LE GOUT DES ARTS
Nous sommes souvent portés à croire que ces possesseurs de galeries particulières obéissent en les formant à une vanité d'enrichi, à une manie de collectionneur; ce n'est pas toujours là le genre de raisons qui les pousse et il en est plusieurs qui font leur éducation artistique au fur et à mesure de leurs achats. « Quand j'ai commencé, me disait lun d'entre eux et des plus qualifiés, je voulais avoir une œuvre de chacun des maîtres modernes; au bout de quelque temps, je me suis dit qu'il était absurde de payer cher un tableau qui ne m'intéressait pas et je n'ai plus suivi dans mes acquisitions que les inspirations de mon goût personnel. » Non seulement, les Américains achètent les tableaux d'artistes renommés, mais ils aident les débuts de ceux qui commencent, faisant volontiers l'office de Mécènes vis-à-vis de leurs jeunes compatriotes désireux de perfectionner leur talent par l'étude des grands maîtres. Un M. Chauler a fondé à Paris, à l'aide de souscriptions particulières, une sorte d'école de peinture : voilà qui indique bien nettement le souci éclairé des Beaux-Arts. On sait, d'ailleurs, quel nombre considérable d'Américains fréquente les ateliers de nos peintres français.
En fait de musique , on peut rencontrer parfois aux États-Unis un orchestre bien conduit. J'ai entendu le Boston Sympliony Orchestra interpréter Wagner, Saint-Saëns et Mendelssohn d'une manière très agréable. Toute jouissance artistique n'est donc pas impossible chez l'oncle Sam.
Mais il y a peu de gens à goûter ce genre de jouis-
sance. L'auditoire d'un concert reste froid en général; il n'y a pas de communication établie entre lui et les artistes. S'il paraît s'échauffer un moment, c'est à l'occasion de quelque morceau à grand effet, où les cuivres éclatants et les caisses tonitruantes se combinent avec les points d'orgue pour produire l'impression de la terreur. Ce bruit le réveille et le touche; il trouve cela ivonderful (prodigieux). Les critiques sont animés des mêmes sentiments. Je découpe dans un journal de Saint-Paul l'annonce suivante destinée à faire l'éloge du Boston Symphony Orchestra : « Le Boston Symphony Orchestra donnera une représentation à Saint-Paul, mardi prochain. Depuis que Thomas est venu ici , nous n'avons pas eu l'occasion d'entendre un groupe d'artistes aussi important et aussi habile; mais si on veut bien considérer que Thomas n'a jamais eu que quarante-cinq musiciens, tandis que le Boston Symphony Orchestra en compte soixante-dix, on aura une idée de la grandeur des effets produits par celui-ci. »
Même genre d'appréciation pour la peinture. Au Saint-Nkholas Holel, à Cincinnati, un portrait de Pauline Bonaparte, peint par Dévouge, occupe une place d'honneur, une place de réclame, dans la salle à écrire. Des notices artistiques et historiques sur ce tableau sont libéralement distribuées aux hôtes; j'en prends une et j'y cueille ce renseignement précieux : « Pauline Bonaparte parait, d'après ce portrait, avoir pesé cent cinquante pounds ou un peu plus », Comme on sent bien l'œil exercé du ranchman! C'est de la