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CHAPITRE NEUVIÈME La situation religieuse

I. Les Américains sont-ils religieux ? — II. L'Église catiiolique aux États-Unis.

On sait quel nombre extraordinaire de confessions religieuses renferment les États-Unis. Sans parler des Mormons, des Shakers, et des autres sectes, dont certaines bizarreries ont fait la réputation universelle, il existe une foule innombrable d'Eglises indépendantes, toutes fondées plus ou moins sur la libre interprétation de la Bible; les unes, ajoutant à ce fonds commun quelques pratiques particulières; la plupart créant entre leurs fidèles un lien de raison plutôt qu'un lien de culte. A vrai dire, beaucoup ont le caractère d'une école de philosophie morale, non celui d'une église.

Malgré cela, là grande masse des Américains trouve imcore trop étroites la discipline et les prescriptions (le ces religions toutes do tête et, soit indépendance

d'esprit, soit indifférence, vit en dehors de tout culte organisé. Neuf fois sur dix, un Américain parlant de la question religieuse vous dit avec simplicité : / belong to no Church Je n'appartiens à aucune Église).

Même parmi les gens qui participent au culte public d'une église, beaucoup ne sont pas, à proprement parler, les fidèles de cette église , mais plutôt les auditeurs ordinaires du ministre qui y parle. A Boston, par exemple, on allait naguère entendre Philip Brooks à Trinify church, parce que Philip Brooks était un orateur éloquent; à Brooklyn, on se pressait dans l'église du pasteur Beacher. A Saint-Paul, un ministre de je ne sais quelle dénomination sentant grandir sa popularité, a fait construire un vaste bâtiment qu'il appelle People's church, c'est-à-dire l'église populaire, l'église de tout le monde, et prêche là -dedans, à certains jours. Entre temps, il loue son église pour un concert ou une conférence ; ce n'est pas un édifice religieux, un temple, mais une salle publique.

Les prédications protestantes sont d'ailleurs plutôt un discours moral s'adressant à tout le monde qu'un enseignement religieux destiné aux adeptes d'une secte particulière; de là, la facilité avec laquelle un congrégationaliste suit les sermons d'un ministre presbytérien ou épiscopalien.

De là aussi le caractère particulier des églises protestantes qui ressemblent souvent à des cluhs. A côté de la chapelle où ont lieu le chant des hynmcs et le prêche, on trouve souvent des bibliothèques, dos salons de lecture, de réception; à certains jours, on

organise là des fêtes de bienfaisance, des réunions de toutes sortes, où la tasse de thé joue son rôle ; on attire l'auditoire par tous les moyens. La chapelle elle-même est un grand appartement bien chauffé, bien ventilé, pourvu de sièges 'confortables, avec un parquet couvert de tapis; une salle de spectacle parfaitement entendue. Je me souviens en particulier d'une certaine chapelle méthodiste de Baltimore, récemment construite, oii tous les détails d'installation sont poussés à un degré remarquable de perfection pratique : sur un des bras de la stalle où prend place le ministre, quatre boutons de sonnerie électrique lui permettent de donner des ordres prévus, pour augmenter ou diminuer le chauffage, régler l'aération de la pièce, donner l'alarme en cas d'incendie, etc. Chaque assistant s'assied sur une sorte de siège, assez semblable aux fauteuils d'orchestre d'un théâtre élégant, avec un agencement de fils de fer pour placer son chapeau audessous du fauteuil, un grillage pour poser son livre, un autre pour le manteau et le parapluie ; tout cela est fort commode, et un méthodiste zélé sollicite mon admiration pour chaque perfectionnement, pour chaque combinaison ingénieuse, sans me faire grâce de rien.

En sortant de là, on a l'idée qu'il doit faire bon venir s'asseoir dans cette chapelle, pendant une heure, chaque dimanche, quand la bise souflle au dehors, ou qu'un soleil de plomb rend la promenade insupportable, mais on n'emporte aucune impression religieuse.

Ainsi, indifférence générale dans l'ensemble de la

population, curiosité d'esprit plutôt que conviction profonde chez ceux qui vont à l'église, tel est le résultat d'une première enquête superficielle. « Bahl se dit-on, les Américains sont tout absorbés par la chasse aux dollars et se préoccupent peu 'de leur âme; cela ne paie pas ! »

Mais on ne peut pas vivre aux États-Unis sans que ce jugement prématuré ne se trouve infirmé par une série de faits irrécusables.

En premier lieu, l'Américain ne considère jamais la religion comme un enfantillage; il y reconnaît la manifestation sérieuse et respectable d'un sentiment élevé et, lors même qu'il ne se lie en pratique à aucun culte, on le voit se préoccuper avec intérêt de la vie future. « Presque jamais, je ne fais un voyage un peu long, me disait un prêtre catholique, sans qu'un de mes compagnons de route, me reconnaissant à mon costume, ne vienne s'asseoir à côté de moi et causer religion. »

D'autres vont plus loin et soutiennent de leur bourse des institutions d'un caractère confessionnel, sans en proûter pour eux-mêmes. C'est ainsi que des protestants participent, souvent dans une large mesure, à la construction d'églises catholiques, de séminaires catholiques. A Saint-Paul, M. J. J. Hill, président du Grcat Northern Railroad, marié, il est vrai, à une catholique, mais resté protestant, a magnifiquement doté le Grand Séminaire du diocèse. Trois millions cinq cent mille francs ont été consacrés par lui à cette œuvre dont il a personnellement surveillé l'organisa-

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lion matérielle. Do semblables faits montrent bien que, pour certains Américains tout au moins, il y a au-dessus des divisions de sectes, un sens religieux profond, une conviction sérieuse de l'utilité publique du culte.

Il y a de même un certain minimum de foi chrétienne que tout le monde paraît posséder. Par exemple, personne ne se choque des actions de grâces publiques rendues à la Providence divine, au nom du peuple américain , le jour du Thanksgiving et dans certaines circonstances solennelles. A Saint-Paul, dans l'hôtel de ville, je remarque cette inscription sur le bureau du Speaker du Toivn Council : « Sicut patribus, sit Deus nobis » ; enfin la Bible est considérée d'une manière générale comme un livre d'origine divine. Si son interprétation est abandonnée par les protestants les plus fervents aux opinions de chacun, son caractère surnaturel est reconnu par les indifférents eux-mêmes, et placé en dehors de toute discussion.

Parmi les divers traits qui dénotent ce sentiment, général chez les Américains, il en est un qui m'a plus particulièrement frappé et que je rapporte pour cette cause. Mes lecteurs connaissent déjà le Girard collège do Philadelphie, que j'ai eu l'occasion de nommer au cours de cet ouvrage. Lorsque j'allai le visiter, on me demanda chez le concierge si j'étais un clergyman; étonné, je fis répéter la question, et lorsque, sur ma réponse négative, on m'eut laissé pénétrer dans le collège, je racontai la chose au directeur : « C'est la consigne, me dit-il, parce que Girard a décidé dans

son testament que jamais aucun ministre d'aucune religion ne franchirait le seuil du collège. — Mais alors, que signifie cette jolie chapelle que j'aperçois?

— C'est pour les exercices religieux; on y dit la prière matin et soir, et le dimanche, un de nous y fait deux lectures expliquées de la Bible. — Et l'ombre de Girard, pensez-vous qu'elle se réjouisse de ces lectures?

— Ohl vous comprenez, la Bible n'appartient à aucun culte! {the Bible is unsectarian) ». Ainsi le Board of Trustées, chargé de diriger le collège, n'a pas jugé que les intentions du fondateur fussent violées par le fait de Texplication de la Bible, malgré les preuves de fanatisme antireligieux qu'il avait données dans son testament; c'est une opinion américaine. En fait, Girard, Français du dix-huitième siècle, voulait sans doute proscrire toute idée religieuse de son système d'éducation, mais les Américains ont interprété ses sentiments d'après les leurs. Pour qui connaît leur respect aveugle des intentions d'un fondateur, cela prouve à quel degré les Livres saints sont considérés par eux comme une chose sacrée, patrimoine commun de tous les hommes, quelle que soit leur religion ou leur irréligion.

On trouve donc en Amérique, moins fréquemment qu'en Europe, d'esprits purement rationalistes, repoussant , en même temps que les croyances d'une Église, le principe même de la Révélation. En ce sens-là, les Américains sont plus religieux que nous.

Ils le sont aussi par certaines pratiques, par une tout au moins, celle du repos dominical. Bien qu'ils

reconnaissent les bons effets de cette coutume au point de vue du travail, ce n'est pas là ce qui en assure l'observation ; on y voit aussi , en général , un précepte religieux ; je n'ai pas à insister sur ce point assez connu probablement de tous mes lecteurs. Si un mouvement de réaction se produit contre le repos dominical, cela lient à ce que, sous l'influence de certaines sectes, on l'exagère parfois d'une manière vexatoire et un peu ridicule. Mon compagnon de voyage a été vertement admonesté, certain dimanche, par un policeman de Prospect imrk, à Brooklyn, pour avoir déplié son appareil photographique dans une des allées du parc; défense de photographier le jour du Seigneur; défense aussi de visiter les musées, etc., etc. Ces exagérations témoignent bien en tous cas du caractère religieux ([u'on y attache. Ce n'est pas pour éviter un surmenage nuisible à la force de production qu'on interdit, le dimanche, la photographie et la visite des musées.

Le sentiment religieux de la masse des Américains paraît donc se résumer à ceci : un fond de croyance à la Révélation, universellement admis, sur lequel chacun se fait une religion à son usage personnel. Ceux que r « au delà » ne tourmente guère ge rangent parmi les indifférents , c'est le grand nombre ; les autres se créent un petit dogme personnel , s'y attachent avec l'ardeur que les Américains mettent en toutes choses, deviennent des exaltés, et prêchent au coin des rues pour convertir leurs frères égarés.

J'ai rencontré plus d'une fois sur ma route quelquesuns de ces apôtres de bonne volonté; leurs discours

ne m'ont pas toujours intéressé, mais le sérieux imperturbable des passants qui s'arrêtaient à les écouter m'a instruit plus que leurs sermons.

Voici, par exemple, l'Armée du Salut; on connaît la mise en scène bizarre qui accompagne partout ses manifestations; en Amérique, elles sont plus burlesques encore que partout ailleurs ; néanmoins, personne ne les ridiculise.

Un soir, à Washington, je m'approche d'un groupe assez compact, au milieu duquel quinze ou vingt personnes, bizarrement vêtues, chantaient un refrain, dont ces seules paroles arrivaient jusqu'à mes oreilles : Oh it is so monder full... so ivonderfuH... so ivonderfull... (Oh! c'est si prodigieux!... si prodigieux!... si prodigieux!...) C'était en effet loonderful de voir des jeunes femmes, des hommes de tout âge^ des nègres, hurler en chœur, sous un globe de lumière électrique, ce cantique de la Salcation Army, mais on me ménageait quelque chose de plus iconderful encore. En effet, les chants cessent et une jeune fille d'une vingtaine d'années, vêtue d'une robe noire tout unie et d'un petit chapeau canotier en toile cirée , s'avance au milieu du cercle : « Mes chers frères, nous dit-elle en substance, un homme ne saurait être moral, garder la sainteté du mariage ou la pureté virginale, s'il n'est pas sobre, s'il ne se sépare pas des ivrognes et des licencieux; pour cela, il faut qu'il se donne à Dieu. Peut-être trouverez- vous étrange, mes chers frères, qu'une jeune fille de mon âge vous adresse la parole sur de pareils sujets, mais mon Dieu me commande de

le faire. » Tout cela est dit d'une voix haute et perçante, et, comme la soirée fraîchit, la pauvre inspirée se voit contrainte d'arrêter les flots de son éloquence. Après elle, un grand diable d'homme, pourvu d'un organe puissant, nous crie que nous serons damnés si nous ne nous convertissons pas à l'instant même; un jeune néophyte, bien mis, prêche avec timidité; un vieillard assez mal nippé déclare qu'il regrette tous les jours d'avoir connu si tard la lumière; puis d'autres jeunes filles nous déchirent les oreilles de leurs appels désespérés à la grâce, un nègre, un peu court d'inspiration, joue du cornet à pistons pour accompagner le refrain qu'il entonne quand la parole vient à lui manquer, et toutes les femmes agitent avec frénésie leur tambour de basque, afin d'augmenter l'effet d'ensemble et d'exciter le repentir des assistants. C'est à grand'peine que je contiens un accès de fou rire, surtout lorsqu'un second nègre nous chante, en pinçant du banjo, son entrevue avec Dieu et la conversation qui en est résultée; cependant, autour de moi, l'auditoire rassemblé au hasard de la rue écoute sérieusement, sans une interruption, sans une plaisanterie; tout au plus quelques sourires. D'ailleurs aucun policman ne parait se préoccuper de ce meeting en plein air, on sait d'avance que l'ordre n'en sera pas troublé. Le plus curieux, c'est que l'Armée du Salut compte soixante membres dans tout '^^'ashington , de l'aveu même de l'un d'eux qui me donne ce renseignement, mais ces soixante individus ne sont ni étonnés ni arrêtés par leur petit nombre; cela n'enlève rien à la puis-

sance de leur conviction, et ceux qui ne la partagent pas trouvent naturel et légitime qu'ils cherchent à la faire naître par tous les moyens de prosélytisme connus.

Ce nest là, après tout, qu'une nouvelle manifestation, très spéciale et très détraquée, si vous voulez, de la grande qualité américaine : Quand on a une idée, une volonté, on la pousse tout seul aussi loin et aussi fort quon peut, sans se préoccuper de ce que pense le voisin; chacun agit de même, et la tolérance naît de là.

Aussi nest-il pas nécessaire à un Américain ou à une Américaine d'être encadrés dans une organisation compacte, comme l'Armée du Salut, pour faire de la propagande religieuse. J'ai rencontré au Kansas, chez un ministre ménonite russe (1), une jeune personne de la Pensylvanie qui voyageait, me dit-elle, pour son husiness et ne perdait aucune occasion de convertir ses semblables. Nous étions là une demi-douzaine, Américains, Allemands, Français, assis à la table hospitalière du père V..., et, sous prétexte de nous servir les pruneaux aigres et les œufs en salade qu'il nous offrait, la jeune Pensylvanienne nous fît subir à tous un interrogatoire sur notre religion. Comme je lui déclarai nettement ma foi catholique, je me trouvai soustrait à ses tentatives d'évangélisation; mais un journaliste . américain qui m'accompagnait, ayant répondu qu'il n'appartenait à aucune Église , elle le gourmanda très

(1) Voir cbap. v.

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fort, au mépris de toutes les lois de l'hospitalité. A mon tour, j'étais curieux de connaître la croyance religieuse de cette illuminée aux yeux pleins de fièvre, dont le prosélytisme se manifestait ainsi à tort et à travers; elle m'apprit qu'elle était née dans la secte des Brelhren in Christ, mais que les exemples des ménonites l'avaient engagée à se joindre à eux, et qu'en ce moment elle se faisait instruire par V... : " Et comment avez-vous connu les ménonites? — J'étais venue au Kansas pour mon business, qui est d'élever des enfants pauvres ; je ne suis pas assez savante pour tenir une école; mais mon école est en tout lieu, à la cuisine, dans les champs, partout où je puis faire quelque bien; étant à Hillsboro, j'ai entendu parler des ménonites et le Seigneur m'a inspiré d'emhrasser leur religion. » Je lui demande la permission de prendre sa photographie et elle me répond textuellement : The Lord did not raise my spirit io do sa (Le Seigneur ne m'a pas inspiré de me faire photographier!) On le voit, toutes les exaltées d'Amérique ne jouent pas du tambour de basque en chantant les cantiques de l'Armée du Salut; il en est de plus exaltées encore qui arrivent, sans excitation artificielle, au même état d'âme.

Il y a là une sorte de réaction contre l'envahissement de la vie d'affaires et des préoccupations matérielles; aussi se produit-elle un peu partout, bien que sous des formes diverses. A Boston, un dimanche, dans un jardin public, j'écoute des prêcheurs en plein air; l'un s'agite dans un furieux désespoir à la vue d'^

l'endurcissement général de ses frères en Jésus-Christ, de vraies larmes coulent de ses yeux; sa figure est congestionnée par Témotion : à tout moment, je me demande s'il ne va pas tomber de la chaise sur laquelle il est monté debout pour se faire entendre , et qu'il secoue frénétiquement. A quelques pas de là, voici un tout autre genre d'apôtre ; c'est un monsieur à cheveux gris , l'air rangé et tranquille d'un bon bourgeois qui a bien fait ses affaires ; il porte une redingote noire ; sa tête est couverte d'une calotte de velours et , la Bible à la main , il commente la parabole de l'Enfant prodigue. « J'ai connu, moi aussi, dit-il , un enfant prodigue ; il avait été l'associé d'une grande maison de commerce, mais la mauvaise conduite l'avait amené au dénûment le plus complet. Ses amis d'autrefois lui tournaient le dos quand ils le rencontraient dans la rue et, bien qu'il fût sans argent, sans vêtements, sans nouriture , — terrible chose à penser, mes amis! — il ne se trouvait personne pour lui dire : Tenez voilà un chèque de 5 dollars , ou bien: Venez donc dîner avec moi ; on n'a plus d'amis quand on n'a plus d'argent. Un Jour, je le rencontrai cherchant dans un tas d'ordures quelque nourriture misérable, comme l'Enfant prodigue disputait aux pourceaux les glands qu'ils dévoraient ensemble; je le pris sous le bras, je l'amenai chez moi, je le fis asseoir dans mon meilleur fauteuil et l'invitai à dîner; après quoi nous priâmes Dieu ensemble : la grâce le toucha, il se remit au travail, devint un citoyen proéminent, etc. , etc. » C'est la théorie de la vertu réconi-

pensée et du vico puni dans toute sa naïveté, mais elle est courante ici et se vérifie en fait, parce que chacun agissant sous sa propre responsabilité et individuellement, chacun reçoit le prix entier de son effort; par suite, l'énergie appuyée sur la rectitude de la vie est une condition de succès. Elle paie mieux que l'esprit d'intrigue.

Au milieu de la variété sans nombre des sectes protestantes, dans ce peuple oii chacun paraît se faire une religion comme il se fait une situation, — à lui tout seul, — il est curieux de voir quelle place tient l'Église catholique , avec ses dogmes précis et sa discipline positive.

Les catholiques américains sont beaucoup moins nombreux que les protestants des différentes sectes réunis, mais beaucoup plus nombreux que les adeptes d'aucune de ces sectes pris isolément.

On estime la population catholique à dix millions d'âmes, soit un septième environ de la population ,totale des États-Unis , mais elle se répartit fort inégalement sur le territoire de l'Union.

Dans les grandes villes manufacturières de l'Est, les catholiques augmentent chaque jour, grâce à la présence d'un fort contingent d'Irlandais et d'Allemands du Sud , auquel viennent s'ajouter les Franco-Canadiens. Certains écrivains catholiques s'emparent de ce fait pour entonner un chant de triomphe. « Voyez lioston, disent-ils, la forteresse du puritanisme : bien-

tôt elle sera, en majorité, catholique! Jugez du reste! » Dans les campagnes de l'Ouest, les émigrants Scandinaves et anglo-saxons , les Américains originaires de lEst, apportent avec eux la religion protestante. Les adversaires de la foi catholique ne manquent pas de faire remarquer que cette nouvelle Amérique paraît jusqu'ici assez rebelle aux influences romaines; au mouvement des conversions catholiques ils opposent le mouvement, malheureusement très certain, des apostasies catholiques , et tirent de l'ensemble de ces faits des conclusions directement contraires à celles que j'indiquais plus haut.

A moins d'entreprendre une enquête personnelle , il est donc fort difficile de se former un jugement sur la vraie situation de l'Église catholique aux États-Unis. Cette enquête, je l'ai poursuivie avec tout l'intérêt d'un croyant et la sincérité d'un observateur; j'ai cherché à me rendre compte. Parmi les phénomènes assez complexes que j'ai rencontrés sur ma route, les uns m'ont paru des obstacles aux progrès du catholicisme, d'autres manifestent au contraire les appuis qu'il trouve dans l'esprit de la race; d'autres enOn indiquent clairement que l'Église catholique, quelle que soit sa puissance actuelle aux États-Unis, y jouit d'une liberté d'allure qu'elle n'a jamais eue peut-être au même degré dans aucune société.

Ces trois groupes de phénomènes forment trois éléments d'information importants. Grâce à eux, on peut non pas prévoir avec certitude l'avenir du catholicisme en Amérique , mais éclairer la route dans laquelle il

est engagé, en reconnaître les difficultés et les avantages; je n'ai pas poursuivi d'autre but.

Examinons donc d'abord les obstacles spéciaux auxquels l'action delà religion catholique vient se heurter aux Etats-Unis.

Le plus grave de tous, peut-être, réside dans ce qu'on appelle là-bas parfois le romanisme. Ce mot demande quelques explications.

Il ne s'agit pas là de l'autorité souveraine du pontife lomain en matière de dogme, mais d'une question de gouvernement temporel. Le catholicisme ayant principalement régné jusqu'ici dans des pays d'Europe à forte autorité centrale, est lié dans l'esprit de beaucoup •l'Américains à des systèmes de gouvernement qui leur répugnent; ils le considèrent un peu comme une doctrine politique en même temps que religieuse, ils supposent volontiers qu'un Américain catholique rêve un autoritarisme contraire à l'esprit des institutions de son pays et qu'il est difficile d'être à la fois bon catholique et bon Américain. Les plus sectaires parmi les prolestants s'efforcent de maintenir cette confu sion; les plus intelligents parmi les catholiques s'efforcent de la dissiper; le haut clergé, en particulier, alïirme en toute occasion son dévouement personnel à la constitution politique des États et le caractère universel de l'Église catholique qui lui interdit toute attache étroite avec telle ou telle forme temporelle.

D'autres vont plus loin et, sans poser une thèse absolue, soutiennent l'excellence particulière du régime politique américain pour l'essor du catholicisme en

Amérique : « La forme gouvernementale des États- Unis, disait le P. Hecker, est préférable à toute autre pour les catholiques. Elle est plus favorable que d'autres à la pratique des vertus qui sont les conditions nécessaires du développement de la vie religieuse dans l'homme. Elle lui laisse une plus grande liberté d'action, par conséqu:>nt lui rend plus facile de coopérer à la conduite du Saint-Esprit. Avec ces institutions populaires, les hommes jouissent d'une plus grande liberté pour l'accomplissement de leur destinée (1] ». Malgré ces déclarations très sincères, le préjugé des sympathies césariennes de l'Église catholique a encore une grande force.

Un autre obstacle à l'expansion du catholicismeparmi les Américains, c'est sa clientèle ordinaire. D'une manière générale, les Irlandais n'occupent pas aux États- Unis les places les plus en vue, je l'ai déjà dit et j'en ai donné la raison; ils ont moins que les Américains de naissance, moins que les émigrants Scandinaves et anglo-saxons, l'habitude efficace du self help, de l'effort individuel; leur état social antérieur les y a mal préparés; ils montent donc moins haut, réussissent moins bien , et restent souvent dans des situations dépendantes.

Il suit de là que l'ensemble des catholiques américains ne représente pas un groupe de citoyens éminentS; au contraire. De là cette idée assez répandue que la religion catholique émousse la volonté en habituant

(1) V. Le Père Hecker, j.ar le Père W. ElliotL

l'esprit au joug de sa doctrine. On attribue ainsi à une action religieuse le résultat d'une action purement sociale, et l'infériorité personnelle des fidèles nuit d'une manière fâcheuse à la bonne renommée de leur foi.

En plus, certains membres du clergé catholique, subissant l'influence du troupeau rangé sous leur autorité, soumis d'ailleurs à des origines sociales semblables, exaltent volontiers les bienfaits de l'action commune, et l'opposent aux dangers de l'action individuelle ; une certaine nuance de socialisme n'est pas pour leur déplaire. Or le socialisme européen, même dans ses manifestations les plus innocentes et les plus atténuées, est en opposition absolue avec l'esprit américain. Le moindre Yankee sent cela d'instinct, et son préjugé anti-catholique s'en trouve renforcé.

Tels sont les deux grands obstacles que la religion catholique trouve sur sa route , par le fait de son attitude temporelle passée en Europe et de sa clientèle actuelle en Amérique ; ce sont les plus redoutables , parce qu'ils sont internes en quelque sorte.

D'autres, beaucoup moins graves, résultent de circonstances extérieures; c'est, par exemple, le caractère unsectarian des écoles publiques. Il est clair que des enfants instruits à l'école, sans aucune religion, risquent d'y perdre les germes de foi qu'ils peuvent avoir, et sont, en tous cas, peu disposés par là à les faire fructifier; aussi le concile de Baltimore a-t-il décidé qu'autant que possible, toute paroisse catholique devait avoir ses écoles catholiques; mais les ressources, abondantes dans certains centres de l'Est, sont

souvent insuffisantes dans les campagnes de l'Ouest, et bien des enfants catholiques suivent les cours de l'école publique, se trouvant ainsi exposés tout jeunes à une atmosphère d'indifférence.

Il convient de remarquer toutefois que l'école unsectartan n'est pas une école hostile à la religion. Autrefois, on lisait et on interprétait la Bible dans toutes les écoles ; il s'ensuivait qu'un enfant catholique ne pouvait pas, sans un inconvénient positif pour ses croyances , écouter les leçons protestantes qui y étaient données. De plus, les protestants attachés étroitement à une secte redoutaient les enseignements religieux donnés par des maîtres d'une secte différente; l'école unseciarian est née de ces difficultés, non d'un scepticisme général; elle est donc sincèrement neutre.

Dès lors , chaque famille en son particulier, chaque confession religieuse par ses Sunday schools (écoles du dimanche, où on enseigne les vérités religieuses), peut compléter l'œuvre de l'école publique, sans avoir à la combattre.

C'est pourquoi il a paru bon dans certaines circonstances , à des prélats américains , d'envoyer les enfants catholiques à l'école neutre en obtenant de l'autorité compétente toutes les facilités nécessaires à leur instruction religieuse. Cette décision qui avait soulevé dans l'épiscopat américain quelques critiques violentes, fut déférée à Rome et déclarée acceptable {tolerari possé) spécialement en ce qui concerne les écoles de Faribault et de Stillwater.

Le seul reproche que l'on puisse adresser à l'école

'( unsectarian » américaine, c'est l'impression d'indifférence reçue par les enfants dès leur jeune âge. Elle est assez profonde chez ceux qui appartiennent à un milieu familial peu convaincu; elle s'efface promptement chez les autres. D'ailleurs, la sélection qui s'opère ainsi tout naturellement entre les tièdes et les fidèles tourne plutôt à l'avantage de l'Église catholique.

Cette sélection se poursuit en dehors de l'école sous Tinfluence de causes analogues. Personne, aux États- Unis, ne se trouve amené par situation à soutenir une religion à laquelle il ne croit guère; on ne va pas à la messe par genre; on n'accepte pas, à ses derniers moments , la visite du prêtre par sentiment de convenance sociale ; on n'a aucune apparence à sauver, puisque, autour de soi, on voit des individus appartenant i toutes sortes de sectes ou n'appartenant à aucune. Dans un pareil milieu , il faut être réellement convaincu pour se ranger sous une bannière religieuse.

C'est ce qui explique les pertes éprouvées par le catholicisme aux États-Unis ; c'est aussi ce qui permet d'en prendre facilement son parti. Les catholiques de nom, arrivant là, perdent bientôt le peu qui leur reste de convictions, et vont grossir la masse des indifférents. J'ai vu, dans une petite colonie française de rOuest comprenant environ une dizaine de familles, trois personnes divorcées et remariées devant un juge quelconque; par leur origine et leur baptême, ces gens-là étaient catholiques; par leur situation matrimoniale, ils se trouvaient hors de l'Église, mais ils en étaient sortis sans s'en douter, à preuve cette bis-

toire de mariage qui m"a été contée là-bas par un Parisien en exil : « Quand H... a voulu se remarier, après son divorce, avec la petite T... ; celle-ci a demandé d'aller devant le curé catholique ; nous sommes donc tous partis en cortège pour le presbytère, mais, quand le curé a su que H... était divorcé, il a refusé de les marier ; alors nous avons été chez le Probate Judge, il n'y était pas; chez le maire, personne encore ; enfin on a fini par découvrir un clergyman quelconque qui a fait l'affaire. Je peux vous le dire, Monsieur! jamais je n'avais vu une noce comme celle-là, mais, vous savez, en Amérique, ce n'est pas comme ailleurs! »

Ainsi allégée de tous les éléments qui l'encombrent sans profit, l'Église catholique est véritablement ellemême; elle constitue une réunion de croyants sérieux. Par là, elle gagne une considération marquée.

Dans la même petite ville de l'Ouest où a eu lieu le mariage que je viens de raconter, on m'en donnait une preuve assez originale : « Le curé catholique peut aller à la banque demander une avance de cent dollars, me disait-on, on les lui donnera immédiatement. Il n'en serait pas de même pour le ministre méthodiste, par exemple; le crédit du curé est meilleur, parce que son troupeau est compact et a le sentiment de sa solidarité. »

Même en Amérique, la considération ne se paie pas toujours en monnaie courante ; il y a d'autres façons de la témoigner. C'en est une que cette habitude universelle, même chez les protestants, d'appeler Father

(père) tout prêtre catholique. Un ecclésiastique américain me racontait en riant comment il avait causé un trouble profond à une dame italienne, pendant un voyage à Rome où deux jeunes Américaines protestantes le saluaient toujours de ce nom.

Malgré les obstacles qu'il rencontre , le catholicisme s'est donc fait une place honorée chez l'oncle Sam; il commence aussi à se recruter, par les conversions, dans le milieu vraiment américain, et trouve là un terrain merveilleusement préparé à son action.

En effet, la religion catholique demande à ses fidèles autre chose que l'adhésion à un dogme, elle exige d'eux un effort; elle proclame que la foi sans les œuvres est stérile, elle veut que le chrétien travaille sur lui-même, par lui-même; l'effort qu'elle attend de lui est individuel.

Les Américains sont éminemment aptes à cet effort individuel, qui est le trait dominant de leur vie; il ne s'agit plus pour l'apôtre que de diriger cet effort, de l'éclairer par la foi. Et puis , quand il gagne à la vérité un de ces hommes énergiques et résolus, la victoire 'st définitive; c'est là une condition extrêmement favorable à l'expansion du catholicisme aux États-Unis.

Rien de facile comme de faire comprendre à un Américain catholique la nécessité de l'avancement dans la vertu. Je retrouve dans mes notes de voyage le résumé d'un avis assez typique donné à ce sujet au prône du dimanche par un prédicateur de Denver (Colorado). 11 s'agissait d'une mission qui devait avoir lieu prochainement dans la paroisse : « Cette mission, dit

le curé à ses ouailles, est une grâce que Dieu vous envoie , il faut la saisir. Bien souvent , vous voyez des individus qui seraient dans une meilleure situation temporelle, s'ils avaient profité de certaines occasions favorables, de certaines bonnes chances qui se sont trouvées sur leur route. Ces bonnes chances, tout le monde peut les avoir un jour ou l'autre , mais ceux-là seuls réussissent qui prennent la peine de les mettre à profit. C'est la loi de la vie temporelle; c'est aussi celle de la vie spirituelle. Voici une bonne occasion de vous améUorer moralement qui se présente à vous; ne la laissez pas échapper. » Inutile de secouer la tiédeur de l'auditoire; il faut simplement lui montrer qu'on avance dans la vie spirituelle comme dans la vie temporelle, par l'effort individuel, clairvoyant et prompt, non pas seulement par une conduite sage et des habitudes réglées.

Au point de vue de son action sur les âmes, l'Église catholique trouve par conséquent dans la société américaine des données précieuses. Les obstacles que nous avons signalés n'en sont pas moins redoutables pour cela, mais, à mesure que le catholicisme s'affermit aux États-Unis, ils tendent à disparaître; en face d'un clergé national, l'accusation de romanisme perdra peu à peu toute vraisemblance; en face d'une clientèle de fidèles américains, on ne pourra plus croire' sincèrement que le catholicisme énerve les volontés. L'avenir spirituel de l'ÊgUse paraît donc en bon chemin.

Au point de vue de sa situation temporelle, l'Église

catholique en a rencontré du premier coup aux États- Unis une qui convient merveilleusement à son libre développement.

En effet, elle est à la fois complètement indépendante des pouvoirs publics, ce qui l'affranchit de toute tutelle, et absolument reconnue comme association de bien public, ce qui lui permet de vivre au grand jour. Sur cette base large et facile elle asseoit son organisation traditionnelle.

S'agit-il de nommer un évoque? Une réunion de membres du clergé (1) dresse une liste de trois candidats avec cette mention : dignus, dignior, dignissimus, indiquant devant le nom de chacun d'eux le degré de mérite que l'assemblée lui reconnaît. En général, le Saint-Siège confirme le jugement en préconisant celui qui a été désigné comme dignissimus , et c'est tout. Le gouvernement ne s'inquiète en rien de cette affaire ; il pense que les catholiques ont seuls qualité pour la régler. Est-ce là le résultat d'une politique religieuse particulière? Pas le moins du monde. Dans un pays où toute institution privée peut librement acquérir son développement normal, l'Église jouit simplement du

(1) Celle assemblée est composée des membres du conseil épiscopal [consultores) et des curés inamovibles du diocèse : « Quando ob sedem vacanlem proponcnda sunt S. Sedi nomina coruiu qui commendandi videanlur pro diocaesi vacanle, convocenlur tousullores el redores inainovibilcs pra'diclœ diocœsis. Horuni cril tria nomina eorum quos dignos judicaverint Episcopis provinci;e indicare, ul hi prie oculis habeant hœc nomina in proponcndis sedi apostoHcft! candidatis. » (Concil. plenar. Baltimore, 111, a. I?b4, lit. u.)

droit commun de toutes les sociétés non contraires aux bonnes mœurs. Elle s'élève autonome, en face d'autres organismes autonomes, dont aucun ne cherche à l'asservir, parce qu'aucun ne prétend à la domination de toutes choses.

S'agit-il de fonder un diocèse , une paroisse , de bâ- \ tir une église? La chose est décidée par l'autorité ^ ecclésiastique, d'après les besoins du culte, et le dio- J cèse, la paroisse, l'église, reçoivent une charte qui \ leur confère la personnalité civile, leur permet de -j posséder, de transmettre, d'aliéner. C'est le régime \ qui est en vigueur aux États-Unis pour toutes les fon- | dations dont nous avons parlé, hôpitaux, bibliothèques, universités, associations diverses. !

Non seulement l'Église jouit d'une pleine liberté, mais les pouvoirs publics ne feignent pas de l'ignorer sous prétexte qu'elle ne reçoit aucune délégation de i l'autorité temporelle. Quand un dignitaire ecclésiasti- i que parait dans une cérémonie publique, il est traité avec les égards dus à la situation de fait qu'il i occupe. Quand un fonctionnaire s'adresse à un évê- j que, il le salue de son titre d'évêque. On n'a pas ! en effet, aux États-Unis, l'idée que toute hiérarchie i sociale doit être consacrée par le gouvernement j pour tenir debout; ce n'est pas comme dans les grands États centralisés d'Europe, où une institution j d'intérêt général ne peut s'établir et se maintenir ; qu'en raison de la part de souveraineté qui lui est al- ) tribuée, où une dignité ne vaut que par l'estampille j oniciellc. Ici, on a l'idée de pouvoirs juxtaposés, \

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vivant en bons termes de voisinage, mais indépendants les uns des autres. Chez nous, on ne conçoit que des pouvoirs superposés, et l'Église catholique a dû s'accommoder de cette conception en acceptant pour ses membres, dans plusieurs nations européennes, une situation analogue à celle des fonctionnaires de l'État. Aux États-Unis elle n'a eu à subir aucun joug.

De là une série d'avantages considérables.

D'abord, un grand avantage extérieur : ainsi dégagée de toute complicité avec le gouvernement de la nation, l'Eglise catholique ne soulève pas la haine des dissidents. Elle ne choque aucune conviction, parce qu'elle n'impose à personne aucun hommage obligé.

D'autre part, elle est absolument maîtresse chez elle. Point de concordat établissant à côté des règles canoniques d'autres règles subies plutôt qu'acceptées par elle. La discipline ecclésiastique reste intacte, l'administration ecclésiastique est sans entraves.

Grâce à cela, l'Église catholique américaine peut être à la fois très nationale et très orthodoxe. 11 n'y a pas à craindre en effet qu'un patriotisme mal inspiré lui fasse reconnaître au pouvoir temporel de son pays un droit d'immixtion dans ses intérêts spirituels; ce pouvoir n'en a nulle envie et n'est pas organisé pour cela. Entre la conscience individuelle des Américains et l'autorité du Saint-Siège, nul obstacle ne se dresse, et le pape Grégoire XVI a pu dire avec raison que dans aucun pays du monde, il ne se sentait plus pape qu'aux États-Unis. Cependant, par ses allures, par sa

situation autonome, par son esprit d'entreprise, par son attachement sincère aux institutions du pays, l'Eglise des États-Unis a un caractère national bien accusé.

Son esprit américain se manifeste d'ailleurs par mille détails : les membres du clergé se mêlent beaucoup plus que chez nous à la population; ils sont beaucoup plus des hommes comme les autres. La vie ecclésiastique étant assurée par la générosité des fidèles, ils ont des intérêts matériels semblables à ceux des autres citoyens, se réjouissent du boom qui fait monter les terrains , l'aident autant qu'ils le peuvent; ce ne sont pas des fonctionnaires touchant un maigre traitement fixe. Cette condition leur permet d'acquérir certaines qualités pratiques de direction : ils en usent à l'avantage de leur mission spirituelle en donnant des conseils gratuits aux uns et aux autres, sans distinction de croyance. « Ma maison est pleine chaque jour de gens qui viennent me consulter, me disait le curé d'une grande paroisse, et je vous prie de croire que souvent ce ne sont pas des cas de conscience qu'ils me soumettent. Mais peu importe, et nous servons la cause supérieure de la religion en agissant ainsi; il nous faut en effet prouver à nos frères, par tous les moyens possibles, que nous les aimons efficacement, que nous partageons leurs préoccupations, que nous applaudissons à leurs succès, que nous cherchons à les relever de leurs chutes; il nous faut trouver le chemin de leur cœur. »

Soutenus par cette idée féconde, les plus éminents

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parmi les prêtres conquièrent dans l'estime de leurs concitoyens une place de premier ordre. x\. Saint-Paul, par exemple, il n'est pas d'individualité plus en vue que celle de l'archevêque Ireland. Protestants et catholiques s'accordent à reconnaître en lui a splendid' )iian, comme on dit là-bas, c'est-à-dire un homme possédant à un haut degré les qualités distinctives de l'Américain de marque, l'énergie, l'initiative hardie relevées par un amour sincère et éclairé du bien public.

Il faut voir à l'œuvre un homme de cette trempe pour comprendre la souveraine efficacité que peut avoir, en vue du bien moral, la valeur personnelle jointe à une direction de vie désintéressée. Des évoques semblables font plus parleur exemple, pour détruire les obstacles auxquels se heurte la propagande catholique, que tous les raisonnements de tête.

Et remarquez bien que l'Église américaine a tout ce qu'il faut pour former des hommes pareils. Sans doute, les dons naturels éminents sont rares partout, mais certains milieux ne leur permettent pas de se produire; d'autres, au contraire, favorisent leur éclosion, ce sont ceux qui développent le sentiment de la responsabilité individuelle la plus complète, ceux où l'homme supérieur peut donner sa mesure; l'Eglise américaine est essentiellement un de ces milieux, parce qu'elle n'a à compter sur aucun appui extérieur, parce qu'elle est habituée à faire son chemin toute seule.

Causez avec un prêtre des États-Unis, il ne gémira pas sur le malheur des temps, sur ladifliculté du bien et autres sujets ordinaires dans la bouche de tant d'ec-

clésiastiques français ; il accepte le présent tel qu'il est, comme la donnée d'un problème à résoudre, et songe uniquement à préparer l'avenir, dont il se sent responsable : « Un siècle finit , un siècle commence , s'écriait M^"^ Ireland dans la cathédrale de Baltimore, au moment du centenaire de l'Église américaine. Ce siècle sera ce que nous le ferons; il sera nôtre, car il sera le fruit de notre travail. Évéques, prêtres et laï- | ques, mes frères, en quels termes vous dirai-je la responsabilité qui pèse sur nous!... Je n'oublie pas que j la grâce de Dieu est indispensable à l'accomplissement \ de notre tâche , mais Dieu fera certainement sa part, j à nous de faire la nôtre; trop souvent, nous semblons souhaiter qu'il se charge aussi de celle-là. Il y a des \ catholiques, plus nombreux en Europe qu'en Améri- ■ que, auxquels le présent ne sera connu que longtemps i après qu'il sera devenu le passé. Notre ouvrage à nous ! est dans le présent, et non dans le passé. Le monde j est entré dans une phase toute nouvelle; le passé ne j reviendra pas; la réaction est le rêve d'hommes qui ne voient ni n'entendent, qui sont assis aux portes des cimetières, pleurant sur des tombes qui ne se rouvriront pas et qui oblient le monde vivant. »

On sent, dans ces paroles, une sève jeune et vigoureuse, une ardeur pratique, efficace et saine, qui donnent confiance dans l'avenir de l'Église américaine; peut-être même, n'est-ce pas seulement aux États- Unis que l'effet s'en' fera sentir; on peut prévoir que cette dernière, venue parmi les nations catholiques, a un rôle plus haut encore à jouer.

\ ceux qui voient une contradiction entre les enseignements immuables de l'Église catholique et les transformations du monde moderne, elle répondra victorieusement par le spectacle d'une population fidèlement soumise aux premiers et merveilleusement adaptée aux secondes.

A ceux qui redoutent pour le développement de la personnalité humaine le joug d'une autorité indiscutée, elle montrera le vigoureux essor d'hommes d'autant plus indépendants dans les choses contingentes qu'ils sont plus assurés des solutions essentielles.

C'est en escomptant cet avenir, en s'appuyant aussi sur des faits peu connus ou mal connus du public français, que certains catholiques ont cru pouvoir faire l'éloge des moyens employés dans l'Église américaine pour éclairer les dissidents, ou pour inspirer la conduite de ses fidèles, et en ont directement ou indirectement tiré des leçons applicables à l'Europe. Avec la tournure d'esprit française , cet éloge des procédés efficaces dans Vhjpothcse américaine devait être bien rapidement interprété comme la position d'une ^/«èse générale et discuté comme tel.

Ainsi est né ce qu'on a appelé en Europe d'un terme très vague V américanisme. Je n'ai pas à en parler ici par la bonne raison que l'américanisme est une tendance u l'imitation des Américains et que, par suite, il n'est pas le fait des Américains. Au surplus, la lettre du Pape adressée au cardinal Gibbons et condamnant toute diminution ou fausse interprétation du dogme

catholique dans le sens dit américaniste , a reçu immédiatement la complète adhésion de tous les prélats américains. Elle a été ainsi Toccasion d'affirmer solennellement la parfaite union de TÉglise américaine avec le Souverain Pontife interprète du dogme.

Mais en dehors et bien au-dessous de la question de dogme, il existe, parmi les catholiques américains, principalement parmi les membres du clergé d'Amérique, une division assez profonde, division sociale plutôt que religieuse et qui a envenimé les discussions auxquelles l'américanisme a donné lieu.

Les prêtres , restés européens par leur formation, ont une grande difficulté, je l'ai indiqué plus haut, à gagner la confiance des Américains, à se faire comprendre d'eux et à les comprendre. De là, une certaine tendance de leur part à tenter sur le sol américain l'établissement de groupes catholiques, européens par. leur esprit et par leurs habitudes, groupes irlandais, allemands, franco-canadiens, etc. Un religieux français, en résidence à Washington, disait en propres termes à ce propos : « Notre grande difficulté ici, c'est que nous avons à lutter contre l'esprit américain ». Dans les villes où se trouvent de nombreux Allemands du Sud, les paroisses catholiques allemandes restent très attachées aux usages du vieux pays et le vœu secret ou exprimé de beaucoup de prêtres de cette nation serait d'obtenir une hiérarchie allemande en Amérique, des évêques allemands à la tête de diocèses allemands.

Contre ces préventions et ces prétentions du Ger-

nian party, les prêtres et évêques du parti américain soutiennent que l'Église d'Amérique ne doit pas être une série de chapelles d'immigrés étrangers et que c'est faire injure aux Américains de les juger incapables d'adhérer à la foi catholique, lorsque en réalité, les difficultés rencontrées par certains prêtres, viennent (le leur inaptitude personnelle à exercer l'apostolat en Amérique.

Et ils insistent sur la maladresse insigne de ces tendances : « C'est creuser un fossé, disent- ils, entre les Américains de naissance et la foi catholique »; c'est rendre suspects, ou du moins, c'est isoler indcliniment de la masse de la nation les catholiques venus de pays étrangers; c'est compromettre gravement l'essor du catholicisme aux États-Unis; c'est réduire la foi au rang d'une tradition qui s'en va, tandis qu'elle doit être la vivifiante inspiratrice de l'avenir.

Entre ces deux fractions du clergé, l'une attachée plus étroitement aux usages européens, l'autre plus largement ouverte aux conceptions américaines, l'une préoccupée par-dessus tout d'éviter les écueils, dutolle rester en place , l'autre soucieuse, avant tout, de marcher^ quitte à se relever après un faux pas, les relations sont parfois assez tendues. Lorsque l'américanisme a fait son apparition en Europe par suite de l'interprétation abusive que nous avons signalée, et qu'il y a soulevé des controverses, le German parly d'Amérique et tout ce qui s'y rattache s'est empressé de prendre part à la querelle; malheureusement, il y a apporté une àpreté très peu apostolique. Son inter-

vention a considérablement grossi et souvent dénaturé certains incidents dans lesquels aucun principe essentiel n'était engagé.

Mais ces difficultés de détail ne sauraient retarder longtemps les progrès de l'Église catholique américaine. Elles ne sont pas d'ailleurs spéciales à la question religieuse; elles constituent simplement un cas particulier du problème général qui domine tout en Amérique, du problème de l'assimilation. Beaucoup d'immigrants arrivent aux États-Unis avec le dessein de profiter des avantages offerts par le pays, mais sans être décidés à devenir américains; ils forment volontiers des groupes européens, tels les Irlandais, les Allemands du Sud, etc. Mais leur manière de faire est surtout nuisible à eux-mêmes; elle entrave leur succès personnel plus encore qu'elle ne retarde les progrès de l'Amérique, et une perpétuelle leçon de choses montre l'inefficacité de leur état d'esprit en les mettant à l'écart. En plus, une action toute mécanique augmente constamment le nombre des vrais Américains. Chaque génération qui disparaît diminue la fraction européenne; chaque génération qui s'élève renforce l'autre, en sorte que le temps travaille pour celle-ci, sans que, d'ailleurs, ses adeptes se fient uniquement à la complicité du temps pour avancer leur œuvre.

Lorsque les malentendus seront dissipés , lorsqu'on verra apparaître aux Etats-Unis une église fidèle et vivante, libre d'entraves administratives et dégagée de toute connivence compromettante avec le pouvoir

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civil, on se rendra compte de l'importance de son exemple. Aujourd'hui, tous les trônes de l'Europe sont ébranlés; les gouvernements les plus forts en apparence, quelle que soit d'ailleurs la forme qu'ils revêtent, qu'ils s'appellent républiques ou monarchies, reposent sur des bases chancelantes; la simple prudence ne permet pas à l'Église de compter sur un appui sérieux de leur part lors même qu'ils seraient dévoués à ses intérêts; il faut qu'elle se soutienne par sa propre force, qu'elle vive de sa vie propre, qu'elle soit complètement autonome. Ce sera Iheureuse nécessité des temps nouveaux. Pour se plier à cette nécessité, l'Église américaine, elle, n'aura pas d'évolution à accomplir; elle a devancé ses aînées dans celte forme nouvelle, parce qu'elle est née dans un pays de nouveauté; elle pourra 'servir de modèle quand la transformation s'imposera.

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