivement inspecteur de l'éclairage à San-Francisco , puis employé de la ville de New- York enfin journaliste et candidat; c'était une manière de politicien, de raté, qui jugeait mal faite la société où il n'avait pas atteint le sommet de l'échelle.

Voilà pourquoi il avait groupé autour de lui la clientèle ordinaire des mécontents, tandis que ceux qui réussissent, — et ils sont nombreux aux États-Unis, — restaient rebelles à sa propagande.

Une autre raison s'opposait en Amérique au succès de ses théories. Le système de la taxe unique ruine la spéculation sur les terrains dans son principe. Il est impossible de supporter pendant plusieurs années de lourds impôts sur un lot de terre qui ne produit rien, mais qui a une valeur vénale considérable . quand cette valeur vénale est la seule base de l'impôt. La combinaison qui consiste à « garder en attendant que cela

280 L'ÉDUCATlOxN ET LA SOCIÉTÉ.

monte » devient trop onéreuse ; il faut vendre à qui se propose réellement de bâtir. Bien entendu, tous les Real esiate dealers, Land agents^ et autres gens d'affaires, tous les capitalistes, tous les spéculateurs plus ou moins engagés dans le boom d'une ville s'opposaient unanimement aux projets d'Henry George. Au fond, c'étaient bien eux que le réformateur voulait atteindre , et la facilité de certains profits réalisés sur des lots de terrains urbains a été pour lui le choc d'où a jailli son système.

L'Angleterre a fait à ses livres un accueil enthousiaste. Dans ce pays où la terre appartient à un très petit nombre d'individus, où elle est en quelque sorte monopolisée, où des quartiers de grandes villes se bâtissent sur la même propriété , il devait se trouver beaucoup de gens disposés à rejeter la charge de l'impôt sur les détenteurs du sol.

Et puis il n'en coûte rien de condamner vigoureusement la spéculation sur les terrains quand on est sûr denejamaispouvoir s'y livrer personnellement, comme c'est le cas de beaucoup d'Anglais. Au contraire, un Américain caresse toujours quelque projet de boom.

L'essai de la taxe unique a été fait, il est vrai, en 1892, à Hyattsville, petite ville voisine de Washington, mais il ne s'est pas poursuivi, ayant été déclaré inconstitutionnel, en sorte que ses résultats ne peuvent pas être étudiés sérieusement. Les protestations que souleva ce mode de taxation et qui aboutirent à la déclaration d'inconstitutionnalité prouvent seulement que la soi-disant réforme ne rencontre pas dans l'o-

AUTEURS AMÉRICALNS. 281

pinion publique américaine un appui suffisant pour être applicable.

En somme, Henry George ne représente pas un type de savant; son nom ne restera pas dans la science économique , appelée très probablement à se développer beaucoup aux États-Unis. Ses conceptions originales tomberont dans l'oubli, comme sont tombées celles de Saint-Simon, de Fourier, et de beaucoup d'autres, tandis que les observations sincères consignées dans les statistiques et les enquêtes des Bureaux de travail auront encore leur mérite documentaire.

C'est évidemment dans le sens de l'observation que les auteurs américains paraissent devoir produire leurs meilleures œuvres. Historiens et économistes, ils sont encore humourists, parce que Y humour n'est en somme qu'une observation spirituelle, assaisonnée de rapprochements inattendus. Mark Twain tient aujourd'hui la tête parmi ces humourists et chacun des speeches qu'il prononce est toujours reproduit m extenso par tous les journaux américains. Voici un petit fragment de l'un d'eux, qui donnera une idée du genre, bien que ma traduction lui fasse perdre la plus grande partie de sa saveur; il s'agit d'un toast : « J'aime le sexe , j'aime toutes les femmes , sans distinction d'âge ni de couleur. [Rires de l'auditoire.) La simple intelligence ne peut pas estimer ce que nous devons à la femme. Elle coud nos boutons , elle racommode nos effets, elle nous attrape dans les ventes de charité, elle nous fait ses confidences, elle nous raconte tout ce qu'elle peut sur les petites affaires pri-

vées de ses voisins. [Rires.) Elle nous donne des avis, et beaucoup. Partout où il y a une femme , elle est l'ornement de la société et le trésor du monde. {L'orateur s'arrête et jette sur son auditoire un regard de reproche.) Vous auriez dû applaudir. [Rires prolongés.) Voyez Gléopâtre, voyez Florence Nightingale, voyez Lucrèce Borgia. [Plusieurs voix : xVo», Non!) Bien, glissons, si vous voulez, sur Lucrèce Borgia. Voyez notre mère Eve. [Cris de oh! oh! et rires.) Ne la regardez pas si vous ne voulez pas, mais Eve était un ornement, Messieurs, surtout avant que les modes aient changé, etc., etc. »

Avec l'observation et Vhumeur, les auteurs dramatiques américains devraient produire les comédies de caractère , mais il n'y a pas encore de vrais auteurs dramatiques aux États-Unis. On joue généralement des pièces françaises démarquées et gâtées, ou bien de grosses farces, où les trémoussements des acteurs, les coups de pied donnés et reçus , les équivoques matériels, tiennent lieu de tout ce qui y manque. C'est un champ encore inexploité par les hommes de talent. Il faut un public délicat et formé pour donner lieu à l'art dramatique , et ce public ne s'est pas encore rencontré aux États-Unis.

La poésie, qui peut se passer de public, et jaillit spontanément sans être sollicitée, a au contraire des représentants aux États-Unis : Longfellow , Edgar Poë, et d'autres moins célèbres. Longfellow, le plus renommé de tous, est aussi, je crois, le plus américain. Personne n'a chanté d'une âme plus ardente et d'un

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