XVII
Un profil de pirate.
Le ... septembre 18 .., au moment où la corvette de charge l’Agate appareillait afin de quitter la rade d’Alger et de faire voile pour Bone, où elle devait transporter les membres de la commission d’enquête envoyée en Afrique par le gouvernement, une petite embarcation amena contre son bord un bon vieillard, que son costume indiquait suffisamment appartenir à la nation maure, et qui, abandonnant son canot, empoigna bravement les tireveilles de tribord et se hissa jusque sur le pont avec une promptitude et une dextérité qui dénotaient un homme parfaitement habitué à ces sortes d’ascension. Puis, sans se préoccuper en aucune façon du petit mouvement de curiosité qu’excita son apparition, il alla s’accroupir au pied du grand mât, s’enveloppa de son burnous blanc pour se garantir de la brise, qui commençait à fraîchir, et se mit en devoir de fumer
sa pipe avec toute la gravité et le flegme particuliers aux gens de sa race.
C’était un homme d’environ soixante ans, bien qu’il parût en avoir plus de soixante-dix : mais on sait que les peuples du Midi, ceux de l’Orient surtout, doués d’une virilité précoce, achètent cet avantage au prix d’une vieillesse hâtive et d’une mort prématurée, si on compare le nombre des années qu’ils parcourent à la longévité dont les nations septentrionales offrent encore quelques exemples. Sa barbe était toute grise, et, quant à ses cheveux, s’ils n’eussent été rasés depuis le jour de sa naissance, il est probable qu’on les eût trouvés d’un blanc de neige. « Que viens-tu faire ici, Maure? » lui direntavec rudesse quelques matelots, en passant auprès de lui pour aller virer un cabestan ou exécuter quelques manœuvres. Mais celui qu’on interrogeait ainsi ne daigna pas même lever la tête, et continua, sans répondre, à aspirer lentement les bouffées de sa pipe, passe-temps dans lequel il paraissait complètement absorbé.
N’allez pas croire, à ce début, que nous ayons eu l’intention de mettre en scène quelque personnage mystérieux destiné à exercer une influence secrète sur la navigation à laquelle préludait l’équipage de l’Agate, quelqu’un de ces héros si fréquents dans la littérature moderne qui, après s’être complu longtemps dans une sorte de clair-obscur poétique, déchirent tout à coup le voile qui les environne, et apparaissent aux regards
étonnés de la foule, le frontceint d’une romanesque auréole. Mon Dieu non ! je me hâte de vous dire que l’hôte musulman du bord n’avait rien des allures de l’être supérieur. Sa grosse figure ridée et toute pleine de bonhomie respirait cette inaltérable sérénité qui distingue le fataliste; ses vêtements étaient d’étoffe grossière et de forme peu élégante ; enfin, il n’avait à sa ceinture ni yatagan à gaine d’or, ni .pistolets damasquinés, ni môme un simple poignard de Damas. Or, un poignard est l’attribut indispensable de tout personnage auquel la destinée, c’est-à-dire la fantaisie de l’écrivain, réserve un rôle. Mais le nouveau venu était tout simplement, à ce que nous apprit le commandant de l’Agate, un pilote algérien qu’il avait jugé à propos d’embarquer à cause des difficultés que présente souvent la navigation dans quelques parages dangereux le long des côtes d’Afrique.
Toutefois, malgré son humble condition, le vénérable vieillard, que nous venons bien malgré nous de dépoétiser, ne paraissait pas tout à fait indigne de fixer l’attention d’un observateur. Il y avait dans toute sa personne quelque chose de si naïvement excentrique que le lecteur ne nous saura peut-être pas mauvais gré de lui avoir dérobé quelques instants au profit du pilote algérien de l’Agate. Le brave homme n’avait pas toujours rempli les fonctions infimes auxquelles le condamnaient maintenant la pauvreté et la faim ; il avait eu jadis un rang, du pouvoir, des richesses; lui aussi
avait tenu, dans des temps meilleurs, le bâton de commandement auquel son devoir le forçait aujourd’hui d’obéir. C’était une grandeur déchue ! Et certes, il eût été difficile de s’en douter à voir l’air doux et résigné dont il venait prendre possession de son nouvel emploi. Aussi, eûmes-nous quelque peine à en croire le témoignage de nos oreilles, lorsque le commandant du bord nous dit en souriant :
— Savez-vous que cet homme là-bas, assis sur le pont, est plus ancien que moi en grade?
— Comment cela, capitaine?
— Vous croyez peut-être que je plaisante ? Eh bien ! je vous le répète, cet homme est un ancien capitaine de frégate.
— Et peut-on savoir au service de quelle puissance était ce singulier collègue?
— Au service du dey d’Alger, parbleu ! C’était un des plus fameux reïs de la flotte barbaresque, et il commandait une felouque armée de quarante bouches à feu. Rien que celai Aujourd’hui le commandant de la station l’emploie comme pilote à bord des bâtiments de l’État.
— Pauvre homme ! s’écria l’un de nous.
— Ma foi ! reprit le commandant, je vous conseille de le plaindre. Il aurait peut-être fallu lui donner de l’avancement pour avoir fait pendant trente ans le métier d’écumeur de mer?
Ainsi nous avions devant nous l’un de ces terribles
forbans-; l’un de ces modernes uscoques qui avaient fait si longtemps la terreur du commerce de la Méditerranée. Et cependant, je le répète, il n’avait pas le moindre trait de ressemblance avec le type du corsaire, tel que l’ont consacré les poètes, tel que l’a chanté l’illustre châtelain de Newstead-Abbey. Bientôt il s’humanisa, répondit avec empressement aux questions qui lui furent adressées avec bienveillance, et pendant toute la traversée se montra fort sociable.
Nous nous plaisions à l’interroger sur sa vie passée et sur les combats auxquels il avait pris part. C’était naturellement son sujet favori. Aussi, lorsqu’une fois il était embarqué dans le récit de quelque course maritime, de quelque chasse donnée à un navire chrétien, il y en avait pour deux grandes heures à l’écouter, et il ne se décidait qu’avec une extrême répugnance à revenir au port, après tant d’expéditions aventureuses. Comme cette expression les g ente de la mar ( les marins ) revenait sans cesse dans le mauvais jargon franc dont il se servait, on avait fini par lui donner ce sobriquet, et on ne le nommait plus que Gente de la Mar. Au reste, il répondait volontiers à ce surnom et ne s’en formalisait aucunement.
Malgré le peu de distance qui sépare Bone d’Alger, la traversée fut longue et pénible, et pendant les tristes journées de bord, la conversation du Gente de la Mar fut pour nous une véritable ressource. Comme nous prêtions volontiers l’oreille à ses anecdotes, nous fûmes
bientôt de sa part l’objet d’une prédilection toute particulière. La langue franque, mélange de français, d’italien et d’espagnol, est facilement intelligible à toute personne à qui la latine est un peu familière. Aussi, ne perdions-nous pas une syllabe des récits de l’expirate, qui, pour n’avoir pas tout le merveilleux des aveniures de Sindbad le Marin, n’étaient certainement pas, à beaucoup près, dépourvas de variété et d’intérêt.
Le plus ordinairement, ses narrations contenaient des détails à faire dresser les cheveux sur la tête; il me semble que je l’entends encore, évoquant du ton le plus calme le souvenir des insignes brigandages auxquels il avait présidé tant de fois. Il y aurait eu dans sa seule biographie de quoi approvisionner largement dix romanciers maritimes de scènes épiques et lugubres. 11 n’y avait pas un de ses récits où il ne fût question d’abordages sanglants , de luttes désespérées , d’hommes impitoyablement massacrés ou jetés à la mer pour avoir essayé de défendre ou leurs biens ou leur vie, de femmes jeunes et belles livrées aux plaisirs des vainqueurs. Quelque horribles que fussent de semblables mémoires, ils acquéraient un singulier attrait dans la bouche d’un tel narrateur, et sur le théâtre même où s’étaient accomplis les tristes exploits dont il était à la fois le héros et l’historien.
— Pourquoi, m’écriais-je, parfois indigné, toi, qui as l’air d’un homme bon et doux, as-tu laissé com-
mettra sous tes yeux de pareilles horreurs? N’étais-tu pas le maître sur ta frégate ?
A cette exclamation que chacun, je crois, eût faite à ma place, le Gente de la Mar ne répondait rien, mais il ouvrait de grands yeux étonnés, et sa physionomie semblait dire : — Qu’y a-t-il là d’extraordinaire?
Et, dans le fait, loin que sa poitrine fût chargée de remords, et qu’il vit se dresser autour de lui les spectres de ses nombreuses victimes, le Gente de la Mar passait en revue les énormités de sa vie de pirate avec autant de calme que peut en mettre un soldat de la vieille garde à énumérer ses campagnes, les batailles auxquelles il a pris part, les Prussiens ou les Russes qu’il s’enorgueillit d’avoir descendus. Il était à cent lieues, ma foi, de soupçonner qu’il pût y avoir dans son fait quelque chose de répréhensible. Évidemment, sa conscience ne lui reprochait rien, et il aurait pu s’écrier avec Hippolyte :
Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur.
Ce qui prouve fort la vérité de ce centon : que le .criminel ne tarde pas à trouver en lui-même le châtiment de ses forfaits.
Au surplus, le Gente de la Mar n’était pas un criminel, à. proprement parler, car il jugeait les sauvages excès dont il s’était rendu complice d’un point de vue
tout opposé au nôtre ; il n’y voyait pour sa part que"' l’exercice d’un droit inconteslable à ses yeux, celui du plus fort. Le meurtre inutile de dix ou douze chrétiens lui apparaissait tout au plus comme un de ces mille petits accidents inévitables dans une guerre, car c’est ainsi que les pirates algériens désignaient leur genre d’industrie, et, dans le fait, ils avaient raison en ce sens que leur profession n’était autre chose qu’un état d’hostilité perpétuelle contre la propriété d’autrui.
Ce n’était pas, au reste, que l’homme singulier que nous avons cru devoir introduire à nos lecteurs fût un être cruel et sanguinaire ; loin de là : ou nous fûmes bien mauvais physionomiste, ou il était au demeurant le meilleur homme du monde. Seulement, la piraterie et les horreurs qui en sont inséparables lui semblaient autant de choses fort simples. Il était né dans un pays où le brigandage, passé à l’état chronique, était, à proprement parler, devenu licite et normal. Les nations civilisées rendaient elles-mêmes un hommage implicite à cette juridiction étrange, car celles qui voulaient soustraire .leurs navires à la terrible suzeraineté du dey, achetaient de lui, à beaux deniers comptants, le droit de naviguer sans crainle de la visite de ses redoutables sujets. Dans de telles circonstances, il était permis à un homme simple et ignorant comme le Gente de la Mar de se méprendre sur la légalité du genre de vie auquel il s’était voué. S’il
eût vécu à Paris au dix-neuvième siècle, notre corsaire eût été probablement notaire ou manufacturier, honnête homme du reste , excellent citoyen , et je suis sûr qu’il eût monté sa garde avec une régularité et un zèle dignes d’éloges. A Alger, le brave et digne homme s’était fait pirate, et en cela avait agi logiquement. 11 s’était conformé instinctivement au vieux proverbe selon lequel il faut hurler avec les loups; de plus, il avait eu le bon esprit de choisir une profession lucrative, afin de pouvoir élever ses enfants dans l’abondance et dans la crainte de Dieu.
Je ne doute même pas que ce dernier point n’eût été de sa part l’objet d’une sollicitude toute spéciale, si j’en juge du moins par la piété et la foi sincères que tout respirait en lui. Il ne manquait jamais de s’agenouiller sur le pont à midi et au coucher du soleil, et de prier avec ferveur, le visage tourné vers l’orient. Il ne prononçait jamais le nom d’Allah qu’avec un respect infini, en lui attribuant l’épithète de grand et en levant les yeux au ciel. Il y avait aussi dans sa parole quelque chose de remarquablement solennel, ce qui formait un contraste bizarre avec le fond de ses récits. « Nous nous embarquâmes sur la grande mer, la mar grande! » s’écriait-il en désignant l’espace agité sur lequel nous voguions ; et, à ces mots, le sentiment de l’infini semblait éclairer son regard.
Ses fonctions de pilote se réduisaient à indiquer au ■' commandant les meilleurs mouillages, ceux où le bâli-
ment n’avait pas à craindre la tourmente, et où le fond était de bonne tenue. En général, ses renseignements étaient d’une merveilleuse exactitude. Une fois, cependant, sa science se trouva en défaut.
Nous approchions de la côte, et le sondeur, son instrument en main, se disposait à faire entendre le cri plaintif et indéfinissable dont il accompagne l’opération préliminaire du mouillage.
— Combien avons-nous de brasses par ici? demanda le commandant à l’ex-pirate.
— Dix-huit, répondit celui-ci sans hésiter.
Vérification faite, il s’en trouva trente-cinq.
— Eh bienl que dites-vous de cela, Genie de la Mar? reprit le commandant, après avoir constaté le résultat du sondage.
— le dis que la mer a changé de niveau, repartit le pilote avec un flegme imperturbable.
— Allons donc! l’ancien, vous voulez rire! lui dit le commandant; vous savez bien que cela n’est pas possible.
— Tout est possible à Dieu ! reprit gravement l’exforban, qui, après avoir prononcé ces paroles mémorables, reprit tranquillement sa pipe et se remit à fumer avec ce calme qui résulte d’une conviction forte.
9ns connaissances hydrographiques, assez imparfaites, comme on voit, étaient entremêlées d’une foule de traditions qu’il rattachait à certains parages ou à
certains points de la côte, et qui étaient pour lui autant d’articles de foi.
Un jour, près de Bougie, il nous raconta de l’air le plus sérieux qu’un saint marabout chéri d’Allah s’étant désaltéré à une source située derrière un mamelon qu’il nous montra, cette source avait depuis lors acquis l’heureux privilège d’offrir au voyageur une eau merveilleusement sucrée. Je laisse à penser quel mouvement d’hilarité accueillit cette singulière affirmation.
— Vous voulez dire : salée, honnête Gente de la Mar! s’écria malicieusement un jeune midshipman.
— Sucrada! signor, sucrada ! reprit avec feu le vieillard, outré de l’expression de doute et d’incrédulité empreinte dans les regards de son auditoire, et qui ne pardonna pas sans peine à l’élève de marine de l’avoir contredit sur un point aussi essentiel de ses croyances.
Une autre fois, il nous donna une scène non moins divertissante : un lieutenant de frégate, pour charmer les loisirs de la navigation, s’amusait à racler de je ne sais quel violon dont les sons criards dénotaient, à n’en pouvoir douter, que ni la main d’Amati ni celle de Stradivarius n’avaient coopéré à sa fabrication. Le pilote s’approcha de moi et me dit à l’oreille :
— Le lieutenant ne sait pas du tout jouer du violon.
C’était l’exacte vérité, et j’avoue que la justesse de cette appréciation musicale m’étonna un peu de la
partd’nn tel dilettante; mais quelle fut ma surprise lorsque je l’entendis ajouter d’un ton fier :
— Tel que tu me vois, je suis très-fort sur cet instrument.
A ces mots, je ne fus pas maître de ma curiosité, et je priai l’officier de vouloir bien prêter son violon pour quelques minutes au Genie de la Mar.
Jaloux de montrer son talent, ce dernier prit l’instrument d’un air de triomphe, s’accroupit, plaça le violon entre ses jambes, comme il eût fait d’un violoncelle, et commença à faire entendre un déluge de notes aigres et discordantes à provoquer des grincements de dents, un charivari à mettre en fuite l’auditeur le plus intrépide. Pendant quenous nous bouchions les oreilles, notre virtuose poursuivait bravement l’exécution de son infernal concerto et paraissait enchanté de luimême. J’eus toutefois la cruauté de mettre un terme à son bonheur en lui arrachant le violon que je rendis à son légitime propriétaire.
— C’est un air algérien, me dit-il, sans que ma brusquerie lui eût fait perdre contenance.
— Je le vois bien, lui dis-je; mais je t’engage à ne plus le jouer devant personne.
— Et pourquoi? me répondit-il, nos airs valent bien lés vôtres; votre musique, à vous, n’a point de caractère.
On pense bien que je n’eus garde d’entrer en discussion avec un musicien de cette force ; seulement,
j’invitai l’officier de marine à serrer son instrument a*ec le fil us grand soin, de peur qu’il ne plût encore à mons le pirate nous donner un spécimen de son talent.
Le Gentedela Mu r nous accompagna dans les diverses traversées que nous eûmes à faire le long des côtes de Barbarie. Dans le cours^u voyage suivant, j’appris de lui, non sans de profondes réflexions sur l’instabilité des choses humaines, qu'il était fils d’un bey de Constantine ; que jadis, possesseur d’une fortune considérable et d’un palais à Alger, il avait eu pour cuisinier un nommé Hussein, jeune homme récemment amené d’Asie Mineure, qui depuis s’était enrôlé dans la milice turque, était parvenu promptement aux premiers grades de l’armée et qu’une révolution avait enfin porté au trône. Cet Hussein ne fut autre que le dey vaincu par nous en 1830, et que chacun put voir à Paris en 1831. Ainsi, le maître opulept, devenu plus tard l’humble sujet de son ex-cuisinier, avait fini par tomber dans la misère, tandis que le serviteur, passé des fonctions les plus infimes à la toute-puissance, est mort dans l’exil loin du siège de sa souveraineté. Tels sont les jeux de la fortune.
Je ne quittai pas Alger pour revenir en France sans dire adieu à l’ancien pirate. Je n’eus pas de peine à le découvrir, fumant sa pipe comme à l’ordinale dans une boutique de barbier, en attendant que le capitaine de quelque bâtiment réclamât ses services Nous prîmes le café et fumâmes ensemble le calumet de paix ; puis,
nous échangeâmes en nous séparant une cordiale poignée de main. J’ai conservé son souvenir comme celui d’un type vraiment original, aujourd’hui surtout que la civilisation envahissante marche à grands pas, réduisant tout au môme niveau, réformant toutes les individualités, et que l’Orient lui-même n’est plus rien qu’une pâle copie de l’Occident.
J’ai eu depuis de scs nouvelles, et j’ai appris qu’il continuait à exercer l’humble profession de pilote, toujours content de son sort ou du moins toujours résigné. Il était assez philosophe pour oublier le passé, accepter le présent et se confier à l’avenir : j’ai vu peu d’hommes aussi sages.
L'interprète Garoué.
Vers la fin de la Restauration, au moment où se préparait l’expédition contre Alger, vivait à Paris, des produits d’un petit commerce de pipes et de parfumeries turques, le Syrien George Garoué. C’était un homme de cœur, de probité et de savoir, bien au-dessus d’une condition pour laquelle il n’était point né. Issu d’une des premières familles chrétiennes de Damas, il avait succédé à son père dans les fonctions de
trésorier ou de banquier du pacha. C’était un poste lucratif, mais difficile et dangereux. La plupart des banquiers des princes d’Orient périssent victimes de l’insatiable avidité de leurs redoutables clients. Tant que leur caisse peut subvenir aux ruineuses prodigalités du maître, tout est au mieux, et celui-ci ne songe point à leur reprocher les bénéfices qu’ils ont pu faire au service de sa seigneurie. Mais il arrive presque toujours un moment où le pacha, réduit aux expédients pour satisfaire quelque luxueuse fantaisie, jette un regard de convoitise sur les biens de son intendant et s’indigne qu’un être abject, un chrétien, un chien fils de chien, n’ait cessé de faire fortune, tandis que lui, pacha, illustre rejeton de la race d’Othman, et pénombre de Dieu sur terre, par opposition au sultan qui en est l’ombre tout entière , a continuellement suivi la marche inverse. Cette comparaison tourne infailliblement à la ruine du trésorier. Si le pacha est humain, il se contente de le réduire à la mendicité en lui extorquant tout ce qu’il possède par voie de confiscation ; mais le plus souvent, pour prévenir des plaintes importunes, du même coup il fait sauter la banque et tomber la tête du banquier.
Le père de Garoué eut le rare privilège d’échapper à celte terrible alternative. Ce dernier fut moins heureux. Un jour, — c’était en 1818, je crois, — un officier du pacha auquel l’unissait une étroite amitié vint le trouver secrètement pour l’engager à fuir au plus vite.
— Qu’y a-t-il donc? demanda Garoué atterré.
— Le pacha a besoin de deux millions de piastres.
— Je le sais, il me les a demandés.
— Et tu n’as pu les lui fournir?
— Mon patrimoine tout entier ne représente pas cette somme.
— N’importe ! H le prendra comme à -compte et ta tête l’indemnisera du déficit.
— O ciel ! que faire?
— Suivre mon conseil, partir sur-le-champ, aujourd’hui même; demain, il ne serait plus temps.
— Mais où irai-je, grand Dieu ?
— Où tu voudras, devant toi, du côté de la mer. Marche, et ne perds pas une minute ; l’essentiel est de sortir du pachalik.
— Mais ma femme, mes enfants?
— Il faut t’en séparer. Laisse-les ici sous ma garde; je les protégerai de mon mieux. Plus tard, ils iront te rejoindre.
Garoué remercia l’ami fidèle qui exposait sa propre vie pour le sauver, et profita de son avis. L’officier était bien informé. A peine Garoué eut-il quitté Damas que les chiaoux du pacha firent irruption dans sa demeure , le cherchant pour le décapiter. Ils n’y trouvèrent que sa famille éplorée et glacée d’effroi, qu’ils en chassèrent brutalement, et tout ce que ^possédait l’infortuné chrétien alla s’engloutir dans les coffres du satrape musulman.
Ni — ~
Pondant ce temps , Garoué fuyait à l’aventure , tremblant ;ï chaque instant, malgré le déguisement sous lequel il s’était caché, d’être reconnu par quel- . qu’un des cavaliers que le pacha avait lancés à sa poursuite, et qui parcouraient la campagne dans toutes les directions. Longtemps il erra au hasard dans les forêts, sur les hautes cimes ou dans les gorges du Liban, se traînant d’une retraite à l’autre, et souvent n’ayant d’autre asile qu’une grotte, d’autre nourriture que les fruits ou les racines sauvages qui croissaient le long du chemin. Enfin, il réussit, après des traverses et des mésaventures sans nombre, à gagner la côte et un port, d’ou il s’embarqua pour Marseille. Il arriva dans cette ville au commencement de 1819, et la quitta bientôt pour se rendre à Paris : là, avec l’aide de deux compatriotes, il réussit à se créer la petite industrie, alors toute nouvelle en France, de marchand de produits turcs.
Désormais à l’abri du besoin, l’ex-banquier marchand de pastilles du sérail étendit peu à peu son commerce, et, en 1830, au moment de l’expédition d’Alger, il gagnait assez pour assurer à sa femme et à ses enfants une existence convenable. Il leur avait écrit de venir le rejoindre et s’enivrait à la pensée d’une réunion si longuement et si ardemment désirée, lorsqu’on lui offrit de l’attacher au corps des interprètes qui devaient suivre l’armée expéditionnaire. On manquait de sujets pour ce service, dont le personnel, recruté à
grand’peine d’un petit nombre de jeunes orientalistes et de quelques anciens mameluks de la garde impériale, voire d'un vicaire de Saint-Roch, M. Zaccar, depuis interprète principal, ne pouvait évidemment suffire aux besoins de l’expédition. George Garoué fui donc vivement sollicité d’en faire partie. Il refusa d’abord, alléguant ses infirmités, son âge déjà avancé, l’arrivée prochaine de sa famille , qu’il avait hâte d’embrasser. Des promesses, un peu exagérées peut- " être par les agents officieux qui eurent mission de les transmettre, triomphèrent de sa répugnance. Il accepta, courut rejoindre l’armée àToulon, et, le 14 juin, débarqua avec elle sur la plage de Sidi-Ferruch.
Nous n’avons pas dessein de reproduire ici les bulletins de la courte et brillante campagne qui nous rendit maîtres d’Alger. On sait que, contrairement à toutes les prévisions, notre débarquement s’opéra sans obstacle à la vue des troupes algériennes, qui avaient pris position à portée de canon du rivage. On eut depuis l’explication de cette singulière tactique suggérée au dey par la confiance présomptueuse de son gendre, Ibrabim-Agha , généralissime de l’armée, qui avait promis d’exterminer les Français jusqu'au dernier , s’ils mettaient le pied sur la plage. La journée du débarquement se passa donc en escarmouches, durant lesquelles le génip travaillait au camp retranché destiné à fermer l’entrée de la presqu’île choisie comme point d’abordage.
Il en fut de même les deux journées suivantes. Mais le jour d’après, la campagne, naguère couverte de cavaliers turcs et arabes qui faisaient galoper leurs chevaux en tous sens en poussant des hourras belliqueux, apparut tout à coup déserte aux regards étonnés de l’armée. Tandis que tous les yeux, fixés à l’horizon, y cherchaient vainement un ennemi, un Arabe fut aperçu qui paraissait venir à nous, en se glissant à travers les épaisses broussailles dont le sol était partout hérissé. L’étrange allure de cet homme, qui tantôt semblait se cacher, tantôt se montrait hardiment, puis recommençait à se glisser ou à ramper timidement entre les tiges de cactus et de palmiers nains, fit soupçonner quelque surprise. Pour éclaircir le doute, un officier sortit du camp et marcha au-devant de l’Arabe, après avoir quitté ostensiblement son sabre, mais en ayant soin de cacher un poignard sous ses vêtements. La précaution était inutile : le visiteur isolé était un vieillard presque septuagénaire, dont les intentions n’avaient rien d’hostile. Il était épuisé de fatigue et de faim, et semblait sur le point de défaillir. Quelques gouttes d’eau-de-vie le ranimèrent; puis on le conduisit au quartier général, au milieu d’une foule bruyante et curieuse accourue pour le contempler, et dont l’aspect ne paraissait l’émouvoir que médiocrement.
Sa tranquillité et son courage ne se démentirent pas en présence du général en chef, qui l’interrogea sur le but de son audacieuse démarche. 11 répondit qu’il avait
voulu voir de près ces chrétiens qui envahissaient sa patrie ; s’assurer lui-mème près d’eux du motif qui les y amenait, et savoir de leur propre bouche s’ils comptaient protéger les enfants du Prophète, respecter leur religion, leurs croyances, leurs mœurs, et non point remplacer pour eux une tyrannie par une autre, en perpétuant le joug cruel auquel les Arabes étaient asservis par la race turque.
M. de Bourmont lui fit répondre que ses compatriotes et lui n’avaient rien à craindre des Français, qui, loin de vouloir les opprimer, venaient à eux en libérateurs, aspirant à les affranchir de l’odieux vasselage auquel les soumettait une horde d’aventuriers. Cette assurance parut satisfaire pleinement le vieil Arabe, qui, dès le lendemain, demanda à retourner parmi les siens pour leur faire part des intentions toutes bienveillantes et pacifiques des étrangers à cet égard. — Je ne suis pas votre prisonnier, dit-il; c’est comme ami que je suis venu, et je suis ici de mon plein gré. — On le laissa libre de se retirer, et il partit en témoignant une vive reconnaissance des bons traitements qu’il avait reçus pendant son court séjour au camp.
La hardiesse de son action, son calme au milieu du péril auquel il s’était exposé, la dignité de son maintien, la pittoresque élévation de quelques-unes de ses réponses , avaient vivement impressionné tous ceux qui l’avaient approché. Un officier, en lui montrant nos lignes imposantes, nos batteries, nos faisceaux
d’armes, lai demandait s’il était possible que les Turcs pussent résister à de telles forces militaires. — ln cha Allah, s’il plaît à Dieu, répondit froidement l’Arabe en saisissant autour de lui de menus branchages qu’il rompit et dont il rejela au loin les fragments, il en sera de tous les chrétiens comme de ces rameaux fragiles. — Un autre officier ayant voulu lui offrir quelques pièces de monnaie, il refusa fièrement ce présent, et se drapant dans ses haillons, fit lui-méme le geste de fouiller à sa poche, comme pour témoigner qu’il avait l’habitude de donner et non de recevoir l’aumône. En effet, l’un de nos interprètes, dont il avait partagé la tente et dont les façons amicales lui avaient inspiré de la confiance, apprit de lui qu’il n’était pas si obscur ni si misérable que ses vêtements en lambeaux avaient pu le faire supposer ; mais que, marabout appartenant à une tribu importante des confins du Désert, il avait accompli, sous ces habits de mendiant et en bravant mille périls, le vœu formé par lui de voir et d’interroger ces Français dont on lui avait dit tant de mal. Le bien public, ajouta-t-il, avait été son seul mobile, et, du reste, quel autre intérêt pouvait-il avoir à affronter tant de fatigues et de dangers? Maintenant qu’il avait mené à bien cette entreprise si hasardeuse, il allait retourner auprès de ses compatriotes , heureux de pouvoir les rassurer sur les conséquences de l’invasion dont Alger était menacée, tout en les éclairant sur la ligne de conduite qu’ils avaient à suivre dans
la lutte engagée entre le roi de France et le dey.
George Garoué, car c’était lui qui avait reçu le vieil Arabe sous sa tente, s’enthousiasma au récit de son hôte. Il passa une partie de la nuit à lui faire redire en détail les incidents de son pénible et audacieux pèlerinage, l’interrompant souvent pour le questionner sur les noms, l’importance et les dispositions des tribus qu’il avait traversées, insistant sur chacun de ces points et écoutant le narrateur avec un intérêt soutenu et passionné dont une vulgaire curiosité ne pouvait être l’unique source.
En effet, à peine son hôte s’était-il éloigné le lendemain , que Garoué se présenta à l’ermitage de Sidi- Ferruch , où était établi le quartier général , et demanda à parler au général en chef. Introduit non sans quelque peine en présence de M. de Bourmont, il le trouva entouré de généraux et d’aides de camp, auxquels il distribuait des ordres.
— Que me voulez-vous? Soyez bref, lui dit le chef de l’expédition.
— Monseigneur, répondit Garoué d’un ton respectueux, mais avec assurance, je viens demander à Yotre Excellence la permission de passer dans le camp ennemi.
— Chez les Arabes 1 Êtes-vous fou? s’écria le général en chef en le regardant fixement, comme pour s’assurer que l’auteur de cette proposition inouïe avait bien toute sa raison. Ignorez-vous donc le sort des malheu-
reux soldats qui s’aventurent, malgré mes ordres, à portée de fusil du camp? Hier encore, le (ils de M. Amoros n’a-t-il pas eu la tête tranchée ‘ ?
— Je sais tout cela, répondit le Syrien d’une voix ferme. Je re me dissimule aucun des périls de mon entreprise ; j’en ai calculé toutes les chances.
— Mais, enfin, quel est votre projet? interrompit le général.
— Le voici, monseigneur. Vous avez, m'a-t-on dit, des proclamations à distribuer aux Arabes?
— Oui, l’imprimerie royale nous a fait ce cadeau, répliqua M. de Bourraont avec un sourire de dédain. Excellente idée, sur ma foi... si jamais nous venons à manquer de cartouches !
1 M. Amoros, lieutenant d’artillerie, fils du colonel de ce nom, ayant eu l’imprudence de s’écarter des lignes en compagnie d’un employé aux subsistances militaires, se vit tout à coup assailli par un détachement arabe. Le commis aux vivres eut le temps de se jeter dans des broussailles, et échappa ainsi à la mort; il la vit de près toutefois, car à plusieurs reprises les cavaliers bédouins effleurèrent le buisson meme où il s’était réfugié, et l’un de leurs chevaux, en se cabrant, recula jusqu’auprès de lui, le foula aux pieds et le meurtrit. De sa cachette, il assista à l’agonie et à la mort de son malheureux compagnon. Entouré, saisi, menacé par vingt ennemis à la fois, l'infortuné M. Amoros chercha en vain à apaiser la rage de ses bourreaux par ce mot : Allah! Allah! (Dieul Dieu! ) sans cesse daus la bouche des Arabes. Deux des cavaliers s’emparèrent de lui et le traînèrent, sans écouter ses supplications, vers le chef apparent de la troupe, qui, lui appuyant d’une main la tête sur le pommeau de sa selle, tira de l’autre son y.dagan, et lui scia le cou froidement, lentement, méthodiquement, comme fait le boucher dépeçant ses viandes.
— Pardonnez-moi de ne pas être de l’avis de Votre Excellence. Dans mon humble opinion, ces proclamations peuvent nous être d’un grand secours.
— Vous croyez? Cela peut être, au fait. Il ne s’agirait pour cela que de les remettre à leur adresse 1
— C’est justement la mission que je viens prier Votre Excellence de me confier.
— Encore une fois, vous êtes fou l reprit le général en haussant les épaules avec impatience. Si vous n’aviez rien de plus sensé à nous proposer, monsieur, ce n’était vraiment pas la peine...
— Pardon, monseigneur, si j’insiste, interrompit le Syrien. Ma proposition vous semble extravagante : qu’a -t -elle donc de si anormal? L’Arabe que vous avez congédié tout à l’heure n’a-t-il pas eu, lui aussi, la hardiesse de s’aventurer seul au milieu d’un camp ennemi, dans l’espoir d’être utile aux siens? Et ce qu’un de ces gens-là a fait , l’un de nous ne saurait-il le faire?
— Mais les deux entreprises ne sont pas compasables! s’écria le général en chef. Nous sommes une nation humaine; nous ne versons pas le sang à plaisir; nous épargnons les prisonniers, tandis que, de leur part , il n'y a ni quartier ni miséricorde à attendre.
— Ils sont fanatisés, répondit Garoué ; ils croient que la France en veut à leur religion, à leurs richesses, à leurs femmes. C’est dans cette erreur qu’ils égorgent
toul ce qui tombe entre leurs mains. Raison de plus, je crois, pour les désabuser.
— Assurément; mais le moyen?
— Je n’en connais qu’un, monseigneur, et c’est celui que je vous offre.
— Mais ils vous tueront!
— Peut-être bien ; cependant j’espère m’en tirer. Syrien de naissance, je connais les Arabe^; j’ai été élevé au milieu d’eux. Leur langue, leurs usages me sont familiers. Je revêtirai leur costume, et me donnerai pour un des leurs.
— Mais si vous êtes reconnu? demanda le général en chef.
— En ce cas, monseigneur, c’est fait de moi ; mais, qu’importe? Ma tête est grise, je suis vieux; quelques années de plus ou de moins ne sont pas une grande affaire. Pour le peu qui me reste à vivre, dois-je ne voir que le péril de l’occasion vraiment unique qui s’offre de payer ma dette à ma patrie d’adoption, à la terre hospitalière où, fugitif el sans ressources, j’ai trouvé protection, sympathie, assistance? Car, croyezle bien, monseigneur, la démarche que je tente auprès de vous n’est point une vaine fanfaronnade. Je crois mon entreprise utile, très-utile. L’Arabe est mobile, enthousiaste , toujours prêt à abandonner le drapeau sous lequel il combattait la veille. Quelques promesses faites à propos , quelques manifestes lancés dans l’intérieur des tribus , peuvent déterminer plus d’une dê-
fection et opérer en votre faveur une diversion puissante. Tel est le but que je me pose. Si j’ai le bonheur de réussir, vous ne vous repentirez pas d’avoir profité de mon offre ; si je succombe, en vérité, le malheur ne sera pas grand.
Ces simples et héroïques paroles furent accueillies par un murmure d’admiration et d’enthousiasme. Le général, qui semblait lui-même très-ému, saisit la main de Garoué, et, la pressant avec chaleur :
— Vous êtes un brave, monsieur, dit-il ; je vous remercie, au nom du roi et de la France, de l’offre que vous venez de me faire; mais je ne puis ni ne dois l’accepter.
— Que dites- vous, monseigneur? s’écria Garoué, sur les traits duquel se peignit, à ces mots, la contrariété la plus vive.
— Non, je ne le dois pas. Je ne puis consentir à hasarder la vie d’un homme tel que vous sur une chance aussi incertaine.
— De grâce, messieurs, venez à mon aide, dit Garoué en s’adressant à l’état-major du général. Représentez à Son Excellence que la lutte peut être longue; que, dans tous les cas, la victoire sera chèrement achetée. Dites-lui que l’armée va avoir sur les bras toute 1 une population guerrière à qui l’on a dépeint les Français comme des oppresseurs et les ennemis de son Dieu ; que, si l’on n’y prend garde, celte animosité nous créera de sérieux obstacles. Je le répète, il est
nécessaire, il est urgent de détromper les Arabes sur l’origine et sur le but de cette guerre. Il y va de l’intérêt, peut-être du salut de l’expédition.
“ — Mais déférer à un tel vœu, c’est vous envoyer à la mort! s’écria encore le général.
— Qu’importe, monseigneur, si cette mort vous épargne des milliers de braves soldats !
Longtemps encore M. de Bourmont combattit la résolution de Garouè. Ce n’était pas qu’il méconnût l’importance du but politique que s’était proposé d’atteindre cet homme intrépide. Au début d’une expédition aussi hasardeuse que celle dont le sort était remis entre ses mains, aucun moyen de réussite ne devait être négligé, et la plus vulgaire prévoyance commandait, au contraire, de mettre tout en œuvre pour affaiblir ou diviser les forces de l’ennemi, forces numériquement très-supérieures à celles de l’armée française, et que la renommée avait, comme toujours, singulièrement exagérées. Dans de telles circonstances, l’offre de Garoué méritait bien qu’on s’y arrêtât : elle n’était rien moins que la rodomontade d’un cerveau brûlé qui, à tout prix, veut attirer sur soi les regards. Il était en effet du plus haut intérêt, ainsi que l’interprète l’avait avancé, de démentir les bruits que n’avaient pas manqué de répandre dans les tribus, sur les intentions de la France, le dey et ses Turcs, par l’organe de prédicateurs fanatiques. Celte nécessité, bien qu’il eût dit d’abord, n’échappait pas à M. de Bourmont, et un scrupule des
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plus honorables l’empêchait seul d’accéder à la proposition du brave Syrien. 11 lui répugnait d’accepter un si admirable, dévouement et d’envoyer, suivant sa propre expression, un homme de cette trempe à la mort, car il n’admettait guère la possibilité que Garoué pût sortir vivant d’une si dangereuse épreuve. Aussi n’épargna-t-il aucune objection, aucune instance, pour le détourner de son projet. Plusieurs des officiers présents se joignirent à M. de Bourmont pour représenter au vieillard toute l’étendue du péril auquel il voulait s’exposer. Il y avait, lui dit-on d’une commune voix, non point folie (personne maintenant n’était tenté de le regarder comme un fou), mais plus que de la témérité à affronter tant de chances de mort pour un succès si incertain. L’émotion était générale : on entourait le vieil interprète, on le pressait-, on l’adjurait, on le suppliait presque de renoncer à son entreprise. Rien ne put vaincre l’énergique résolution de Garoué. A toutes les représentations qui lui furent faites, il répondit avec le plus grand calme que son parti était irrévocablement pris, qu’il accomplirait son dessein, à moins d’une défense formelle de M. le comte de Bourmont; mais qu’il croyait Son Excellence trop amie de son pays, trop pénétrée de ses devoirs comme général d’armée, pour ne point accueillir sa demande.
11 fallut enfin se soumettre à cette conviction inébranlable , à cette volonté de fer, à ce dévouement opiniâtre.
— Partez donc, puisque tel est votre dessein arrêté, dit le général à Garoué ; je ne vous en refuse plus l’autorisation ; mais c’est à regret, je l’avoue, que je me rends à votre prière.
— Je vous remercie, monseigneur, s’écria Garoué avec enthousiasme. A la joie qui brillait dans ses yeux, on eût pu croire qu’il venait d’obtenir une grâce insigne. — Monseigneur, reprit-il après avoir reçu de la main dui général les proclamations à distribuer aux Arabes, il me reste une demande à vous faire.
— Laquelle ? répondit M. de Bourmont.
— J’ai laissé à Damas, dans ma ville natale, continua Garoué d’une voix moins assurée, ma femme, mes enfants, dont je suis l’unique soutien. Naguère je leur avais écrit de venir me rejoindre, et sous peu ils seront en France. Si ma destinée est de périr dans l’entreprise que je tente, daignez les prendre, monseigneur, sous votre haute protection ; recommandez-les aux bontés du gouvernement du roi.
— Je vous le promets, s’écria le général avec chaleur. Puis, se reprenant aussitôt : — Quoi ! vous ôtes père* de famille, ajouta-t-il, et vous persistez à courir tant de chances de mort ! Renoncez à votre projet pendant qu’il en est temps encore ; réfléchissez 1
Mais déjà, et comme honteux de laisser voir son émotion, le vieillard, dont une grosse larme venait de sillonner la joue, s’était incliné et avait franchi le seuil de l’ermitage.
De retour sous sa tente, il revêtit à la hâte un costume complet d’Arabe. Il se drapa du haïk en homme familier avec ce genre de vêtement, entoura sa tête grisonnante de la blanche étoffe de laine et, d’une main exercée, enroula sur cette coiffure la longue corde en poil de chameau. Dans le capuchon de son burnous il serra, à la manière ârabe, les proclamations que venait de lui remettre le général. Puis il se rendit aux avantpostes, franchit les lignes et s’engagea résolument dans la campagne.
On le suivit de l’œil et de la longue-vue, tant qu’il fut possible de distinguer ses vêtements blancs au milieu de la végétation et des accidents de terrain qui parfois le cachaient aux regards. D’autres formes humaines ne tardèrent pas à se dessiner dans le lointain. On le vit s’avancer vers un groupe d’Arabes, l’aborder avec assurance et lui distribuer des proclamations en discourant avec chaleur, à en juger par l’extrême animation de ses gèsles. Après une assez courte halte qui succéda à cette rencontre, les Bédouins, qui avaient paru tendre d’abord à se rapprocher du camp français, reprirent le chemin conduisant à la plaine de Staoueli. Garouè les suivit en continuant de leur parler avec beaucoup de véhémence, et bientôt il eut disparu avec eux dans les méandres du massif.
Pendant tout le reste de la journée, on ne s’entretint * dans le camp que de l’incroyable action dont on venait d’êlre témoin, et peut-être on en eût parlé encore le
lendemain, si, dès les premières clartés de l’aube, une vive fusillade, éclatant sur toute l’étendue des lignes, ne fût venue éveiller les troupes en sursaut et les tirer de l’inaction dont elles commençaient à se plaindre, Cette mousqueterie n’était rien moins que le prélude et le signal d’une attaque en masse de l’ennemi, qui, à la faveur d’une nuit brumeuse, s’était glissé jusqu’à demi-portée de fusil des retranchements et se ruait sur nos avant-postes en poussant des hourras sauvages. Aussitôt plusieurs compagnies s’élancent au-devant des Arabes ; elles sont d’abord repoussées, mais des renforts qui leur arrivent les aident à reprendre l’offensive ; l’ennemi est refoulé à son tour; une batterie d’obusiers, dont il a vainement tenté de s’emparer, le prend en flanc et lui fait essuyer des pertes énormes. Cependant, il combat avec acharnement; deux divisions lui tiennent tête ; elles gagnent peu à peu du terrain et, poussant les Algériens devant elles, parviennent jusqu’à l’entrée d’une plaine dont la pente rapide aboutit au plateau sur lequel est assis le camp de l’Agha Là, cessant de poursuivre l’ennemi, elles font halte et attendent, l’arme au pied, les ordres du général en chef. Arrivé sur le champ de bataille, celui-ci reconnaît combien il importe de profiter du succès déjà obtenu. Il commande de continuer le mouvement si bien commencé. Les colonnes s’ébranlent de nouveau et marchent sur le camp algérien, dont on commence à distinguer les groupes de tentes irrégulières. Échelonnés en masses
confuses autour de leurs retranchements, les Turcs et les Arabes, dont le nombre semble dix fois supérieur au nôtre, font d’abord mine de nous attendre ; mais l’artillerie les foudroie, et les lusces à la congrève, avec leur longue traînée de flamme et leur terrible sifflement, achèvent de porter le trouble et l’épouvante dans leurs rangs. Bientôt ils se débandent et s’enfuient pèle-môle vers leur camp, qu’ils dépassent sans s’y arrêter pour se précipiter en désordre dans la direction d’Alger. En peu d’instants il ne reste plus, de toute l’armée algérienne, d’autres traces que les cadavres, les armes, les bagages dont le sol est partout jonché. Les tentes de l’ennemi, abandonnées, demeurent en notre pouvoir, et cette prise de possession est, après six heures de combat, le premier fruit de la décisive et brillante victoire de Staoueli.
Dès lors, l’issue de la campagne put être facilement prévue. Le 24 eut lieu le combat de Sidi-Khalef, où fut blessé à mort le jeune Araédée de Bourmont, second fils du général en chef, et où l’armée resta de nouveau mallresse du champ de bataille. Le 1" juillet fut investi le fort l’Empereur, dernier boulevard de la puissance de Hussein-Dey ; trois jours après, cette citadelle s’écroulait sous le feu de nos batteries, et le lendemain l’armée française faisait son entrée dans Alger.
Au milieu de ces grands événements de guerre, de ces triomphes répétés dont la rapide succession dépassait toutes les espérances , qu’était devenu George
Garoué? C’est ce que nul ne pouvait dire; car il n’avait pas reparu depuis son départ de Sidi-Ferruch, et il était déjà à peu près oublié lorsqu’ Alger nous ouvrit ses portes. Cependant, après la victoire, quelques personnes se ressouvinrent du pauvre interprète syrien et voulurent connaître son sort. Elles questionnèrent â ce sujet différents officiers ou chiaoux de l’ancienne maison du dey, et voici ce qu’elles apprirent :
Le lendemain de la bataille de Staoueli, plusieurs Arabes venant du dehors se présentèrent à la Kasbah et demandèrent à parler au dey, en annonçant qu’ils amenaient une capture des plus importantes. En ce moment même le souverain donnait audience à Ibrabim-Agha, son gendre, le généralissime vaincu, dont le camp venait de tomber au pouvoir de l’armée française.
C’était, comme nous l’avons dit, ce dernier qui avait conseillé au pacha de laisser débarquer les Français, afin que pas un seul d’entre eux ne retournât dans sa patrie. Un rapport adressé par lui à son beau-père et qui fut retrouvé, après la prise d’Alger, dans les papiers de ce dernier, fait foi de cette rodomontade. « Ces infidèles, écrivait-il, veulent, je crois, nous attaquer par terre. S’ils débarquent, ils •périront tous. » Ce farouche exterminateur venait aujourd’hui, le front bas et la rougeur sur le visage, rendre compte de sa défaite. Il aborda le dey avec la contenance troublée et inquiète du criminel qui apparaît devant son juge. L’accueil de celui-ci fut terrible.
— Eh bien! s’écria-t-il d’une voix tremblante de colère, du plus loin qu’il vit venir son gendre, quelles nouvelles apporte notre invincible aglia? Les Français opt sans doute regagné leurs navires, à moins qu’il ne les ait précipités à la mer, comme il s’en est fait fort tant de fois? Le trésor de la Casbah sera-t-il assez vaste pour contenir toutes leurs dépouilles? Les bagnes déserts vont-ils enfin se repeupler de prisonniers? Les pyramides de têtes humaines s’élèveront-elles jusqu’au ciel devant chaque porte de la ville?
Et comme l’agha, terrifié, gardait un morne silence :
— Parle doncl dit le pacha hors de lui, parle ! Est-il vrai que mon gendre, le janissaire-agha, le généralissime de notre sainte milice, ait pris honteusement la fuite devant les hordes d’infidèles?
— Eh! que voulais-tu donc que je fisse? dit enfin l’agha avec effort. Je mê suis rué sur les chrétiens, et ils sont restés immobiles. Par Allah 1 il faut, comme on le dit, qu’on les ait ferrés les uns aux autres 1 !
Loin de s’apaiser de cette excuse, le courroux du dey, à ces mots, fit explosion et atteignit au plus effrayant paroxysme.
— Être vil, chien, esclave, poltron ! s’écria-t-il avec
• L’aspect de nos lignes toujours compactes, que ne pouvaient rompre ni le feu des lirailleurs' de l’ennemi ni les charges de sa cavalerie, tirent dire, eu effet, aux Arabes que le sultan de France avait enchaîné ses soldais pour les empêcher de prendre la fuite.
rage, en s’élançant contre l’agha et en lui crachant au visage, va-l’en, ôte ta face maudite de devant mes yeux, et garde-toi de reparaître dans ce palais. Si tu n’étais l’époux de ma tille, le plus ignominieux supplice me ferait raison de ta lâcheté !
Ibrahim, atterré, se hâta d’obéir. Il sortit en silence, et alla cacher sa honte au fond de sa villa mauresque, où il ne tarda pas, du reste, à recevoir l’avis de sa grâce, obtenue par l’intercession de sa femme, toutepuissante sur l’esprit du dey.
Ce dernier, sous le coup de la scène violente que nous venons de rapporter, était encore tout haletant d’indignation et de fureur, lorsque fut amené en sa présence George Garoué, qu’on a sans doute déjà deviné dans le prisonnier introduit à la Casbah. Après s’étre inclinés jusqu’à terre devant le menaçant despote, les Arabes qui s’étaient emparés de l’interprète syrien exposèrent les circonstances toutes particulières dans lesquelles ils avaient fait cette capture.
— Seigneur, dit le plus âgé d’entre eux, nous parcourions la campagne aux alentours de Sidi-Ferruch, dans l’espoir de surprendre quelques-uns de ces chiens afin de leur couper la tête, lorsque cet homme, venant à nous, nous a assuré qu’il venait de visiter le camp ennemi, et que les Français, loin de vouloir opprimer les Arabes, s’annoncaient comme leurs amis, promettant de les protéger et de respecter leur religion. A l’en
croire, il aurait fallu mettre bas les armes et accueillir ces chiens comme des libérateurs. Il se disait Arabe comme nous, et d’une tribu de Tittery. Mais bien qu’il porte le burnous, nojus avons bien vite connu qu’il n’était pas de ce pays. Et d’abord , son accent étranger nous a donné quelques soupçons (Garoué parlait l’arabe syrien, qui s’écarte notablement du dialecte barbaresque). Ensuite, nous lui avons fait différentes questions sur plusieurs grands de Tittery, et il n’a trop su que nous répondre. Mais ce qui a achevé de nous mettre en défiance contre les paroles de cet homme, c’est son insistance auprès de nous pour nous rallier aux Français; car il est clair qu’un tel langage ne peut être celui d’un vrai croyant. Nous nous sommes donc saisis de lui, et, en le fouillant, nous avons trouvé dans le capuchon de son burnous des écrits adressés par les infidèles aux gens de son pays, pour les soulever contre notre glorieux souverain. Dès lors, nous n’avons pu douter que cet homme ne fût un imposteur, un chrétien déguisé, sans doute. Nous te l’amenons donc, ô notre auguste maître! pour que tu t’assures par toi-même de la vérité de nos paroles, et afin que tu nous fasses compter, suivant ta magnanime promesse, la prime due à tes serviteurs pour la tête de ce chien , fils de chien.
— Qui es-tu? parle, et ne cherche pas à déguiser la vérité, dit Hussein-Dey à Garoué en abaissant sur lui deux fauves prunelles où brillait un éclair sinistre.
Si tu es Arabe, nomme ta tribu, ton douar, ton scheïkh. Si tu es chrétien, qui t’a rendu si audacieux que de venir exciter sur notre territoire nos fidèles sujets à la révolte?
— Le désir d’épargner l’effusion du sang, répondit Garoué avec calme. Ces gens t’ont dit la vérité : je suis chrétien, je suis Français, non par la naissance, il est vrai, mais par le choix et par le cœur. Je connais le sort qui m’attend : je l’ai affronté pour payer ma dette de reconnaissance à ma patrie d’adoption. Pourtant la cause que je sers n’est pas seulement celle de la France : elle est celle de l’humanité, et ces Arabes qui me livrent au yatagan de tes chiaoux ne savent pas que de maux ils auraient évités, en se rendant à mes conseils.
— Qu’ose-t-il dire? Explique-toi! s’écria Hussein, piqué au vif et bondissant sur son siège.
— Je veux dire, repartit hardiment Garoué, que des flots de sang couleront inutilement de part et d’autre sans pouvoir détourner le coup dont ta puissance est menacée.
— Tu crois? demanda le vieux dey en souriant amèrement.
— J’en suis sûr, répondit le brave Syrien. Tu ne sais pas de quels ennemis tu t’es attiré la colère. Les Français ont vaincu hier : ils vaincront demain et toujours. Cesse donc, ô Hussein, de jouer dans cette lutte inégale ton royaume, ta vie peut-être; car, je le le dis, ils briseront ta résistance comme un verre.
— Par Allah! voilà un effronté roumi! Qui eut pu croire un de ces chiens capable d’une telle audace? murmura Hussein immobile, et comme frappé de sur prise et de dépit, en jouant d’une main convulsive avec son manche de poignard. — C’est bien, dit-il à Garoué après un instant de silence durant lequel son front plissé et rembruni avait eu le temps de reprendre l’expression de calme impérieux qui lui était habituelle, je réfléchirai à ton conseil. Tu peux le retirer maintenant. Qu’on l’emmène 1
En prononçant ces mots , le dey fit de la main Un signe presque imperceptible. Aussitôt les chiaoux, attentifs aux moindres mouvements du maître, entourèrent Garoué et l’entraînèrent hors de la salle d’audience.
A l’entrée de la Casbah, entre le porche et l’avantcorps de cette sombre résidence, il existe une vaste cour entourée d’une colonnade, au centre de laquelle un jet d’eau s’élève en gerbe aérienne d’une élégante coupe de marbre. Une lumière éblouissante se joue à travers les mille prismes de ce panache diamanté et sous les pilastres rouges, verts, blancs, qui soutiennent le cloître mauresque; des citronniers au noir feuillage étendent leurs rameaux tout chargés de fruits d’or sur ce magique fond de théâtre qui semble fait pour encadrer les ébats des jeunes sultanes. Étrange et funèbre contraste avec les scènes d’épouvante que chaque jour voyait ce lieu ! C’est dans cette cour que se
faisaient les exécutions à mort ordonnées par le dey Hussein; cette fontaine est celle des Lions, qui a reçu plus de sang peut-être que le fameux bassin de marbre où roulèrent, à l’Alhambra, les têtes des Abencerrages.
C’est là que Garoué fut amené; c’est au bord de cette fontaine que les chiaoux, trop serviles interprètes du geste de Hussein, lui ordonnèrent de s’agenouiller, tandis que l’un d’eux tirait son flissi et en examinait la lame.
— Allons, dit le vieillard en pliant les genoux et en levant au ciel le regard résigné d’un véritable fataliste, il était écrit là-haut que je devais périr sous le tranchant du sabre d’un prince musulman. O ma femme! 6 mes chers enfants! que ma mort soit votre héritage!
L’instant d’après, sa tête tombait sous le damas de l’exécuteur, et son noble sang rougissait l’onde pure de la fontaine.
Tel fut le dévouement obscur et inutile de cet homme ; inutile, non pas seulement à la cause qu’il voulait servir, mais à sa famille, qui ne devait pas profiter de son sacrifice. Les Arabes qui l’avaient livré recueillirent seuls le prix de son sang. Son action héroïque eut le sort de tout ce qui avorte ici-bas, élans prématurés du génie méconnu, téméraires efforts du courage malheureux, tentatives désespérées que ne justifie pas le succès; elle fut oubliée aussitôt qu’accomplie, ou, pour mieux dire, elle fut et resta ignorée. Nous avons feuilleté toutes les histoires, tous les bulletins, tous les journaux
de l’expédition d’Alger : le nom de Garoué n’y esl même pas cité, et c’est à peine si deux ou trois de ce^* comptes rendus ont consacré quelques lignes au dévouement et à la gloire anonymes de ce dernier martyr de la chrétienté.
Quant à M. de Bourmont, accablé par plusieurs pertes douloureuses, notamment celle de son fils, il oublia peut-être une promesse que d’ailleurs il n’était plus à même de tenir, celle qu’il avait faite au brave interprète syrien d’assurer le sort de sa famille. Tandis qu’il remportait sur la côte d’Afrique une victoire mémorable, la monarchie de droit divin perdait sa dernière bataille, et le gouvernement élevé sur les ruines du pouvoir déchu ignora, selon toute apparence, la dette de sang qui, entre autres charges, grevait l’héritage du vaincu. Un interprète de l’armée d’Afrique, à l’obligeance duquel nous devons une partie des détails qu’on vient de lire, nous a assuré que les enfants de George Garoué languissent aujourd’hui à Londres dans la plus profonde misère. Puisse-t-il se tromper! Mais s il avait dit vrai, ne serait-ce pas pour notre pays un devoir impérieux et sacré d’accomplir, en venant au secours de cette famille malheureuse, le dernier vœu du père mourant pour l’amour de la France et le triomphe de ses armes?
Lâchasse, le Tueur et les mœurs du lion.
Un jeune homme de petite taille, au visage doux, à ia structure un peu frêle, que l’Europe entière et l’Afrique surtout connaissent sous le nom du Tueur de lions , a accompli ce que personne n’avait tenté avant lui et ne fera après lui. Il a attaqué seul, pied à pied, front à front, l’animal le plus redoutable de la création, le seigneur à la grosse tête, le maître, comme le nomme l’Arabe éperdu quand il l’entend rugir au loin, un maître dont les griffes valent une compagnie, et qui bien souvent est sorti vainqueur d’une battue de quatre ou cinq cents hommes, faisant des \iclimes et emportant des balles qui n’altéraient point sa santé. Voilà à quel ennemi M. Jules Gérard s’en est pris, non point une fois, non point deux, ni dix, ni douze : il en est aujourd’hui, ou bien peu s’en faut, à son trentième lion.
Tuer un bon à dix pas, cela peut paraître simple, surtout si l’on ne juge l’espèce du gibier que sur ces animaux domestiques et engourdis que la ménagerie a pris au berceau, pour les élever et nous les montrer dans tou les les corruptions, tous les abâtardissements d’une vie molle, esclave, et de la satiété sans travail. Avec du sang-froid, une bonne carabine et le coup
d’œil juste, cela semble praticable. Effectivement, cela est possible, et, en moins de dix ans, M. Jules Gérard nous l’a vingt-sept fois prouvé. Seulement, veut-on savoir quel est le diiemme engagé entre le chasseur et sa proie? « De deux choses l’une, ou le lion est tué instantanément, ou bien, avant que vous ayez pu juger de votre coup, vous ôtes couché sur le dos, sous le ventre du lion, qui vous couvre de son corps et vous tient enlacé dans ses griffes puissantes. » Mais vous ri êtes pas mort pour cela, ajoute M. Jules Gérard. Non, pas tout à fait, mais je crois que vous n’en valez guère mieux. Pour votre gouverne, sachez qu’on ne revient pas une fois sur dix des horribles blessures que font la griffe et la dent du lion.
Il n’y a que deux endroits où l’on puisse frapper sûrement le lion : la tête et le cœur. Dans les autres parties du corps, les balles ne font que doubler sa fureur et sa force prodigieuse. Le front du lion adulte a beau présenter l’énorme développement d’une coudée, mesurée du coude à l’extrémité de la main : il n’est guère plus facile à viser pour cela; car le lion, s’il ne fuit jamais devant le chasseur, comprend toutefois à merveille ce qu’on lui veut. Il voit les armes, et aucun des mouvements de l’homme ne lui échappe. Magnanime, il attend le premier coup de feu. Quand on rajuste, il s’accroupit et se couche à la manière des chats, de façon à ne présenter que le haut de sa tête au fusil, et il est plus que périlleux de le tirer ainsi. Si le chasseur
tourne autour de lui, la carabine toujours épaulée, comme pour chercher un meilleur point de mire, le lion tourne aussi sur lui-méme, et la position n’a pas changé. Il faut donc se borner à deux ou trois pas sur la gauche ou sur la droite, découvrir la tempe, ajuster bien et vite, faire feu et tuer, sans quoi vous êtes un homme mort, ou presque mort, avant d’avoir poussé un cri.
C’est là nuit seulement qu’on chasse le lion de cetle façon solitaire, qui est, sauf le danger de l’homme, la meilleure : seulement, avant Jules Gérard, personne ne s’en était avisé en Afrique, et ne l’eût crue môme possible. Cependant il s’en faut de tout que les Arabes soient des lâches. — Le lion est paresseuxet dormeur : il fait de la nuit le jour. Quand le soleil se lève, il va dans le repaire qu’il s’est choisi aux flancs de la montagne faire sa digestion laborieuse. Quand la nuit survient, l’appétit le réveille, et il s’en va dans les douars voisins chercher pour son souper, soit un mouton, soit un bœuf, voire un cheval qu’il étrangle d’un coup de dent, et emporte au galop dans sa gueule, souvent à de très-grandes distances. Il y a des lions- gastronomes ou valétudinaires qui tuent plusieurs bœufs, uniquement à cette fln d’en boire le sang. Il s’agit d’étudier les mœurs particulières de l’animal signalé qui désole une tribu ; de recueillir les renseignements qu’apportent à l’envi les Arabes, de reconnaître l’emplacement de son gîte, et de s’embusquer, la nuit venue, dans
l’axe du repaire, et dans le sentier que le Seigneur à la grosse tête paraît hanter de préférence. Souvent, plusieurs nuits s’écoulent vainement, dans une attente pleine d’anxiété, de périls, dans des gorges effroyables que parcourent aussi les maraudeurs, cherchant une proie plus commode que le lion, voyageant par troupes, et d’une rencontre infiniment peu rassurante. Puis, une belle nuit, au moment où le chasseur, fatigué de ses longues veilles d’armes, commence à désespérer, il entend des craquements de branches brisées dans le taillis voisin le bruit se rapproche ; puis deux yeux brillants émergent du fourré, et le lion paraît. Son premier mouvement est la surprise de voir un être si frêle oser lui barrer le passage ; son second, la mise en défense. C’est alors qu’il convient d’avoir le coup d’œil bon, des nerfs d’acier et le cœur ferme.
Si un homme était rencontré par un lion, la nuit, inopinément et sans armes, ou sans avoir le temps de se mettre en défense, il serait perdu sans ressources. Le lion noir surtout, qui est, des trois espèces habitant l’Algérie, la plus vaillante et la plus forte, ne. fera jamais de quartier. Cette observation, vérifiée par mainte aventure tragique, détruit l’opinion générale où l’on est que le lion n’attaque pas l’homme. La peur, dont il est difficile de se défendre en une semblable occurrence, ne fait qu’ajouter au péril. L’émir Abd-el-Kader, dans un très-curieux et très-intéressant chapitre sur les mœurs du lion, fait une saisissante
peinture des espèces de lignes de circonvallation que décrit le terrible animal, et qu’il va sans cesse resserrant autour de l’homme, jusqu’à ce qu’ enfin il le saisisse et le dévore. Il raconte aussi que certains maraudeurs de nuit (ces gens étant les seuls qui battent les champs à pareille heure) ont réussi à se sauver à force d’audace et de présence d’esprit, en interpellant le lion hardiment et en lui disant d’une voix forte : — Qui es-tu? Que me demandes-tu? Passe ton chemin : je suis un voleur comme toi ! — Et autres vociférations semblables. Mais il est douteux que même ce mouvement oratoire ex abrupto prévalût sur un lion noir. D y a des gens qui, étant à âne ou à cheval, quand le lion est venu à eux, se sont tirés d’affaire en mettant pied à terre et en abandonnant leur monture à la dent du roi des animaux. Le lion, satisfait de cette marque de déférence, a accepté le sacrifice et a laissé l’homme partir. Mais, encore une fois, à cheval ou à pied, il est plus que téméraire de s’exposer à telles rencontres, et les Arabes, qui le savent bien, évitent par-dessus toutes choses de voyager seuls la nuit.
Ce qui précède peut donner une très-insuffi6ante idée des périls qu’a volontairement et tant de fois affrontés M. Jules Gérard. Les Arabes, malgré leur soumission forcée, et quoi qu’il nous plaise d’en dire ou d’en croire, méprisent et détestent leurs maîtres chrétiens. Jules Gérard a pris à tâche de leur prouver, en leur rendant les plus signalés services, que les Fran-
çais les valent et sont môme au-dessus d’eux par la bravoure, aussi bien cpie par les lumières et la tactique. Il les a forcés de rendre hommage en lui à toute la nation : aussi est-il passé pour eux à l’état de demidieu. Arabe ou Français, il n’est pas un second nom comparable en Algérie è la popularité du sien. On vient le chercher avec supplications de tous les districts où le lion a paru, et ce qu’une tribu entière n’ose faire, un seul homme l’accomplit, avec l’aide de son énergique sang-froid et de son patron saint Hubert.
Pour comprendre l'importance du service que le Tueur de lions rend à la tribu qu’il délivre d’un de ces hôtes incommodes et ruineux , il est bon de faire un peu de statistique. Un lion ne vit pas de peu. Outre qu’il a l’appétit bon, il revient rarement plusieurs fois de suite au môme morceau, et laisse, en grand seigneur qu’il est , ses restes aux chacals et autres animaux inférieurs-qui le suivent à la piste dans ses expéditions, comme le requin nage derrière le navire, ou comme le vautour plane sur la caravane. La durée de l’existence du lion est de trente à quarante ans. Il lue ou consomme une valeur annuelle de six mille francs en chevaux, mulets, bœufs, chameaux et moulons. En prenant la moyenne de sa vie , qui est de trente-cinq ans, on trouve que chaque lion coûte aux Arabes deux cent dix mille francs. Ainsi, les trente lions que contient actuellement la province de Constanline, se font à eux tous, en nature, aux dépens des Arabes, cent
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quatre-vingt mille francs de rente. C’est un peu cher, et les indigènes calculent que là où l’État les frappe d’une contribution de cinq francs , ils en payent cinquante au lion.
Trois fractions de tribus chassent ou chassaient jadis cet onéreux consommateur. Elles le faisaient en masse, après un long conseil, et, quelque soin que l’on prît, il y avait toujours mort d’homme. Comme compensation et encouragement, l’ancien gouvernement de la régence payait une prime très-forte pour chaque peau de lion qui lui était portée. On a abandonné cet usage, comme beaucoup de traditions excellentes, et les Arabes n’ont plus, à vrai dire, maintenant, d’autre protection contre le mangeur de bétail que la carabine Devismes et le courage de Gérard.
A force de se livrer à ce métier public d’Hercule , destructeur de monstres, notre vaillant compatriote s’est passionné non-seulement pour l’état en lui-même, mais pour l’ennemi contre lequel il engage sans cesse et si généreusement sa vie. Il lui est arrivé quelquefois d’hésiter avant de frapper un lion, non par défaillance, mais par un sentiment étrange d’admiration et d’estime que lui causait la vue de ce noble animal. Nul ne le connaît mieux que lui. Il a eu le temps en effet et toute occasion d’en étudier les mœurs, et je n’imagine pas qu’on puisse désormais réimprimer Buffon sans tenir compte et sans accompagner le texte de l’illustre naturaliste des observations rectificatives ou compté-
mentaircs do Gérard. Il n’y a lien d’exagéré dans ce qu’on a dit du courage et de la fierté du lion. Cette dernière vertu se manifeste avec une résignation touchante, quand la noble bôte est tombée dans une de ces fosses que de certains Arabes , n’osant pas l’attaquer en face , creusent au milieu de leurs douars , et où le lion, sautant par-dessus les clôtures, vient parfois se précipiter. Quand il se voit là, il fait d’abord quelques bonds immenses pour tâcher de quitter sa prison ; mais, en reconnaissant bientôt l’inutilité, il se résigne et il attend.
11 entend le tumulte de voix qui se fait autour de lui: « il a compris qu’il est perdu, qu’il mourra là d’une mort honteuse et sans défense; mais il recevra les injures et les balles sans se plaindre et sans sourciller. » Le jour venu, on se presse en effet, hommes, femmes, enfanls, à l’orifice de la fosse. On accable le prisonnier d’imprécations, de sarcasmes, et chacun lui jette sa pierre. Puis à ces projectiles les balles succèdent, et l’on tire sur lui sans danger jusqu’à ce qu’il ne donne plus aucun signe de vie.
« C’est ordinairement après qu’il a reçu une dizaine de balles, sans bouger, sans se plaindre, que le lion lève majestueusement sabeile tête pour jeter un regard de mépris sur les Arabes qui lui ont envoyé leurs dernières balles, et qu’il se couche pour mourir ! »
Il est chevaleresque et capable de tout pour ses amours et sa lionne. « Arrivent-ils près d’un douar qui
doit fournir lesouper, la lionne se couche, tandis que son époux s’élance bravement au milieu du parc et lui apporte ce qu’il a trouvé de meilleur. Il la regarde manger avec un plaisir infini, tout en veillant à ce que rien ne puisse la déranger ni la troubler pendant son repas ; et il ne pense à assouvir sa faim que lorsque sa compagne est repue. En un mot, il n’y a pas de tendresse qu’il n’ait pour elle pendant et après la saison des amours. »
Ce n’est pas un homme comme Jules Gérard qui irait tuer ce magnanime animal du haut d’une fosse ou perché au sommet d’un arbre, comme un Arabe peureux. C’est à peine s’il se reconnaît le droit de le chasser à l’atTùt, en lui présentant pour appât un animal mort ou vivant qui l'arrête et permette de l’ajuster mieux. Il respecte trop son héroïque profession pour descendre à de si inégales et de si infimes tueries. Il veut combattre le lion, non l’assassiner; c’est un duel où il a gagné vingt-sept fois. Gagnera-t-il toujours? Ce n’est pas absolument son opinion. « Mais j’irai jusqu’au bout quand même, dit-il, trop heureux si saint Hubert m’accorde la faveur de mourir sous la griffe et la gueule du lion. » Ceci, monsieur Gérard, est trop ambitieux et tourne au fanatisme des martyrs. Saint Hubert, ne l’exaucez pas!
Toute plaisanterie à part, le Tueur de lions, qui a si noblement payé sa dette à la grande vénerie et fait aimer le nom français en Afrique, sent que trois cents nuits passées au champ d’honneur ont altéré la sûreté
de sa main, l’acuité de son regard, et porté atteinte à ses forces. 11 demande un remplaçant, et lui donne, pour se conduire en ce sport d’une si formidable espèce, les plus belles, les plus précises et les plus sages instructions. J’ai néanmoins grand’ptur qu’il ne le trouve pas. Je crois qu’en tout état de cause, M. Gérard a acquis le droit de déposer sa carabine. 11 a assez fait pour la gloire et les Arabes. Périssent mille bœufs plutôt qu’un brave et digne officier dont le pays peut attendre de si bons services! Épargnez-nous, je vous en prie, incomparable Nemrod, l’horreur et le chagrin d’apprendre que vous avez péri en lambeaux sous la dent d’un épouvantable ennemi !
Abd-el-Kader à Amboise.
— Et pour qui donc, madame, dis-je, en arrivant à Amboise, à inon hôtesse, l’aimable directrice du Lion d'Or, ces beaux fruits, ces raisins vermeils égrenés de votre main blanche avec un soin si patient?
— Ah! ne m’en parlez pas, mon ieur. Voyez plutôt 1 s’écria Madame l’Auberge en me tendant une grappe humide de rosée, où le pinceau des Van-Huysumel des Saint-Jean semblait avoir distillé quelques-uns des pleurs de l’Aurore; il fait si mauvais temps, il a plu hier encore. Je voudrais qu’il fussent contents ; mais...
— Ils! lui dis-je; qui, ils?
— Les prisonniers, monsieur.
— Ceux du châleau?
— Oui, monsieur. Pauvres gens! on tiendrait à les bien servir; mais la saison est si mauvaise... Ils vont croire qu’on les néglige, et pourtant on fait de son mieux...
— J’en suis témoin, madame.
Cette sollicitude pour des prisonniers d’État, pour des hommes d’une autre race, venus de si loin, pour des Barbares, me fit plaisir, et je songeai, à l’honneur de notre pays, avec une sorte de triomphe, que nous étions bien loin du temps où le farouche droit d’aubaine dépouillait chez nous l’étranger, et où Yorick se lamentait à celte idée assombrissante, que, s’il mourait parmi nous, d’avides agents d’un fisc inhospitalier et inhumain feraient main basse, non-seulement sur ses six chemises et sa culotte de soie noire, mais sur le portrait d’Élisa qu’il portait très-poétiquement pressé entre son gilet de flanelle et son cœur, un peu vagabond, de sentimental passenger.
Au reste (ceci dit sans vouloir déprécier ni le mérite de l’action ni la bonté proverbiale des habitants de la Touraine), il est juste de convenir que le séjour d’Àbdel-Kader à Amboise était, depuis deux ans, pour cette petite ville, et en particulier pour l’auberge du Lion d’Or, la plus confortable du lieu, une source de bénéfices, l’occasion d’une recrudescence de prospérité in-
connue depuis les beaux temps du domaine de Chanteloup et de la disgrâce des Choiseul. Le nom d’Abdel-Kader, oblitéré dans les orages de notre politique, reprenait tout son prestige à soixante lieues de Paris, sur la rive gauche de la Loire. Il était une bonne fortune pour les touristes, et pas un des nombreux Anglais qui d’un printemps à l’autre envahissent le mol et plantureux jardin de France ne fût venu à passer, comme le veut la riche poésie de M. Scribe,
Non loin des murs altiers de la cité d’Amboise ,
sans payer une petite visite de curiosité et d’admiration à l’homme remarquable que l’on a quelquefois comparé à Tippo-Saëb, et qui, sur un théâtre plus restreint que l’Asie, n’en a pas moins eu l’honneur de balancer pendant une longue suite d’années les forces, le génie, la civilisation d’une puissance de premier ordre.
Ce n’est pas que les espérances des touristes anglais ou autres ne fussent complètement déçues. Le prisonnier était invisible, et le château lui-même, longtemps fermé aux curieux, était à peine entr’ouvert depuis un mois ou deux à quelques rares visiteurs. On en murmurait bien un peu ; mais ce mécompte était sans effet marqué sur la recette et ne tarissait pas l’affluence. Quelques faces bronzées d’Arabes, apparaissant de loin en loin au sommet des donjons, aux fenêtres des tours, et contemplant de là mélancoliquement les îles verdoyantes et le doux paysage baignés par deux bras de
la Loire... super flumina flentes... suffisaient d’ailleurs à défrayer, faute de mieux, la curiosité touriste, habituée qu’elle est par tous pays à vivre et à se contenter de peu
Le costume bédouin, par parenthèse, me sembla obtenir fort peu de succès. 11 y eut évidemment grande déception. L’une de nos commensales, qui avait sans doute rêvé Malek-Adel et Sultan Saladin, déclara sentencieusement à table que le costume arabe n’était nullement de son goût ; qu’il n’était point du tout coquet, et toutes les dames de la réunion dînante, qui était nombreuse, firent chorus à qui mieux mieux.
Du reste, — et ceci donnera aux étrangers une haute idée du goût de nos compatriotes, — il fut dit à la même table que l’on n’éprouvait nul dépit ni même aucun étonnement de ne point voir Abd-el-Kader ; que l’on concevait à merveille qu’un homme de son importance fût peu soucieux de se laisser contempler comme une bête fauve; et autres propos empreints du même esprit de convenance qui me charmèrent, en me semblant aller de pair avec le beau panier à fruits de l’hôtesse du Lion <£ Or.
L’avouerai-je, durant ce colloque si plein de tact et de réserve, moi seul rêvais d’être indiscret. Comme je suis un peu Africain, que j’ai, comme on voit, noirci beaucoup de papier à propos des choses et des hommes de notre colonie, et qu’une grande revue parisienne a longtemps annoncé de moi un travail historique sur
Abd-el-Kader, lâche considérable devant laquelle plus tard j’ai reculé faute de documents suffisants, je me flattais à tous ces titres que l’illustre prisonnier voudrait bien en ma faveur transgresser sa règle claustrale, et qu’il consentirait à recevoir un homme qui a failli être son biographe. C’est dans cette espérance qu’au nom de plusieurs amis communs j’adressai requête à M. le capitaine, aujourd’hui chef d’escadron, Boissonnet, commandant du château d’Amboise, l’un des officiers les plus distingués de l’armée d’Afrique, et dans lequel Abd-el-Kader a eu certainement bien plus un ami délicat et compatissant qu’un gardien, quelle que fût la sévérité des devoirs attachés au poste de confiance qu'occupait M. Boissonnet.
Mais ce n’était pas la volonté d’Abd-el-Kader qui le confinait de la sorte ; c’était la raison d’État, et des ordres formels, n’admettant ni exception ni interprétation, s’opposaient à ce qu’on le laissât approcher. Cette extrême rigueur était motivée, non point, comme on l’a imprimé, sur une prétendue conjuration d’Amboiie qui aurait eu pour but de le faire évader et aurait failli réussir, mais du moins sur certaines allées et venues suspectes à proximité du château, pouvant donner à supposer que quelque trame de ce genre s’ourdissait au profit d’Albion , qui n’était point alors notre alliée et que l’on supposait devoir être enchantée de nous susciter un embarras de plus , en rendant aux Arabes un chef puissant et regretté.
Ces appréhensions étaient peut-être excessives : il ne m’appartint point de les contrôler. En me notifiant la mesure à laquelle elles donnaient lieu, M. le capitaine Boissonnet voulut bien, avec une courtoisie parfaite, me dédommager du mécompte résultant pour moi d’une consigne si rigide, en m’admettant à visiter en sa société les parties du château qu’il est permis de voir, et c’est grâce aux détails que je tiens de lui-même sur les prisonniers confiés à ses soins vigilants, mais tout paternels, que je suis en mesure de donner au public les particularités qu’on va lire sur la tenue, les habitudes, l’entourage du célèbre captif d’Amboise. Je pense d’autant moins commettre une indiscrétion en ceci que les traitements de la France envers l’ex-Émir n’eurent rien que d’honorable en tous points et de parfaitement avouable.
' Abd-el-Kader était alors âgé de quarante-quatre ans ; c’est donc dans la force de l’âge qu’il s’est remis entre nos mains, après avoir prolongé une lutte disproportionnée au delà du vraisemblable et du possible. De sa personne, il lui était facile de nous échapper : il pouvait se jeter au sud, dans le Désert, ou chercher refuge au Maroc. Mais, las d’une vie errante, inquiète, nécessiteuse, il préféra en finir par une action chevaleresque. Elle était dans son caractère, car il a hérité l’esprit des Arabes de L’Alhambra. Il voulut finir dignement, par un acte de confiance magnanime en ses ennemis, une carrière commencée et suivie avec tant d’éclat. Il y
avait de la grandeur dans cette détermination, ce genre de grandeur que puisent les esprits véritablement élevés dans les circonstances difficiles et dans leur infortune même.
Abd-el-Kader avait compté que la France lui saurait gré de cette soumission, qui, pour être tardive, n’en avait que plus de valeur. Il se flattait d’impressionner vivement parmi nous l’opinion publique dont il s’était toujours préoccupé ardemment, en véritable politique, du fond de ses steppes et de sa tente nomade. Mais déjà des événements graves, l’approche des tempêtes et des révolutions qui préludaient et s’annonçaient par plus d’un alarmant symptôme, avaient distrait l’attention de l’Afrique pour la concentrer sur ce qui se passait en France. Abd-el-Kader comptait d’ailleurs sans son importance personnelle, sans les rades combats qu’il nous avait livrés, et dont le souvenir encore trop récent devait être un obstacle à l’élargissement pur et simple qu’il avait stipulé en mettant bas les armes. Abd-el-Kader, à qui l’on pouvait d’ailleurs reprocher d’avoir le premier enfreint, sans motif sérieux ni valable, la fameuse paix de la Tafna, fut donc, au lieu d’être dirigé sur un pays mahométan, ainsi qu’il l’avait désiré, conduit en France et interné au château de Pau.
La température rigoureuse de ce point élevé ayant été bientôt reconnue de nature à compromettre la santé et la vie du prisonnier, l'ordre intervint de le transfé-
rer, lui et sa suite, à Amboise. Là du moins les captifs devaient trouver, sous le climat le plus tempéré de la France, un ciel doux, une atmosphère très-égale. Ni grandes chaleurs ni grands froids, c’est le lot de l’heureuse et placide Touraine. .Chose singulière, pour la deuxième fois, cette province, à onze cents ans de distance, devenait le tombeau des espérances, des rêves et des armes de l’islamisme. C’était à Tours que Charles Martel avait arrêté Abdérame et l’invasion sarrasine. C’était à Amboise que la tentative de recomposition arabe venait s’ensevelir en la personne de son représentant le plus illustre.
Bien que, hygiéniquement, le séjour d’ Amboise soit infiniment préférable à celui du château de Pau, et qu’en général la santé des prisonniers y fût assez bonne, ils n’en sentaient pas moins amèrement parfois la priva* tion de ce soleil éblouissant de leur pays, qui fait battre le cœur si vite et anime jusqu’aux pierres. L’une des femmes d’Abd-el-Kader (la plus jeune) mourut là phthisique : or, cette affection terrible est aussi inconnue des Arabes d’Afrique que spéciale au climat doux, souvent brumeux, de la Touraine. Le cas dont il s’agit n’a pu donc être que l’effet de la transplantation dans un milieu si différent de l’air natal. On dit même un instant que l’ex-Émir était dangereusement malade : il n’en fut rien. Il était seulement atteint d’une névralgie faciale, très-douloureuse, mais peu grave comme tous les maux de celte nature.
Après avoir eu quelque peine à se résigner à son sort, à accepter comme infligé par Dieu môme le cruel mécompte qui changea en une prison d’État le paisible et pieux asile en terre sainte rêvé par lui, Abd-el- Kader, sous l’influence des traitements les plus humains, des plus affectueux conseils, parut prendre son parti des loisirs tristes et pesants que lui faisait la politique. Il exerçait sur tous ses compagnons d’exil, au nombre de quatre-vingts environ, une suprématie aussi incontestée qu’aux jours de sa plus grande puissance. H était à la fois leur prince et leur pontife; c’est lui qui leur récitait les textes sacrés, aux assemblées pour la prière, qui ont lieu deux fois par semaine. En tout temps, il lit, écrit, médite et travaille sans cesse. J’ai vu de lui deux manuscrits tout entiers écrits de sa main : ce sont ceux d’ouvrages qu’il a composés à Amboise. L’un est son Autobiographie , ou mémoire justificatif de sa politique, dans lequel, sans s’astreindre à l’ordre des faits ni des dates, il se montre volontiers insoucieux des détails, pour n’aborder que les considérations générales et les questions de principe. L’autre écrit témoigne qu’il ne perdait point l’espoir de sa mise en liberté ; il est intitulé : De la fidélité des Musulmans à observer leurs serments d’alliance ou autres. Par cet ouvrage, laborieusement appuyé de citations et de documents historiques, et qui, chez son auteur, révèle une érudition remarquable, Abd-el-Kader entendait prouver que la France ne courait de risque d’aucun
genre en lui rendant celte liberté qu’on lui avait promise, et qu’il a acceptée, sous serment de ne plus porter les armes contre ce pays.
L’entourage d’Abd-el-Kader était moins résigné que lui-même. Les femmes surtout battaient en brèche, par leurs plaintes réitérées, sa résolution virile. 11 faut mettre à part cependant sa mère Zohra, intelligence supérieure, cœur d’homme, comme disait Marot, sous une enveloppe féminine, qui, malgré son grand âge, portait sans trop plier le poids de la mauvaise fortune. Sorte de Fidès barbaresque, mère de sultan et de prophète, elle puisait dans le sentiment de sa dignité maternelle et dans le juste orgueil d’avoir donné le jour à un tel fils la force d’endurer l’exil, la prison et la déchéance. Consolatrice des affligés, vénérée de tous les Arabes, c’est elle qui accourait au chevet des malades, leur donnait ses soins, les réconfortait, récitait sur eux les prières, et, mourants, leur faisait les adieux d’une prêtresse et d’une mère. Ses belles-filles, naguère au nombre de trois, et dont deux seulement survivent, se laissaient au contraire facilement gagner par le chagrin et l’amertume de leur condition présente. Elles ne cessaient de représenter à l’Émir qu’on s’était joué de lui , et qu’en se livrant à nous inconsidérément il avait fait un marché de dupe. Elles lui reprochaient d’avoir tout à la fois manqué d’énergie et de prévoyance. Par lareproduction de cet éternel thème dans les épanchements et les rapports constants d’une vie toute d’intérieur.
elles arrivaient quelquefois à troubler la mélancolique sérénité de l'ex-Émir ; niais ce n’étaient que des éclairs, ou, pour parler plus justement, des nuages passagers de plainte et de tristesse, et la forte nature du prisonnier reprenait bientôt le dessus sur les fâcheuses et énervantes influences de ces lamentations de femmes.
Les captives avaient cependant bien moins à souffrir que les hommes de la perturbation que la chute, l’exil et même l’emprisonnement avaient jetée dans la vie commune. Elles n’avaient fait qu’échanger la vie claustrale d’une tente contre celle d’un château fort, et leur condition était la même à Amboise qu’à Mascara ou à Tagdemt. En Touraine comme en Afrique, en prison comme en liberté, elles continuaient d’être enfermées et invisibles à tout autre qu’à leur maître et époux. Chaque ménage formait une caste inviolable, Abd-el- Kader même et ses frères s’interdisant toute relation avec leurs propres belles-sœurs. Je me demande comment on parviendra jamais à établir la sociabilité dans un milieu arabe. Le rôle des femmes dans la colonie d’ Amboise était tout aussi borné, mais ne l’était pas plus qu’au temps de la splendeur passée et au sein du pays natal. Elles s’occupaient des enfants, les paraient, les parfumaient, sans omettre, je pense, ce grave soin pour elles-mêmes; elles surveillaient les détails et les apprêts fort simples de la vie domestique, qui était tout arabe. Le kouskous national était préparé chaque jour par les négresses et formait l’ordinaire de
chaque table. Le café et les fruits entraient dans ce régime pour une large proportion, mais non l’usage du tabac, qu’Abd-el-Kader proscrit (il ne fume jamais) comme un luxe inutile et irréligieux, puisqu'il n’est d’aucune valeur hygiénique. Quelques serviteurs seulement fumaient en contrebande, mais loin, bien loin de l’oeil du maître.
Quatre-vingts personnes environ formaient, avonsnous dit déjà, l’effectif de cette cour déchue. Ce nombre peut paraître excessif, et pourtant la smala d’Ab-el- Kader, qui autrefois se composait de cinq ou six mille personnes, se trouvait alors réduite à son expression la plus simple. Elle se composait uniquement des ménages de l’ex-Émir, de ses frères, de ses neveux, pour la plupart chefs de famille, et de deux de ses khalifahs qui lui sont demeurés fidèles ; l’un, Ben- Allai, le successeur et le neveu du fameux Sidi-Embarek, surnommé le Borgne , qui joua un grand rôle dans la guerre d’Afrique et fut tué il y a douze ans au combat de l’Oued-Malah dans des circonstances dramatiques ; l’autre, le fanatique et lettré Ben-Thami, qui, sans afficher contre nous de haine systématique et personnelle, se retranche dans la légalité divine , et à tous les efforts de persuasion tentés pour le ramener à des sentiments moins farouches, répond invariablement : « Je ne demanderais pas mieux que de devenir votre ami ; mais trouvez-moi un texte, une glose, une simple ligne du livre saint qui me permette de faire la
paix avec vous, et à l’instant môme je la signe! »
A tout ce personnel, déjà considérable en y comprenant femmes et enfants, il faut joindre le domestique, peu nombreux si on le compare à toute l’armée féodale d’esclaves et de serviteurs qui vit en Algérie, comme en Orient, autour des princes, des dignitaires ou même des simples douaoudi ( littéralement gentilshommes), et l’on complétera facilement le total de cette petite cour familière, de cet Holy-Rood africain.
Une grande joie, un véritable événement vinrent faire un jour diversion à l’humeur sombre et animer l’existence un peu monotone de la captive colonie.
L’un des neveux d’Abd-el-Kader, le fils de son frère aîné, beau jeune homme, nommé Saddok (le Sincère ), n’avait pu se joindre, au moment de la reddition, à son •
oncle ni à son père. Il avait dû chercher un refuge au Maroc, où, par ordre du souverain, on l’avait enrégimenté avec bon nombre de ses coreligionnaires, fugitifs comme lui, dans un corps spécial dont il ne tarda pas à déserter, au désespoir d’être séparé des siens.
Il n’eut d’autre parti alors que de se jeter dans le sud, où il courait beaucoup moins de chances que sur le littoral d’être atteint et repris. Il arriva ainsi jusqu’à l’Oued-Sous, l’une des premières oasis du Sahara moghrebin. Là, il eut le bonheur de rencontrer un Français, hardi négociant, que ses affaires avaient conduit dans ces régions lointaines. Il s’ouvrit à lui du désir perséïéiaut où il était de se réunir à sa famille, et il
trouva en lui sympathie et appui pour l’accomplissement de ce pieux dessein. Notre compatriote ramena le jeune homme à Ou-Rabbat en le faisant passer pour un domestique à lui. Là, en attendant qu’un navire parlant pour France pût le recevoir à son bord, Saddok, prenant le caractère d’un pèlerin, se réfugia dans les dépendances d’une mosquée, ainsi qu’il arrive tous les jours à bon nombre de croyants , car il eût couru de grands risques si son identité eût été reconnue ; mais la sage précaution dont il usa éloigna de lui les soupçons de la méticuleuse police marocaine, et il put, avec le concours et l’attache du consul de France, prendre passage, quand vint le moment favorable, pour Marseille, d’où le gouvernement averti ne fit aucune difficulté d’autoriser immédiatement son transfèrement à Amboise.
L’arrivée de ce bon et courageux jeune homme causa à l’Émir personnellement une allégresse d’autant plus vive que depuis longtemps il était le fiancé de sa propre fille. Le mariage eut lieu aussitôt, et ce fut l’heureuse occasion de réjouissances patriarcales qui dilatèrent tous les cœurs.
J’ai eu le plaisir de voir à Amboise les deux jeunes fils d’Abd-el-Kader jouant humblement à la toupie, au seuil de la belle chapelle de Charles VIII, bien différent de Cocambo, qui trouva les enfants des pâtres jouant avec des palets d’or. — Les enfants sont peu inventifs, me disait un homme d’esprit; voilà cin-
quante ans que je hante les Champs-Elysées et les Tuileries, j’y vois toujours les mêmes jeux, et je serais presque tenté d’ajouter : les mêmes enfants. — C’est la même pensée qu’exprime plus franchement Cadet Roussel , quand , harcelé à coups de pierres par les polissons du faubourg, il s’écrie : — Je connais ces méchants enfants; voilà quarante ans qu’ils me poursuivent ! — Toujours est-il que la constance du jeune âge à ses passe-temps nous fait grande honte, et dément mieux que toute apologie le mot de la Bruyère : Ils sont déjà des hommes! La toupie en particulier, dont l’origine se perd sans doute dans la nuit des temps, est aussi le jeu le plus cosmopolite. Je l’ai retrouvé en pleine vigueur de rotation à Sidi-Okba, l’une des oasis les plus reculées dans le désert de la province de Constant in e.
Interrompant leurs jeux, les deux jeunes enfants vinrent, sur quelques mots de mon aimable guide, me donner la main aussitôt, et me demander, non sans un peu d’hésitation timide : — Ech hal Si-Chadli? — Comment va Si-Chadli? (C’est un Arabe de la province de Constantine que j’ai connu en Algérie et à Paris, et qui obtint l’hiver d’avant de passer plusieurs mois près de l’ex-Émir.) Je ne suis pas beaucoup plus fort sur l’idiome algérien que n’était notre pauvre et charmant confrère Gérard de Nerval sur le dialecte d’Égypte; mais enfin j’avais comme lui mon taïeb, fond de la langue, grâce auquel on se tire, avec quelque sang-
froid, d’affaire en toute circonstance, et je répondis : Melièh! c’est-à-dire : Bien! ce qui, pour être un peu hasardé, j’en conviens, n’en avait pas moins, eu égard à la question, un certain mérite d’à-propos.
Ce qui me frappa surtout dans l’aspect et dans la contenance de mes deux jeunes interlocuteurs, qui m’occupaient plus, je l’avoue, que la santé de Si- Chadli, ce fut leur grand air et la précoce dignité répandue dans toute leur personne. Ils étaient noblement et chaudement vêtus d’un double burnous blanc et violet, et portaient avec grâce, avec l’aisance d’hommes faits, ce vêtement majestueux. L’un était âgé de huit ans, l’autre de six ans environ. L’aîné se nomme Mohammed; il est d’une beauté remarquable, et est, dit-on, tout le portrait de l’ex-Émir. Son visage est ovale; il a le teint fort blanc, le nez busqué, des yeux immenses et d’un extraordinaire éclat. L’autre, beaucoup moins bien doué physiquement, a reçu le nom de MahirEddin, son grand-père, illustre marabout, dont le renoncement et le dévouement paternels ont beaucoup fait pour assurer la fortune de son plus jeune fils, le captif du château d’Amboise.
Les deux pauvres petits princes déchus avaient pour compagnons de leurs jeux cinq ou six autres jeunes Arabes, plus âgés qu’eux pour la plupart, fils de leurs oncles ou des khalifahs de leur père : tous, grands et petits, fort ardents au maniement de l’humble jouet que la munificence de notre gouvernement dispensait
à la bande enfantine. Il me parut que la toupie faisait fanatisme à Amboise, sans distinction de rang ni d’âge. A peine avions-nous quitté les enfants, qu’un grand Nubien athlétique d’au moins vingt-cinq ou trente ans, qui semblait guetter au passage le capitaine Boissonnet, accourt à nous et l’interpelle avec une grande vivacité. — Que vous veut celui-là? lui dis-je. — Il me demande une toupie ! — Les nègres, et c’est ce qui, bien plus que l’absence de cartilages et de mollets, distingue leur race, vivent et meurent de grands enfants. Aux uns, il faut des habits rouges, aux autres des brochettes de croix, à d’autres, une simple toupie. L’avantage me paraît rester aux nègres de la vie sauvage.
Puisque j’ai prononcé le nom de Si-Chadli, je dirai quelques mots de ce personnage lettré et intelligent, qui remplit à Constantine des fonctions importantes, celles de cadi du bureau arabe, et dont le long séjour à Amboise parait avoir été non-seulement agréable, mais très-utile à l’ex-Émir. Abd-el-Kader était tombé dans une sorte d’abattement morne : peu et mal instruit 4es circonstances graves où se trouvait notre pays, il s’indignait et s’affligeait de l’espèce d’oubli où le laissait la France, au fond d’une prison d’État. Si-Chadli, qui a par deux fois longtemps résidé à Paris, et qui s’est familiarisé à nos instincts et à nos mœurs, ne contribua pas peu à relever le moral d’ Abd-el-Kader, en lui donnant une idée plus nette de la France, dont l’ex-Émir
n’avait encore qu’une aperception confuse. Il lui apprit combien la France est un pays grand, et peuplé, et affairé, et peu capable de se préoccuper longtemps d’un objet quelconque, homme ou chose. Ce que paraissait donc avoir d’injurieux pour l’ex-Émir le peu d’émoi et de souci causé par sa captivité disparut, grâce à ces explications opportunes, et il comprit qu’il subissait le sort commun à tous les hommes, grands ou petjts, qui ont joué un rôle, soit pour, soit contre ce pays. Il se résigna donc, et attendit plus patiemment le jour qu’il plairait à Dieu de marquer comme terme de son emprisonnement, et qui, grâce à une initiative que nous louons sans restriction, était alors fort prochain. Il désirait beaucoup voir Paris, et cette faveur, que l’on a magnifiquement prodiguée à tant de musulmans, sinon obscurs, du moins d’une importance secondaire, devait faire plus que l’exil et les rigueurs sur un homme de l’intelligence et de la trempe d’Abd-el-Kader, pour le convaincre de la suprême inégalité de la lutte qu’il avait osé entreprendre, et le dissuader à jamais de la renouveler, dussent ics circonstances lui redevenir aussi propices qu’elles lui étaient maintenant contraires. L’événement a tout à fait justifié cette prévision.
Puissamment assis sur le roc du côté de la Loire , et, de l'autre, adossé à la verte colline qui domine la ville et le cours du fleuve, le vieux château d’Amboise, avec son gigantesque périmètre et ses trois énormes tours Donl les créneaux touchent le ciel.
apparaît au dehors une prison terrible, une doublure de Plessis-lez-Tours; mais, à l’intérieur, c’est un château de plaisance, c’est un moderne Kenilworth. A peine 'a-l-on franchi le tunnel formidable que Louis- Philippe fit percer sous les remparts, à titre de poterne et d’entrée usuelle, quo l’œil s’épanouit, que l’àme s’ouvre à des impressions meilleures, à l’aspect des bowling-greens et des jardins anglais qu’a plantés le duc de Penthièvre. Là, du moins, les prisonniers, outre l’espace, la verdure, l’ombrage et le parfum des Heurs, avaient la consolation suprême de n’êlre point gardés à vue, de se croire chez eux et de jouir d’une liberté apparente. Aucun appareil d’armes n’attristait leurs regards : par un élan d’humanité , par un instinct de convenance qui honorent au plus haut point cet officier, M. le capitaine Boissonnet avait demandé et obtenu, sous sa responsabilité, que la garde d’Abd-el- Kader et de ses compagnons fût purement extérieure. Les factionnaires veillaient au dehors assidûment, mais ni baïonnettes ni uniformes ne pénétraient dans les appartements ni dans les jardins suspendus d’Amboise, et l’ex Émir, quelle que fût l’amertume profonde de sa captivité, était plus heureux du moins que le prisonnier de Sainte-Hélène, qui ne pouvait se mouvoir sans tomber sous l’axe visuel d’une sentinelle ennemie.
J’ai vu Abd-el-Kader à Paris, peu après sa mise en liberté et pendant l’espèce d’ovation que lui fit à l’envi