A GUSTAVE GRILLET
P ermettez-moi d’écrire voire nom en tête de ce petit essai , car je ne peux pas oublier que vous m’avez épargné beaucoup de temps et de tracas en mettant si fraternellement à ma disposition les documents que vous aviez depuis longtemps recueillis en vue de votre Talma, une belle et curieuse pièce que j’espère bien voir porter un jour à la scène avec le succès quelle mérite.
Affectueusement.
Antoine.
J’ai entrepris ce petit essai, parce qu’il m’apportait le merveilleux délassement de revivre un peu dans le passé, d’étudier de près l’une des plus hautes figures de la Scène Française.
S’il n’avait été question que de reconstituer une série de galantes aventures, d’esquisser un tableau des mœurs amoureuses d’une époque, j’aurais laissé ce soin à de plus érudits. Mais l’occasion était séduisante de rechercher parmi les orages d’une âme passionnée quelque contribution, si modeste qu’ellle fût, à l’étude de la psychologie d’un grand acteur. Travaux trop négligés jusqu’ici, à mon sens, que devrait bien entreprendre un jour quelque Maître.
On a analysé les phénomènes de l’inspiration, les crises de travail chez le poète, l’auteur drama-
tique et le romancier; plusieurs de ces belles études, celle notamment consacrée à Emile Zola par le Docteur Toulouse (1), restent d’inappréciables documents pour F Histoire de notre littérature ; ne serait-il pas également profitable de recueillir des indications sur (la sensibilité, les mœurs et la mentalité de cet être mystérieux qu’est un grand codémien) N’y trouverait-on point de précieuses lumières sur la formation et le développement du génie de l’interprète dramatique?
On a ici négligé délibérément les événements de la carrière théâtrale de Talma, pour n’en retenir que ceux où l’on peut distinguer les répercussions sur son art d’une existence passionnée et romanesque. Et on a cru pouvoir établir de saisissants rapprochements de dates et d’événements éclairant d’un jour, peut-être nouveau, les différentes étapes de son génie.
Cependant, la besogne restait malaisée; les innombrables mémoires ou panégyriques concernant
(1) Un volume in- 1 8. E. Flammarion, éditeur.
Talma demeurent très dispersés, et se prêtent peu, d’abord, aux enchaînements et aux confrontations utiles. S’il fut possible de reconstituer à peu près l’ensemble de cette vie sentimentale, les lacunes restent nombreuses. Que de choses entrevues à travers quelques phrases d’une lettre, sous une allusion contemporaine et qui demeurent enfouies dans le mystère. En ces intimes et délicates matières, les confidences, les aveux sincères sont rares et une discrétion compréhensible a enseveli dans un secret probablement éternel les événements qui peut-être auraient été les plus significatifs.
La vie amoureuse de Trançois-Joseph Talma
l’enfance
Pat une curieuse coïncidence, il est aussi hasardeux de fixer la date de la naissance de François- Joseph Talma, que celle de Rachel; l’acte de naissance de la grande tragédienne demeure introuvable ; parvenue au faîte de la gloire, elle dut le faire reconstituer à l’aide de témoins présents à l’heure où sa mère la mit au monde dans une petite auberge de l’Argovie.
Le Comédien triomphe surtout par ses qualités physiques, sa beauté, sa jeunesse; aussi, dès la
maturité, dans F inquiétude de sentir ces dons décliner, tandis qu’au contraire sa célébrité grandit, Facteur garde une tendance naturelle et fort compréhensible à dérober son âge véritable au public pour masquer en partie les inévitables déchéances que la vieillesse amène. Les femmes n’agissent-elles pas de même sans être comédiennes, et un grand acteur leur ressemble toujours par ce côté. Aux approches de la soixantaine, Talma interrogé sur sa date de naissance restait évasif, s’attribuant, avec un sourire narquois, celui des personnages qu’il jouait le soir : Achille, Othello, Hamlet ou Néron... Prenez une moyenne, concluait-il... imitant sur ce point Lekain et Baron.
Nous établirons donc cette moyenne entre les années 1/60 et 176/, admettant que brançoisjoseph Talma naquit en 1763, rue des Ménétriers, à Paris, et qu’il fut baptisé en Féglise Saint-Nice tas. Son père, Michel Talma, comme celui de Molière, était valet de chambre; originaire de Poix, près d Avesnes, il avait épousé une demoiselle
Mignonet, de laquelle il eut treize enfants ; c’est sans doute pourquoi Talma fut confié de bonne heure aux soins d’une de ses tantes chez laquelle il demeura jusqu’à l’âge de six ans.
Ramené à Paris, où le père Talma allait s’établir dentiste, il fréquente d’abord une modeste école de l’impasse de la Bouteille, rue Montorgueil; il y eut pour camarade le petit Mira, qui devait, plus tard, devenir le célèbre Jocrisse. Ainsi, le plus grand tragédien de son temps et Brunet, le « Roi de la Bêtise », usèrent leurs culottes de gamins sur les mêmes bancs. Un soir où Brunet jouait Le Tyran peu délicat, son ancien condisciple, à l’apogée de la gloire, l’écoutant de la coulisse, s’écriait : « Si ce gaillard de jocrisse avait mes moyens, il m’enfoncerait!... »
Brunet, du reste, donna des conseils à Rachel pour le rôle de Roxane, elle les suivit, et jocrisse en resta fier toute sa vie. Il mourut à quatre-vingtsept ans, ayant à peu près perdu la raison; chez lui, la veille de sa mort, il récitait encore, entre deux
chandelles, Le Désespoir de Jocrisse, la tête couverte de sa célèbre perruque rouge, devant une seule et dernière spectatrice, sa fille !
Au sortir de l’école de l’impasse de la Bouteille, Talma entra à la pension Verdier, alors établie dans le Jardin du Roy, le Jardin des Plantes actuel, sur l’emplacement même de la maison de Buffon. Le chef de l’institution, comme tant d’autres bonshommes de son temps, était atteint de tragédie, et, un jour de distribution de prix, il fit jouer par ses élèves un Tamerlan de sa composition. Honoré d’un rôle de confident, auquel incombait le récit de la mort du héros, le petit Talma, qui avait dix ans, paraît à son tour sur l’estrade. Il s’anime si fort qu’abandonnant tout à coup la déclamation factice et chantante, alors en honneur (1773, règne de Clairon), il se met à vivre le drame avec une sincérité extraordinaire; les sanglots étranglent sa voix, et, bientôt, terrassé par l’émotion, il faut le ramasser évanoui devant ses parents et les assistants stupéfaits. La commotion avait été si intense que l’on eut
grand’ peine à le ranimer; pour calmer son désespoir, il fallut lui montrer bien vivant le camarade dont il avait conté la mort. Ce début promettait.
De la maison Verdier, Talma passe à Louis- le- Grand, puis au Collège Mazarin où il eut comme maître le célèbre Geoffroy, qui devait plus tard lui donner d’autres leçons.
Jean-François, intelligent mais indocile, ne donnait pas grande satisfaction à ses maîtres; son professeur, M. Giraud, désespérant de le réduire, s’en ouvrit à Geoffroy, chargé de faire subir un examen trimestriel aux élèves. On a voulu retrouver dans cette anecdote l’origine des incidents qui devaient plus tard mettre les deux hommes aux prises. Geoffroy siégeait ce jour-là plus rébarbatif que jamais et son œil unique (il était à peu près borgne) ne contribuait guère à éclairer sa physionomie. Après avoir interrogé le petit Talma, Geoffroy ne laissa voir aucune opinion, mais, à l’appel des écoliers récompensés lors de la clôture du concours, l’enfant qui n’était même point nommé ne put s’empêcher
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de pousser une exclamation indignée en constatant F injustice dont i! était F objet. II y eut même un peu de brouhaha, que F autorité du Préfet des Etudes apaisa. Le Professeur Giraud, surpris de cette sévérité, poussait du coude son sévère collègue qui, sans même le regarder, lui dit assez sèchement : « Prenez donc garde, monsieur Giraud, vous me gênez. » Il est possible que Talma n’ait jamais oublié ce petit drame, car, plus tard, il s’échauffait encore en le contant.
Tout en continuant ses études, un peu de latin et surtout d’anglais, beaucoup d’histoire, du dessin, le jeune garçon rêvait déjà des planches et se rendait souvent au Théâtre-Français, tout plein des souvenirs de lia Clairon, de M110 Dumesnil et de Lekain. Longtemps avant le lever du rideau, aux entr’ actes, les groupes d’amateurs discutaient dans les deux coins de la Reine et du Roy ; l’adolescent entendait évoquer un prestigieux passé, discuter les mérites des disparus et des renommées contemporaines. C’était le temps de Molé, plein de chaleur et d’esprit, de
Beileccurt, si élégant et si assuré, de Monvel, émouvant malgré un mauvais physique, une santé frêle et. une déplorable voix, de M110 Raucourt, imposante et un peu automatique, de Saint-Prix, toujours froid malgré son organe sonore, de Larive, insensible mais si majestueux. C’est en écoutant avidement ces causeries de vieux amateurs que le jeune homme sentait poindre en lui une vocation que rien ne devait plus arrêter; un soir, où Larive venait de triompher dans Or este, son voisin, qui avait remarqué ce jeune spectateur exalté, lui ayant demandé son opinion, Talma répondit : <( Si jamais je jouais ce rôle, je ne ferais peut-être pas si bien, mais je ferais autrement» »