LA GAZELLE
J'ai vu venir une gazelle,
Je ne sais d’où ;
O vous qui m’entendez, c’est ella Qui me rend fou.
Son pas résonna sur la route Où je la vois,
Et les Arabes qu’on redoute Vinrent à moi :
Si ce trésor était à vendre,
Voleurs bénis,
J’en donnerais, sans plus attendre.
Cent sultanis.
Oui, j’en donnerais cette somme!
Ce serait peu :
Je pourrais la regarder comme Un don de Dieu.
Quand je vois sa beauté touchante,
Ses yeux si doux,
Pour répondre à mon cœur, je cban Ce chant jaloux :
Qui m'entend sait qu'elle est plus belle Que nul bijou;
Et nulle femme ne vaut celle Qui me rend fou.
* Dans le langage figuré et toujours elliptique de l’Orient, qui, par un artifice de style d’une coquetterie raffinée, devance la comparaison et la suppose déjà faite dans l’esprit du lecteur, la gazelle, le plus gracieux et le plus svelte des habitants des bois, celui dont l’œil doux et ardent semble exprimer le mieux la tendresse et l'amour, personnifie habituellement la beauté que chante le poète.
Les plus belles ont vu leurs charmes Tout obscurcis;
En vain elles ont, avec larmes,
Teint leurs sourcils.
Elle est parfaite «l'élégance,
D’attrait vainqueur...
Un feu plus puissant que l’absence Brûle mou cœur.
Ses sourcils m'ont lancé des flèche* Dont le poison
A fait d'irréparables brèches A ma raison.
Son front, ses sourcils, ses paupière», Ses longs cheveux,
Comme le fil des cimeterres,
Blessent les yeux.
Si, comme j’ai fait, tu t'arrêtes A l'admirer,
Ta raison, qu'en vain tu regrette#, Vient d'expirer.
Vois quelle torture cruelle Je dois soullrir.
Oui, l'absence de ma gazelle Me fait mourir.
Une fois je l'ai rencontrée Sur le chemin ;
Mon âme alors fut pénétrée D'un feu soudain
Si mes regards peuvent la suivre, Comment guérir?
Ma raison, si mon cœur s'enivre, Devra périr.
Oui, si d'espoir mon cœur s’enivre.
Malheur à moi I
Les accès auxquels je me livre N’ont plus de loi.
Ma tête recèle les cordes D'un instrument,
O mon esprit, que tu n'accordes Qu’intimement.
Le violon et la guitare,
Avec le vin,
Sont les délices dont je parc A mon chagrin.
O Ben Roucem, à ton épaule Je me suspends;
|>orje h cette branche de saule Mes vœux ardents.
Car Tlemsen 1 enferme ma vie Sous ses remparts;
Un vent funeste l’a ravie A mes regards.
Le désir que j'ai de lui plaira Me tient si bien
Que du Prophète la colère Ne m'est plus rien.
O vous qu'invoque notre attente,
Chefs dés tribus.
Vous qui demeurez sous la tente, Guerriers élus I
Le seheïkh ben-Àoualy, le Sage,
M'a dit ceci :
« A Dieu reporte ton hommage Et ton souci. »
O vous dont l'esprit tutélaire Veille au Djerola,
Pour qu’il me pardonne et m’éclaire, Priez Allah. .
* Ville d’Algérie située dans la province d’Oran.
J’ai vu venir une gazelle Je ne sais d’où ;
O vtyis qui m'entendez, c'csl elle Qui me rend feu I
Les Arabes chantent aussi dans des hymnes populaires les hauts faits des guerriers de leur nation contre les Turcs, jadis leurs maîtres et leurs ennemis, et contre les chrétiens.
Quantàleurmusiqueinstrumentale, elleeston nepeut plus sauvage : elle se compose du rebbeb, violon à deux cordes dont on se sert comme d’une basse ; du gaspak, flûte de roseau percée de deux ou trois trous suivant la force et à la volonté du virtuose, mais dont l’étendue ne dépasse jamais une octave ; du tarr, façon de tambour de basque, et de divers pots de grès couverts de parchemin et remplis de cailloux qui mêlent leur bruissement au reste de la symphonie. On conçoit que l’effet harmonique produit par le concert de pareils instruments soit d’un charme médiocre ; cependant, les Arabes le goûtent et l’apprécient en dilettantes enthousiastes.
Mais leur divertissemenl favori et national est, comme je l’ai dit déjà, la fantasia. J’en ai vu de toutes les espèces, pour noce, enterrement, arrivée d’étranger, réception de chef, retour de chasse ou de combat. C’est un jeu assez dangereux où ils oublient assez souvent d’ôter les balles des fusils. Ils y sont presque tous habiles. Les élégants s’y montrent avec de singuliers bonnets de petites plumes d’autruche. Ils ont coutume
aussi de revoir leurs plus beaux habits pour celte fête. Rien n’enthousiasme les Arabes comme ces jeux, images séduisantes des combats véritables, et où se déploie tout leur talent équestre.
Le type de la race arabe est beau et majestueux. Le corps est svelte, robuste et bien proportionné ; le visage est ovale, peu plein et d’un extrême relief; le front haut et imposant, les yeux noirs et bien fendus, le nez fièrement arqué, la bouche petite et dédaigneuse. Une barbe brune et entière termine en pointe effilée cette tête pleine de noblesse, dont l’expression habituelle est une gravité hautaine et impassible que ne peuvent altérer ni périls ni revers. Cette sévère et digne physionomie est le reflet fidèle du caractère national, qui au sentiment profond et élevé de la dignité personnelle joint une résignation sans bornes à la volonté de Dieu, considérée comme l’unique et fatal mobile des événements humains. Aucun effroi, aucune muette supplication, ne se trahissent dans les regards de l'Arabe vaincu et terrassé. La vue du glaive ennemi qui va trancher sa tête ne le fait pas changer de visage ; il sent que son heure est venue, que le destin l’emporte, et meurt sans demander grâce, ni proférer une plainte. Il y a dans la nature morale, comme dans la constitution physique de ce peuple, quelque chose de fort et de compacte qui participe des qualités de l’airain, et la trempe de l’âme répond à celle du corps, dont
on a affirmé que la structure osseuse avait deux fois
la pesanteur spécifique de celle de tout Européen.
La femme arabe serait belle, si l’action du soleil et les travaux pénibles auxquels elle est assujettie n’endurcissaient sa complexion et ne hàlaient son teint. Ses traits purs s’enluminent d’un reflet cuivré, et les proportions harmonieuses de son corps s’altèrent sous l’influence de ces deux ennemis mortels de la beauté féminine. Un tel genre de vie lui permet rarement d’acquérir ce degré d’embonpoint anormal qu’estiment tant les Orientaux, et que l’Arabe lui-même est loin de mépriser. Son costume est, à peu de différence près, celui de la Rebecca dans le tableau d’Éliézer, de M. Horace Vernet. Les femmes arabes coupent leurs cheveux, à l’exception de quelques mèches qu’elles laissent tomber le long des tempes. Comme les Mauresques, elles se teignent avec la poudre cosmétique du henné les ongles, la paume des mains, la plante des pieds, et se surchargent de bijoux d’or ou de cuivre, suivant l’état de leur fortune. Elles se tatouent, en outre, de figures d’étoiles et de fleurs , le front, les tempes et les joues. Il est à remarquer qu’elles ne voilent pas toujours leur face comme les Mauresques et la plupart des femmes musulmanes; elles vaquent à leurs travaux quotidiens le visage découvert, et le cachent à peine aux étrangers qui viennent dans leurs douars. Au Sahara, elles le montrent officiellement, et avec d’autant meilleure grâce, qu’elles sont généralement fort l)elles. J’en ai vu beaucoup dans cette poétique région
des oasis, vu, dis-jc, ce qui s’appelle vu, et j’en ai rencontré d’assez civilisées pour échanger avec le visiteur une solide poignée de main, un shake-hands à l’anglaise.
Le caractère arabe, dont les pages qui précèdent auront peut-être indiqué certains traits, offre un contraste singulier d’énergie et de souplesse. Ces hommes de fer savent plier à merveille, lorsque leur intérêt l’ordonne, et la rudesse des mœurs se concilie parfaitement chez eux avec une finesse et un esprit d’intrigue qu’on ne soupçonnerait guère de prime-abord sous une si âpre et si rugueuse écorce. Initiés de bonne heure à l’art de la parole par l’habitude des délibérations auxquelles donne lieu dans l’intérieur des tribus la discussion des intérêts publics, ils savent mettre au service de leurs projets ambitieux ou cupides l’éloquence la plus persuasive et la flatterie la plus subtile. Il y a un proverbe arabe très-connu qui est fort caractéristique. « Si celui dont tu as besoin, disent les sages, est monté sur un âne, écrie-toi : Quel beau cheval vous avez là, monseigneur 1 »
LA VIE AHABE
Arabes mozabites, biskris. — Bains de vapeur. — Amins,
Les Mozabites et les Biskris sont, au dire de plusieurs auteurs, les Gétules de l’antiquité. Nous n’avons pas à discuter ici cette assertion, qui, du reste, importe peu au lecteur. Il est toutefois à remarquer que les Biskris parlent l’arabe, et les Mozabites plutôt le chouiah ou langue berbère, ce qui semblerait impliquer une grande différence d’origine.
Habitants du Belad-el-Djerid, ou pays des dattes, les Mozabiks ou Beni-Mzab émigrent en grand nombre dans les villes de Barbarie, et notamment à Alger, où ils viennent chercher fortune. Ils y ont le monopole des bains et des boucheries maures, des moulins, et celui de plusieurs autres professions, telles que celles de rôtisseurs, de fruitiers, de charbonniers, de fabricants de nattes et de conducteurs d’ânes. Ce sont, pour la plupart, des hommes de mœurs douces et d’une sévère probité, bien différents en cela des Arabes, avec lesquels ils n’ont peut-être d’auire communauté <jue celle de l’idiome et du costume.
Les Mozabites sont propriétaires ou régisseurs de tous les bains maures de l’Algérie ; c’est ici le lieu d’offrir à nos lecteurs une peinture de ces établissements, qui ne sont pas l’une des moindres curiosités du pays
que nous avons pris à tâche de faire connaître, en esquissant les types humains dont ils offrent la réunion.
Ces bains sont disposés dans des caveaux pratiqués ad hoc sous une de ces maisons mauresques que nous avons décrites plus haut. Le baigneur est introduit dans la cour intérieure, qui occupe le centre de l’édifice, et qu’entoure une colonnade le long de laquelle sont étendues, sur une petite estrade, des nattes en paille de riz. C’est là que chacun se déshabille et dépose sur la natte où il a fait élection de domicile, ses vêtements, l’argent ou les bijoux dont il est porteur, à moins qu’il ne préfère les remettre au propriétaire du bain, qui les dépose dans une case ouverte. Cette confiance, qui pourra sembler extrême, n’a pourtant rien de téméraire, car il est sans exemple que le moindre vol ait jamais été commis dans l’intérieur de ces établissements. ,
Après cette opération préliminaire, un jeune garçon mozabite s’approche de vous, vous attache au-dessus des hanches une pièce d’étoffe bleue, vous met sur la tête une serviette et aux pieds des babouches en bois ; puis il vous conduit par une galerie doucement échauffée dans une grande pièce souterraine, où règne continuellement une température de trente ou quarante degrés, entretenue par une vapeur d’eau tellement dense, que le baigneur pense étouffer en pénétrant dans cette brûlante et nébuleuse atmosphère. Les dalles qui revêtent le sol de ce caveau sont uolies à tel
point par l’humidité constante qui les imprègne, que les plus grands efforts d’équilibre sont nécessaires au baigneur pour arriver sans accident jusqu’à une grande table ronde en pierre ou en marbre qui occupe le centre de l’étuve. Là, chacun s’assied ou se couche, suivant qu'il le juge convenable, et passe quelques minutes haletant comme un poisson tiré de l’eau ; mais au bout de ce temps, la transpiration s’établit, les pores de la peau s’ouvrent et lui livrent passage, la poitrine se dilate, et les poumons fonctionnent en toute liberté. On passe alors dans un autre caveau contigu où, après vous avoir fait signe de vous étendre sur la dalle, le baigneur mozabite procède à l’opération du massage, laquelle consiste à presser et à frictionner en tous sens les membres et le corps du patient, à lui faire craquer avec un bruit formidable toutes les articulations des bras, des jambes, des mains, et jusqu’à celles des côtes et de la colonne vertébrale. Pendant cette besogne étrange, le Mozabite entonne sur un ton nasillard une chanson vraiment sépulcrale, dont la triste monotonie rappelle les chants lugubres de notre office des morts. La sensation qu’éprouve le baigneur durant le travail du massage est difficile à définir : c’est une prostration voisine de l’anéantissement, produite par l’influence énervante de la vapeur, mais à laquelle se môle un sentiment de bien-être réel, une sorte de béatitudé ineffable due peut-être à la présence du fluide magnétique que dégagent les tractionset les passes du masseur.
Après une demi-heure de cet exercice, pendant lequel le Mozabite vous tourne et vous retourne, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre (car le baigneur lui-même n’a pas la force de se mouvoir), le masseur et un de ses camarades qui vient s’adjoindre à lui munissent leur main droite d’un gant de poil de chameau et vous étrillent des pieds à la tête durant cinq ou six bonnes minutes. Cette nouvelle friction a pour objet d’alléger le corps de toute la transpiration qui s’en est échappée et qui s’est condensée à la sortie des pores, de même que les secousses imprimées aux articulations ont pour but de donner plus d’élasticité et de liberté aux membres. Les masseurs vous soumettent ensuite à un savonnage complet, et enfin une dernière ablution d’eau tiède termine la cérémonie.
Le baigneur se relève alors et rentre dans l’étuve, soutenu par les deux Mozabites. Là, il est essuyé avec le soin le plus minutieux, couvert de linges chauds et revêtu en outre d’un ample costume de bédouin ; on le ramène ensuite dans la pièce d’entrée, où on le couche sur un matelas ; puis on étend sur lui force couvertures de laine, qui achèvent d’absorber toute l’humidité du corps. Pendant cette sieste voluptueuse que le baigneur prolonge autant qu’il le juge à propos, l’un des Mozabites lui apporte une pipe d’excellent tabac et une tasse de café noir et épais, qui sont toutes deux bien venues.
En se retirant de ces bains, on se sent littérale-
ment plus léger qu’on n’y était entré; le corps est agile, les membres plus souples, le jeu des articulations plus libre et plus facile. L’on éprouve en môme temps une douce langueur qui ne paralyse nullement l’action des propriétés vitales; et tout ce bien-être, tout ce surcroît de vie et de santé, le Mozabite vous le donne, pipe et café compris, pour la modique rétribution d’un franc cinquante centimes ! Convenez que ce n’est guère la peine de s’en passer. Aussi, les bains maures sont-ils très-fréquentés, non-seulement par la population mahométane, mais par tous les Européens de nos établissements d’Afrique qui ne tardent pas à en reconnaître la supériorité hygiénique sur celle du classique bain français.
Dans l’étuve des femmes, le service du massage est fait par de jeunes négresses aux gages du maître mozabite, et ne diffère en rien de l’opération compliquée dont nous venons de rendre compte.
Un feu plus éternel que celui de Vesta alimente et renouvelle sans cesse, dans ces établissements qui rappellent les étuves antiques, si chères aux matrones romaines, la masse de vapeur d’eau requise pour le service des bains. Aussi le public y est-il admis à toutes les heures du jour et de la nuit, et cette circonstance ne contribue pas peu à augmenter les bénéfices, déjà considérables, de l’entrepreneur mozabite.
Les Biskris établis dans la ville et le pays de Biskra, situé à dix journées de marche au sud-est d’Alger,
abandonnent également leurs tribus pour venir embrasser dans les villes certaines professions spéciales. Ceux d’Alger sont particulièrement employés aux travaux de la marine et à la rahba (halle) du charbon, de la paille et du bois. Ils exercent en outre les métiers de portefaix, de commissionnaires et de porteurs d’eau.
Les Mziias, Kabaïles d’une tribu tout à fait distincte, sont employés concurremment avec les Biskris à la rahba du blé, où ils se partagent le travail et se divisent en mesureurs et en portefaix.
Toutes ces peuplades d’émigrants sont constituées à Alger, comme celles des Berbères et des Nègres, en corporations soumises à des syndics ( amins ), comme nos anciens corps de métiers. Ces magistrats font la police intérieure de leurs corporations. Ils sont autorisés à infliger des amendes, la prison et des peines corporelles, conformément à la législation musulmane. Ils sont tenus de mettre à la disposition de l’autorité française, lorsqu’ils en sont requis, un certain nombre d’hommes pour exécuter les travaux d’intérôt public. Enfin ils doivent délivrer à chaque membre de la corporation une plaque et un livret semblables à ceux que reçoivent à Paris, de la préfecture de police, les commissionnaires et les cochers de voitures publiques.
Grâce à ces sages dispositions, renouvelées au reste en partie de celles qui régissaient les corporations sous le gouvernement turc, aucun désordre, aucun abus ne signalent l’existence de ces sortes de compagnon -
nages, et le nombre des incorporés va sans cesse croissant, tandis que la progression inverse se remarque chez les Maures désoeuvrés que ne relie entre eux aucun lien disciplinaire.
Mœurs sahariennes. — • Détrousseurs de caravanes. — Races du Sahara. — Khrebir. — Touareug. — Commerce des caravanes. — Société saharienne. — Professions privilégiées (').
Au mois de mars 1849, je parcourais ce beau pays des oasis que devait désoler peu après la guerre, par §uite de la triste échauffourée de Zaatcha. Il était alors prospère sous la sage et habile administration du commandant Saint-Germain, tué si déplorablement à Seryana dans un combat sans importance. Cet admirable ofü-
i J’ai parcouru et exploré le Sahara en détail, en profitant de circonstances et de facilités exceptionnelles. Je puis donc parler de ses habitants avec quelque connaissance de cause; mais je ne serais ni reconnaissant, ni juste, si je ne déclarais que mes observations personnelles se sont singulièrement complétées, au retour, des précieuses notions recueillies dans les livres de M. le général Daumas, les Chevaux du Sahara , entre autres, et surtout le Grand Désert, publié par la maison de librairie qui nous imprime, et qu’il faut absolument lire, si l’on veut se former une idée nette des étranges mœurs de ce poétique pays. M. le général Daumas est trop bienveillant, et d’ailleurs trop riche de son fonds, pour ne pas nous pardonner de l’avoir lu, et aussi beaucoup retenu.
cier, type de courtoisie, de bravoure, gentleman accompli, jeune* riche, bien né, homme du plus grand monde et s’élant volontairement relégué au Sahara depuis cinq ans, gouvernait en grand politique l’immense territoire compris dans le cercle de Biskra.
Ce cercle embrasse, avec le pays montueux, entrecoupé de vastes plaines, qui marque la limite du Sahara et du Tell (ou terres arables), les Ziben, c’est-à-dire le pays sablonneux où commencent les Oasis, dont il est parsemé et moucheté partout comme une peau de léopard, selon l’expression arabe.
Lorsqu’il fut question de s’étendre à cent lieues du littoral et d’occuper Biskra, on se récria de toutes parts sur ce projet aventureux ; on le traita de folie presque. Or, l’événement a prouvé que rien n’était plus sensé ni plus avantageux que celte extension donnée à la colonie africaine. Maîtres du Tell, nous devions l’étre également du Sahara, car l’un est la clef de l’antre. Les nomades du Sahara ont besoin d’émigrer tous les ans dans le Tell pour y faire paître leurs troupeaux, pour s’y pourvoir de céréales ; et réciproquement les Arabes cultivateurs de grains attendent impatiemment chaque été la venue des Sahariens qui leur apportent les dattes, les tapis, les tissus fins, les drogues tinctoriales et autres que produit seul ou que fabrique le Désert. Ces divers objets n’étant pas d’une absolue nécessité, on voit qu’à la grande rigueur, au prix de dures privations, le Tell pourrait subsister sans le Sa-
hara, mais non le Sahara sans le Tell (car on ne se passe pas de blé), circonstance éminemment propre à justifier et à asseoir notre domination au Sud.
On considère comme plongées dans les plus épaisses ténèbres de la barbarie les peuplades qui habitent le Sahara. Rien n’est plus faux que cette croyance. Les Sahariens sont au contraire les peuples les plus avancés, les moins fanatiques, les plus civilisés de l’Afrique septentrionale. En eux se maintient le type primitif de l’Arabe dans toute sa mâle dignité. Les nomades, par le fait seul de leurs migrations continuelles, acquièrent un degré de civilisation inconnu des autres Arabes. Sous le nom consacré par l’usage de Biskris, un grand nombre d’entre eux se fixent dans les villes du littoral, où ils exercent des professions industrielles, comme font parmi nous les laborieux enfants de la Savoie et de l’Auvergne. Us rapportent de ces séjours prolongés au milieu de nous, avec un pécule qui suffit à leurs modestes besoins, une culture, des idées, des lumières nouvelles auxquelles ne peut participer le pâtre grossier ou le cultivateur des tribus septentrionales.
Une portion des Sahariens n’est point nomade ; c’est celle qui habite et exploite les Oasis. Celle-là encore a la plus grande supériorité sur les populations agricoles du Tell, car elle ne promène point comme elles la charrue d’un point à un autre, selon les éventualités ou bien au gré de son caprice ; elle est enracinée au sol
et doit à cette fixité des avantages sociaux, une perfectibilité incontestable. Par là aussi elle nous donne prise sur elle, et c’est ainsi qu’avec une garnison de sept ou huit cents hommes, qui résidait à Biskra, M. de Saint-Germain a pu, pendant cinq ans, administrer et contenir un véritable royaume, un territoire sans limites, car, au Sud, il n’en admet d’autres qu’un océan sablonneux.
Partout notre domination était acceptée sans murmures. Plaire au commandant , être dans les bonnes grâces du commandant, c’était la grande étude des chefs. Les habitants des Oasis payaient une contribution modique (lezma) par pied de palmier, et cette redevance, jointe à quelques autres droits, formait un revenu considérable, augmentant d’année en année, suffisant, et bien au delà , pour couvrir toutes les dépenses de l’occupation du Cercle, d’où l’on expédiait continuellement des sommes au chef-lieu de la province.
Ainsi, ce pays de sables, ce pays de barbares, donnait des revenus à l’État, chose digne assurément d’admiration, tandis que tout le reste de l’Algérie et la métropole elle-même ploient sous le faix de leurs dépenses !
Pas de murmures, avons-nous dit, pour l’acquittement de l’impôt, car on ne peut donner ce nom aux réclamations plus ou moins timides, plus ou moins intéressées, familières à tout contribuable, et dont l’Arabe n’est pas plus exempt qu’homme du monde, ce qui
n’empêchait pas la redevance de rentrer comme par miracle, et non par douzièmes, mais presque intégralement: dès le début de l’exercice. C’est qu’avec la sagacité de leur entendement primitif, ces gens-là comprenaient à merveille l’appui dont leur était la France, et pour les préserver de leurs querelles intestines, toujours fatales au pays, et pour les protéger contre leé vexations des Kabyles de la montagne, infligées au* nomades à chaque aller et retour de leurs migrations annuelles.
M. le commandant de Saint-Germain m’a fourni à cet égard, dans une des conversations dont il iti’a souvent honoré à Biskara, les plus piquants détails. Je né puis résister, puisque l’occasion s’en présenté, au désir de les placer sous les yeux de mes lecteurs, regrettant seulement de n’y pouvoir joindre le charme, l’intérêt, l’atticisme enjoué qui leur donnaient tant de prix dans la bouche de ce galant homme et de cet aimable officier, aussi spirituel que brave.
Lorsque des Sahariens isolés ou en petites troupes se mettaient en route pour le Tell, il leur fallait, pour traverser les chaînes de tnonlagnes qui les en séparaient, chercher des guides, lesquels, en se chargeant d’eux, tenaient à peu près ce langage :
« Il y a trois routes pour conduire au point où vous voulez aller.
» Gardez-vous bien de prendre à droite : là sont les Kabyles qui détroussent.
» A gauche sont les Kabyles qui tuent.
» Au milieu, les Kabyles qui purgent. »
Cette dernière spécialité mérite un mot d’explication. Nous tâcherons de la donner sans indécence, en disant que les voyageurs ont parfois la malice d’avaler leur argent, et que les Kabyles, gens rusés et défiants, n’entendent pas raison sur ce chapitre.
*— Que faire alors? s’écriaient les infortunés voyageurs.
— Voyager de nuit, vous cacher le jour dans les broussailles, dans des trous, dans un marais, dans la rivière. Venez, nous vous conduirons; mais quel sera notre salaire?
Malgré tant de précautions et de souffrances, il arrivait le plus souvent qu’après avoir donné la moitié de leur bourse ou de leurs marchandises aux guides, dans l’espoir de sauver le reste, les malheureux Sahariens voyaient ce reste devenir la proie des montagnards berbères.
Après tout, ces honnêtes Kabyles n’étaient guère plus brigands que nos anciens hobereaux du moyen âge, avec leurs droits de toute sorte sur les voyageurs et le commerce, portaticos, pontaticos , pulveraticos , navigaikos , et une douzaine d’autres exactions en os dont l’économie politique déplore encore dans des hélas! scientifiques et rétrospectifs la pernicieuse influence sur le négoce de nos pères. Ces Kabyles, comme nos seigneurs les hauts barons, ne voulaient pas qu’on tra-
versât gratis leur territoire : ils n’étaient pas partisans du laisser-passer. 11 est en Europe, et en France même, plus d’un Kabyle. Que sont nos trois lignes de douanes, sinon une grande Kabylie?
Ce qu’il y avait peut-être de pis pour- nos voyageurs, c’est que, souvent détroussés au début de la route et n’ayant plus rien à offrir à ceux qu’ils rencontraient ensuite, ils étaient rudement battus par les retardataires dépités, qui leur enseignaient de la sorte à ménager mieux leur bien.
Les plus honnêtes et modérés de ces coupeurs de route étaient ceux qui se bornaient à prélever sur chaque sac ce qu’on nommait la surcharge, c’est-à-dire une portion quelconque de la cargaison, dont, au reste, la caravane faisait d’avance le sacrifice, heureuse d’en être quitte à ce prix.
Toutes ces avanies avaient cessé depuis l’occupation des Français. Les Kabyles n’osaient revendiquer leurs droits seigneuriaux ou de transit sur les nomades Sahariens ; mais ce n’était pas sans rumeur qu’ils les voyaient passer à leur nez, à leur barbe, avec de beaux couffins de dattes, de fins haïks, des tapis, des plumes d’autruche, sans rien craindre d’eux. Imaginez-vous les douaniers de la frontière de Flandre voyant passer en contrebande toutes les dentelles de Malines ! Dans leur rage de ne pouvoir ni détrousser, ni tuer, ni seulement purger, ils se vengeaient du voyageur, en l’apostrophant rudement et en l’accablant d’invectives.
— Qui t’a fait si hardi, lui disaient-ils, de te montrer sur notre terre?
— Je n’ai pas besoin de hardiesse, disait gaiement le voyageur. Je sais que tu ne me peux rien.
— Et pourquoi ne te puis-je rien? Qu’en sais-tu, chien, pourceau d’Arabe?
— Parce que si tu me fais du mal, si tu me pilles, si tu me prends seulement une datte, les Français sauront te trouver.
A ce nom détesté, l’ex-coupeur de route grinçait des dents ; le Saharien lui riait au nez et continuait paisiblement son voyage.
Quant aux Arabes des Oasis, ils n’avaient plus rien à craindre des troupes de brigands, écumeurs du Désert, dont les incursions, de temps immémorial, les forçaient d’étre sur leurs gardes et de s’entourer de remparts.
Au moment où j’ai visité le Sahara, cette situation était meilleure que jamais. Une petite insurrection partielle avait eu beu seulement dans la vaste plaine du Hodna, étrangère du reste au pays des Ziben. La tribu turbulente des Ouled-Derradj, que l’on a toujours accusée d’avoir trop de nif (de nez, d’orgueil), avait, si je ne me trompe, refusé l’impôt ; mais elle fut promptement réduite. Dans les premiers jours d’avril, en allant de Biskra à Sétif, je trouvai campée sur l’Oued-Maghra une colonne expéditionnaire, aux ordres de M. le colonel Carbuccia, commandant supérieur de la subdivi-
sion de Batna, qui venait de châtier les rebelles, avec peu d’effusion de sang, mais grande ghazia de chameaux, chevaux, moutons et bâtes à cornes. C’est là que pour la dernière fois j’eus le plaisir et le regret de serrer en partant la main au commandant de Saint- Germain, et de lui dire un adieu que je ne croyais pas éternel. Cette petite échaufTourée apaisée, rien ne semblait faire présager une prise d’armes qui malheureusement eut lieu et aboutit au dénoûment le plus tragique.
Le nom de Sahara éveille généralement l’idée de solitudes immenses, sablonneuses, sauvages; mais c’est un préjugé , et à plusieurs centaines de lieues de distance du littoral, le Désert n’est désert que par intermittence : souvent môme il est très-peuplé. On lé distingue en trois parties : sur les points où il est habité, il prend le nom de Fiafi, non habité mais habitable, il reçoit celui de Kifar, qui signifie abandonné; inhabité, inhabitable, il est qualifié Falat.
Les Arabes nomment seheur ce moment presque insaisissable qui annonce le point du jour, dans ces pays sans aube et sans crépuscule, et durant lequel on peut encore, en temps de jeûne, manger, boire et fumer, l’abstinence rigoureuse devant commencer « dès qu’on peut discerner un fll blanc d’un noir. »
De là le nom de Sahara et de Sahariens , s’il en faut croire les Tolba (lettrés); car c’est au Sahara, pays plat et immense, que l’on aperçoit tout d’abord le seheitr.
si
tandis que les gens du Tell ne peuvent le saisir que bien plus tard , à cause des montagnes et des plis de terrain qui le dérobent à leurs yeux.
De là aussi viendrait cette étymologie du mot Tell, que généralement l’on fait dériver de tellus, terres fcultivables , et dont il faudrait chercher l’origine dans le mot tali, dernier : les Telliens, en effet, étant les derniers à apercevoir le seheur.
On s’étonne, d’après la connaissance qu’on a des moeurs nomades de l’Arabe, de trouver les Sahariens obstinément fixés au sol , en partie du moins ; car si un certain nombre de t ribus du Désert émigrent chaque année, il en est d’autres qui ne quittent jamais les Oasis, où le soin des palmiers, leur principale culture, réclame d’eux de constants efforts. Cette circonstance n’est pas la seule qui explique cette anomalie apparente. Les cultivateurs des palmiers ne paraissent point appartenir à la race arabe. Ce sont des peuples autochthones, qui, repoussés du littoral, il y a grand nombre de siècles, par tant d’invasions, de guerres et de conquêtes successives, se sont réfugiés dans les régions du Seheur, et y ont porté leurs mœurs simples, sédentaires et agricoles. Il est à remarquer qu’ils sont moins fanatiques, moins intolérants, et (il est probable que l’un est la conséquence de l’autre) beaucoup plus industrieux et plus civilisés que leurs coreligionnaires d’Algérie. Ils disent franchement : « Nous ne sommes ni juifs, ni chrétiens, ni mahométans ; nous sommes les
amis de notre ventre. » Le scepticisme est favorable au développement de l’industrialisme : aussi, chose singulière , ce sont ces peuplades réputées à demi sauvages qui, non-seulement produisent les drogues et plantes rares dont on a besoin dans le Tell , mais fabriquent les fins tissus dont on admire dans les bazars de Constantine, d’Alger, de Tripoli, de Tunis, la trame soyeuse et délicate, digne de l’aiguille d’Arachné. Les canuts de Lyon ont, dans les Oasis du Touat, du Souf et jusqu’au pays nègre, des confrères et des émules qu’ils sont loin de se soupçonner. Le Tell , superstitieux, dévot et apathique, ne fournit guère que des grains; mais c’en est assez pour tenir l’active et laborieuse population du Seheur sous son absolue dépendance. Car, si l’on peut à toute rigueur se priver de haïks précieux, de henné, de plumes d’autruche, on ne peut se passer de blé, le Sahara n’en produisant que peu ou point, et les dattes, aliment fort nutritif du reste, devenant bientôt malsaines et échauffantes quand elles sont employées seules.
Plus tard, sont venus au Sahara, sur les traces des premiers habitants du pays, les Arabes de la conquête, et ils s’y sont juxtaposés. Ils y ont conservé leurs mœurs dédaigneuses et indolentes; ils s’y considèrent comme trop grands seigneurs pour cultiver la terre. Bien que propriétaires d’une partie du Kifar, ils se contentent de camper sur la lisière des Oasis et d’y faire paître leurs troupeaux. La culture de leurs champs
d’orge et de leurs pieds de palmiers, ils la contient à ces métayers autochthones qui demeurent fixés au sol. Ils en perçoivent les revenus; puis, l’été venu, ils émigrent dans les régions plus tempérées du Tell, où ils portent les dattes, les autres denrées et les produits manufacturés du Sahara, et dont, à l’entrée de l’hiver, ils reviennent chargés de céréales , servant ainsi de pourvoyeurs et d’utile trait d’union entre deux contrées , si diverses.
Malgré le soin curieux que la nature a pris de les isoler l’une de l’autre, en ne laissant entre elles que deux ou trois passages ou gorges presque infranchissablès, il est évident que, par cette divergence même de produits, de climat, de mœurs, elles sont destinées à s’entre-secourir, à coexister fraternellement, et à se servir mutuellement de complément et de ressource. Aussi est-il d’une importance énorme pour le Tell et ses occupants d’étudier et d’approfondir ces régions naguère encore à peine entrevues du Seheur. Mais cette étude est difficile.
Un étroit sentier à mulet, semé de casse-cou, le plus souvent perdu dans les sables ou emporté par les torrents , voilà pour la route. Quant aux gîtes ou aux étapes, si c’est aujourd’hui une tribu, ce sera demain une fontaine, après-demain un arbre, et quelquefois rien.
Le Khrebir est le conducteur de la caravane; c’est lui qui commande et dirige, dans l’océan des sables.
cette flotte vivante. C’est un homme d’intelligence, de bravoure, d'adresse éprouvées. Il sait s’orienter par les étoiles; il connaît, par l’expérience des voyages précédents, les chemins, les puits, les pâturages, les dangers de certains passages , les moyens de les éviter, tous les chefs dont il faut traverser le territoire, l’hygiène à suivre selon les pays, les remèdes contre les maladies , les fractures , la morsure des serpents et la piqûre des scorpions. Dans ces vastes solitudes où rien * ne semble indiquer la route, le khrebir a pour se diriger mille points de repère :Ja nuit, si pas une étoile ne luit au ciel , à la simple inspection d’une poignée d’herbe ou de terre qu’il étudie des doigts, qu’il flaire et qu’il goûte, il devine où l’on est, sans jamais s’égarer.
Chacun s’arme, s’approvisionne, charge quatre chameaux, et l’on part un jeudi, car il est dit : « Ne partez jamais qu’un jeudi et toujours en compagnie. » Le vigilant Khrebir se multiplie en route ; il recommande pardessus tout la prudence, « car celui qui met la tête dans le son sera becqueté par les poules. » Quand on est en pays suspect et à la portée des maraudeurs, il prescrit le silence, il interdit de fumer, de faire du feu, de sortir; il ordonne de lier la bouche des chameaux; la nuit, il se relève et s’assure d’heure en heure que les gardes du campement ne dorment point; puis, s’adressant aux malfaiteurs qui seraient tentés de l’attaquer, il leur crie d’une voix sonore, qui va retentissant au loin dans les profondeurs du Désert :
« 0 esclaves de Dieu ! vous entendez ! Celui qui tourne autour de nous, tourne autour de sa mort !
» Il ne gagnera rien à ce métier et ne reverra pas les siens !
» S’il a faim, qu’il vienne, nous lui donnerons à manger !
» S’il a soif, qu’il vienne, nous lui donnerons à boire!
» S’il est nu, qu’il vienne, nous le vêtirons!
» S’il est fatigué, qu’il vienne se reposer!
» Nous voyageons pour nos affaires, et ne voulons mal à personne »
Quant aux conseils hygiéniques, il recommande avant tout de savoir souffrir la soif; « car les buveurs ne vont pas loin, et ils sont pareils aux grenouilles ; à peine sortis de l’eau, ils meurent. »
Quand on voyage au grand Désert, il faut compter avec les redoutables Touareug [toiles), dont un seul trait peindra les mœurs : Kreddache, qui était leur chef avant Ould-Biska, le prince actuel, fut tué dans un combat par Ben-Mansour, de lu tribu des Chambas. Il laissait une femme, grande et belle, et elle promit sa main à celui des Touareug qui lui apporterait la tête de Mansour. Ould-Biska, dans une expédition terrible qu’il dirigea sur les Chambas, tua le meurtrier de Kreddache...
— Ould-Biska, lui dit la veuve, je suis à toi comme
1 Le Grand Désert, par MM. Damnas et Ausone de Chancel.
je te l’ai promis; mais prends ton poignard, finis d’ouvrir le corps du maudit; arraches-en le cœur et jette-le à nos lévriers. » Et il fut fait comme elle avait ordonné. Les chiens des Touareug ont mangé le cœur du chef des Chambas *.
Ces farouches pères du sabre, montés sur le merveilleux dromadaire méhari, franchissent en un jour des distances énormes, et fondent, par un bond que l’on ne saurait mieux comparer qu’à celui du tigre, sur la caravane qu’ils ont pressentie de loin avec un flair véritablement prestigieux, et qu’ils suivent souvent à la piste, guettant le moment propre pour l’attaque, comme le requin obstiné dans le sillage du navire, des semaines, des mois entiers.
Ce que les caravanes vont chercher au Soudan, à travers de si grands périls, c’est de la poudre d’or, des peaux de buffle, des dépouilles d’autruche, de l’ivoire, des esclaves, toutes marchandises opimes, car «la pauvreté, selon le dicton arabe, a pour remède le Soudan. »
Étudier dans leur lointain mystérieux ces caravanes qui, pareilles à de grandes flottes, sillonnent les mers de sable de l’Afrique centrale, c’est le premier degré à atteindre pour en préparer l’acheminement vers nos possessions algériennes. Jusqu’à ce jour elles ont suivi des directions différentes et établi leurs débouchés à Tripoli et à Tunis, qui doivent à ce grand commerce,
i îa Grand, Désert, par MM. Daumas et Ausone de Chancci.
cette dernière ville surtout, une part, la meilleure peutêtre, de leur prospérité et de leur importance. Ce sont des avantages dont notre intérêt et notre devoir sont de chercher à profiter. Pour atteindre ce but si désirable, deux voies nous sont ouvertes : la première consisterait à attirer vers nous par des avantages spéciaux, par une protection efficace, par l’appât de grands bénéfices, les voyageurs et leurs Khrebirs; l’autre, bien plus expéditive, nous a été, dit-on, proposée par des chefs de ces Oasis avancées dans l’intérieur et sur lesquels nous exerçons une suzeraineté nominale. Il s’agirait tout simplement de détrousser les caravanes qui, au lieu de venir à nous, persisteraient dans l’ornière, et de leur faire ainsi oublier le chemin de Tripoli et de Tunis. Ce moyen héroïque n’a pas été admis : les Anglais en eussent fait cas. Décidément nous sommes un peuple maladroit, naïf, ingénu, et nous ne saurons jamais pratiquer le grand art de la colonisation.
Le cheval barbe., le premier cheval du monde, souple, docile, infatigable, vite à la course, ardent au combat, si sobre qu’il faudrait presque prendre à la lettre cette image : le buveur d'air, dont les Sahariens le poétisent, est comme le pivot de cette société du Désert, féodale, chevaleresque, galante, courtoise, belliqueuse , dans laquelle revit , non de par les poudreux parchemins des bibliophiles, mais jeune, radieux, plein de vie, de sève et de passion, tout notre douzième siècle; qui a ses tournois d’amour, ses ermites, ses
saints, ses ménestrels, ses serfs; qui chasse le faucon au poing, le lévrier en laisse, et qui partage sa vie entre ce noble passe-temps , la passion des belles et celle des chevaux, les guerres et les aventures. Pas plus sous ce rapport que sous celui de la beauté des races chevalines, les habitants du Tell ne peuvent entrer en parallèle avec les Sahariens, en qui reluit encore un dernier rayon de l’antique civilisation arabe. Ce n’est pas à dire toutefois qu’il ne se trouve encore de grandes existences et de belles races de chevaux dans ces régions labourables de l’Algérie, que l’on désigne sous le nom générique de Tell ; mais ce qui n’est que l’exception dans ce dernier pays s’est maintenu la règle dans les poétiques zones où croit le palmier, et où l’homme de race est le vrai descendant des vainqueurs de l’Espagne et de l’Afrique, des brillants compagnons d’Othman, d’Okba et de Kaled.
Disons donc quelques mots de l’homme. Qui le croirait ? on trouve des rudiments de socialisme, et même d’un socialisme très - accentué, chez ces peuplades guerrières et chevaleresques. M. Proudhon n’eût eu qu’à frapper là, pour constater l’existence d’une séculaire et fondamentale an-archie. Ce qui a permis à ce peuple de garder sans altération les mœurs et les coutumes de ses pères, ce qui fait qu’il n’a point dégénéré, c’est, dit l’auteur des Chevaux du Sahara, « l’absence de domination, d’un gouvernement véritable. » Il n’y a aucun gouvernement proprement dit chez
les Arabes du Sahara, mais seulement un ensemble de traditions et de croyances auxquelles chacun obéit, et qui suffisent parfaitement à maintenir chez eux une société en harmonie avec leurs besoins en tout genre, supérieure à celle de leurs voisins du Tell, puissante même, si l’on en juge par le peu de variations qu’elle a subies depuis des siècles.
Voilà qui est fort surprenant; mais ce qui ne l’est pas moins, c’est que, cette absence de gouvernement dont souffrent ou jouissent les Arabes du Sahara (algérien) se concilie sans trouble aucun avec une démocratie aussi intense que possible, et c’est ce dont je juge par la note ci-contre du livre intéressant que j’ai déjà cité. L'auteur, rendant compte de certains stratagèmes diplomatiques des grands de la tribu , ajoute ; « Ce passage de mon ouvrage donne encore un côté de. la vie arabe. Il prouve en môme temps combien aux chefs il faut d’habileté, de prudence et de politique pour diriger un peuple dont le dernier berger veut connaître les affaires de son pays. »
Passons de ces bergers exigeants à un autre trait caractéristique de cette singulière société saharienne, dont la constitution féodale n’exclut pas l’idée ultrarépublicaine , et repose sur l’an-archie. Nous voici maintenant en plein fouriérisme, et nous allons voir que le service rendu, si trivial qu’il soit, pourvu qu’il soit utile, constitue le premier des titres aux distinctions et aux égards. Nous allons voir aussi certaines
professions, toutes matérielles, toutes manuelles, érigées à l’état de fonction sociale , il faut môme dire de sacerdoce, c’est-à-dire rétribuées par la communauté, et donnant droit à des privilèges, à des immunités considérables. De ce nombre est au premier rang le trèsutile, très-précieux, mais subalterne office de maréchal ferrant. « Le maréchal ne paye pas de contributions; quand la tribu va dans le Tell pour y acheter des grains; on se cotise pour lui... Il ne doit à personne le kouskous ni l’abri... Il a droit à un bénéfice que l’on appelle aadet el maallem, la coutume du maître... Au retour des achats de grains dans le Tell, chaque tente lui fait abandon d’une feutra de blé et d’orge, et d’une feutra de beurre. Au printemps, il reçoit encore une toison de brebis. Si l’on tue un chameau pour la boucherie, il prélève la partie comprise entre le garrot et la queue (moins la bosse , qui est le morceau le plus recherché). Dans les ghazias ou expéditions, qu’il y ait ou non pris part, il a droit à une part de butin. Enün (et ce dernier privilège en dit plus à lui seul que tout ce qui précède), il a le don de la vie dans les combats. Les armes à la main, à cheval, il peut être tué comme tous les autres, mais s’il met pied à terre et, s’agenouillant, imite, des deux coins de son burnous qu’il élève et abaisse alternativement, le mouvement d’un soufflet de forge, il sera épargné *. »
4 Les Chevaux du Sahara, par M. le général Daumas.
Maintenant, et en retour de ces droits superbes qui non - seulement l’enrichissent, mais font de lui une sorte de personne sacrée , le maréchal est tenu de ferrer gratuitement tous les chevaux qu’on lui amène, sous condition, bien entendu, que le cavalier apportera ses fers ; car dans le cas contraire, si c’est le maréchal qui les fournit, il prélèvera deux boudjoux pour les quatre pieds, son débours, mais rien pour ses peines.
Le vétérinaire jouit des mêmes exemptions et des mômes avantages, sous les mêmes charges; et enfin, le cordonnier n’est soumis h aucun impôt.
Ces trois professions sont à peu près les seuls arts et métiers du Sahara, et toutes les trois sont de véritables fonctions publiques, dans la bonne et juste acception du mot. Le vétérinaire est surtout tenu à une abnégation, à un désintéressement qu’on ne saurait trop admirer. « On n’aurait pas de paroles assez amères pour llétrir l’homme qui ferait tourner à son profit ses connaissances de vétérinaire. Celui qui possède l’art de guérir les chevaux doit à tous ses coreligionnaires la complète et continuelle jouissance du don qu’il a reçu. Investi d’une fonction sacrée, il sera toujours à la disposition de qui requerra sa science. Si la pensée lu venait de mettre un prix aux soins qu’il donne, on l’appellerait un quémandeur et un usurier. Son premier devoir est le désintéressement le plus absolu... Souvent c’est chez lui qu’on va le consulter : il faut dans ce cas qu’il exerce l’hospitalité. Cet homme, re-
nommé par son habileté à soulager la race chevaline
est ruiné par les frais continuels que cette habileté lui impose *. »
Un Je nos chefs d’école avait, dans la grande ébullition de février, lancé cette noble, mais trois fois utopique proposition : « L’homme supérieur par le talent ou le génie n’a pas plus de droits que ses semblables • il a seulement plus de devoirs. » La voilà cependant réalisée au vif, cette utopie, — au Sahara !
Dne exécution capitale à Constantine.
11 y a déjà des années, ayant alors l’honneur d’être attaché à la Direction des Maires d’Afrique, je reçus, avec plusieurs de mes collègues, l’invitation d’assister à une expérience — administrative, — si l’on veut, mais sans précédent, à coup sûr, dans les fastes bureaucratiques. Il s’agissait de pourvoir l’Algérie d une de ces machines expéditives qu’inventa un médecin philanthrope, et qui, en simplifiant le rôle du bourreau, abrègent celui du patient. La colonie avait semblé mûre pour cet emblème et ce produit d’une civilisation parfaite : en conséquence, et puisqu’il faut
» Les Chevaux du Sahara , par M. le général Paumas.
Die
l’appeler par son nom, on avait commandé 1 une guillotine à M. Henri Sanson, deuxième du nom, fils du célèbre, et remplissant alors lui-môme les fonctions d’exécuteur, c’est-à-dire, et pour employer sa doucereuse périphrase, de constructeur, — entrepreneur des bois de justice.
La machine faite, il restait à s’entendre avec le fournisseur sur le mode de livraison, à s’assurer qu’elle était bien et dûment conditionnée, solidement constituée et en mesure de fournir un bon et durable service, ces sortes d’ouvrages ne pouvant souffrir la médiocrité, par des raisons que le lecteur me dispensera de déduire.
La machine nous attendait toute montée, dans X atelier de M. Sanson, situé au bord du Canal, près de l’entrepôt des douanes, et ses deux bras (nommés jumelles en style du métier), se dressant au-dessus du mur de l’enclos, avaient attiré devant la porte de l 'atelier une grande foule qu’il nous fallut fendre, et qui, en nous voyant passer, se demandait avec stupeur ce qu’allaient chercher là des gens de mine honnête, et lequel de ces beaux messieurs allait se faire guillotiner clandestinement. Nous fûmes reçus très-poliment par le propriétaire du lieu, — dans son salon de réception, — c’est-àdire sur l’échafaud. M. Sanson, homme de manières convenables et d’une figure douce, était entouré de plusieurs gentlemen des plus distingués par leur mise : c’étaient ses aides, mal à propos nommés valets par
le vulgaire, et plus injustement encore flétris d’un dicton fort connu; car je déclare avoir trouvé chez ces messieurs une parfaite urbanité et des empressements courtois, dont je ne doute pas qu’ils ne fassent profiter les criminels temporairement confiés à leurs soins. L'un d’eux nous fit môme observer avec une suavité de sourire et un à-propos remarquables « qu’il était bon d’avoir des amis partout ; » car, « dans la vie, ajouta-t-il, qui sait ce qui peut arriver? »
Je reviens à l’invention de Guillotin. M. Sanson nous fit observer curieusement chaque détail de la machine, et les jumelles , et les poteaux, et la bascule, et le couteau, chef-d’œuvre de serrurerie, masse effroyable de plus de trente kilogrammes, acquérant par la vitesse de sa chute, en vertu de la loi du carré des distances, un poids presque incalculable. Tout était bien établi , bien soigneusement peint en rouge, pour que le sang n’y parût pas, comme sur la pourpre, et surtout, ce qui est l’essentiel, construit en vieux chêne , en chêne de vingt ans, dont MM. de Paris ont toujours ample provision chez eux pour les occasions semblables. Le chêne nouveau joue, comme tout ce qui est jeune, et c’est non-seulement un défaut capital, mais il est arrivé fort souvent que d’horribles tragédies s’en sont suivies. A telles constructions il faut donc de vieux chêne pour matériaux. Les Pompes funèbres aussi font grandement valoir la vétusté ligneuse de celui qu’elles fournissent pour notre dernier habit.
Cette expertise faite, il restait une dernière et plus décisive épreuve, celle du fonctionnement de la machine même. Il y a pour cela des épreuves pratiques et consacrées par l’habitude. D’abord on introduit dans le fatal guichet des bottes de paille très-serrées, présentant, à peu près le volume d'usage. Si elles sont coupées nettement, on peut être certain que... Puis, si l’on veut pousser plus loin l’ex| rience (ce qui eut lieu en notre honneur) , on présente au biseau homicide un malheureux mouton vivant, innocent des crimes humains, un agneau sans tache, dont le col, garni d’une épaisse toison, n’en est pas moins tranché avec une précision effrayante par le fer tombant comme la foudre, et comme elle grondant avec un bruit sinistre, qu’une fois perçu, l’oreille, fut-ce au bout d’un siècle, discernerait entre dix mille.
Ce simulacre de tragédie, cette répétition d’une pièce dont l’acteur principal ne joue jamais qu’une fois, ne laissèrent pas de nous causer certain petit frisson à tous. La machine, vue et approuvée, fut expédiée pour Alger. C’est un épouvantable instrument après tout, et M. Guillotin n’a pas payé trop cher, par l’ignominie du baptême, un tel brevet d’invention. — Ainsi pensais-je : j’étais loin de prévoir qu’il viendrait dans ma vie un jour, une heure, une minute où j’en regretterais l’emploi.
Voici comment :
Deux jours après mon arrivée à Constanline, le ca-
pitaine G..., nouveau commandant de place nommé à Balna, qui était venu avec moi de France sur te Sphinx, me dit: — Je pars demain matin, et je le regrette, car je n'ai jamais vu d’exécutions arabes, et justement le Général vient de m’annoncer qu’une double décapitation aura lieu après-demain lundi.
— Sur l’échafaud ?
— Non, par le glaive.
11 y a dans tout homme, sans qu’il s’en rende compte, un secret penchant à l’horrible. J’étais dans le môme cas que le capitaine G...; je n’avais jamais vu d’exécution par le yatagan, chose vulgaire pour les vieux habitants de Constantine. Je ne pus résister à la tentation de voir celle-ci. Je fus puni, au reste, et je ne m’en plains pas, de cette fantaisie cruelle.
Les deux malheureux qu’on allait exécuter étaient deux jeunes Arabes nommés, l’un Mabrouk, l’autre Abdallah-ben -Aïd, coupables de meurtre sur un de leurs coreligionnaires, fils d’un officier de spahis de la garnison de Sétif. Mabrouk avait monté te coup , mû par un désir de vengeance, et Abdallah, moitié serviteur, moitié compagnon de la victime, spahis luimême, et au service de l’occupation française, s’était laissé corrompre et avait attiré son maître et ami dans le piège. Tous deux avaient eu un complice, le nommé Hamed-ben-Saïa, pareillement condamné à mort; mais ce dernier avait eu la présence d’esprit de se laisser mourir à l’hôpital , peu avant l’exécution.
Le meurtre avait été commis le 2 mai 1848 et, malgré ce qu’a de sommaire la justice rendue par les conseils de guerre, les condamnés avaient attendu plus de dix mois l’application de la sentence. Qu’on me permette à ce sujet une réflexion : l’Arabe, habitué à une justice prompte, tendant son cou sans résistance s’il est pris en flagrant délit, murmure et s’étonne de lenteurs qui demeurent pour lui inexplicables et lui apparaissent comme un raffinement de cruauté. Quand le supplice arrive enfin, la peine est à ses yeux prescrite, et les populations ne sont pas moins surprises ni mécontentes d’une rigueur si tardive, et d’un coup de glaive rétrospectif qui s’en va châtier un crime des longtemps consommé, déjà oublié presque, et dont personne n’a souci.
Autre observation : cet acte de rigueur parait d’autant plus arbitraire, que rarement le meurtre était puni de mort sous la législation arabe. Le meurtrier offrait la dia (1e prix du sang) à la famille de la victime, qui presque toujours l’acceptait. Ce n’était qu’un débat en quelque sorte civil à régler entre les parties. L’autorité n’intervenait que sur la plainte des parents intéressés, et n’appliquait la peine du talion que si l’auteur de l’assassinat refusait ou n’avait aucun moyen de s’acquitter de la dia. Il n’y avait pas, comme chez nous, un procureur impérial pour lancer des mandats d’arrêt et faire des poursuites d’office. Cet état de choses, commun au reste à tous les peuples du Koran, offre
une singulière analogie avec les mœurs de nos pères, les Francs, qui avaient des tarifs en sous d’or pour tous les délits contre les personnes, jusqu’au meurtre inclusivement. Ainsi, chose surprenante et digne des méditations de nos législateurs, on voit le respect de la vie humaine atteindre à son plus haut degré, et la peine de mort être abolie de fait chez les nations primitives, chez celles que nous nommons barbares.
Néanmoins , le crime d’homicide était rare chez les Germains ; il l’est aussi chez les Arabes et dans l’empire musulman.
Nous avons aboli, — et ce n’est que d’hier, — la peine capitale pour délit politique. Or, par un contraste non moins saisissant, le crime d’État était précisément le seul qui, parmi les Arabes et les Turcs naguère, était toujours puni de mort. Je n’explique pas, je constate cette double contradiction, que je signale aux réflexions des juristes et des penseurs.
L’exécution était indiquée pour le S mars, au lieu habituel des supplices, sur la place dite de la Brèche, terre-plain situé en dehors do la porte principale de Constanline. C’est par cette porte que s’opère tout le va-et-vient de la ville, qu’arrivent le malin les maraîchers arabes, et que se répandent les promeneurs sur l’esplanade plantée d’arbres, liée à la place de la Brèche, et en tout temps couverte de chevaux, de voitures, de chameaux, de marchands, de groupes animés que fixe et retient ébahis un jongleur kabyle , un pro-
phète de carrefour, une bande de musiciens aveugles.
Il est bon , comme dit l’assesseur de M. Henri Sanson, d’avoir des amis partout. Un ancien collaborateur de la direction des affaires d’Algérie, que je retrouvai à Constanline dans les services militaires, m’offrit pour l’exécution une place aux fenêtres du Magasin à blé qui s’ouvrent sur la place. — Vous irez seul, ajoutat-il ; je connais ces sortes de spectacles, ils me rendent toujours malade, je n’irai pas. — Il vint pourtant. — A sept heures précises, le lundi, par une matinée glaciale, un carré d'infanterie de ligne et de Turcos (fort belle milice indigène, en turbans blancs, hauts-dechausses et caftans bleu de ciel galonnés d’or) vint se former sous nos pieds. Mon compagnon, reconnaissant un de ses amis dans l’officier qui commandait le détachement, m’offrit de descendre et d’entrer avec lui dans le carré môme. Je refusai et n’eus pas tort. Toutefois, l’avouerai-je, je n’étais pas ému et me reprochais à moi - même mon peu de sensibilité, quand parut le fataj cortège.
Les deux malheureux condamnés, vêtus de longues chemises blanches, les pieds nus, les mains liées derrière le dos, ^avançaient entourés de gendarmes français à pied et à cheval et de gendarmes maures. Introduits dans le carré, ils furent placés précisément en face et à quelques pas de nous : derrière eux et à quelque distance, s’élevaient deux poteaux surmontés d’écriteaux énonçant leur crime et leur condamnation
Ils furent, non pas agenouillés, mais assis sur la terre nue, le visage tourné vers le soleil levant, dont les rayons , pâles encore , commençaient à percer la brume. Dans le rapide instant où je vis ces deux hommes pour fa première et ultième fois, je fus on ne peut plus huppé de leur contenance et de leur visage que j’aurai, je crois, toujours devant les yeux. Ils étaient fort jeunes tous deux (de vingt à vingt-cinq ans à peine) , réguliers de traits, le teint pâli ou plutôt blanchi à l’excès par le long séjour de la prison, l’obscurité et la privation du grand air. Leurs têtes, que le barbier avait cessé de raser depuis qu’elles étaient promises à un autre glaive plus terrible, étaient couvertes d’une longue et abondante chevelure brune qui descendait presque au niveau de leurs épaules, et contribuait, avec cette blancheur de teint insolite chez les Arabes, à donner à tous deux une physionomie européenne qui ajoutait au sentiment de pitié dont nous étions pénétré. Une palme à la main, et chacun d’eux eût pu poser pour le martyrologe. Tristes sans abattement, résignés, recueillis et fermes sans fanfaronnade, ils élevaient un regard doux et morne vers l’astre qui allait s’éteindre pour eux. Le froid pénétrant qui régnait nous faisait grelotter aux fenêtres : ils ne tremblaient ni de peur ni de froid.
Pendant que le greffier de la justice militaire leur lisait leur sentence (inutile, absurde, inhumaine formalité !), l’exécuteur, placé derrière eux, un grand
Turc, déjà vieux, à longues moustaches grises, mal accoutré d’un turban jaune et d’une veste bleue râpée, allait de l’un à l’autre, leur imposant les mains et leur adressant la parole d’une façon toute paternelle, les alignant et les courbant tout à sa guise, leur montrant à tenir la tète et leur tressant la chevelure pour la commodité du coup.
Quand enfin la sentence fut lue, Tobriz (l’exécuteur), tirant rapidement du fourreau un court yatagan qu’il portait passé à sa ceinture, frappa le plus jeune des patients, Abdallah, placé devant lui à sa gauche. Le coup fut donné légèrement et sans aucun effort visible. ÂbdalFah s’inclina en avant, respirant ou du moins s’agitant encore. Sur le point de passer au second condamné, l’exécuteur, comme par une sorte de scrupule d’humanité, revint sur le premier avec un sang-froid incroyable et, lui mettant le pied sur le cou, l’acheva en un tour de main, sans pourtant détacher la tête, ce qui est formellement contraire aux habitudes musulmanes, par les raisons bien connues tirées de leur foi religieuse.
Vint le tour du second : ici commence une véritable scène d’horreur.
Apparemment, le malheureux complice d’Abdallah n’avait pu, à la vue de son compagnon égorgé, contenir, tout stoïque et résigné qu’il fût, un tressaillement d’épouvante. C’estceque du moins prétendit l’exécuteur pour sa justification. Quoi qu’il en soit, non-seulement
le glaive porta à faux sur le second condamné, mais un deuxième, un troisième coup le laissèrent debout, tout couvert de son sang, qui lui ruisselait dans la face, et se redressant sous le fer. L'exécuteur, tout aguerri qu’il fût à semblable métier, sembla perdre un instant la tète. Enfin, un quatrième coup mieux porté que les précédents termina cette boucherie.
Les deux corps furent laissés sanglants sur la place pour servir d’exemple et de salutaire effroi aux indigènes, exhibition inutile, car de tels spectacles émeuvent fort peu les Arabes, et, tandis qu’on décapitail Mabrouk et Abdallah, un grand nombre de ces fatalistes, groupés à peu de distance, s’occupaient de leurs ventes et de leurs achats, ou conversaient paisiblement, sans souci de ces malheureux. Un bateleur kabyle avalait des serpents, et partageait avec la tragédie jouée sur la place de la brèche l’attention de la multitude. Pourtant, dans la journée, quelques fidèles vinrent ramasser les deux suppliciés, lavèrent leurs plaies aux fontaines sacrées et leur donnèrent la sépulture.
L’impression profonde d’horfcur et de dégoût que j’emportai de cette scène punit ma curiosité, et j’en ressentis physiquement l’effet plusieurs jours durant. C’était cependant un habile chnouch que ce Tobriz ; il avait dans sa vie coupé deux mille têtes : dans une seule nuit, il avait décapité deux cents Arabes de la tribu d’Abd-el-Nour. Mais, si ce n’est l’âge, l ’ inaction avait rouillé ce bras terrible. Le froid du matin lui
avait engourdi le poignet, dit-il, puis le second supplicié n’avait pas été assez ferme. Telles furent les excuses qu’il fit valoir auprès du bureau arabe, où on le gourmanda vivement sur sa maladresse. Depuis la chute des Turcs, cet homme est presque sans emploi et sans ressources. Il tient une petite boutique de cafetier, au produit de laquelle il joint le casuel des exécutions à mort. Je l’ai souvent rencontré depuis, notamment dans la journée même de l’exécution, fumant avec sérénité dans le quartier arabe de Constantine, où ses fonctions officielles l’entourent d’un certain relief. Deux heures après la lamentable affaire de la matinée, je le vis passer, comme toujours, la pipe en main, causant sans nul trouble avec un de ses coreligionnaires. Je ne comprenais pas leur entretien; mais, comme dit lord Chesterfield, avec un peu d’observation «on devine par la contenance des gens ce qu’ils se disent, bien qu’on ne puisse entendre un mot de leur discours. » Tobriz, négligemment, et entre deux bouffées de tabac, expliquait le faux coup du matin à son interlocuteur, bien plus mortifié évidemment de l’écbec fait à sa réputation d’artiste et de fine lame que du surcroît possible de souffrances imposé à de misérables Arabes.
Maintenant, si l’on veut savoir pourquoi l’instrument de supplice dont on a doté l’Algérie, et dont on s’est servi une seule fois à Constantine, n’a pas été employé depuis , en voici le triste motif ; l’instrument dont il est question coûte de transport, de frais de déplacement
cl autres, une somme assez forte (dix-huit cents francs, me dit-on \ tandis queTobriz fait et fournit les exécutions à mort, avec qn immense rabais : il touche vingtcinq franc a par tète.
Espérons que la tragédie, dont nous venons de rendre un compte fort adouci, contribuera à couper court à ce système économique. La France est endettée, c’est vrai, mais elle est encore assez riche pour payer son humanité.
Si-Djoha, ou le polichinelle arabe.
Les extrêmes se touchent : le bouffon vient ici après le terrible.
Si-Djoha, personnage éternel et fantastique, sur lequel notre savant confrère, M. l’orientaliste Cherbonnean, de Constantine, a bien voulu nous transmettre les détails biographiques les plus circonstanciés et les plus inédits, Si-Djoha, disons-nous, est une de ces créations légendaires qui existent chez tous les peuples. C’est une espèce de polichinelle arabe, doublé de jocrisse, mais modifié dans le sens des mœurs sauvages et sanguinaires de ses concitoyens, et aux mains de qui la marotte ou le rouleau cache des griffes formidables. C’est un fou, mais un fou rusé et dangereux; un bobèche, d’accord, mais ses saillies ont le caractère du
pavé de l'ours ; il ne se borne pas, comme ses congénères Pulcinella et Guignol, à rouer de coups le commissaire, la garde et les autorités généralement constituées, et c’est le plus souvent le poignard à la main qu’il fait sentir aux assistants le mérite de ses pointes. C’est un vrai Bédouin, et, à ce titre, très-populaire dans l’Algérie. Il se tire de tout à force d’effronterie, et quelquefois à force de stupidité. Bref, c’est un personnage singulier dont les tours, quelquefois bons, souvent mauvais, et les saillies au gros sel sont en possession de défrayer les longues après-dlnées sous la tente ou chez le kaouadji arabe.
Voyons-le maintenant à l’œuvre.
La corde. — Un thaleb (lettré) vint un jour chez Si-Djoha, et lui demanda à emprunter une corde. Si- Djoha n’était point prêteur; il savait d’ailleurs par expérience que les tolba (pluriel de thaleb ) ne rendent jamais rien. 11 répondit donc au quémandeur : « Je te prêterais bien ma corde; mais ma femme s’en sert en , ce moment : elle étend dessus le kouskous. »
Pour l’intelligence de ce mot, il faut rappeler que le kouskous, mets national des Arabes, est une sorte de granulation très-fine de la meilleure farine, une sorte de semoule, dont les parcelles n’ont pas, à beaucoup près, la grosseur d’un grain de riz.
Le clou. —Si-Djoha loua un jour sa maison à un
dlG LA VIE ARABE
Arabe revenant de pèlerinage, et se fit payer d’avance une année de loyer, ne se réservant que le droit de planter un clou dans la skifa , couloir compris entre la porte de la rue et celle de la cour intérieure, et de disposer de ce clou ainsi que bon lui semblerait. Le locataire étant entré en possession, Si-Djoha, dès le lendemain, se rendit au logis, un chien mort sous le bras, planta son clou, et accrocha ledit chien mort à la muraille. Une épouvantable infection ne tarda pas à être la suite de cet acte de propriété. On décrocha le chien ; mais le jour suivant Djoha en rapporta un autre. Cet habeas corpus déplut au locataire. De là procès devant le cadi. La justice arabe n’est guère moins stricte que la justice romaine. Uti et abuti, c’est la propriété. D’ailleurs il y avait dans l’acte : Planter un clou et en user à discrétion. Le locataire perdit sa cause avec dépens. Si-Djoha garda le loyer et rentra dans la jouissance anticipée de son immeuble.
Le nuage. — Un jour, Si-Djoha acheta un beau haïk pour cinq dirhems, à condition que le marchand voudrait bien l’accompagner jusqu’au lieu où était caché son trésor. Le marchand souscrivit, et l’on se mit en marche vers la précieuse cachette. Après une bonne heure de route : — C’est par ici, dit Si-Djoha. Et il se mil à regarder attentivement vers le ciel. — Dépêchons-nous , dit le marchand , je suis pressé. — J’entends bien, dit Si-Djoha; mais je ne trouve pas la mar-
que. — Où diable vas-lu la chercher? — Eh ! pardieu, je la cherche où je l’avais laissée. C’était un superbe nuage I
Le pendu. — Si-Djoha avait un ami, fumeur de hachiche, dont le cerveau s’était affaibli, et que poursuivaient des idées consentes de suicide. Toutes les fois que ce malheureux maniaque passait près d’une rivière ou d’un étang, son goût était de s’y jeter. Si-Djoha l’avait mainte fois tiré de l’eau. 11 arriva un jour que cet hachaichin , déterminé à en finir, lutta longtemps contre son sauveur, si bien qu’il était à moitié asphyxié lorsque ce dernier put enfin le tirer au bord et le transporter chez lui. Il alla immédiatement chercher des sels et autres pharmacopées chez un droguiste. Pendant ce temps, le noyé revint à lui, se tâta, et, voyant qu’il n’était point mort, accrocha son turban a une solive et se pendit bien et beau. Quand Si-Djoha revint, la langue était pendante et l’homme parfaitement défunt. Les voisins, au bruit de l’accident, accoururent, et ils dirent à Si-Djoha : — Comment, toi qui aimais tant cet homme et l’as empêché si souvent de se noyer, comment l’as-tu laissé se pendre? — Lui, pendu? allons doncl répondit le bouffon; ne voyez- vous pas qu’il se sèche?
Les deux têtes. — Si-Djoha demeurait auprès d’une mosquée. Un certain muezzin le fatiguait par ses ap-
pels ù la prière qui retentissaient dès l’aurore. Un beau matin, il le guetta sur la galerie du minaret, et le tua sans plus de façon ; après quoi, il s’en revint bien content près de sa mère, rapportant la tète du malheureux marguillier. — Au moins, nous dormirons tranquilles! lui dit-ij d’un ton joyeux. — Hélas! malheureux, qu’astu fait? cria la mère. Garde-toi au moins de t’en vanter. Jette la tête dans le caveau, et, sur ta vie, sois prudent ! — Ce qui fut dit fut fait. Le fils ayant tourné les talons, la mère s’en alla vite au marché acheter un mouton qu’elle égorgea, et dont elle s’empressa de substituer la tête à celle du malheureux muezzin. Ce qu’elle lit de celle-ci , on l’ignore ; toujours est-il que toute trace du crime fut écartée par ses soins. Cependant, Si-Djoha, en vrai idiot, tira, à la première occasion, vanité de son beau coup de main. La famille du défunt était toute en rumeur et dans les larmes. La mosquée était pleine de parents et d’amis criant à l’assassin, au malfaiteur. — Ce n’est ni l’un ni l’autre, repartit Si-Djoha; ménagez vos propos, bonnes gens; je suis un parfait honnête homme, et c’est moi qui ai fait le coup. — On ne l’en voulut point proire. Cependant jl se dénonçait avec une telle insistance, offrant de fournir les preuves de son action, qu’on le suivit à sa maison, et de là dans la dercfioucha (caveau dont nous avons parlé).' Celui-ci était obscur : Si-Djoha, s’avançant dans les ténèbres, et cherchant à tâtons la tête du muezzin , avait derrière lui la femme du défunt. Tout
à coup il s’écria : — Holà 1 bonne femme, il parait que votre mari avait des cornes , car j’en tiens une belle paire ! — La pauvre femme crut à un miracle vengeur et balbutiait pleine de confusion , quand Djoha mit triomphalement au jour la tête du mouton. Chacun se mit à rire et dit : « C’est encore un tour de ce stupide Djoha. » C’est ainsi que ce fou échappa, cette fois entre mille, au glaive du chaoucb, en dépit de l’axiome connu : Quos mit perdere Jupiter dementatl
Les moustaches et la barbe. — Voici un trait d’antagonisme entre les Arabes et les Turcs : Si-Djoha, revenant de pèlerinage, s’avisa de traverser le pays des Turcs pour en examiner les mœurs et les coutumes. Arrivé à Constantinople, il fut conduit devant l’inspecteur du diwâne (douane), et se disposa à exhiber son passe-port (firman). L’inspecteur était un homme âgé dont le visage, dénué de moustaches, s’encadrait dans une longue barbe. Si-Djoha ne portait que des moustaches. Voulant faire une plaisanterie , le Turc dit à son interprète : — Demande à cet Arabe pourquoi il se rase. — A peine Si-Djoha eut compris la question, qu’il répondit : — Parce que les moustaches sont l’ornement du lion, tandis que la barbiche est celui du bouc.
Les culottes. — Le bey de Constantine, ayant essuyé une défaite près de l’Oued-Zohor, perdit son cheval dans la mêlée et s’enfuit à pied dans un ravin. Un
smm.
Kabyle s’élança sur lui et lui arracha tous ses vêtements, à l’exception du serouâl (culotte). Un an après, le Kabyle, devenu prisonnier, était amené devant le bey, qui le*reconnut. Au lieu de le punir, celui-ci lui accorda sa grâce, et lui donna en outre une bourse pleine de dinars. Si-Djoha, témoin de cette action, accosta le Kabyle au sortir du palais , et lui dit : — Imbécile, que ne lui as-tu pris sa culotte? — Pourquoi? — Tu aurais eu deux bourses 1
Le collyre. — Si-Djoha acheta un jour du kohol (collyre), pour le soin des yeux, d’un marchand dont l’oeil rouge et chassieux attestait un commencement d’ophthalmie. Le marchand demanda un dirhern : Si- Djoha lui en donna deux généreusement. — Tu me donnes trop, dit le marchand. — Mon ami, je te paye un dirhern pour moi, dit Si-Djoha, et un pour toi, afin que tu t’achètes un peu de marchandise et que tu guérisses tes yeux I
L’enfer et le poete. — Un jour, un poète, buvant avec lui du café très-chaud, lui dit en plaisantant : — Le harnim, cette eau soufrée et brûlante qu’on te fera boire dans l’enfer, sera bien plus chaude encore 1 A quoi Si-Djoha répondit : — C’est vrai 1 mais je lirai tes vers.
Le roi et la reine. — Si-Djoha fut un jour ren-
* ‘ ~ * D i gïi i zaa py Guag t^J
contré dans les rues de Bougie , où il s’était momentanément fixé, tenant une outre sous son haïk. Bougie était alors sous la domination des rois musulmans de xe nom. Un inspecteur de police, l’ayant avisé,' le pria de lui montrer ce qu’il cachait. — Eh ! pardieu, c’est de l’eau, répondit Si-Djoha. — Voyons un peu cette eau ; verses-en dans ma tasâe. — Volontiers. — Mais il me semble qu’elle est rouge. — C’est l’effet des récentes pluies. — Mais il me semble aussi qu’elle a le goût de vin? — Et quand cela serait? — Je te conduirais en prison. Ne sais-tu pas que notre roi (le salut soit avec lui 1) nous défend de boire du vin? — La reine me le permet. — C’est ce que je suis curieux de voir. — Suis-moi donc! — Si-Djoha conduisit l’inspecteur, non au palais, mais chez lui, et appela une ravissante jeune fille avec laquelle il vivait. — C’est là la reine? fit le policier ébahi. — Oui, mon ami, c’est elle-même : tu vois la reine de mon cœur! Elle m’a commandé de boire beaucoup de vin, et je l’en aime davantage. Tiens, mon ami, accepte la moitié de cette outre, et, au lieu de troubler les gens, suis dorénavant ma recette !
L’agent de police, stupéfait de tant d’aplomb, oublia de verbaliser, et ne songea plus à prévenir le roi de ce que prescrivait la reine.
Si-Djoha, ingénieur. — Si-Djoha était en voyage. Arrivé à Bone, il trouve sur les bords de la Scybouse un brave homme de Turc occupé avec deux ou trois
lia
LA VIE ARAÇE
chaouches à sonder la rivière , à prendre des mesures, etc... — Il s’approche de lui, et lui demande poliment quel est le but de son travail, — Je suis chargé de faire un pont, lui dit le Turc. — Mon Dieu! observe Si-Djoha, j’ai quelque expérience de la chose. . , Si vous me permettiez de vous donner un conseil... — Parle, mon ami, s’écrie le Turc, qui n’était pas très-fort dans la partie et se sentait notablement embarrassé. •*— Pas à présent , fit Si-Djoha ; les explications que j’ai à te soumettre nécessitent quelques moments d’entretien, et je suis à jeun depuis l’aube. Tout aussi bien, l'heure de déjeuner est arrivée ; je te quitte... A tantôt ! — Du tout, du tout! reprit le bon Turc; ne prends pas la peine de retourner en ville. Mon chaouch est en train de préparer le pilau; nous déjeunerons ensemble i puis, en humant le café, tu me donneras tes avis. — On s’assit aussitôt sur un joli tapis ; Si-Djoha mangea comme quatre. Les pipes allumées et le café versé , il prit un air important et dit : — Seigneur, tu dois chercher l’économie dans ce travail... Il appartient à ta sagesse de ménager l’argent du bey. — Sans doute ; mais après! — Le cours de la rivière ne laisse pas d’être étendu. — C’est vrai. — Les rives, au contraire, sont rapprochées. — Eh bien? — Par conséquent, je te conseille de construire ton pont — en large I
L’habit. — Le burnous de Si-Djoha, étendu sur le balcon de sa maison, tomba un jour du haut de cette
galerie dans la cour. Si-Djoha poussa de grands cris. — Qu’avez-vous donc? lui dit-on. — Je songe, reprit-il d’un ton plein d’épouvante, que j’aurais pu être dedans !
Comment Si-Djoha conquit la sainteté et se fit marabout. — Il était devenu vieux et sans ressources, et ses sentiments avaient changé malheureusement avec sa fortune. Ayant appris un jour que le bey possédait un trésor considérable, caché dans une des chambres basses du palais , il alla trouver un de ses amis, dont la niaiserie n’excluait pas les penchants vicieux, et le décida à devenir son complice pour un coup de main. Quand leurs plans furent arrêtés, ils parvinrent h creuser un souterrain, et se glissèrent dans la chambre du trésorier à la faveur de la nuit. Arrivés à cet endroit, ils examinèrent tous les objets dont il était garni, et aperçurent une fort belle cassette en bois d’ébène , avec marqueterie de nacre. Flairant quelque piège, Si-Djoha conseilla à son camarade d’enlever la cassette; mais, au moment où celui-ci y porta la main, il se trouva surpris par un ressort secret, et la douleur allait lui arracher des cris, lorsque Si-Djoha lui trancha la tête. Il emporta le corps , afin de faire disparaître un témoin dangereux. Cependant il revint au trésor, l’enleva en plusieurs voyages, et le transporta dans son logis. Quelques jours après, un habitant de la ville lui demanda à louer sa maison.
Si-Djoha lui dit : — Reste dans la skifa (vestibule), el attends-moi là. Puis il rentra, se déshabilla et s’amusa à danser „out nu dans la cour. Après cet exercice, il sortit et demanda au bourgeois ce qu’il avait vu. — Rien, absolument rien, répondit le bonhomme. — Eh bien ! fit Si-Djoha , comment veux-tu que je consente à louer une maison qui cache si bien mes défauts?
Il fallut trouver un moyen de découvrir le coupable. Le bey imagina la ruse suivante. Par son ordre, des sentinelles furent postées dans chaque quartier et dans chaque rue , et des chaouches se promenèrent dans toute la ville en laissant tomber sur leur passage des pièces d’or et des pièces d’argent. On pensait qu’elles seraient ramassées par des gens de mauvaise foi ou des voleurs.
Si-Djoha ne se découragea pas pour si peu : son esprit inventif avait déjà imaginé une manière de ré-: coïter cette cueillette. Il commença par s’affubler d’un accoutrement bicolore, blanc à droite, noir à gauche, soulier blanc et soulier noir, jambe blanche et jambe noire, capuchon mi-parti ; puis il se rasa un seul côté de la figure, et monta sur un chameau dont les genoux et le ventre étaient graissés d’une forte couche de glu. Ses semelles, à lui, avaient été aussi enduites de la même substance.
Lorsque la prière du mogreb (coucher du soleil) eut été annoncée du haut des minarets, notre homme
sortit de sa maison dans cet équipage, et se mit à courir les rues, faisant agenouiller de temps en temps sa monture sur les pièces de monnaie, et tâchant de distraire les curieux par des mouvements de colère simulée contre le chameau. Revenu chez lui, il ajouta sa recette au magot amassé, et s’endormit tranquille. Trois jours s’écoulèrent ainsi, et, pendant trois jours, il renouvela ce manège.
Enfin, le bey eut recours à un autre artifice pour tenter plus efficacement les auteurs du vol. Il fit promener par toute la ville une autruche au cou paré de chaînes d’or, de pierreries, avec des khalkhals d’argent , aux pieds. Tous les bons musulmans qui voyaient passer l’animal se rangeaient respectueusement et recommandaient leur âme à Dieu. Qui aurait osé y toucher?
Un homme l’osa. C’était encore Si-Djoha. Ayant engagé une querelle avec les chaouches et les kobdjis (policiers) du bey, il attira dans son parti quelques voisins assez mal famés , et quand la mêlée fut engagée, il s’esquiva, en poussant dans l’impasse de sa maison la pauvre autruche effarouchée. Aussitôt introduite, aussitôt égorgée. Si-Djoha sort alors fort tranquille, et se lance dans la bagarre. Les horions pleuvaient, et les cris faisaient fuir femmes et enfants. Enfin, il fallut se séparer, et la police se retira, battue et honnie. Pendant la nuit, notre coquin dépouilla et dépeça la bête. De la graisse, il remplit une cruche; puis il jeta la chair et les os dans sa citerne.
Le bey punit les infidèles chaoucbes; deux d’entre eux moururent sous le bâton. Telle est la justice des Turcs.
Mais l’affaire devenait plus grave ; il fallait à tout prix découvrir l’auteur de tant de forfaits. Le bey fit promettre une récompense magnifique à celui qui prendrait le scélérat dont les artifices ayaient fait dis- . paraître l’autruche. Une vieille femme de la ville, plus avisée que les autres, se douta des menées de maître Djoha ; elle se couvrit la figure de cendre et de charbon en signe de deuil, et alla, les larmes aux yeux, frapper à sa porte. Si-Djoha était absent; sa femme ouvrit, et, touchée de l’air de détresse de la dame, lui demanda ce qu’elle voulait. — Mon Dieu, dit celle-ci, mon fils est à l’agonie ; il s’est fait une blessure trèsgrave, et le hakem (médecin empirique) a déclaré que si je ne lui appliquais pas sur la partie malade un emplâtre de graisse d’autruche... — J’ai votre affaire, ma bonne dame, interrompit naïvement la femme de Si-Djoha. — Pardonnez-moi de vous déranger, sans le malheur qui m’arrive, je n’aurais pas eu cette indiscrétion. — Point, point! Je vous sais gré, au contraire, de me procurer l’occasion de faire du bien. — Bref, la Sida-Djoha alla lui chercher un pot de la fameuse graisse d’autruche, et la femme se relira en la comblant de bénédictions. Mais, au coin d’une rue, Si-Djoha rencontra la vieille et la coudoya malicieusement. Son mouvement fut si brusque, que la brave femme lâcha
LA VIE ABABE
sa proie et se précipita pour la ramasser. Malheureusement, le fin matois avait tout vu et reconnu. Alors, prenant un air pitoyable : — Remettez-vous, ma chère, fit-il en la relevant. Je veux réparer cette oerte : il me reste encore de la graisse pour vous el vos amis.— Sans lui laisser le temps de la réflexion, il J’entraîna-à son logis et la poussa jusque dans la cour intérieure. Un poignard était caché sous sa ceinture; il l’enfonça dans la poitrine de la femme, et en jeta le cadavre dans le trou où gisait déjà l’autruche. Mais il restait encore quelqu’un à punir : il saisit un bâton et rossa madame son épouse. Le lendemain, celle-ci s’échappa sous prétexte d’aller au bain, et courut au tribunal du cadi, à qui elle demanda un acte de divorce, en ayant soifi d’énumérer, pour faire valoir sa cause, tous les forfaits de son mari. Le cadj, à ces mots, entrevit une fortune! Il décida la femme à se confier à lui et l’emmena, suivant l’usage, dans l’appartement de sa propre femme, à lui, pour qu’elle attendit là la décision du juge. Le soir même, le cadi monta au palais, et dénonça au bev, comme sa propre découverte, les faits qu’il avait recueillis. Des chaouches furent envoyés au domicile de Si-Djoha. Là, on fouilla les chambres, les caves, les citernes. On retrouva l’autruche, la femme et le trésor.
Si-Djoha fut pris et promené sur un âne, la figure tournée vers la queue de la monture ignominieuse. — » Le bey le condamna à être jeté vif en pâture aux chiens du palais.
Mais le drôle, se doutant bien que tôt ou tard il en viendrait là, avait pris ses mesures en conséquence, et jamais il n’avait passé près de la loge des chiens sans leur offrir de bons morceaux de viande; de sorte qu’il était connu et apprécié de ces animaux très-féroces.
Au jour fixé pour le supplice, une foule innombrable était accourue devant le palais. Le condamné futamené les mains liées derrière le dos et en chemise. Les chaoucb.es le poussèrent avec terreur dans la fatale enceinte, et se sauvèrent tout aussitôt à toutes jambes. 0 prodige ! au lieu de déchirer Si-Djoha et de se partager les lambeaux de son corps, les chiens l’entourèrent en le léchant et en le caressant. La foule stupéfaite s’écria d’une seule voix : Louange à Dieu! C'est un marabout I Forcé de se rendre à l’évidence, le bey, honteux de sa méprise, se fit amener Si-Djoha et lui fit bâtir une zaouia, où il vécut fort bien et pria peu durant le reste de ses jours.
Anecdotes arabes.
Le prince Abderrahman-ben-Djellab, qui vient de mourir à Tuggurt, envoyait tous les trois mois ses serviteurs les plus fidèles à Constantine, soit pour y faire des achats, soit pour apprendre des nouvelles. Depuis
un certain temps, il entendait vanter par ceux-ci une créature d’une beauté incomparable, blanche et rose, parée autant qu’une sultane, œil langoureux, taille fine, main à défier l’ivoire, cheveux de soie, — vrai type de céleste houri. Cette adorable femme se tenait, lui dit-on, sans cesse devant sa maison, regardant les passants aller et venir, et aimant à en être vue. Une pudique rougeur empourprait ses traits. Sur ce rapport, le Tuggurtain se monte la tête, et le voilà amoureux fou, de confiance. Il expédie immédiatement son favori à Constanline, avec ordre de demander à qui de droit la main de cette enchanteresse, offrant une dot en échange, suivant l’usage musulman. L’ambassadeur arrive, voit la dame, la trouve telle qu’on la lui a dépeinte, entre dans la maison, qui lui parait peu digne, par sa magnificence, d’un pareil trésor de beauté. L’une des suivantes de la dame était précisément empressée autour d’elle à réparer quelques désordres de toilette et de chevelure. Le Saharien expose l’objet de sa mission. D’une pièce du fond sort un quidam, sans doute le père de cette infante au teint de roses et de lis, lequel s’enquiert, avec un accent provençal des plus prononcés et avec toute la grâce dont un Marseillais est susceptible, du but de la visite de l’Arabe. S’ensuit un dialogue passablement risible, à la suite duquel l’ambassadeur matrimonial de Ben - Djellab s’aperçoit qu’il a affaire à un coiffeur, et que la dame est une charmante poupée de cire à ressorts, miracle
d’industrie européenne totalement inconnu à Tuggurt, Ghat, Temacin et autres lieux.
Le Williaume de S. M. Tuggurtarne ne se tint point pour battu. Il offrit la dot, sur laquelle on tomba d’accord à trois cents francs une fois payés, et emporta la dame, qui sans doute fait encore le plus bel ornement du palais de briques à neaf portes de la dynastie des Djellab.
Un jour, Naaman, bey de Constantine, fil publier dans toute la ville, pour des raisons à‘ lui connues, Ta défense de s’y promener la nuit, ét cela sous peine de mort. Il confia l’exécution du règlement de police au kaïd-ed-dar (majordome), avec mission de faire une ronde nocturne dans l’écheveau de la cité.
Le soir venu, ce personnage fit sa prière , et au sortir de la mosquée, prit cinq kobdjis (agents de police), avec lesquels il commença sa ronde dans tous les quartiers. En arrivant à la rue dite des Restaurants - Tunisiens, ils rencontrèrent trois jeunes gens d’une mise fort élégante, causant entre eux paisiblement.
— Jeunes gensl leur cria le kaïd-ed-dar, par quel motif êtes -vous errants dans la ville h cette heure indue?
— Nous n’en avons aucun, dirent les trois jeunes hommes.
— Mais qui êtes-vous? reprit le digne majordome.
Qui êtes-vous pour désobéir aux ordres de notre seigneur bey? Savez-vous qu’il y va ici de votre tête?
— Nous l’ignorions, dirent-ils avec moins d’assurance. — Mais il n’importe, reprirent-ils ; la défense n’est pas pour nous : nous sommes trois fils de famille !
— Fils de famille ou non , dit le kaïd-ed-dar, je ne puis pas vous relâcher. Ma consigne est formelle : je dois vous conduire devant le bey.
Le lendemain matin, en effet, tous trois parurent devant Naaman.
— Quels sont vos pères? dit-il en fronçant le sourcil.
— Moi, lui répondit l’un sans se déconcerter, je suis le fils de celui devant qui les têtes se courbent.
— Moi, dit l’autre, de celui qui donne à manger aux affamés.
— Moi, dit le troisième, de celui qui donne à boire aux altérés.
A ces trois réponses, les grands qui entouraient le bey Naaman demeurèrent bouche béante. — Qui sont ces personnages, dirent-ils entre eux, dont nous n’avons jamais ouï parler?
Mais le bey, perdant aussitôt l’expression de sévérité qui assombrissait son visage, dit aux jeunes gens :
— C’est bien , vous avez de l’esprit et savez parler noblement, bien que vos conditions soient basses. Allez en paix ; je vous pardonne ; mais ne vous y fiez plus!
Puis se tournant vers ses courtisans, il leur dit :
— Comment! vous n’avez pas compris l’ingénieuse défaite par laquelle ces trois jeunes fous sauvent leur tête du chaouch ?
— Non, seigneur, dirent les assistants tout d’une voix.
— Eh bien ! je vais vous l’apprendre : celui-ci est fils d’un barbier, celui-là d’un boulanger, et cet autre d’un porteur d’eau. Bien leur a pris de savoir s’expliquer. Je leur remets leur faute pour cette fois, grâce à la politesse de leur langage.
A ces mots, tous les courtisans se récrièrent, et appelèrent les bénédictions du Très-Haut sur la tête d’un souverain si pénétrant et si connaisseur en beau style.
Naaman était en effet un bey lettré et spirituel. Trois périphrases sauvèrent les trois étourdis; mais, comme le leur avait annoncé Naaman, il ne fallait pas s’y fier.
Voici un autre trait de présence d’esprit qui n’eut pas un moindre succès. Salah, le plus glorieux bey qui ait régné sur Constantine , laissait volontiers pénétrer dans son medjlès (conseil) tous ses sujets , riches ou pauvres, petits ou grands, et repdait lui-même la justice. Un jour, il vit entrer dans la salle d’audience un jeune homme à figure brune, dont le regard fixe et intelligent le frappa. 11 demanda au bachkateb (chef des écrivains) qui était cet individu. Le bachkateb lui
dit que c’était Sidi - Ali , marabout du Ferdjioua.
— Mon frère , dit Salah-Bey au marabout, approche : quel motif t’amène au palais? Que viens-tu demander ? Puis-je te rendre service ? Ne crains pas de me l’exprimer.
— Seigneur, dit le jeune homme, je viens te demander trois faveurs : le pays est en ta possession, les biens et les richesses t’appartiennent, toi, seul peux donc me contenter.
— Trois faveurs, c’est beaucoup, repartit le bey , d’ordinaire, mes sujets se contentent d’une seule ; mais il n’importe, parle !
— La première chose que je désire, reprit le marabout, est une pièce de terre.
— Tu l’auras 1
— La seconde est du grain pour la mettre en semence, et des bœufs pour la labourer.
— Mon frère, tu n’es pas modéré dans tes désirs, dit Salah-Bey, et si je juge par ces deux-ci de la troisième demande qu’il te reste à me faire, je doute fort...
— La troisième, reprit le jeune marabout, et la plus précieuse de toutes, est celle de te baiser la main !
Salah-Bey sourit, et montra, en accordant cette dernière grâce, qu’il donnait aussi les deux autres.
Sous un bey dont le nom m’échappe, un habitant de Constantine devint fou ou feignit de l’ètre, car c’é-
lait un excellent moyen de s’attirer et les respects et les largesses des fidèles. Dans son extravagance, vraie ou simulée, il ne se donnait rien moins que pour le Dieu tout-puissant. Comme c’est une espèce qui pullule beaucoup et cause parfois de grands désordres, le bcy le lit venir, et, en présence de ses grands dignitaires assemblés, lui dit d’une voix menaçante :
— Il y a' quelques jours, on a conduit ici un homme qui se prétendait prophète envoyé de Dieu : je l’ai fait mettre en prison, et, comme il soutenait arrogamment son dire, je lui ai fait trancher la tête!
Le fou ne broncha pas.
— Que dis-tu de cela? reprit le bey.
— Je dis que vous avez bien fait de châtier cet imposteur.
— Quoil ce n’était donc point un envoyé de Dieu?
— Comment l’eût-il été, puisque je ne lui avais point donné le don de prophétie?
Le bey se mit à rire et ordonna qu’on prît soin de ce fou si résolu et si tenace.
Un autre se vantait d’être, non pas Dieu, mais Mouça (Moïse), fils d’Amram. Instruit de ses manœuvres, le bey le manda par-devant lui pour l’interroger.
— Qui es-tu ? lui dit-il.
— Moïse, le confabulateur de Dieu.
— Très-bien. Et ce bâton que tu tiens à la main,
UK yiE ARABE m
c’est probablement celui-là que tu as changé en serpent?
— Précisément.
— JEh bien ! recommence le miracle.
— Très-volontiers : seulement il est nécessaire que tu fasses le personnage de Pharaon et que tudises comme lui : — Je suis votre Dieu, le Très-Haut !...
Le pacha recula devant le blasplième, et, frappé de )a fepartie, donna Y aman à l’imposteur.
L’un des traits saillants du caractère arabe est la présence d’esprit. On en pourrait multiplier presque à volonté les exemples. Nous en citerons encore un : El- Hadjaje, gouverneur d’une province d’Afrique, était un jour en partie de chasse avec ses grands officiers. Il s’égara à la poursuite d’une antilope, et, cherchant sa roule, aperçut sur la lisière d’un champ un vieillard qui, debout et appuyé sur sa charrue, le regardait passer.*
— D’où es-tu? lui dit-il.
—t Du hameau que tu vois.
— N’es-tu pas des Beni-Adjel?
— Tul ’as dit; ce douar est un des leurs.
— Et dis-moi, bonhomme, que pense-t-on des agents du gouvernement?
— On pense que ce sont des gens sans foi, ni loi, ni pitié, qui pillent, persécutent et oppriment les habitants.
— Es-tu de cet avis?
— Tout à fait.
— Et El-Hadjaje, qu’eu dis-tu?
— Je dis que c’est le pire de tous ! Dieu noircisse sa face et maudisse le khalife qui lui a confié le pouvoir!
— Sais-tu bien à qui lu parles?
— Par Dieu, non ! dit le paysan.
— Je suis El-Hadjaje lui-même !
— En vérité, dit le vieillard sans se déconcerter, j’en suis charmé. Et moi, sais-tu bien qui je suis?
— Non, fit le gouverneur, étonné de son flegme.
— On me nomme, dit le vieillard, Zeïd-Ben-Aamer, et je suis le fou des Beni-Adjel. Chaque jour, un peu avant le coucher du soleil, je perds la tête. Il est quatre heures ; voici mon accès qui me prend 1
Le gouverneur ne fit aucun mal au bonhomme, et, après lui avoir demandé son chemin, lui jeta sa bourse en partant.
Le jeune thaleb El-Abbassi, des Zmouls (importante tribu des environs de Constantine), sortait de la mosquée au saint jour du Mauloud (nativité du Prophète), lorsqu’il voit arriver à lui un habitant de son douar natal. Après toutes les grandes salutations d’usage, le thaleb (étudiant) demande à son compatriote des nouvelles de tous les siens.
— Comment va-t-on sous notrp tente? lui dit-il.
— Très-bien, dit le Zraoul. Ah! seulement l’émouchet que vous aviez élevé, vous savez bien, votre érnoucliet que .vous aimiez tant...
— Eh bien 1 quoi ?
— Il est mort !
— J’en suis fâché vraiment ! El de quoi est-il mort?
— Je pense que c’est d’avoir mangé trop de viande.
— Trop de viande ! Et d’où donc provenait cette viande?
— De vos quatre chevaux.
— De mes quatre chevaux ? '
— Eh oui ! sans doute. On les a tant fatigués à porter de l’eau qu’ils en sont morts, les pauvres bêtes !
— De l’eau! Et pourquoi cette eau ?
— A cause de l’incendie qui a brûlé la moitié du douar.
— La moitié du douar!... l’incendie!... Eh! maraud ! que ne le disais-tu? Qui donc a mis le feu ?
— Vos domestiques avec leurs torches allumées.
— Et qu’avaient-ils besoin d’allumer tant de torches ?
— C’était pour le service de madame votre mère !
— Ma mère est morte ! malheureux ! Et tu ne m’en disais rien. Coquin! archi-coquin ! que viens-tu me parler d’émouchet, de chevaux, de torches et de cent sottises, quand je perds ce que j’aimais le plus au monde! Au moins me diras-tu, en me faisant grâce de ton insipide bavardage, à quelle maladie a succombé paa mère?
— Elle est morte de jalousie.
— Elle jalouspj ef de qqoi ?
— De ce que votre père a épousé une autre femme. Ce dernier coup porta le comble à l’exaspération du
thaleb, qui eût probablement étranglé sur place son stupide interlocuteur pour l’envoyer rejoindre l’émouchet, les chevaux, l’enterrement et tout ce qui s’ensuit, si, au nom dp dqqble respect du au ÿfauloud et au parvis de lieu saint, on ne fût parvenu à lui arracher le Zmoul et à pacifier la querelle.
Voici un tour d'un autre genre qui offre aussi de grands rapports de parenté avec une manœuvre trèsconnue parmi nous, et qui pourlppf ne laisse pas de rencontrer toujours des dupes : c’est celle dont les journaux judiciaires retentissent fréquemment sous la désignation de vol à l'américaine. Le fait m’a été raconté et certifié par un témoin oculaire.
Un jour, me dit-il, j’étais assis sur le devant de la boutique d’un marchand juif, et nous causions, lorsque survint un Bédouin d’une élégance prétentieuse. Il était vêtu d’un burnous gris, de ceux que fabriquent les Beni-Abbas ; la torsade de son turban était blanche et son ha'ik était richement bordé au pourtour d’une garniture de franges. D’une main il tenait une badine comme un de nos petits-maitres du boulevard; de l’autre, un gros sac très-pesant. Après s’être installé
nonchalamment sur la banquette de l’échcppe, il se fil couper un trousseau d’une valeur de deux cents douros (mille francs), rien qu’en brocart et en velours. La levée faite :
— Aaram, dit-il au marchand, oblige-moi de garder ce sac, tandis que je m’en vais porter les étoffes chez le tailleur. De chez le tailleur j’irai au caravansérail acheter des bracelets d’or avec pierreries, des boucles d’oreilles en or, et un collier à grains d’orge du même métal; je reviendrai ensuite régler ici mon compte; je te payerai, et s’il plaît à Dieu, nous demeurerons bons mnis.
Le juif lui répondit : — Sidi, je suis votre serviteur 1 l’espère n’avoir qu’à me louer d’avoir fait votre connaissance.
Le Bédouin prit sous son bras les étoffes et s’éloigna.
Le juif l’attendit; mais deux jours 6’ écoulèrent sans qu’il revînt à la boutique. Las du retard, l’israélite se rendit au bureau arabe, et exposa son embarras.
— Attends encore vingt-quatre heures, lui dit l’officier directeur du bureau, et si ton homme ne revient pas, apporte-moi ce fameux sac.
L’homme n’ayant pas reparu, le juif fit comme il était dit, porta le sac au bureau arabe : on l’ouvrit, et on y trouva... une magnifique collection de silex, autrement dit pierres à fusil de toutes couleurs et de toutes tailles»
Le juif fut tenté de s’arracher les cheveux ; par bon* heur, il n’en avait point.
Ce loup ne savait pas encor bien son métier.
Les vols sont fréquents chez les Arabes ; pourtant il est excessivement rare qu’un hôte dépouille celui à qui il donne asile, alors même' qu’il serait larron de son métier ; c’est un point d’honneur comme un autre. Néanmoins il arriva, il y a quelque temps, à un Arabe de la tribu des Zerdezas, qui se rendait à Constantine pour y acheter des bestiaux, d’être dévalisé dans un douar du Hamma, charmant petit village situé sur la route de PhilippevHle, où on l’avait accueilli. La vue de sa ceinture toute gonflée d’argent fut la cause de ce manquement aux droits sacrés de l’hospitalité. Lorsque, le ventre plein d’une excellente berbouche (kouskous à l’orge), il se fut endormi sur la foi des traités, ses hôtes déloyaux s’emparèrent de lui, lui attachèrent les mains au dos, le bâillonnèrent pour l’empêcher de crier, puis ils lui prirent l’argent, délièrent ses mains, mais lui laissèrent le bâillon.
Une fois les mains libres, notre homme, qui ne manquait pas de ruse, eut une idée subite. Saisissant son couteau, il coupa un morceau de son burnous, creusa un trou en terre, tout contre la tente criminelle, et y déposa ce fragment. Cette opération faite, il se sauva à toutes jambes à Constantine, où
son premier soin fut de se plaindre au bureau arabe.
— As-tu des témoins ? lui dit l’officier.
* — Non, Sidi, répondit l’Arabe ; mais vous pouvez
envoyer chercher les coupables.
Ces derniers, amenés par les gendarmes maures, nièrent énergiquement le vol, et déclarèrent ne pas connaître le plaignant. Ce dernier, alors, produisant le pan tronqué de son burnous, raconta ce qu’il avait fait, et indiqua l’endroit précis où l’on trouverait le morceau enfoui devant la tente des voleurs. Cela fut fait, et comme le fragment s’adaptait parfaitement à la déchirure, le chef du bureau condamna les accusés à restituer l’argent volé ; il leur infligea, de plus, une amende, et, là-dessus, les fit conduire en prison.
Les sciences occultes sont et ont toujours été en grande faveur chez les Arabes.
Il y avait à Fez, ville du Maroc, vers la fin du douzième siècle, un thaleb distingué, nommé Aïça, dont les études et les recherches s’étaient dirigées vers la science de l’alchimie. Le Djeldeky du savant Andaloux Bnou Rafé-’r-râs tomba entre ses mains. Ce livre donnait l’art de transmuter, à l’aide d’épurations chimiques pleines de mystère, des métaux communs en d’autres plus précieux, c’est-à-dire qu’il contenait le secret de faire de l’or. Mais les démonstrations étaient enveloppées de figures, de comparaisons et de signes
LA VIE XRAJ3E
cabalistique?. Notre jeune adepte prend feu, et le voilà qui s’exerce aux manipulations do tout genre. Il allume nuit et jour ses fourneaux ; il achète des métaux, fait » fondre et mélange les substances, etc., etc... Une fois séduit par l’espoir de la découverte de l’or, une fois engagé dans ces travaux redoutables, il néglige ses affaires, dépense des sommes considérables, et se ruine complètement.
Quand vinten lin la réflexion, il résolut de se venger sur celui qu’il considérait comme l’auteur de son infortune.
Tous les matins il sortait de la ville, s’asseyait sur une pierre, au milieu du marché, et criait à tue-tête ;
« Des ouvriers ! des ouvriers 1 »
Lorsqu’il se présentait un homme de bonne volonté, il l’emmenait dans sa maison, le faisait entrer dans un cabinet, lui mettait un chapelet entre les mains, et lui ordonnait de dire jusqu’au soir : Inâl Bnou Rafé-’r-râs! (que Dieu maudisse Bnou Rafé-’r-râs!) Le soir venu, il lui offrait un demi-réal et le congédiait.
Ce manège dura une année entière. Au Maroc et dans l’Andalousie même, il n’était question que de l’étrange manie du jeune thaleb Aïça.
Un jour enlin, comme il allait, selon sa coutume, criant : « Des ouvriers! des ouvriers 1 » un personnage qu’il ne connaissait pas se présente et lui fait offre de services. Le thaleb l'emmène dans sa maison, lui enseigne ce qu’il attend de lui ; mais, à sa grande surprise, l’ouvrier étranger, même pour un réal, refuse
de proférer le blasphème ; tout au moins, avant d’appelèr les malédictions divines sur la tête d’un de ses semblables, veut-il connaître les griefs du jeune homme et s’assurer qu’ils sont fondés. Aïça lui raconte alors ses déceptions et son malheur.
— C’est bien, dit l’étranger : je vois ce qui te manque. Ne perdons pas notre temps à maudire. Apporte-moï une botte d ’halfa (herbe à brûler), une livre de viande de bœuf, deux pots et deutf fourneaux.
Quand le Marocain eut réuni ces objets, l’ouvrier sépara en deux parties égales la viande etl’halfa, donna un fourneau et un pot à son compagnon, et prit pour lui le pot et le fourneau restants. Cela fait, il lui dit : — Nous allons allumer chacun son fourneau , et faire cuire chacun sa demi-livre de viande.
Tous deux se mirent à l’œuvre aussitôt, en causant. Le jeune homme, emporté par l’impétuosité et l’irréflexion de son âge, eut bientôt consumé tout son combustible sans obtenir de résultat. L’étranger, au contraire, allumant brin à brin son halfa, prépara tout doucement la cuisson de la viande. Puis, quand ce fut fini, se tournant vers Aïça, très-intrigué, et môme un peu honteux de son insuccès, et se croisant les bras, le regardant avec sévérité, il lui dit :
— Veux-tu savoir pourquoi tu n’as pas réussi dans tes entreprises chimiques? Je vais te l’apprendre. Il s’agissait présentement d’une opération bien simple et tout à fait vulgaire, qui s’accomplissait sous tes yeux :
tu n’avais qu’à me regarder; tu n’as môme pu t’en tirer 1 Et tu osais naguère aborder le grand œuvre! Jeune homme, attends que le Très-Haut ait formé ton intelligence, et qu’une étude opiniâtre l’ait assouplie et fécondée! Tes malédictions m’ont impatienté : j’ai passé le détroit pour t’imposer silence. Celui que tu vois devant toi est Bnou Rafé-’r-râs lui-même. Je te pardonne, en t’adjurant d’être à l’avenir plus réservé et plus sage. Tu m’offrais un demi-réal ; je n’en veux pas; c’est moi qui payerai ta journée.
En disant ces mots, le grand alchimiste andaloux offrit au jeune thaleb un sac plein de dinars et un énorme lingot d’or qu’avaient produit ses creusets.
Redevenu riche, le jeune homme ne songea plus au grand œuvre ; il s appliqua avec ardeur à ses études littéraires, y réussit; loin de maudire jamais personne, il suspendit avec soin ses jugements sur les actions de ses semblables, et, durant tout le cours de sa vie, qui fut longue, n’oublia jamais la vengeance de l’alchimiste.
Le Naya.
Le chef de bataillon Salomon de Musis venait de prendre le commandement supérieur de Bougie, en remplacement du colonel de Laruchette, lorsque les
LA YIE ARABE
US
hostilités, un instant suspendues entre les Français et les Kabyles, furent reprises par ceux-ci avec une nouvelle impétuosité. Dans les premiers jours de juin 1836, de vives attaques furent dirigées contre toute la ligne de fortifications comprise entre l’épaulement Rapalcl et le mont Gourayah, prodigieux cône qui se dresse, isolé et menaçant, au-dessus de la ville et de la mer, et dont le sommet, singulièrement abrupte et effilé, se termine par une pointe plus aiguë que celle d’une pyramide. Dans la journée du 6 notamment, une sortie vigoureuse en avant de ce pic escarpé et des postes qui en défendent le versant méridional fut nécessaire pour repousser l’agression des montagnards et les eut bientôt dispersés.
Vers le soir, on ne voyait plus aucune trace d’ennemis, et la fusillade venait de s’éteindre, lorsqu’un petit groupe d’indigènes apparut aux bords de la Summum, large et belle rivière qui débouche d’une pittoresque vallée, et, divisant par portions à peu près égales la demi-circonférence que forme le golfe de Bougie, se jette dans la mer au sommet de l’arc, à portée de canon de la ville. Un Kabyle se détacha de ce groupe et s’achemina seul vers la place. Quel était le motif de celte témérité? C’est ce que nul ne put savoir. Arrivé à la hauteur de la maison crénelée, l’imprudent montagnard fut assailli par des soldats, qui sans doute virent en lui un espion ou le fauteur de quelque embuscade, et le passèrent par les armes.
Cet événement, à peine remarqué au milieu des combats féconds en pareils épisodes dont Bougie était alors le théâtre, était plus grave cependant qu’on n’avait pu le croine d’abord. Le cadavre du Kabyle tué dans la soirée du 6 juin fut dépouillé de ses vêtements, qui étaient grossiers et en lambeaux comme ceux des plus pauvres montagnards ; déjà'on allait le mettre en terre, lorsqu’un jeune Bougiotte nommé Ali-Bouch, qui, faisant le commerce avec les tribus de la vallée du Messaoud (autre nom donné à la Summara), avait souvent parcouru cette partie du littoral, joignit silencieusement les mains, et parut frappé de stupeur à l’aspect du corps mort, étendu au bord de la fosse creusée à la hâte pour le recevoir.
— Est-ce que tu connais ce Bédouin ? lui demanda nonchalamment et par forme de conversation un vieux sous-officier chargé de présider à la lugubre opération, en poussant légèrement du pied les restes sanglants du Berbère. — Le soldat français ne reconnaît ni Maures, ni Arabes, ni Kabyles : pour lui, il n’y a que des Bédouins.
Le jeune Bougiotte, sans détacher son regard de la face livide du mort, fit un signe de tête affirmatif.
— Qui est-ce donc? demanda le brave à trois chevrons.
— C’est un marabout, dit le jeune homme.
— Ah bah ! n’est-ce que ça? reprit la vieille moustache. Ils sont tous marabouts dans ce pays de malheur! J’espère bien que nous en descendrons encore, et
plus d’un, de ces marabouts! Qu’ils y viennent seulement, qu'ils y viennent! Du diable si on les épargne 1
— Si ce n’était qu’un marabout! répliqua le Bougiotte d’un ton d’anxiété singulière. Mais c’est bien pis que cela !
— Quoi donc? dit le sergent.
— C’est le naya,
— Comment dis-tu?
— - Le naya.
— Je ne comprends pas... C’est égal, va toujours. Tu dis donc?...
— Que cet homme est le naya d’Amzien.
— D’Am/.ien Oulid-ou-Rabah , le grand schéikh , comme ils l’appellent!
— Lui-même.
— Bravo! Eh bien, après?
. — Eh bien ! il y a que, pour ma part, je ne mettrai pas les pieds de sitôt dans la vallée du Messaoud ; car qui sait, ajouta le jeune Bougiotte entre ses dents et comme se parlant à lui-même, qui sait sur qui tombera la colère du scheikh-saad ? — Il y a aussi, continuat-il, que les Français, après ce beau coup, feront bien de se tenir sur leurs gardes.
— Tout ça, à cause de ce naya? dit le vieux sergent avec un haussement d’épaules. Jeune musulman, je crois que tu me fais des contes !
Le Bougiotte ne répondit pas, et le grognard, fort peu en peine d’approfondir la demi-confidence qui ve-
LA VIE AKABE
naît de lui être faite, oublia celle conversation, ou s’il se la rappela, ce ne fut que deux mois après, et alors qu’il n’était plus temps de parer aux conséquences de l’incident que nous venons de rapporter.
Le mot naya étant probablement aussi inintelligible à nos lecteurs qu’il l’était au respectable vétéran de la garnison de Bougie, nous suppléerons dès à présent au peu de curiosité de celui-ci et au silence du jeune Bougiotte, en leur expliquant succinctement cet idiotisme intraduisible. Lorsque deux Kabyles contractent alliance, soit pour la guerre, soit pour toute autre entreprise de quelque péril, ils échangent entre eux le mezrag (lance), gage d’union qui a pour effet de les lier irrévocablement. Chacun d’eux devient aussitôt, par le fait de ce don mutuel, le naya, c’est-à-dire l’ami, l’inséparable, et, s’il était permis de s’exprimer ainsi, le solidaire, en un mot Y aller ego de l’autre.
Le mezrag (le nom indique suffisamment l’antiquité de cette coutume), qui était apparemment une lance dans l’origine, est aujourd’hui une offrande quelconque laissée au choix du donateur, mais qui presque toujours se compose d’un fusil ou d’un yatagan, sinon de quelque autre objet portatif, comme une gibecière, une ceinture ou un burnous. Le mezrag est un dépôt sacré : on ne peut sans honte le perdre ni le laisser aux mains de l’ennemi. Chaque naya doit défendre le sien jusqu’à son dernier soupir, comme le porte-enseigne son dra- ' peau dans les armées européennes. A la lin de l’asso-
dation, il est tenu de le rendre intact à celui dont il l’a reçu. Si l’un des nayas vient à succomber dans la lutte engagée en commun, le devoir de son compagnon est de le venger à tout prix. Un tel meurtre sort de la catégorie des homicides ordinaires; il n’est pas de khetiah (prix du sang) qui puisse le racheter, et la peine du talion est le seul châtiment capable d’apaiser les mânes du défunt, en lavant la mortelle injure faite au naija qui lui survit.
Le jeune Ali-Bouch ne s’était point trompé, et le marabout tué aux portes de Bougie dans la journée du 6 juin était en effet le naya du scheikh-saad (grand scheïkh) Amzien, plus généralement désigné, comme son frère et prédécesseur, sous le nom d’Oulid-ou- Rabah. Cette famille ayant joué un grand rôle dans l’histoire de Bougie depuis l’occupation française, on nous permettra d’insister sur ce qui la concerne et de reprendre notre récit d’un peu plus haut.
Oulid-ou-Rabah, l’alné d’Amzien, fut le chef principal et l'organisateur de la défense de Bougie en septembre 1833. Cette défense lui fit honneur, car ce ne fut qu’après un combat des plus opiniâtres que l’expédition française se rendit maîtresse de la place, et, dès le lendemain de l’occupation, il fallut envoyer chercher de nouvelles troupes à Alger pour réparer les pertes essuyées dans l’attaque et renforcer la garnison. Après la prise, Oulid-ou-Rabah se retira dans sa tribu ; mais il ne s’y tint point inactif : homme de courage et de
tête, il fut dans les premiers temps l’âme des levées en masse et des agressions énergiques, mais impuissantes, dirigées par les populations kabyles contre des remparts qu’elles n’avaient pas su garder, et qu’il leur était à tout jamais interdit de reconquérir. Entre tous les schéikhs, ses rivaux d’autorité et de puissance, il n’en était aucun qui pût mettre sur pied autant de cavaliers que lui. Aussi avait-il reçu le titre de schetkhsaad, éminente dignité qui se confère à l’élection dans l’assemblée des chefs de premier degré. Son pouvoir s’étendait principalement sur la riche vallée du Mes- 6aoud, et, dans ses actes officiels comme dans ses lettres, il joignait habituellement à sa qualification de scheikh-saad celle de prince de lu rivière.
Cependant, les nombreuses tentatives des Kabyles pour chasser les Français de Bougie ayant complètement échoué, les tribus commencèrent à se lasser d’une lutte qui ne leur rapportait que mécomptes, privations et affaiblissement, sans espoir de meilleur succès pour l’avenir, et leur fermait l’accès du marché de la ville, unique débouché offert aux produits de leur territoire. Or, les Kabyles sont une nation au moins aussi industrieuse et commerçante que guerrière : braves, mais avides, ils n’estiment rien au-dessus du fer, si ce n’est l’or. Ceux du Messaoud, dont le territoire est le plus fertile de la contrée , devaient particulièrement souffrir de l’état de guerre , et en effet Oulid-ou-Kabah , leur représentant naturel , ne tarda
point à manifester le désir de traiter avec nous.
Les avances qu’il fit dans cette vue furent assez mal accueillies. Le lieutenant-colonel, depuis général Duvivier, qui commandait alors à Bougie, se souciait peu d’entrer en négociation avec le chef des Üuled-Tlemsatz. Ne le considérant pas comme très-influent, il inclinait plutôt pour un rapprochement avec les Mezaya et les Beni-Mimoun, tribus de l’ouest et du sud, dont l’une touchait à nos avant-postes, et dont l’autre, occupant le littoral, était à portée d’exercer un droit de vie ou de mort sur les marins français qui viendraient à faire naufrage sur ces côtes inhospitalières. Singulièrement piqué de voir son alliance dédaignée par le commandant supérieur, mais non point découragé, Oulkl-ou-Rabah se concerta avec son beau-frère Medani, l’un des cinq Bougiottes qui avaient servi de guides aux troupes françaises lors de la prise de la ville. Repoussé dans les ouvertures qu’il fit au nom de son parent à l’autorité militaire, Medani se flatta d’être plus heureux auprès de l’administration civile, et en effet l’événement justifia ses prévisions.
Le pouvoir civil était alors représenté à Bougie par un jeune commissaire du roi, plein de zèle, de l'eu, et animé du désir de signaler sa gestion en relevant le rôle obscur et subalterne que lui avait fait jusqu’à ce jour la prépondérance militaire dans une ville presque sans habitants et constamment assiégée. M. Lowasy, — tel était le nom de ce fonctionnaire, — prêta l’oreille
aux propositions de Medani. Il en référa aussitôt à son chef hiérarchique, l’intendant civil de l’Algérie, qui l’autorisa à négocier, par l’entremise du Bougiotte, un traité de paix avec le prince de la rivière. *
Celui-ci, auquel Medani porta cette réponse favorable, témoigna aussitôt le désir de traiter directement avec le commissaire du roi. — Que l ’ intendant (c’était ainsi que les Kabyles désignaient M. Lowasy) ne craigne rien, dit-il; qu’il ait confiance en moi; qu’il vienne me trouver : il n’aura point à s’en repentir.
Malgré ces assurances amicales, M. Lowasy hésita d’abord à se rendre à l’appel du chef kabyle. La bonne foi n’est pas le caractère distinctif de la race berbère : l’apparente cordialité d’un homme de cette nation pouvait cacher des vues haineuses, et l’on verra bientôt, par la suite de ce récit, qu’une pareille supposition n’était rien moins que calomnieuse. Aucun Français ne s’était encore aventuré seul au milieu des tribus sauvages et fanatiques entre toutes qui peuplent le territoire de Bougie ; les habitants de la ville eux-mêmes ne s’y hasardaient qu’en tremblant, et il arrivait quelquefois que , pour une somme de cent francs , on ne pouvait trouver un messager arabe qui consentit à porter une lettre à une lieue dans la montagne. L’entreprise, à ce titre, joignait sans doute au mérite de la nouveauté un côté aventureux et romanesque bien fait pour exalter l’imagination d’un jeune homme ; mais, comme antidote, elle olïrait un incontestable péril.
Toutefois, l’indécision de M. Lowasy ne fut pas de longue durée. Dès le lendemain du jour où Medani était venu lui rendre la réponse du scheïkh-saad, des cavaliers parurent dans la plaine, escortant un enfant de douze ou quinze ans qui demanda l’entrée en ville. Il apportait au jeune commissaire du roi une lettre d’Oulid-ou-Rabah qui exhortait celui-ci à venir le trouver au lieu indiqué par lui la veille à Medani, c’est-à-dire au coude que forme la grande rivière dans la plaine, un peu au-dessus de son embouchure. — Je t’attends, lui écrivait-il. — Il n’y avait pas un moment à perdre : quelques minutes de retard pouvaient tout compromettre, et d’ailleurs les Kabyles sont gens avec . qui il faut prendre un parti prompt et ferme. M. Lowasy accepta.
Envoyé par lui en avant, Medani monta dans un canot, mit à la voile et se dirigea vers l’extrémité de la rade. Peu d’instants après, M. Lowasy descendit luimême au port, prit, sous prétexte d’une promenade en mer, l’embarcation de la Santé et suivit celle du Bougiotte. Au bout d’une heure les deux canots étaient en vue d’un camp nombreux de Kabyles établi sur le rivage, au delà de l’embouchure de la Summam. Medani prit terre le premier, et après avoir eu avec les guerriers berbères une conversation que M. Lowasy jugea de loin être amicale , il revint dire à celui-ci qu’Oulidou-Rabah était là avec ses frères et ses cavaliers; qu’il s’apprêtait à bien recevoir le jeune commissaire du roi,
et avait témoigné une grande joie de la visite de l’intendant. M. Lowasy arbora aussitôt, pour faire honneur au chef kabyle, le pavillon de la Santé; puis il gouverna vers la terre. Le rivage sur ce point est en pente tellement douce que Je canot toucha le sable à cinquante pas environ de la côte, en sorte que M. Lowasy dut mettre en réquisition la vigueur et le dévouement de ses rameurs pour le transporter sur la plage. Ceux-ci, en discernant le but de cette prétendue promenade, étaient devenus tout tremblants, et nul d’entre eux ne se souciait de suivre à terre le commissaire du roi. Deux des plus courageux y consentirent pourtant sur les instances de M. Lowasy, et, l’un d’eux le chargeant sur ses épaules, tous trois se trouvèrent bientôt transportés au milieu de deux mille Kabyles.
Du plus loin qu’il les vit, Oulid-ou-Rabah s’empressa de descendre de cheval, jeta ses armes et vint embrasser le jeune commissaire du roi en l’appelant son père, son frère, son fils , son sang.
— Tu es le premier, le seul qui sois venu sur la terre des Kabyles, lui dit-il avec effusion. Tu es un ' brave. Soyons amis : donne-moi ta main, et moi je te donne mon cœur.
M. Lowasy répondit à ces démonstrations si expressivement affectueuses par l’offre de présents dont il s’était muni pour cette entrevue , et qui consistaient en sucre, calé, épices, toutes raretés précieuses pour un
- Digifeed by « Go ogle
scheïkh, voire pour un grand schéikh kabyle. Il donna aussi au prince de la rivière une longue - vue dont celui-ci, peu au fait des lois et des prestiges de l’optique, se montra on ne peut plus émerveillé. Les deux amis improvisés eurent ensuite, en se promenant au bord de la mer, une longue conférence sur la paix projetée. Puis Oulid-ou-Rabah s’assit et dicta à son khodja une lettre qui contenait l’expression de ses vœux et l’offre de son alliance.
Cependant, la campagne se couvrait de Kabyles qui venaient, armés jusqu’aux dents, caracoler autour de M. Lowasy, et dont quelques-uns même l’effleuraient en passant dans cette fantasia importune. Celui-ci fit alors remarquer à Oulid-ou-Rabah qu il était chez lui, près de lui, sans armes, sans escorte, et qu’il était peu couvenable que ses guerriers vinssent ainsi entourer, le yatagan au poing, et braver en quelque sorte l’hôte paisible et confiant du scheïkh-saad. Oulid-ou-Rabah fit un signe, et aussitôt les curieux armés se dispersèrent. Mais une fraction de la tribu des Beni-Mimoun qui, mêlée au rassemblement, voyait avec déplaisir l’entrevue du fonctionnaire français avec le chef de la vallée du Messaoud, prit à ce moment une attitude menaçante et, brandissant ses armes en signe de haine et de défi, fit mine d’avancer, au lieu de reculer suivant l’ordre du schiïkh-saad. Plus prompt que l’éclair, Oulid-ou-Rabah remonte à cheval, fond sur les mutins, leur coupe trois têtes, fait quatre prisonniers, met le
reste en fuite, et revient offrir son sanglant trophée à son ami le jeune commissaire du roi.
Pendant ce temps, celui-ci, incertain sur les suites du combat qui venait de s’engager, avait cru devoir regagner son embarcation. Oulid-ou-Rabah, de retour sur le rivage, lui fit passer les têtes des Beni-Mimoun à litre d’hommage, lui dit-il, et pour témoigner que l’amitié jurée par lui était sacrée. Il le pria en même temps de prononcer sur le sort des quatre prisonniers, et, pour lui prouver mieux encore son affection et son estime, il se mit en devoir, l’instant d’après, d’ôter ses chaussures, dans l’intention d’aller à son tour lui faire visite à bord de l’embarcation. Mais l’apparition subite de deux chaloupes canonnières, qui se dirigeaient à toutes voiles sur le canot de M. Lowasy, coupa court à cet échange de courtoisie, et, d’après le conseil des siens, le chef kabyle, en présence de cette intervention armée, crut devoir rester sur le rivage. Les deux chaloupes canonnières arrivèrent jusqu’à portée du canot, et un officier, le hélant, déclara à M. Lowasy qu’il avait ordre de tirer à boulet sur son embarcation, s’il ne le suivait à l’instant. M. Lowasy dut obéir, et les deux amis se dirent adieu de loin, du geste et de la voix.
L’aventureuse expédition du jeune commissaire du roi avait eu lieu, on ne l’a pas oublié, sans le concours et à l’insu de l’autorité militaire, qui n’était nullement sympathique aux ouvertures du scheïkh-saad. Mais le
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mystère n’avait pas été longtemps possible; car du haut des murs de la place l’œil embrasse la plaine où M. Lowasy s’était rencontré avec le chef du Messaoud, et à l'aide de leurs longues-vues, les ofliciers de la garnison avaient pu suivre toutes les phases de l’entretien. C’est alors que le commandant supérieur, s’appuyant sur la législation martiale qui interdit toute communication avec i’ennemi sans un ordre écrit de l’autorité militaire, avait cru devoir faire courir sur l’embarcation montée par le commissaire du roi. Ramené à Bougie, et d’abord déclaré prisonnier de guerre, mais bientôt remis en liberté, M. Lowasy s’y vit en butte aux imprécations et presque aux menaces de la garnison entière. Quelques officiers ne parlaient de rien moins que de traduire le commissaire du roi devant un conseil de guerre, sous l’accusation capitale de connivence avec l’ennemi. Bien que profondément blessé d’un acte qu’il considérait comme un empiétement sur ses attributions et ses droits, M. le lieutenant-colonel Duvivier se montra infiniment plus modéré et plus sage que ses conseillers : il se borna à déférer le cas à l’autorité supérieure, et à renvoyer provisoirement à Alger M. Lowasy, dont le crime n’était après tout que d’avoir, cédant peut-être un peu trop vite à une généreuse impulsion, traité en personne avec le chef kabyle, au lieu de s’en remettre à un intermédiaire tou- . jours insuffisant et suspect.
Il parait, au surplus, que le gouvernement rendit
justice aux intentions de M. Lowasy, car, loin d’ôtre mis en jugement, ce fonctionnaire obtint .peu après la décoration de la Légion d’honneur, en récompense du courage et du dévouement au bien public dont il venait de faire preuve. Le comte d’Erlon, alors gouverneur général, approuva la proposition de traiter avec le scheïkh-saad, et commit à cet effet le colonel Lemercier, qui arriva peu de jours après à Bougie, ramenant le commissaire du roi. Mais, pendant l’absence de ce dernier, la querelle n’avait fait que s’envenimer entre Oulid-ou-Rabah et le commandant de la place.
Le surlendemain de son entrevue avec le commissaire du roi, le scheïkh-saad, ne jugeant point les Beni- Mimoun, ses ennemis, assez châtiés pour l’insolence et l’audace qu’ils avaient eue de venir troubler la conférence, les avait assaillis, battus, et avait mis le feu à l’une de leurs dacherahs. Le reflet de l’incendie parvint jusqu’à Bougie, et aussitôt le lieutenant-colonel Duvivier donna ordre à l’officier de marine commandant le brick stationnaire de se porter sur la côte en vue du territoire ravagé, et de tirer à mitraille sur tous les combattants sans distinction. Oulid-ou-Rabah, qui depuis deux jours se croyait en paix avec nous, ne fut donc pas peu surpris de voir plusieurs des siens tomber autour de lui sous le feu des chaloupes du brick stationnaire. Il s’empressa de faire mettre l’un de ses gens à l’eau pour demander au commandant du brick français les motifs de cette agression imprévue, et le
LA VIE AflABE
dialogue suivant s’engagea, par l’intermédiaire de cet homme, entre l’officier de marine et Oulid-ou-Rabah, accouru lui-même sur le rivage.
— Tu n’ignores pas, dit ce dernier, qu’avant-hier l 'intendant est venu me voir. Il est maintenant mon frère, et je vous considérais tous, depuis sa visite, comme des amis. Pourquoi viens-tu ainsi tirer le canon sur moi, sans savoir ni ce que tu fais, ni à quelles gens tu t’attaques ?
— Lève le camp d’ici, répondit l’officier ; j’ai ordre de faire feu sur toi.
— Tu dois pourtant savoir, reprit Oulid-ou-Rabah, que des hommes de la tribu des Beni-Mimoun ont osé lever le yatagan sur Yintendant, lorsqu’il est venu me rendre visite. C’est un outrage dont je dois tirer vengeance, car X intendant, je le l’ai dit, est maintenant mon frère. Tel est l’usage parmi nous. Laisse-moi donc punir ce9 gens-là comme ils le méritent, et, malgré ton attaque étourdie, la paix que j’ai promise à l’intendant se fera, lu peux y compter.
— Retire-toi, répéta le commandant du brick. Encore une fois, j ai ordre de tirer sur toi et de ne cesser que lorsque tu auras levé le camp. Si, du reste, tu as quelque chose à dire au commandant de Bougie, viens à mon bord, et je te conduirai près de lui.
— Vadireà to«commandant,reparlitlièrementOulidou-Rabah,que je suis, moi, général des Kabyles, et que je n’irai pas plus à lui que lui-même n’est venu à moi.
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Le feu cessa néanmoins après ces pourparlers; mais il résulta de cette nouvelle collision qu’Oulid-ou-Rabah, furieux contre M. Duvivier, refusa obstinément de traiter avec cet orficier supérieur, lorsqu’un peu plus tard il fut question de conclure la paix annoncée. Ne voulant pas être un obstacle à la pacification du pays, M. Duvivier demanda aussitôt son rappel au gouverneur général, qui lui donna pour successeur le colonel du génie Lemercier. Rien ne s’opposant plus à l’alliance projetée, un traité de paix fut signé, le 9 avril 1835, entre l'honoré et le vertueux schdkh-saad Oulid-ou- Rabah et le nouveau commandant de Bougie. Ce traité portait en substance qu’à dater du jour de la conclusion toute hostilité cesserait entre les Français et les tribus soumises au scheïkh ; que les Kabyles pourraient entrer et circuler librement dans la ville ; que les marchés leur seraient ouverts et toute protection donnée pourla vente de leurs denrées et de leurs bestiaux ; que de plus le scheïkh-saad aurait un représentant ou consul qui résiderait à Bougie. Enfin, et par un article additionnel, Oulid-ou-Rabah s’engageait à se joindre aux Français, pour combattre et soumettre les tribus récalcitrantes qui, malgré la paix, continueraient à guerroyer.
Cette pièce diplomatique n’eut malheureusement pas tout l’effet qu’on en espérait : une sorte d’état mixte qui n’était, à proprement parler, ni la paix ni la guerre, et qu’interrompaient fréquemment des meurtres
et des coups de mains isolés, succéda à la suspension d’armes. Oulid-ou-Rabah désirait sincèrement l’exécution du traité, car il y voyait un moyen d’agrandissement personnel ; mais, selon toute apparence, il s’était exagéré son crédit sur ses compatriotes, ou peut-être ce crédit même l’abandonnait-il précisément à cause de son alliance avec nous. Ses rivaux, les Mezaya et les Beni-Mimoun , protestaient d’ailleurs contre une paix à laquelle ils n’avaient point eu de part, et ne cessaient de susciter des entraves au scheïkhsaad, soit en excitant les autres tribus contre lui , soit même en l’attaquant ouvertement. Aussi, Oulid-ou- Rabah, en se plaignant amèrement, dans sa correspondance, de ses incommodes voisins, demandait-il avec instances que les Français vouassent bien le débarrasser d’eux, en frappant ce qu’il appelait un grand, coup, c’est-à-dire en exterminant ces opiniâtres adversaires. « Attaquez-les, combattez- les avec vigueur, écrivait-il, et alors je me joindrai à vous pour les poursuivre sans relâche, jusqu’à ce qu’ils soient anéantis ou soumis. — Pourquoi pas tout de suite ? lui répliquait le commandant supérieur. — Je ne le puis, reprenait le scheïkh-saad, car si je combattais dès à présent sous votre drapeau, toutes les tribus me reprocheraient de prendre parti pour les chrétiens contre les musulmans ; elles me courraient sus et leur prêteraient main-forte. Nous ne ferions donc rien de bon. Mais une fois leur déroute commencée, je me charge
de l’achever et de contenir les autres Kabyles, qui ne feront point difficulté de se ranger sous la loi du plus fort, et que je m’occupe en ce moment de rallier à la paix commune. »
Avec un certain fonds de prudence égoïste et de duplicité qui manque rarement aux combinaisons d’un Berbère , il y avait certainement quelque chose de vrai dans les raisonnements du scheïkh-saad. Sa politique vis-à-vis de nous peut se résumer en un mot : il avait accepté notre alliance sous bénéfice d’inventaire. Plus loyal que beaucoup de ses compatriotes, il ne nous trahit point, mais, en revanche, il ne nous servit que fort peu. Sous sa cape de laine blanche et ses dehors farouches de guerrier plus qu’à demi sauvage, cet homme cachait l’étoffe d’un Talleyrand au petit pied. 11 agissait le moins possible, parlait beaucoup et écrivait encore davantage, en véritable diplomate. Sa correspondance, fort curieuse comme étude sous ce rapport, est un chef-d’œuvre de finesse et de subtilité kabyles. L’avidité particulière aux gens de sa race s’y montre aussi par plus d’une échappée divertissante. Il n’est pas une seule de ses lettres qui ne soit suivie de deux ou trois, ou même quatre post-scripta anodins dans le genre de ceux-ci (nous copions textuellement) :
« N’oubliez pas de m’envoyer un petit cadeau pour le khodja et aussi quelque chose pour le scheïkh-saad (C’est de lui-même qu’il s’agit).
» Envoyez-moi, je vous prie, du sucre, du café, de la toile et du calicot.
» Item. Trois cafetières pour faire le café.
» Item. Un collyre pour les yeux du scheïkh-saad, et surtout (article recommandé) une médecine pour fortifier (apparemment une médecine dans le goût de celles que Victor Jacquemont prodiguait au rajah énervé de Lahore comme moyen sûr de captiver ses bonnes grâces).
» Item. Du papier, de la cire, du tabac, une pièce de toile, etc., etc. » ,
Six mois après la signature du traité négocié par M. Lowasy, Oulid-ou-Rabah, depuis quelque temps très-souffrant et très-affaibli (peut-être par l’usage des médecines à fortifier), rendit l’âme, et son frère Mohammed-Amzien, celui-là même dont nous avons vu le naya tué dans la journée du 6 juin, sous les murs de Bougie, lui succéda dans la dignité de scheïkhsaad, au détriment d’Ou-Rabah, jeune fils du défunt.
Le nouveau schéikh , homme d’action , qui ne partageait pas les vues pacifiques de son frère, débuta par rompre le traité et nous déclarer franchement la guerre. « Je vous préviens , écrivit-il au commandant de la place aussitôt après son avènement, que mon intention est de vous combattre : ne comptez donc plus sur la paix, car désormais, je vous le déclare, c’est entre nous une guerre à mort. » Mais, chose singulière et qui peint bien la race kabyle! les demandes de
cadeaux, même après cette rupture manifeste, ne laissaient pas d’aller leur train. « Je vous envoie, mandait Amzien par la même épîlre, un petit sanglier, afin que vous remettiez pour moi au porteur de ce message du tabac à priser, un cachet et un moulin pour le café. Quant au cachet qu’a demandé le fils de Rabah (neveu d’Amzien), ne le lui donnez pas : il vaut mieux que vous en fassiez faire un pour moi. (Ce dernier trait nous semble d’un très-haut comique.) Envoyezmoi aussi en cadeau du calicot et quelques pains de sucre. » Il paraît ^jue le sucre et le calicot sont essentiellement du goût des chefs berbères. Un autre scheïkh, Hamar-Bélir, en réclamait vers le même temps, au nom de la paix et du commerce , avec une adorable naïveté d’effronterie. « Ne vous souvient-il plus, écrivait cet autre pacificateur, que je vous ai demandé il y a peu de jours du calicot et plusieurs pains de sucre? Comment se fait-il donc, je vous prie, que je n’aie encore rien reçu? Si vous m’envoyez ce calicot et ce sucre, j’aurai peut-être quelque chose de bon à vous apprendre : sinon, n’attendez rien du scheïkh Hamar-Bélir; vous êtes chez vous, et moi chez moi.»
Pour citer encore quelques passages de ces lettres si caractéristiques, Amzien, ayant formé, ainsi qu’il l’avait annoncé, une coalition -contre nous, écrivait peu de temps après au commandant supérieur, le colonel de Larochette : « Toutes les tribus musulmanes sont réunies pour faire la guerre. Le paradis est le prix du
sabre, et nous vous combattrons avec une grande joie. Nous ne nous cacherons pas plus que le soleil lorsqu’il luit dans toute sa splendeur. (Allusion ironique à l’usage incommode où était la garnison française de se mettre à couvert sous ses murs.) Les Kabyles se rasent la moitié de la tête, parce qu’ils n’ont pas peur de la mort, et ils ont le crâne extrêmement dur. Aujourd’hui même nous commençons à préparer nos munitions de guerre. Ainsi, tenez-vous pour avertis, car, avant qu’il soit peu, nous vous attaquerons, si Dieu le veut ( in cha Allah, formule pieuse qui revient continuellement dans la bouche ou sous la plume des musulmans). Nous aimons mieux le paradis que ce monde, ou, pour mieux dire, nous n’aimons rien que le bon Dieu et notre prophète Mohammed. Ce sont eux qui font notre courage. — Écrit par l’ordre de Mohammed- Amzien. Dieu donne la gloire aux musulmans et extermine les Français ! » Cette fois, par extraordinaire, la lettre n’avait pas de post-scriptum.
L’attaque dont Amzien nous menaçait eut lieu en effet peu de jours après ; elle fut vive, et nombre de tribus y prirent part ; mais elle échoua complètement, comme les précédentes, contre le courage de la garnison et les murailles de la place. Ce que voyant, le nouveau scheikh-saad et ses confédérés, furieux de l’impuissance de leurs efforts, adressèrent au commandant de Bougie la nouvelle lettre ci-après, qui fut trouvée uu matin fixée à un poteau planté en terre près de la
ville, à portée de nos avant-postes. « Si vous êtes Français, vous viendrez dans la plaine vous mesurer avec nous. Vous ne dm s pas nous tirer des coups de canon et de fusil à couvert derrière vos remparts. Si vous êtes des gens de coeur, vous quitterez vos murs et marcherez contre nous. Sinon vous êtes tous des juifs! »
Tels étaient les rapports entre la garnison de Bougie et les tribus qui obéissaient au scheïkh-saad, lorsque M. Salomon de Musis succéda à M. de Larochelte, en avril 1836, dans le poste de commandant supérieur. Cet officier entreprit de renouer les relations diplomatiques entamées deux ans auparavant avec Oulid-ou- Rabah, et y parvint en ce sens, qu’une sorte de trêve fut conclue entre les deux camps. Ce fut pendant cet armistice que le marabout, naya d’Amzien, périt devant Bougie, à la suite d’une attaque dirigée contre la ville par d’autres Kabyles opposés ou étrangers à la suspension d’armes. Nous avons dit que ce meurtre devait nécessairement donner lieu à des représailles. H nous reste maintenant à voir quelle vengeance en tira Amzien. En apprenant la mort de son naya, que lui-même avait conduit, à ce qu’il parait, aux bords de la rivière Summam le jour où celui-ci fut tué, cet homme laissa éclater une violente colère, et fulmina de formidables menaces contre les meurtriers de son ami. Mais bientôt, la réflexion venant le calmer en apparence, il s’apaisa, ou tout au moins dissimula soigneusement l’ardeur de son ressentiment. A dater de ce
jour, on voit ce chef si impétueux, si franc, si loyal môme dans son inimitié, qui naguère nous déclarait ouvertement la guerre, mettant une sorte de courtoisie et de point d’honneur chevaleresques à nous prévenir de ses attaques, cacher sous un masque d’amitié et de sérénité sa haine, ses tragiques desseins, et poursuivre lentement, mais sûrement, son but à travers les sentiers tortueux de la plus dangereuse astuce. Au hardi combattant succède le bravo; le guet-apens remplace la guerre.
Douze jours après la mort du marabout, un entretien a lieu dans la plaine entre Amzien et M. de Musis, sous couleur de prolonger la trêve et de traiter d’une paix plus stable. Tous deux se rendent bien escortés sur le terrain de l’entrevue. La conférence est précédée d’une distribution de cadeaux faite par l'officier français. Amzien reçoit les siens avec de grandes démonstrations de gratitude et de dévouement ; son visage est ouvert, ses manières affables; seulement, lorsque M. de Musis lui reproche amicalement d’avoir récemment dirigé une attaque, au mépris de la trêve, contre le parc de bœufs affecté aux subsistances de la place, Amzien ne peut retenir un sourire sinistre qui n’échappe pas à quelques-uns des spectateurs de cette scène. Au reproche qu’on lui adresse, il répond, mais sans emportement, par une récrimination sur le meurtre de son ami, le marabout. Le commandant savait à peine ce dont Amzien voulait parler. 11 repoussa
toutefois l’accusation de son mieux, en représentant le fait comme l’jin de ces accidents nombreux qu’entraîne fatalement l’état de guerre. Amzien n’insiste pas sur ce point : il paraît se contenter de l’explication, et les deux chefs prennent congé l’un de l’autre en se donnant la main.
Cependant les autres scheïkhs kabyles, informés de cette entrevue, se transportent auprès d’ Amzien. Ils le gourmandent de sa faiblesse, ils l’accablent de leur mépris. — Quoi, lui disent-ils, tu as laissé tuer ton naya , et, pour le venger, tu te rapproches des Français 1 Mais tu es donc une femme, un impie, un esclave ! Le scheïkh-saad entend leurs reproches d’un front calme ; sa conscience est en repos. — Attendez pour juger, leur réplique-t-il. Croyez-vous que Mohammed- Amzien soit un enfant? Le moment n’est point arrivé. Quand il en sera temps, je vous avertirai ; vous apprendrez alors à connaître Amzien. S’il en est parmi vous qui veuillent voir par leurs yeux comment il lave ses injures, qu’ils viennent! Ils pourront vous dire si Amzien a su se venger ! — Cette demi-ouverture, accueillie par les scheïkhs, les laisse toutefois incrédules, et il est convenu que plusieurs cavaliers des Fenaya, l’une des tribus les plus hostiles à la France, assisteront à l’exécution du plan de représailles que médite mystérieusement le scheïkh-saad.
A peu de jours de là, Amzien, sachant que les vivres manquaient à bougie, saisit cette occasion de faire
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croire à son amitié pour le commandant français, et chargea son neveu Ou-Rabah de conduire au marché de la ville un troupeau d’une vingtaine de bœufs. Cet envoi fut considéré comme une garantie de son désir sincère d’entrer en accommodement avec nous, et le commandant supérieur lui écrivit, quelque temps après, pour lui demander une nouvelle entrevue. En recevant cette lettre de M. Salomon de Musis, Amzien bondit de joie : c’était ce qu’il attendait, et cependant il ne se hâta point de souscrire à la proposition. A ses yeux, il ne suffisait point que cette conférence, nécessaire à l’accomplissement de ses projets, lui fût offerte : il fallait encore donner à croire à son confiant adversaire qu’il ne se souciait point de l’accepter ; il fallait que ce dernier, trompé par celte feinte indifférence, bannit de son esprit tout soupçon et se relâchât, pour venir au rendez-vous proposé, des précautions habituelles. Amzien affecta donc d’hésiter sérieusement à se trouver une seconde fois en présence du commandant de Bougie; il différa quinze jours de lui répondre, et entin, comme par forme de concession, il lui manda qu’il consentait à se rencontrer avec lui au lieu qui serait désigné.
M. de Musis était malade et gardait le lit lorsque le message du scheïkh-saad lui fut remis par le cavalier Bechir. Il ne put donc y répondre le jour même, ni le lendemain, ni le surlendemain. Ignorant la cause de ce retard, et impatient de tenir la promesse de sang
qu’il avait, faite aux scheïkhs kabyles , Amzien se départit à la fin de sa cauteleuse réserve. 11 franchit la Summam le % août au matin , et parut avec ses cavaliers à l’extrémité de la plaine. Il envoya aussitôt à Bougie un exprès, le nommé Barch-Bouch-Dejah, avec mission de prévenir le commandant supérieur que le schéïkh-saad était là tout près qui l’attendait pour la conférence. M. de Musis était encore très-souffrant ce jour-là : de vagues pressentiments, quelque défiance peut-être, en dépit des habiles manœuvres d’Amzien, l’obsédaient; il était triste, inquiet, et à son tour il montra peu d’empressement à se rendre à l’invitation du Kabyle.
— Je ne me sens pas bien, répondit-il à l’émissaire du schéïkh-saad; dis à ton maître que je désire remettre l’entrevue à dimanche (7 août 1836).
Mais le cavalier Bechir, ftme damnée d’Amzien, qui avait accompagné auprès du commandant l’émissaire Barch-Bouch-Dejah, insista auprès de M. de Musis pour que l’entrevue eût lieu le jour même.
— Le schéikh-saady lui dit-il, a si grande hâte de faire la paix que, pour peu que tu tardes , il ira la conclure lui-même à Alger avec le gouverneur général. Et s’il est si pressé, je puis te l’avouer en confidence, c’est que les Mezaya et les Fenaya viennent de retirer leurs mezrags d’entre ses mains, et qu’ainsi les voilà en guerre: c’est à toi de voir maintenant si tu veux laisser échapper cette occasion de t’assurer un allié puissant et fidèle.
— J’irai donc, répondit le commandant, dont l’instinctive répugnance à sortir ce jour-là céda à cet argument décisif. Et aussitôt il dicta à l’imam de la ville les lignes suivantes, adressées au scheïkh-saad :
« Si tu veux faire la paix avec moi , mon cher ami , viens ce soir à dix heures à la maison crénelée. Nous parlerons de nos affaires , et j’espère que tout s’arrangera à l’amiable; mais de la franchise! je te le recommande : point d’artifice entre nous. »
Le soir, à l’heure convenue, M. de Musis sort de la ville, suivi du kaïd Medani, de l’interprète Taponi, de l'Arabe Bel-Kassem, agent de la police maure, et accompagné de M. le sous-intendant militaire Fournier, qui désirait être présent à la conférence pour débattre certaines questions de sa compétence relatives à l’approvisionnement de la ville. On arrive à la maison cré- " nelée : le scheïkh-suad n’y était pas. On l’aperçoit campé à distance dans la plaine. Par ordre du commandant , Medani monte à cheval et s’avance vers le chef kabyle; mais bientôt il rebrousse chemin.
— N’avancez pas, dit-il au commandant supérieur. J’ai vu autour d’Amzien des figures inconnues : je crois que ce sont des Fenaya. Gomment se fait-il qu’ils soient là, s’il est vrai que le sehéikh ait rompu avec eux? Dans tous les cas, ceci ne me présage rien de bon. Encore une fois, n’avancez pas.
Pendant ce temps, Amzien, rejoint par Taponi et
Bcl-Kassem, refusait, malgré leurs instances, de se rendre à la maison crénelée.
— J’ai vu des baïonnettes luire dans les broussailles, et je crains un piège, leur dit-il ; je ne ferai pas un pas de plus.
Enlin, après plusieurs allées et venues, on s’accorde au moyen d’une concession mutuelle. L’entrevue aura lieu sur le bord de la mer, près de la tour dite du Rivage. Poussé par une sorte de fatalité, M. de Musis se transporte à l’endroit désigné avec le kaïd, l’interprète, Bel-Kassem, Bechir, M. Fournier et le capitaine Blangini, commandant une compagnie franche cachée dans les broussailles à deux cents pas de là. De son cété, Amzien s’avance, suivi de ses cavaliers dont le gros reste derrière lui, mais à distance beaucoup moindre. On s’aborde, on se donne de cordiales poignées de main, on se prodigue les compliments et les protestations amicales. Le scheïkh- saad surtout se montre affectueux et expansif :
— Ce jour, dit-il au commandant, met le comble à mes vœux.
Et en effet sa physionomie est radieuse; la joie éclate dans ses regards. Son allégresse s’accroît encore lorsque M. de Musis lui remet de sa main le cadeau , accessoire et préliminaire obligé de toute entrevue de ce genre. Amzien reçoit pour sa part un burnous rouge et une belle pièce de ce précieux calicot si cher aux populations kabyles. Une distribution de colonna-
des et de pains de sucre est faite aux cavaliers de sa suite. Auprès du scheikh-aaad , se tenait un jeune homme au visage mâle et impassible, porteur d’un énorme tromblon. Le commandant, frappé de sa mine martiale, s’arrête devant lui, et tirant de sa poche une pièce de cinq francs, la lui présente avec bonté. Le jeune homme reçoit l’argent et remercie la main libérale à la manière arabe, en l’élevant jusqu’à ses lèvres.
On prend ensuite le café, et la conférence s’engage. Peu à peu cependant les cavaliers restés en arrière du schcïkh s’avancent négligemment vers le lieu de l’entretien. Une douzaine d’entre eux entourent le commandant et paraissent chercher à l’isoler de sa suite. D’un geste impératif, le capitaine Blangini coupe court à cette manœuvre. Il la fait remarquer à M. de Musis : celui-ci ne la voyait que trop bien ; il commençait enfin à comprendre tout le péril de sa situation ; mais, sentant qu’il était trop tard pour reculer, il jugeait que le mieux était de faire bonne contenance et de dissimuler sa vive anxiété. Toutefois, ses regards inquiets trahissaient son émotion. A ce moment Amzien, dont l’œil ardent, fixé sur le visage du commandant, semblait y lire sa pensée, laisse comme par distraction tomber les rênes sur le cou de son cheval. Le jour commençait à baisser. Le jeune homme au tromblon , celui qui venait de baiser la main du commandant, se glisse entre M. de Musis et les spectateurs de la conférence, appuie
subitement le bout de son arme au dos du malheureux oflicier, et fait feu : M. de Musis tombe sur l’avant de sa selle, la colonne vertébrale coupée en deux par dix ou douze balles de calibre. Cette détonation et ce meurtre subit sont le signal d’une décharge générale faite par les gens d’Amzien, et sur le Commandant déjà mort , et sur le petit groupe de sa suite. Le jeune interprète Taponi, désigné spécialement, comme M. de Musis, aux coups des assassins, est entouré, et reçoit à bout portant dans la poitrine les balles d’un fusil chargé jusqu’à la gueule. Le kaïd Medani est blessé grièvement. M. Fournier parvient à se tirer sain et sauf de la mêlée, ainsi que deux ou trois soldats du bataillon d’Afrique , qui avaient apporté les cadeaux et servi le café. Quant au capitaine Blangini , les balles sifflent autour de lui sans l’atteindre; mais un gigantesque Kabyle le jette à bas de son cheval, et lui brise à demi l’épaule d’un coup de crosse de fusil. Bien qu’étendu à terre et foulé aux pieds des chevaux, cet intrépide oflicier ne perd ni l’énergie ni le sang-froid. — Aux armes ! en avant 1 crie-t-il d’une voix tonnante, qui, dominant le bruit de la mousqueterie, est entendue des premiers tirailleurs de la compagnie franche , déjà en marche pour venir porter secours au commandant. Avant que les cavaliers ennemis aient eu le temps de recharger leurs armes, nos soldats arrivent au pas de course. M. Blangini, qui s’est levé avec effort, se met à leur tête et prend à son tour l’offensive contre le per-
fide Amzien. Mais celui-ci, voyant atteint le but qu’il s’était proposé, ne juge point devoir attendre le choc : il tourne bride, et donne ainsi à ses gens le signal de la fuite. Le cheval du commandant et celui de l’interprète sont emmenés par les Kabyles ; les deux cadavres restent au pouvoir de la petite troupe française. Celui de M. de Musis était tout troué de blessures dont la moindre était mortelle ; l’interprète maltais Taponi, brave jeune homme que son dévouement connu à notre cause avait signalé à la rage des meurtriers, avait la poitrine broyée : comme celle de M. de Musis, sa mort avait dû être ^instantanée.
En apprenant ce funeste événement, la garnison de Bougie fut saisie d’une consternation et d’une fureur indicibles. On eut toutes les peines du monde à l’empêcher de massacrer l’espion Bechir, dont le langage artificieux avait entraîné à la fatale entrevue du jeudi 4 août le commandant supérieur. Embarqué le soir même pour Alger et traduit devant la justice mililaire, cet homme fut reconnu coupable de complicité avec Amzien jiour la perpétration du meurtre de M. de Musis, et condamné à mort. Renvoyé à Bougie pour y subir sa peine devant la population musulmane, il montra à ses derniers instants cette stoïque impassibilité qui naît chez les mahométans de la foi absolue au dogme de la prédestination, et que renforce encore chez ceux de l’Algérie le fanatisme développé au plus haut point par le voisinage et la haine des chrétiens.
Quant à Anizien, si quelques doutes subsistaient encore sur les motifs du meurtre qu’il venait d’accomplir, lui-même prit soin de les lever peu de temps après par une lettre dans laquelle il expliquait nettement au successeur de M. de Musis, M. le commandant Lapène, les motifs de son action. « Le sche'ikh Mohammed- Amzien Oulid-ou-Rabah, écrivait-il, fait ses compliments au nouveau commandant de Bougie. — La présente est pour que tu saches les causes du malheur survenu entre moi et ton prédécesseur. Je n’ai eu envers les Français aucun mauvais procédé tant qu’euxmêmes ont bien agi. Pourquoi ont-ils commencé l’attaque? J’avais conduit près de Bougie un marabout, un saint homme, qui était mon naya, et je l’avais accompagné jusqu’à la rivière la Summam. Je lui dis alors qu’il pouvait continuer son chemin en sûreté. Il arriva en effet jusqu’à la maison crénelée. Mais aussitôt la troupe française sortit, le tua, le déshabilla, et cassa le mezrag que je lui avais donné. Informés de ceci , les autres chefs kabyles sont venus chez moi me couvrir d’ignominie pour avoir laissé tuer mon naya et dérober le mezrag , gage de l’amitié qui nous unissait tous les deux. Après avoir reçu leurs reproches, j’ai juré trois fois par Allah que je ne laisserais point cet affront impuni, et que je tuerais, non pas un soldat, non pas un caporal, non pas un habitant, mais le commandant supérieur de Bougie. J’ai tenu parole; mais, je le répète, je n’ai commis cette action que
parce que les Français m’ont attaqué les premiers dans la personne de mon naya. »
L’implacable Amzien avait plus que tenu parole, puisque le malheureux interprète Taponi avait succombé aux côtés du commandant supérieur, et que les autres personnes présentes à l’entrevue n’avaient échappé au massacre que par une sorte de miracle. Apparemment , il croyait avoir tué aussi le capitaine Blangini; car, de retour dans la vallée du Messaoud, qu’il parcourut triomphalement monté sur le cheval de M. de Musis, il se vanta avec une orgueilleuse emphase d’avoir immolé trois chefs français. Amzien s’attendait à exciter, par ce haut fait, l’admiration des schéikhs kabyles qui étaient venus lui reprocher son inaction après la mort de son naya; mais ceux-ci ne trouvèrent pas que sa vengeance fût digne d’un homme de loyauté et de cœur. Les Mczaya lui tournèrent le dos et le qualifièrent « d’assassin , qui d’une main reçoit des présents, et de l’autre donne la mort. » Les Toudjas, puissante tribu, ne parurent pas moins indignés du lâche guet-apens où Amzien avait attiré M. de Musis. Il n’y eut pas jusqu’aux Fenaya, dont plusieurs avaient assisté à l’assassinat du commandant, qui ne désavouassent hautement cet acte de félonie et de traîtrise. En un mot, le mépris public fut, à défaut d’un châtiment matériel , la peine infamante infligée à la perfidie d’Amzien. Tant il est vrai que ni la barbarie des mœurs, ni l’empire des préjugés, ni les haines de
peuple à peuple, ni le fanatisme, ne peuvent égarer chez l’homme ce sens moral , guide droit et sûr, que Dieu a déposé dans l’âme de toute créature humaine I
La vendetta kabyle.
C’est un fait digne de remarquent depuis longtemps observé, que tous les peuples montagnards sont essentiellement orgueilleux, indépendants, vindicatifs, en un mot, infiniment plus passionnés que le reste des hommes. Les Suisses, les Écossais, les Corses, les Kabyles , aucun ne fait défaut à cette règle. Je pourrais en citer bien d’autres. Et, sans aller si loin, en France, dans les montagnes du Lyonnais, à vingt kilomètres à peine de la seconde ville du pays le plus civilisé, le plus centralisé, le plus homogène du monde, je pourrais nommer telle commune où les discussions se vident rarement sans effusion de sang , où le coup de couteau est la seule argumentation connue , où la feue Charte et le Code civil n’ont jamais régné qu’à l’état d’utopie et de rêve, où l’impôt est unanimement refusé, et où les sommations avec ou sans frais du percepteur servent à bourrer le fusil au bout duquel chaque contribuable tient à distance respectueuse les
huissiers porteurs de contraintes, qui, du reste, ne s’y aventurent plus.
A quoi tient cette disparité entre la plaine et la montagne? Aux mœurs, sans doute, dira-t-on, à leur rudesse héréditaire, à l’isolement ; cela est certain : mais les mœurs ne sont elles-mêmes qu’un résultat , si tant est que l’homme soit un, comme l’avait pressenti Buffon, et comme paraissent le démontrer les immortels travaux de la science moderne. Ï1 faut donc chercher ailleurs la cause primitive de cette différence si caractéristique, puisqu’elle se retrouve partout, et., pour notre part, nous serions assez disposé à l'attribuer à l’influence prédominante du milieu atmosphérique. Il semble que l’air mou des plaines énerve les habitants des pays plats; il semble que, tout en les pliant, chose sans doute fort salutaire , au joug des lois et au culte des vertus sociales, il altère en eux, par contre-coup, le sentiment de la grandeur et de la dignité humaines. Au contraire, l’homme des montagnes, qui aspire à pleine poitrine un éther pur et vivifiant, sent croître en lui tout à la fois l’instinct, et la réalité de sa force ; enivré de sa propre Vie, fier de sa puissance physique, il en vient à se croire presque l’égal des pics hautains qui l’environnent, et défie audacieusement le reste de la création d’empiéter d’un pas sur ses prérogatives d’homme libre et maître chez lui. D’où il suit que l’air de la liberté, comme on a coutume de l’appeler en style plus politique que littéraire, pourrait fort bien n’être,
à tout prendre, qu’un fluide gazeux plus saturé de parcelles oxygénées, plus chargé de principes vitaux que ne le sont communément les basses régions de l’atmosphère, et que la terre, en repoussant elle-même les montagnes de son sein, aurait donné ainsi, tout jeu de mots à part, le signal des soulèvements. Quoi de plus fort et de plus libre que l’oiseau dont la respiration est double? Quoi de plus somnolent et de plus dégradé que le reptile , dont le poumon fonctionne à peine et n’existe qu’à l’état de lobe rudimentaire?
Nous livrons en toute humilité aux météorologistes et aux législateurs ce petit aperçu ethnographique, qui expliquerait fort bien, pour le dire en passant, pourquoi la France n’a pu être jusqu’ici républicaine, tandis que la Grèce et la Suisse l’ont été durant des siècles; et nous venons, sans plus de digression ni de préface à notre histoire, ce que peut-être nous eussions dû faire en commençant.
Parti de ce principe, que tous les montagnards se ressemblent, à quelques nuances près, il ne nous sera pas difficile d’établir le rapport frappant qui existe entre les Corses et les Kabyles. C’est d’une histoire de veruleita qu’il s’agit ici : le rapprochement est donc tout à fait de saison. Les Corses, naguère encore, n’étaieni soumis que de nom au gouvernement de la France ; la contribution foncière est à peu près nulle dans leur île, et, à certains égards, les choses y vont leur train comme au temps de la guerre avec les Génois. Les Kabyles
n’ont pu être asservis par les Romains, ni par les Vandales, ni par les Arabes, ni par les Turcs (le serontils mieux par nous?); ils ont gardé leur langue, leurs mœurs, et n’ont jamais payé d’impôts. Les Corses sont vindicatifs ; les Kabyles ne le sont pas moins. Les vendettes corses sont célèbres ; il a manqué à celles des
montagnards de l’Atlas d’ètre connues et mises en lu-
mière par la littérature moderne : mais , cette circonstance à part, elles ne le cèdent en aucun point aux proverbiales représailles des terribles concitoyens de Napoléon, et n’ont vis-à-vis d’elles que l’infériorité ou l’avantage d’être inédites.
Déjà, dans le chapitre précédent (le nayà), nous avons montré l’implacable ressentiment d’un fait de guerre indépendant de toute volonté comme de toute prévision humaine, coûtant la vie, dans un horrible guet-apens, à plusieurs officiers français, et, entre autres, au commandant de Bougie, l’infortuné M. Salomon de Musis. Nous avons vu alors le Kabyle en présence de l’étranger; il va nous apparaître maintenant en face de ses propres frères, et l’on verra de quelle façon il vide ses querelles intestines et venge ses injures privées.
Les deux tribus kabyles des Oulcd-Abd-el-Djebbar et des Beni-Idjer, qui campent l’une et l’autre aux environs de Bougie, étaient en brouille depuis des siècles. Il y avait surtout une vive hostilité entre les familles de leurs chefs, Kaïd-Ahmed-Ben -Mohammed et
Kaïd-Hallel-Boursali. Quel avait été le principe de cette inimitié, toujours aussi envenimée, aussi ardente qu’aux premiers jours? C’est ce que nul ne pourrait dire. Les causes en étaient à peu près oubliées, ou, du moins, il y avait beaucoup de contradictions à cet égard. On était ennemi sans trop savoir pourquoi. Ce qu’il y avait de très-certain, c’est que, de part et d’autre, quantité de gens avaient été tués à chaque génération, sans parler des bestiaux pris et des villages incendiés, toujours par suite de celte haine héréditaire sur l’origine de laquelle on n’était pas même d’accord.
Or, cinq années avant l’époque où commence notre récit, la chamelle xle Boursali, le kaïd des Beni-Idjer, avait mis bas un jeune mâle que son maître avait pris plaisir à dresser de ses propres mains. Maintenant l’animal, étant d’âge et de taille à supporter un cavalier, reconnaissait parfaitement celui qui l’avait dressé, élevé; il s’accroupissait de lui-même devant lui, lorsque ce dernier se disposait à le monter, et Boursali n’eût pas donné son jeune chameau pour tout le reste des troupeaux qui paissaient l’herbe de son haouch.
Kaïd-Ahmed, instruit de cette circonstance, résolut de tout faire pour enlever le jeune chameau à son ennemi. Il réunit donc quelques-uns de ses parents, leur confia son projet, et leur demanda s’ils étaient résolus à l’accompagner Sur leur réponse affirmative, ils partirent tous bien armés. Ds arrivèrent dans la nuit sur
le territoire ries Beni-Idjer, se placèrent en embuscade près de l’habitation de Kaïd-Boursali, et, quand parut le jour, observèrent avec beaucoup d’attention les allées et venues des bergers et autres serviteurs du chef. Ils reconnurent sans peine l’étable où l’on remisait le chameau. Leurs yeux suivirent les pasteurs conduisant les troupeaux aux champs, et ils furent assurés que le jour môme ils pourraient accomplir leur dessein.
Les bestiaux une fois dans la campagne, un seul pâtre resta à leur garde. Les autres retournèrent vaquer aux soins plus importants de la maison du maître ou à des travaux agricoles ; et, quant à l’unique berger, croyant n’avoir aucun danger à redouter, puisque sa tribu était en paix, il se laissa gagner par la chaleur du jour et engourdir par le sommeil. Les chiens haletants vinrent alors se coucher près de lui, et s’endormirent à ses pieds. Ceci se passait à environ une heure de marche de la maison de Boursali.
Le silence le plus profond régnait dans ce lieu isolé, fréquenté seulement la nuit par les lions et les chacals; Raid- Ahmed et ses parents s’approchèrent doucement du troupeau, tantôt en se cachant derrière des broussailles, tantôt en rampant sur le sol, et ils voulurent prendre le chameau; mais le bruit, si léger qu’il fût, de leur approche n’échappa point à l’oreille exercée des chiens, qui se mirent à gronder, et, par leurs aboiements, réveillèrent le pâtre endormi. Le Kaïd- Ahmed dit alors à ses parents : — Arrêtons-nous;
êtes-vous hommes à aller en avant tout seuls ? car si j’ai l'imprudence de me montrer, ce pâtre me reconnaîtra assurément ; Kaïd-Boursali saura à qui il doit imputer la perte de son chameau, et portera infailliblement la guerre dans nos dacherahs.
En parlant ainsi, Kaïd-Ahmed raisonnait tout à fait à la façon des Kabyles, qui, bien que courageux et capables d’affronter au besoin l’ennemi à visage découvert, se hasardent le moins qu’ils peuvent, et estiment la ruse pour le moins à l’égal de la bravoure. Mais ses parents lui répondirent : — Ne crains rien, nous allons entourer ce pâtre et le tuer ; la tombe est muette 1
Ce qui fut dit fut fait : se divisant en deux bandes, et se glissant, comme des reptiles entre les herbes, jusqu’auprès du berger assoupi, ils l’environnèrent, et le malheureux n’avait pas eu le temps de dire trois fois : « Allah ! » que leurs yatagans les avaient délivrés de ce témoin importun.
Cependant les chiens, continuant d’aboyer, s’opposaient à l’enlèvement du troupeau, et s’élançaient avec furie sur les ravisseurs qu’ils mordaient; puis ils se retiraient en hurlant, et évitaient avec prestesse les coups de yatagan que voulaient leur porter le Kaïd- Ahmed et sa bande.
— Ces chiens nous feront découvrir, dit l’un de ces derniers, il faut nous en débarrasser à tout prix.
Aussitôt deux d’entre eux armèrent leurs pistolets, et, s’approchant du jeune chameau , firent mine de
s’en saisir. Les chiens leur coururent sus à l’instant, comme ils s’y attendaient ; mais deux coups de feu lâchés en môme temps couchèrent par terre ces trop vigilants gardiens.
— Eh ! vite, en roule ! s’écria Kaïd-Ahmed. Tout ce vacarme peut attirer quelqu’un. Chassons devant nous tout ce que nous pourrons réunir du bétail de Kaïd- Boursali, et sauvons-nous. Je me chargerai, pour ma part, du jeune chameau.
Sur ces entrefaites, la pluie vint à tomber. Les Kabyles se dirent : — Voici qui est vraiment fâcheux : la terre va être détrempée, et si nous sommes poursuivis, Kaïd-Boursali reconnaîtra sans peine l’empreinte des pas de son troupeau. Que faire?
Mais Kaïd-Ahmed leur répondit : — Ne vous inquiétez pas pour si peu. Je sais ce qu’on pratique en pareille circonstance. Au lieu de retourner chez nous directement et par la voie habituelle, nous nous engagerons dans les montagnes des Chellatah; nous traverserons le territoire d’Ainalou, celui des Tagabath; nous suivrons ensuite les bords de l’Oued-el-Kebir, et nous atteindrons nos dacherahs sans avoir été inquiétés. Bien habiles seront les Beni-Idjer, s’ils peuvent nous suivre à la piste!
Les Kabyles applaudirent à ce discours sensé. Ils poussèrent en avant les bœufs et les chameaux de Kaïd-Ahmed, en ayant grand soin de marcher dans les traces que les pieds de ces animaux imprimaient sur
Ja lerre molle. Arrivés le soir dans la tribu des f hellatah, ils s’y reposèrent quelques heures, puis en repartirent avant le jour suivant de peur d’être vus, prirent les chemins les plus détournés, car ils étaient sur le territoire de gens alliés aux Beni-Idjer. La pluie continuait de tomber. Ils virent que, malgré la prudence de leur marche, la route qu’ils suivaient pourrait bien être décelée par les vestiges de leurs pas. Pour obvier à cet inconvénient, ils prirent les chameaux et les bœufs par la queue et les firent marcher à reculons. Leur course s’en trouva ralentie de beaucoup ; mais en revanche, cet expédient compliquait singulièrement pour leurs ennemis la difficulté des poursuites.
Ils traversèrent heureusement le pays des Tagabath et ne tardèrent point à arriver aux bords de l’Oued-el- Kebir. Là, ils firent entrer leurs prises dans l’eau, afin de dépister complètement Kaïd-Ahmed, si, par impossible, celui-ci réussissait à les poursuivre jusque-là. Puis ils côtoyèrent les bords de la rivière, marchant alternativement dans son lit et sur les rochers qui la tiennent comme encaissée. C’est ainsi qu’ils franchirent les territoires neutres des Tojhamin, des Beni- Immel et des Senadjah.
El enfin, après une longue absence, ils revirent leurs dacherahs où l’on chanta victoire, et où toute leur famille les accueillit avec des transports de joie. Le troupeau fut partagé entre tous les Kabyles qui avaient pris part au coup de main ; Kaïd-Ahmed ne retint pour
lui que le jeune chameau qu’il avait enlevé à son ennemi mortel.
Cependant, les gens de Boursali avaient entendu les deux coups de feu tirés par la bande d’Ahmed ; ils étaient accourus au bruit et avaient vu le berger mort, les deux chiens étendus sans vie, et le troupeau, réduit de moitié, épars le long de la colline. Ils se hâtèrent de prévenir leur maître, qui, s’étant assuré par ses yeux de la vérité de leur récit, resta muet et tout tremblant de colère et de désespoir. 11 jura sur sa propre tête qu’il tirerait une vengeance éclatante de ce méfait, et s’engagea à ne point prendre de repos qu’il n’eût envoyé les âmes des meurtriers de son malheureux pâtre lui servir d’esclaves en l’autre monde.
Sans perdre de temps, il réunit ses gens et quelquesuns de ses proches, leur confia et son injure et le plan qu’il avait conçu. Sur-le-champ, ils prirent leurs longs fusils et se mirent en route avec lui. — Le démon de la vengeance, dit le conteur arabe, les guidait et hâtait leur marche.
Par l’ordre de Boursali, ses serviteurs parcoururent tous les sentiers voisins, et revinrent sur le soir annoncer qu’ils avaient trouvé les traces du troupeau volé. Le maître alla au lieu désigné et reconnut parfaitement l’empreinte du pied de son chameau, qu’il eût distinguée entre mille. La piste était nettement marquée jusqu’à l’entrée du territoire des Chellatah ; mais arrivés là, les Beni-Idjer ne surent plus quelle route
suivre, car le chemin se perdait dans les rochers, et il était impossible de deviner si les ravisseurs avaient pris à droite ou à gauche, ou s’ils avaient continué de marcher en ligne droite.
Les gens que Boursali interrogea déclarèrent de bonne foi que depuis plusieurs jours il n’était venu aucun étranger dans la tribu. Et dans le fait, Kaïd- Ahmed avait pris soin de n’aborder le territoire des Chellatah que la nuit, et en était reparti avant l’aube, comme nous l’avons vu plus haut. Les mêmes gens ajoutèrent que sans doute les voleurs avaient pris le ravin de gauche qui conduit à la rivière. Cette indication était fautive ; mais, chose singulière, ce fut cette erreur même qui déjoua les calculs de Kaïd-Ahmed, et contribua à mettre Boursali sur la trace des ravisseurs; car si ce dernier eût suivi la véritable direction qu’avait prise son ennemi, il serait arrivé au milieu du territoire d’Amalou, etlà.se serait infailliblement fourvoyé, à l’inspection des pas de son bétail que Kaïd- Ahmed. on se le rappelle, avait fait marcher à reculons.
Pénétrant donc dans le ravin, il arriva chez les Tagabath, au lieu même où les voleurs du troupeau étaient entrés dans la rivière. Parmi les marques de sabots qui se dessinaient sur le marécage du bord, l’œil perçant de Boursali reconnut sans peine celles de son chameau favori. Les mêmes traces ne se retrouvant pas sur la rive, le chef kabyle en conclut avec raison
que les voleurs avaient suivi le cours du fleuve, et il marcha dans la môme direction.
Sa troupe se partagea ; la moitié côtoya la rive droite du fleuve, et l’autre prit à gauche. Des difficultés sans nombre l’arrêtaient presque à chaque pas : tantôt les bords de l’Oued se trouvaient hérissés de rochers à pic, il fallait ou marcher dans l’eau ou s’éloigner de la rivière, en décrivant de longs circuits, pour aller gagner souvent à une ou deux heures de distance une plage moins accidentée; tantôt ils distinguaient dans le sable de la grève, sur lequel ils avaient sans cesse l’œil fixé, quelque faible indice du passage de ceux qu’ils poursuivaient. Mais bientôt apparaissaient de nouveau les rochers, dont le dur silex n’ôffrait aucun vestige des fuyards. On s’arrêtait dans toutes les dacherahs, on accablait de questions chaque voyageur; mais Kaïd-Ahmed avait si bien pris ses mesures que nul dans le pays ne savait seulement ce dont Boursali voulait parler.
Il vint un moment où celui-ci, épuisé de fatigue et ne sachant où poursuivre un ennemi insaisissable, fut sur le point de se laisser aller au découragement. Ses compagnons étaient encore plus accablés. — Tu vois notre embarras, lui dirent- ils ; mieux que nous, tu peux savoir qui t’a volé. Dis-nous le fond de ta pensée, et tâche de nous fournir quelque renseignement propre à nous mettre sur la voie.
— Qui voulez -vous que je soupçonne, répondit
il. /
Kaïd-Boursali, si ce n’est l'ennemi mortel de notre famille, Kaïd-Ahmed-ben-Mohammed , chef des Ouled- Abd-el-Djebbar?
— Ce n’est cependant pas la route de sa tribu que nous suivons, repartirent les parents du kaïd ; mais il n’importe, ce chef rusé peut avoir mis notre sagacité en défaut par quelque tour de sa façon. 11 faut vérifier le fait. Restons ici, et pendant ce temps deux de tes serviteurs, choisis parmi les plus intelligents et les plus dévoués, iront, déguisés en marchands de l’intérieur, s’informer adroitement de ce qui s’est passé dans l’arch même du Kaïd-Ahmed.
Ce conseil fut suivi, et deux des serviteurs de Boursali furent aussitôt envoyés en reconnaissance, tandis que les autres se reposaient sur les bords de l’Oued-el- Kebir. Quand revinrent les deux émissaires, du plus loin qu’on les vit paraître, chacun courut à leur rencontre, et, avant qu’ils eussent ouvert la bouche, ou put voir, à l’expression triomphante de leur visage, qu’ils rapportaient une bonne nouvelle. En effet, ils annoncèrent qu'ils avaient vu le chameau et tous les bestiaux volés dans la dacherah de Kaïd-Ahmed; ils ajoutèrent qu’on préparait un grand festin pour célébrer le brillant coup de main du chef, et que la fête devait avoir lieu le soir du sixième jour après leur départ de la dacherah.
— Nous y serons! s’écria Boursali radieux. En partant à l’heure môme, nous arriverons à temps
pour figurer au festin d’une manière digne de nous.
Ils levèrent le camp aussitôt, et atteignirent en elîet le but de leur voyage, dans la matinée du jour pour lequel la fête avait été annoncée.
La dacherah de Kaïd-Ahmed occupait le sommet d’une petite colline à pente douce, plantée d’une multitude d’arbres au milieu desquels poussaient des herbes hautes et touffues. Il ne fut donc pas difficile à Boursali et «à ses compagnons de se tenir cachés jusqu’à l’heure propice pour l’exécution du plan qu’avait conçu le chef kabyle. La pluie avait cessé depuis plusieurs jours et fait place à une température brûlante qui avait desséché les herbes et grillé les feuilles des arbres. Cette vue fit sourire Boursali, qui alors seulement instruisit ses compagnons de son projet. Après le leur avoir communiqué à voix basse, il ajouta :
— Quand la zorna et le tambourin donneront ce soir le signal de la fête, ce sera le moment d’agir.
En attendant l’heure indiquée, les Kabyles se glissèrent silencieusement dans les profondeurs du massif, de façon à environner la dacherah de toutes parts ; puis , tirant leurs yatagans , ils formèrent devant eux des amas de branches sèches, de chardons à haute tige et d’arbrisseaux à demi torréfiés par le soleil.
La nuit était déjà épaisse, quand les premiers sons du tambourin et du hautbois se firent entendre. Aussitôt la llamme brilla dans toutes les directions sur le
versant de la colline. En peu de minutes, la dacherah fut entourée d’un serpent de feu qui allait rétrécissant son orbe, et gagnait le sommet du mont avec une effrayante rapidité. Déjà toute voie de salut était fermée à Ahmed et à ses compagnons, que, plongés dans les délices du festin , ils ne soupçonnaient pas encore l’existence de l’incendie. Lorsqu’enfin, avertis du péril par les cris de quelques esclaves, ils quittèrent la table du festin en désordre , ils virent du haut de la colline des burnous blancs se détacher, à la lueur rouge des flammes, sur les teintes sombres de la nuit. Ahmed, d'un rapide coup d’œil, jugeant l’étendue du péril et se voyant perdu sans ressource, résolut de ne pas descendre au tombeau sans .vengeance. Au sinistre jour projeté par le fléau dévastateur, il avait reconnu son ennemi mortel, qui, aidé de ses serviteurs et mû d’une haine infernale, attisait lui-même la flamme, en adressant de loin au malheureux kaïd des signes de la plus insultante et de. la plus cruelle ironie. D’un bond, ce dernier s’élança vers l’incendiaire , qui , le voyant tout près de lui, et l’apostrophant avec un rire de démon , lui dit :
— Ah! ah! voleur de chameau, assassin, maraudeur, Kaïd-Boursali te salue. Il a craint pour toi l’air des nuits glaciales de la montagne, et il est venu, comme tu vois, t’allumer lui-même du feu.
Puis, faisant allusion l à un usage arabe, il ajouta en ricanant :
— Le scorpion est venimeux ; mais il va périr dans les flammes
— Soit ; mais auparavant le scorpion te fera sentir sa piqûre 1 s’écria Ahmed furieux.
En disant ces mots, il ajusta Boursali de son long fusil, fit feu et l’étendit roide mort.
Au même moment surgit une violente rafale, la flamme mugit, s’élança vers le sommet de la colline, rapide comme un cheval de course, tourbillonna, et réduisit la dacherah en cendres. II ne resta pas un vestige des gourbis qui la composaient, non plus que de ses habitants. '
Les parents et les serviteurs de Kaïd-Boursali recueillirent son cadavre et le rapportèrent en grand deuil à son haouch , où il fut pleuré de ses femmes et de tous ses amis, comme un guerrier courageux et entreprenant. — Boursali n’ayant point laissé de fils, ajoute le chroniqueur arabe, et Kaïd- Ahmed ayant péri dans les flammes avec ses femmes , ses enfants et tous ses parents ou alliés, la querelle se trouva vidée, et l’affaire n’eut pas d’autres suites.
• Quand un Arabe saisit un scorpion, il s’amuse quelquefois à l’entourer d’un cercle de charbons ardents, qu’il rétrécit jusqu'à ce que l’insecte soit grillé vif. La chronique populaire ajoute que le scorpion, après avoir parcouru le cercle en tous sens et cherché vainement une issue, prend le parti de se frapper lui-même de son dard et meurt de sou propre veaiu.
Le Tombeau de la Chrétienne.
Le fCbeur- Errou mïa , littéralement Tombeau de la Roumie ou Chrétienne, est un antique monument qui s’élève à quelques lieues d’Alger, vers l’extrémité ouest de la plaine de la Métidjah, sur l’un des points culminants du Sahel. Ce mausolée fut l’un des premiers objets qui frappèrent les yeux de nos soldats lorsqu’ils débarquèrent, le 14 juin 1830, sur la plage de Sidi- Ferruch. Depuis lors il a été fréquemment exploré par les archéologues, sans qu’il ait été possible d’en déterminer au juste l’origine et même les proportions primitives. Ce qui en reste est une masse de maçonnerie quadrangulaire, reposant sur une base cylindrique, s’aiguisant vers le sommet et se terminant, à la façon des chalets suisses, en une pyramide formée par des degrés superposés, le tout assez peu régulier et fort dégradé par le temps. Près de là on remarque une pierre isolée, perpendiculairement assise, et présentant sur sa surface une croix assez mal figurée, ou, pour mieux dire, une sorte d’hiéroglyphe qui offre une certaine analogie avec le signe de Rédemption.
Telle est probablement la cause du surnom donné à ce tombeau par les Arabes, bien que leurs traditions représentent généralement ce monument comme l’an-
tique sépulture d’une princesse du sang maure. Cette opinion s’accorde mal avec les légendes musulmanes, qui toutes assignent au mausolée une origine chrétienne ; mais la logique n’est pas précisément ce qu’il faut rechercher dans un conte arabe.
Quoi qu’il en soit, le Tombeau de la Chrétienne passe, à tort ou à raison, pour recéler d’immenses richesses. Ce gigantesque monument (il n’a pas moins de trente mètres de hauteur sur cinq de base) enferme, dit-on, dans ses flancs, des monceaux de pierres précieuses, des boisseaux de perles et de rubis, des quadruples à remuer à la pelle ; aussi les Turcs lui avaient-ils donné le nom de trésor dp la pointe. Tout cet or et tous ces joyaux appartenaient à une princesse sarrasine chassée d’Espagne au moyen âge, et qui fut inhumée en ce lieu.
On se demande naturellement comment ce précieux trésor a pu jusqu’à présent rester intact parmi tant de populations rapaces, et comment, par exemple, les Hadjouths, ces brigands de profession, sur le territoire desquels s’élève le Tombeau de la Chrétienne, ont dérogé à leurs habitudes de pillage au point de respecter ce riche dépôt. La chose parait incroyable en effet ; mais il faut savoir qu’un habile astrologue, ami de la famille de la défunte, avait faitdcs conjurations et composé un charme pour mettre le trésor à l’abri du vol. Un très-petit nombre de personnes avaient été mises dans la confidence et connaissaient les formules caba-
listiques qui seules tenaient fermé le tombeau et qui seules pouvaient le rouvrir. Aucune d’elles n’ayant trahi les rits et les paroles magiques, le secret était mort avec elles. C’est là ce qui explique le mépris, ou plutôt l’étonnante délicatesse des Maures et des Arabes, gens infiniment moins scrupuleux d’habitude, à l’endroit des richesses prodigieuses enfouies sous le Tombeau de la Chrétienne.
Le puissant palladium qui protégeait le trésor n’empécha point toutefois que diverses tentatives ne fussent faites pour s’approprier les écrins hyperboliques et la cassette de la princesse sarrasine ; mais ces entreprises, qui tournèrent à la confusion de leurs auteurs, vinrent toutes du dehors, si l’on en croit les habitants de la contrée, trop prudents d’ailleurs pour s’attaquer à des conquêtes impossibles. C’est le récit de l’une de ces vaines entreprises qui forme la légende connue en Algérie sous le nom du Hadjouth esclave, et que nous allons mettre sous les yeux du lecteur dans toute sa naïveté.
Un certain Yousef Ben-Kassem vivait, il y a bien des années, sur le territoire des Hadjouths. Il possédait tout ce qui peut assurer le bonheur d’un croyant : sa femme était douce et belle ; il avait des enfants sains, vigoureux, dont les caresses comblaient de joie son cœur paternel ; son haouch (maison des champs) était neuf, et ses terres, d’une excellente qualité, lui rendaient cinq cent fois les grains dont il les avait ense-
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mencées. Enfin, il n’avait rien à désirer, quand, pour son malheur, la guerre sainte vint à éclater entre les musulmans et les chrétiens. C’était un devoir pour lui de payer de sa personne dans une circonstance aussi grave; il embrassa donc sa femme et ses enfants, et leur recommandant de prier Dieu pour lui, il monta sur son cheval, prit son fusil et alla rejoindre ses compagnons d’armes.
Malheureusement , le ciel permit que les infidèles remportassent cette fois sur les vrais croyants : ceuxci furent mis en déroute. Ben-Kasseæ, emporté par son ardeur guerrière et par son zèle religieux, ne songea à quitter le champ de bataille qu’au moment ou. les ennemis l’environnant de toutes parts, la retraite lui fut impossible. Il fut fait prisonnier et emmené dans le pays des vainqueurs, où on le vendit comme esclave. Là, bien qu’il eut pour maître un homme qui ne le traitait pas trop durement, son cœur débordait d’amertume. Il ne pouvait goûter un instant de repos. Les yeux sans cesse fixés sur la mer, du côté de Koléah , la ville sainte, il poussait des sanglots déchirants en songeant qu’il ne reverrait peut-être jamais sa femme et ses enfants chéris.
« Que font-ils à présent? disait le pauvre esclave; songent-ils à moi? Hélas! ils me croient mort, sans doute, tandis que je languis loin d’eux. Peut-être, lasse de m’attendre en vain, ma femme a-t-elle déjà pris un autre époux. Et mes enfants, mes chers enfants,
savent-ils encore le nom de leur père? Mon Dieu! suis-je donc condamné à ne plus les serrer dans mes bras I »
Telles étaient ses plaintes de chaque jour, sans que le temps pût apporter le moindre soulagement à sa douleur. Il était devenu maigre et hâve à faire peur, et n’avait presque plus la force de se soutenir : il marchait ou plutôt se traînait languissamment comme un vieillard.
Un soir qu’assis au pied d’un arbre, son visage caché dans ses mains, il exhalait, comme d’habitude, sa tristesse en des soupirs et des gémissements lamentables , il sentit une main s’appuyer sur son épaule. Il releva la tête et vit debout, près de lui, un homme de visage austère qui portait le chapeau pointu et la longue robe Dizarrement constellée des astrologues. Il se redressa et attendit en silence que le savant lui adressât la parole, ce que celui-ci lit en ces termes ;
— Tu es Arabe ?
Yousef fit un signe affirmatif.
— De quelle tribu ?
— Je suis Hadjouth.
— Serais-tu bien aise, reprit l’étranger, de retourner parmi les tiens ?
— Retire-toi, s’écria Yousef avec colère, ô toi qui viens sans pitié insulter aux douleurs d’un malheureux esclave 1 Quelle volupté peux-tu goûter à faire ainsi saigner sa plaie ? Ne vois-tu pas que je suis captif, et que
jamais je ne reverrai ni ma famille ni mon pays?
— Je ne raille pas, lui répondit l’inconnu. Écoute : je puis, si je le veux, te rendre les objets de tes vœux et de tes regrets, mais à une condition.
— Laquelle ? Oh ! parle vite , chrétien , dit Ben- Kassem, ramené à l’espérance par le ton grave et assuré de l’étranger. Pour revoir mon pays, pour embrasser ma femme, mes enfants, je suis prêt à tout faire, à tout sacrifier... hormis mon âme, cependant.
— Je n’ai que faire de ton âme, repartit le savant, et la condition est des plus faciles à remplir. Puisque tu es Hadjoulh, tu connais sans doute le Tombeau de la Chrétienne?
— Si j’étais dans mon haouch , il ne me faudrait pas plus d’une demi-heure pour m’y rendre. Oh ! que de fois n’ai-je pas chassé le sanglier et l’hyène auprès de cette sépulture !
— Eh bien ! je puis te racheter dès demain : je payerai ton passage sur le premier vaisseau qui mettra à la voile pour Alger ; mais tu vas me jurer sur le salut de ton âme qu’après avoir passé trois jours avec ta famille, tu te rendras, dans la matinée du quatrième, au pied du tombeau, et que lii tu allumeras vers l’orient un feu où lu consumeras le papier que voici.
Et, en même temps, il lui tendit un carré de papyrus jaunâtre semé de signes singuliers et de caractères empruntés à quelque idiome inconnu.
— Est-ce tout? dit l’Arabe.
— Tout, dit le magicien. Tu vois que je ne te demande pas un bien grand effort, en échange du bonheur que je vais le rendre. Me jures-tu d’exécuter ponctuellement cette instruction ?
Yousef, ravi de recouvrer la liberté à si bon compte, prêta de grand cœur le serment qu’exigeait de lui l’étranger. Dès le lendemain, il se vit libre, et le magicien le conduisit au port, où précisément il se trouvait un navire en partance pour Alger. Tous deux y montèrent, et le chrétien paya, comme il l’avait annoncé, le passage du Hadjouth ; après quoi le libérateur, rappelant une dernière fois sa promesse à l’émancipé, lui souhaita bon voyage et redescendit à terre, car le vaisseau allait partir.
La navigation fut heureuse. A peu de jours de là, le Hadjouth abordait à Alger, où il posa à peine le pied, tant il avait hâte de revoir son douar et ses chers enfants. Il arriva dans son haouch, où peu s’en fallut que les siens ne le prissent pour un fantôme, tant ils comptaient peu sur son retour; mais ce premier moment de trouble et d’incertitude passé, ses enfants et sa femme, qui n’était point remariée, se jetèrent dans ses bras eu pleurant. Jamais joie ne fut comparable à la. leur ; ils ne se lassaient point de l’embrasser, et, au milieu de leurs caresses mutuelles, les questions se pressaient, se heurtaient, sans qu’on pût trouver place pour une réponse. Pendant trois grands jours, ce ne furent que festins et réjouissances sous le toit de l’heureux Yousef.
Mais ce Hadjouth ne ressemblait pas à beaucoup de ses compatriotes : il était homme de parole. Le bonheur ne lui fit pas perdre la mémoire, et, le matin même du quatrième jour, il se rendit, ainsi qu’il en avait fait serment, au Tombeau de la Chrétienne, alluma du feu à l’orient, suivant l’ordre de son libérateur, et jeta dans le brasier l’écrit que lui avait remis ce dernier.
A peine ce papier fut-il réduit en cendres, que Yousef, avec une surprise indicible, vit l’enceinte de maçonnerie s’entr’ouvrir pour livrer passage à une prodigieuse quantité de larges pièces d’or et d’argent qui, se réunissant en radieuse colonne et tournoyant quelques instants au-dessus du mausolée, comme fait la fumée dans les airs, s’envolaient à la file du côté de la mer, c’est-à-dire vers le pays des chrétiens. Elles étaient si nombreuses que, pareilles à un nuage, elles interceptaient les rayons du soleil.
A cet aspect, Yousef resta d’abord immobile de stupéfaction ; mais bientôt, l’intérêt lui déliant les membres, il s’élança en l’air pour tâcher de saisir quelques pièces au passage. Vain effort ; la nuée de métal semblait se rire de ses bonds désespérés et lui échappait au moment où il croyait enfin l'atteindre. Tout essoufflé, voyant que son agilité était dépensée en pure perte , l’Arabe saisit son burnous, et d’un bras vigoureux le lança au-dessus de sa tête : aussitôt il eut la joie de voir tomber à ses pieds environ trente pièces d’or de la plus
grande dimension et plus de cent douros d’argent. Il s’empressa de ramasser son manteau de laine, comptant bien recommencer le jeu lucratif qui lui avait si bien réussi; mais, au moment où il s’apprêtait à lancer de nouveau le -burnous, il s’aperçut avec douleur que les pierres, un instant disjointes, du sépulcre s’étaient resserrées et qu’il n’en sortait plus le moindre ducalon. A peine les premières pièces avaient-elles touché le sol que le courant s’était tari. Ben-Kassem fit encore longtemps sentinelle près du monument, dans l’espérance que le trésor allait reprendre sa volée; après quoi, voyant bien que tout était fini et que le coffrefort était définitivement refermé, il ramassa l’or et l’argent tombés à ses pieds et s’en retourna à sa ferme.
Longtemps Yousef garda le silence sur ce bizarre événement ; mais enfin , un jour qu’il fumait sa pipe avec quelques amis, il ne put se retenir de leur conter son aventure extraordinaire. Ceux-ci, comme de raison, répétèrent l’histoire, si bien que, de proche en proche, le fait ne tarda point à arriver jusqu’aux oreilles du pacha Ce dernier, dont la cupidité s’alluma à ce récit, envoya aussitôt un grand nombre d’hommes au Tombeau de la Chrétienne, avec ordre de démolir le mausolée et de lui rapporter le trésor qu’ils y trouveraient. Afin de stimuler leur zèle, il leur avait promis une large part dans l’or et l’argent de la morte. Les ouvriers s’apprêtent donc à travailler avec courage ; ils entourent le monument; le marteau du démolisseur se
lève et retombe sur la pierre avec fracas. Mais aussitôt une femme, la défunte sans doute, drapée de longs vêtements blancs , se dresse au haut de l’édifice ; elle étend ses bras vers le lac qui dort au bas de la colline, et d’une voix stridente : — El Oula 1 El Oula (c’est le nom du lac) ! s’écrie-t-elle : viens à mon secours ! Les hommes veulent s’emparer de tous mes biens. — A l'aide, k l’aide !
A ces cris , une nuée de moustiques aussi gros que des scorpions sort du lac et se précipite sur les travailleurs qu’elle harcèle, déchire de ses aiguillons, et contraint de prendre la fuite. Deux fois ceux-ci, se rappelant les ordres et les promesses du pacha, tentent de revenir sur leurs pas, mais deux fois aussi la terrible légion ailée les repousse, et, les couvrant de nouvelles et horribles piqûres, achève de les mettre en déroute. Us s’en retournent piteusement à Alger et vont présenter leurs faces meurtries et boursouflées d’érésipèles au souverain, qui, après s’être fait rendre compte de l’aventure , juge inutile de renouveler la tentative et renonce à s’emparer du trésor de la Chrétienne.
Il semble résulter de cette conclusion que le mystérieux trésor serait encore dans le mausolée, à la merci du premier ravisseur qui aura l’habileté de s’en saisir, et comme la légende porte qu’à un chrétien seul est réservée celte proie, on est fondé à s’étonner que le gouvernement français tarde tant à mettre la main sur un bien qui lui appartient, et par droit de conquête et
par droit de croyance. Il fait, en effet, preuve en ceci d’un désintéressement qu’on ne saurait assez admirer, si malheureusement une seconde légende n’inürmait le dire de la première, en ce qui touche l’existence actuelle du trésor. Selon cette nouvelle et accablante autorité, le trésor de la Chrétienne aurait disparu pour aller enrichir, il y a deux siècles, un pays et un bénéficiaire restés l’un et l’autre inconnus
Voici comment la chose se passa : Un nécromancien étranger, fort habile homme , mais aussi pervers que savant, étant venu à découvrir, par l’un des secrets de son art, l’existence du tombeau de la iïoumù et l’immensité du trésor qu’il renfermait, résolut de se l’approprier, et pour ce faire compulsa patiemment durant des années tous les in-folio poudreux qui ont trait à la haute science de la cabale. Ayant réussi enfin à trouver la formule sacramentelle qui devait ouvrir le tombeau, il l’écrivit sur-le-champ, ainsi que l’énoncé des rits secrets à accomplir, sur un parchemin qu’il serra précieusement dans un portefeuille de cuir. Puis, s’étant muni d’un réchaud, de parfums et de tout ce qui lui était nécessaire pour la cérémonie, il s’embarqua, plein d’espérance, sur un bâtiment qui allait mettre à la voile pour Alger.
Arrivé dans le port de cette ville, il laissa débarquer tous les passagers et fit marché incontinent avec un patron de sandale maure pour le transporter à Siili- Effroudj, d’où une courte marche devait le conduire au
Tombeau de la Chrétienne. Sidi-Effroudj, plus connu sous le nom de Sidi-Ferruch, était un marabout célèbre dont la mémoire était particulièrement en vénération dans le pays des Hadjouths : on voit encore son ermitage à peu de distance de la mer.
Malheureusement pour le magicien, il survint durant le trajet une rafale telle qu’à peine put-il aborder au rivage à la chute du jour, et encore une lame vintelle faire échouer l’esquif sur la plage, et jeter le savant à l’eau au moment où il allait prendre terre. Ce petit accident était de fâcheux augure. Néanmoins le voyageur ne s’en inquiéta point; il repêcha sans peine tout son bagage, et, quant au précieux manuscrit, il s’assura avec joie qu’il n’avait point quitté la poche de sa veste. Il alluma du feu sur le rivage, mangea quelques figues de Barbarie, puis, ayant fait sécher son burnous, il s’en enveloppa philosophiquement et s’endormit, tenant de ses deux mains le bienheureux écrit qui devait le faire avant peu riche, puissant et honoré.
Les Hadjouths, sur la terre desquels le magicien venait d’échouer, ont toujours été âpres au pillage. Quelques-uns d’entre eux aperçurent, en rôdant le long de la côte, le feu du nécromancien ; ils supposèrent qu’un navire s’était perdu durant la tempête de la soirée, et accoururent de toute la vitesse de leurs jambes pour dépouiller les naufragés ; mais , ne trouvant qu’un homme endormi sur la plage, ils entrèrent en fureur, et jurèrent que l’étranger les payerait de leur déconve-
nue. En effet, malgré ses efforts et ses cris, ils lui prirent jusqu’à son dernier mouzoun (petite monnaie de cuivre); heureusement pour lui ils ne virent dans le parchemin cabalistique qu’un grimoire dénué de valeur et de sens, et dédaignèrent cette prise.
Reprenant courage à la pensée que le précieux manuscrit lui restait, et que bientôt, grâce à ce talisman, il serait amplement payé d’une perte insignifiante, le magicien ramassa le lendemain matin son charbon et ses parfums que les Hadjouths avaient dispersés sur le sol, et s’achemina vers le tombeau. Du plus loin qu’il le vit :
— Je vous tiens donc enfin, trésors bénis! s’écriat-il. Salut, ô vous qui allez me faire plus riche, plus heureux qu’un roi !
Sans perdre de temps, il alluma, dès qu’il fut près du monument, son réchaud, se tourna vers l’orient, * tira le manuscrit de sa poche et l’ouvrit à la première page. A ce moment, un petit nuage bleu s’éleva doucement sur le faite du mausolée et y tint suspendue sa vapeur diaphane ; mais , dans l’excès de sa joie et de son émotion, le magicien ne remarqua pas ce spectre azuré qui oscillait , bercé par une brise matinale , et semblait l’épier du haut de la pyramide funèbre.
Lorsque le brasier fut ardent, il y jeta ses aromates, v puis se remit à lire. A la fin de chaque verset débité par lui à voix haute et solennelle, il voyait les pierres s’entr’ouvrir. Arrivé au milieu de la conjuration, il
put contempler d’un œil radieux, à travers les larges crevasses qui déjà, sous l’empire de son enchantement, lézardaient la maçonnerie, d’énormes piles d’or et d’argent, des perles d’une eau, d’une grosseur et d’une forme incomparables , des escarboucles d’un éclat fulgurant, et mille autres pierres admirables dont la moins précieuse eût suffi à enrichir un honnête homme. Cette vue redoublant son ardeur, il précipita sa lecture ; mais au moment où d’une main convulsive il venait de tourner la dernière page du manuscrit , il s’aperçut que l’eau de la mer avait imprégné ce feuillet, au point d’en rendre l’écriture à peu près illisible. En vain il s’efforçait de déchiffrer les caractères effacés par le flot amer, ou de les recomposer par le souvenir : sa vue le trahissait, et sa mémoire non moins infidèle lui refusait tout secours.
Dans cet instant, il vit avec un désespoir, une angoisse qu’il faut renoncer à décrire, toutes les pièces d’or et d’argent s'ébranler, se choquer avec un joyeux cliquetis et s’élancer hors du tombeau par les nombreuses ouvertures que ses charmes venaient d’y opérer. Elles prirent en foule le chemin de la mer; puis les perles leur succédèrent, puis les diamants, puis les rubis, puis tout le reste se précipita à leur suite, précédé et guidé par le petit nuage bleu qui tout à l’heure se balançait à la cime du mausolée. Le malheureux magicien, hors de lui, tantôt faisait des sauts démesurés pour tâcher de saisir quelques pierres fines au pas-
sage, tantôt recourait à son grimoire, et d’un œil hagard s’efforçait d’y retrouver la formule magique, faute de laquelle tous ces biens allaient être perdus pour lui. Peine inutile, vain espoir 1 La dernière parcelle de l’immense trésor naguère contenu dans le tombeau disparut, sans que le magicien eût renoué le fil de sa conjuration si malheureusement brisé.
Alors l’infortuné se roula sur le sable et se tordit les bras en poussant des hurlements de désespoir. Il passa ainsi tout un jour, un de ces jours de deuil et d’agonie qui sont des éternités de souffrance ; des tortures d’un autre' genre l’avertirent enfin que depuis près de trente-six heures il n’avait pris aucune nourriture. Il se leva et voulut, chercher quelque aliment; mais les Hadjouths, qui la veille lui avaient pris tout son argent, n’étaient pas gens à l’héberger pour le simple amour du prochain. Partout où il se présenta, implorant d’une voix dolente un peu de pain ou de légumes, on lui demanda ironiquement s’il avait sur lui de quoi payer les vivres qu’il sollicitait. Sur sa réponse négative, on le chassa de toutes parts en l’accablant de railleries et d’invectives. Il mourut de faim, dit la légende, comme un chien galeux, dans le lieu même où il avait compté recueillir plus de trésors que n’en possèdent tous les sultans de l’univers. Le nuage bleu, ajoute la chronique, n’était autre que le bon génie préposé à la garde du tombeau, et qui, après avoir sauvé le trésor des griffes du nécromancien, l’emporta au
delà des mers, dans on pays connu de Dieu seul et de Mohammed son prophète. Que la bénédiction d’Allah soit sur ce dernier et s’étende à toute son illustre famille !
C’est par cette pieuse invocation que se termine la légende dont le sens transparent n’aura échappé à personne. Il faut n’y voir évidemment que l’expression du sentiment si profond, chez les Orientaux, du respect dù à la sépulture. Kn ce qui touche la valeur archéologique du tombeau où la légende musulmane accumule tant de richesses, les antiquaires, avonsnous dit, ne sont pas d’accord sur ce point : les uns veulent, sur la foi de l’historien Marmol, que cette sépulture soit celle de Cava, lille du comte Julien, l’un des gouverneurs de l’Afrique ; les autres inclinent à penser, d’après Pomponius Mêla, que ce mausolée fut le sépulcre commun de la famille royale de Numidie. A ia bonne heure ! nous n’avons, pour notre part, aucune raison de préférer le témoignage de Marmol à celui de Mêla ; le lecteur choisira entre ces deux versions celle qui lui agréera davantage , si toutefois il en est une qui le satisfasse. Dans le cas contraire, il n’a qu’à patienter un peu, bien certain que demain Léon l’Africain, ou telle autre grave autorité mise en cause dans le débat, donnera le jour à une nouvelle variante qui elle-même sera, avec le temps, accompagnée de plusieurs autres.
La Chemise de l'homme heureux. — L’Arabe Chamba et le Serpent *.
Il y avait, voilà bien des siècles en çà, à Tunis, un pacha nommé Hamouda, aussi célèbre par sa sage administration que par sa profonde science. Il avait un fils de vingt ans qu’il idolâtrait. Ce fils étant tombé malade, les plus habiles médecins furent appelés près de son lit. Aucun d’eux ne put reconnaître la cause du mal ni en indiquer le remède. Après les médecins, vinrent les astrologues ; ils consultèrent avec soin les planètes et les étoiles, et n’y tirent aucune découverte. Le pacha se désespérait. Il priait Dieu et son prophète, mais en vain. Enlin , un jour qu’il pleurait seul dans son midjelés (salle du conseil), un marabout à barbe blanche se présenta devant lui. — Qui es-tu? d’où viens-tu? lui demanda le sultan. — Je viens de Nef-
• Un orientaliste des plus distingués, M. Gherbonneau, professeur de langue arabe à Constnntine, qui fait en même temps avec talent et succès un cours de langue française aux indigènes, a bien voulu nous adresser les deux legendes qu’on va lire et dans lesquelles on aimera à retrouver, par un rapprochement curieux, un gracieux conte de Daru et l’une des immortelles fables du sublime bonhomme.
Voici, et sans plus ample exorde, ces deux contes que nous reproduisons dans toute leur naïve et ingénieuse simplicité.
saoua, répondit le vieillard; je suis le marabout de notre zamia (école ou plus exactement séminaire). J’ai entendu parler de toi et de ta peine : le désir de sauver ton fils m’amène ici. — A ces mots , le pacha se lève, presse dans ses bras le marabout, lui promet de remplir sa zaouïa de pièces d’or jusqu’au comble, s’il peut lui fournir un remède. — Il en est un, dit le vieillard. Prends la chemise d’un homme heureux, revôts-en le corps de ton fils : il guérira, — En prononçant ces mots, le marabout se retire.
Le pacha convoque ses ministres, les grands de sa cour, et leur fait part de l’ouverture du vieillard. Dès le lendemain tous se mettent en quête de l’homme désiré, dans la régence de Tunis. Des misérables, on en trouvait à chaque pas ; d’homme heureux, point. Enfin, pourtant l’un d’eux crut avoir rencontré celui qu’il cherchait : c’était un négociant aussi riche à lui seul que tout un royaume; mais, examen fait, il se trouva que cet homme, rongé d’avarice, dévoré d’ambition , avait soif de toutes les richesses de l’univers. Ce n’était point là l’homme heureux. — Un autre rencontra un mufti très-sage et très-considéré dans sa ville, ayant du bien, de la santé, et veuf depuis quelques semaines. Il se trouva que cet homme était inconsolable de la perte de son épouse. — A un troisième s’otïrit le kahïa (gouverneur) de Kef, qui à la puissance joignait de grandes richesses, voyait grandir à souhait une nombreuse famille, et dont le harem était
peuplé des plus belles femmes de l’Orient. Pour heureux, cet homme l’était; mais il l’était trop : car à toute heure il appréhendait, de mourir.
Enfiq, l’un des ministres, ayant poussé ses recherches jusqu’aux contins du Belad-el-Djerid (pays des dattes), arriva dans un lieu boisé, près de Touzer. Le jour tombait quand il s’arrêta à la porte du plus misérable gourbi (cabane) devant laquelle jouaient paisiblement plusieurs enfants. Près de celte porte était accroupie une femme filant avec activité de la laine pour les tapis. Le ministre de Hamouda demanda à entrer dans cette humble demeure pour y prendre un peu de repos, ce qui lui fut sans peine accordé ; et, pour tuer le temps , il se mit à causer avec la maîtresse du logis. Comme il jugea devoir lui adresser quelques questions bienveillantes sur son état, celle-ci, à sa grande surprise, parut contente de tout ce qu’avait fait le Seigneur pour elle, son mari et ses petits enfants. Ils n’étaient pas riches : cependant , grâce au travail du charbonnier propriétaire du gourbi, ils ne souffraient pas de la faim, et, tant bien que mal, joignaient les deux bouts de l’an. Le ministre ouvrit l’œil à ces mots et voulut attendre le retour du charbonnier pour pousser jusqu’au bout une enquête dont il n’attendait pas grand fruit, à vrai dire; mais enfin le discours optimiste de la bonne femme ne laissait pas de l’intriguer. Très-peu d’instants après le charbonnier parut. C’était un homme de haute stature, vêtu d’une gandourah
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rayée brun et gris, serrée et ramenée au-dessus de ses hanches à l’aide d’une ceinture de cuir.
' Lè selam alik échangé cordialement de part et d’autre, le charbonnier, d’un air de bonne humeur, offrit son souper à l’étranger. Ce dernier accepta. Le repas fut joyeux et expansif. Le charbonnier remerciait Dieu et le Prophète de ne laisser manquer de rien lui et sa petite famille, et de les tenir en santé. Tout à coup le ministre, hors de lui, s’élança sur son hôte rustique, le baisa à la tête et à l’épaule, suivant la mode musulmane, et le pressa contre son coeur en lui disant :
— Salut à l’homme heureux que nous cherchons. Le fils du pacha est sauvé ! Vite, ami, donne ta chemise : voici mille sultanis (ducats) d’or en échange.
Le charbonnier, pour toute réponse, ouvrit une large bouche et resta stupéfait.
— Ne m’as-tu donc point entendu, ami ? lui cria le ministre.
— Si fait bien, dit le charbonnier. Vous me demandez ma chemise. Je vous la donnerais bien pour rien. Mais... je n’en ai jamais porté 1
Cette première légende est presque mot pour mot le charmant conte en vers de Daru, qui ne savait sans doute pas compter au nombre de ses ancêtres littéraires les Arabes du Sahara, dont ce récit fait les délices.
La seconde, qui correspond à la fable u du livre X
de la Fontaine, l'Homme et la Couleuvre , en diffère par quelques variantes importantes que le lecteur appréciera. Voici le conte :
La scène se passe au Sahara. Un Arabe Chamba (tribu pillarde), monté sur son dromadaire coureur (méhari) et armé d’une lance, se dirigeait vers l’oasis de Tuggurt. Chemin faisant, il aperçut un nuage de fumée sur le sable. Il s’approcha : c’étaient les restes d’un bivouac, du milieu desquels un serpent s’efforçait de se dégager. Il sifflait et criait : « Serviteur de Dieu, viens-moi en aide et préserve-moi de la mortl »Le cavalier, détachant la musette de son coursier, la fixa au bout de sa lance, qu’il abaissa dans le foyer. L’animal, entrant dans ce havre sauveteur, se glissa le long de la hampe jusqu’au poignet et à l’épaule du cavalier, puis enfin au cou, qu’il entoura et serra jusqu’à l’étrangler.
— Que fais-tu ? dit l’homme suffoqué.
— Ne le sens-tu pas ? dit la bête. Je te tue.
— Et pourquoi, grand Dieu ? Ne t’ai-je pas sauvé la vie?
— Sans doute ; mais, sur cette terre, qui ne rend le mal pour le bien?
— C’est ton opinion ?
— C’est celle de chacun.
— J’en doute. Laisse-moi consulter trois personnes; nous verrons après.
— Volontiers.
Ils se mirent en route, le cavalier portant toujours son terrible collier. Arrivés près d’une fontaine, ils s’arrêtèrent. L’homme dit : — J’ai sauvé ce serpent du feu, et il veut me tuer pour la peine. 11 prétend qu’icibas on reconnaît toujours le bien par le mai.
— Il a raison, dit la fontaine. Vois! je possède une onde pure. Les hommes et les caravanes viennent à moi : je les désaltère et fournis à leurs ablutions. Je leur sauve la vie dans ce désert affreux, où la soif fait mourir. En me quittant, pourtant, que font-ils? Ils jettent des pierres et des immondices dans mes eaux, et ils en troublent le cristal
A ces mots, le serpent serra plus fort le cou du cavalier, et celui-ci poussa un cri.
On continua la route. Un peu plus loin se balançait au bord d’une oasis, sous le souffle du vent, un magnifique palmier. Le cavalier lui exposa l’affaire. — Le serpent a raison 1 dit l’arbre. J.’offre aux passants j’ombre et la nourriture. Quand ils se sont reposés, quand ils ont bien mangé, ils arrachent mes branches, et souvent ils m’arrachent moi-même du sol pour me changer en soliveau.
i Nous devons à notre conscience de voyageur et d’historien de faire remarquer qu’eu ce point la fontaine n’est ni fusle ni véridique. Le premier devoir, presque invariablement observé, de toute caravane, est de respecter religieusement les sources auxquelles elles s’abreuvent. Sans cette précaution, il serait impossible de voyager dans le Désert.
L’arbre étant pris pour juge.
Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge Contre le chaud, la pluie et la fureur des vents;
Pour nous seul il ornait les jardins et les champs. L’ombrage n’était pas le seul bien qu’il sût faire;
Il courbait sous les fruits; cependant pour salaire Un rustre l’abattait; c’était là son loyer.
Quoique pendant tout l'an, libéral il nous donne.
Ou des fleurs au printemps, ou des fruits en automne; L’ombre, l'été; l’hiver, le plaisir des foyers.
Que ne l’émondait-on sans prendre la cognée?
De son tempérament il eût encor vécu.
Après le discours du palmier, le serpent serra un peu plus fort. Comme l’homme râlait déjà, ils aperçurent un chacal fuyant à toutes jambes. Le Chamba le héla : — Eh 1 eh ! arrête-toi, dit-il ; j’ai à te parler. — N’avance pas, repartit le prudent chacal ; parle de loin, ou je détale. J’ai l’oreille bonne, Dieu merci !
Le Chamba lui conta le cas. — Tu as sauvé des flammes ce serpent 1 dit le chacal. Le fait est difficile à croire. Comment cela s’est-il passé?
Le cavalier voulant entrer dans les détails de l’aventure :
— Non, non, interrompit le chacal, montrez-moi seulement comment cela s’est fait; je comprendrai bien mieux ainsi.
Aussitôt l’homme d’attacher sa musette au bout de sa lance, d’âbaisser celle-ci vers le sable, et le serpent de s’y glisser en descendant le long du bois.
— Eh bienl fît l’homme, qu’en dis-tu?
— Imbécile, cria à tue-tête le chacal ; ton ennemi est à tes pieds et tu demandes un avis ! Descends vite de ta monture, et écrase-le sous ta botte. Adieu ! adieu !
Chose singulière, l’histoire ne dit pas si le cavalier Chamba suivit le conseil du chacal.
Il est indubitable que cette légende est celle où la Fontaine a puisé son admirable petit poème philosophique de l’Homme et la Couleuvre. Est-elle réellement originaire d’Afrique, ou y a-t-elle passé à la suite des Arabes avec tant d’autres mythes et traditions de l’Orient? C’est ce que nous ne saurions dire. La seconde de ces deux hypothèses paraît la plus vraisemblable. Mais ce qui prêle un intérêt réel à la version algérienne que nous avons transcrite, sans y coudre aucun de ces ornements au moins douteux que proscrivaient Phèdre et Ésope, c’est la profonde différence qu’elle présente avec l’immortel apologue de la Fontaine, non-seulement dans le détail, mais dans le fond même et quant à la moralité de l’histoire.
L’homme, dans la Fontaine, a tous les torts : c’est le moins qu’on pût attendre du bonhomme :
L’homme, trouvant mauvais que l’on L’eût convaincu. Voulut à toute force avoir cause gagnée :
« Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là. » Du sac et du serpent aussitôt il donna Contre les murs tant qu'il tua la bête.
On en use ainsi chez les grands;
La raison les offense; ils se mettent en tête
Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens.
Et serpents.
Si quelqu’un desserre les dents.
C’est un sot. J’en conviens; mais que faut-il donc faire?
Parler de loin ou bien se taire.
Parler de loin I U semble que l’avisé chacal de la légende algérienne ait connu cette moralité. Quoi qu’il en soit, si le cavalier Chamba écrase finalement le serpent, comme il est bien permis de le supposer, il faut convenir qu’il est tout à fait dans son droit, et que cette fois du moins l’anima/ pervers n’est pas celui qu’on pourrait croire. Il ne faut pas perdre de vue que ce Chamba est un écumeur du Désert, homme de sac et de corde, vivant de pillage et quelquefois de meurtre. La naïveté que lui prête le narrateur algérien n’en est que plus méritoire et plus flatteuse pour l’espèce. Ce n’est pas u grand, il est vrai. Somme toute, le récit est infiniment moins philosophique et moins piquant que la belle fable n du livre X, il le faut avouer, mais il est moins amer. 11 a évidemment inspiré la Fontaine; mais le bonhomme y a mêlé son grain misanthropique et révolutionnaire, et il en a fait un chefd’œuvre.
Les Tebibs.
On désigne sous le nom de tebibs en Algérie les praticiens qui exercent le difficile art de guérir. Nous n’employons cette dernière expression que pour répondre à l’idée généralement reçue sur la mission du médecin : car l’industrie des Esculapes non gradués et non patentés, qui usent et abusent dans le nord de l’Afrique de la terrible faculté énoncée par le formulaire de la réception d’Argant, cette industrie, dis-je, n’a que faire avec la science haute et belle qui prolonge la vie de l’homme.
Pères dé? la médecine moderne , les Arabes ont fait comme les oiseaux du ciel qui, une fois leurs petits assez forts pour voler de leurs propres ailes, les lancent hors du nid paternel, à la garde de Dieu, et ne s’inquiètent plus de leur destinée ultérieure : ils ont laissé s’enfuir au loin leur progéniture déjà grande, et se sont si peu mis en souci de son existence que , par degrés, ils sont venus à en perdre entièrement le souvenir.
Non -seulement ils ne connaissent plus la médecine que de nom, mais ils n’ont môme pas de médecins proprement dits ; car est tebib chez eux, sans études ni examens préalables, quiconque veut s’arroger ce titre, et les successeurs d’Avicenne, d’Aëtius et d'Aver-
roës sont, ou des marabouts visionnaires et empiriques qui traitent les maladies par les sentences du Koran et le charlatanisme des formules magiques, ou des Figaros barbaresques qui, maniant aussi mal la lancette qu’ils apportent de dextérité à faire usage du rasoir, se montrent d’ordinaire maladroits chirurgiens autant que barbiers incomparables.
En thèse générale, il est de dogme, parmi les habitants maures ou arabes de l’Algérie , que des génies malfaisants ( djenouns ) sont, par leur soudaine et pernicieuse intromission dans le corps de l’homme, la cause déterminante, le principe, le germe de toutes les maladies humaines. Ces dangereux esprits affectent une multitude de formes, mais plus particulièrement celles de gros crapauds ou de grenouilles iyi se tiennent embusqués, attendant les promeneurs,- au bord des étangs et des sources, comme l’araignée au coin de sa toile. Quelquefois aussi ces esprits revêtent les écailles de venimeux reptiles qui lancent des regards malsains ou, pis encore, un fluide empoisonné, aux yeux des infortunés qu’un mauvais sort fait se trouver sur leur passage. Quelle que soit au reste la figure dont ils croient devoir s’affubler, il est bien entendu et personne ne doute qu’ils ne soient véritablement la raison d’être efficiente et souveraine de tous les désordres organiques qui affectent si douloureusement et si fréquemment notre frêle structure corporelle.
Ceci posé, toute la question, pour se préserver des
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maladies comme pour s’en guérir, est premièrement de se garantir des génies par toutes les précautions et toutes les égides possibles ; et deuxièmement , si l’on n’a pu réussir à leur fermer l’entrée du sanctuaire, de les en expulser au plus vite. Procédons dans l’ordre logique et occupons-nous des préservatifs.
Les talismans ou amulettes sont l’armure communément opposée aux atteintes toujours imminentes des mauvais djenouns. Les Algériens s’en garnissent, eux, leurs femmes et leurs enfants, voire leur cheval et leur chameau , et prétendent ainsi de bonne foi garantir, eux et tout ce qui est leur, de malaise et de male mort. Ces talismans leur sont remis par des marabouts qui en font métier et marchandise et qui trouvent dans ce commerce une profitable branche de revenus. Ils se composent d’ordinaire de quelques grains de rosaire ou encore de carrés de papier noircis d’un indéchiffrable grimoire.
Il y en a pour tous les cas, et chaque marabout a sa spécialité. Les uns préservent de la fièvre, del’ophthalmie , du yaws; les autres, des balles : il. en est même qui possèdent la vertu contraire. Rien n’étant et ne devant être impossible aux élus de Dieu, si les marabouts vendent la vie, ils peuvent aussi vendre la mort.
Le talisman se porte au cou, et il est ordinairement enfermé dans un étui de fer-blanc ou de maroquin orné d’une petite fleur d’or. Les pauvres se contentent de l’envelopper dans un morceau de toile blanche enduite
de cire, ou sparadrap, que les marabouts leur délivrent avec le contenu, moyennant une rétribution modique. Sur le carré de papier ou de parchemin qui reçoit la formule magique, sont tracées des figures mystiques invariablement accompagnées de versets du Koran et d’une conjuration plus ou moins inintelligible dirigée contre l’esprit malin.
Voici le contenu d’une de ces formules recueillie par M. le docteur Furnari, médecin-oculiste distingué, qui a accompli avec succès une mission spéciale à son art, que lui avait confiée, en Algérie, le ministre de l'instruction publique. Ce talisman combat l’ophthalmie ; il débute ainsi :
« Au nom du Dieu clément et miséricordieux ! que Dieu soit propice à notre seigneur Mohammed, à sa famille et à ses compagnons! »
Suit le commencement de la sourate xxxvi du Koran où Dieu parle ainsi à Mohammed :
« Par le Koran sage, tu es du nombre des envoyés divins et tu marches dans une voie droite. C’est une révélation que l’ôtre glorieux et clément t’a faite, afin que tu avertisses ton peuple de ce dont ses pères avaient été avertis et à quoi il ne songe guère. Notre parole a été prononcée contre la plupart d’entre eux, et ils ne croiront pas. Nous avons chargé leur cou de chaînes qui leur serrent le menton, et ils ne peuvent plus lever la tête. Nous avons placé une barrière devant eux et une autre derrière. Noms avons couvert
leurs gnix d'un mile, et ils ne raient pas. » (La teneur de ce dernier passage explique le choix du morceau : il indique assez clairement qu’il s’agit ici d’ophthalmie.)
Viennent ensuite les caractères ou plutôt les hiéroglyphes formant la conjuration qui doit, en guise de collyre, éloigner de l’œil le mauvais génie, c’est-à-dire la goutte sereine, l’ectropion ou la cataracte. Cette formule est à peu près indéchiffrable ; tout ce qu’on peut en lire est le début ou l’invocation conçue en ces termes : « Au nom de Dieu, par Dieu... Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu ; il n’y a de force qu’eri Dieu...»
Deux carrés magiques, espèces de tables pythagoréennes, sont placés au centre de l’écrit, et un troisième en bas, sur la droite. Au lieu de chiffres, on y voit des lettres arabes, lesquelles ont, comme l’on sait, une valeur numérique indépendante de leur signification vocale. L’un des deux carrés du milieu renferme neuf lettres représentant les neuf chiffres primordiaux disposés ainsi sur trois lignes :
On remarquera que l’addition de chacune de ces
trois colonnes, dans quelque ordre que l’on procède, de haut en bas, ou de droite à gauche, donne invaria-
blem'ent pour total le nombre ternaire 15, qui est des plus cabalistiques.
Le lecteur attentif ne manquera pas non plus d’observer que les chiffres des quatre angles présentent une progression arithmétique figurée par le nombre 8642. C’est ce môme nombre qui occupe précisément le carré du bas, où il est reproduit quatre fois dans un ordre toujours différent.
Nous nous bornons à indiquer ces ingénieuses combinaisons, sans avoir la prétention d’en révéler le sens mystique. Nous laissons à d’autres plus experts dans le grand art de la cabale le soin d’interroger et de mettre en lumière ces arcanes , et nous ne pouvons que renvoyer le lecteur curieux de les approfondir aux ouvrages sur la matière, et notamment à celui de M. Furnari , ayant pour titre : Monuments arabes , persans et turcs , du cabinet de M. le duc de Blacas. On verra là l’usage détaillé des carrés magiques chez les Orientaux , et l’on apprendra comme quoi l’ophthalmie ne saurait se refuser à battre en retraite devant les puissantes conjurations que nous venons de faire connaître.
Un autre amulette, transcrit par M. Rozet, capitaine d’état-major, était destiné au chameau d’un sieur Mohammed, Turc ou Maure, ainsi que l’indique l’en-tête. Il commence, comme toujours, par une invocation extraite du Koran ; puis vient la formule de conjuration, cette fois lisible, mais en revanche complètement inintelligible (et c’est ce qui en fait le mérite) :
« 0 Dieu, triste sévérité, malheur ou feu brûlant, du bois sec, de l’eau gelée, un esprit envieux et une faveur bienveillante ! O Dieu ! ôte le regard du méchant d’entre ses deux yeux ; ôte-le d’entre ses deux lèvres 1 Tourne la vue deux fois : un cinquième i egard te frappe ; mais il est émoussé. — Du sang coagulé, de la chair macérée, vont s’attacher à l’envieux. Tourne encore la vue : vois- tu une ouverture? — O Dieu! prive-le de la lumière par ta force et par ta puissance! ô maître de la gloire et de la renommée! ô toi qui environnes les nuits et les jours et qui les sépares ! ô toi qui es mon refuge dans l’adversité ! ô toi qui es mon aide dans le ma//?eur ! ô mon maître !... »
Ici s’arrête k formule magique. Ce galimatias double dicté par le tebib arabe ne rappelle-t-il pas quelque peu (et tout cela pour un chameau!) le latin abracadabrant, le mutabundus quipsa miles, les ventricules de l’omoplate, et le bonus, bona, bonum de l’incomparable docteur Sganarelle? O Molière, ton génie sublime est de tous les temps et de toutes les races!
Après nombre de nouveaux versets du Koran qui succèdent, dans l’amulette que nous décrivons, à la formule magique, suit le carré inévitable. Celui-là est composé de seize lettres ou chiffres groupés en table sur quatre colonnes, dont chacune donne pour total le nombre 78 , somme des quatre lettres H K I M , formant un mot qui veut dire : Sage. Ne serait-ce point une antiphrase?
Si, malgré ces puissants préservatifs, l’ennemi ainsi défié, c’est-à-dire la maladie ou le génie, se glisse traîtreusement dans la place , que fera-t-on ? Le moyen curatif est bien simple : il s’agit de se procurer un autre talisman qui contraigne le diable à évacuer le logis. Le patient retourne donc auprès du marabout qui lui a vendu son premier amulette , bien persuadé qu’à peine entré dans le santon où réside le saint homme, auprès des corps de ses ancêtres dont il a hérité le renom et la puissance surnaturelle, il se sentira soulagé , sinon même totalement affranchi de sod hôte incommode, le diable ne pouvait décemment se permettre de tenir en place en face .d’vn tel personnage. Que si, nonobstant, ce dernier, trouvant apparemment le gîte bon, s’obstine à ne point vouloir sortir et pousse l’insolence jusqu’à résister à l’application Qu grimoire sacré sur la partie malade, force est bien de • le tolérer et d’attendre, l’amulette au cou, qu’il lui plaise choisir un autre domicile. C’est, au surplus, ce qui ne peut manquer d’arriver tôt ou tard, car le diable est capricieux et mobile de sa nature, et d’ailleurs cet esprit du mal cherche toujours, comme de raison, le mieux, qui est l’ennemi du bien.
Les amulettes sont donc la base et l’essence tant de l’hygiène que de la médecine algériennes. L’occupation française et les soins éclairés des médecins européens n’ont que peu ou point changé, sous ce rapport, les croyances des Maures et des Arabes, et l’anecdote sui-
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LA vrc ARABE
vante prouvera la foi naïve qu’ils continuent d’ajouter aux vertus de ces étranges médicaments :
Un médecin de notre connaissance fut appelé dernièrement à Alger auprès d’un Koulougli, qui souffrait d’une grave affection chronique dont le docteur se fit fort toutefois de triompher facilement, à l’aide d’un remède infaillible. Il écrivit une ordonnance et se retira, ne doutant pas que le malade n’éprouvât un prompt soulagement.
A quinze jours de là, il rencontre son homme plus pâle et plus défait que lorsqu’il lui avait rendu visite.
— Eh bien! dit le docteur, comment cela va-t-il? mal, à ce qu’il paraît?
— Oh ! oui, sidi, très-mal, répondit le bon Algérien. Mes tortures deviennent de plus en plus cruelles, et j’ai bien peur que le malin ne se joue de nos communs efforts.
— Quel malin? demanda le docteur. Avez-vous suivi mon ordonnance?
— Votre ordonnance? répéta le patient d’un air ébahi.
— Oui, reprit le médecin, ce morceau de papier que je vous ai remis l’autre jour?
— Et sur lequel vous avez tracé des caractères!...
— C’est cela même. Avez-vous fait ce que je vous avais prescrit?
— Certainement, dit l’Algérien.
— Voilà qui est bizarre, pensa le docteur. Ainsi vous
ne vous trompez pas; vous êtes bien sûr d’avoir suivi de point en point l’ordonnance?
— Suivi... non, pas précisément : c’est au contraire elle qui me suit, répondit le malade.
— Qu® voulez-vous dire?
— Je vous jure qu’elle ne m’a pas quitté, et, pour preuve, tenez, la voici.
En disant ces mots, le pauvre Koulougli défit le haut de son kaftan et montra au médecin stupéfait l’ordonnance pliée en quatre que suspendait sur sa poitrine un ruban noué autour du col.
Le malheureux avait pris la recette du docteur pour un amulette, et se l’était bravement appliquée au sternum. Il attendait paliemnv nt le résultat de cette belle médication, et l’attendrait sans doute encore si le docteur ne l’eût poussé de vive force chez un j harmacien où il acheta le remède dont sa guérison dépendait.
Des sacrifices au bord de certaines fontaines, en l’honneur des divinités qui hantent le cristal de ces ondes heureuses, sont un autre mode curatif fort usité en Algérie. Parmi ces sources privilégiées, l’une des plus en renom est celle des Beni-Menad, située près d’Alger, sur les bords de la mer, à une demi-lieue au delà de la porte Bab-el-Oued. Cette fontaine a la vertu de guérir les maladies de peau, très-fréquentes dans le nord de l’Afrique ; les contusions, les blessures, et la plupart des lésions ou affections externes.
La propriété merveilleuse üe ces eaux est due à la présence d’un géant invisible qui a le pouvoir de donner plus ou moins de valeur à l’offrande. La fontaine forme trois bassins creusés dans le roc et garantis au nord-est, par un mur à hauteur d’appui, contre les Ilots de la mer, qui menacent de les envahir dans les gros temps. Elle contient une eau de source très-claire et assez abondante , nullement minérale et sans saveur aucune. A toute heure du jour elle est visitée par un grand nombre de malades, hommes et femmes (cesdernières sont en majorité), qui viennent implorer le Titan et lui présenter leurs sacrifices en échange de la santé qu’ils sollicitent.
Ces sacrifices sont accomplis selon le rit ci-après : le suppliant s’agenouille près de l’un des bassins, y puise de l’eau dans un vase et procède à une ablution minutieuse de ses pieds, de ses mains, ainsi que de la partie ma'ade ; il fait ensuite brûler un cierge d’environ quatre pouces de haut et de la grosseur du petit doigt, planté au bord de la fontaine, à côté d’un réchaud allumé, sur lequel il répand de l’encens ou d’autres parfums précieux; il place en môme temps son visage ou l’organe souffrant au-dessus de ce brasero aromatique, et reçoit ainsi une fumigation sacramentelle qui seule doit le purifier. Après cette cérémonie, le malade saisit une poule, dont se compose son hécatombe, saigne le malheureux volatile, et le lâche après lui avoir donné le coup mortel. Dans les convulsions
qui accompagnent son agonie, la pauvre victime saute, court au hasard et parfois se précipite dans la mer. Dans ce cas seulement, le sacriOce peut être considéré comme accepté ; sinon, le patient devra recommencer le mercredi suivant, jour fixé pour ces offrandes propitiatoires.
A peine la poule a-t-elle bu l’onde amère qu’elle est repêchée, plumée auprès de la naïade ; puis le sacrificateur se retire, l’emportant, ainsi qu’une bouteille de l’eau de la fontaine destinée pour ses ablutions ultérieures. Naguère, les malades un peu aisés étaient dans l’habitude d’abandonner le corps de la victime sur le lieu du sacrifice; mais la proximité d’un poste de vétérans, vieux renards qui guettaient le départ des pèlerins et venaient ramasser les poules , les a dégoûtés de cette pieuse munificence vis-à-vis de la divinité locale. Qu’est -ce d’ailleurs qu’un volatile pour un géant? Les riches immolent, il est vrai, des moutons; mais le génie tutélaire de la fontaine n’y gagne rien. Aussi se venge-t-il d’ordinaire en se refusant à guérir les malades qui le visitent. Les plus pauvres se contentent d’offrir des œufs, qu’ils lancent dans la mer après les avoir trempés dans la source.
Indépendamment de son mérite curatif, la fontaine des Beni-Menad a, dit-on, une autre propriété non moins admirable : c’est celle de rendre la vertu aux femmes. Les courtisanes d’Alger y viennent accomplir de fréquents sacrifices et faire provision de cette eau
quasi baptismale , qui remet aux filles d’Ève leurs péchés.
Les pèlerinages purs et simples à certains tombeaux vénérés qui passent pour avoir la vertu singulière de rendre la santé aux vivants, tels que ceux de Sidi-Ferruch,de Sidi-Abderrahman et de Sainte-Gourayah près Bougie, sont aussi en fort grand honneur. Mais en général les Arabes et les Maures, fatalistes et indolents, acceptent les maux qui leur viennent comme un arrêt de la Providence, et s’en remettent à elle seule du soin de les en délivrer. C’est dire assez qu’ils laissent agir la nature, « pourveue, comme l’assure Montaigne, de dents et de griffes pour se deffendre des assaults qui lui viennent, et pour maintenir cette contexture de quoi elle fuit la dissolution. »
11 faut en effet que la nature soit un bien puissant médecin ; car, malgré cette superbe incurie et ce stoïque mépris des remèdes, il ne paraît point que la mortalité soit plus forte ni les maladies plus fréquentes parmi les Arabes ou les Maures , que chez tout autre peuple.
Ils connaissent cependant l’emploi de quelques simples et font surtout un grand usage des feuilles de morelle (solarium nigrum ) et de mauves, dont les décoctions leur servent à laver les plaies. Pour les pansements, les Maures emploient des herbes aromatiques pilées, saupoudrées de poivre et de sel et macérées dans l’eau-de-vie. Ce singulier genre d’émolliont
détermine une inflammation qui parfois hâte la guérison. C’est de la médecine homéopathique Mais souvent le pansement irrite à tel point la chair endolorie , que la gangrène s’y manifeste et enlève à la fois le mal et le malade.
Les Algériens font aussi grand usage d’un électuaire composé de feuilles de hachich (chanvre d’Europe), pulvérisées et aromatisées avec une poudre composée de cannelle, de noix muscade, de gingembre et autres épices. Cette drogue, appelée madjoun , se prend au repas du soir, et l’on en favorise l’effet par l’ingestion d’une ou deux tasses de café. Sa vertu, comme médicament, n’est pas clairement définie. Ce qu’on en sait le mieux, c’est qu’elle produit une excitation passagère, mais très-violente , et accompagnée de mouvements musculaires et spasmodiques qui témoignent assez de son intensité.
Le remède auquel les Algériens recourent le plus volontiers, c’est la saignée, qui est à leurs yeux la panacée universelle. Les barbiers, qui en ont le monopole, se servent plus souvent, pour cette opération, du rasoir que delà lancette. Ils pratiquent en ce cas une forte ligature autour du cou du patient, de manière à gonfler les vaisseaux de la face ; puis ils promènent légèrement, et avec une incroyable vitesse, le tranchant du rasoir le long des téguments des régions temporales, dont l’épiderme ainsi divisé livre passage à de nombreuses gouttelettes de sang. L’opérateur saisit