APHRODISIAQUES
Catherine a horreur du vide comme la nature dont elle suit les conseils. Celle-ci se montre bien exigeante. Tandis qu'Orlofï, le coureur, a épousé la petite cousine dont il s'est amouraché, que Potemkine n*est plus qu'un sensuel confident, l'Impératrice presque vieille, pour chasser les mélancolies envahissantes, cherche auprès des jeunes visages qui s'offrent à son toucher la volupté qui fuit.
De ce renouveau elle fait son miel et devient gloutonne. Mais qui parle de vieillir, puisqu'elle s'illusionne par miracle ? Voyez dans la forêt les chênes chenus dont les racines enchevêtrées sortent de terre et qui, au retour du printemps, vei-
dissent en haut du ciel par touftes ; levez la tête vers ces panaches ondulés, la brise fait soupirer leurs feuilles plus tendres que celles des arbrisseaux.
Zavadovski le souffleur, Zoritch le croate, Korsakofï le ténor, le sensible Lanskoï, Arkharofï le mouchard, Yermoloff le nègre blanc, Mamonofï et Zoubofî se succèdent, leur avril en offrande. Un hasard les distingue, un caprice les rejette ensuite comme citrons tordus par des paumes expertes. La cristallisation se fait par enchantement et se dissout plus vite que la neige sur une pelle rouge.
Chaque fois, Catherine apporte son bagage d'espérances, de gaieté. Aussitôt la convoitise assouvie, elle remporte sa défroque usée pour la colorer ailleurs. Une bouche un peu rouge, un œil noir, une peau mate suffisent à attiser son désir en éveil. Le courant magnétique interrompu, changeons d'accumulateur, tel est l'avis de Catherine : (( Hier je l'aimais, aujourd'hui je ne l'aime plus. » Mais toujours elle se croit aimée.
Les illusions ne sont-elles pas permises à celles qui ne sortent jamais qu'en carrosse, dont les palais sont des prisons de jaspe, d'argent et de mala-
chite, et qu'on n'approche que le compliment à la lèvre et l'encensoir sous le bras ? Catherine n'est pas une amoureuse à idée fixe, mais une amoureuse de l'amour. Elle n'est ni intellectuelle ni sensible à l'art. Bien que son goût soit peu affiné, elle a acheté des tableaux, des livres, des estampes, des camées, des collections entières avec une ardeur incroyable et se promène au milieu de ses richesses, tel un capitaine qui domine les vagues, en les regardant sans les voir. Les artistes, pour elle, sont des outils, les philosophes une gazette, ses amants une distraction. Elle maîtrise tout car elle ne s'attache à rien qu'au grand pays en friche où elle attache son nom.
Observez ses portraits, que d'accessoires ! Cupidon effrayé soulève le rideau ; un bateau passe et rejoint l'horizon ; sur son sceptre est vissé le diamant d'Orloff, plus gros qu'une pomme, plus lourd qu'un remords. La bouche en cul de poule, elle conduit un peuple d'esclaves et éclabousse la postérité de victoires emportées par ses amants, généraux d'alcôve, qui essuient rarement d'autres feux que les siens et qui pourtant, par miracle, s'emparent de provinces qu'ils jettent à ses pieds comme des bouquets.
Où est son génie ? Pourquoi son nom est-il si fchatoyant ? Pourquoi, vivante, est-elle immortalisée ? Le Prince Henri de Prusse, jaloux de cette provinciale qui a trop bien tourné, déclare qu'ailleurs elle brillerait d'un moindre éclat, bien qu'elle ait plus d'esprit que son entourage. — « Sur un pareil trône, on est célèbre à bon marché. » Quand la Russie est matée, qui la dirige est grand.
Catherine, fine mouche, n'oublie pas les trompettes qui accompagnent la petite chanson de la renommée. Avec des montres et des babioles elle achète des philosophes et, comme elle a peu de sympathie pour la France, elle applaudit aux ouvrages qui en médisent. Diderot est-il au cachot de Vincennes ? On s'intéresse à son sort ; se voitil refuser les portes de l'Académie ? On le loue avec force compliments, lui achète sa bibliothèque et l'invite à Pétersbourg. A peine est-il arrivé, plus surprise de son habit noir que de son esprit hardi, elle se plaint de ses familiarités : il lui caresse les bras, secoue ses mains, tape sur la table. De son âme honnête et sensible, elle ne parle pas. Mais Diderot, ravi, sort de l'audience en s'écriant : « Oui, je l'ai vue, je l'ai entendue.
elle ne sait pas tout le bien qu'elle m'a fait. Quelle souveraine ! Quelle femme étonnante î »' Dans son enthousiasme délirant, il cajole la servante qu'il embrasse sur le cou, en passant.
C'est vers cette époque que Potemkine découvrit Lanskoï, le beau jeune homme délicat, dont il fit présent à Catherine. Celui-ci avait vingtdeux ans, cinq chemises et une recette de cocktail au vin de Tokay, arrosé de rhum et de jus d'ananas. L'invention était bonne, il en usait sans discrétion. Que devenir lorsqu'on sait à peine lire, écrire, baragouiner quelques mots de français et que votre maîtresse, une Impératrice, a décidé, dans sa sagesse, de faire d'un simple cornette un amateur d'art ?
Voici Lanskoï à quatre pattes, la tête enfouie dans les pailles, tirant d'une grande caisse les chefs-d'œuvre attendus de Paris. Le gros papier d'emballage traînait sur les fauteuils. Catherine s'amusait comme une enfant. Contre le chevalet, une Vierge du Guide aux grosses mains ; sur une chaise, un faux Rembrandt « Samuel présenté au Temple », qui la faisait pâmer. Quelle est cette toile précieuse, à en juger par les chiffons dont elle est entourée ? Catherine s'approche : c'est
une baigneuse de Lemoine. Peu lui importe la couleur dorée, les tons rares et délicats, elle a pris Lanskoï par la main et regarde les jambes si fines, le ventre distingué, !e visage oii la volupté factice a mis un sourire. Sans égard pour un Claude Lorrain, dont le soleil se couche sur la colline inspirée, elle entraîne en riant d*un rire hystérique Lanskoï éploré derrière le rideau qui tombe.
Sentant ses forces s'évanouir au moment oij on Tinvite à les déployer, il est consterné. Est-ce là timidité qui le rend si hésitant ou bien Sa Majesté s'ofîre-t-elle mal à ses dévotions ? Comment expliquer cette défaillance ? Les lustres éteints en sont peut-être la cause. La ruelle est si sombre. Ce visuel regrette la modeste lueur d'une chandelle tremblotante sur des fossettes rieuses. Il accuse en secret sa compagne bouffie et, eût-il osé, lui aurait donné le fouet pour apprendre à cette Impératrice Fart des tentations. Orlofî, l'ignorant, ne lui avait donc rien enseigné ! Plus penchée, plus détournée, moins pressante, elle aurait eu raison de sa paresse ! Jamais pareille aventure ne lui était arrivée ; jamais brune ou blonde, rousse ou négresse, n'avait subi l'humiliation in-
fligée à celle qui gouverne vingt millions d'hommes.
11 entrevoit tout à coup les conséquences de ce détachement. Quel désespoir ! Quelle honte ! Des larmes jaillissent, vite dissimulées. Comme il la déteste, cette vieille passionnée ! N'est-elle pas capable de se gausser de ses négligences ? Plutôt s'enfuir, emporter son désespoir loin des persifleurs dont il entend déjà les quolibets cinglants.
Catherine, elle, est ravie de cette timidité farouche, indice d'un cœur qui trébuche. (( Comme il l'aime ! n Son impatience est contenue, son ardeur n'en sera que plus tumultueuse. Elle était toile et goûtait sa folie avec extravagance. Dans cette attente prolongée, un frémissement faisait trembler son flanc généreux. Ce n'était pas dans ses habitudes d'aider son prochain : la jeunesse simplette devait suppléer à l'imagination absente.
Le temps passait. Songeant qu'il n'avait touché encore que sept millions de roubles, qu'il n'était que général et chambellan, Lanskoï craignait de voir s'évanouir sa fortune à la porte du sérail. Il se rappela que le docteur avait laissé en souriant une poudre de cantharides à portée de sa main. 11 avala l'aphrodisiaque à petites gorgées jusqu'à ce
GâTHERINS de RUSSIE. — li
qu'une ardeur pétillante l'entraînât vers Tointe impatiente qui n'attendait que son bon plaisir. Mordant ses lèvres, grinçant des dents, il l'aima tant qu'il put.
Le bruit avait couru que la jeune princesse Orloff était morte poitrinaire au bord du lac de Genève et que Grégoire errait, désespéré ; on disait même que sa raison chancelait. Catherine, absorbée par sa passion, ne voulait pas le croire ; du reste, peu lui importait, elle' s'imaginait être amoureuse pour la première fois, ne vivait que pour un sourire de Lanskoï.
Qu'il est doux de sentir le bras du jeune amant s'appuyer sur son vieux cœur ! Maîtresse conquise, un peu maternelle, soupirant de gros soupirs, elle pose sa joue couperosée contre la joue rose. Pour goûter le plaisir d'admirer le bel air de Lanskoï sous l'habit bleu brodé d'argent, elle a commandé cinquante violons.
Brusquement, ils s'arrêtent, les cordes cassent. Quel est l'homme en grand deuil qui s'avance si pale, cheveux en désordre, sa clef de chambellan
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pendue par devant, ses plaques se heurtant dans le dos avec un bruit de ferraille, Saint-André et Saint- Wladimir la tête en bas, comique et terrible ? (( Eh bien, Katinka, vous avez, il me semble, toujours le goût de la danse. Voulezvous me faire l'honneur de pivoter avec moi ? Mon habit noir vous fait peut-être peur. Ignorezvous que ma femme est morte ? Comment avezvous osé donner une fête lorsqu'elle est enterrée à peine ? )) Ses yeux s'égarent, il rit, l'insensé ï\ Lanskoï veut se précipiter, Catherine le retient, tremblante.
(( Je l'aimais, Katinka, je suis malheureux. )> Il sanglote sur son épaule et, fixant Lanskoï : « Ah ! Voilà le nouveau ! Vous êtes bien jeune. Monsieur. Comment vous êtes-vous laissé prendre au piège, petit étourneau? »
Lanskoï, exaspéré, fait mine de le mettre dehors : — (( Un pas, et je te jette par la fenêtre. »
— (( Orlofî, Orlofî, )) s'écrie Catherine pleurant. — (( Laisse-le en paix, il a perdu la raison. »
— {( Oui, je suis fou, dit le colosse avec un rîre amer. Et qui m'a rendu fou ? Toi, Katinka.
Pour toi, que n*ai-je fait ! Et maintenant tu dis que je suis fou. )) L'impératrice fait signe d'emmener le pauvre dément qui meurt quelques jours plus tard dans un délire frénétique.
Lanskoï le bien-aimé devenait de plus en plus cher à son cœur. Elle le choyait, le caressait, l'idolâtrait et, pour joindre ses lèvres aux siennes, oubliait tout. Elle ne regardait plus que le tendre amant au visage de fille : La Cour, surprise, jasait de cette fidélité scandaleuse.
Hélas, la santé de Lanskoï, affaiblie par les drogues, ne put résister à une fièvre scarlatine. Catherine, qui ne croyait ni aux diagnostics, ni aux médecins, se riait des longues ordonnances. Le malade partageait son scepticisme, se moquait du docteur allemand V/eickhardt venu de Pétersbourg à la hâte, dont il tournait- en dérision la bosse et le vilain nez rouge. Catherine l'encourageait dans ces impertinences. Pourtant, voyant les joues de Lanskoï empourprées, elle interrogea anxieuse le savant qui répondit sans détour : — (( Une mauvaise fièvre, Majesté ; il ne survivra pas. »
— (( Taisez-vous ! Vous ne connaissez pas sa forte nature, répondit Catherine bouleversée ;
sauvez-le, je sais bien que vous le sauverez. )) Le mal étant contagieux, le médecin de la Cour exige que Sa Majesté quitte la- chambre. Catherine refuse. Assise sur le lit, pendant dix jours, elle lutte pour arracher le bien-aimé à la mort. Tant de jeunesse, tant de beauté pourraient donc s'évanouir lorsqu'elle désire encore avec passion ! Que Lanskoï est beau ! La souffrance aggrandit ses yeux, ses pommettes sont fardées par la fièvre, sa bouche assoiffée s'ouvre, il tend les bras. Est-ce à Catherine ? Est-ce à la mort ? La mort l'emporte. L'Impératrice est inconsolable. ,
Tout l'ennuie. Elle ne peut ni dormir, nî manger, ni écrire ; jamais elle n'a été si malheureuse. Survivra-t-elle ? Toutes les affaires sont en suspens. Potemkine, inquiet, l'entoure de son affection, mais elle demeure insensible. Peine de cœur.ou mémoire des sens ?