LA COMÈTE
Au cimetière de Tsarskoé-Selo, Lanskoï, oublié, pourrissait sans une fleur. Potemkine, complaisant, qui aimait Catherine à sa manière, craignant qu'une abstinence prolongée n'altérât son humeur, découvrit un vague cousin, le Comte Dimitri Mamonoff, qui n'eut pas besoin d'encouragement pour faire l'affaire de l'Impératrice et les siermes. A la première entrevue, elle disait au donateur : (( Le dessin est bien, mais le coloris ne vaut pas cher. » A la réflexion elle acheta le dessin et, le lendemain, l'aristocrate charmant, élevé par les Jésuites, s'éveilla, au hasard de la fortune, aide de camp de Sa Majesté. Reconnais-
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sant, il envoya à Potemkine une théière d'or avec cette devise : (( Plus unis par le cœur que par le sang. »
Après les fêtes du jour de Tan, l'Impératrice rassérénée, toujours amoureuse, décida de faire le tour de son petit ménage, comme elle appelait, par orgueil, l'empire. Qu'on apporte des fourrures, des soies, des tissus merveilleux, brodés, brochés, scintillants, pour éblouir les Asiatiques aux yeux fendus !
Potemkine est parti en éclaireur. Maçon, Maréchal, jardinier, ce prestidigitateur bâtit des villes, des arcs de triomphe, des flottes, et dessine des parcs enchantés qui pousseront tout fleuris sous les pas de sa Cléopâtre. Quel voyage ! Quel cortège ! Quatorze voitures, cent soixante-quatre traîneaux, cinq cent soixante chevaux qui piaffent à chaque relais ! Et quel froid ! il gèle à dix-sept degrés.
Le carrosse de Sa Majesté est une roulotte de luxe avec salon, table de jeux, bibliothèque. M"* Protassoff , laide, vaniteuse, noire comme une reine de Tahiti, et le Comte Mamonofî y prennent place en se disputant.
Narychkine, Cobentzel, Fitz-Herbert, Ségur,
saltimbanques et diplomates, viennent jouer aux énigmes, charades et bouts-rimés. Insensible aux muses et à Tharmonie, Catherine cherchait la rime introuvable. Les flatteurs s'écriaient en chœur : — (( Résignez-vous, Madame, à faire vos lois et vos conquêtes en prose. »
— (( Vous avez raison, je ne suis pas née poète. Que croyez-vous que j'aurais été dans le monde si j'avais été homme et particulier ? » L'Anglais répondit : u Un profond législateur. » L'Autrichien : (( Un grand ministre. » Le Français : (( Un général renommé. » — (( Ah ! pour le coup, vous vous trompez; je connais ma tête, elle est ardente; j'aurais tout risqué pour chercher la gloire et, n'étant que sous-lieutenant, dès la première campagne, je me serais fait casser la tête. »
Le jour paresseux se levait vers midi, s'éclipisait discrètement après la collation. On n'avait pas besoin de lui : sapins et bouleaux brûlaient en torches des deux côtés de la route sur la steppe givrée, plus brillante qu'au soleil. Les verstes s'enfuyaient et Kiefî, soudain, tendit ses coupoles dorées.
L'hiver fondant comme un sorbet au bal, 1«
Borysthène emporta les galères bariolées vers les nouvelles conquêtes. Les populations curieuses accouraient. Quels accoutrements ! Regardez les bonnets fourrés des Mongols, les turbans pointus des Lesghis, les toques brodées des Tartares, les bourkas blanches des Princes du Caucase, inclinés devant la souveraine qui jette, munificente, rubans et perles à leur tête.
La flottille majestueuse descendit le Borysthène à la rencontre des rois : a Bien qu'on ait peine à le croire, Catherine est une souveraine pour l'histoire, bien plus que pour le roman », dit le Prince de Ligne, ce jockey diplomate, qui avait rejoint les illustres voyageurs.
Le roi Stanislas attendait Catherine à la frontière du royaume qu'elle lui avait donné et qu'elle allait reprendre. Entouré d'escadrons polonais vêtus de velours, coiffés d'aigrettes, il venait solliciter la protection vacillante de l'oublieuse maîtresse. L'artillerie de la flotte annonça son approche. Il monta dans une chaloupe, accompagné d'une musique céleste, et accosta la galère impériale. On fit cercle : (( Messieurs, dit-il en saluant, le roi de Pologne m'a chargé de vous recommander le Comte Poniatowski. )>
Catherine, majestueuse, condescendante, offrit à ce vieil amant sa main à baiser. Quelle froideur ! Etait-ce Stanislas, ce triste Sire qui ressemblait, à s'y méprendre, à un corbeau déplumé ? Comme il avait changé depuis trente ans ! Un sourire las cachait le rictus grimaçant du chevalier morose. Les déceptions avaient sillonné le yisage de celui qu'elle avait cru aimer toute sa vie. Elle ne reconnaissait plus son ancien amoureux. Etait-ce là l'ombre heureuse que son désir avait goûtée ? Où était l'arc velouté dont elle mordait de préférence les coins, cette bouche pulpeuse qui rappelait les cerises cramoisies d'Oranienbaum ? Où s'était réfugié le regard malicieux dont elle ne retrouvait plus dans les bistres l'ombre violette qui s'estompait jadis sous son ardeur ? Evanoui, disparu. La taille majestueuse était voûtée et le son même de la voix, qui allait à l'âme, fêlé. Quelle horreur que la vieillesse ! Catherine ne voyait pas la sienne, oubliée chaque soir. Après le tête-à-tête qui ne se prolongea pas. Leurs Majestés rejoignirent les courtisans curieux : l'Impératrice était embarrassée, le Roi affectait de sourire.
Au festin, on parla peu, on mangea du bout
des lèvres les sterlets du Volga, le veau d'Arkangel, les fruits d'Astrakan, des glaces, des confitures et Ton but sans gaieté, à la santé du roi, le vin de Constance. Pour cacher les silences que Catherine ne pouvait souffrir, la musique jouait des ritournelles. Le Roi de Pologne était à droite de Sa Majesté, Potemkine en face ; Mamonofî au bout de la table s'improvisait jaloux et boudait, le nez dans son assiette. Ainsi le hasard avait réuni sur cette galère trois amants de Catherine, sa jeunesse, son âge mur, son déclin. Si l'un chassait l'autre dans sa mémoire, elle ne s'étonnait guère de les voir réunis autour d'elle. Cette femme étonnante ne classait pas ses souvenirs ; elle passait dans la vie comme un fleuve qui glisse dans son lit sans s'attarder aux rives qu'il embrasse.
Dans la perspective lointaine où elle apercevait Stanislas, il était devenu plus étranger qu'un étranger. Celui qui revient du passé est un mort, puisque rien n'est vivant de ce que nous aimions en lui. Détournons la tête, il évoque l'étrangère que nous sommes et que nous ne reconnaissons pas davantage. Nos propres rides, nous les découvrons sur son front chauve, à l'entour de sa bouche déçue.
En sortant de table, le roi prit d'un page les gants, Téventail et les présenta à Sa Majesté ; comme il cherchait son chapeau, 1* Impératrice le lui donna. « Ah ! Madame, vous m'en aviez donné autrefois un bien plus beau », et il s'en retourna à Kaniefî en balbutiant : « Triste rôle que le mien ! Heureux ceux qui sont morts ! » Le soir il y eut feu d'artifice : cent mille fusées embrasaient la colline. Au bal offert par le roi, Catherine ne parut point, voulant se consacrer tout entière à son jeune amant qui faisait des scènes de jalousie, en comédien qu'il était.
Le voyage légendaire se poursuivit à travers les déserts tartares oij passaient les caravanes de dromadaires orgueilleux. A Batché Serai', Catherine s'éveilla, dans un kiosque d'or sous un ciel bleu, au chant des muezzins et des derviches. Les gerbes d'eau qui jasent, elles aussi, éclaboussaient les bassins de marbre, arrosant lauriers et jasmins.
Potemkine s'amuse de sa surprise. Il a mis ce matin-là son habit de soie gris, des culottes vert pomme et des bottes en maroquin jaune. Coiffé négligemment d'un chapeau de paille, oii s'enroule un ruban bleu de ciel, qui
lui donne Pair d*un pastour de Watteau, ce vieil amoureux n*est jamais ridicule car Toriginalité lui est familière. Il escorte l'Empereur Joseph qui avait rejoint l'Impératrice pour partager les restes de la Pologne entre une partie de whist et une promenade en rade. Quelle apothéose ! Au milieu des oliviers, une banderole s'envole avec cette inscription : « C'est ici qu'il faut passer pour aller à Byzance. » Sous un baldaquin de falbalas et de gazes, Potemkine remet à sa maîtresse cette lettre écrite de sa main :
« Je te prie, petite Mère, d'envisager cet endroit comme un lieu où ta gloire est personnelle et où tu ne la partages pas avec tes prédécesseurs. Tu ne marches pas ici sur les traces d'un autre. Je baise tes mains. Ton plus fidèle esclave.
« Prince Potemkine. »
Catherine, qui avait vu des villes et des villes sortir de terre, qui avait laissé au vent sa flotte de la Mer Noire, revenait maintenant à petites journées, radieuse d'un triomphe qui étonnait
TEurope. A chaque relais, elle écrivait à Potemkine, « mon faisan doré )), « mon pigeon », ({ mon toutou )), ménagerie amoureuse dont les mots usés lui servaient encore pour exprimer sa reconnaissance.
Après seize cents lieues cahoteuses, cette femme était infatigable ; Mamonofî, lui, était las et courbaturé : rien n*épuise davantage que Tamour à contre-cœur. Dégoûté de la servitude où il se débattait, au premier sourire, à la première révérence de IVf^° Tcherbatoff qui accueillit, toute rose, les voyageurs sur le perron, il tomba amoureux fou de la demoiselle d'honneur, a Le traître ! s* écria Catherine, Monsieur se prétendait malade, s*écartait de moi et je m'inquiétais comme une sotte. Potemkine avait bien raison de me dire : (( Mamouchka, crachez sur lui. » J'étais aveugle, je ne pouvais croire à tant d'impertinence. Me dérober l'amour sous mes yeux ! L'ingrat m'a trompée et je n'ai même pas le plaisir de le lui rendre, puisque mes aventures sont publiques et qu'hélas je ne puis aimer deux hommes à la fois. Chrapowicki, que les fous se marient tout de suite et s'éloignent pour toujours de ma vue. »
Désormais, ses engouements se succèdent de plus en plus vite. Deux semaines après, elle écrit à Grimm, son confesseur laïque : « Je suis revenue à la vie comme une mouche que le froid avait engourdie. » Qui la chaufïe encore une fois avant qu'elle s'engourdisse sans réveil ? C'est Platon Zoubof, un petit brun coquet et souple, dont les vingt-deux ans vont bouleverser la sexagénaire. Malgré les quolibets qui entourent son nom, ce petit despote n'a rien de platonique. Catherine l'aime avec la fougue que nous apportons à nos demiers plaisirs.
La première gelée d'automne avait racorni les' feuilles de Tsarskoé-Selo, badigeonné les pelouses d'une rosée de sucre suspendue par les fils de la Vierge. Appuyée sur sa canne, sans cortège, Catherine se promenait avec Marie Sawichna, sa servante, et ses chiens qui rapportaient dans leur gueule rose les marrons tombés. Les arbres ayant grandi plus vite que ses petits-enfants, ombrageaient déjà la grand'mère. Lourdes, lassées, les promeneuses se tassèrent sur un banc d'oiJ elles pouvaient admirer les détours imprévus du parc à l'anglaise qui avait fait enrager maint jardinier ami des parterres en broderie. Planté de colon-
nettes, ce parc ressemblait, selon l'expression de Catherine, à un jeu de quilles. Chaque victoire était signée par un monument ; trois levrettes et ses amants y avaient leurs épitaphes. Tchesmé, au-dessus des eaux, élevait sa colonne rostrale en souvenir d'Orloff, la bataille de Kagoul pointait son obélisque en l'honneur de Potemkine, non loin d'une mosquée et d'un théâtre chinois, témoins de leurs batifolages. Tous les héros morts, le jardin était un cimetière. Catherine n'y voyait que sa gloire.
Ouvrait-elle sa bouche édentée, une voix cassée sortait si lentement que les syllabes s'endormaient sur ses lèvres. L'heureux visage si souvent renversé par les sanglots s'était bizarrement creusé ; deux rigoles partageaient les bajoues. Ses yeux étaient déteints. Un pli sinistre barr-ait son front.
Se poursuivant au milieu des feuilles mortes, trois jouvenceaux arrivèrent joyeux et pimpants ; les chiens jappèrent ; cette jeunesse en uniforme passa frôlant l'Impératrice sans la saluer. Marie- Savichna s'indigna et s'apprêta à faire des remontrances. L'Impératrice la retint par le bras : (( Laisse-les ! On ne nous regarde plus, c'est notre faute, nous sommes devenues des vieilles. Ah !
ci une Impératrice pouvait toujours avoir quinze ans ! )) et doucement remonta la pente qui la conduisit au palais.
Catherine avait beau cajoler, dorloter Zoubof, il la trompait comme les autres, mais pas davantage ; elle pouvait se vanter, sans orgueil, d'être la femme la plus trahie de son empire. Son amour l'associait à une jeunesse tapageuse et libertine. Valérien Zoubof, Nicolas et Pierre Soltykoff s'attaquaient à toutes les vertus. Dès que les filles n'étaient pas à vendre, ils les enlevaient dans des embuscades, étrennaient leur innocence pour les abandonner sans vergogne à leurs valets. Catherine riait de leurs escapades en grondant un peu.
En attendant ces jeunes débauchés, elle brodait dans le boudoir aux frêles supports de verre qu'encadraient les médaillons de Wedgwood. De l'œil, elle surveillait le singe de l'infidèle qui tirait la queue de l'écureuil apprivoisé, jeu dangereux au milieu des Saxes et des Sèvres fragiles. Son imagination, toujours fringante, gambadait aussi. Les oiseaux d'Amérique voletaient, sifflotaient dans une cage dorée, habillés de plumes bleues, rouges ou jaunes. Cette collectionneuse de beauté avait juste assez de cœur pour ne pas
S émouvoir du passé et assez de mémoire pour animer toutes les miniatures de ses amants suspendues autour d'elle.
Chaque matin, Zoubof le favori ouvrait les yeux, entouré de ministres, de courtisans, de solliciteurs. Aime-t-il le café turc ? Un ancien ambassadeur lui en prépare une tasse qu'il porte au paresseux dans son lit. Le poète Dierjavinc le compare à Aristote, les vieux serviteurs de l'Etat baisent sa jolie main blanche. Catherine répète à qui veut l'entendre que c'est le plus grand génie de la Russie. Elle n'a d'autre volonté que la sienne. Qu'il est généreux ce jeune galopin ! II ne sollicite rien de sa bienveillante maîtresse. Veut-elle lui donner des terres ? Il n'ose accepter. Son amour est si désintéressé ; seulement, en cachette, il se fait payer des sommes folles.
Si les requêtes ne sont pas soumises à lui seul, elles risquent de tomber dans l'oubli. L'antichambre du favori était aussi achalandée que celle de Raspoutine lorsque la curiosité m'entraîna vers le confident de la mystique et malheureuse épouse de Nicolas II. Zoubof, comme Raspoutine, faisait attendre des heures la grâce d'être reçu ; si l'un décachetait les papiers sans les lire.
l'autre savait à peine se servir d'une plume. Zoubof ne donnait pas d'audience privée à la différence du paysan madré qui recherchait les tête-à-tête. Le joli seigneur, sérieux comme un pape dans son rôle de grand vizir, se faisait poudrer à frimas devant les courtisans qui n'osaient pas tiquer, même lorsqu'ils recevaient la poudre parfumée dans l'œil.
Raspoutine était plus familier, plus (( entreprenant )), et si ses longs cheveux plaqués manquaient d'élégance, du moins il n'avait pas, dans ses modestes chambres meublées de la Gorokovaia, le singe de Zoubof, personnage insupportable, qui bondissait dans le cabinet de toilette avec une agilité de chat. Le petit gourmand aimait les toupets lissés à la pommade. Il sautait du lustre ou de la corniche sur la tête baissée du solliciteur, fourrageait dans les postiches qu'il dévorait d'appétit. Quel honneur ! Les courtisans haussaient chaque jour leur toupet avec l'espoir de faire rire Platon Zoubof devenu maître. L'insolent! C'est à peine s'il saluait Paul, le Grand-Duc héritier, qui, craintif, se détournait à sa vue.
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A Tsarskoé-Selo, la saison devenait humide. Catherine, que le froid avait saisie, ayant commandé son carrosse à huit chevaux, revenait à Pétersbourg plus 'tôt que de coutume, et comme à regret. Suivant les quais de la Neva, accompagnée de son vieil ami Arkharoff, elle aperçut soudain à travers les nuages taciturnes une raie jaune surgissant du crépuscule. C'était une comète. Elle filait d*un trait vers l'Impératrice et piqua sa chevelure embrasée dans le fleuve. (( Hélas ! s'exclama Catherine, regardez vite, voilà un signe du ciel que je reconnais. Dieu l'envoie aux grands pour les avertir qu'ils touchent à leur fin. Arkharoff, nous venons de voir passer la messagère de ma mort. Il faut la saluer, î) Elle frissonna sous le vent qui sifflait.
Catherine, en soupirant, ramena sa douillette sur ses épaules et, com.me cette optimiste avait juré à Diderot qu'elle vivrait encore une vingtaine d'années au moins, elle chassa le funeste présage. Pourtant, son compagnon l'entendit qui murmurait : « J'ai été une commenceuse
de profession, ]'ai touché aux lois, aux règlements, j'ai tout fait à bâtons rompus et je n*ai rien achevé. » — a Ne soyez pas soucieuse , 'Madame, écartez ces idées moroses. Jadis, Votre Majesté ne croyait pas aux signifiances.» — «Autrefois n'est plus, mon ami. Aujourd'hui mes forces faiblissent, ma mémoire s'échappe, ma vie s'en va. »
Celle qui avait honoré le trône par ses vices, selon la remarque d'un orateur anglais, allait quitter le théâtre des rois où, pendant trente-quatre ans, sans une défaillance, elle avait tenu l'affiche.
A cette époque des silhouettes, lorsque chacun découpait sur le mur le profil de son voisin, Lavater, l'observateur du jeu mobile des visages, déclare qu'il n'y a pas sous la lune un front plus imposant que celui de Catherine. Mais sa bouche l'inquiète, il la trouve trop molle ; sa pensée lui semble plus impulsive que profonde, et c'est dans le lobe de son oreille que le physionomiste suisse aperçoit le courage et la volonté de la femme la plus géniale de l'Europe. Enfin, malgré un air de simplicité qui impose, l'ensemble de ses traits trahit, à l'en croire, une intelligence bornée et même enfantine.
Monsieur Lavater, peut-être jugiez-vous Catherine trop tapageuse ? Vous aviez tort. C'était une femme d'intérieur, s*il en fût, attachée à sa table de travail et à son lit. je n'ai jamais connu d'Impératrice moins romanesque ou plus pot-aufeu, seulement celle-ci exigeait que son bœuf fût servi dans une vaisselle d'or par un officier de bouche et que ses amants se renouvelassent à chaque saison. Si ces Messieurs lui ont coûté 92.500.000 roubles, la Tauride soumise et la Pologne, qu'elle chipa sans remords, rapportèrent davantage à son pays que cette bagatelle.
Malgré ses soixante-sept ans, le 16 novembre 1796, Catherine est gaie comme pinson, elle a oublié la comète. La vie est belle, Zoubof est beau, les Jacobins sont battus, Moreau a repassé le Rhin avec ses équipages. Selon son habitude, toujours matinale, elle travaille avec son secrétaire.
Il est huit heures, elle a déjà usé trois plumes, sa main est fatiguée. Tout à coup, interrompant la lecture d'un dossier annoté avec la même con-
science qu'elle apporte à ses plaisirs, elle se lève. Une sueur froide mouille son front. Elle pâlit d'une pâleur de cierge et pousse un gémissement ; la tête lui tourne. En hâte, elle se retire dans son cabinet de toilette.
Le temps passe. Catherine ne revient pas. Zoubof la cherche. A coups redoublés, il force la porte. Congestionnée, morte à demi, les jambes écartées, une écume sanglante à la bouche, les cheveux écroulés, Catherine râle près du trône doré des Rois de Pologne qu'elle avait emporté de Varsovie par bravade pour en faire sa chaise percée.
L'Impératrice agonise. Zoubof a peur et tremble. Les courtisans d'hier s'écartent de lui. Il est seul, déjà ! L'œil sec, le Grand-Duc Paul s'approche de sa mère et la regarde avec complaisance : (( Qu'on déterre les ossements de mon père le Tsar, s'écrie-t-il, coiffez de la tiare impériale son crâne rongé. »
Où sont les assassins de feu l'Empereur ? Qu'ils accourent, ces vieillards chargés d'honneurs, Orlofï Bariatinsky l De ses mains trem-. blantes, Alexis Orloff portera le sceptre derrière les cercueils accouplés de Pierre et de Ca-
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therine. Sur le marbre on gravera : (( Désunis dans la vie, unis dans la mort. » Et Paul 1", se tournant vers les serviteurs de sa mère, qui sanglotaient, ricana.
A Tombre des volets clos, Platon Zoubof entend s'éloigner le cortège qui emporte sa vertigineuse faveur. 11 pleure de dépit. Les cloches battent le ciel, accompagnant de leur glas assourdi par la neige l'impératrice galante dont les triomphes et les aventures ont ébranlé l'Europe, qui a eu la victoire et l'amour à sa solde sans jamais goûter dans sa vie amoureuse ni la joie d'être conquise, ni le plaisir si féminin de tromper.