II. PAROLES DE M. l'aBBÉ ODELIN, VICAIRE GÉNÉRAL DE PARIS
1. L'église paroissiale est le lieu par excellence; c'est la maison de Dieu et la maison des âmes.
C'est là que s'élabore progressivement la vie surnaturelle : elle commence au Baptême, se fortifie par l'Eucharistie, s'affermit par la Confirmation, se renouvelle par la Pénitence, est stimulée par la parole de Dieu. Les fonts baptismaux, l'autel et la Table sainte, le confessionnal, la chaire, sont les témoins de ces différents actes de la vie surnaturelle.
C'est là que se prépare pour le chrétien la vie éternelle, la grande affaire du salut.
Mais l'église n'est pas seulement le siège, le centre de la vie surnaturelle : elle est aussi, elle a été surtout dans le passé, le centre de la vie sociale.
L'église a été pour le peuple, pendant plusieurs siècles, la représentation du droit, de la justice, de la bonté, de la charité, dans une société où régnait la force brutale.
Elle a conservé les lettres anciennes, elle a contribué à la formation de notre littérature, en adoptant dans sa liturgie la langue latine, mère de la langue française, claire et précise comme elle.
Elle a conservé les arts : l'architecture par la hardiesse de sa construction et l'harmonie de ses lignes, la sculpture par ses statues, la peinture par ses vitraux, la musique par son chant grégorien.
Elle a été le foyer où se sont entretenues les généreuses pensées, les nobles desseins : ses voûtes ont vu naître les croisades et la chevalerie.
Elle a été la maison du peuple, le centre auquel se sont rattachées les associations pour la paix et la trêve de Dieu, les associations pour la liberté des communes, les associations ouvrières, corps et confréries de métiers.
Elle a été le théâtre du peuple, par la représentation des Mystères.
Elle a rendu sensible pour les âmes le royaume de Dieu par ses fêtes, ses offices, ses chants, la beauté supra-terrestre de ses cérémonies, qui faisait dire par Clovis à saint Rémi, en entrant dans l'église de Reims où il allait recevoir le baptême : « Mon Père, est-ce bien là le royaume de Jésus-Christ que vous m'avez promis ?»
2. « La plus humble église de village, disait récemment une voix éloquente, précise pour les habitants de ce village tout un monde d'espérances, de joies et de douleurs communes, parce qu'il y a un peu du Ciel dans ces vieilles pierres où l'homme a essayé d'enfermer sa part d'éternel et d'infini. »
Ces précisions, nous les connaissons : ce sont celles de la Foi, exprimées dans ce Credo qui retentit sous ces voûtes depuis des siècles.
L'église précise également le devoir. Dans cette chaire de vérité et de sincérité elle le rappelle à tous, grands et petits, riches et pauvres, maîtres et serviteurs, patrons et ouvriers; elle a formé lentement par l'enseignement de l'Evangile, la conscience française.
Elle a été la cellule-mère de notre civilisation.
Si les églises étaient supprimées, le pays ne serait plus habitable. Sans religion, pas de morale, ou une morale vague et imprécise qui en est d'abord l'a peu
près, puis Ta côté, bientôt l'opposé. Et quand il n'y a plus de morale dans un peuple, mais seulement l'intérêt, la jouissance, les passions, ce peuple est plus près de la barbarie que de la civilisation. Portalis le disait avec une grande force au sortir des excès de la révolution : « Les lois et la morale ne sauraient suffire : les lois n'arrêtent que le bras, la religion règle le cœur. »
3. Pendant des siècles de notre histoire, les populations, sachant ce qu'elles lui doivent, aiment leur église; elles se plaisent à l'embellir. Les maisons se groupent, se pressent autour d'elle et s'abritent à son ombre, comme si les demeures humaines ne pouvaient avoir de sécurité que si elles s'appuient à la maison de Dieu. Par l'élancement de sa flèche ou la hauteur de sa tour, elle semble porter vers le ciel la prière de tous.
C'est pourquoi l'église ne peut pas changer de destination : elle est et ne peut jamais être que ce qu'elle est, tine église.
C'est une maison de prière : elle ne peut pas être un théâtre, une halle, un magasin. Ce serait aller contre la pensée de ceux qui l'ont élevée.
Un grand esprit a dit cette parole profonde : « La patrie se compose de plus de morts que de vivants. />- Oui, les générations nouvelles ne sont que le
prolongement, à travers le temps et l'espace, des générations passées. Rompre avec le passé, avec les traditions séculaires, avec l'atavisme national, c'est à la fois une profanation et un suicide. Transformer les caveaux des tombes où dorment nos pères, en caves ou en sous-sols commerciaux, ce serait profaner leurs cendres; transformer une église en local banal, ce serait profaner leurs âmes. Lorsque les Turcs ont pris Constantinople, ils n'ont pas fait de Sainte- Sophie un bazar : ils lui ont conservé sa destination de maison de prière.
Un peu après 1830, Montalembert et Victor Hugo menèrent une vigoureuse et victorieuse campagne contre la bande noire qui achetait et démolissait les églises comme des bâtisses vulgaires; ils soulevèrent l'opinion contre ce vandalisme, au nom de l'art^ de la religion et du patriotisme....
m. LE PEUPLE ET SON ÉGLISE
Louis Veuillot a écrit à ce sujet une page superbe. Il y présente le travailleur auquel ses maîtres ou ses nouveaux éducateurs ont enlevé la foi avec ses enseignements réconfortants et ses joies les meilleures. Aigri et déjà en pleine révolte contre ceux qui lui ont ravi ces trésors, il refait, avant de leur jeter une suprême malédiction, le tableau de son
bonheur d'autrefois, de ses joies de croyant.
Ecoutez :
« 11 y avait pour moi de vrais palais dans ces églises que la foi de nos pères avait élevées et où s'étaient écoulées les heures les plus heureuses de notre vie.
« Huit jours ne s'écoulaient jamais sans que la religion me donnât une fête pleine de leçons et d'espérances sublimes. Dès la veille, les joyeux tintements de la cloche m'annonçaient le jour du repos et de la liberté. le me rendais à Téglise avec ma femme, avec mes enfants, avec mes voisins, avec mes maitres, ou plutôt, ce jour-là, et dans ce lieu, je n'avais pas de maîtres : Dieu ne recevait chez lui, que des égaux.
« On me parlait, on nous parlait à tous dé vertu, de charité, de gloire; et non seulement je n'enviais point le sort des puissants de la terre, mais j'apprenais même à préférer le mien. Si la route où la Providence m'avait jeté semblait la plus âpre, elle était la plus sûre aussi pour arriver au Ciel.
« Si j'étais pauvre, si j'étais humilié, je voyais mon Dieu dans la crèche, je le voyais battu de verges et couronné d'épines, je le voyais sur la croix. Du haut de la croix, plus opprimé que je ne pouvais l'être, lui, le Juste, m'appelait son frère et son enfant, me jetant de tendres regards et m'ouvrant
ses bras, il me disait : Heureux ceux qui pleurent ! Et de mon cœur, la prière et l'amour s'épanchaient plus suave que l'encens brûlé devant les autels.
« Cette douceur de Dieu me suivait partout. Monuments, tableaux, statues, l'art n'écrivait pas une page qui ne fût un écho des promesses célestes. Ici les combats et les victoires des saints, là l'aimable sourire et la souveraine assistance de la bonne Vierge, partout l'admirable image du Rédempteur, de l'Homme-Dieu, du Père des pauvres, toujours humble, toujours doux, toujours miséricordieux, terrible aux seuls méchants et dans sa sévérité encore ne leur demandant que de l'aimer et de se repentir.
« Voilà ce que tu m'as ravi.... »
rS' ^^'
TABUE DES MATIÈRES