SERVICE DU RECRUTEMENT
« On demande pour l'armée des États-Unis des hommes vigoureux, de bonne conduite, âgés de vingt et un à trente-cinq ans. »
Suit la mention de la taille et du poids exigés, des avantages offerts, etc. Le tout signé : « Captain James M. RoperS*'' cavalry. S'adresser 219 West 4*'' Street, Cincinnati, Ohio. »
On peut objecter qu'il est dangereux pour un aussi grand pays de se contenter d'une armée si peu nom. breuse, que, s'il n'en a pas besoin pour maintenir l'ordre à l'intérieur, il peut être attaqué par une nation
ennemie et. se trouver surpris au moment d'un conflit. Jusqu'ici, les États-Unis ont suffi aux nécessités de la défense nationale , d'une part , avec leur marine sérieusement augmentée au cours de ces dernières années, d'autre part, avec les enrôlements volontaires. Quand on a fait appel aux hommes de bonne volonté pour la campagne de Cuba il s'en est présenté, dit-on, un million, et on n'en demandait que deux cent mille. Peut-être, ces troupes improvisées n'auraient-elles pas tenu contre une armée de vieux soldats disciplinés et bien commandés , mais elles ont triomphé des adversaires qu'elles avaient à combattre, et leur victoire n'est pas faite pour diminuer la confiance des Américains dans leur système.
Cette confiance est suffisante pour que jamais leur politique internationale n'ait été influencée par le sentiment d'une infériorité militaire. Dans les difficultés qui se sont élevées depuis une dizaine d'années soit avec l'Angleterre au sujet des Pêcheries de Behring, ou du Venezuela, soit avec l'Italie à propos du lynchage de la Nouvelle-Orléans, soit avec l'Espagne en dernier lieu, le gouvernement américain n'a certainement pas péché par timidité ou manque de fermeté. L'oncle Sam se rend très bien compte, — et ses adversaires le savent bien aussi, — que s'il emploie d'ordinaire presque toutes ses forces vives à des travaux pacifiques, il n'en est pas moins capable de les diriger utilement à l'occasion vers un autre but.
Les conquêtes récentes ont néanmoins créé la nécessité d'une augmentation de l'effectif militaire. Avec
la tournure que prend la guerre des Philippines, il est difûcile de savoir à quel chiffre on s'arrêtera, car on ne peut guère supposer que, même après roccupation effective du territoire de ces îles, la pacification soit très prompte. Alors qu'on ne prévoyait pas une résistance aussi vigoureuse de ce côté, une armée régulière de cent mille hommes paraissait un maximum. Au congrès de Washington, on ne l'acceptait pas d'enthousiasme, et même dans l'enivrement de la victoire, on ne se laissait pas aller à un accès de militarisme inconsidéré. Quelles que soient donc les exigences momentanées d'une conquête très disputée etles exigences plus durables de la sécurité nationale, on peut être certain que les Américains veilleront jalousement au maintien du système qui leur a réussi jusqu'ici et réduiront au strict nécessaire le chiffre de leur armée permanente. Ils sont très conscients du danger que pourrait faire courir à leurs institutions une forte armée considérable , soit qu'un chef victorieux comme le général Grant après la guerre de Sécession, se crée dans le pays une situation omnipotente, soit que le pouvoir exécutif, quel qu'il soit, cherche dans l'élément militaire un appui contre l'autorité du Congrès. Aussi une majorité considérable a-t-olle repoussé, après la guerre avec l'Espagne, la création d'un grade supérieur de lieutenant -général qui avait été proposée. Cette haute dignité militaire portait ombrage aux partisans du « self fjovernment ». Elle avait existé pourtant autrefois. Après la guerre du Mexique, pendant et après la guerre de Sécession, plusieurs généraux en furent
investis ; mais il est à croire que les souvenirs de Grant ont nui à son rétablissement. Cela montre à quel point les Américains ont l'œil ouvert sur les dangers possibles du militarisme à l'heure même où ils reconnaissent la nécessité de fortifier leur armée.
A côté de l'armée régulière, il y a des milices d'États , destinées à maintenir dans la nation une certaine connaissance des exercices militaires. Ces milices s'organisent plus ou moins sérieusement , sans aucun contrôle du gouvernement fédéral, et ce sont elles qui fournissent le prétexte de tous ces titres de colonels et de généraux dont on est si prodigue en Amérique. J'ai voulu me rendre compte de ce qu'était une de ces milices, celle du Massachusets, une des mieux conduites, me dit-on, et je suis allé à South-Farmingham non loin de Boston, au moment de sa période annuelle d'exercices. Cette période dure douze jours seulement, pendant lesquels les soldats couchent sous la tente, formant un campement de 2.000 hommes environ dans une vaste prairie appartenant à l'État du Massachusets; c'est là que je les vois manœuvrer.
Évidemment, l'œil d'un de nos généraux inspecteurs ne serait pas favorablement impressionné : des officiers , peu sanglés dans leurs uniformes , galopent lourdement sur dos chevaux incorrects, grotesquement harnachés d'une buffleterie jaune mal tenue. Les manœuvres manquent d'ensemble et de précision ; je remarque un peloton de cavalerie auquel on enseigne l'usage du sabre. Il en a bien besoin, car, à chaque commandement, la plupart des cavaliers décrivent
avec leur arme les courbes les plus inattendues ; s'ils ne se transpercent pas mutuellement, c'est qu'ils sont à bonne distance. Les fantassins exécutent leurs mouvements sans régularité et sans raideur; impossible de dire qu'ils marchent comme un seul homme ; au contraire , on a l'impression que chacun d'eux se transporte d'un point à un autre comme s'il était seul.
En revanche, quand on cause avec un soldat, devant la porte de sa tente , on le trouve intelligent et zélé; je demande au premier venu de vouloir bien me montrer son fusil, il m'en explique le mécanisme et les avantages, me racontant qu'on fait merveille au champ de tir avec cette arme et que les Américains sont les premiers tireurs du monde [the best in the world, comme toujours). Renseignements pris, j'apprends que vingt-quatre tireurs choisis de la milice du Massachusets se sont rendus en Angleterre pour prendre part à un match et ant remporté tous les prix. Il y a donc du vrai dans l'exagération de ce jeune milicien.
Au milieu du camp, je rencontre des jeunes femmes et des jeunes filles qui circulent librement; elles sont venues voir leur mari , leur fiancé , leur frère , et aucun soldat ne se permet la moindre plaisanterie, le moindre sourire ; ce ne sont pas des troupiers qui campent ici, ce sont des Américains. La manœuvre est défectueuse, il n'y a pas d'unité, mais l'homme pris isolément est supérieur au soldat que nous connaissons en France.
D'ailleurs, on le traite en homme. Fendant les deux
heures que je passe au camp , je n'entends pas un juron, pas une expression grossière ; les chefs commandent sans colère. J'en fais la réflexion à un Américain qui m'accompagne : « S'il en était autrement , me ditil, le camp serait désert; les jeunes gens qui viennent là y viennent pour s'exercer , non pour s'entendre injurier; ce sont des volontaires; ils ont le sentiment de leur dignité, ils y tiennent et reprendraient bien vite le chemin de leur home si elle n'était pas respectée. »
Pas plus que les soldats ne supporteraient des chefs violents, les chefs ne sauraient supporter des soldats indisciplinés; quand il s'en trouve, on se borne à les renvoyer. A la porte du camp, je vois un petit baraquement en planches servant de salle de police; il y a quatre places pour ces 2.000 hommes; deux sont occupées par des civils qui sont venus causer du désordre dans le camp et que l'autorité militaire , maîtresse chez elle , comme il convient à une autorité américaine, a fait mettre sous clef; les deux autres sont vides ; il est clair que la discipline ne repose pas ici sur la crainte des punitions , et on peut dire que la contrainte est absente de ce camp; c'est une réunion de gens de bonne volonté. L'État du Massachusets paie largement leurs services, d'ailleurs; chaque milicien reçoit 24 dollars par an et sert douze jours, soit dix francs de solde par jour; il est vrai ([u'il est chargé de se nourrir lui-même, mais, à ce pri.vlà, aucun de nos pauvres pioupious ne regretterait sa gamelle j sans doute!
LE CARACTERE RESTREINT DES POUVOIRS PUBLICS. 24t
En quittant les camp grounds, je me trouve tout à fait réconcilié avec la milice du Massachusets. La première impression défavorable s'efface; j'oublie la gaucberie de la manœuvre et je ne me souviens plus que de la valeur individuelle des soldats avec qui j'ai causé, de l'ordre qui règne spontanément, du caractère autonome de cette petite armée. Au fond, ce que je vois ici ressemble à ce que j'ai vu partout aux États-Unis : chaque organisme, chaque individu conserve le plus qu'il peut toute son indépendance ; de là le caractère restreint et spécial des pouvoirs publics, auxquels on laisse fort peu à faire. Cela nuit sans doute aux effets d'ensemble dont nous avons l'habitude ; nous pensons qu'il n'y a que désordre dans cette liberté, mais les efforts individuels sont plus énergiques, et, quand ils convergent vers un même but, par un choix spontané de chaque volonté, leur puissance est incalculable. C'est ce qui fait la force de l'Amérique.