MORT ET OBSÈQUES DE T ALMA
Excellent père, Talma fut très frappé par la mort de sa petite Virginie, au Havre, en avril 1 826; il ne lui survécut que six mois, atteint d’un mal qui ne pardonne pas (comme son ami, le jeune lieutenant d’artillerie).
Pendant sa maladie, le public fait prendre de ses nouvelles ; l’archevêque de Fans, monseigneur de Quéllen, se présente à son chevet, espérant une conversion in extremis. Talma fait répondre par son neveu qu’il le remercie de sa visite et qu’il la lui rendra sous peu. Voulait-il dire dans FEmpyrée?
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David d’Angers modela son masque; Robert Fleury le peignit à ses derniers moments. Paris entier assista aux funérailles qui furent civiles, ce qui empêcha l’Etat de s’y faire représenter. A la mort de Garrick, conduit à Westminster, le Panthéon anglais, quatre pairs tenaient les coins du poêle ; chez nous, ce fut la foule qui suivit Ile char de Talma traîné par quatre chevaux. Le cercueil, porté au cimetière par les élèves de l’Ecole Royale de Déclamation, mit plus d’une heure à franchir la courte distance séparant les portes du Père-Lachaise du caveau provisoire, jouy, Arnault, Ile tragédien Lafon, prononcèrent des discours qui ont été imprimés; à Lyon, des stances funèbres furent chantées au Théâtre des Célestins; à Rouen, à Strasbourg, à Bordeaux, à Marseille, on couronna le buste du grand tragédien sur la scène; l’Odéon, F Opéra- Comique firent relâche, tandis que le Théâtre- Français fermait trois jours; à Bruxelles, les acteurs du Grand Théâtre (où il avait joué régulièrement durant ses congés) prirent le deuil quarante jours !
Aussitôt après sa mort, surgissent de toutes parts d’innombrables à-propos, dialogues, notices, mémoires, souvenirs, anecdotes, odes, élégies; soixante ouvrages ont été publiés sur Tallma; celui-ci sera le soixante et unième; vingt-sept pièces l’ont montré sur la scène et nous en savons une vingt-huitième écrite quatre-vingt-douze ans après sa mort. Sauf Rachel, aucun interprète dramatique ne fit noircir tant de papier. Une souscription nationale éleva sa statue de marbre dans Sylla, que l’on peut voir au Théâtre-Français; une autre effigie en pierre orne la façade Est de F Hôtel de Ville ; des bustes, des peintures, des dessins, des miniatures, une mèche de ses cheveux, un fragment de son cœur sont conservés au Théâtre-Français et il repose au Père-Lachaise sous un cénotaphe pareil à celui de l’Empereur.
Bien que cet ouvrage ait surtout pour objet l’étude de la psychologie amoureuse d’un grand
artiste dramatique, nous devions essayer de pénétrer le mystère du génie dans une personnalité comme celle de Talma.
11 ne reste rien de lui que sa biographie...
L’œuvre du comédien naît et meurt avec lui dans l’instant, lorsque sa génération a disparu, rien ne peut donner une idée exacte de ce qu’il fut.
Essayons pourtant de retrouver tout au moins l’homme physique. Un acteur, spécialiste en imitations, pourrait, sans charge , reconstituer un Talma probable; supposez-lui la stature d’un Paul Mounet, costumez-le avec un vêtement historique ; les gestes sont connus et reproduits par nombre de tableaux, de gravures. Talma affectionnait six attitudes : 1 0 Relever sa ceinture sur les hanches avec les deux mains ouvertes; 2° se frotter les deux paumes des mains; 3° Iles croiser en les rejetant sur une épaule; 4° s’essuyer le front; 5° lever les yeux au ciel et 6° trembler légèrement: sur la jambe gauche en la pliant»
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Pour la tête, Fart du grimage et les perruques reconstitueraient plus difficilement cette face et ce profil de médaille antique ; aucun acteur vivant ne peut nous en reproduire l’image ; peut-être Silvain à quarante ans, Guitry pour les méplats du visage et Taskin, le tragédien lyrique. Aucun rapport avec Mounet-Sully au beau masque tourmenté et fiévreux ; Ile caractère principal du visage de Tallma était la régularité.
Ce qu’il eut vraiment d’unique, c’est le regard, dont Mme de Staël disait que c’était une apothéose , et, pourtant, la vue du grand tragédien était si affaiblie que ll’on put, dans les derniers jours, craindre qu’il ne devînt aveugle. Or, contrairement à cette règle que les myopes ont, à la scène, les yeux ou voilés ou morts, un véritable phénomène d'illumination intérieure rendait ceux de Tallma fulgurants , selon plusieurs contemporains. Dernier de Malagny, un de ses élèves, pensionnaire du Français, conte qu’il les tenait à demi ouverts en entrant en scène et ne laissait échapper ses regards qu’au
fur et à mesure du développement de son personnage.
Enfin, la voix !... où se retrouvaient un frémissement, un tremblement particuliers dans le médium ; non la vibration professionnelle ou le trémolo tragique... mais le timbre, le son !... qui, dans les premiers mots, saisissait l’auditoire. Ceux qui l’avaient entendu une fois n écoutaient plus que lui ; dans Hamlet, aux premiers mots à son père dans la coulisse, les spectateurs pâlissaient et c’était dans le regard de Talma qu’ils voyaient le spectre.
Nous avons vu un très grand acteur, Mounet- Sully, dont le génie a éclairé la scène française pendant quarante ans ; dans le même rôle, Mounet, sublime, faisait quelquefois sourire par ses outrances de voix et de gestes. Talma n’a jamais fait sourire. On a pu caricaturer Mounet par des centaines d’images ; il n existe que deux charges de Talma. Mounet fut parfois inégal, Talma, lui, restait sublime et surpassait l’imagination par une poésie de regards, d’accents, de gestes, à laquelle aucun écri~
Vain ne s’est jamais élevé , dit encore un contemporain ; c’était la réflexion avec l’involontaire, Je désordre avec la raison... la régularité française et l’énergie étrangère... Talma avait un génie continu, comme renaissant... Pourquoi ? Parce que, disent ceux qui l’étudièrent, le phénomène du dédoublement contesté par Diderot s’accomplissait en lui ; il était Hamlet, Néron ou Sylla eux-mêmes ; son personnage se substituait à lui ; en scène, il n’était plus qu’un spectre échappé du drame.
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