La vie amoureuse de la Grande Catherine de Russie
Avant la guerre, le quinze août vieux style, c'était la fête de la Grande-Duchesse Marie, tante du Tsar Nicolas. Nous avions été conviés dans les bois qui avoisinent Pétersbourg à partager son déjeuner champêtre ; nous, c'est-à-dire ses amis de France, ses dames d'honneur, une cinquantaine de personnes environ. La clairière était gaie, la Grande-Duchesse souriait, nous riions pour lui plaire. La nappe était jetée sur l'herbe, une vaisselle d'or aux aigles impériales traînait en désordre, bousculant renoncules et marguerites. A travers les sapins, un son aigrelet de fifres, mêlé
au rataplan des tambours, réveillait les cigales endormies. Vêtus de blouses amarante, les tirailleurs de la Garde, tapageurs, débouchaient en chantant dans la trouée de lumière. Des paysans, se tenant les mains, approchaient. Timides, graves, ils dansaient. La Russie donnait Tillusion de la gaieté.
La Grande-Duchesse, assise sur des coussins de damas, désignait les places d'un geste gracieux, selon ses préférences. Sa robe de foulard, bordée de ruches cousues rue de la Paix tombait plissée légèrement ; son corsage moulait une poitrine qui avait été admirée, et dessinait des ép^Tïîés arrondies en corbeille. Un petit chapeau de paille noir, sans prétention, était juché sur sa frange frisée. Des yeux fauves, une bouche aimante invitaient à la confidence. On la disait ambitieuse. Comme elle était voisine du trône, elle cachait ses convoitises, craignant sans doute qu'on devinât les rêves qui hantaient son front germanique. Obsédée par l'orgueil maternel, elle couronnait ses fils d'espoirs et, fière de leur mâle beauté, regardait Cyrille, Boris, André étendus à ses côtés, sans deviner leur destin.
Que la Révolution était loin'! Nous étions en
1913. Les dames d'honneur, M^^^ Olive, la Princesse Gagarine, égayaient la prairie d'innocentes mousselines. Le Prince de Beauvau par ses mots malicieux donnait à Marie Pavlovna la nostalgie de l'Hôtel Continental, des boîtes de Montmartre et des sources de Vittel. A la veille de disparaître, cette société frivole s'épanouissait en élégance mesurée. Aujourd'hui, elle nous semble presque aussi distante que celle du XVIII% siècle.
La musique jouait des pas redoublés à assourdir nos oreilles. Le Grand-Duc Cyrille tirait à la carabine sur des bouteilles vides. Son adresse les éparpillait - dans un ciel indigo. Je m'étais rapprochée de Marie Pavlovna. Comme je la félicitais du ballet improvisé sous nos yeux : a Dans ce pays, répondit-elle, tout s'improvise et rien ne change, le présent se marie au passé, par nonchalance et peut-être par oubli. »;
Songeant à sa jeunesse et mêlant, elle aussi, le passé au présent, les yeux clos à demi, elle continua : a Je me rappelle une anecdote qui me fut contée lors de mon arrivée en Russie. Traversant le jardin d'été, M. de Bismarck, lorsqu'il
était Ambassadeur à Saint-Pétersbourg, heurta, plantée au milieu de la pelouse verte, une sentinelle en faction. Que pouvait-elle bien garder ? Ce n*était pas la vertu de cette Vénus de marbre que picore chastement une colombe. Le diplomate, qui aimait à poursuivre ses curiosités, en demanda l'explication à TEmpereur Alexandre, mon beau-père. On s'informa. La cause était inconnue, la consigne sacrée. De recherches en recherches, on finit par découvrir que la Grande Catherine, apercevant à cette place un perceneige annonciateur du printemps, avait ordonné de protéger les frêles corolles. La fîeur s'était fanée, l'impératrice était morte et, pendant cent ans, les factionnaires indifférents pas à pas veillèrent.
(( La tradition est éternelle en Russie. Voyez mes invités ; leurs ancêtres batifolaient sous les mêmes ombrages. Les visages se ressemblent, seules, les modes, venues toujours de Paris, inventées par M™* Bertin ou Paul Poiret, suivent les caprices nouveaux et se transforment. Lorsque les cheveux étaient poudrés, que les paniers bouffaient sur les robes, les coeurs étaient-ils plus légers ? J'en doute. Si chacun racontait les souvenirs recueillis dès le berceau, chanson de
nourrice ou radotage de chambellan, le passé pourrait renaître. Cette clairière fut toujours le rendez-vous de nos chasses. Ici, près du croisement de ces routes, la Grande Catherine écouta sa première déclaration d*amour.
(( Etait-elle sentimentale, passionnée ou seulement ambitieuse, l'impératrice venue d'Allemagne avec ses quinze ans pour étendre l'Empire des Russes et le modeler à sa façon ? Regardez sa statue sur la Perspective Newsky. Ses ministres, ses amants, ses généraux, réconciliés dans le bronze, servent de piédestal à leur Impériale Maîtresse, qui ne badine pas avec le sceptre étendu sur leurs têtes. Sa renommée éblouit, ses faiblesses étonnent et l'on s'arrête effrayé au seuil de son alcôve. ))
Le 21 août 1744, à dix heures du matin, les carillons de Notre-Dame de Kazan, clabaudant au-dessus des toits verts, avaient annoncé les noces de Pierre de Holstein, Grand-Duc héritier de Russie, avec Sophie d'Anhalt-Zerbst, baptisée à l'eau orthodoxe Catherine Alexiewna.
La lourde couronne de diamants creusait d*un trait rouge le front bombé de Catherine, qui avait la migraine lorsque l'Impératrice Elisabeth la délivra des pesantes pierreries. Rien n'était plus pimpant que la chambre nuptiale, tendue de drap d'argent ramage de bouquets qu'on aurait voulu cueillir. Qu'il était somptueux le lit de velours ponceau, brodé de guirlandes d'argent relevé en bosse, tout neuf, tout reluisant ! Catherine émerveillée regardait ce faste qu'on étalait pour elle, mais son orgueil n'en laissait rien paraître.. Le Maître des cérémomes, le Maréchal de la Cour, le Grand Chambellan se retirèrent à reculons, en s'inclinant jusqu'au parquet.
On procéda au grand coucher, où seules les femmes étaient admises. La Princesse de Hesse, tout émue, passa la chemise à la jeune épousée puis la borda gentiment dans le lit d'apparat. La voyant alanguie, si frêle et un peu craintive, elle aurait voulu l'embrasser, mais qu'eût dit l'étiquette ? Le déshabillé était galant, en fanfreluches virginales. Le Grand-Duc se présenta, paré des mêmes atours, linons, dentelles et noeuds blancs. Ciel î qu'il était laid sans sa perruque. Tout grClé par la petite vérole, le visage bour-
souflé, les yeux clignotants, il ressemblait au singe de Frédéric plus qu'à Chérubin dont, hélas, il n'avait que la jeunesse. L'Impératrice Elisabeth affectueuse, la larme à l'œil, donna sa bénédiction aux mariés et tapota leurs joues rougissantes. Les (( freleine )>, c'est-à-dire les demoiselles d'honneur, firent trois révérences profondes et laissèrent le couple impérial seul à seul.
La journée était achevée enfin. Le rêve de Catherine se réalisait. Devant Dieu, les boyards et les serfs, elle était . Grande-Duchesse, femme de l'héritier. L'encens aromatique respiré dans la cathédrale lui était monté à la tête et la grisait étrangement. Etait-ce bien elle, la petite Sophie, adulée par tous ces seigneurs, qui avait entendu son nom chanté dans un concert de voix qui l'emportait loin de la triste église luthérienne, où elle récitait naguère ses psaumes en allem.and ?
Il était plus facile d'adopter cette liturgie voluptueuse que de s'accommoder de l'époux qui ronflait déjà. Quoiqu'elle n'eût guère d'illusions, son amour-propre était blessé. Pendant leurs longues fiançailles, jamais il n'avait su par un épanchement attirer sa tendresse. Etait-elle grondée par l'Impératrice, il riait sous cape et
prenait parti contre sa fiancée, car il était sournois. Il n'avait pas changé depuis leur première rencontre chez leur cousin l'évêque de Lubeck. A cette entrevue Catherine avait dix ans et Pierre une année de plus. Le vilain garçon s'était grisé en son honneur et lui avait pincé les mollets, grimaçant de plaisir. Pas un des convives à ce banquet familial des Holstein et des Anhalt, n'avait songé qu'au bout de la table le gamin qui se tenait si mal allait être appelé à Pétersbourg par sa tante, l'Impératrice Elisabeth, comme . héritier de sa couronne et qu'un soir de décembre, en 1743, la petite cousine Sophie serait mandée à son tour pour partager la fortune du petit garçon malingre.
Etrange destinée d'une fille d'Allemagne qui raisonne comme un homme, calcule déjà et s'observe. La veille même de son mariage, elle écrivait sur son calepin, avant de souffler la chandelle : « Le cœur ne me prédit pas grand bonheur, l'ambition seule me soutient, mais je sens que tôt ou tard je parviendrai à devenir souveraine de Russie de mon chef. »
Quand Catherine s'éveilla après la nuit de noces, aussi ignorante qu'une nonne, ses curio-
sites étaient encore endormies et ses sens somnolaient. Pierre laissa les semaines s*écouIer sans lui apprendre les jeux de l'amour. Lorsqu'elle était endormie, il entrait tout botté dans son lit, s'esquivant avant son réveil comme s'il avait peur de son contact. Blottie contre les oreillers empilés, elle cherchait à fuir l'insupportable odeur de son époux. Ils étaient étrangers l'un à l'autre.
Parfois Pierre, en rentrant de ses beuveries, d'une claque qui tombait au hasard, l'arrachait à la douceur du rêve pour lui imposer le récit, minutieux et fanfaron de ses traîtrises, car il se croyait amoureux de toutes les femmes, excepté de la sienne. Ses préférences allaient vers les maritomes et les bossues. C'est ainsi que, chose incroyable dans la Cour la plus dépravée du siècle, Catherine resta chaste pendant sept ans. Rien ne l'attirait vers l'amour, dont la grossièreté de son mari l 'éloignait.
Auprès de cet homme emporté et volage, son orgueil s'irritait. Elle sentait sa supériorité négligée. Son corps dédaigné devint le véritable complice d'une vengeance dont elle ne mesurait pas l'étendue, a Je pleurai beaucoup, écrit Catherine. L'Impératrice, voyant que j'avais les yeux
GâTHERINE de RUSSIE. — S
rouges, me dit que seules les jeunes femmes, qui n'aimaient pas leur mari, sanglotaient toujours ; ma mère ne Tavait-elle pas assurée que je n'avais pas de répugnance à épouser le Grand-Duc ? Désormais, puisque j'étais mariée, il fallait sécher mes larmes. »
Impatientée par une abstinence si contraire aux usages et à son exemple, l'Impératrice dicta enfin un ordre à M"^ Tchoglokoff , gouvernante de Catherine : ({ Dorénavant la Grande-Duchesse devra se prêter plus docilement aux goûts de son mari ; qu'elle mime au besoin, pour accomplir sa tâche conjugale, une certaine ardeur. » En recevant ce pensum, Catherine soupira : a Si le Grand-Duc avait voulu être aimé, la chose n'aurait pas été difficile, j'étais encline à remplir mes devoirs. » Mais le Grand-Duc se détournait des siens sans remarquer la beauté naissante de Catherine ni ses grâces prêtes à s'épanouir.
Deux jeunes seigneurs, plus effrontés que les autres, Léon Narychkine et Serge Soltykofî, amis inséparables et cousins de Sa Majesté, se montraient plus sensibles à cette éclosion et s'émoustillaient de concert. Le premier, d'un esprit endiablé, étourdissait la petite Cour par ses bouf-
îonneries et ses farces. Quant à Serge, le joli Serge, il excitait les convoitises de toutes ces clames par une beauté surprenante H Tharmonie d'un corps qui donnait à ses mouvements une joie féline dont rêvaient les plus effarouchées. Le Grand-Duc F affectionnait au point de F inviter à' partager sa couche, et Catherine regardait, amusée, les manèges de cet amoureux qui cherchait à lui plaire en faisant mine d'aimer son époux à la folie.
Grâce à ce stratagème, il suivait tous ses pas avec une dévotion attentive. Pour mieux atteindre le bonheur qu'il mendiait, que n'aurait-il inventé, l'hypocrite ? Catherine n'était pas dupe, elle aurait peut-être écouté ses soupirs, mais elle n'était jamais seule, comme il convient à une princesse de son rang. Les sept demoiselles d'honneur,; jetées pêle-mêle sur des matelas, reposaient à l'entrée de son appartement, la duègne veillait, les clefs ne fermaient pas ou étaient perdues et l'œil allumé des serviteurs, qui l'espionnaient de porte en porte, bouchait souvent les serrures indiscrètes. Agacée par cet œil rôdeur, Catherine, dès le petit jour, s'enfuyait par les escaliers de marbre vers la mer. Elle partait habillée en chasseur, le
fusil sur l'épaule, sautait dans une barque à la recherche des oiseaux voyageurs qui tournoyaient sur la Baltique.
Le soir la ramenait ruisselante de pluie au palais, le casaquin troué, le visage hâlé. Dès Taube, le lendemain, elle repartait à cheval. Catherine n'était heureuse qu'à la chasse, loin de son insipide époux qui s'attardait dans les taillis, fouaillant cruellement les chiens égarés, en compagnie de valets dont il faisait son ordinaire. Alors hardie, elle galopait à travers la -forêt. Les bouleaux blancs s'enfuyaient derrière elle, fantômes sylvestres. Rien ne lui plaisait davantage que la fraîcheur de la pluie nordique qui pique, embruns apportés par le vent.
A un carrefour, Catherine attentive, un matin, s'arrêta. La meute donnait de la voix. Par quel sentier rejoindre le Grand Veneur ? Les branches craquèrent, le fourré s'ouvrit. Un cavalier saisit la bride de son cheval.
— Serge, vous m'avez fait peur, s'écria-t-elle.
Les chevaux affectueux rapprochèrent leurs encolures et se frôlèrent. Catherine portait l'habit bleu céleste, relevé par des galons d'argent, fermé par des boutons de cristal. Serge Soltykoff
la regarda. Sous son casquet noir, elle était à vingt-deux ans, la plus attirante des princesses.
— Cette fois-ci, vous ne m'échapperez pas, Hit-il. Laissez-moi vous aimer ; vous savez que je vous chéris avec pa^ssion. Vous en doutez ? Pourquoi me fermer la bouche avec votre main ? Je vous ferai connaître dans le plus grand secret tous les plaisirs que vous ignorez, Madame. Parlez, répondez-moi.
— Quelle audace ! quelle témérité ! peut-être mon cœur est-il pris déjà.
Cette coquetterie attise son désir, excite sa jalousie, il tente de rattraper une main qui se dérobe : (( Que vous êtes cruelle et que vous me plaisez ! »
Catherine, narquoise :
— Vous pouvez jouir d'imagination sans que je cherche à vous en empêcher.
— Je vous remercie de la permission. Madame, mais cette volupté est peu savoureuse. Regardez-moi, convenez que, sans être fat, je suis préférable à tous les gens de Cour. Avouez que vous me préférez.
— Je conviens volontiers que j'ai un penchant pour vous, mais, je vous en supplie, partez.
— Je ne m*éloignerai pas sans savoir si Je ne vous suis pas indifférent.
La crainte d'être surprise et peut-être 1* amour dictèrent à la Grande-Duchesse sa réponse. Elle rit en disant : « Vous me plaisez, oui, oui, allezvous-en ! »
Serge laissa son cheval rejoindre les chasseurs. Se soulevant sur ses étriers, il se retourna. Catherine, obstinée, secouant ses cheveux cendrés, s'écria : (( Non, Non », tandis qu'il répondait au loin : (( Oui, oui ». Le destin est parfois enfermé dans une syllabe.
VIRGINITE CONTROLEE
« De grâce, cessez vos badinages, il faut que Je parle à la Grande-Duchesse », s'écria ^/jme Ychoglokoff, la gouvernante quinteuse et fantasque que l'Impératrice avait imposée à sa nièce. La partie de pharaon venait de finir, Catherine dissimulait mal sous une grimace un rire que les arlequinades de Léon Narychkine provoquaient. Ce gentilhomme frondeur avait le talent d'imiter les ridicules de M""^ Tchoglokofî qu'il contrefaisait sans cesse : (( Pareil discours déplairait à Sa Majesté. Pareille inconvenance ne saurait être tolérée par l'Impératrice. » Il achevait ces mots, quand la gouvernante entra en coup de vent.
Catherine trouvai sa gardienne plus comique que de coutume et détourna la tête, afin d'éviter Toeillade malicieuse de Narychkine. M™^ Tchoglokoff, toujours enceinte de monsieur son mari, avait été désignée par Sa Majesté pour servir de modèle à son impériale pupille. Elle avait beau promener son ventre solennel sous le nez de la Grande-Duchesse, l'exemple n'était pas contagieux. Désappointée, elle résolut d'y joindre l'éloquence : (( Vous savez. Madame, combien il m'en coûterait de tromper mon mari. Pourtant, si le pays exigeait ma vertu, je chasserais mes scrupules et me prêterais gaiement à ce sacrifice. » Elle hésitait à continuer, presque timide. Catherine, en souriant, l'invita à s'asseoir.
Enfouie dans une bergère, la grosse dame continua sa leçon. (( Je parlerai sans artifice. Comprenez-moi, Madame. La Sainte Russie attend de vous un héritier. L'Empire l'exige, le peuple l'appelle de ses vœux. » Catherine, interdite, écoutait la gouvernante pérorer. Elle n'ignorait pas les dangers qu'elle faisait courir à la dynastie en laissant le berceau impérial vide. Les Russes, qui l'avaient accueillie avec des cris de joie, se détournaient déjà d'elle. On chuchotait sur son pas-
sage : « Héritière sans héritier. Allemande stérile. » Les moujiks impatients attendaient cet enfant comme un présent auquel ils avaient droit. Leurs murmures pouvaient être entendus. Catherine risquait d'être chassée. Mais que faire, hélas, puisque la virilité du Grand-Duc ne se manifestait pas ? La Tchoglokofî se pencha vers son oreille : (( Pardonnez à ma franchise, vous avez bien dans votre entourage quelque préféré. Choisissez entre Serge Soltykofî et Léon Narychkine. Il me semble que c'est ce dernier qui vous plaît. » — (( Non, non. » — (( Alors choisissez l'autre ! ))' conclut M"* Tchoglokofî essoufflée.
Catherine est surprise. Son honnêteté se révolte. Si elle a été coquette ou familière, elle n'a jamais donné ses faveurs, elle hésite à comprendre et soupçonne sa tante de lui tendre un piège. Peu lui importe la morale de cette souveraine dont les soupers s'achèvent en ripailles ! Etrange exemple pour une jeune femme qui doit sourire respectueusement au favori de l'Impératrice lorsqu'elle le trouve sur son chemin. Mais la tyrannie ira-t-elle jusqu'à contrôler ses instincts secrets ? Son corps ne lui appartient-il pas ? Puisque son mari la dédaigne ne peut-elle rester chaste à son gré ? Voilà
qu'au nom de la morale, on 1* invite aujourd'hui à prendre un amant ! La pénitence était peut-être douce. Depuis le jour des aveux de Soltykoff , ce beau visage la poursuivait, la laissant énervée et sans forces. Fallait-il se défendre ou fallait-il céder >
La gouvernante ayant tourné les talons, la porte s'ouvrit devant le chancelier Bestoujeff, vieux renard au nez pointu, à la bouche avare. Il se présente déférent, cauteleux, et lui communique un projet arrêté en plein conseil, réglant la succession au trône si le Grand-Duc venait à mourir. — (( Vous oubliez. Monsieur, interrompit Catherine hautaine que, n'aurais-je pas d'enfants, je demeure associée à la Couronne. Comment osez-vous tenir un pareil langage ? Je me plaindrai. »
— (( Et à qui vous plaindrez-vous, Madame ? A ceux qui m'ont envoyé ? Je suis ici pour prendre les ordres de Votre Altesse Impériale. Qu'Elle daigne me permettre de lui amener le Comte Soltykoff. » Que d'assauts contre une vert:j chancelante 1 !
Agacée par toutes ces lenteurs, l'Impératrice fait venir la gouvernante et la réprime vertement.
« Vous ne savez pas vous y prendre avec ces morveux. Autrefois, on ne faisait pas tant de manières ; une femme intelligente ne meurt jamais sans héritier. » Ces mots sont rapportés à Catherine qui décide de les transmettre à Serge Soltykofî le soir même. A ce rendez-vous ils jurent ensemble, lèvre contre lèvre, fidèles sujets, de suivre à la lettre les instructions de F Impératrice. Catherine, soumise, se prend d'un goût passionné pour celui qui la poursuivait dans les bois, dont la bouche a la saveur d'une framboise mûre, et qu'on lui ordonne d'aimer.
Alors elle s'abandonne sans scrupule à son penchant. Mais si son cœur chante, si ses sens s'éveillent avec une impétuosité qui ne cesse de la surprendre, elle connaît trop le caractère ombrageux de son mari et les caprices de l'Im.pératrice qui changeait d'avis plus souvent que d'amant, pour ne pas craindre l'avenir.
Hélas ! que résulterait-il de tout cela ? l'amour la bouleversait. Elle était perplexe. Son mari adopterait-il l'enfant d'un autre, puisqu'il savait qu'un obstacle, qu'il croyait sans remède, l'empêchait d'être père ? Il fallait à tout prix, à force ce prières et de caresses, endormir ses alarmes et
le persuader de se laisser opérer par un chirurgien habile.
Personne n'osait aborder sujet aussi scabreux, craignant d'encourir sa défaveur. L'Impératrice ayant appris que seul Soltykoff avait assez d'empire sur le Grand-Duc pour vaincre son entêtement, le pria d'insister auprès de lui.
Mais Pierre craignait si fort le bistouri qu'il en tremblait. Son imagination bornée entrevoyait mal ces fameux plaisirs que Soltykofî lui vantait en connaisseur. Etait-il hypospade de naissance ou candidat à la circoncision orientale que saint Paul nous épargna ? S'agissait-il d'une incision délicate ou d'une ablation simple ? L'histoire ne le dit pas. L'opération fut décidée en un clin d'œil. Bâclée au cliquetis des cristaux, elle servit d'intermède à un petit souper.
Pierre était, ce soir-là, moins gris et plus sociable que d'habitude. Profitant de ces bonnes dispositions, le docteur Boerhave, premier chirurgien de la Cour, fit une entrée solennelle, précédé de musiciens et de violons. Il se glissa sous la table et, en un tourne-main, retira au Grand- Duc l'entrave à ses plaisirs, aux applaudissements de Soltykofî qui cassait les verres en trépignant.
Le lendemain celui-ci reçut en récompense, des mains de Sa Gracieuse Majesté, un très gros diamant.
Catherine avait beau mettre une sourdine à ses amours, chaque regard la trahissait. Bientôt Tintrigue s'ébruita au point de gagner la ville. On en jasait. Les envieux de Soltykoff, jaloux de sa chance inespérée, rapportèrent à Pierre que les amoureux s'étaient joués de lui ; que l'opération n'avait été qu'une ruse pour cacher son infortune. Ils glissèrent le doute dans son esprit vacillant.
Pierre était une brute, un fat, mais pas un sot. Aussitôt que ce doute se fut emparé de lui, il résolut, pour faire taire les clabaudages, de réclamer une preuve éclatante de la sagesse de Catherine. L'expertise matrimoniale était familière en Russie : on déposait à cet effet une cassette dans la corbeille de mariage.
Chaque femme, à l'heure du danger, trouve un subterfuge, et Catherine avait l'esprit ingénieux. Aussi, le lendemain du jour où elle fut mariée pour de bon, Pierre, tout fiérot, put envoyer à l'Impératrice, scellée aux armes impériales, la pièce à l'appui de la vertu, un peu ébréchée, il est vrai, de son épouse. Peu de jours
après, Catherine ressentit quelques malaises de
grossesse.
A cette époque les accouchées étaient laissées sans soins, même dans les palais. La Grande-Duchesse gisait seule dans une petite chambre exposée aux courants d'air de septembre. Fiévreuse, elle demandait à boire. Personne ne répondait à ses appels ; elle avait chaud et froid dans sa chemise mouillée. Elle pleurait et pourtant Paul Petrow^itch, Grand-Duc de Russie, venait de naître.
On avait emporté l'enfant. A qui ressemblait-il ? Ses tempes battaient. Elle appuya sa main contre son front si las. Elle se revit petite fille à Stettin, dans la ville poméranienne. La maison de ses parents était adossée à 1* église gothique, les cloches sortaient leur langue du clocher pour appeler les fidèles. C'était Noël. Sophie, entourée de ses camarades, chantait : (( Sapin, mon beau sapin, que tes feuilles sont vertes )), et dansait autour de l'arbre résineux qu'éclairaient de petites bougies roses, blanches, bleues, vers luisants des frimas.
Le Prince de Zerbst n'était pas riche, mais,
entre deux campagnes, il voulait retrouver ses enfants joyeux et revenait, le cheval chargé de iriandises. Sophie, au fond d'une papillote en chocolat, avait trouvé des vers de mirliton qui Fenchantaient :
Ce n'est pas sur un cœur que régnera ma belle, Mais sur un grand empire où l'on sera fou d'elle.
'(( Papa, papa, la petite Sophie sera reine. )) Le Prince caressait Fenfant de ses mains rougeaudes : (( Que tu es belle, ma fille, avec ton petit casaquin vert, ta jupe rayée, ton gentil minois d'où s'envole un rien de dentelle ! )) Sophie entraînait les enfants à la cuisine, la belle cuisine luisante oii flambait l'oie rôtie ; les gourmands reprenaient en chœur :
« Renard, qui l'oie blanche chipas, ('. Vite, rends-nous ce volatile !
« Sans quoi, plus d'un chasseur habile, « Renard, ne te manquera pas. »
La ville de Stettin, oii elle avait passé tant d'heures de sa jeunesse, reposait sous la neige, avec ses tc^ts en mitre d'évêque, ses gargouilles
auxquelles les glaçons faisaient des barbiches pointues. On se promenait autour du grand tilleul. Sophie, malicieuse, jetait des boules de neige à son professeur d'allemand, M. Wagner. Vingt fois le jour, M^^^ Cardel, l'institutrice française, l'appelait du diminutif qui lui était familier : (( Fichen, retirez votre menton en arrière, Fichen, vous allez heurter un passant ; du reste, petite sotte, vous n'arriverez jamais à rien. »
Elle entendait son père, la veille du départ pour la Russie, lui faisant un discours d'adieu. Les mots « badinages », « familiarités )), (( Regierungssachen )) se heurtaient dans ses dernières recommandations. Puis elle revoyait Berlin, le Roi Frédéric si drôle avec ses yeux perçants en vrille, sa canne et son tricorne, et la route, la longue route blanche auprès de sa mère qui bavardait, bâtissait des projets, nouait par avance des intrigues et qui songeait sans doute à ses fiançailles avec le Grand-Duc...
Les douleurs la firent gémir dans son lit. A la pensée de son enfant, elle s'attendrit, toucha ses seins alourdis, soupira et se tourna vers l'icône. La Vierge Byzantine souriait à travers la flamme rougissante et lui montrait l'enfant divin sur ses
genoux. Catherine comprit que la grandeur de la" Russie reposait sur une foi crédule. Ce peuple dévot l'impressionnait, elle chercherait à le séduire.. Par un prodige de volonté, n'avait-elle pas appris sa langue chantante ? Devant les yeux de la jeune Princesse passaient les images lointaines de son arrivée en Russie. La fièvre colorait ses visions avec une vivacité, une intensité qui touchait à la féerie et au cauchemar.
... Voici Riga, les premiers taise-mains, les révérences et les uniformes éblouissants. En avant pour Pétersbourg, dans le traîneau écarlate, chamarré d'argent, doublé de martre, où l'on rêvait si bien ! On dévore les étapes. Pétersbourg, seize chevaux s'attèlent au traîneau emporté sur là chaussée, les flocons aveuglent mais ne pénètrent pas sous les masques qui protègent les visages du froid Enfin Moscou apparaît. Saint-Basile, l'église aux ananas, aux dômes brillants, découpés en facettes, recouverts d'écaillés d'or, portant sur de hauts tambours les doubles croix de Byzance devant lesquelles Sophie allait s'agenouiller. Dans sa fièvre, la jeune accouchée voyait pistaches, oignons, murs verts crénelés courir les uns sur les autres, l'escalier rouge montait au
CATHERINB DE RUSSIE. — 3
ciel, les icônes dansaient sous les voûtes enluminées parmi les cierges vacillants. Catherine avait le délire.
Elle riait d'une voix gutturale et croyait entendre Técho des grosses cloches du couronnement. Ivan le Terrible, Boris Godounov^, Pierre le Grand, souverains de légende, héros moscovites, l'entouraient pour lui offrir sceptres, boules d'or, tiares d'émeraudes, kakochniks de perles. Elle avait oublié son enfance d'Allemagne. Elle serait Impératrice, elle était Russe. Une autre femme s'épanouissait : elle prenait conscience de son esprit libéré comme elle avait pris conscience du mystère de l'amour, l'année précédente, par une nuit froide sous les fourrures, lorsque sa bouche obéissante avait laissé échapper ses premières plaintes de joie.
Quarante jours après ses couches, on lui présenta son fils pour la première fois. L'Impératrice en raffolait. C'est à peine si la mère eut le droit de toucher dans son berceau l'enfant, emmailloté de flanelle, couvert de renards noirs. Elle
Tadmira. Il avait !e front bombé et les sourcils en cercle de Serge Soltykoff ; plus tard il hérita de Pierre le caractère ombrageux et les manies soldatesques. Catherine savait-elle qui était le père ? Le mystère plane. Elle se garda d* aimer Tenfant ; sa destinée était ailleurs, son cœur n'était pas maternel. Pourtant elle souffrait de ne pas entendre les premiers vagissements de ce nouveauné, dont elle n'osait réclamer les caresses, craignant de déplaire à Sa Majesté.
Les feux d'artifice se succédaient en l'honneur du baptême. Toujours malade, isolée, malheureuse, Catherine avait reçu, en récompense de cette naissance, cent mille roubles et une méchante parure. Maintenant qu'elle était mère, Serge n'avait plus le droit de l'approcher. Les consignes étaient devenues sévères. Personne ne devait plus pénétrer dans l'appartement de la Grande-Duchesse sans un laissez-passer de M""^ la Gouvernante.
Bien que sa sensibilité ne fût qu'à fleur He peau, Catherine avait une sensualité pétulante ; Serge était son premier amant. Dans une chronologie oii devaient, par la suite, s'aligner tant d'amoureux mêlés à sa gloire, ses sens reconnais-
sants n'oublièrent jamais leur petit maître Soltykoff, dont le souvenir était lié à ses pudeurs juvéniles.
A vingt-trois ans, Catherine croyait encore à la fidélité. Lorsqu'elle prononçait le nom de Soltykoff, son cœur était en émoi : « Serge, Serge », répétait-elle, en regardant à travers les vitres du jardin couvert de neige oij tout s'im.prime où tout s'efface. Qui le retenait ? La séparation devenait insoutenable ; son tempérament irrité ne se taisait plus. Bientôt elle apprit par un messager que Sa Majesté avait choisi Soltykoff comme ambassadeur extraordinaire pour annoncer au roi de Suède la naissance de son fils.^
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