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La vie arabe

Quand on voyage dans l’intérieur de l’Algérie, ce qui frappe avant tout, c’est l’absence de l’homme. Le désert est partout, et plus encore dans le pays labourable, désigné sous le nom de Tell et réputé le plus peuplé, que dans les régions sahariennes, c’est-à-dire dans le Désert proprement dit. Bien souvent s’écoule un jour de chevauchée lente, mais ininterrompue, à travers les lentisques, les asphodèles et les chardons à haute tige, sans que l’œil de l’Européen, habitué de trouver partout dans le vieux monde des scènes vivantes sur sa route, puisse se reposer sur une trace humaine. Le plaisir si ardent de la locomotion en reçoit une rude atteinte : môme en pays barbare et encore ennemi, l’homme a besoin de son semblable. Quelquefois cependant, et de fort loin, grâce à l’extraordinaire trans-

parcncc de l’atmosphère, on aperçoit le sol moucheté de quelques petites taches noires que l’on serait porté à prendre pour des amas de fumier, si l’on ne savait que les Arabes ne reconnaissent d’autre engrais que l’incinération de la terre au moyen de la combustion des arbustes touffus qui y croissent spontanément. Ces taches prétendues sont des tentes, et une courte expérience amène à distinguer un douar dans cette réunion de plaques noirâtres, fort semblables à ces larges déjections que laissent dans les pâturages les troupeaux de bêtes à cornes.

Je m’attends que les amateurs de poésie quand même vont se récrier fort à cette désolante similitude. Je n’y puis que faire, et je demande la permission d’imiter la méthode, excellente selon moi, de l’un des plus spirituels voyageurs du siècle dernier, — le président de Brosses, parcourant un pays bien autrement famé dans les cervelles poétiques , — l’Italie , — que notre libyque et demi-sauvage conquête : « Messieurs les voyageurs, dit-il, rarement quittent le ton emphatique en décrivant ce qu’ils ont vu , quand môme les choses seraient médiocres ; je crois qu’ils pensent qu’il n’est pas de la bienséance pour eux d’avoir vu autre chose que du beau. Aussi , non contents d’exalter des gredineries , ils passent sous silence tout ce qu’il leur en a coûté pour jouir des choses vraiment curieuses ; de sorte qu’un pauvre lecteur, n’imaginant que roses et que fleurs dans le voyage qu’il va entreprendre,

trouve souvent à décompter, et se trouve précisément dans le cas d’un homme qtii serait detenu amoureux d’une femme borgne sur son portrait peint de profil. »

Pour emprunter au président sa locution pittoresque, je dirai donc que, s’il m’arrive chemin faisant de rencontrer des gredineries, chose peu rare , je les signalerai bravement au lecteur, et ne me croirai pas déchu dans son estime, ni dans la mienne, pour avoir vu parfois autre chose que du beau.

Si peu flatteur que soit de loin l’aspect du campement arabe , l’approche n’en est pas moins la bienvenue, car elle annonce la conclusion d’une journée laborieuse, à travers vaux et monts, dont la conliguration pittoresque ne compense pas toujours à un suflisant degré l’ennui et les fatigues du touriste.

Le douar, en Algérie, c’est l’auberge fumeuse et hospitalière qui réjouit le voyageur à la sortie de la pesante diligence, ou au bout de l’étape poudreuse accomplie par la seule force des jambes.

Pour en finir avec cette désignation et éviter toute équivoque, disons tout de suite au lecteur que le douar, chez les Arabes, correspond chez nous au hameau ou fragment de commune rurale. La commune est la dacherah, ou agglomération de douars, et les dacherahs à leur tour forment la tribu, qui, tant par le chiffre de sa population que par son périmètre, équivaut pour nous au canton.

Il y a, en poursuivant l’échelle, des arrondissements

(kaïdats), lesquels se groupent, sous un commandant supérieur, fonctionnaire à la fois civil et militaire, en départements ( khalifats ). Mais il est inutile de nous appesantir sur cette hiérarchie territoriale, qui offre de si frappantes analogies avec la nôtre. Restons donc, ou pour mieux dire, entrons au hameau ou douar.

Tout a été dit sur la vertu hospitalière de l’Arabe, et c’est un sujet que l’on a ressassé jusqu’à la nausée. Sur ce point, les voyageurs n’ont point menti; mais il est plus d’un genre d’hospitalité, même chez les fils

d’Ismaël. On se tromperait fort, si l’on voyait en eux,

sur la foi des traditions, une race d’aubergistes nés, voués par principe à l’hébergement de quiconque vient leur demander un abri. Je laisse de côté ceux qui détroussent l’hôte par manière d’écot, en ayant soin toutefois d’attendre, par respect pour l 'hospitalité, qu’il ait déguerpi des lieux où la sainte vertu s’exerce. 11 y a des bandits partout : je ne ferais qu’aborder là le chapitre des exceptions ; mais je les crois assez fréquentes. Ce n’est pas seulement d’Arabes à chrétiens qu’elles se pratiquent. Je lisais récemment, dans les savants mémoires de M. Prax sur l’intérieur de l’Algérie, qu’un pauvre piéton musulman, s’en allant en commission du littoral à la frontière du désert, sans autre protection qu’un dénûment écrit dans ses traits et sur son costume, entre, à la première station, dans une tente où on lui offre le kouskous. Le régal était détestable. Tout en dînant, son hôte remarque qu’il a un turban

bien blanc, et insinue qu’il devrait bien le donner au petit dernier, pour lui en faire une chemise. Le voyageur prévoit où ce propos l’engage ; il comprend qu’après le turban on lui demandera le burnous, trop heureux si le pantalon , les babouches et la ceinture ne suivent pas la même pente. Il prétexte un besoin, sort de la tente , et , à la faveur de l’obscurité , au risque d’être dévoré par des chiens pires que des hyènes, prend ses jambes et court encore. On pourrait citer mille exemples de cette douteuse manière d’exercer la vertu musulmane par excellence.

Le plus honnête des Arabes se dispenserait volontiers du trouble et du surcroît de dépense apportés dans son modeste intérieur par un survenant inconnu. C’est un bon bourgeois qui a ses habitudes aussi réglées , aussi paisibles que les nôtres, et lorsqu’il nous reçoit avec cordialité, quand il s'exécute de bonne grâce, nous devons lui savoir d’autant plus de gré de sa libérale hospitalité, qu’en raison de ses préjugés, de sa parcimonie native et du voisinage des femmes , elle lui est plus importune.

Comme, malgré l’énorme progrès de la sécurité publique en Algérie, il serait plus que téméraire de la parcourir isolé, les malheureux douars placés sur les grandes lignes de communication interne ont, plus souvent qu’ils ne le souhaitent, la désagréable surprise de voir tout à coup déboucher devant eux un peloton de cavaliers, assez respectables en nombre pour ne

point souffrir un rebut , qu’il faut loger, désaltérer et panser, montures et gens. Le sourire forcé et le front soucieux des pauvres gens , formant un contraste comique , disent assez jusqu’à quel point ils sont charmés de l’aventure. Toutefois, le premier émoi dissipé, ils prennent leur parti en braves ,• ou se résignent en fatalistes à la volonté du Très-Haut, qui parait être ce jour-l'à, comme beaucoup qui ont précédé et beaucoup qui succéderont, de les faire ronger jusqu’aux os par d’impertinents promeneurs. La plus belle tente est vidée en un clin d’œil et mise au service des étrangers. Quelquefois ceux-ci, ayant des provisions, ont la délicatesse de refuser les vivres qu’on s’empresse de leur offrir. Sinon les ménagères se ruent en cuisine, et deux heures après (le temps indispensable pour la confection du kouskous), les voyageurs charmés voient apparaître le festin, dressé dans une coupe de bois du modèle le plus antique. J’aurai occasion plus tard de revenir sur ce festin, et d’en dire, avec mon avis comme gastronome, l’ordonnance et le menu détaillés.

Cette hospitalité fortuite n’est pas la pire, bien que soumise aux variations de lieux, d’heures, de circonstances, et bien qu’ordinairement fournie par d’assez pauvres laboureurs. Si pauvres qu’ils soient, ils ne consentent jamais àse laisser indemniser. Leur offrir môme une rétribution quelconque est une grave offense qu’il convient de leur épargner. Les bienséances arabes ne permettent pas non plus, ni que l’amphitryon prenne

part au festin qu’il a préparé, ni même de l’y convier. Son devoir est de servir l’hôte, de l’encourager au repas, et de veiller lui-même, si élevé qu’il soit en dignité ou en richesses, à ce qu’il trouve sous son toit de poil toute l’abondance et toutes les aises compatibles avec la situation de l’homme qui reçoit et les ressources du logis.

S’il s’assied auprès.de son hôte sur la fin du repas, c’est toujours et nécessairement sur l’invitation expresse et répétée de celui-ci. Comme on ne voyage guère en Afrique sans porter la cafetière et le café , indispensable élément d’une bonne hygiène, la tasse et le cigare, offerts etacceptés avec empressement, deviennent le lien de sociabilité qui unit au dessert les hébergés et le traitant. Les cigares et le café sont pour les campagnards arabes une aussi grande rareté que pour nos paysans de France. Ce n’est que chez les grands que la divine fève est le complément obligé d’un festin. Partout ailleurs, l’hôte reçu l’offre lui-même, quand il a quelque savoir-vivre, à l’amphitryon où l’on dîne , et rien ne saurait mieux faire oublier à ce dernier le dérangement et les frais que lui inflige une visite peu désirée et imprévue. La moindre bagatelle, quelques morceaux de sucre, une friandise quelconque aux petits enfants du logis, achève de le dérider; si l’on y peut joindre une babiole pour la dame de la maison, que l’on n’a point vue, mais qui vous lorgne par les défauts de la tenture qui sépare la tente en deux, dérobant aux regards le gynécée et la cuisine, la bonne humeur du chef de la

maison de poil est à son comble, et vous avez la satisfaction, en remontant à cheval, de vous assurer, par vos yeux, par la cordialité de ses poignées de main, qu’il ne lui reste plus rien de l’impression désagréable qu’avait visiblement fait naître en lui d’abord votre arrivée inopinée.

J’ai reçu plusieurs fois en Afrique ce genre d’hospitalité rustique et improvisée. Presque toujours, j’ai été accueilli à peu près dans les circonstances que je viens de dire, avec beaucoup de convenance, d’empressement même, bien que mon habit, dépourvu de tout insigne militaire (infaillible porte-respect) et l’effectif de mon escorte, composée de deux gendarmes indigènes, ne fissent pas de moi un personnage bien imposant ni bien terrible. Je me souviens pourtant des véritables cris de désespoir que suscita un beau matin, dans un petit douar du Hodna, notre apparition imprévue; mais c’est que nous étions nombreux, ayant fusionné avec plusieurs officiers et leurs escortes respectives, en sorte que les pauvres gens, se voyant déjà mangés vifs, nous reçurent comme une nuée de sauterelles. Il fallut se fâcher pour obtenir les tentes dont nous avions besoin ; heureusement, nous avions avec nous plusieurs burnous rouges qui n’entendaient pas raillerie ; mais les malheureuses femmes, tout en déménageant à la hâte leurs ustensiles et en nouâ cédant à regret l’asile temporaire que nous avions choisi, poussaient des cris lamentables. Pour être d’une humeur moins lacry-

male, les hommes ne paraissaient pas plus joyeux. 11 y avait malentendu. Nous déjeunâmes à nos frais, et la vue de nos provisions, tirées du bissac de voyage, dissipant les inquiétudes, fit taire comme p.ir prodige ce débordement de clameurs. Je n’oublierai jamais, eu revanche, la courtoisie ni l’abnégation empressées que bous trouvâmes un jour, dans les horribles solitudes qui forment la lisière du Sahara et du Tell, chez une pauvre émigration de Saharis nomades, qui, nous voyant venir de loin, je ne dis pas bien avant l’expression de notre désir, mais malgré nous en quelque sorte, nous abandonna l’unique tente dont elle était propriétaire pour s’en aller camper humblement à distance, sous un soleil ardent, jusqu’à ce qu’il nous plût de lui restituer son gîte.

J’arrive à l’hospitalité officielle. J’entends par là celle qui est non pas seulement demandée, mais commandée pour ainsi dire par les bureaux arabes aux khalifahs, kaïds, scheickhs des localités parcourues. Les lettres d’introduction ou d’avis des bureaux arabes équivalent, en cas pareil, aux firmans que délivrent les pachas ottomans aux privilégiés qu’ils honorent d’une protection spèciale. Grâce à la parfaite bienveillance de l’autorité militaire, et notamment à l’obligeance de M. le colonel de Neveu, aujourd’hui directeur des affaires arabes dè toute l’Algérie, j’ai eu la bonne fortune de recevoir souvent cette hospitalité choisie. Les choses se passent alors de la manière sui-

vante : Vous êtes porteur de lettres que vous faites tenir, à l’arrivée au gîte que vous avez élu, au chef du campement arabe. Aussitôt celui-ci d’accourir et, qu’il soit gai ou consterné de l’aventure, de mettre à votre dévotion discrétionnaire tout ce dont il dispose en vivres, kouskous, œufs, poules, etc., 'nourriture pour les chevaux, tente, nattes et ce qui s’ensuit. L’institution des bureaux arabes (l’une des plus utiles qu’ait reçues l’Algérie, bien qu’elle soit loin d’avoir encore l’extension qu’elle comporte), cette institution, dis-je, planant sur toute cette hiérarchie complexe de fonctionnaires indigènes qui administrent le pays, exerce sur tous un prestige et une influence magiques. Deux spahis rouges et quelques lettres données par le bureau arabe sont un talisman qui permet de parcourir en aussi grande sécurité que possible, et avec toute la somme de commodité conciliable avec l’état de la contrée, les diverses tribus arabes, à moins d’hostilités flagrantes sur un point, exception de plus en plus rare.

Il entre du reste dans les charges prévues des dignités conférées au nom de la France de fournir, sous le nom de diffa et d’alpha (nourriture des hommes et fourrage des bêtes), une large hospitalité aux hôtes qu’elle recommande. Qui veut exercer le pouvoir sur les Arabes doit s’attendre à loger, quand il en est requis, à pied et à cheval. Il va sans dire que les administrés concourent, pour une large part, à ce tribut éventuel : c’est l’affaire du chef de l’obtenir et de la

répartir entre eux. De leur côté, les bureaux arabes entretiennent, dans chaque place de quelque importance, un dar-diaf (maison des hôtes), caravansérail destiné à recevoir les voyageurs indigènes, qui y sont nourris gratuitement. Ainsi nous n’exigeons rien des Arabes que nous ne leur rendions, peut-être même avec usure, et cette réciprocité de bons traitements et de bons offices, en facilitant les voyages et multipliant les rapports entre chrétiens et musulmans, leur apprend ii se mieux connaître, efface les haines et prépare leur union définitive.

On fait mieux encore : quand le temps accordé et la distance le permettent, on envoie prévenir par courriers tous les chefs de l’itinéraire projeté. C’est ainsi que j’ai parcouru en bonne et grosse compagnie une grande partie des Ziben au printemps de 1849. Partout, grâce aux instructions du brillant et si regrettable commandant Saint-Germain, tué peu de mois après, nous trouvions un accueil splendide, tentes dressées, rafraîchissements prêts et cuisinières à leur poste. Les fonctionnaires venaient au-devant de nous à cheval, à demi-quart de lieue de leur capitale ou de leur smala. A la rencontre, nous mettions tous courtoisement pied à terre pour nous serrer la main réciproquement et nous répéter vingt fois de suite ces compliments interminables de bienvenue dont les Orientaux se bombardent au préalable, et quelquefois à l’exclusion de tout discours. Puis nous remontions

sur nos bêtes et faisions dans le village en émoi une entrée tout à fait martiale. C’était une belle vie, — que je ne conseillerai pourtant qu’avec une certaine réserve, — malgré toutes nos régalades, — aux voyageurs qui aiment à être confortables et aux habitués de Véry. Au départ, même cérémonie. Mais d’abord un mot du séjour. En arrivant, nous commencions par nous vautrer sur de grandes nattes et des tapis de Lichana, qu’on nous avait tendus exprès. Nous débarquions nos matelas, nos cantines, puis on nous servait le lait de brebis et les dattes : c’était l’absinthe. Peu après, on nous apportait, pour nous faire prendre patience, des galettes rondes toutes chaudes, espèce de crêpes très-compactes, parfaitement beurrées du reste et fort agréables au goût. Venait enfin, sur le soir, et après quelques promenades sous les dattiers, la diffa, le vrai festin plus ou moins varié, suivant la magnificence de l’hôte et le savoir-faire de la négresse cordonbleu, mais dont le kouskous au mouton, aux œufs, au sucre ou aux épices formait l’inévitable base. On nous servait au préalable un inexprimable potage : c’était la fameuse cherba à la purée d’abricots mêlée d’oignons et saupoudrée d’une quantité non petite de piment et de poivre rouge. Vous n’aviez pas ingéré deux cuillerées de cette mixture, qu’il vous semblait que les cinq cents diables d’enfer vous fussent sautés à la gorge. Cette sensation... bizarre un peu dissipée, vous étiez tout surpris de faire grand honneur l’instant

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d’après à tons les mets plus ou moins extraordinaires dont se composait le menu. Il fallait manger ou périr. Il n’y a point de répugnance qui tienne devant ce mode infaillible, mais un peu vif, d’ouvrir le tube digestif. Nous n’avions pas de vin ; mais des outres de chèvre, décorées extérieurement de leur pelage naturel, nous fournissaient une eau opaque et sentant le cuir de Cordoue, pour apaiser un peu la conflagration qui se faisait dans nos entrailles. Nous terminions par le café de rigueur. Nous ne tardions pas à nous coucher sur ces exploits, et le lendemain, à N l’aurore, nous nous remettions en route.

L’hospitalité d 'apparat, celle qu’on doit, en dehors de toute convenance ou obligation officielle, à la politesse personnelle et à l’invitation expresse des grands dignitaires du pays, laisse bien loin derrière toutes ces magnificences aux abricots et au piment. J’ai entendu parler de festins homériques où cent variétés de mets étaient offertes aux convives et suffisaient à peine à remplir l’estomac sans fond de l’invité arabe, le plus sobre des hommes ou le plus insatiable, suivant l’occurrence du jour. Sans avoir vu de telles fêtes, j’ai pu apprécier l’élégance, le goût etla gastronomie arabes en petit comité, et en prenant ma part de délicates collations d’ou le grossier kouskous est banni, à la grande satisfaction des conviés européens. Le khalifah Bcn- Gannah, commandant militaire de tout le Sahara, m’avait fait promettre d’aller, durant mon séjour à

Biskra, le voir à sa smala, campée à une petite lieue hors l’oasis. Nous lui fîmes dire un jour, M. le capitaine d’artillerie de L... et moi, que nous irions le lendemain. Nous comptions simplement lui rendre une

visite de politesse, voir sa smala et revenir; mais Ben-

Gannah ne l’entendait point ainsi. Dès le matin, les négresses s’étaient mises en exercice, et un déjeuner de gourmet nous attendait vers les onze heures. Nous n’arrivâmes qu’à trois heures de l’après-midi, ignorants que nous étions des apprêts faits en notre honneur. Le khalifah était mortifié du retard, moins à cause du déjeuner que parce qu’il le peinait, aux yeux de sa suite, d’avoir paru attendre et d’attendre en effet. Mais de trop bonne maison et trop bien élevé pour nous laisser voir son humeur, il parut nous dire au contraire :

Mais, puisque je vous vois, je me tiens trop content,

et nous conduisit aussitôt à sa belle tente-marabout (tente circulaire avec lambrequins au sommet, affectant à peu près la forme d’un moule à pâté de Strasbourg). Dans cette habitation de campagne nous trouvâmes réuni tout ce qui peut rendre confortable et voluptueuse la vie d’un chef oriental : tapis épais et moelleux, tentures de soie, montagnes de carreaux douillets, table, sièges, et jusqu’à un lit à la française dressé avec courtines et flots de gaze pour l’usage du seigneur et maître. Une longue rangée de coffres, con-

stellés de clous à tête de diamant et cerclés de fer ou de cuivre, régnait en guise de consoles sur Je pourtour intérieur de la tente. Elle fixa notre attention. Dieu sait les richesses mobilières enfouies là en armes, bijoux, numéraire, passementeries, butin de toutes les espèces. Comme nous supputions ces trésors mystérieux, le déjeuner qu’on avait fait réchauffer en fort grande hâte parut sur une table basse. Notre spahis-interprète fut convié, suivant l’usage, à en prendre sa part, et Ben- Gannah, qui s’abstint de manger, ne lui fit pas moins d’accueil et de provocations hospitalières qu’à nousmêmes. L’égalité avait commencé et cessa avec la réfection commune. Je n’ai pas très-présents à la mémoire les mets en petit nombre, mais délicats et recherchés, que nous fit servir Ben-Gannah ; je me souviens seulement d’un certain apprêtde filets de mouton à une farce aux œufs qui enleva tous les suffrages. Nous bûmes de cette eau maroquinée extraite de leurs outres en peau de bique. Des conserves exquises à l’essence de rose et du café délicieux terminèrent notre repas.

Le frère puîné de Ben-Gannah, Mohammed S’rhir, qui est kaïd de Biskra, voulut aussi, au retour d’une excursion commune dans les oasis de l’Ouest, nous traiter en cérémonie dans sa maison de Biskra. La chère, moitié arabe et moitié française, fut splendide. On nous fit asseoir autour d’un vraie table, et pour comble de sybaritisme nous eûmes chacun son assiette. On nous servit bordeaux, bourgogne et môme champagne ; mais

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nos commensaux musulmans nous regardèrent boire, et montrèrent la réserve dont ils ne se départent jamais — quand leurs serviteurs les regardent.

A ces festins, il manque un élément sans lequel tout bon repas est incomplet : le poisson. Les rivières d’Algérie sont trop torrentueuses et trop facilement desséchables en été pour être très-poissonneuses. Jusqu’ici on n’y a constaté qu’une seule variété ichthyologique : notre vulgaire barbillon. Les Arabes, qui dédaignent le gibier, ne saventpasprendrele poisson. Leur maladresse n’a d’égale que leur superbe nonchalance; en sorte qu’ils endurent la privation parmi l’abondance de toutes choses. Un jour pourtant, chez le kaïd et marabout Si-Mokhtar, de Ras-el-Aïoun, l’un des hommes les plus intelligents et les meilleurs que j’aie connus en Algérie, nous fûmes tout surpris à l'heure du dîner de voir paraître sur la table la rareté par excellence, les fameux barbillons frits. Comme nous nous exclamions sur cette nouveauté inouïe, il nous dit que, grand amateur de poisson, il utilisait les talents spéciaux d’un sous-officier de la légion étrangère qu’on lui avait adjoint pour conduire les travaux de sa maison de commandement, ■ alors en voie d’achèvement, et que cet ingénieur s’occupait nuit et jour à pêcher dans les rivulets, dont le sol de Ras-el-Aïoun ( tête de sources ) est admirablement coupé. Si la maison n’avançait guère, la friture allait grand train. Si-Mokhtar riait tout le premier, avec bonhomie, du singuüer essor donné aux talents de

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son architecte. — « C’est que, disait-il en imitant d’un geste comiquement expressif le mouvement du poisson qui file dans l’eau, il court trop vite, et nous n’avons que nos mains pour l’attraper ! »

Un trait bien touchant d’hospitalité est celui-ci. Une caravane traversant le Désert arrive dans une oasis ; eHe y est reçue à merveille par le chef de la localité. La veille du départ, les voyageurs demandent à voirie fils de leur hôte, jeune homme plein d’ingénuité et de grâces : « Mon fils dort d’un profond sommeil, » répond simplement l’hôte qui continue de leur faire libéralement et gracieusement les honneurs d’un festin splendide. Mais le lendemain, ils apprennent, au moment de se mettre en route, que le jeune enfant s’est tué en tombantduhautd’une. terrasse. Le père avait eu l’énergie de contenir son désespoir pour ne point attrister ses hôtes.

Campement et douar. — Pastorale. — Chasse. — Smala.

La première fois qu’il m’est arrivé de passer une véritable nuit dans un véritable camp arabe, c’est au sortir de Batna et bien avant déjà dans l’intérieur des terres, à un endroit nommé Csour, qui est la première

LA VIE ABABE

étape entre la ville que j’ai dite et Biskra, la capitale des oasis algériennes.

Le douar où je devais trouver asile est installé dans le site le plus splendide, à l’entrée de la belle plaine de Csour, au bord d’une petite rivière et £>armi les débris d’un poste romain qui dut être considérable et abriter un municipe, à en juger par l’importance des ruines et l’ample surface de terrain qu’elles embrassent. Le douar s’abrite derrière une colline rocheuse, toute .parsemée encore de fragments de colonnes, de piliers debout et de ces pierres de taille largement équarries qui attestent partout l’infatigable bras des anciens maîtres du monde. La ville romaine formait comme un promontoire sur l’onduleuse plaine de Csour. C’est un horizon admirable : de ce point le ciel se partage en deux zones, l’une brumeuse encore et grisâtre, celle qui s’étend sur nos têtes ; l’autre devant nous, colorée, lumineuse, resplendissante : c’est le ciel du Sud, le ciel du Désert, où les pluies cessent, d’où le froid est à jamais banni.

Une vaste lente est dressée au centre du douar, c’est celle de l’hospitalité qui m’attend depuis le matin. Les étrangers y sont reçus au compte des bureaux arabes, et, grâce au cavalier dépêché dès la veille par celui de Batna, je trouve en arrivant toutes choses disposées pour me recevoir dignement. On allume un grand feu de bois vert (mais je suis à l’épreuve de la fumée), puis immédiatement on me sert le dîner, c’est-à-dire le

kouskous, dans une grande coupe de bois, d’un modèle tout à lait théâtral, et tel qu’on en retrouve probablement dans les ménages d’IJerculanum et de Pompéie. Je n'oublierai jamais l’air de soumission ni la profonde humilité du pauvre diable de garçon (nom que lui donnaient mes spahis) chargé de déposer à mes pieds ce régal, ce qu’il fit en baissant la tête jusqu’à terre et en rampant respectueusement sur ses genoux et sur ses coudes. Par l’intermédiaire d’Ahmed (celui de mes trois burnous rouges qui faisait l’office d’interprète), il me demanda, du ton et du visage d’un homme à qui un signe de ma main pouvait faire tomber la tété, si je voulais qu’un autre kouskous fût dressé pour les trois spahis. Je répondis magnanimement que cela n’était pas utile, et que, au reste, selon l’usage reçu en route, j’admettrais ma suite à l’honneur de dîner avec ma personne. Jamais aide, en effet, ne fut plus nécessaire. J’étais pour la première fois aux prises avec le vrai kouskous. Je n’en avais pas ingéré deux cuillerées, qu’il me sembla très-littéralement que j’avais avalé un demi-million d’épingfes. Ce n’était que l’effet du poivre et du piment jetés à poignées dans ce ragoût national : on en avait, je crois, forcé la dose pour fêter convenablement ma venue. Mes spahis môme, fort friands de ce régal vitriolique, ne pouvaient s’empêcher de " témoigner leur joie par de grosses larmes qui coulaient le long de leurs joues, je ne dis pas dans leurs assiettes, mais dans leurs euil-

lers de bois. Je me dédommageai sur les tranches d’raufs durs et un peu de mouton bouilli qui décoraient le haut du pjat.

Le kouskous est, comme l’on sait, une espèce de semoule ou de pâte granulée, de la grosseur d’un très-petit grain de riz, soigneusement cuite à la vapeur. Quand il est à point, on l’égoutte minutieusement et on le dresse en pyramide dans une de ces coupes romaines dont j’ai parlé, ou, à défaut, dans un plat creux. Dans les bonnes maisons, on le pare de gros pois, de quartiers d’œufs durs et autres friandises, et, brochant sur le tout, d’un morceau de mouton bouilli à l’étouffée, art dans lequel les femmes arabes, il faut leur rendre cette justice, sont absolument sans rivales.

Le plat étant posé au milieu des convives, on découronne le kouskous de son quartier de mouton, afin de verser la margah : c’est ce bouillon spécial, si relevé d’épices, qui donne au régal la saveur d’une pelote d’aiguilles. Chaque convive s’arme alors d’une cuiller en bois, assez sefnblable à ces spatules qui servent, en papeterie, à saupoudrer le papier, et creuse devant soi son trou particulier, à l’effet de puiser cette bienheureuse margah qui donne l’appétit aux morts. Il est de mauvais goût d’empiéter mutuellement sur ses trous respectifs ou puits artésiens gastronomiques, de même que sur les pois chiches et quartiers d’œufs circonvoisins. Le communisme a ses capitulations, même en

matière de gamelle. Le kouskous dépêché, chacun tire à soi un membre ou une bribe du quartier de mouton, par le pouce aidé de l’index. Les os demi-rongês sont remis soigneusement sur ce qui reste du kouskous, et le tout est passé avec cérémonie à la canaille famélique, qui dévore tout, moins les os, qu’attend la meute pantelante.

Il y a de nombreuses variétés de kouskous. Quelquefois il est sucré, et on y intercale alors des raisins de Corinthe et des clous de girofle. Mais c’est un grand luxe ; il y a des Arabes qui n’ont mangé ni vu un morceau de sucre de leur vie.

L’usage des Arabes n’est pas de mélanger les aliments, quels qu’ils soient. Ainsi ils mangent séparément la viande, le pain ou les galettes. Il nous est arrivé souvent de refuser les crêpes ou les pâtisseries qu’on nous apportait tout d’abord, attendant pour y faire honneur et les utiliser en guise de pain que la pièce de résistance eût paru ; mais nous subissions le désappointement, quand on apportait l’un, de voir emporter l’autre, et l’expérience nous apprit par la suite à nous affranchir de nos préjugés d’homme du nord et à prendre de toute main.

Je reviens à mon campement. Abrégeant le repas et laissant mes spahis en absorber le résidu, j’allai faire une promenade aux ruines de la ville antique, sous la protection certes fort nécessaire de trois Arabes armés dé gaules, pour me défendre des chiens hargneux et

affamés qui pullulent dans tout douar, et m’cusseni en moins d’un clin d’œil fait essuyer le sort de l’impure Jézabel, sans les clameurs et le bâton menaçant de mes cicérone. Ceux-ci me suivent pas à pas, en silence, et s’étonnant fort qu’un étranger ait pu quitter son pays, sa maison, les siens, pour s’en venir de si loin examiner de vieilles pierres. .

■ La soirée était admirable : j’errai longtemps dans les ruines, d’où, après y avoir en vain cherché une inscription, un vestige d’art, je suivis lentement deux larges voies romaines, parallèles et très-distinctes, jusqu’à la petite rivière qui avoisine le douar. Elle est profondément encaissée, et, dans le pli que forment ses bords escarpés, deux ou trois jeunes Rébeccas de la tribu lavaient des hardes, en babillant et en chantant. Je m’assis un instant pour les regarder faire sur un énorme tronc de cèdre qui gisait au bord du ruisseau. Je fus assez heureux pour n’ètre point vu , sans quoi j’eusse à l’instant brouillé et mis en fuite, avec de grands cris d’effroi, ce petit tableau biblique.

Je rentre sous ma tente à nuit close : c’est pour goûter à un nouveau rafraîchissement que vient de m’apporter le môme esclave craintif, une vraie boisson de satrape, le lait de cinquante brebis , si j’en dois croire M. Ahmed (mon jeune drogman), lequel sans doute les a comptées et vu traire ; le tout dans un vase d’étain de la capacité d’un litre. Je me contente de boire Ja part d’une vingtaine d’agneaux, et passe le reste aux

spahis. On leur apporte un peu plus tard un second repas qu’ils engloutissent résolûment, comme si le premier était non avenu. Puis on fait les dispositions pour la nuit, et bientôt tous trois s’endorment', tandis que je ne puis résister au désir d’errer un peu dans le douar, au risque de me faire dévorer par ces chiens sauvages, à l’œil sanglant, au poil fauve, cent fois plus dangereux pour l’homme, leur ami, que l’hyène ou le chakal. Mais la nuit fort noire me protège, et le long burnous noir aussi dont je suis encapuchonné contribue à ma sûreté. La veillée arabe se prolonge d’autant plus tard qu’un étranger est censé reposer sous la tente d’honneur; ce qui n’est pas un mince événement et fait travailler toutes les cervelles. Les hommes sont assis en rond autour des feux ; les chevaux paissent avec délices de grands amas de thym, dont ils sont plus friands que de fourrage ou même d’orge ; les chameaux accroupis semblent des sphinx difformes assis à l’entrée des demeures ; à travers le tissu des tentes brille jusqu’à une heure avancée de la nuit la lumière de l’âtre ou des torches. Les rires et le parler strident des femmes se mêlent aux hennissements des chevaux, aux aboiements, c’est trop peu dire, aux frénétiques hurlements de ces abominables cerbères qui gardent le douar, et aux bêlements des troupeaux. Ce n’est pas un camp, c’est une arche : demain, au point du jour, quand les chiens épuisés baisseront enfin la voix , le coq et toute la section des volailles leur donneront la réplique.

Comment l’homme s’endort au milieu d’un tel bruit, c’est ce qu’on aura de la peine à expliquer et à comprendre. Le sommeil vient pourtant; ce qu’on doit, j’imagine, à l’énormité du vacarme. À force d’ébranlements, de secousses douloureuses, le nerf auditif finit, je pense, par s’émousser et s’engourdir. L’excès du mal produit l’insensibilité. Quant aux Arabes, ils n’ont seulement pas conscience du bruit qu’ils font, bêtes et gens, et vous les étonneriez fort si vous vous en plaigniez à eux. S’il leur arrive de converser au milieu de la nuit, c’est toujours à tue-tête , quel que soit le voisin ou l’hôte endormi, et j’ajoute, pour en avoir subi l’expérience fréquente, qu’ils ont un infernal penchant pour les entretiens nocturnes.

Au nombre des péripéties de cette première nuit sous le toit de poil, je dois compter la visite d’une espèce de monstre blanc, qui s’est introduit près de moi avec des grognements sinistres. Je me suis rappelé l’histoire et la bravoure de madame Deshoulières ; j’ai allumé le bout de bougie de mon chandelier de campagne, et j’ai reconnu l’un de ces effroyables chiens du douar, affamé comme ils le sont tous, qui, attiré par de savoureux os de mouton, reliefs de notre festin épars sur le sol de la tente, s’en est repu deux heures durant avec grand bruit de mandibules, et nous a fait toutefois la grâce insigne de ne nous point manger personnellement. Ces animaux sont peu nourris par leurs possesseurs respectifs : tout à la pointe de l’épée,

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comme messire loup. Ils ne reçoivent de l’homme que des coups de bâton qu’ils lui rendent en coups de dents. Ce sont des chiens de proie plus encore que de garde. De là le naturel bilieux et acariâtre, pour ne pas dire sanguinaire, qui distingue ce quadrupède et oblitère les bons sentiments, les instincts si perfectibles qu’on le voit déployer dans un milieu plus doux, sous l’influence moralisante des caresses de l’homme et de repas réglés. Le chien, comme son maître, est encore sauvage : il affectionne les lieux comme le chat, mais n’a point de dévouement ni d’amitié pour l’image du Créateur, et c’est justice.

La tente arabe, beit el char , c’est-à-dire maison de poil, est formée, comme le nom l’indique, d’un tissu de poils de chèvre ou de chameau. L’aspect de cette demeure est à peu près celui d’un navire échoué ou plutôt chaviré. Cette forme est bien ancienne, car Salluste raconte que les Perses, arrivant en Afrique, se firent des cabanes avec les coques de leurs vaisséaux renversés. « Et encore aujourd’hui, dit-il, les habitations des paysans de Numidie (mapalia ) , allongées et surmontées d’une couverture cintrée, ressemblent à la carène d’un vaisseau. »

Ce domicile portatif est le plus souvent divisé en deux parties égales par une cloison de pieux entre lesquels se placent les provisions de la famille, enveloppées dans quelques peaux d’animaux, les hardes qu’elle possède, les instruments aratoires, les selles, brides et armes du

maître. Le compartiment situé à la droite de l’entrée est affecté aux hommes ; à gauche est le gynécée, divisé lui-méme souvent en deux pièces distinctes, l’une tout à la fois salon, chambre à coucher, et l’autre servant de cuisine. Ces différents appartements sont tendus de tapis, de nattes ou de peaux de mouton, suivant le degré d’aisance dont jouit le maître de la tente. Des métiers à tisser la laine, quelques vases de terre cuite, dont la forme rappelle celle des amphores romaines, et un moulin à moudre le grain, composé de deux pierres engrenées l’une dans l’autre et que l’on fait mouvoir à bras, composent l’ameublement, confus bien que sommaire, de cette habitation rustique. A l’entrée de la tente sont suspendues des outres pleines d’eau et de lait aigre, les deux seules boissons de l’Arabe pasteur.

Les tentes d’un grand douar, embrassant une certaine étendue de terrain, y sont disséminées sans symétrie et au hasard comme les maisons de nos hameaux ; mais dans les petits douars elles se groupent en rond, apparemment pour le besoin de la défense commune, en cas d’alerte à prévoir. Les chevaux entravés et les troupeaux occupent la nuit le centre de ce petit campement ; les chiens rôdent à l’extérieur; les poules et les jeunes animaux sont admis pêle-mêle avec les humains aux honneurs et aux délices de la tente.

Le bois et l’eau, tels sont les deux pôles vers où gra-

vitent les campements arabes, infiniment moins capricieux et mobiles qu’on ne suppose. L’eau, quoique rare, coule toujours à proximité du douar. On n’en peut dire autant du bois qui manque souvent et qu’on remplace tant bien que mal par des débris d’arbrisseaux, des tiges de chardons, des touffes d’herbes sèches que les malheureuses femmes vont quêter, à la sueur de leur corps bronzé et musculeux, dans la campagne.

Sur les coteaux voisins paissent des troupeaux de moutons et de bœufs rabougris, la grande richesse de l’Arabe. Tityre etMélibée revivent en Afrique; leurs hymnes pastorales et leurs chants érotiques se marient à la flûte agreste de quelque harmonieux Ménalque, pâtre comme eux, tandis que la chèvre lascive grimpe le roc ardu, se suspend aux ruines et broute le cytise amer. Ce ne sont point là des fictions à la d’Urfé. Combien de fois n’ai-je pas contemplé de vivantes idyjles, en ce pittoresque lieu où les deux rivières Bou-Merzoug et Oued-Rummel se réunissent, à six cents pas de Constantine, sous les arceaux demi-détruits, mais encore imposants, d’un aqueduc romain qui réunissait deux montagnes, et qui dut égaler, s’il ne l’éclipsait pas, notre célèbre pont du Gard ! Là, j’entendais journellement résonner la flûte à six trous et la double flûte d’Euterpe. Tout prêtait à l’illusion : le costume, le chant, la solitude, les ruines. C’était un tableau de Corot ; mieux encore, c’était Virgile et Théocrite en

action. — Non loin de là, un joli groupe de lavandières juives ou arabes se dessinait dans l’onde sonore et précipitée du Rummel. J’admirais leur beauté, leur grâce, leur joyeux concert de chansons et de rires ; puis je les voyais une à une quitter le bord et prendre le chemin du logis, portant comme la nymphe antique et retenant, d’un bras arrondi sur l’épaule, l’amphore romaine au col svelte, à la panse longue et elliptique.

— Un plaisir tout arabe est la chasse au matraque (bâton). C’est un divertissement rustique qui consiste à poursuivre un malheureux quadrupède du genre lièvre, à le cerner età l’expédier en lui lançant à tour de bras, non une balle, mais force projectiles ligneux. Courre un lièvre à coups de bâton, ce ne sont point là jeux de princes. Mais les princes (en Algérie) dédaignent ce passe-temps de pâtre ; ils chassent au lion comme leurs pères numides, ou au faucon, dans le Hodna, dans les montagnes et dans les régions sahariennes, comme nos hauts barons du moyen âge, avec lesquels au reste ils ont beaucoup d’autres rapports. La chair du lièvre barbaresque, qui ne vaut pas celui d’Europe, est peu estimée des Arabes : en chassant au matraque, ce n’est pas un régal qu’ils se proposent; ce n'est qu’un divertissement ou un profit. Je me rappelle à ce sujet un récit de chasse dans les steppes moldo-valaques où, à ce qu’il parait, on prend le lièvre à coups de fouet. Voici comment : l’agile et peureux quadrupède , sachant par mainte déplorable expérience qu’il ne peut déjouer la

poursuite du lévrier aux longues jambes, aux poumons d’airain, le paysan moldo-valaque, qui vient à en dépister un, fait claquer son fouet aux oreilles du timide vainqueur des grenouilles. Ce dernier, qui a de l’instinct, bien qu’on en dise, se figure, à ce bruit néfaste, que la meute n’est pas loin. Il n’aurait donc garde de détaler quand tous les fouets de l’univers retentiraient à son tympan effarouché, car il sait bien qu’il serait ^ pris. Il n’a plus qu’une chance : celle de n’avoir point été aperçu. En conséquence de ce raisonnement subtil, il demeure pelotonné et accroupi sur son lit d’herbe, jusqu’à ce que le manant roumain le saisisse par les oreilles, à fin de rôt et de civet, ce qui est triste, mais logique. Qu’on vienne nous soutenir, avec les cartésiens, que les lièvres n’ont point d’esprit! Ils en ont trop, ceci le prouve, et s ils succombent, c est avec la consolation de périr selon les règles d’Aristote. J’ignore si le lièvre arabe est capable de syllogisme; je crois que non ; mais c’est un lièvre encore sauvage et. qui n’a point pris ses degrés.

Dois-je énumérer ici les différentes smalas où j’ai eu l’honneur d’être l’hôte de quelques-uns des grands dignitaires indigènes de nos possessions d’Afrique, celles entre autres de Ben-Gannah, de Ben-Chennouf, de Si-Mokhran? C’est là qu’éclate dans toute sa pompe et dans toute sa poétique bigarrure le campement arabe. Mai§ comme du douar à la smala il n’y a guère de différence que celle de la partie au tout, que le lec-

teur se représente le douar avec plus de chameaux, plus de chevaux, plus d’hommes armés, plus de tentes, plus de tumulte, et il aura une impression suffisamment fidèle et approximative de ces ambulantes cités, de ces caravanes seigneuriales, de ce mouvement pittoresque et incessant, véritable image de la vie, qui peut se définir au propre un voyage pour l’Africain numide ou nomade , — deux mots dont l’un provient de l’autre, et dont la signification est précisément identique.

Émigrations.— Agriculture.— Marchés. — Fous et illuminés. — Après-dinée sous la tente. *

Dans notre précédent chapitre, nous avons, sur la foi de Sallusle, avancé que numides, nomades ou «migrants,. étaient trois ternies identiques. Nous tenons à justifier notre dire . voici le pussage du nerveux et brillant historien de la Guerre d’Afrique; il est des plus précis et des plus concluants : « Les Perses, dit-il, se réunirent par des mariages aux Gétules, et comme dans leurs fréquentes excursions ils avaient parcouru différents pays, ils se donnèrent eux-mêmes le nom de numides. » Et plus loin : « Il arriva un temps où l’excès de la population contraignit les jeunes Perses à

abandonner le séjour de leurs pères. Les émigrants, se qualifiant de numides , allèrent occuper un pays du même nom aux environs de Carthage. » Il résulte de C66 passages plusieurs faits curieux, à savoir : Que les Perses ont eu l’initiative de ces habitudes errantes, endémiques au nord de l’Afrique ; que, d’autre part, ils ont été des premiers colonisateurs de ce sol privilégié, si attractif aux grandes migrations d’hommes, et qu’enfin, numide , à n’en pouvoir douter, est l’origine et la racine, à peine altérée, de nomade, pris génériquement pour exprimer aujourd’hui des mœurs voyageuses, à tort attribuées, comme caractère de race, aux descendants du Prophète.

Ce petit hors-d’œuvre ou préambule ethnographique n’est pas sans lien avec le sujet qui d’abord se rencontre sous notre plume. L’Arabe pasteur ou nomade est infiniment moins vagabond qu’on ne l’imagine communément. Les migrations qu’il accomplit roulent dans un fort petit cercle. Les tribus sont en général fort attachées au sol qu’elles cultivent et habitent de temps presque immémorial, et les déplacements de douars ne s’accomplissent, sauf les cas de guerre, d’enlèvement, de transportation violente, que dans un rayon circonscrit par quelques lieues de périmètre.

Les Sahariens sont, comme nous aurons plusieurs fois l’occasion de le constater, les seuls habitants de • l’Afrique dont les évolutions périodiques embrassent des espaces considérables. L’approche de l’été les

chasse du Sahara, leur établissement principal, où la torréfaction générale des rares plantes que produit la région des sables menace leurs troupeaux de famine. Ils passent dans le Tell, à quarante, cinquante, soixante lieues de leur résidence, apportant les plantes tinctoriales, les épices, les tissus, les dattes du désert, qu’ils échangent contre du blé et des denrées européennes. Puis, la mauvaise saison venue, ils retournent en caravanes reprendre leurs quartiers d’hiver aux confins de ces oasis où ils sont tous ou presque tous propriétaires. C’est comme une nation, une famille à part dans la population musulmane dont le flot s’est épandu sur l’Algérie, et plusieurs voyageurs ont même prétendu que ce n’étaient point des Arabes. Nous ne voudrions point, sur la foi de Salluste, affirmer que ce sont des Perses. Toiyours est-il qu’ils se distinguent de leurs coreligionnaires d’au delà des chaînes de montagnes improprement nommées Allas, et par une plus haute civilisation, et par des mœurs plus poétiques, et par une plus grande dignité personnelle, et enfin, par ces habitudes de migration régulière qui leur ont fait attribuer ce nom de nomades, qu’en effet eux seuls entre tous les Arabes justifient par ce va-et-vient séculaire, ce flux et ce reflux bisannuel réglés par le calendrier, à peu près comme les équinoxes, qui les précèdent de • très-peu.

Ces marches périodiques et en masse se font dans un désordre pittoresque. On y trouve comme un rac-

courci, une esquisse de ces nombreuses caravanes qui accomplissent la pénible traversée du grand Désert, en butte à tant de privations, de fatigues et de dangers. C’est un tableau mouvementé que j’eus constamment sous les yeux à l’époque où je visitai une portion du Sahara (en mars 1849). Je demande la permission d’extraire de mon carnet de voyage quelques-unes des notes prises sur le fait à la rencontre de ces ambulantes peuplades :

« Nous nous croisons dans la vallée (de Batna) avec de nombreuses bandes de Sahariens nomades qui vont, selon l’usage immémorial, passer la saison d’été dans le Tell, y faire paître leurs troupeaux, y porter les dattes, les haïks, les parfums, et, en retour, s’approvisionner pour l’hiver des grains qui manquent, faute d’eau, à la région des palmiers-. Ils devancent quelque peu, cette saison, le moment de leurs émigrations annuelles, une chaleur exceptionnelle régnant déjà au Sahara. Ainsi, tandis qu’ils vont chercher les pluies et la fraîcheur au nord, je m’achemine, moi, vers leurs zones brûlantes et m’avance vers ce soleil qui déjà les met en fuite.

» Ces caravanes partielles sont animées et pittoresques. Les hommes, à pied ou à cheval, et armés de leurs longs fusils, s’avancent, d’une marche grave, poussant devant eux leurs bestiaux et conduisant les dromadaires. De ces derniers animaux, les uns portent les tentes tissues de leur poil, les ustensiles de ménage

cl les tellis, grands sacs à raies brunes et blanches, qui contiéhnent les marchandises et tout l’avoir mobilier de ces familles de Bias. Les autres sont chargés de palanquins d’une étoffe brune et opaque contenant femmes et enfants. N’était la longue pointe qui les surmonte et donne un certain cachet oriental à ces gynécées ambulants, on trouverait que ces palanquins, par la forme, rappellent prodigieusement nos cabriolets de campagne. Ils sont fermés sur le devant, mais assez mal, d’un tablier ou rideau noir que les filles d’Ève ci-incluses entre-bâillent très-fréquemment et ouvrent tout à fait, au plus léger prétexte, au moindre incident de la route, c’est-à-dire précisément lorsqu’il y aurait le plus de motifs pour que le palanquin fût clos. La rencontre d’un étranger, d’un Européen voyageant avec trois cavaliers rouges, est, cela va sans dire, un de ces épisodes qui instantanément ont le don d’écarter tous les voiles et d’attirer tous les minois à la fenêtre. Ces dames ne sont point sauvages : mon aspect paraît les mettre en belle humeur. Elles rient beaucoup et redoublent de loquaoité et de gestes en procédant à l’inspection de ma personne, et particulièrement à la vue du lorgnon dont j’aide ma myopie, pour rendre à ces belles la politesse de leur curiosité excessive et mieux apprécier leurs charmes. Elles en valent bien la peine ! — Beaucoup d’entre elles sont jolies, fort jolies môme, beaucoup moins basanées qu’on ne le suppose ; plusieurs même sont fort blanches. Leur type général

sa

ne répond pas non plus à l’idée qu’on peut se former, d’après les modèles connus, de la physionomie arabe. Leur visage, surtout chez les très-jeunes femmes, est plutôt rond et enfantin que majestueux et ovale. Je parlais tout à l’heure de minois : c’est le mot qui peint le mieux les grâces mignardes et agaçantes de ces belles Sahariennes. Je dirais même que le minois est chiffonné, si les grands yeux étincelants et les dents — un peu trop longues, mais bien plus blanches que l’ivoire, — de ces dames ne protestaient contre l’épithète. — Je croyais trouver des Junons ou des Mi non es de Le Brun, et ce sont plutôt des pastels de Latour, voire des figures de Gavarni qui me sourient calmement du sommet de leurs dromadaires. Leur costume, où l’emploi du nu est fort savamment calculé pour le plaisir des yeux, ne consiste guère qu’en une tunique de laine blanche ou brune, agrafée à l’épaule, serrée à la ceinture et relevée sur l’une des hanches, tout à fait dans le goût antique. A chaque mouvement, elles font cliqueter une multitude de bracelets, d’amulettes, d’énormes boucles en or, assez bas de titre, ou au moins en argent, dont elles ont les bras, le cou et les oreilles surchargés. Leur coiil'ure, qu’il m'est difficile de peindre, est une sorte de bonnet volumineux ou de turban en poil de chameau fort coquettement ajusté et s’enlaçant à leurs cheveux noirs, qui s’enroulent et retombent gracieusement le long des joues, en larges nattes d’un noir bleu fort minutieusement tressées. »

Voici une autre esquisse de migration arabe prise sous un jour bien différent, que j’emprunte à la môme source :

« Plus lamentables encore peut-être que les combats sont ces longues marches où, à la suite de razias, des populations entières, dépaysées ou emmenées comme otages, sont poussées, hommes, femmes, enfants, pêlemêle avec les troupeaux, par nos cavaliers, sous un ciel de feu, dans d’interminables étapes. Les hommes sont résignés et farouches; mais les femmes et les enfants, épuisés, haletants, crient et se désespèrent. Ils ont les pieds meurtris; ils plient sous le fardeau de leur misérable bagage ; ils regrettent amèrement la liberté et le douar : c’est un concert de sanglots à toucher des âmes de bronze. — Beaucoup de ces malheureuses femmes pressent un enfant contre leur sein, d’autres le portent dans leurs flancs. Très-souvent il arrive que, l’extrême fatigue hâtant pour l’une d’elles le terme, des cris perçants se font entendre. — Qu’est-ce? dit l’officier. — Mon lieutenant, dit un cavalier s’avançant, c’est une femme qui demande la permission d’accoucher. — Halte 1 crie l’officier. — La malheureuse se jette dans quelque hallier, s’il s’en trouve, fait son petit, se délivre elle-même, ramasse le nouveau-né, l’enveloppe de ses haillons, se relève et reprend sa marche. Le tout a duré un quart d’heure. »

Pour que l’on ne croie pas que ce tableau de genre est un tableau de fantaisie, je déclare que je l’ai tracé

littéralement sous la dictée du capitaine L..., du 3 e chasseurs, l’un des plus braves et des meilleurs ofciers de la cavalerie d’Afrique, qui m’en a conté bien d’autres.

— L’agriculture arabe est barbare, mais non pas sans rapport avec les lois et les exigences du climat, les conditions géologiques et l’expérience de douze siècles. Ce n’est jamais impunément que les Européens tentent de rejeter les données de la tradition, ou, si l’on aime mieux, de la routine locale, et d’innover brusquement, sans tenir compte des circonstances nombreuses qui différencient la culture des plaines algériennes de celle des guérets normands et beaucerons. Il y a sans doute beaucoup à perfectionner dans les méthodes arabes, surtout en ce qui touche les procédés matériels et les systèmes d’engrais ; mais il est nécessaire d’étudier ces méthodes, de s’y conformer tout d’abord, pour les améliorer peu à peu, suivant les observations de chaque jour. Qui voudrait les refaire de toutes pièces suivant les idées reçues en Europe, courrait grandes chances de n’être que l’ouvrier de sa ruine.

Avec une charrue qui diffère peu du soc rudimentaire de Triptolème, sorte d’éperon ou de rostre sans mancherons et sans versoirs, remorqué par deux petits bœufs, les Arabes déchirent si superficiellement la couche supérieure du sol, que, la moisson levée en herbe, on a peine à distinguer les sillons sous le tapis

vert qui les couvre. Les tiges croissent peu épaisses,

mêlées à toutes sortes de plantes parasites et d’arbustes envahisseurs. L’Arabe, manquant de la patience et des instruments nécessaires pour défricher et sarcler le sol profondément, s’est habitué à respecter tous ces obstacles, et au lieu de les extirper il les contourne. On conçoit combien une forte charrue, remuant jusqu’au fond la couche cultivable et la désobstruant de toute cette végétation dévorante, obtiendrait de plus beaux et plus grands résultats entre des mains exercées. C’est un genre de progrès que les Arabes du reste apprécient et se montrent prêts à accepter. Il y a des exeniples d’araires à la Dombasle, manœuvrés par des indigènes et conduits k deux paires de bœufs. C’est dans l’emploi des bras arabes, guidés par l’œil et le génie européens, qu’est l’avenir de l’agriculture algérienne.

Les Arabes ne cultivent guère que le froment (blé dur) et l’orge. On a remarqué qu’ils semaient beaucoup trop abondamment, eu égard à l’imperfection de leurs labours. Semer moins dru, labourer plus profondément, tels sont les grands points sur lesquels doit porter la réforme de leur culture.

Malgré tant d’imperfections, la culture indigène (en céréales) rapporte généralement au propriétaire du domaine de vingt-cinq à trente pour cent du capital engagé, et il est impossible qu’aucun Européen, s’il n’emploie le système arabe, les bras arabes, puisse soutenir la concurrence. La raison en est simple : les bras européens sont hors de prix, prompts à déserter le travail en vue

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d’un plus ample salaire, tandis que le manœuvre arabe ou kabyle, habitué à vivre de peu, attaché au sol, se contente aisément d’une mince paye, si on le traite avec douceur ou seulement avec justice.

Il n’a point été gâté par les Turcs, maîtres avides et oppressifs, et il ne l’est pas davantage aujourd’hui encore par les grands propriétaires indigènes.

Voici quels sont à cet. égard les rapports d’ouvrier à maître. La terre est donnée à loyer au premier, sous la condition que les produits seront répartis, à savoir : quatre cinquièmes pour le maître, le reste pour le métayer, nommé khammaa (du mot arabe khamsé, cinq), ou cultivateur au cinquième. Une sarmia, ou avance d’argent, faite au fermier par le maître, constitue leur engagement réciproque, et fournit au dernicrlesmovens de vivre et de se vêtir lui et sa famille jusqu’au moment de la récolte. Elle varie de trente à soixante-dix francs; elle est accompagnée de quelques avances ou prestations en nature. Le khamraas reçoit aussi la paire de bœufs de travail nécessaire pour la culture des terres qui lui sont confiées. On nomme zouidja l’espace de terre que peut labourer dans l’année une paire de bœufs, et cet espace varie de six à huit hectares. La terre doit être labourée deux fois au moins, et trois fois si, l’année qui a précédé, elle est demeurée en jachère. La semaille se fait avant le dernier labour. L’Arabe travaille toute la journée sans dételer. Il doit son labour par corps, c’est-à-dire que, S’il est malade,

il doit se faire remplacer par un ouvrier à sa charge. L’humanité de quelques maîtres mitige la rigueur de cette obligation ; mais, en cas de contestation, la justice locale se montre peu clémente, et elle sévit sur le khammas. Il est tenu de se construire un gourbi (chaumière), qui appartient au maître, et doit être placé au lieu que celui-ci a désigné. La moisson est à la charge du maître ; elle est généralement faite par des Kabyles ou habitants de la montagne, suivant un prix réglé chaque année en conseil des principaux propriétaires délibérant avec'le kaïd (sorte de conseil communal). Au partage de la récolte, le maître commence par prélever les avances faites en grains par lui pour nourriture des moissonneurs; il prend ensuite les quatre cinquièmes du surplus, et perçoit enfin sur le cinquième appartenant au khammas tout le montant des prestations faites à celui-ci en nature.

Comme on le voit, le sort du laborieux khammas est assez peu digne d’envie, et cependant il s’en contente, car il n’en connaît point d’autre. Avec bien peu d’efforts et peu de sacrifices joints à des traitements humains, on le rattacherait à l’exploitation des concessions européennes. C’est ce qu’ont au reste déjà commencé de faire avec grand fruit la plupart des colons en grand, qui ont jeté sur la constitution agricole du pays un coup d’œil sage et perspicace. Mais il ne faut, nous l’avons dit, heurter de front pour réussir ni les usages de la terre, ni les habitudes et les susceptibi-

lités des khammas. Ainsi, nous apprenons, par les intéressantes études de feu M. Fortin d’Ivry sur l’agriculture indigène, qu’il y a de certaines traditions campagnardes qu’il faut connaître et auxquelles on doit se plier. Par exemple, si, la moisson faite et les gerbes liées, vous omettiez de donner un mouton à vos moissonneurs pour le repas sacramentel qui marque la fin des travaux, vous passeriez pour un avare, une âme dure, et risqueriez l’année d’après de ne plus trouver qu’à haut prix des bras pour le même service. Ainsi encore, si vous passez un marché quelconque avec des ouvriers arabes ou kabyles, il faut leur faire servir le café, puis causer longuement avec eux, plusieurs heures quelquefois, sans paraître aucunement pressé. C’est alors, selon notre dicton, « comme si le notaire y avait passé. » On voit, par cet exemple, que l’étude attentive des mœurs arabes a quelquefois un tout autre intérêt, une tout autre importance que ceux de la curiosité. Ces coutumes rappellent au reste celles qui subsistent encore dans la plupart de nos campagnes, cette habitude bien connue de sceller la vente d’un bœuf, un marché de grains, un embauchage, par un grand coup et une longue dissertation au cabaret, les coudes posés sur la table. En y regardant d’un peu près, on trouve que les hommes, sous quelque soleil pâle ou vif que le destin les ait jetés, quel que soit le Dieu qu’ils adorent, ont plus de consanguinité qu’on ne le pourrait croire sur la vue de l’écorce et de maintes dissemblan-

ces plus àppareutes que réelles. Èt pour en revenir au khammas, il représente aujourd’hui, dans ses rapports avec le maître, ce qu’était le serf chez nous dans la sèciélé féodale. Il bénira la main, chrétienne ou non, qui, le relevant de celle condition misérable, l’élèvera graduellement au rang de' libre tenancier, dans des cohditiotis acceptables, justes, humaines, et non plus léonines et abusives.

— Les liiarebés arabes méritent une mention spéciale. C’est un coup d’œil très-animé et quelquefois très-amusant que celui de tous ces maraîchers bibliques, lès tins pompeusement accroupis devant une vieille poule, une demi-douzaine d’œufs, une botte d’oignons, trois navets, un demi-quarteron d’oranges, le tout quelqtiefois et le plus souvent même apporté de plusieurs lieües ; les autres, plus démonstratifs et invitant du geste, de la voix et de l’œil, la montagne paresseuse, c’est-à-dire la pratique, à venir à eux sans retard et, avec de grands cris assourdissants : Sordi ! surdi / ( Un sou ! un sou I j, offrant à l’acheteur pour cette somme modeste, qui ses pains-galettes sans levain, qui ses choux, qui ses tubercules. Ceci est pour les villes. 11 est dans lès campagnes des marchés d’une beaucoup plus haute importance pour les bestiaux, les Céréales ; ils correspondent à nos foires. La plupart se tiennent Une fois par semaine. On y vient en armes dans les pays en dehors de notre domination. Les kaïds

et kadis y rendent la justice à la façon de saint Louis

sous l’ombrage de quelque grand arbre. On y agite aussi les intérêts locaux et quelquefois les transactions, les questions municipales y dégénèrent en parlottes et en tumultes politiques. Un fanatique y fait ses prédications ; un agitateur y ameute ses Deni-am (frères de tribu) contre une autorité pesante, et nombre de coups de main insurrectionnels, beaucoup d’assassinats sur les personnes des schéikhs dévoués ou soumis à la France n’ont pas eu d’autre point de départ, d’autre occasion, d’autre 9ignal, que la fermentation inopinée issue de ces grandes réunions d’hommes. C’est pourquoi les marchés arabes, qui sont un grand moyen tant de gouvernement que de civilisation, ont besoin d’être surveillés attentivement par l’autorité française, en même temps qu’il lui convient de les encourager, de les protéger, de les développer par l’introduction de l’élément européen.

— Personne n’ignore qu’en Orient les fous sont autant d’êtres sacrés. Mais, depuis notre conquête surtout, ils ont en Algérie une terre promise. Je ne sache pas de contrée où les visionnaires, les maniaques, les extatiques, les inspirés, les convulsionnaires et tous les hypocondriaques pullulent davantage et en même temps jouissentde plus flatteuses immunités. — Adamahboul! (cet homme est foui) est un passe-port sous lequel un citoyen touché et visité par Dieu, c’est-à-dire privé de l’usage subversif et fatigant de la raison, peut se livrer impunément à toutes les excentricités et édifier le

monde de ses folies, bien sûr de n’obtenir en retour que des marques d’estime et de vénération particulières. J’ai entendu conter l’histoire, fausse ou vraie, d’un géologue tfiropéen, qui, parcourant le pays en quête de son butin favori, fut attaqué par des voleurs. La vue de ce grand sac tout plein de ses trouvailles, dont le savant marchait très-pesamment chargé, avait allumé leurs désirs. On l’aborde, on le somme d'exhiber ses richesses. Le pauvre homme tirait déjà sa montre et disait adieu à sa bourse, quand le chef des bandits, faisant main basse sur le sac, et n’y trouvant qu’un assez bel assortiment de pierres de toutes les couleurs, la scène change tout à coup. Les coupeurs de route s’élancent, comme les sicaires de Stradella, aux genoux de l’explorateur; ils lui prennent tour à tour la main et la posent sur leur front en signe du plus profond respect; puis ils s’éloignent éperdus, lui laissant sa bourse et sa montre, en s’écriant : Ada mahboul I Non-seulement les insensés et les monomanes d’Algérie ont cet insigne privilège qu’on ne les y enferme point, mais s’ils ont le bonheur d’être fous à lier, voilà des gens comblés de biens ; les voilà d’emblée marabouts. A ce dernier titre, ils jouissent d’une foule de droits superbes, y compris celui qu’entendait l’ingénue du Nouveau seigneur du village. Ils composent des amulettes et distribuent au populaire leurs guenilles, le tout à beaux deniers comptants. Us tiennent boutique de sainteté, comme le fou de la Fontaine faisait com-

merce de sagesse avec son fil long de cinq brasses. Ils se font héberger partout, reçoivent des présents, entrent dans les maisons, prennent ce qui leur plaît, rançonnent les maris, déshonorent les femmes, impunè per totam terram.

Assez souvent ces fous deviennent furieux. C’est le comble de leur grandeur. Us ont des songes prophétiques et se réveillent prédicants. Ils se répandent, soufflant la guerre et le carnage au nom de Dieu, avec lequel ils ont un commerce réglé. Ils étendent leurs cinq doigts devant le vulgaire ébahi, et annoncent que ces cinq doigts se changeront au bon moment en autant de canons qui vomiront la mort sur les chrétiens épouvantés. Ils déclarent aussi que les fusils français ne partiront point, par leur ordre ; c’est pourquoi l’une de nos premières décharges abat d’habitude le quidam qui vaticinait de la sorte. On ne saurait compter les méchantes affaires que tous ces fous, depuis le temps que nous occupons l’Algérie, noua, ont mises sur les bras. Quand un homme sort du bagne, comme Bou- Bargela, ou a mangé sa légitime, il se fait prophète pour vivre, et il nous faut alors cinq mille hommes pour porter à ce maniaque par état une camisole de force. Ce qu’il y a de surprenant, c’est que ces bateleurs ont beau rentrer so^js terre, il se trouve toujours de nouveaux démoniaques et de nouveaux forcenés pour prendre la place vacante, avec les mêmes applaudissements et le même succès final.

— On no veille pas tard sous la tente. On est las, ou d’une longue chevauchée, ou des travaux de la journée. De bonne heure les paupières sont closes dans le douar. Où l’on n’entend plus guère que l’aboletnent des chiens, le hennissement des chevaux et le glapissement des chakals. Néanmoins, lorsqu’un étranger digne de quelque attention a reçu l’hospitalité sous la maison de poil du scheïkh, on lui fait compagnie après le derhier repas du soir. Les parents et amis du scheïkh, moitié curiosité ët moitié courtoisie, viennent tour à tour oü en masse visiter l’illustre étranger. Ôn se salue d’une multitude de : Ouèche âlek? Ôuèche entâ? (Comment vas-tu? Comment ës-tu?) On s’assied en rond Cérémonieusement sur le tapis ou sur la natte ; on fume des cigares et l’on prend le café. Les Arabes causent blé et orge; le voyageur leur adresse quelques questions auxquelles, suivant leur prudente habitude, ils se gardent bien de répondre. Après une heure, plus ou moins, de ce colloque discret, les visiteurs, ayant suffisamment examiné votre personne, vos armes, vos cantines, etc., etc., se lèvent un à un et s’éclipsent comble des ombres. Unie main invisible a laissé du dehors retomber les pans de la tente. La minute d’avant en belle compagnie, je me trouve tout à coup seul. Je me jette sur une natte, sur un matelas de campagne, je prends ma selle pour oreiller, et — je m’endors. — — Demie nuit, lecteur ; puissiez-vous m’avoir attendu I

Danses. — Convois funèbres. —-Visites aux cimetières. — Marche et fantasia nuptiales. — Rhabba. — Gbeibibs.

On a souvent cité, en en riant, ce mot de l’Oriental, qui, prié d’un bal du grand monde, s’étonne, pour tout compliment, que des personnages respectables, et qui n’ont pas besoin de cela, prennent la peine de danser eux-mêmes. L’Oriental eût pu comme Alceste dire aux rieurs ;

Par la sarnbleu , messieurs, je ne croyais pas être Si plaisant que je suis...

Cette saillie à la Huron n’a rien que de vrai et de juste, et soyez bien certain quç l’Oriental parlait avec un sérieux profond. Le mahométan, qui n’a pas d’ Académie nationale de musique et de danse, se fait apporter l’opéra à domicile par des aimés de basse et de moyenne vertu; mais l’idée ne lui vient point de se livrer de sa personne, sous couleur de divertissement, à un exercice fatigant et hautement attentatoire à la dignité masculine. La danse arabe est une sorte de mezzo termine entre la hardiesse et la provocante lasciveté du boléro espagnol et la mystique pantomime de la devadesi hindoue. Si l’on peut appeler cela danse, je ne sais : que le lecteur en juge. Les cheveux épars en longues tresses, l’œil ardent, la bouche entr’ouverte, les

joues enflammées, la bayadère algérienne tourne lentement sur elle-même ; sa tête penchée en arrière reste fixe et comme plongée dans je ne sais quel rêve eythéréen ou dionysiaque, tandis que le corps est en proie à . un frémissement nerveux et continu. De sa lèvre s’échappent avec effort des chants entrecoupés : c’est une romance arabe qu’il faut renoncer à traduire. Les vers en sont psalmodiés sur un air lugubre , dont les chevrotements, les intonations languissantes et l’absence ou du moins l’irrégularité du rhythme rappellent nos chants grégoriens. Trois ou quatre musiciens tenant, le premier, un violon à deux cordes verticalement posé comme un violoncelle; le second, une mandoline, dont il racle du bout de l’ongle ; un troisième, un pot fermé d’un parchemin, dont il touche et grince avec le revers de la main ; le quatrième enfin, d’énormes castagnettes, répètent imperturbablement une unique phrase mélodique dont se forme leur répertoire. C’est une sorte Aetremolo brisé et plaintif alternant, sans aucune transition, du forte au piano, et dont le mouvement rapide est aussi peu en harmonie que possible avec la mesure duchant.

Au bout de peu de temps , il semble que le délire sensuel, si énergiquement et si naïvement exprimé par l’aimé arabe, ait gagné tous les assistants. Quelquesuns paraissent plongés dans des visions superlunaires; les autres, abjurant le flegme national, rient, chantent et boivent leur infusion de café noir; plusieurs môme,

— « j’en demande pardon àMohammed, — non contents de cette libation orthodoxe, s’en prennent à l’alcool poivré qu’on leur débite sous le pseudonyme d’anisette, et qui est le nectar sublime, l’ambroisie par excellence des mahométans licencieux. Lelieu.de la scène, — d’ordinaire une vaste tente circulaire ou le palais d’un noble-homme, quand ce n’est pas un café maure ou quelque autre lieu suspect, — est éclairé par des chandelles de cire jaune ; l’atmosphère y est obscurcie et raréfiée par des flots d’épaisse fumée tabagique. Tout à coup l’un des assistants se lève plein d’enthousiasme, tire de sa bourse-portefeuille en maroquin brodé de filigranes d’or une douzaine de piécettes, et, s’approchant de la danseuse, les lui place une à une sur le front, sur les joues, sur le menton ou sur les lèvres, tandis que celle-ci, continuant son jeu, ses exercices fébriles, paraît de plus en plus égarée, haletante, à mesure qu’augmente le nombre des quarts de sullanis ou des demiboudjoux (selon la munificence du dilettante), voire des vulgaires pièces de cinquante centimes que l’amour de la danse offre en hommage à ce visage empourpré de bacchante. Le beau du métier est de retenir toutes ces pièces en adhérence avec les parties de la face qu’elles ont touchées, sans interrompre un seul instant les agitations pyrrhiques qui ont valu à la danseuse ce tribut d’admiration. Après avoir évolué ainsi quelques minutes, celle-ci redresse la tête et fait glisser le fruit de ses travaux chorégraphiques dans une pièce d’étoffe

qu’elle tientdes deux mains àlaliauteur de ses épaules; puis, elle reprend son exercice et le prolonge souvent plusieurs heures, jusqu’à ce qu’elle s’affaisse évanouie aux grandes acclamations de l’assemblée. Une autre prend la place de l’aimé défaillante, et le spectacle se perpétue dans les mêmes jeux, les mêmes chants, les mêmes largesses* jusqu’aux premiers rayons du jour. Assez souvent aussi, plusieurs de ces houris dansent en mêrtie temps ; mais il n’y a aucune différence appréciable entre les gestes, les jeux de mine* les torsions convulsionnaires de celle-ci ou de celle-là. Chacune de ces poses languissantes ou folles, chaque pulsation de ce délire, chaque anneau de cette spirale, est noté comme un pas de deux.

Outre ces peintures dansées de l’amour sensuel, les Arabes ont des scènes figuratives, par l’orteil et la hanche, de cette passion militaire qui est un de leurs instincts héréditaires et innés. Les danseuses, armées chacune d’un grand sabre, fendent l’air et d’estoc et de taille, en s’agitant comme il est décrit ci-dessus. Notre ballet de Mars et Vémis résume assez bien cette danse tout à la fois guerrière et voluptueuse.

— S’il est vrai, comme l’ont pensé les philosophes chrétiens , que la préparation à la mort soit le but et le grand œuvre de la vie, il n’y a pas au monde d’homme qui réalise ces austères conditions et sache mourir mieux que l’Arabe. 11 voit approcher sa dissolution avec autant de quiétude que s’il ne portait point

en lui le germe de sa fin prochaine. Ses forces viennent-elles à le trahir, il tombe étendu sur le sol, se recommande à la protection du Prophète, et, la face tournée vers l’Orient, rend le dernier soupir, quitte la vie sans s’être dépouillé de ses vêtements. Nulle disposition testamentaire à prendre, nul devoir religieux à accomplir ne viennent troubler, à cette heure suprême, le calme de son agonie. Le plus souvent il meurt sans songer à la mort; et c’est le marabout, dont les remèdes empiriques ont ordinairement hâté l’instant fatal, qui préside aux obsèques, en sa double qualité de lebib (médecin) spirituel et temporel.

Il y a beaucoup de grandeur et de simplicité dans les funérailles mahométanes. Le corps , enveloppé de ses vêtements pour suaire, et exposé aux regards de tous, est transporté sur un cheval dont un homme à pied tient la bride, et que suit une longue file de cavaliers silencieux et recueillis. On sait tout le profond respect des Orientaux pour la mort. Des distributions de vivres sont faites sur le champ de repos aux mendiants et aux pauvres gens qui ont fait partie du cortège. Des figuiers, des lauriers-roses, des platanes, des sycomores ombragent beaucoup de cimetières. Le champ de repos s’étend d’ordinaire en tous sens autour des lieux habités. Le mort est étendu dans son lit funéraire la poitrine exhaussée, penché sur le côté et incliné sur le coude gauche, afin qu’il puisse se relever plus facilement quand sonnera la trompette du ju-

gement dernier. La structure de la tombe est grossière, et quatre pierres minces, disposées en rectangle, composent tout le monument. Mais l’entrée de la fosse est soigneusement recouverte de dalles ou de briques scellées en maçonnerie, dont l’objet est de préserver le mort de la dent du chakal, et, s’il se peut, de la voracité encore plus redoutable des ghouls (vampires). Une sorte de tuyau en terre cuite est placé au-dessus de la tête du mort, sans doute afin qu’il puisse mieux entendre , au jour de la résurrection , la voix de l’ange qui sommera l’impie et le fidèle de se dépouiller du linceul pour paraître aux yeux d’Allah. Aucune inscription, aucune épitaphe n’indiquent le nom ni la qualité du défunt, et c’est à la piété filiale et conjugale à discerner la sépulture. Quelques rares tombes, surmontées de turbans sculptés dans la pierre ou le marbre, indiquent seules la demeure dernière de certains personnages qui ont occupé dans leur vie des emplois considérables ou ont possédé des richesses. Il est enfin des hommes éminents, soit par leur savoir, soit par leur piété cénobitique, qui ont obtenu les honneurs d’un dôme ou santon contenant leurs restes mortels, et assidûment visités par les dévots de l’islamisme , comme le sont encore, et le furent surtout, les reliques de nos martyrs.

C’est aux tombeaux de ces grands saints que les fidèles musulmans viennent par cavalcades , a certaines époques commémoratives de l’année, décerner les

honneurs d’une mousqueterie , d’une fantasia funéraire, en échange desquelles ils sont persuadés d’obtenir, séance tenante, du bienheureux ainsi fêté par le langage de la poudre, tous les biens, dignités, guérisons et autres dons miraculeux qu’ils désespèrent ou dédaignent de se procurer par les voies temporelles à la portée du vulgaire. C’est un acte de piété intéressée assurément, car l’Arabe est excellent calculateur ; mais, quoi ! les catholiques n’attendent-ils donc rien de tant de saints qu’ils implorent?

A Constantine, où le cimetière musulman, situé sur le Coudiat-Aty, n’est guère qu’à deux portées de fusil des remparls, les défunts sont portés à leur dernier asile à dos d’hommes, sur un brancard recouvert d’un long drap mortuaire en soie de couleur éclatante. Ces convois lugubres ne manquent ni de caractère ni de pompe : les hommes s’avancent les premiers, marchant sur dix ou douze de front, et récitent à l’unisson, sur un chant triste et grave, le premier verset du Koran, la formule de l’islamisme : La illah ellalah , ou Mohammed reçoul Allah! Au milieu d’eux sont les quatre porteurs du corps. Les femmes suivent, voilées de la tête aux pieds, et mêlant leurs voix aiguës, mais assez justes, à cette liturgie funèbre. Arrivé au lieu du repos, le cortège se forme en rond autour de la fosse béante : là, il est procédé à plus d’une cérémonie mystique dont nous omettrons le détail , d’autant mieux qu’il est assez difficile de les bien connaître, un senti-

ment de convenance généralement observé imposant à l’Européen le devoir de ne point troubler par une curiosité profane ces pieuses solennités et de s’en tenir à distance. Le revers du Coudiat-Aty est, à perte de vue, couvert de sépultures presque toutes uniformes dans leur agreste et austère simplicité. Là, point de ces pèlerinages bruyants en armes et à cheval, mais à quelque heure du jour qu’on y erre, il est rare de n’y pas rencontrer au moins une douzaine de femmes agenouillées ou pour mieux dire accroupies sur le bord des tombes. Je fus édifié de la constance des regrets de ces veuves inconsolables qui ne manquent jamais, le matin des obsèques, de s’égratigner le visage : ainsi le veulent les plus strictes bienséances mahométanes. Un jour, pourtant, faisant une pose au pavillon dit de Bellecue, sorte de café-restaurant qui domine le cimetière et d’où l’œil embrasse, en effet, un panorama grandiose, je ne fus pas peu surpris de retrouver plusieurs de mes veuves chantant , riant , faisant chorus avec des voix assez viriles, et noyant leur chagrin tout neuf dans des flots de rhum brûlé et d’anisette. J’en conclus que le conte de la matrone d’Éphèse n’est pas un conte, et que les plaies du cœur durent juste le temps que mettent à se cicatriser les écorchures à la face.

— Chez les mahométans, ce n’est pas, comme chez nous, la femme qui achète un mari. Voici un spécimen de contrat de mariage que nous avons transcrit sur

pièces authentiques , et qui règle tout autrement la condition des époux :

« Louanges à Dieu, qui répond à ceux qui l’implorent et daigne approuver le présent 1... Le mariage est une institution consacrée par la religioh et par lès plus saints usages. Ainsi a parlé le Prophète; en l'ordonnant expressément. Il a dit : « Mariez-vous, multipliez-vous, 1 ) car par vous j’augmenterai l’espèce humaine. » C’est dans ces sentiments que le très-respectable , le digne , l’excellent; le parfait, celui qui a réellement fait le pèlerinage (de la Mëcque), le Sid (seigneur) ei Hadj (pèlerin) Kelil s’est mis en mariage avec la bénédiction dü grand Dieu , et suivant le chemin tracé par la loi et lés usages, avec sa très-estimable fiancée la Sida Alcha, 1111e du défunt Sid Ismaël... et lui a constitué en dot une somme d’argent montant à huit cents dinars d’Àlgér, plus deux kaftans , deux vestes , deux ceintures, deux esclaves, quatre bœufs, quatre quintaUi de laine, et... rien de plus. — Le mandataire de la femme a imposé à celui dü mari la condition que cë dernier n’épouserait ni n’entretiendrait d’autres femmes, et ne la maltraiterait pas : en cas d’infraction à ces conditions, la femme deviendra maltresse de faire ce que bon lui semblera. Ledit époux ayant accédé à cette clause , les conventions matrimoniales sont parfaites entre eux. Que Dieu les comble de ses bontés et de ses bénédictions, en repos et en mouvement!

» Ont témoigné pour les parties, dans ceitë seconde

dizaine de Rabia-Attany, les Sids... » ( Suivent les signar lures.)

A cette différence près que le mari apporte une dot à la femme, non celle-ci à l’époux, le mariage est, comme l’on voit , une transaction , une affaire entre mahométans, exactement comme chez nous. Il a d’autant mieux ce caractère parmi les descendants du Prophète, qu’ils ne connaissent que rarement, avant le jour des noces, celle à qui ils doivent s’unir; iis épousent de confiance : c’est aussi ce que nous faisons ; seulement, les Arabes montrent plus de bon sens et d’ingénuité que nous-mêmes, en ne prétendant pas connaître une fille pour l’avoir aperçue deux fois en maintien diplomatique et en costume de gala. Ils aiment mieux courir la chance tout entière, et se réserver du moins le bénéfice de la surprise. Je n’affirmerais pas pourtant que cette règle d’étiquette de l’invisibilité des femmes ou filles à établir ne soit quelquefois violée , surtout dans les campagnes , où la moins laide moitié du genre humain est en possession d’immunités plus grandes que les habitantes des villes; mais une exception est une exception ; il faut s’en tenir à la règle.

C’est donc le jour de leurs noces seulement que les deux époux sont d’ordinaire mis en présence, à la suite des repas, cortèges, illuminations et autres modes de réjouissances, très-variables selon les coutumes locales des provinces et des districts, qui accompagnent ce

grand acte. Bien que le mariage entre mahométans, grâce à la faculté de répudiation, soit chose infiniment moins grave que chez les peuples chrétiens, et qu’il n’engage point la vie tout entière, les plus pauvres tiennent à honneur de le célébrer dignement. Un jour viendra sans doute où ces usages naïfs, ces pratiques hospitalières tomberont dans la désuétude où on les voit déjà parmi les nations qui se disent plus avancées, mais on n’en est point là encore sous le gourbi ou sous la tente.

C’est par une cavalcade guerrière (fantasia ), où la poudre parle à outrance , que la fiancée est d’habitude escortée , soit chez le kadi , soit ensuite au domicile conjugal. Les fantasias matrimoniales ne diffèrent pas notablement de ces petites batailles simulées, cent fois décrites, où les Arabes exécutent des attaques et des retraites ; puis, lançant leurs chevaux à fond de train, et faisant d’une main tournoyer leurs fusils au-dessus de leurs têtes, viennent, en poussant des cris de guerre, décharger leur arme à la barbe du personnage vénéré en l’honneur duquel la tribu court ainsi la poste et la poudre. J’ai assisté à une fantasia à pied, qui m’a paru plus inédite. Les Arabes, revêtus de leurs plus beaux habits, s’avancent en dansant lourdement vers les femmes assises et rangées sur une longue file, dont la mariée occupe le centre. Arrivés devant cette dernière, ils lâchent leurs coups de fusil ; puis ils vont, avec les mêmes sauts grotesques, recharger plus loin leurs armes .

Pendant ce temps, les femmes poussent un cri perçant, sorte de trille suraigu, sur la syllabe y ou! you! yov ! qu’elles soutiennent avec une force d’haleine incroyable et une grande justesse d’intonation, souvent une minute et plus, et qui se termine par une chute aussi brusque qu’imprévue pt simultanée à l’octave. Je ne saurais mieux comparer l’effet de ce dessus singulier, qui domine la mousqueterie et les clameurs de la portion masculine de l’assemblée, qu’à l’assourdissante harmonie d’un concert lointain de grenouilles.

A Constantine, j’ai vu la mariée, escortée d’un nombreux convoi pédestre, parcourant nuitamment la ville au son des instruments de musique, et elle-même portée sur un cheval dans une sorte de cage entourée de gazes épaisses qui la voilaient aux yeux de tous. Les femmes, très-bruyantes, portaient dans leur main droite de petits cierges allumés; les hommes suivaient, mais sans fusils , à leur mortel regret sans doute , la police municipale jugeant devoir interdire les détonations nuptiales. Deux d’entre eux marchaient immédiatement derrière le cheval de la fiancée , tenant obstinément dirigé sur l’épais rideau qui la dérobait aux regards, un sabre nu, la pointe haute, — apparemment une sorte de sanction pénale anticipée, ou d’emblème comminatoire des lois musulmanes, qui punissent de mort la femme à qui pardonna le Christ.

— La Iihabba est une fêle particulière à l’ouest de nos possessions algériennes. Nous n’y avons point

assisté de notre personne; mais nous savons que le principal attrait en est une façon de lutte corps à corps dans laquelle les athlètes déploient, outre une grande force, de l’agilité, de la souplesse, et cette dextérité de mouvements qui caractérise les combats populaires auxquels nous donnons le nom d’adresse parisienne. Debout et inactifs à côté des lutteurs sont les juges du camp, les parrains de ces paladins agrestes. Une immense curiosité s’attache à ces joutes, que suivent force collations sous la tente. Ce cordon de cavaliers qui entoure , le mousquet haut, la foule des simples spectateurs , s’ébranlera dans un instant , et complétera la réjouissance par la fantasia de rigueur ; car s’il est vrai que, parmi nous, tout finisse par des chansons, chez les Arabes... cuique suum... tout finit par des coups de fusil.

— Bien que les Arabes laissent aux femmes le divertissement de la danse, il en est pourtant qui l’exercent comme métier, non comme plaisir. Les plus connues entre les danses de ces bateleurs masculins sont le pas des bâtons et le pas des foulards , qui seraient certainement sifflés à l’Opéra, mais qui ne laissent pas de produire quelque effet sur un public naïf, peu façonné aux prestiges , aux grandes lignes de la géométrie chorégraphique. Les gkellabs sont des danseurs d’une école plus simple et plus rudimentaire encore. Iis tournent sur eux-mêmes avec des contorsions qui rappellent , moips le bâton , la pesante danse de nos

Mailins de carrefour. Une musique à l'avenant (trois darboukas, dont tambourinent avec rage trois concertants timbaliers) forme l’accompagnement et règle la mesure de ce monotone exercice. Il y manque le fifre obligé pour que l’illusion soit complète.

Tels sont les principaux divertissements d’un peuple qui n’en a pas changé depuis tant de siècles, et qui a du moins en ceci , comme en toutes choses , le mérite de se contenter de très-peu.

Amour des armes. — Tactique. — Intrépidité. — Marabouts. — Imagination, amour du merveilleux. — Musique. — Chanson arabe. — Fantasia. — Type physique. — Esprit de ruse.

Voulez- vous produire sur l’Arabe une impression de plaisir voisine de l’enthousiasme? montrez-lui de belles armes, faites jouer devant lui la batterie d’un pistolet de luxe, ou briller à ses yeux la lame irréprochable de quelque beau sabre oriental, vous verrez aussitôt son visage s’épanouir, son regard s’allumer d’une ardente convoitise, ses mains se tendre malgré lui vers ces armes précieuses en tremblant d’émotion ; et si votre munificence le gratifie de ces objets si chers, vous le verrez éclater dans les démonstrations de la reconnaissance la plus sincèrement expansive.

Les armes, les combats, un agile coursier qui dévore l’espace, voilà en effet la joie et la vie de l’Arabe. Il n’est pâtre et cultivateur que par nécessité, et s’affranchit dès qu’il le peut de ces soins importuns. Aussi la femme arabe est-elle ordinairement chargée, non-seulement des travaux domestiques, mais des rudes labeurs de l’agriculture. C’est elle qui souvent ensemence la terre, lève et serre la récolte, moud le grain, panse les chevaux, les selle, et supporte, en un mot, les plus dures corvées, tandis que son époux, plongé dans les douceurs d’un majestueux far niente , réserve le déploiement de son activité pour un plus noble but, et se recueille dans le sentiment de sa dignité d’homme.

Tel est l’Arabe sous l’influence énervante de la paix. Mais vienne l’heure de monter à cheval et d’entrer en campagne, cet homme naguère si indolent se montrera infatigable. Plein d’impétuosité et d’ardeur, il ne redoutera pas plus les travaux et les privations que les périls de la guerre ; il passera, s’il le faut, des journées entières à cheval sous un soleil brûlant, se contentant pour nourriture d’un peu de galette desséchée, ou, à défaut, de quelques fruits sauvages.

Les nombreux bulletins des campagnes d’Afrique nous ont appris de quelle manière combattent les Arabes, comment ils fondent sur leur ennemi avec la rapidité de la foudre, tirent sur lui sans mettre pied à terre; puis, faisant volte-face, vont recharger leurs armes à distance, tandis que d’autres cavaliers pren-

nent leur place au premier rang. Cette tactique, où la fuite tient une place aussi importante que l’attaque, ne doit pas faire suspecter la bravoure de l’Arabe; il est, au contraire, peu de nations où le courage militaire soit aussi universel et s’élève aussi fréquemment jusqu’à l’héroïsme. Cette brillante qualité se développe surtout dans les luttes du djehad (guerre sainte), où, exaltés par l’espoir d’obtenir les récompenses célestes que leur promet leur religion, s’ils meurent en combattant contre les infidèles, ils affrontent la mort avec une intrépidité inouïe, etquelquefois}a recherchent, l’appellent comme une amie et une libératrice. L’Arabe Adda Ould Kalifa, kaïd des Gharabas, l’une des plus puissantes tribus de la province d’Oran, racontait que son père, tué au combat de la Macta, avait dû cette bonne fortqne à la possession d’un talisman qu’il avait acheté très-cher d’un marabout plusieurs années auparavant, à l’effet d’être tué par une balle chrétienne. Le hasard ayant en effet répondu à son attente, Adda Quld Kalifa, jeune homme de vingt-huit ans alors, était lui -même à la recherche du marabout qui avait vendu ce talisman à son père, brûlant d’en acheter un semblable qui lui permît d’aller bientôt rejoindre ce dernier, dans le séjour de béatitude divine où il repose mollement, entouré de quatre-vingt-dix houri ? (pas une de plus ni de moins).

Puisque nous avons prononcé le mot de marabout, nous ne pouvons plus longtemps différer de faire connaître à nos lecteurs le personnage auquel on donne

ce noni, et qui parait vendre à son gré ou la vie ou la mort. Moïabeth, ou toaraboüt, est un dérivé du mot arabe rabath, qui Signifie lier , de même qüe religieux vient de religarè. Conformément à cette étymologie, le marabout est un saint homme qui, sé détachant volon- ' tairement des intérêts terrestres, s’engage vis-à-vis de Dieu à ne plus vivre qlle polir lui. On voit que, de son côté, Dieli sé montre reconnaissant, et paye ce dévouertièrit de grâces et de faveurs tout à fait merveilleuses. Mais là ne se bornent pas les bénéfices du métier de saint chez les Arabes. Des privilèges de toute nature, le respect et la soumission des fidèles, souvent môme une haute influence temporelle, sont attachés à l’exer- Cice de cette heureuse profession. Abd-el-Kader n’a dû qu’à son titre de marabout le Commencement d’une fortune politique que son habileté et son ambition ont su porter si haut. Dans toutes les occasions importantes, les marabouts sont consultés, et leurs décisions passent pour autant d’oracles. Pour la plupart illuminés et fanatiques, ce sont eux qui excitent lès populations arabes au djehad et à la haine contre les chrétiens. Chacun d’eux passe pour avoir reçu d’Allah, en récompense de sa vie vertueuse, le don de faire certains miracles : c’est ainsique les uns ont la spécialité de rendre mères les femmes stériles ; les autres, de préserver, à l’aide de formules magiques qu’ils vendent à beaux deniers comptants, des sortilèges du malin ou des balles ennemies. Quelques-uns font des talismans doués de la

vertu contraire , tels que celui dont fit emplette le père d’Ould Kalifa ; mais il parait que cette marchandise n’est pas d’un écoulement facile, à en juger par le délaissement de ce dernier genre d’industrie. Une qualification spéciale ajoutée au nom de chaque marabout par la voix populaire indique ce qu’il sait faire et le genre de prodiges dont l’exploitation lui est échue en partage. Ainsi, l’un est celui qui délivre les prisonniers de leurs chaînes; l’autre, celui qui refroidit Us balles dans les plaies des blessés; un troisième, celui qui féconde les femmes , etc. , etc.

La vénération dont jouissent les marabouts de leur vivant les entoure môme après leur mort. Des chapelles en forme de dômes sont élevées sur leurs tombes, que viennent honorer chaque jour de nombreux pèlerins, et les reliques du défunt continuent à être implorées comme l’était jadis le saint lui-même, afin qu’elles veuillent bien opérer les miracles que Dieu leur a transmis pour sûr le don d’accomplir. Souvent aussi le renom et l’autorité du marabout mort s’étendent non-seulement à ses restes, mais à ses descendants; et il existe en Algérie bon nombre de familles arabes où la sainteté est héréditaire.

Le haut degré auquel est parvenue cette puissance théocratique s’explique facilement par l’absence de tout culte extérieur chez .les tribus arabes, conséquence forcée de leur vie pastorale et de leurs habitudes nomades, et par la profonde ignorance de ces peuples,

même en matière de religion. Presque tous les Arabes savent à la vérité lire et écrire, car il existe des lulbas (lettrés) dans toutes les principales tribus. Sous ce rapport, du moins, on est forcé de reconnaître qu’ils marchent en avant des nations d’Europe les plus civilisées. Mais, par compensation, là se borne à peu près tout leur bagage scientifique. Le temps n’est plus où la société arabe était un foyer vivifiant d’où rayonnaient toutes les lumières, et deux obstacles s’opposent à sa renaissance intellectuelle. L’un est dans l’insouciance superbe qui caractérise ce peuple et lui fait prendre en souveraine pitié les continuels efforts de l’Européen pour tout savoir et tout approfondir ; l’autre dans sa vive imagination qui le porte à trouver pour tous les phénomènes extérieurs et visibles de merveilleuses explications, dont l’admission aveugle le dispense d’étudier les lois de la nature, et dont le côté poétique sourit bien plus à son esprit que les sérieuses démonstrations de la science. C’est ainsi que, pour expliquer l’existence de sources thermales situées près de Mascara, et connues sous le nom de Hamman-ben-Emesia, ils racontent de la meilleure foi du monde la légende suivante : « Le grand roi Salomon, disent-ils, s’était construit de son vivant des bains sur toute la terre, et en avait confié la garde et l’entretien à des diables sourds, muets et aveugles. Or, depuis plus de deux mille ans, ces diables étuvistes continuent à chauffer patiemment les bains du grand roi, car, vu leur triste infirmité, personne n’a

jamais pu leur faire comprendre que Salomon est mort, et il est vraisemblable qu’ils continueront ainsi à lui chauffer des bains jusqu’à la fin des siècles. » Quelle puissance et quel goût d’invention ne faut -il pas pour entasser ainsi fables sur hypothèses, et faire intervenir le roi Salomon, qu’on ne s’attendait guère sans doute à voir en cette affaire, dans l'interprétation d’un fait physique aussi peu merveilleux! — Un peu plus loin, ce sont des fragments de rochers qui, par le simple effet du hasard, se trouvent affecter grossièrement la forme d’êtres humains et d’animaux. D’autres eussent attribué cette ressemblance lointaine à l’un des mille caprices de la nature, mais l’Arabe ne pouvait laisser échapper un si beau texte à récit fantastique : les rochers en question sont devenus les mamelons maudits ( koudiai-ineskhoutin , à quatre lieues ouest de Mascara), et les ligures qu’ils représentent sont celles d’autant de joyeux personnages dont se composait jadis une noce célébrée en ce lieu, et qui, ayant eu le malheur d’outrager les reliques d’un saint marabout, furent subitement changés en pierres.

On voit que les Arabes du dix- neuvième siècle sont encore les dignes fils de ces poètes conteurs dont la riche imagination créa les Mille et une Nuit». Un goût extrême pour les récits est encore une de leurs passions dominantes : ils ne connaissent pas de plus vif plaisir que de se réunir le soir dans leurs campements, et d’écouter ou de narrer tour à tour des histoires, groupés

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en cercle et fumant leurs sibsis, jusqu’à ce que le manque d’haleine et le besoin de sommeil viennent mettre un terme à ce Décaméron agreste. Les sujets de ces récits sont généralement les aventures de deux amants, les exploits héroïques de quelque grand guerrier, les maléfices et tours perfides de tel ou tel sorcier, et les maux qui en résultèrent. Mais quelquefois le conte s’élève à la hauteur de l’histoire, et l’empereur Napoléon lui-même est souvent le héros de ces épopées orales. Bien que le bruit de sa gloire n’ait retenti que par échos lointains et affaiblis au milieu des tribus arabes de l’Algérie, son souvenir parait y avoir laissé une impression profonde, et, chose assez remarquable ! ses actes et ses plans y sont appréciés avec beaucoup de justesse. On sait que sa pensée dominante était la ruine de l’Angleterre; on n’ignore pas hon plus que, succombant dans une lutte inégale, et victime delà trahison, il fut relégué dans une lie déserte ; oh a entendu dire qii’il était mort depuis, mais on ajoute peu de foi à cette nouvelle dans les douars arabes, et l’on n’est pas éloigné de croire qu’il reviendra bientôt pour étonner, comme par le passé, le Midi et le Nord, l’Orient et l’Occident.

Ils ne sont pas moins accessibles aux charmes de la musique, bien que la leur en ait fort peu pour des oreilles civilisées ; mais ils la préfèrent de beaucoup à la nôtre, qui ne les impressionne nullement, et à laquelle ils reprochent de manquer de caractère. Leurs

chants sont cependant d’une grande monotonie.

Le sujet des paroles qui les accompagnent est ordinairement l’amour, les maux qu’il cause et les joies enivrantes fiu’il donne en compensation.

Malgré les formes elliptiques propres à la langue arabe qui en rendent parfois l’intelligence difficile au lecteur européen, on ne saurait méconnaître dans quelques-uns de ces morceaux des beautés d’un ordre trèsélevé. Nous ne pouvons résister au désir de citer la pièce suivante, qui frappera d’abord par la remarquable analogie qu’offre son motif principal avec celui de la fameuse romance de Victor Hugo :

Le vent qui souffle à travers la montagne M’a rendu fou.

Du reste, cette ressemblance, due sans doute au hasard, ne constitue point à nos yeux le mérite essentiel de notre chanson arabe, qui abonde en. idées gracieuses et naïves, en images vives et colorées. La traduction, que nous en donnons ici en vers, ne reproduira sans doute pas le charme de l’original, mais elle se recommande du moins par une constante et scrupuleuse fidélité.

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