‹ La vie américaineChapitre 38 sur 52 · V. — LE GOUT DES ARTS · texte numérisé non relu

V. — LE GOUT DES ARTS

Je ne saurais terminer ce chapitre sans dire un mot des Beaux-Arts et de la place qu'ils tiennent dans la vie intellectuelle des États-Unis.

Là-dessus , il règne deux opinions contradictoires en apparence. Un jour, causant avec un grand marchand de tableaux de Paris, établi depuis quelques années à New- York , je me hasardai à dire que le sentiment iirtistique était peu développé en Amérique. « Détrompez-vous, me répondit-il, il y a ici autant d'individus que chez nous capables de connaître un bon tableau. » Une autre fois, un peintre. Américain de naissance, mais vivant d'ordinaire à Paris, me déclarait que « c'était décourageant » de venir exposer ses œuvres aux États-Unis, que personne ne s'y intéressait , qu'un artiste succombait sous le poids de cette indifférence , etc.

Où est la vérité dans tout cela? La vérité, c'est que le marchand de tableaux et le peintre ont raison tous les doux, mais chacun à leur point de vue : le marchand trouve des critiques experts sachant coter la

valeur d'un tableau ; il en trouve cinq ou six à New- York, comme il en trouve cinq ou six à Paris, et déclare que c'est la même chose; le peintre, au contraire, saisit bien la différence entre l'ensemble du public américain, très ignorant des choses de l'art, et le public français , très dilettante , très curieux, très généralement intéressé par la vue d'une bonne toile, l'audition d'une symphonie ou d'un opéra, causant volontiers de sculpture, d'architecture, de peinture, de musique, sans grande compétence, mais en y prenant réellement plaisir.

Ce double caractère se manifeste en Amérique dans toutes les branches de l'art : certaines personnes sont de vrais connaisseurs; l'ensemble de la nation n'y entend rien.

A Boston, au Muséum of Fine Arts, vous verrez des salles consacrées aux primitifs italiens, une collection de maîtres flamands, une autre de maîtjj^s français, toutes témoignant d'un choix judicieux, d'une critique exercée; à la bibliothèque publique de cette même ville, les peintures de Puvis de Chavannes décorent l'escalier monumental; à New- York, Philadelphie, Baltimore, Chicago, des galeries particulières, encore entre les mains de ceux qui les ont réunies, ou déjà léguées aux musées publics, sont remarquables. J'ai eu occasion d'en nommer quelques-unes. On sait, d'ailleurs, comment les Américains ont fait main basse à Paris sur les œuvres de certains de nos artistes, Meissonnier, par exemple, sans parler du fameux Angélus de Millet.

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