VI. LES ARTS D AGREMENTS
1. Vous avez, pendant de longues années, au pensionnat, étudié ce qu'on appelle les arts d'agréments : la musique,, le dessin — parce qu'ils ont pour but de jeter un peu d'agrément dans le sérieux de la vie.
Ne laissez pas dans l'abandon ces talents que vous avez acquis, et servez-vous-en surtout pour donner un peu de joie à votre famille.
Soyez l'âme de ces soirées qui ne sont nulle part aussi belles, aussi attrayantes, aussi pures que dans la famille.
Soyez râtne de ces fêtes qu'il faut rendre aussi fréquentes que possible : fête du père, fête de la mère, fête de chacun des enfants... anniversaires de la naissance, de la première communion.
Oh î dit le P. Lacordaire, quel est l'enfant, l'adolescent, l'homme fait qui ne sente pas qu'il y a plus de contentement, plus de vraie joie dans un quart d'heure passé à côté du père, de la mère, des frères,
des sœurs, qu'il n'y en a dans tous les événements du monde !
Et ce contentement, cette joie, c'est. vous, jeune fille, qui les produisez, qui les alimentez, qui savez toujours les rajeunir : lecture, chansonnettes, mélodie, drame, conte pour rire, surprise, récits, scènes burlesques, compliments... tout devient attrayant arrangé par vous, et préparé par vous.
En dehors de la famille et devant des étrangers, soyez simple dès que vous est faite par votre mère ou par vos amies, l'invitation de vous mettre au piano ou de faire entendre une mélodie. On ne vous ferait pas cette demande si on ne vous sentait pas capable ; et c'est de mauvais goût que se faire prier avec instance.
2. Laissez-nous aborder un sujet plus grave et que nous ne pouvons qu'effleurer ici.
Si vous sentez en vous quelques dispositions particulières, si vos parents vous y engagent, si des amis dévoués, sérieux, encouragent vos efforts, continuez sous des maîtres choisis, les études artistiques commencées au Pensionnat et qui développent le sentiment du beau, l'amour du beau, la recherche du beau.
Ces études demandent une direction élevée, ferme, continue, chrétienne avant tout.
Le caractère distinctif des œuvres d'art est de traduire dans un langage vivant, accessible à tous, — par l'harmonie des sons, les lignes du dessin, le coloris de la peinture — les sentiments et les pensées qui remplissent l'âme, l'élèvent, la rapprochent de Dieu, la beauté suprême.
L'artiste offre aux regards ou à l'oreille une image vivante des émotions qu'a éveillées en lui la nature, l'image d'un Etre qu'il voit en Lui, resplendissant d'une beauté, d'une grandeur, d'une vie qui n'est pas sur la terre et qu'il appelle son idcal.
Cette image reproduite répond à un besoin impérieux chez l'homme : le besoin d'exprimer ses pensées, ses sentiments, son idéal, de leur donner une force, une beauté, une vie qu'ils n'ont pas par eux-mêmes, de les communiquer ; et par là, de se procurer à lui-même et de procurer aux autres une jouissance intellectuelle qui dépasse toutes les jouissances des sens.
L'art a pour but de monter l'âme et de la maintenir à un niveau supérieur en toutes choses; il la rapproche de Dieu ; il fait aimer le beau ; il le voit en Dieu ; il cherche à le reproduir^, et par là, il adore, il loue, il fait aimer Dieu, l'auteur de tout bien et de toute beauté.
L'art élève ; il purifie ; il éloigne des trivialités et des bassesses, il porte aux sentiments généreux; il rend meilleur ; il inspire la vertu.
3. Mais prenez garde ; facilement dans le monde, on donne à ce mot si beau et si grand d'artistes un sens vulgaire qui le rapetisse et l'abaisse.
« Une multitude de gens, dit M?"" Dupanloup, fait du dessin, de la peinture, de l'aquarelle ; chacun veut avoir son album ; on va, en connaisseur, visiter les musées, les expositions ; on fait passer aux jeunes gens et aux jeunes personnes, dans les pensionnats, un temps considérable à apprendre le chant, le piano ; faire de la musique, c'est souvent l'occupation la plus sérieuse d'un salon.
Avec tout cela, devient-on artiste? Est-ce vraiment de l'art qu'on fait ? Non ; et pourquoi ? Parce qu'on n'a pas de l'art une idée ni assez juste, ni assez haute ; on le traite avec trop de légèreté ; on ne se place pas au point de vue élevé de l'art; en un mot, on en fait par pur amusement^ au lieu d'en faire aussi, et avant tout, ^ine culture de Vâme.
« L'art n'est point une chose frivole ; sa mission n'est pas seulement ^^ /)/^/V^ ; il a une portée plus haute ; et fidèle à sa mission vraie, il peut avoir une influence réelle et profonde dans la vie sociale comme dans la vie privée, sur les peuples comme sur les individus. »
4. A moins d'un talent et d'une aptitude bien prononcés, ne faites des arts d'agréments qu'un utile et joyeuxpasse-tempset nonuneoccupation absorbante.
Ce passe-temps a son charme et son utilité : La musique délasse l'esprit, prévient l'ennui, dissipe l'humeur sombre, inspire la joie, éveille des sentiments agréables.
Le dessin et la musique peuvent devenir encore une ressource pour les besoins matériels, cultivez-les dans ce but si vous le voyez nécessaire.
La jeune fille, artiste dans le sens vulgaire du mot, celle dont les doigts délicats s'appliquent, tout le jour, à tirer d'un piano une pluie de notes et de perles, mais sont incapables de coudre un ourlet ; la jeune fille dont l'intelligence sans cesse appliquée à la contemplation et à l'imitation des beautés de la nature, ignorant la beauté du devoir; la jeune fille, ainsi absorbée par un instrument ou par un pinceau
— est non seulement une femme inutile malgré ses talents, mais une femme dont la vertu aussi vague que la vie, n'offre à un mari ni sécurité, ni bonheur
— à la famille ni amour, ni sacrifice — à la société ni édification, ni secours — à la religion ni dévouement, ni soumission.
5. Un dernier avis très important que donne aux mères de famille, l'abbé Chaumont, et que doivent connaître les jeunes filles :
« Il y a dans les salons — étalées au milieu de ce qu'on appelle des œuvres d'art — des collections
connues sous le nom d'illustrées. La table est chargée de ces livres magnifiquement ornés; ils sont fort vus, revus, examinés par les enfants surtout.
Or, il y a là un véritable danger.
Sont-elles toujours assez vigilantes les mères chrétiennes sur le choix de ces publications? Et ne laissent-elles aux curieux que des gravures ou des chants sans reproche ?
Le prétexte de l'art ne retire rien du péril de la curiosité.
Et d'ailleurs, est-ce par amour de l'art que sur vingt gravures qui décorent un album, on s'arrête toujours plus longuement sur la gravure déshonnète que sur toutes les autres ?
Et si ce n'est pas pour Tart, pourquoi, si ce n'est pour la passion ?
Le nier, ce n'est pas l'empêcher.
Il s'en suit que la maitresse de maison porte devant Dieu la charge de toutes les fautes auxquelles aura entrainé la vue de ces gravures inconvenantes.
L'art qui n'est pas pur n'est pas de l'art, c'est de la corruption.
L'art est dans le bien autant que dans le beau ; le séparer de l'un des deux, c'est le détruire. »