CHAPITRE DIXIÈME
Conclusion.
Nous avons étudié le peuple américain dans toutes les manifestations de sa vie (1). Nous avons vu comment il tire parti des différentes ressources de l'immense contrée sur laquelle il asseoit sa puissance; nous nous sommes assis à son foyer; nous avons examiné sa vie politique et ses croyances religieuses; nous tenons par conséquent les éléments essentiels de sa constitution sociale et nous pouvons répondre en connaissance de cause à la question ordinaire des Yankees : How do you like this counti^? (comment trouvez-vous ce pays-ci?).
Ce n'est pas chose facile d'émettre un jugement d'ensemble sur une nation, de la louer ou de la blâmer en bloc. On prête toujours le flanc à mille objections, quand on se laisse aller à l'expression d'une sympathie ou dune antipathie générales; on risque de fausser les faits, quand on se laisse soi-même diriger par cette sympathie ou par cette antipathie. Mais, après l'examen impartial des divers éléments
(1) V. Ranches, Fermes et Usines.
qui composent une société, on ne peut pas s'empêcher de se demander quelles sont les causes qui font sa faiblesse ou sa force, de voir si les signes de décadence l'emportent sur les signes de prospérité, si cette société s'élève ou si elle descend; on éprouve une impression générale.
Or, aux États-Unis , le résultat de cette impression est très net.
Certes, il y a dans la société américaine, nous l'avons constaté , à l'occasion , de très graves désordres ; dans le régime du travail, ce sont la fréquence des grèves, l'instabilité des engagements, lindifîérence de certains patrons à l'égard de leurs ouvriers, les syndicats monopolisateurs {trusts), l'abus de la spéculation; dans la famille, nous trouvons le divorce abritant une véritable prostitution légale , la stérilité volontaire qui sévit dans les grandes villes de l'Est, l'ivrognerie abrutissante; dans le gouvernement, des politiciens sans scrupules détiennent la plupart des situations , la justice est parfois mal représentée ; enfln la religion, toute respectée qu'elle soit, rencontre une indifférence générale.
Comme toutes les nations de l'Europe, comme toutes les sociétés humaines, l'Amérique a donc ses maux; mais ce n'est pas par ses maux, c'est par la force de résistance qu'elle y oppose qu'on peut juger de la vigueur d'une société. Toutes seraient condamnées à périr promptement, si les maladies sociales dont elles sont atteintes, constituaient une cause suffisante de ruine*, cependant l'histoire nous montre
que les unes parviennent à grandir et à prospérer, malgré les crises qu'elles subissent, tandis que d'autres disparaissent sous le coup de crises analogues.
Or, un des caractères les plus frappants de la société américaine, c'est sa merveilleuse aptitude à surmonter les crises. Ce caractère, elle le doit à l'énergie individuelle de ses membres, auxquels le découragement semble inconnu. On peut dire que, pour un Américain, il n'y a pas de chute définitive et irréparable; il n'y a pas de chute qui abatte sa volonté. Qu'un homme se ruine de fond en comble , il recommence à travailler avec la même ardeur, et l'opinion publique ne le flétrit pas , aussi longtemps qu'il conserve cette ardeur; elle le flétrirait s'il ne cherchait pas à se relever de sa chute.
Cette immense force réparatrice répandue dans toute la nation n'est qu'une manifestation particulière de la force impulsive qui la pousse en avant ; on ne se relève si vite que pour courir à un but. C'est ce qui fait la vitalité de l'Amérique, c'est ce qui donne confiance dans ses destinées futures.
Vous êtes-vous demandé quelquefois pourquoi ce peuple né d'hier, composé d'éléments si divers, présente une telle homogénéité qu'on lui reconnaisse déjà des défauts et des qualités, qu'il présente un type distinct?
C'est que si la race américaine n'a pas d'unité d'origine, elle en a une autre qui résulte d'une sélection : elle emprunte ses membres à toutes sortes de milieux; elle ne conserve que ceux qui sont doués d'une éner-
gie suffisante pour tirer parti des facilités naturelles (le succès qu'offre l'immense étendue des États-Unis. Elle donne au Hongrois ou à l'Italien un abri temporaire ; elle devient la patrie du Scandinave, de l'Allemand du Nord, ou de l'Anglo-Saxon. Non seulement elle appelle ainsi à elle les Européens susceptibles do mener la vie américaine, mais elle rejette constamment de son sein les Américains désireux d'y échapper. De là la colonie américaine des Champs-Elysées à Paris. Pour devenir et pour rester Américain, il faut considérer la vie comme une lutte et non comme un plaisir, y rechercher l'effort victorieux, l'action énergique et efficace, plus que l'agrément, plus que le loisir embelli par la culture des arts, et les raffinements propres à d'autres sociétés.
Partout où notre observation s'est portée, sur les ranches, sur les fermes, dans les mines, dans l'industrie, dans le commerce, dans l'organisation do la famille ou des pouvoirs publics, nous avons constaté que ce qui fait réussir l'Américain, ce qui constitue son type, ce qui fait prédominer la somme du bien sur la somme du mal, c'est la valeur morale, l'énergie personnelle, l'énergie agissante, l'énergie créatrice.
Cette énergie créatrice est tellement féconde que si vous jetez aujourd'hui les yeux sur cet immense continent, presque désert il y a cent ans, peuplé seulement de bisons et d'Indiens, vous le voyez couvert do chemins de fer, de villes florissantes , de riches moissons; sa culture, son industrie, son commerce, sont devenus une menace pour l'Europe, et le Vieux Monde,
3î6 L'ÉDUCATION ET LA SOCIÉTÉ.
armé jusqu'aux dents, respecte et redoute ce pays où la conscription est inconnue.
Qui donc a accompli cette transformation?
Est-ce une métropole puissante? un souverain de génie?
Non , mais des particuliers , une poignée de cultivateurs et de marchands.
Ils ont fait autre chose encore : après avoir créé le pays, ils l'ont organisé; ils se sont fabriqué un gouvernement qui les serve, et contre les excès duquel ils puissent réagir sans une révolution violente. En somme, ils ont tout fait et, malgré les désordres que nous avons constatés, leur œuvre va se développant chaque jour.
C'est donc bien par l'énergie des individus que la société américaine s'est constituée et se soutient.
Pourquoi cela? Comment se fait-il que cette qualité se soit développée là d'une manière si merveilleuse?
Il suffit de comparer l'étendue des États-Unis avec leur population actuelle pour le comprendre. Il existe encore des terres disponibles, les industries à créer sont sans nombre; tout homme décidé à mettre en œuvre ses bras et sa volonté en trouve facilement l'emploi ; avec de l'énergie et de la persévérance , avec un caractère fortement trempé, rien n'est impossible; l'audace est une sagesse.
Cotte condition est si favorable, elle porte si bien à son maximum d'intensité et d'efficacité l'effort individuel, qu'elle attire en Amérique et y fait prospérer les individualités les mieux prédisposées à cet effort.
Aussi, voyez ce qui se passe : l'Amérique est ouverte à tout le monde, elle donne des terres à qui en veut, «lie donne même la nationalité américaine à quiconque réside sur son territoire pendant quelque temps, et cependant on ne voit à la tête des affaires américaines que les représentants des races formées à l'effort individuel. Eux seuls profitent complètement des avantages offerts par l'Amérique.
D'autres nations de l'Europe, engagées dans le système de l'effort collectif, militarisées à outrance, fortel ment gouvernées et s'en glorifiant, voyant là une condition de sécurité, de force et de progrès, restent en face de ces avantages sans les utiliser.
Le monde paraît donc aujourd'hui se diviser en deux groupes bien distincts, l'un plaçant son espoir dans l'effort individuel, unissant ses forces seulement quand la nécessité l'exige, et suivant des formes variables répondant aux besoins du moment, attendant tout de initiative privée, redoutant les entraves; l'autre,^ mettant au contraire sa confiance dans l'effort collectif, dans le groupement administratif, permanent, difficile à transformer, attendant tout de la réglementation , et craignant par-dessus tout les « écarts » de la volonté individuelle.
Auquel de ces deux groupes appartiendra l'avenir? Duquel faut-il dire : « Ceci tuera cela »?
Au dix-neuvième siècle, à la veille du vingtième, la réponse ne semble pas douteuse.
Nous sommes à une époque de transformations rapides où toutes les inventions modernes bouleversent
à chaque instant le monde du travail; la loi du travail est plus que jamais la loi du progrès. Cela exige de la part des hommes la possibilité d'agir seuls, ou de se grouper, suivant les besoins du moment, avec promptitude, non pas suivant des formes antérieures, vieilles et sans souplesse, créées jadis en vue d'autres besoins. En présence de ces changements inévitables et continus, il n'y a plus de situations acquises d'une manière définitive ; tous les efforts combinés pour les maintenir artificiellement échouent contre la force des choses. Le seul parti à prendre, c'est donc de s'armer pour la lutte inévitable, d'être prompt à se retourner, libre de ses mouvements, non pas enchaîné et attendant un commandement pour agir. Ce qu'il faut, c'est de l'initiative, non de la docilité.
La race à laquelle appartiendra l'avenir sera donc bien celle chez laquelle l'homme, dégagé de toute entrave inutile, et formé à l'effort individuel, atteindra 1g maximum d'intensité de cet effort.
Cela n'est pas vrai seulement au point de vue matériel, cela est vrai également au point de vue moral. Là, dans tous les temps et dans tous les lieux, l'effort individuel est le seul efficace; c'est le travail sur soimême, recommandé par la philosophie antique, prescrit par la religion, partout honoré cl partout fécond. C'est lui que chantait le poète Longfellow dans les admirables stances de son Psalm of Life toutes remplies d'un lyrisme vraiment américain : « Notre destinée n'est ni de jouir ni de souffrir, mais d'agir, afin que chaque lendemain nous trouve plus en avant. Ne vous
conûez pas dans l'avenir, tout souriant quil soit! Laissez Le passé ensevelir les morts! Agissez, agissez dans le présent qui vitl Le cœur dans votre poitrine et Dieu sur vos tètes 1 »