REMBRANDT ROI DE HOLLANDE
10 septembre 1898.
La Hollande couronne une reine, mais voici que le vrai roi surgit, que sa gloire se ravive, jaillit encore une fois du lointain de l'Histoire et des ténèbres de la mort.
On a mieux fait que de centraliser, dans un seul musée, à Amsterdam, les œuvres de Rembrandt éparses en Hollande, ce qui serait atteindre La Haye, Rotterdam, dans leur gloire locale. En attendant la date du troisième centenaire de la naissance de
l'artiste, en 1908, où Ton devrait, où Ton pourrait donner à voir, complet, dans son ordre chronologique, l'œuvre de Rembrandt, on a fait appel aux musées et aux collections d'Europe, et voyez la merveille, les musées et les collections ont entendu et ont répondu. On s'est résolu à faire voyager les tableaux, comme cela se passe depuis longtemps en Angleterre, en Amérique. Le respect de ce qui existe et la consécration de l'esprit cosmopolite se manifestent donc à la fois.
Ces œuvres de Leyde, d'Amsterdam, conçues et exécutées aux jours d'espérance et de jeunesse, aux jours de travail et d'allégresse de l'âge de force, aux jours vaillants de la vieillesse et de k misère, si admirablement défiées et vaincues, ces œuvres reviennent de toutes les galeries où elles rayonnent comme si elles accouraient en pèlerinage vers l'endroit où le pauvre grahd homme connut la peine et l'orgueil. Elles sont arrivées d'Allemagne, d'Angleterre, d'Autriche, de Belgique, de Danemark, de France, de Russie, et sans
doute, d'Espagne, d'Italie, de Suède, des Etats-Unis, de partout, où elles s'en retourneront, comme revenues d'une bataille qui aura été pour elles une victoire nouvelle.
Là, en Hollande, à Amsterdam, où son œuvre est aujourd'hui en partie réunie, il faut souhaiter d'aller voir Rembrandt. Les grands hommes, comme celui-ci, parvenus à la domination universelle, n'en restent pas moins les maîtres certains de la région où ils sont nés. où ils ont vécu. Comme Vélasqyez régne à Madrid et en Espagne, comme Rubens gouverne Anvers et les Flandres, Rembrandt est resté le possesseur mystérieux de la Hollande. Depuis plus de deux siècles qu'il est mort, insolvable, traqué par ses créanciers, ne laissant, dans sa misérable chambre d'hôtel, que ses vêtements de laine et de toile, ses outils de peintre, son âme a envahi la Hollande.
11 n'est pas mort, et par lui, comme par ses pareils, se réalise le phénomène de l'immortalité. Sa bouche où l'entrain cordial, la joie de la bonté, éclataient en paroles vives et charmantes, cette bouche
s'estfermée pour le grand silence; ses yeux, magnifiques de pénétration, fixés sur toutes choses avec une rapidité amoureuse du spectacle de la vie, avides de formes et de mouvements, d'expressions et de passions, ces yeux se sont éteints dans le noir de la tombe; ce front harmonieux et plein où veillait la pensée ardente, est devenu le caveau ténébreux où ne luira jamais plus aucune lumière. Mais voici le . miracle, l'homme de génie et de volonté a su se projeter au dehors, sa vie d'un'instant a épousé la vie de toujours, il a su marquer de son empreinte l'existence à venir, et il vit, et revit sans cesse, il a continué d'être en ceux qui l'ont suivi, il est en nous, il sera en ceux qui ne sont pas encore nés.
Son nom prononcé, tout un pays apparaît. Ce sont des villes sillonnées de canaux, aux barques lourdes et lentes, des maisons à frontons, aux façades ornées comme des devants de meubles, une banlieue aux horizons changeants, des moulins qui tournent, des vagues qui déferlent, des nuages pesants qui roulent au-dessus des
prairies, un bateau à voile qui semble voguer en pleine terre, un vif rayon de lumière qui sort de l'écart de deux nuées et parcourt l'espace. Une population s'éveille aussi à l'appel magique du nom de Rembrandt, des étudiants, des professeurs, des savants, des gardes civiques, toute une libre bourgeoisie vêtue de noir, qui réfléchit sur ses livres et s'appuie sur ses armes. La foule s'accroît, le peintre veut toute l'humanité, les humbles amis parmi lesquels il se ptait, les voisins de la ville, les passants de la campagne. Le même artiste qui fait rayonner la chair de la femme, et qui aime à parer Saskia et Hendrickie des voiles et des bijoux de l'Orient, s'en va vers les inconnus, les anonymes, les créatures de hasard, les errants des routes et des chemins, les vagabons de villages, les preneurs de rats, il les veut tous, et à tous il offre l'hospitalité magnifique de son œuvre.
11 agrandit encore le cercle de ses découvertes. Par le présent, il remonte le passé.
11 s'en va aux quartiers juifs d'Amsterdam,
il scrute les rousses ténèbres où s'agite le peuple proscrit et méfiant, il se saisit de toutes ces proies qui s'offrent à lui dans les dernières lueurs du crépuscule et sous les coups de lumière soudaine. 11 s'empare des patriarches aux barbes d'argent verdi, des marchands à la bouche mince, des femmes grasses et impassibles, des vieilles maigres et actives, des brunes filles éblouissantes, et, par tout ce monde qui s'offre à lui, il ressuscite, dans les rues, les places, les temples de sa ville, toute la trivialité, toute la passion, toute la haine et tout l'amour cachés sous les lignes brèves de l'Ancien et du nouveau Testament.
C'est ce qu'il avait ainsi autour de lui, ce qu'il pouvait toucher de ses mains, voir de ses yeux, que Rembrandt a pris pour vivifier son art. 11 n'a pas cherché à séparer l'art du réel, et d'ailleurs, chez ceux que l'on cite volontiers comme des esthéticiens et des créateurs de beauté, il serait aisé de découvrir le point de contact avec le vrai, le lien d'attache solide, essentiel, avec la nature. Pour Rembrandt, au-
cane démonstration de ce g&aurù m^esH à faire. Il est, à ce point de Tioe. !e precs&Bcr des peintres de Tère moderne^ le grand initiateur du naturisme- Pour Ibî, riea de trivial, rien de laid. Tout est beau, toct est émouvant, car tout a la beaiîté de la xie.
Pourquoi donc choisir, élagiaer- aîonter.
composer } Xon, il se jette corsme 1:211 orcené sur tout ce qui se présente à hoL D sait que la carrière d'un homme est courte, et qu'il faut se hâter de voir, de coanprendre tous les mouvements, tout^ les expressions qui se décomposent et se recomposent devant lui en nuances infinies. Par là. il se rapproche, par son œuvre de peintre, de roeuvre des grands historiens de la nature humaine, d'un Spinoza, d'un Shakespeare, d'un &l1zac. 11 abonde en remarques locales, en analyses nuancées, en observations particulières, et il se trouve qu'il réalise des types généraux. 11 incame la vie d'une cité, d'une nation, par les personnages de la Leçon d'anztovnie^ par la Ronde Civique^ par les Syndics. 11 atteint au sublime du sentiment, de l'amour attendri de la vieil-
lesse, par le portrait de sa mère. II donne des effigies terribles, profondes, douloureuses, impossibles à oublier, de l'avarice, de la colère, de la jalousie, il est le peintre de la force, de la cordialité, de la bonté, de l'amour. 11 peint d'une caresse exquise la jeunesse, l!ingénuité, puis le charme maladif de Saskia. Il sait mettre dans le portrait d'Hendrickie autant de mystère et d'attirance qu'en exprima le Vinci dans l'effigie de la Joconde.
La plus grande, la plus complète leçon d'art est donc donnée par Rembrandt. 11 convie tous les artistes à s'emparer de la nature comme il l'a fait. Rien n'est plus simple, semble-t-il, que de regarder et de reproduire ce que l'on a vu. 11 paraît que ce réalisme n'est pas si simple, puisqu'il n'y a eu qu'un Rembrandt. Ce grand homme a donc ses secrets que l'on devine, et que l'on ne peut s'approprier : il voit sous les apparences, il pénètre au plus profond de la nature, il va sans cesse à l'expression, il sait se servir d'une lumière qu'il a faite sienne en forçant l'or du soleil
à éclore et à vivre dans les ombres transparentes de la nuit.
La reine Wilhelmine a bien fait d'incliner sa couronne devant ce vrai roi de Hollande et ce génie universel.