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ce peuple vraiment magnanime. Il était assiégé d’audiences à donner, comme le serait un prince tout-puissant en voyage. Il ne pouvait pourtant recevoir tout le monde. Je fus du nombre des élus. J’ai compris, en le voyant, la fascination irrésistible qu’il exerça si longtemps sur le peuple arabe. C’est le plus beau des hommes, et, chose étrange, ni les fatigues de la guerre, ni les soucis du pouvoir, ni les ennuis de l’exil, ni la captivité, n’ont altéré sa forte et radieuse nature. Aujourd'hui, ûgé de prés de cinquante ans, il en paraît moins de quarante. Sa barbe est noire et magnifique, sa stature moyenne et bien prise, son teint blanc, ses traits majestueux et de lignes irréprochables, ses yeux doux, immenses, humides à force d’éclat, impossibles à oublier ; ses mains petites, blanches, patriciennes, soignées. J’ai tenu ces mains-là dans les miennes, et ne compte pas cet honneur au nombre des moindres qu’il m’ait été donné d’obtenir, dans les relations que j’ai eues avec nombre d’illustrations contemporaines. L’Émir se souvint de ma visite à Amboise, dont il avait été instruit, et m’en témoigna du gré. Je lui appris que de tous ceux qui l’entouraient, j’étais peut-être sa plus ancienne connaissance; car je l’avais vu à cheval en Algérie au commencement de sa carrière politique, mais, celte fois, galopant devant ses escadrons irréguliers, et commandant le feu sur la petite colonne à laquelle j’étais mêlé. C’était dans la province d’Oran , près de la ville, un soir, et non loin du lac de Mis-
serghin : le jeune Émir avait tenté de prendre d’un coup de filet la haute commission d’enquête envoyée en Afrique par le gouvernement, qui explorait alors la colonie naissance, et moi, j’eusse été pris par-dessus le marché, en qualité de secrétaire. Ahd-el-Kuder, qui rit beaucoup de la réminiscence, se rappela parfaitement cet épisode de ses guerres, et ajouta iui-inème des détails à ceux que je lui remettais en mémoire. J’étais bien loin alors de me douter qu’un jour nous causerions amicalement, lui et moi, de toutes ces choses, rue de ltivoli , à Paris, et que je presserais cette main vaillante qui nous a si longtemps et si habilement fait échec en Algérie. Mais tout arrive, surtout ce qu’on ne prévoit pas. S’il eût été possible qu’Abdel-Kader vînt en France quinze années plus tôt, bien du sang et des luttes eussent été épargnés, car il est un homme trop supérieur pour n’avoir pas jugé dès lors que la victoire sur nous était impossible, par conséquent la résistance inutile et répréhensible , même au point de vue religieux.