I.A VIE ARABE
N***1 — kerp el djedi, la corne du chevreau.
s&U — talma, salsifis sauvage.
Ô9* — danounc { phitiposa lu If a et niulana). ÿJû\ — el guize, genre eliicoracée.
el hharmcl.
— el loule, graine du derine.
— derine (stippa barbara j (1).
— el goulguelanc ( dolichos cuneifolius).
Pour rendre cette nomenclature aussi complète que possible, j’y joins les noms de quelques autres plantes qui m’ont été indiquées ultérieurement et auxquelles les coureurs, et généralement tous les Arabes, ont également recours quand les vivres viennent à leur manquer dans leurs longues et pénibles excursions à travers la « iner de sable ».
El kredda, statice bouduelli.
Bezoulet en nadja, tétine de la brebis.
Taltna, espèce de scorsonère.
Kebiâa, < lanthonia foskali.
Assida, sanchus chendriloïdes.
(Il H. le général Margueritte vient de publier un ouvrage du pins haut intérêt, qui a pour litre: Citasses de i Algérie.
A propos du derine, on y trouve une note très-curieuse. La voici :
« Le derine produit un petit grain comme du millet très-menu cl . très-allongé.
« Dans le pays des Touareg, des familles de fourmis récoltent ce grain el eu font des réserves considérables. Les gens pauvres vont à sa recherche et en font une sorte de farine avec laquelle ils confectionnent des galettes et du kouskous. Ceux qui vont ainsi s’approprier la subsistance ramassée à grand’peine par la besogneuse fourmi, ont soin de laisser quelques poignées do grain dans la fourmilière, afin que cet insecte puisse subsister pendant quelques jours ot recommencer de nouveaux approvisounements. Nous agissons de même, vis-à-vis des abeilles, quand nous recueillons les rayons de miel. »
VIGUEUR ET SOBRIÉTÉ
Daghmous, apteranthes jussomania.
El tifaf, espèce de laiteron.
Ncbcgue es-sedra, jujubes sauvages.
Aneb el-bethoura, grappes de pistachier sauvage.
Chikh-Aatmann, chef des Tçuareg, a fait connaître en outre au colonel Margueritte les noms suivants :
El yâtil, arbre qui produit des grappes jaunes.
El tolhheu, arbre qui produit la gomme.
El harra, moutarde sauvage.
El djerdjir.
El dhorrane.
El nrefel, espèce de trèfle.
Zaouite, el ïhafehif, graminées.
L'exemple de vigueur et de sobriété que je viens de citer, a été donné par un Arabe du Tell. On va voir maintenant ce que peuvent faire les coureurs du désert. Les détails qu'on va lire m’ont été communiqués récemment par M. Margueritte (1), lieutenant-colonel au 12' régiment de chasseurs à cheval. Cet officier supérieur, dont le témoignage mérite toute confiance, a été longtemps chef de bureau arabe, puis commandant supérieur du cercle de Lcghouatc. Il parle admirablement l'arabe, et nul n’était plus à portée que lui d’être exactement renseigné sur tout ce qui concerne les indigènes. Pcécisément à cette époque, il possédait dans son commandement un individu qui passait pour le type le plus
(i) Le colonel Margueritte, aujourd'hui général de brigade, commandant la snbdivision d’Alger.
accompli du coureur arabe. Je vais rapporter, d’après le colonel Margueritte, quelques traits de l'odyssée, non moins aventureuse qu’authentique, de son héros.
Bcn-Saaïdane (c’est ainsi qu'il se nomme) est un Arabe des Oulad-saad-ben-Salem, fraction de la grande tribu des Oulad-Naïl. En 1858, il avait ou semblait avoir trente-cinq ou trente-six ans ; sa taille était élevée, sa constitution sèche et robuste, ses bras et scs jambes admirables de vigueur et d’élégance. Pour tout vêtement, il n'avait qu’une chemise de coton, recouverte d'un bernouss très-léger. Il portait aussi une ceinture en cuir du Maroc, dans laquelle étaient passés quelques bouts de roseaux qui lui servaient à mettre ses provisions de bouche. Ses pieds étaient garantis par des brodequins qu’il fabriquait lui-même avec du cuir de chameau et de la peau de chèvre, et il ne marchait qu’avec son petit couteau à gaine et son fidèle bâton ( kezoula ). Les Arabes prétendent que Bcn-Saaïdane a été doué par Dieu du don de la marche, de la faculté de ne jamais s’égarer, même dans les contrées les plus sauvages, les plus inconnues, et surtout de pouvoir vivre avec très-peu de nourriture. Voici dans quelles circonstances ces facultés merveilleuses auraient été conférées ou confirmées, suivant eux, à Ben-Saaïdane par le commandeur des croyants.
En 4845, l’étnir Aahd-el-Kader, comprenant qu’il lui serait avantageux de s’appuyer sur les Oulad-Xaaïl pour continuer sa lutte avec la France, entretenait, par l’intermédiaire de si cherif bel-Lahreche, des relations très-suivies avec les principaux personnages des Oulad-si-Hhamed et des Ouladsaad-ben-Salem. Bou-Haly, chef de cette dernière fraction, voulant faire parvenir à l'émir un avis très-important, choisit pour messager Ben-Saaïdane, qui était déjà en grande réputation comme marcheur. Aabd-el-Kader se trouvait alors
VIGUEUR ET SOBRIÉTÉ
dans les environs de Tyaret. Ben-Saaïdane ne connaissait nullement les pays de l’Ouest : il voulut d’abord décliner cette mission; mais, Bou-Haly et les gens de sa tribu ayant fait appel à son amour-propre ainsi qu'à ses sentiments religieux, Ben-Saaïdane se fit renseigner du mieux possible sur la direction à suivre, et partit, plein de confiance dans ses forces et dans son courage, n’emportant pour toutes provisions que neuf à dix onees de farine de blé grillé ( rouina ), enfermées dans les roseaux de sa ceinture, et une petite peau de bouc (chibouta) qui pouvait contenir environ deux litres d’eau. La tribu de Ben-Saaïdaue campait en ce moment dans un endroit nommé El-Hhad, à six lieues sud-ouest de Djelfa : il la quitta de grand matin, « dès qu'il put distinguer un fil blanc d’un fil noir, » et prit la direction du nord-ouest. Vers les trois heures de l’après midi, au moment de la prière (rf ûassetir), il arrivai Mekrouba, non loin de Sidi-bou-Zid. Là, il s’arrêta pendant quelques instants, mangea trois ou quatre onces de rouina, et se remit en chemin. La nuit le surprit sur les hauts plateaux; mais, réglant sa marche sur les étoiles, il continua hardiment sa route, au risque d’être rencontré par les éclaireurs des goums ennemis, ou par ceux des colonnes françaises. Le lendemain, vers huit heures du matin, il arrivait à Tuguedemt, où se trouvait Aabd-el-Kader.
Il avait parcouru, pour ainsi dire, sans prendre de repos et sans autre nourriture que huit à dix onces de farine de blé, 216 kilomètres en vingt-six heures.
L'émir et tous les chefs qui l'entouraient refusaient d'ajouter foi au récit de Ben-Saaïdane ; ils durent cependant se rendre à l'évidence quand ils eurent entre les mains la lettre de Bou-Haly. Cette lettre était datée, et donnait des renseignements précis sur des faits très-récents et d’une grande importance pour la conduite de la guerre. Alors, Aabd-el-
ÎS
Kader voulut récompenser dignement le reggab (coureur) des Üulad-Naaïl, et lui dit :
— Demande-moi ce que tu voudras ; si la chose est en mou pouvoir, je te l’accorderai.
— O prince des croyants, lui répondit Ben-Saaïdane, je ne te demanderai rien, ni honneurs ni argent; tu combats pour le triomphe de notre sainte religion, nous sommes trop heureux quand nous pouvons l’aider à vaincre les peuples à chapeau (bou-barrela); donne-moi seulement ta bénédiction et invoque Dieu pour ton serviteur, je me tiendrai pour largement récompensé.
L’émir le lit alors approcher, et, lui imposant les mains, il prononça ces paroles :
— Que Dieu place sa bénédiction sur tes jambes, et, par son pouvoir, tu seras toujours le cheval de ton âme, ton propre cheval à toi-même.
Puis il le congédia en lui donnant une réponse pour les Oulad-Naïl. Ben-Saaïdane ne mit guère plus de temps au retour qu’il n’en avait mis pour se rendre à Taguedemt.
— La bénédiction du saint émir, du moudjahad, c’est-àdire du soldat de la guerre sainte, avait produit son effet, racontait-il ensuite; car je ne me sentais vraiment pas marcher.
Depuis ce moment, on ne le connaît plus, dans les tribus du Sahara, que sous le nom tl'Aauud-Rohhou, le cheval de son âme, son cheval par lui-même.
En 1819, Ben-Saaïdane et plusieurs autres Arabes de sa tribu se réunirent pour aller en caravane acheter des dattes à Tougourt. A peine arrivé dans cette ville, Ben-Djellab, qui en était le chef, leur apprit que les gounis de l'Est, les Bou- A/.id, les Sclmiya et les Fedoul, s’étaient dirigés sur les Oulad-Naaïl, qui campaient alors entre Mcssad et le djebel
VIGUEUR ET SOBRIÉTÉ
Bou-Kahhil,avec l’intention de les surprendre et de les piller. Ben-Saaïdane s’offrit immédiatement pour aller donner l’éveil à sa tribu, et il quitta Tougourt sans y avoir pris le moindre repos, ^remportant avec lui que deux galettes de pain arabe, aveu sa chibouta pleine d’eau. Il marcha jour et nuit pendant quarante-huit heures, ne fit que quatre haltes d’environ une heure chacune, et il arriva assez à temps pour prévenir les siens, qu’il trouva dans une sécurité complète. Ils se replièrent aussitôt dans la montagne de Bou-Kahhil, se dérobant ainsi à la formidable razzia dont ils étaient menacés. Après quelques heures de sommeil, Ben-Saaïdane se remit en marche pour Tougourt, et il rentra dans cette ville cent deux heures après son départ, ayant parcouru dans ce laps de temps 560 kilomètres. Il trouva ses compagnons sur le point de partir, et il put s’en retourner avec eux.
Depuis 1853, les Français emploient Ben-Saaïdane comme coureur. Il a rendu d’excellents services à tous nos chefs de colonne par la rapidité de ses courses et par sa connaissance parfaite du pays. Nos généraux l’ont toujours généreusement récompensé; il est aujourd'hui à son aise; mais il n’en continue pas moins son métier, d’abord par un besoin impérieux de locomotion, et ensuite pour ne pas laisser s’amoindrir dans le désert sa réputatiou de marcheur iufatigable, à laquelle il tient beaucoup. Dans le seul but, comme il le dit lui-même, de s'entretenir les jambes, il se rend souvent de Djelfa à Leghouatc en quatorze heures, franchissant ainsi d’une seule traite lia kilomètres.
Ben-Saaïdane accompagnait toujours le colonel Margueritte quand il faisait des courses dans le désert ; il tenait à honneur de marcher constamment à la tète des goums (cavalerie arabe), et d’indiquer la direction à suivre parmi ces vagues de sable où il n'y a pas de routes tracées. Il devenait furieux
quand les cavaliers ou les fantassins ne sc conformaient pas à ses indications, et souffrait même difficilement qu’on osât émettre sur l'itinéraire un avis différent du sien. Souvent, en chassant la gazelle ou l’autruche, nos cavaliers laissaient Ben- Saaïdane à trois ou quatre lieues en arrière ; mais ils étaient bien sûrs de le voir lestement arriver. Alors, il .ne manquait jamais, en reprenant la lêtc du goum, d’arborer son mouchoir au bout de son bâton, en guise de drapeau, et de l’agiter en cabriolant devant eux pour narguer nos chevaux.
Au mois de juillet 1857, dans une grande chasse & l’autruche, lesmekhalif s’amusèrent à taquiner Ben-Saaïdane; ils lui dirent:
— Puisque tu te nommes Aaoud-Rohhou (le cheval de ton fime), pourquoi ne prends-tu pas comme nous des autruches à la course?
Ben-Saaïdane leur répondit :
— Vos chevaux ne sont que des ânes du Tell, et je les ferai tous crever dans une course de fond. Cela est connu des gens du Sahhara, vous-mêmes ne l’ignorez pas ; mais, puisque vous me mettez au défi, demain je vous jaunirai, à tous, la figure ; oui, demain, je me trouverai en même temps que vous au lancer des autruches, et, après avoir rejoint la première qui sera forcée, je veux être de retour au bivac avant vous.
La provocation fut acceptée. Le jour suivant, Ben-Saaïdane suivit les chasseurs au gaM (lieu où sont réunies les autruches que l’on a reconnues) ; dès qu’elles se montrèrent, on se mit à leur poursuite de toute la vitesse des chevaux. Le colonel Margueritte força la sienne dans trente-trois minutes, après avoir parcouru seulement quinze ou seize kilomètres ; et, comme il achevait de la dépouiller, opération qui avait encore demandé de trente à trente-cinq minutes, il fut cffec-
VIGUEUR ET SOBRIÉTÉ
tivement rallié par Ben-Saaïdane, qui lui cria du plus loin qu’il put l'apercevoir :
— Tu es témoin que j’ai tenu parole ; maintenant, tu pourras dire partout que ces chiens de mekhalif ne courent pas plus vite que leurs femmes, et qu’ils ont mauvaise grâce à vouloir lutter avec ton fils Ben-Saaïdane. Je vais à présent regagner notre point de départ; j’y renverserai leurs marmites, et, avant qu'ils arrivent, j’aurai pu dormir un instant avec la môme tranquillité qu'un paresseux habitant des kesours (villages du Sahhara).
Ce qui fut dit fut fait. Plus de deux heures après, quand le colonel Margueritte rentra au camp, il y trouva Ben- Saaïdane installé depuis longtemps et avant tout le monde. Il se prélassait dans la tente du kaïd des Mekhalif, qui, pour lui faire fôte et se réconcilier avec lui, lui prodiguait son eau la plus fraîche et le régalait des meilleurs morceaux de hammoum, viande choisie de l’autruche, cuite dans la graisse de cet animal.
Cet intrépide coureur fut mis au nombre des cavaliers, mekhazeniyas, du bureau arabe de Djelfa. Lorsqu'on voulut l’inscrire en cette qualité, on lui dit :
— Achète un bon cheval, tu sais qu’un raekhazeni doit être bien monté.
En entendant cette proposition, Ben-Saaïdane, malgré son respect et sa bonne tenue habituelle devant ses supérieurs, se mil a rire de la façon la plus bruyante, la plus comique ; puis, quand il put parler, il dit au commandant du poste :
— Ce n’est pas bien d'humilier ainsi ton serviteur en lui proposant de se servir d’un cheval, qui consomme ce qui suffirait à nourrir une famille entière; qui hennit et laisse des traces que l’on ne peut toujours dérober à l'ennemi, des
traces qui, le plus souvent, dénoncent nos entreprises. Tu veux donc que l’on se moque de moi? Bcn-Saaïdane acheter un cheval! Pourquoi faire, grand Dieu? N’est-il pas plus avantageux d'avoir tout simplement à ton service un homme capable de faire ce que vos meilleurs chevaux ne pourront jamais faire, et qui n’aura à te demander ni paille, ni orge, ni frais de ferrage, ni indemnité pour perte de sa monture?
11 n’y avait rien à répliquer, et le coureur Ben-Saaïdane fut, selon son désir, inscrit cavalier de l’État (khiyal), à la condition qu’il ferait h pied le môme service que scs camarades avec leurs chevaux. Depuis, il n’a jamais donné lieu à aucun reproche, et la comparaison faite entre lui et les khiyalas a toujours tourné à son avantage, surtout pour les courses lointaines (1).
Ben-Saaïdane était très-original. Il parlait peu ; mais, en marchant, il murmurait toujours quelques sentences arabes. Voici celle qu’il semblait affectionner:
« Tuer ou être tué, voilà notre lot; celui de la femme, c’est de traîner à terre les longs plis de ses vôtements. »
Au reste, les grands marcheurs ne sont pas rares dans le désert, et leurs hauts faits y sont connus de tout le inonde. En 1846, un Arabe, nommé El-Thouamy, originaire de Lcghouatc, où il vit encore, fut envoyé par le kalifa sid
(t) Dans le \accri, ce remarquable ouvrage dû à la plume du savant docteur Perron, on trouve, à propos des coureurs arabes, la note suivante :
« Ces lions du désert que les chevaux ne pouvaient atteindre à la course, étaient la terreur des tribus, l’effroi des caravanes, l’épouvante des voyageurs, le désespoir des cavaliers. Véritables coursiers, aux muscles durs et bosselant la peau, ces terribles détrousseurs étaient toujours entraînés, toujours maigres, toujours prêts, toujours en incursions, toujours l’œil fixe et plongeant dans les profondeurs du désert, la narine béante, flairant de partout le brigandage et le meurtre. »
VIGUEUR ET SOBRIÉTÉ 391
Hhamed ben-Salem à Berriyane, ville située dans le district des Beni-Mezab. Parti à cinq heures du matin de Kesar-el- Héiranc, il arriva au terme de son voyage à sept heures du soir. H avait, en quatorze heures, franchi 128 kilomètres, et fait, par conséquent, plus de kilomètres à l’heure. Dans la même année, ce même Thouamy se rendit, en vingt et une heures, de Negoussa à Berriyane; distance: 180 kilomètres. Pendant ces deux courses, il n’avait mangé que quelques dattes et bu que la valeur de deux ou trois litres d’eau.
En 1848, Màarouf ben-Selymane, de la tribu des Larbâa, parcourut en vingt-neuf heures, et d’une seule traite, la distance qui sépare Guerrara de Kesar et Héirane, soit 181 kilomètres. Dans une seule journée, de Guerrara, il atteignit Ouargla (1). En 1830, El-Ghiry Bel-Oussif, de la tribu des Mckhalif, chassait l’autruche. S’étant acharné à la poursuite d’un delim (autruche mile), il se trouva complètement séparé de scs compagnons. Son cheval était tombé mort de fatigue, sa provision d’eau épuisée. Pendant trois fois vingtquatre heures, il erra sur les hauts plateaux sans boire ni manger; le jour, il dormait sous un betoum (térébinthe sauvage)* et il se remettait en marche la nuit. Sa famille le croyait perdu, et on eut de la peine à le reconnaître à son retour, tant il était épuisé, maigri et noirci par le soleil. Il raconta ensuite qu’il croyait devoir la vie à des rêves dans lesquels il voyait sa mère le soigner et lui donner à boire à discrétion. Ces rdves, disait-il, l’avaient soulagé et soutenu dans sa détresse.
Mahhammed-ben-Mohhammed, des Harez-Allah, fraction de la grande tribu des Larbâa, étant en razzia du côté du Zab,
ll| Voir, pour les localités et pour les distances, la carte de l'Algérie.
li A VIE ARABE
perdit son cheval par un accident. Oblige1 de revenir à pied chez lui, il marcha pendant quatre jours et quatre nuits sans boire et sans prendre d’autre nourriture que celle qu’il trouva dans les racines et dans les plantes du bon Dieu. C’était, il est vrai, en hiver et la température était froide.
Dridy, de la tribn des Mckhalif, était autrefois un intrépide chasseur; tombant un soir sur un troupeau de sept mouflons à manchettes, il les poursuivit de montagne en montagne, et en tua cinq, après avoir parcouru en six heures une cinquantaine de kilomètres dans un pays accidenté. Une autre fois, il suivit pendant quatre jours les traces d’un troupeau d’autruches; mais, ayant totalement épuisé son eau et ses vivres, il se vit contraint de rentrer chez lui, ne mangeant, pendant quatre autres jours, que des plantes de khedda ( statice bouduelli). Souvent il est arrivé à Dridy de passer huit ou dix jours à la chasse, ne vivant, pendant la moitié de ce temps, que de racines et de plantes dont il connaissait la valeur nutritive. Dridy existe encore; il habite le village d’El-Haouyta.
Les Mekhalif-el-Djereb racontent que Messaoud-beu-Aaïssa de leur tribu, mort il y a seulement une dizaine d’années, forçait à pied des autruches dans le temps des plus grandes chaleurs. Les exemples de longues marches accomplies rapidement , ainsi que ceux de sobriété exceptionnelle, sont très-nombreux dans le Sahhara. « Plus on avance dans le Sud, disent les Arabes, moins le ventre peut dominer l’âme. »
Ce qu’il y a de certain, c’est que, par la vie rude et pleine de périls qu’ils sont forcés de mener, les gens du désert sont mieux préparés à la marche, aux fatigues et aux privations qu'aucun autre peuple de la terre. C’est une honte chez eux que de s’exposer, par la paresse ou par l’intempérance,
VIGUEUR ET SOBRIÉTÉ
à être appelé bou-kerch (le père du ventre). Je pourrais citer encore ici bien des traits incroyables de patience, de sobriété et de vigueur. Je me borne à transcrire l’un des plus authentiques, raconté au colonel Margueritte par celui-là même qui en a été le héros. C'est un chef des plus influents parmi les Touareg, nommé Chikh-Aatmann ; il est l’ami des Français, et sa véracité, souvent mise par eux à l’épreuve, ne s’est jamais trouvée en défaut.
Donc, l’année 1236 de l’hégire, et en plein été, Chikh- Aatmann, à la tête d'un parti de soixante-dix guerriers montés sur des mahra (pluriel de mahfï), tenta une razzia sur les Chambas d’Ouargla. Ils avaient épuisé l’eau de leurs outres, et passé déjà cinquante-deux heures sans boire, quand, par suite du succès inespéré de leur coup de main, ils se trouvèrent possesseurs de 2,200 chameaux. Ils saignèrent immédiatement 60 chamelles, burent leur sang, l'eau qu’elles avaient dans l’estomac, et furent sauvés. C’est là, en effet, la ressource suprême des Touareg en cas de disette d’eau; mais il faut, dit Aatmann, prendre toujours la précaution de recueillir le sang dans un vase, et d'attendre qu’il y soit coagulé. Alors, on jette le caillot qui s’est formé, et on ne boit que la partie liquide et séreuse qui reste. Si l’on n’a pas la patience d’agir ainsi, le sang que l’on boit tout chaud se flge sur l’estomac ou brûle les entrailles; il augmente alors le terrible supplice de la soif. Pendant six jours et demi, c’est-à-dire pendant cent cinquante-six heures avant la razzia, Chikh-Aatmann et les siens n’avaient vécu qu’avec la valeur approximative de six cent cinquante grammes de viande de chameau.
Il est également admis en principe, chez les Touareg, que des guerriers en campagne peuvent, quand l’eau et les vivres viennent à manquer, prolonger leur expédition en tuant deux niahras sur trois, mais jamais plus, sous peine
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de perdre la vie, surtout quand on opère dans des régions très-éloignées du point de départ. Un mahri, disent-ils, peut ramener et sauver trois hommes; deux se placent sur son dos, et le troisième s’aide dans sa marche en tenant l’animal par la queue; mais il succomberait infailliblement si l’on exigeait de lui davantage.
Le chef des Touareg D’azeguer, Chikh-Ikhenoukhene, étant en razzia contre les Saaïd, avec quarante des siens, est resté neuf jours et neuf nuits sans eau. Ses hommes s'en sont tirés en buvant, toutes les quarante-huit heures, un peu de sang qu’ils sc procuraient en tuant leurs mahras. Lorsque le chiffre de ces derniers fut réduit à quinze, ils retournèrent dans leur pays.
Suivant Chikh-Aatmann, les Oulad-Moulate emploient un moyen singulier et cruel pour s’assurer, dans leurs excursions lointaines, des provisions d’eau et de viande. Ils prennent de vieilles chamelles, les privent d’eau pendant longtemps, et puis, au moment de partir en razzia, ils les font boire à satiété, leur coupent la langue et les emmènent. Quand les vivres viennent à manquer, ils tuent successivement les chamelles et retrouvent toute l’eau qu'elles ont absorbée avant le départ, parce que, faute de langue, prétendent-ils, elles n’ont pu en ramener la moindre goutte dans leur gosier. Inutile d’ajouter que, dans ce cas, les Oulad-Moulate mangent aussi, avec un grand plaisir, la chair des animaux qui, suivant leur pittoresque expression, leur ont servi de réservoirs ambulants. Chikh-Aatmann assure que les chevaux se montrent également très-avides de cette nourriture. Quand ils voient préparer et découper devant eux la chair du chameau, ils hennissent et grattent la terre du pied avec une joyeuse impatience. Ces Oulad-Moulate campent sur les contins du pays des Touareg; ils n’ont pas
VIGUEUR ET SOBRIÉTÉ
d’autre métier que d'attaquer et de piller les caravanes qui se rendent à Timhektou. Ces Arabes ont au plus haut degré la passion de l’indépendance et des aventures; ce sont eux qui disent : « Les habitants des maisons sont, partout, forcés de reconnaître un maître (sultan); mais nous, toujours prêts au combat comme à la fuite, nous ne reconnaissons d’autre maître que Dieu. »
On retrouve, dit-on, chez ces enfants du désert, les mœurs chevaleresques des tribus primitives de la grande Arabie, mœurs si bien décrites dans le beau récit de Fatalla Sayeghir, que nous a fait connaître M. de Lamartine. Dans le Sahhara, comme dans l’Hedjaz, partout où la distance et la difficulté des lieux ont préservé les fils d’Istnaël de la domination des Turcs, la femme a conservé tout son prestige, toute son influence: elle n’est pas une vile esclave, mais la compagne, l’âme du guerrier, l'objet de son admiration passionnée, la palme de ses exploits. Au fond des solitudes africaines, comme au berceau de sa race, l’Arabe est encore tel que l’ont dépeint les prophètes : l’homme libre et sauvage, levant la main contre tous, léguant à ses enfants pour patrimoine le désert, et pour moisson les caravanes. Voici quelques échantillons de la poésie des Üulad-Moulate, qui semblent des fragments inédits de l’épopée d’Antar.
Laissez-moi, je veux aller où me portent mes désirs;
Je veux quitter les miens pour les fuir à jamais.
Les maîtres des sabres ont eu peur;
Et, si je pars, c'est sur l’ordre de Dieu.
Riche dans ma tribu, tout le monde m’aurait fété;
Pauvre, dans mon pays, je ne suis qu'un étranger ;
Je vais dépenser ma vie à parcourir la terre,
J'y trouverai peut-être un ami qui plaindra mes malheurs.
LA VIE AltABE
Arrête, chamelier, ne presse pas notre marche,
Tes chameaux sont jeunes, inénage-lcs ;
Avant de me lancer dans la mer des souvenirs,
Laisse-moi lui voler encore quelques coups d’œil.
Frère, ne t’étonne pas des caprices de l’amant.
Déjà le chagrin tourne autour de mon cou ;
Il va ronger ma chair avec mes os,
Et mon malheur fait rire mes ennemis.
Ils sont l'éclair, et moi le nuage sombre :
O mon œil, pleure du sang, si tu n’as plus de larmes!
On se demandera sans doute quelle est la pensée qui m’a suggéré ces recherches sur les coureurs du désert, et plus généralement sur les tours de force qu'accomplissent scs habitants en fait de sobriété, sur leurs luttes quotidiennes, et presque toujours heureuses, contre la faim et la soif, ccs deux ennemies redoutables, sans cesse aux aguets sous le ciel africain. Assurément, je n’ai pas supposé que des Européens pussent s'habituer à une nourriture aussi primitive; mais n'esl-il pas des circonstances où les voyageurs, les marins, les soldats, peuvent se trouver fort embarrassés pour se nourrir : les premiers, au fort des solitudes dont ils vont interroger les périlleux mystères ; les seconds, sur les plages inconnues et stériles où peut les jeter la tempête; les derniers enfin, dans ces expéditions que la sécurité de notre colonie algérienne rendra encore longtemps nécessaires, et qui les entraînent fréquemment loin de nos établissements et des tribus soumises? Dans de telles circonstances, il peut être intéressant de connaître les propriétés alimentaires de ces plantes, de ces racines qu’on dédaigne ou dont on se méfie. Ces notions pourront être utiles surtout à ceux qui voudront tenter la traversée du grand désert, soit pour son-
VIGUEUR ET SOBRIÉTÉ
der les profondeurs du Soudan, soit pour se rendre à Timbcktou (Tombouctou), soit enfin pour se livrer à la reconnaissance si difficile d’une communication entre l’Algérie et le Sénégal. Aujourd’hui, un Européen, séparé de sa caravane dans le Sahhara, est un homme h peu près perdu. Tout récemment encore, l’un des plus intrépides explorateurs de l’Afrique, le docteur Barth, égaré ainsi pendant vingt-quatre heures, n’échappait que par miracle à une mort affreuse. Pour moi, je m'estimerais très-heureux si mes indications pouvaient sauver la vie rien qu’à un seul de ces touristes qu'anime le feu sacré des aventures.
Les détails que j’ai pu recueillir sur les coureurs arabes pourraient peut-être aussi donner lieu à de curieux rapprochements historiques avec ceux qui ont exercé la même profession chez divers peuples de l’antiquité, comme chez les Perses, où l’on faisait d'eux grand usage, au rapport d’Hérodote et de Xénophon, et chez les Grecs, où ils étaient connus sous le nom d ’hémérodromes. L’histoire a conservé le souvenir de quelques-uns de ces messagers infatigables, notamment du coureur Phidippidc, et de ce Lacédémonien qui fit en un jour 00 lieues. De la Grèce, l’usage dgs coureurs avait passé en Italie, et d'Italie en France, où il s’était maintenu chez quelques nobles jusqu'à la révolution française. Peut-être est-il permis de regretter que ces exemples de vigueur musculaire, développée par une éducation professionnelle, disparaissent totalement de la vieille Europe, et que les hommes appartenant aux races civilisées se trouvent presque toujours, sous ce rapport, en état d’infériorité flagrante vis-à-vis des peuples plus voisins de l'état de nature. On sait quel prestige exercent sur ces peuples les qualités physiques, comme la force et l’agilité, et souvent il serait à désirer, dans l’intérêt même de la civilisation, qu’ils
eussent ce motif de plus pour nous estimer et nous craindre.
Enfin, la science physiologique pourrait, ce me semble, trouver quelque chose à glaner dans tout cela. Ces détails de moeurs, ces exemples de sobriété ne sont-ils pas susceptibles de lui fournir de précieux enseignements, de curieuses comparaisons entre les besoins réels et les besoins factices, entre les nécessités d’un estomac sauvage et celles d'un estomac civilisé?