LE BAL DES MÉTAMORPHOSES
Tout était à l'envers, la Tsarine Elisatieth avait imaginé la fête des métamorphoses, où les sexes étaient travestis. Cette redoute étourdissait la jeunesse espiègle et mettait beaucoup d* hommes de méchante humeur. Catherine, qui s'était tenue à l'écart des divertissements pendant ses relevailles et tant qu'avait duré l'absence de Soltykoff, apprenant qu'il était arrivé le matin même de Suède, se décida à faire une apparition au bal, déguisée en pâtre grec.
Rien de plus comique que le spectacle de la fête. Imaginez le digne chancelier Bestoujeff , dont la petite perruque emboîtait un front jaune de
vieille bergère, tandis que des postiches surnommés (( confidentes » tirebouchonnaient sur ses oreilles. La comédie humaine révélait les faiblesses et les ridicules de chaque invité. Catherine voulait plaire à tous, elle acceptait les hommages des dames d'atours costumées en petits garçons vicieux, ou ceux des généraux transformés en danseuses libellules.
Une amoureuse, privée de son amour, est plus seule dans une mascarade que perdue dans les champs.
Catherine aurait voulu, gardant l'anonymat, deviner sous les fronts inclinés la versatilité de ces âmes fuyantes. Dans ce tourbillon où le vice se maquillait, ces Slaves, civilisés de la veille, dansaient avec une grâce qui trompait et une sauvagerie qui faisait peur. Qu'il serait facile de les dominer î II suffirait pour cela d'un peu d'amour et d'une volonté qui se renouvelât chaque matin. Sur plus d'un point, elle copierait sa tante, mais elle apporterait dans les plaisirs, au lieu de cette fantaisie charmante, sa méthode à elle, la bonne méthode allemande où chaque homme, même dans les bras de sa maîtresse, devait servir un dessein.
Voilà ce que méditait Catherine, lorsqu'un remous de la foule la porta au-devant de Sa Majesté. Cette souveraine, qui ne T aimait que par intermittence, et commençait à être jalouse de la jeunesse, lui souriait pourtant avec cette aisance hautaine que seule possède la femme au pouvoir.
L'Impératrice triomphait, dans son habit de ve* Jours tabac d'Espagne brodé de mosaïque d'émeraudes et de saphirs. Elle avait la plus belle jambe du monde, le pied le mieux cambré et dansait le menuet à la perfection. — « Qu'il est heureux, dit Catherine, que vous ne soyez pas un homme, car vous tourneriez toutes les têtes ! » — « Si j'en étais un, répondit l'Impératrice en embrassant sa nièce à la joue, je vous donnerais la pomme .))
Puis Elisabeth, se détoumant, tendit sa main au baiser d'un frêle dragon en uniforme vert, qui attirait toutes les curiosités. Ce travesti était porté par une Française arrivée depuis peu, étrangère à la Cour, et qui se faisait appeler M"° Léa de Beaumont.
L'orchestre, dirigé par Locatelli, préludait par^ une pastourelle. Elisabeth entraîna l'étrangère en chantonnant. Cet empressement, qui rom-
pait avec Tétiquette, fit tressaillir le Ministre d'Angleterre, Sir Charles Hanbury Williams, qui voyait avec méfiance une Française se glisser, par un entrechat, dans Tintimité de la souveraine. Il s'en plaignit, non sans aigreur, à son confident, le jeune Comte Poniatowski, qu'il avait ramené de Pologne pour le servir, il ne savait pas encore à quelle fin. Celui-ci regardait à la dérobée Catherine qui, étourdie par la chaleur, avait laissé tomber son masque.
Léa arrivait de Versailles, chargée d'une mission que tout le monde ignorait. Elle murmura dans l'oreille de l'Impératrice : « Madame, ne me trahissez pas, je suis le messager choisi par le Roi Louis pour renouer les relations rompues avec Votre Majesté. A l'abri de ce déguisement, j'ai pu parvenir jusqu'à Elle. » — « Alors vous n'êtes pas une femme ?» — a Peu importe. Madame, c'est le secret du roi. J'apporte en cachette, en dehors de ses chancelleries, une lettre qu'il a faite de sa main. »
Elisabeth lui fit signe de se taire. Williams s'approchait pour surprendre leur conversation. Elle r écarta du geste et se retournant vers Léa : (( Pendant votre séjour à Pétersbourg vous habi-
terez le Palais, je vous nomme ma lectrice. Cette charge vous donne le droit d^entrer dans ma chambre à toute heure. Dès ce soir, ma dame d'honneur Marie Chouvaloff vous en ouvrira la porte. »
Lorsque T Impératrice se retira du bal des Métamorphoses, le ciel du Nord blafard glissait par les hautes fenêtres. L'aube réveillait d'une lueur rose le clocher de Saint-Pierre et Saint-Paul.
Elisabeth songea que son cœur reposerait dans cette église près du Tsar Pierre le Grand, son père. Elle regarda tristement son visage. Le miroir était peu flatteur, la poudre envolée dissimulait mal ses cheveux grisonnants, les vins de Hongrie avaient couperosé ses joues poupines qui se fanaient sous les fards.
Comme elle était superstitieuse, elle craignait cle rester seule, redoutant les révolutions qu'elle avait vues de près. Pour l'inviter au sommeil, une demi-douzaine de femmes la chatouillaient doucement de l'orteil au talon. Ces veilleuses de nuit s'enfuirent lorsque Léa fit son entrée, vêtue de linon et chaussée de satin.
La chambre était éclairée par les cierges qui brûlaient, entourant l'icône de sainte Elisabeth :
'(( Tu vois ma sainte patronne, dit T Impératrice en se signant trois fois. Depuis le jour de ma naissance elle me protège. C'est elle qui t'envoie. ))
La confusion de Léa qui ne savait plus, elle, à quel saint se vouer, lui donna une grâce nouvelle. Les yeux de la souveraine 'brillaient. Elle était séduite par le dragon qui changeait de sexe avec virtuosité, sans rien perdre de son charme. Retroussant ses jupes, le joli messager, avec un geste de Mercure ailé, détacha lestement, de son soulier, la lettre du Roi son maître. Ingénieux stratagème dont l'Impératrice s'émerveilla ! Dans ce siècle équivoque, l'intrigue avait arraché à l'amour son bandeau et se jouait de ses surprises.
Elisabeth cajolait la belle visiteuse et d'une main distraite cherchait à comprendre l'énigme de cette Léa de Beaumont... Mais le Chevalier d'Eon, diplomate androgyne, car la curiosité impériale ne s'attaquait pas à une jeune fille, était peu disposé à lui obéir. Les paupières baissées il éloignait la tsarine ; elle y mettait de l'entêtement. Hermaphrodite était-il de marbre ? Grécourt son ami disait : (( Quel glaçon ! Tu es donc pétri de neige, tu passes à travers les brasiers sans avoir la chair de poule. Qui es-tu ? Ange ou
femme? Car, à coup sûr, tu n'es pas un homme ! »
Il tendait ses fossettes en reculant. Elisabeth le rattrapa, en eut vite fait le tour, caressa son menton couvert d'un petit duvet doux comme une pêche, r invita à boire un peu de vin de Chypre, dont elle vida le carafon d'un seul trait. D'Eon crut voir alors « une bacchante affamée, aux lèvres bleuâtres, aux pommettes enluminées, dont la peau suait la lascivité » , et devant cette rume Impériale, il ramassa ses jupes et déguerpit épouvanté.
Décevoir une Impératrice, duper une femme, quelle audace ! Si vous voulez ajouter à son déplaisir, fuyez lorsqu'elle est prête à se rendre à merci !
Malgré son cynisme, le Chevalier a peur des cachots de la Neva traîtresse, où l'eau monte doucement. Il pense à la Sibérie lointaine, aux yeux crevés, aux nez fendus. Sous ce règne clément, la peine de mort est abolie, mais Eudoxie Lapoukine, dont le seul crime fut sa beauté, n'a-t-elle pas eu la langue percée d'un fer rouge et les fesses déchirées par vingt coups de lanières ? Elisabeth ne badine pas avec la jalousie.
Ce soir-là, elle n'est pas seule abandonnée, sa
nièce attend toujours Soltykoff l'inSdèle. Que les heures lui semblent lourdes ! Chaque bruit fait tressauter Catherine. Que de portes secouées, que d*émotions, que d'agacements ! A chaque grelot qui tinte dans l'air froâd, son espoir renaît, mais les traîneaux glissent et passent.
Exaspérée par l'attente, la gorge à l'air, les cheveux encore frisottés en berger grec, au milieu des boîtes à poudre renversées, des flacons et des parfums, la Grande-Duchesse cherche à deviner le caractère de celui qu'elle aime. Que cet homme lui paraît léger ! Aurait-elle été amoureuse, s'il ne lui avait parlé d'amour ? A chaque craquement, ne voulant croire à son indifférence, elle est prête à pardonner dans ses bras. La nuit s'écoule lentement. Alors, le cœur agité par sa passion, elle voit un autre visage qui s'interpose. C'est celui du ténébreux Polonais entrevu au bal, qui r écoutait si troublé et dont Sir Charles Williams lui a vanté le romanesque avec une bien étrange chaleur.
Le lendemain, on lui raconte que Soltykoff, entraîné dans une loge maçonnique, l'avait oubliée. Trop flère pour se plaindre, elle se console avec le Dictionnaire de Bayle. Malgré l'attrait de la
philosophie, ses larmes coulent sur les pages arides. Elle écrit dans ses mémoires (1) secrets : (( La fierté de mon âme me rendait insupportable ridée d'être malheureuse. Si tu sens le malheur, élève- toi au-dessus. Fais en sorte que ton bonheur ne dépende d'aucun événement. » Bien que F Impératrice Catherine ait partagé avec Marc-Aurèle la gloire de gouverner les hommes, la morale d'Epictète lui échappe. Elle s'imaginait, pauvre femme, que pour être maîtresse de son bonheur, il suffit de changer d'amant.:
(1) Ces mémoires m'ont été prêtés par le comte Stanislas de Castellane, qui possède le manuscrit ayant appartenu au Prince de Talleyrand. J'y ai puisé une grande partie de la documentation de ce petit ouvrage.