CHAPITRE DIXIÈME
VIGUEUR ET SOBRIÉTÉ
L’émir Aabd-el-Kader dans la grande Kabylie. — Les joueurs de flûte. — Un rekass ou messager arabe. — Son portrait.— Trente heures de marche ; quatre biscuits de soldat. — Dieu s’est chargé du reste. — Le trot du chien. — Rencontre d’un lion. — Plantes et racines avec lesquelles un homme peut vivre dans les pays sauvages. — Exploits de Saaïdane, coureur arabe. — Le cheval de son àme. — Énergie des chasseurs du désert. — L’àme domine le ventre. — Provisions des Touareg en expédition. — Manière de boire le sang. — Comparaison entre un estomac sauvage et un estomac civilisé.
En février 1846, lors de cette insurrection formidable qui commença, dans la province d'Oran, par la destruction de la garnison de Djem&a-Ghazouate (Nemours), je faisais partie d’une colonne expéditionnaire commandée par l’illustre maréchal duc d'isly eu personne. Elle opérait dans la grande Kabylie. L'émir Aabd-el-Kader, après plusieurs échecs successifs, s’était retiré dans ce massif de montagnes, où l'appelait sid Hhamed ben-Salem, l’un de ses plus fidèles kalifas;
il comptait y trouver, pour continuer la guerre, des ressources en hommes et en argent que les Arabes commençaient à lui refuser. Il s'agissait de le forcer à quitter cet asile trop voisin d’Alger, et d’où il avait naguère sérieusement menacé la plaine de la Mitidja. Il avait fallu un coup de main aussi hardi qu'heureux, tenté pendant la nuit sur le camp de l’émir, à Cherrak-Teboul (le déchirement des tambours), pour réprimer l'audace de cet infatigable ennemi.
Nous étions campés sur l’ouad Tclata, non loin de Bordj el-Boghni. Nous avions, à notre gauche, la grande tribu des Flissas ; à notre droite, les sauvages Guechetoulas, dont les villages s’étendent jusque sur les pentes abruptes du Djurdjura ; devant nous, les Màatekas, et, derrière nous, les Nezelvouas. Toutes ces populations, grossies par les contingents des Zouaouas, des Beni-Raten, etc., et surexcitées par les prédications de l'émir, étaient en armes autour de nous; les montagnes s’illuminaient chaque nuit de feux provocateurs, derrière lesquels on voyait circuler des hommes à peine vêtus, qui, pour mieux nous braver encore, exécutaient, en poussant de grands cris, leurs danses barbares au son de la flûte primitive ( djottak ) et d'une espèce de tambourin (guellale).
Cependant, les plus vaillants et les plus fanatiques d’entre les Kabyles descendaient en plaine; ils s’approchaient de nos sentinelles en rampant à plat ventre, et faisaient sur elles un vrai feu roulant, mais dont le résultat était pour ainsi dire nul, grâce an judicieux système d’avant-postes récemment introduit dans l'armée d’Afrique par le gouverneur général (i).
(1) Consulter, pour cctto expédition dans la haute Kabyüe, l'ouvrage de M. Bellemare: ayant pour titre: Aabd-el-Kader; ta vie politique et militaire.
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Nous attendions avec impatience l’ordre de marcher en avant, quand, un matin, de très-bonne heure, nous vîmes un caporal de zouaves, accompagné de deux soldats, conduire à l'état-major général un jeune Arabe qui s’était présenté devant notre camp; tantôt en agitant les pans de son bernouss, tantôt en élevant ses mains désarmées, cet indigène avait fait comprendre qu’il n’avait aucune intention hostile et qu’il demandait à être reçu chez nous.
C’était un homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, fortement constitué, bruni par le soleil et présentant l’un des plus beaux types de sa race. Il avait le visage ovale, le front découvert, les yeux noirs et décidés, les dents d'une blancheur éclatante, la barbe rare, la poitrine haute, la taille élancée, les muscles saillants, le cou-de-pied élevé et les attaches des extrémités de la plus haute distinction. Une simple chachya (fessy) couvrait sa tète, une longue chemise de coton, fermée par devant, couvrait son corps ( kemidja ), et des espadrilles, attachées par de mauvaises ficelles, protégeaient ses pieds. La chachya était maintenue par un mouchoir d’indienne roulé en forme de turban, et la chemise par une ceinture de course en filaly (cuir de Maroc), à laquelle était suspendu, suivant l’usage, l’un de ces petits couteaux (mouss) enfermés dans une gaine, dont les Arabes se servent, avec une adresse merveilleuse, aussi bien pour se raser que pour décapiter un ennemi. Ses jambes étaient nues : les ronces et les épines ne les avaient pas épargnées; mais, sur cette chair marmoréenne, elles avaient à peine tracé quelques sillons blanchâtres, là où l’épiderme d’un Européen aurait été cruellement déchiré. A son côté pendaient les talismans qui devaient lui porter bonheur; enfin, il se drapait dans un bernouss marron, dont la couleur fanée et les nombreuses déchirures attestaient les longs services. Pour arme, il ne portait que le bâton
court et noueux, à tête énorme, garnie de clous grossière et que les indigènes appellent kezoula.
Interrogé, à diverses reprises, sur les motifs qui l'avaient amené dans notre camp, le jeune Arabe répondit invariablement qu’il ne pouvait les faire connaître qu’au chef de l’armée.
— D’où viens-tu ? lui demanda le maréchal.
— Monseigneur ( sidi ), je viens de Mesila.
— Combien de jours de marche ?
— Trois jours, ou plutôt trois nuits ; car, voyageant à travers le pays du fusil ( belad el mouqhhala), je n’ai pu marcher pendant le jour.
— Que me veux-tu?
— Vous remettre, monseigneur, une lettre du commandant de la colonne qui opère dans nos contrées. «
Eu même temps, il présenta au maréchal un chiffon de papier qu’il exhuma de l’un des coins de son bernouss, où il était soigneusement cousu.
— C'est bien ; mais comment as-tu fait pour vivre au milieu d’un pays en pleine insurrection ?
— Kien de plus simple, monseigneur : au moment de mon départ, le chef de l’armée ( kebir-el-mehalla ) a fait placer dans mon capuchon (guelmoum ) quatre biscuits de soldat, et Dieu s'est chargé du reste.
— Cet homme a risqué sa vie pour nous, dit en s’éloignant le maréchal ; qu’on le paye généreusement et qu’on ait soin de lui. Le pauvre diable doit avoir faim.
On le conduisit dans ma tente; j'étais alors colonel et directeur des affaires arabes de l’Algérie. Je lui fis donner du pain et du fromage de Gruyères. Il commença par le refuser, parce qu’on lui avait fait croire que ce fromage était fait avec du lait de truie ; mais il le mangea ensuite avec grand plaisir.
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sur ma parole que ce n’était là qu’un conte ridicule. Il arrosa le tout avec une bonne tasse d'eau fraîche, et bientôt, fatigué, brisé par les péripéties d'une marche aussi longue que dangereuse, il s'end^mit d’un profond sommeil sur une natte de palmier nain, l'un des luxes de mon habitation de guerre. A son réveil, il fit ses ablutions, se tourna vers l’orient et se mit à prier avec toute la ferveur d’une conscience tranquille. Dès qu’il eut accompli ce devoir religieux, on lui présenta du café. N'en ayant jamais bu de sa vie, il le prit pour du vin ( cherab ) et le repoussa avec dégoût ; mais il le reprit bien vite et le savoura avec délices, quand je lui eus fait comprendre que nous n’avions aucun intérêt à le tromper ni à lui fdire violer les préceptes de sa religion. Je fais observer en passant qu’on a tort de nous représenter toujours les Arabes avec une longue pipe et une tasse de café à la main. Cela n'est vrai que des chefs ou des riches; les marabouts et les tolbas ne fument ni ne prisent, et j'ai connu bon nombre d’hommes du peuple qui n’avaient jamais bu de café. Ils ne pouvaient d'ailleurs en recevoir, pendant la guerre, que de Tunis ou du Maroc, ce qui en avait fait considérablement hausser le prix.
J'étais impatient de faire causer cet homme, et surtout de me faire expliquer la réponse qu’il avait faite au maréchal à propos de la manière dont il avait vécu pendant sa pénible excursion. Voici ce qu’il me raconta :
Le commandant supérieur de la subdivision de Sétif s’était porté dans l’ouest de la province de Constantine, pour la préserver des tendances insurrectionnelles que réveillait par* tout l’apparition de l’émir. De Mesila, où il se trouvait, il avait écrit au gouverneur général et lui rendait compte des mesures qu'il avait prises. Le kalifa sidi El-Mokrany, chargé de trouver un homme capable de braver tous les dangers en
aJlant porter au maréchal une lettre aussi importante, l’avait désigné, et il avait accepté. Laissant de côté Dréat et évitant l'Ounougha, où tout frémissait encore du passage récent de l’émir, il avait traversé le djebel Mezita, puis la grande tribu des Beni-Abbas, où il n’avait échappé qu’avec peine aux cavaliers du kalifa de l’émir si Mohammed ben-Abd-es-Selam et-Tobbal (le boiteux), qui était alors de sa personneà Kalâa; il avait atteint 1% vallée de l'ouad Sahel. De là, choisissant toujours les parages les plus accidentés, il avait gagné les environs de Bordj el-Bouira, contourné le pays des Nezelyouas, était entré dans la Kabylie par le pays des Beni- Khclfoune, d'où il avait pu se glisser enfin dans le camp du maréchal, après avoir ainsi parcouru deux cent cinquante ou deux cent soixante kilomètres, tant il avait dû faire de détours pour échapper aux révoltés ou détourner les soupçons.
Il avait mis trente heures à franchir cette distance, demeurant caché et immobile pendant le jour, ne marchant que la nuit, évitant avec soin les lieux habités (belad el aâmara ), et prenant d’ordinaire une espèce de pas gymnastique qu’il appelait le trot du chien ( khozet el kelb). En sortant d'un bois, il avait aperçu dans le lointain un parti de rôdeurs ennemis. Certain d'avoir été vu lui-mèine, il sentit tout de suite qu’il se perdrait en essayant de fuir. 11 marcha bravement à la rencontre de l'ennemi, et soudain commença à contrefaire l'idiot ou le fou, avec force gesticulations et gambades. Aussi fut-il bientôt débarrassé de cette rencontre incommode, et d’autant plus facilement que rien sur lui ne pouvait tenter la cupidité. Ces honnêtes partisans, le prenant sans doute pour un derviche qui allait demander l’aumône dans quelque zaouya (1), lui avaient même offert une pièce d’argent et quel-
(I) Établissement religieux oit l'on dispense l'instruction supérieure, et où l'on donne l’hospitalité à tout venant.
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ques figues sèches, qu’il avait dédaigneusement refusées. Par celte ruse habilement calculée, il avait dissipé tous les doutes.
Plusieurs fois aussi, dans le pays sauvage (belad el-KItela), il avait rencontré le lion, qui l'avait suivi pendant des heures entières, cherchant, suivant son habitude, à effrayer son homme ( sahhabou ). Le monstre grognait, cassait des branches avec sa queue, se roulait à terre, bavait en exhalant une odeur fétide. Quelquefois, jouant cruellement avec notre voyageur comme le chat avec la souris, il le poussait avec son épaule pour le faire sortir du sentier tracé, ou bien il disparaissait pour aller lui couper le chemin un peu plus loin; mais l’Arabe, messager de la France, avait bien tenu son âme et s'était toujours débarrassé de ce compagnon plus qu'incommode, tantôt en l’injuriant d'une voix haute et ferme, tantôt en le menaçant hardiment avec son bâton, qui reluisait sous les étoiles comme une lame de sabre. Il s'était cependant bien gardé de le frapper, ce qui aurait inévitablement amené une catastrophe.^
— Tout cela n’a rien qui doive vous étonner si fort, ajoutait-il; il est prouvé chez nous, de père en fils, que le lion ne mange que les lâches.
Ces détails trouveront sans doute plus d'un incrédule. Tout ce que je puis dire, c'est que ce conte, si conte il y a, est répandu dans toute l’Algérie. J’ai moi-méme interrogé plus de cent Arabes de contrées différentes, qui ne se connaissaient pas, qui par conséquent ne pouvaient s’entendre pour me tromper, et tous m’ont invariablement dit la même chose à propos du lion.
Quoi qu’il en soit, pendant cette longue route, notre homme n’avait vécu que de ses quatre biscuits, auxquels il avait ajouté des fruits, des racines ou des plantes sauvages, qu’il me désignait d'une manière générique sous le nom de
khir Hebbi, le bien de Dieu. Il s’était désaltéré avec l’eau des sources ou des mares qu'il avait rencontrées.
Je trouvai ce récit tellement extraordinaire, que j’engageai cet Arabe à me donner les noms de ces plantes, ou racines, avec lesquelles un homme peut marcher aussi longtemps sans s'épuiser et sans mourir de faim. U y consentit, et, séance tenante, mon secrétaire arabe (khoudja) les écrivit sous sa dictée. Je les donne ici, en lettres arabes, puis en lettres françaises, et enfin j’indique les noms de celles dont j'ai pu découvrir la dénomination latine, m’en remettant en toute confiance aux savants orientalistes que la France possède, pour compléter cette partie de mon travail. Si ces détails leur paraissaient dignes d’une sérieuse attention, il serait facile de faire venir de l'Algérie les spécimens de toutes les plantes que je vais énumérer.
— el teblioua.
aiyuîl — el begougàa, espèce d’arum.
— el djemar (medullu palmœ).
— el senaïria, espèce de carotte.
i&ùXi — talghouda.
‘ el selk.
— foud lckcm, utilité du gosier.
UüwoyDl — el kuemina, petit chardon.
— oliva.
— el hhamaida, oscille sauvage (oxalis herba).
— el kouirsa (id.) .
jUJ — lessane el ferd, la langue du bœuf.
— rotlaï.
jailli — cl djerniz.
— el khorchef, artichaut sauvage.
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^4* — tcrfas, et — cl feriass, truffes blanches
(tuber niverum).
& — addad ( chamelcou albusf.
J ** — moudjir (malva).
el sekoura (ficus sycoinorus).
— el begâa ( tubera terreslris species).
•a-ft.Qt — oudenn el naadja, l’oreille de la brebis.
gJûaSd — el goudjeguidj (sparus pinifer).
— biberass.
— el doumerane ( absintha ).
— el halhal.
— el nabta.
çL» — fliya.
— dersett el aadjouz, la dent de la vieille
femme.
— el besbass (myristica moschala).