‹ La vie amoureuse de François-Joseph TalmaChapitre 10 sur 12 · LES INCONNUES · texte numérisé non relu

LES INCONNUES

Des inconnues passèrent dans la vie du grand acteur, mais elles demeurent enfouies dans un impénétrable mystère malgré bien des recherches entreprises et bien avant nous. Impossible de les identifier.

Par Catherine Vanhove, nous avons quelques traces d’une intrigue datant de F époque où Talma, dentiste, n’était encore qu’élève tragédien.

(( Soit disposition d’esprit, soit défaut de santé, Talma dans sa jeunesse ne pensait point aux femmes; l’étude le captivait tout entier. Ce n’était

pas qu’il manquât de sensibilité, il en avait plus qu’on n’en eût désiré pour son bonheur. Mais il était tellement distrait qu’il fallait en quelque sorte venir le chercher et lui faire des avances pour fixer son attention.

(( Quelques années s’étaient passées ainsi, lorsqu’un jour, malgré sa vue basse et sa distraction habituelle, il arrêta ses regards sur un séduisant minois arrivé depuis peu du Midi de la France... »

C’était une jeune Languedocienne dont la jolie taille et les charmes tournèrent la tête de Talma; il voulait épouser cette fille malgré ses parents. Mais, ajoute Catherine, ce n’était pas un parti acceptable... pourtant, elle l’avait rendu père d’une jolie petite fille qu’il ne voulait point abandonner...

Un jour, dans un accès de frénésie jalouse, il prit cette enfant dans ses bras et courut à l’aventure dans les rues de Paris; revenu enfin à lui-même, il rapporta l’enfant à sa mère. Plusieurs querelles furent suivies de raccommodements, puis la liaison se dénoua, à la grande satisfaction de M,JÜ Talma, la

mère. Catherine tenait probablement cette histoire de Talma lui-même. 11 y aurait donc eu une fille naturelle de Talma, son aînée, dont la trace est perdue et la vie entièrement ignorée.

Cette petite fille porterait à sept le nombre des enfants de Talma, savoir :

1° L’inconnue, née entre 1786 et 1787, à Paris, de cette Languedocienne.

2° Henri-Castor.

3° Charles-Poülux, tous deux jumeaux, du lundi 18 avril 1791, à Paris.

4° Tell, né en mars 1794, mort à douze ans.

5° Alphonse- Alexandre Bazire, né le 10 mai 1814, mort vers 1882.

6° Virginie Bazire, née vers 1823, morte au Havre, à trois ans.

Catherine Vanhove éleva les enfants de Julie Bazire ou s’occupa d’eux tout au moins; la Languedocienne avait dû garder le sien; mais Talma, à

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Brunoy, ayant généreusement assisté six neveux, fils de deux sœurs mortes jeunes, il n aurait donc pas abandonné « sa » fille si elle eût vécu.

Dans ce jugement du 17 mai 1815, qui prononçait le divorce d’entre Talma et Catherine Vanhove, IF un des attendus faisait allusion, parmi les griefs invoqués par la femme légitime contre son mari, à des visites que le tragédien recevait dans sa propriété de Brunoy*! De ce côté, nous avons longtemps espéré retrouver une des pistes perdues, mais, sur ces compagnes de parties fines, aucune allusion, malheureusement, dans le curieux journal de Louette, le jardinier et l’intendant de Talma à Brunoy. Peut-être, le fragment de ce curieux document révélé en î 829 par la Revue de Paris , devaitil être suivi d’autres chapitres et la famille s’opposat-elle à leur continuation où nous aurions pu trouver d’autres indiscrétions du vieux jardinier; ici, il ne s’est occupé que du propriétaire et de son enthousiasme pour son domaine.

Probablement, du reste, cette période de fêtes

galantes est-elle antérieure à l’entrée du brave homme au service de Talma, car Louette, ancien soldat de la Grande Armée, dont il avait, semblet-il, la physionomie légendaire, n’était arrivé à Brunoy qu’en 1817, alors que Talma commençait à dételer. Louette nous révèle un simple bourgeois aux champs, occupé d’agrandir son domaine, y passant chaque dimanche, achetant sans cesse de nouveaux arpents pour s’agrandir. En sabots, vêtu d’un pantalon blanc et d’une veste rayée, la tête couverte d’un immense chapeau de paille, son ami T avocat Audibert nous le montre couché à terre, arrosant avec une carafe de cristal un petit chêne qu’il venait de planter. Cette passion du jardinage était si forte que Louette recevait des instructions de Bruxelles même, où le tragédien était en tournée. Dans la belle saison, il s’installait à la campagne, faisant deux ou trois fois par semaine le trajet pour venir jouer aux Français. Le père Louette raconte plaisamment qu’il fut sans doute la seule personne ayant eu le privilège de siffler le grand

acteur ! La propriété avait fini par prendre une extension telle que le jardinier, toujours occupé en divers endroits du parc, se trouvait souvent hors de portée des appels de son maître ; ils avaient donc tous deux convenu de se munir d’un sifflet et Talma en avait apporté un superbe en ivoire qu’il avait confié en riant à son factotum avec l’autorisation de s’en servir pour lui signaler les endroits où il se trouvait. Même, goutteux, cloué dans un fauteuil, le tragédien ne pouvait laisser passer une journée sans inspecter ses plants et ses arbres, et il faisait ces petits voyages en se faisant porter sur les épaules du vieux jardinier.

Brunoy, dont il reste encore quelques vestiges, avait, à la mort de Talma, une véritable importance, car Bertrand, le directeur des Funambules, et Mmo Saqui en offrirent deux cent quarante mille francs.

Bien qu’il soit loin de notre pensée d’associer

dans des recherches de cette nature le nom de Mme de Staël à cdlui de Talma, il est extrêmement intéressant de citer les deux lettres que cette femme célèbre lui adressait en 1809, après avoir assisté à Lyon à deux représentations du tragédien, grâce à une autorisation spéciale qui lui avait été donnée de quitter provisoirement et pour cette circonstance son asile de Coppet :

Lyon, le 14 juillet 1809.

((Ne craignez pas que je sois comme Mme Mylord, que je mette la couronne sur votre tête au moment le plus pathétique; mais comme je ne puis vous comparer qu’à vous-même, il faut que je vous dise, Talma, qu’hier vous avez surpassé la perfection, l’imagination même. 11 y a dans cette pièce, toute défectueuse qu’elle est, un débris de tragédie plus forte que la nôtre, et votre talent m’est apparu, dans ce rôle d’Hamîet, comme le génie de Shakespeare, mais sans ses inégalités, sans ses gestes familiers, devenus tout à coup ce qu’il y a de plus '

noble sur la terre. Cette profondeur de nature, ces questions sur notre destinée à tous, en présence de cette foule qui mourra, et qui semblait vous écouter comme l’oracle du sort, cette apparition du spectre, plus terrible dans vos regards que sous la forme la plus redoutable; cette profonde mélancolie, cette voix, ces regards, qui décident des sentiments, un caractère au-dessus de toutes les proportions humâmes, c’est admirable, trois fois admirable; et mon amitié pour vous n’entre pour rien dans cette émotion, la plus profonde que les arts m’aient fait ressentir depuis que je vis. je vous aime dans la chambre, dans les rôles où vous êtes encore votre pareil; mais dans ce rôle d’Hamlet, vous m’inspirez un tel enthousiasme, que ce n’était plus vous, que ce n’était plus moi : c’était une poésie de regards, d’accents, de gestes, à laquelle aucun écrivain ne s’est encore élevé. Adieu, pardonnez-moi de vous écrire, quand je vous attends ce matin à une heure, et ce soir à huit; mais si les convenances sociales ne devaient pas tout arrêter, je ne sais, hier, si je ne

me serais pas fait fière d’ ailler moi-même vous donner cette couronne due à un tel talent plus qu’à tout autre; car ce n’est pas un acteur que vous êtes, c’est un homme qui élève la nature humaine, en nous en donnant une idée nouvelle. Adieu, à une heure. Ne me répondez pas, mais aimez-moi pour mon admiration. »

8 juillet 1809,

(( Vous êtes parti hier, mon cher Oreste, et vous avez vu combien cette séparation m’a fait de peine. Ce sentiment ne me quittera pas de longtemps; car l’admiration que vous m’inspirez ne peut s’effacer. Vous êtes, dans votre carrière, unique au monde, et nul, avant vous, n’avait atteint ce degré de perfection ou l’art se combine avec l’inspiration, la réflexion avec l’involontaire, le génie avec la raison. Vous m’avez fait un mal, celui de me faire sentir plus amèrement mon exil et la puissance de l’Empereur qui, indépendamment de cette petite Europe, est maître du domaine de l’imagination. A peine

étiez- vous parti, que le sénateur Roederer est entré chez moi, venant d’Espagne pour aller à Strasbourg. Nous avons causé trois heures et nous avons souvent mêlé votre nom à tous les intérêts de ce monde. 11 était dimanche à Hamlet et vous l’avez ravi. Nous avons disputé sur les mérites de la pièce en elle-même; il m’a paru très orthodoxe; et il prétend que Napoléon l’est aussi. Je lui ai développé mon idée sur votre jeu, sur cette réunion étonnante de la régularité française et de l’énergie étrangère; il a prétendu qu’il y avait des petites pièces classiques françaises où vous n’excelliez pas encore; et quand j’ai demandé lesqudlles, il n’a pas pu m’en nommer. Mais il faut qu’à Paris, vous jouiez Tancrède et Orosmane à ravir; vous le pouvez si vous le voulez : il faut prendre ces deux rôles dans le naturel. Ils en sont tous les deux susceptibles, et comme on est accoutumé à une sorte d’étiquette, dans la manière de les jouer, la vérité profonde en fera de nouveaux rôles; mais je ne devrais pas m’aviser de vous dire ce que vous savez

mille fois mieux que moi. II est vrai, pourtant, que je mets à votre réputation un intérêt personnel. H faut que vous écriviez; il faut que vous soyez aussi maître de la pensée que du sentiment; vous le pouvez, si vous le voulez. J’ai vu Mme Talma après votre dernière visite. Sa grâce, pour moi, m’a profondément touchée; dites-! e lui, je vous prie. C’est une personne digne de vous, et je crois beaucoup louer en disant cela. Quand vous reverrai-je tous les deux? Ah ! cette question me serre le cœur, et je ne peux me la faire sans une émotion douloureuse. God hless you, and me also. Je vais écrire sur l’art dramatique. Et la moitié de mes idées me viendront de vous. Adrien de Montmorency, qui est le souverain juge de tout ce qui tient au bon gGÛt et à la noblesse des manières, dit que Mme Talma et vous, vous êtes parfaits aussi dans ce genre. Toute ma société vous est attachée à tous les deux. On raconte mes hymnes sur votre talent par la ville, et Camille Jordan m’en a raconté à moi-même que j’ai trouvés pindariques ; mais je ne suis pas comme

Corinne pour rien et il me faut pardonner l’expression de ce que j’éprouve. Le directeur du spectacle est venu me voir, après votre départ, pour me parler de vous, je lui ai su gré de si bien s’adresser. Sa conversation était comique, mais je n’étais pas en train de rire, et j’ai laissé passer tout ce qu’il a bien voulu me dire pour me donner bonne opinion de lui. Ainsi chacun s’agite pour réussir, il n’y a que le génie qui triomphe presque à son insu. Ainsi vous êtes. Adieu, écrivez-moi quelques lignes sur votre santé, vos succès et la probabilité de vous revoir. Mon adresse est à Copet (Suisse). Adieu, adieu; mille tendres compliments à Mme Talma. »

11 est certain qu’il y a dans ces deux lettres une indication curieuse sur l’impression que Talma produisait sur les femmes, de l’espèce d’envoûtement dont elles étaient saisies près de lui. Un homme capable de susciter chez un être de choix comme celui-ci des transports pareils était, certes, bien dangereux pour elles.

Une autre inconnue traversa la jeunesse de fai ma.

« Il était assez difficile, dit Catherine, de faire sortir Talma de ses habitudes studieuses. Son père, alors à Londres, lui avait adressé une Anglaise d’une très grande beauté et qui devait passer quelques mois à Paris. Au lieu de lui chercher un appartement, on lui proposa de partager celui du jeune dentiste. Elle accepta et vécut pendant six mois avec Talma sous la même clef. La belle Anglaise reprit la route de Londres, se louant beaucoup de l’hospitalité qu’elle avait reçue. »

Cette Anglaise « d’une très grande beauté » fut beaucoup plus... discrète, probablement, que les autres et l’hospitalité du « jeune arabe )) fut certainement tout à' fait écossaise...

Un auteur du temps déclare encore, en 1827 :

(( Rue Mauconseil, toujours apprenti dentiste et

élève tragédien, il exerça pendant plus d’une année la même profession que son père; jeune, spirituel, fait pour plaire, et encore plus pour aimer, il ne manqua pas de devenir le héros de quelques aventures galantes, peut-être même l’objet de quelques sentiments passionnés.

((Je connais une dame, depuis longtemps mère de famille et excellente mère, sur laquelle non seulement le nom de Talma, mais celui de tous ses rôles, fait une impression encore visible.

(( Rarement, elle parle de lui, mais à la manière dont elle analyse le caractère des personnages dont il fut quarante ans le digne interprète, on voit qu’elle a fait de celui de l’homme qui les représentait une étude profonde et suivie. Elle m’a avoué, en effet, que, durant Iles dix années qui ont suivi lia rupture de Heur liaison, elle n’avait pas manqué dix de ses représentations.

(( Il eut même, durant tout ce temps, l’attention délicate d’envoyer, non à elle, mais à une amie commune, des billets de loge grillée, car il n’avait

pas oublié que cette femme timide et valétudinaire fuyait le grand jour et la société, hile connut Talma au moins quinze mois et Ile regretta toute sa vie. Aujourd’hui, un sentiment plus amer se mêle à ses anciennes douleurs qui ne seront vraisemblablement pas de longue durée, car la pauvre créature, atteinte d’un mal incurable dont la mort de Talma hâta les progrès, achèvera bientôt de mourir. »

Ainsi, nous apercevons quatre femmes dans la vie de Talma, aux environs de 1786 : la Languedocienne, l’Anglaise, la Desgarcins et l’Inconnue des loges grillées; il est vrai que Talma avait vingttrois ans !

Un certain Pierre Dumas, auteur dramatique, publie en 1832, à Boulogne, six ans après la mort de Talma, un épisode en deux tableaux qu’il intitule Talma et V Inconnue, mais l’épisode de M. Pierre Dumas n’a pas encore été représenté... et c’est peut-être l’écho de quelque aventure demeurée secrète.

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