‹ La vie amoureuse de François-Joseph TalmaChapitre 2 sur 12 · L’AVENTURE DE LONDRES · texte numérisé non relu

L’AVENTURE DE LONDRES

Ses études enfin achevées, Talma dut accompagner son père à Londres où il allait ouvrir un cabinet de dentiste avec le titre de Chirurgien du Roy. En ces premières années, Taima, tout en travaillant aux côtés de son père, achève de se perfectionner dans la langue anglaise et reçoit le coup de foudre, en découvrant Shakespeare. Avec quelques jeunes gens, il a organisé une Société d’amateurs où I on représente de petites pièces en un acte, des « Plum-Puddings )), genre fort à la mode, mais, bien entendu, on ambitionne surtout de

jouer le répertoire tragique. Le bruit de ces représentations se répand un peu ; lord Harcourt, féru de théâtre, s’intéresse à Talma et amène le Prince de Galles entendre ce jeune phénomène qui interprète Néron, Cinna, Brutus, Œdipe à la manière anglaise, en s’inspirant des grands modèles qu’il a sous les yeux et le succès est tel que ces Messieurs conseillent au père de Talma de pousser leur fils vers la scène.

Même, on offre des débuts officiels à Drury- Lane et, pour un peu, l’une des plus grandes gloires de la scène française aurait illustré le théâtre de nos voisins. Heureusement, une romanesque aventure devait nous la rendre.

Ce Talma adolescent est d’une beauté surprenante; le teint mat, la chevelure magnifique, des yeux d’une expression prodigieuse, il ressemble à un jeune Arabe, selon le témoignage d’un amateur, et nous retrouvons souvent cette impression chez les contemporains. Enfin, de belle taille, élégant, chaleureux et emballé, on peut penser que les bonnes

fortunes ne lui manquent point, malgré la sévérité des mœurs anglaises. Nous n’avons aucune trace d’un roman véritable, mais, par l’aventure que nous allons conter, on peut imaginer le Talma de vingt ans.

Un soir, après Zaïre , le jeune acteur est abordé dans le Strand par un laquais sans livrée qui lui remet un billet et s’éclipse; Talma ouvre, lit à la lueur d’une lanterne :

« Monsieur, les sentiments que vous m’avez inspirés sont proportionnés à votre mérite, c’est vous dire qu’ils sont bien forts. Si vous voulez en avoir la preuve, trouvez-vous demain, à onze heures, sous le portail de Saint-Paul, et suivez la personne qui vous présentera un petit volume relié en maroquin rouge et intitulé La Vie de Shakespeare. Invité par un grand homme pour lequel on connaît votre admiration, vous marcherez sans défiance. »

Le poulet, fleurant F ambre, était sans date, écrit en français, de caractères un peu allemands. La

dame devait être de qualité... Un jeune homme ne dort pas la veille d’un pareil rendez-vous. Talma, un peu pâli par sa nuit blanche, mais d’autant plus séduisant, se trouvait le lendemain sous le porche de Saint-Paul; à onze heures, un groom l’aborde, tire de sa casaque un petit livre rouge, dont Talma reconnaît le titre et l’informe qu’il est attendu. Pour le jeune tragédien, rien n’était plus naturel, évidemment, une reine, ou, tout au moins, quelque princesse...

De Black-Fryars, par le pont de Westminster, on s’achemine vers Saint- J âmes Park, quartier de la haute aristocratie; après quelques détours, voici un petit pavillon de style mauresque, dont la porte s’ouvre. Une duègne, le doigt sur la bouche, invite à entrer; c’est du meilleur répertoire... Après avoir traversé un beau jardin, notre galant franchit un vestibule, fleuri de lauriers-roses et d’orangers, monte un escalier et, par une antichambre luxueuse, pénètre enfin dans un petit cabinet dont la porte se referme sans bruit sur ses talons...

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Bien en évidence, ce billet placé tout ouvert sur une table ronde :

« Monsieur Talma,

(( Veuillez excuser le mystère qui environne la personne chez qui vous êtes en ce moment; vu l’urgence des circonstances, cette personne en appelle à votre délicatesse pour ne pas essayer de pénétrer ce mystère, ainsi qu’à votre honneur pour ne le divulguer jamais.

(( Peut-être, monsieur Talma a-t-il soupçonné qu’il était invité par une dame; il ne s’est point trompé; cette dame est jeune, on la dit aimable, mais elle ne se croit pas belle; elle est aimante et sensible, elle a vu le jeune Français dans ses rôles divers, c’est dire qu’elle l’a admiré, elle l’a suivi dans ses principaux succès, il peut supposer, s’il la connaissait un peu, le désir très vif qu’elle a de l’entendre encore, et le désir non moins vif de l’imiter et, pour y parvenir, de recevoir à la fois ses exemples et ses leçons.

(( Mais des obstacles puissants, invincibles même, les séparant, s’il ne doit pas la voir, elle veut pourtant le contempler ; c’est la satisfaction qu’elle se procurera à travers la jalousie voilée qu’il peut remarquer au fond du cabinet. Les œuvres dramatiques des poètes français sont à sa disposition, rangés par ordre sur les troisième et quatrième rayons de la bibliothèque et des rafraîchissements lui sont servis sur la console en face de la cheminée. »

Vingt-cinq ans plus tard, Talma souriait encore en contant cette aventure de jeunesse à Luce de Lancival, un beau jour de juillet, dans l’embrasure d’une fenêtre du Salon de la Paix aux Tuileries, tandis que d’en bas, de la Cour du Carrousel, montaient les acclamations de la foule et des soldats que F Empereur passait en revue. Avoua-t-il qu’il avait dû relire plusieurs fois une pareille épître avant de retrouver son sang-froid? Imaginez de nos jours une grande dame éprise d’un élève du Conservatoire et l’invitant à lui donner une audition particulière 1

La pièce où Ton avait enfermé Talma était vide, mais comme échauffée d’une invisible présence. L’invité s’exécute, attaque la déclaration d’Hippolyte à Aricie; effet instantané, car il distingue certains soupirs derrière la mystérieuse jalousie. Il s’en rapprochait peu à peu, lorsqu’une voix autoritaire le cloua sur place : « Orosmane ! » Hippolyte devait probablement sembler un peu fade. Orosmane ! le triomphe de Lekain ! Talma n’avait qu’à l’imiter et il l’avait vu jouer ! On soupirait encore plus tendrement, lorsque, sans doute quelqu’un troubla la fête. La même voix chuchota : « Assez, partez vite !... » ; une main abandonnée un instant derrière le rideau un peu soulevé, un bruissement de robe et la duègne reparue reconduisait Orosmane à la hâte.

On imagine aisément que la cravate du jeune homme, choisie et nouée avec tant d’art, fut la seule confidente de l’aventure, et que Ha tirade à la sultane interrompue s’acheva dans le brouillard réfrigérant des quais de la Tamise. Rentré chez lui,

Talma s’aperçut que, dans son trouble, il avait emporté le joli volume. Relié aux armes d’Angleterre!... C’était bien, décidément, une princesse!

Deux nuits blanches n’avaient point calmé l’ agitation du jeune homme lorsque, le quatrième jour, L’Evening Post publiait ces lignes :

« Ce ne sont plus les Sultans qui font acheter, dans toutes les îles de la Grèce, de belles esclaves pour leur jouissance; ce sont les Sultanes qui font recruter dans toute l’Europe d’aimables icoglans pour leurs plaisirs. Hâtons-nous d’ajouter, dans la crainte que la médisance n’ équivoque, affirmons, même, qu’il n’est question ici que de plaisirs de l’esprit et que, si les susdites Sultanes choisissent de jeunes et beaux garçons, c’est que les âmes correspondent d’autant mieux avec les âmes qu’elles prennent pour organes, des interprètes dignes de leur beauté ! C’est ce qui semble confirmé par une lettre que nous venons de recevoir des frontières de l’Allemagne et de la Turquie. On nous mande qu’une

très grande dame de Brunswick, devenue la compagne d’un prince, qui, après le Sultan, est le premier, a fait enlever et conduire dans son sérail un jeune Arabe du nom de Amlat, aussi remarquable par sa bonne mine et la noble régularité de ses traits, que renommé pour son talent à réciter les vers des poètes de l’Occident. Une fois que la haute et puissante dame eut tenu le jeune homme à sa disposition, elle lui a imposé pour rançon un certain nombre de vers qu’il a fallu qu’il déclamât, ce qu’il a fait, avec autant de grâce que d’énergie.

(( A la suite d’un premier morceau, dont la Sultane a paru très contente, elle a demandé la fameuse déclaration d’Orosmane et exigé qu ' A mlat la traitât en Zaïre. Elle semblait enchantée de ce rôle qu’elle jouait sans doute pour la première fois, lorsqu’un bruit terrible, annonçant le retour du véritable Sultan, a épouvanté Zaïre de Brunswick et déterminé la retraite du jeune Arabe. On ne dit pas quels souvenirs il a gardé de cette entrevue, mais il est certain que si elle eût duré un quart d’heure de

plus..., ici l’écriture de la lettre devenue invisible n’a pas permis de deviner le sens d’une phrase que

chaque lecteur complétera à son gré.

L’affaire devenait compromettante pour la dame, et, si elle était bien flatteuse pour le jeune tragédien, elle pouvait se terminer par un dangereux scandale. On entrevoit la fin... Le lendemain, arpentant Hyde-Park, Talma fut interpellé par un certain sir Charin, baronnet, qui, sortant de sa poche l’article en question, lui demanda s’il était bien Monsieur Amlat , le jeune « intrépide )). (Amlat, en arabe, signifie « intrépide ))) ; Talma laissait volontiers entendre qu’il était d’origine mauresque et, d’autres fois, il prétendait descendre d’un Pharaon égyptien !

Sur l’affirmation du jeune coq tout de suite dressé sur ses ergots, son interlocuteur lui fit comprendre qu’avant quarante-huit heures Orosmane aurait de ses nouvelles...

Un duel? Non... Deux jours plus tard, Talma,

obéissant à des ordres formels venus de haut lieu, et transmis à son père, prenait place, moyennant une guinée, dans une a machine volante », voiture de poste faisant alors en vingt-quatre heures le trajet de Londres à Douvres, et s’embarquait pour le continent.

Quelle est l’exacte vérité sur cette histoire?

Talma l’a contée à sa façon en l’agrémentant sans doute, car, évidemment, les grands comédiens en ajoutent à la scène comme à la ville. L’anecdote paraît cependant assez vraisemblable, en dépit de quelques obscurités. Qui donc, parmi les quatre témoins, sinon Talma lui-même, pouvait avoir trahi le secret certainement gardé par F imprudente? La duègne n’était pas moins intéressée au silence, et le groom dut ignorer les détails. Ce n’est pas non plus le Seigneur du lieu; d’ordinaire, on ne fait pas éclat de pareils désagréments. L’acteur fut sans doute bavard, le livre armorié resté entre ses mains était

bien flatteur à montrer et... ce fut certainement lui qui amena la catastrophe.

Il est vraisemblable encore que l’idylle fut plus corsée : une femme adroite se serait-elle ainsi laissé surprendre à une première entrevue? On peut supposer que les leçons furent plus nombreuses et que Talma n’a conté que le dénouement; enfin, une Sultane qui aime tant la poésie pense-t- elle aux rafraîchissements servis sur les consoles?

Par une curieuse coïncidence, cet épisode des premières armes de Talma, on le retrouvera, à soixante ans de distance, dans la vie de Rachel, et aussi dans celle de la Malibran. Pour Phèdre, il s’agit d’un mystérieux mylord; le petit pavillon, les fleurs et les rafraîchissements y sont aussi; mais, cette fois, la lecture choisie, c’est Bajazet... Le dénouement seul est modifié, il est question d’un chèque (?) plié dans un mignon portefeuille en cuir de Russie... placé aussi en évidence, « sur la console )). La Malibran fut enlevée un beau soir par des inconnus, portée dans une voiture close jusqu’à

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une maison mystérieuse où on la pria de se faire entendre dans La Chanson du Saule , toujours devant un spectateur unique et invisible; après l’hommage d’un bijou magnifique, elle fut ramenée jusqu’à sa porte et ne sut jamais où on l’avait conduite.

Talma, lui, n’a pas parlé de cachet ou de bijoux; mais, sans cette aventure, il s’établissait pour toujours en Angleterre, y devenait certainement acteur et la place de Lekain, qui l’attendait au Théâtre- Français, serait restée vide.

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