‹ La vie artistique (volume 2)Chapitre 34 sur 52 · LE BARC DE BOUTTEVILLE · texte numérisé non relu

LE BARC DE BOUTTEVILLE

22 octobre 1897

Il était marchand de tableaux et d't)bjet9 d'art, en plein cœur de Paris, rue Le Pelétier, à deux pas de Notre-Dame de Lorette, dans ce curieux quartier encombré de curiosités, de meubles, de toiles, de marbres, ^e bronzes, quartier d'art et de brocante, de vrai et de faux, de réalité et d'imitation. Toute une population adéquate au milieu passe et vit parmi ces décors battant neuf ou fanés. Les plus nobles ambitions errent avec les jeunes gens ivres de théories, anxieux de talent et de découverte. Les plus fins limiers du commerce cherchent les pistes ou sont h Tafiùt : ce sont ceux qui suivent les troupes

croisés sous des porches en poussière, ou au détour de quelque venelle. L'art précis de Milcendeau devient, par la profondeur de l'observation, un art de rêve et de nostalgie.

quier installé derrière un comptoir et qui achetait et revendait une marchandise, avec le désir, d'ailleurs légitime, de prélever un bénéfice sur tout ce qui entrait chez lui pour en sortir. C'est là, en effet, l'idée première qui vient à Ténonçé de la profession de Lé Barc de Boutteville, et les règles et coutumes du commerce ont suscité et propagé cette opinion, cela est. parfaitement exact. Mais la manière d'être de l'homme qui vient de mourir, prouve aussi que la profession change de sens avec l'individu qui l'exerce. Tant vaut l'homme, tant vaut son action. Lé plus obscur, le plus hum^ ble, pris par les soins les plus dédaignés et les plus pénibles, peut faire rayonner autour de lui la pure beauté morale, et apporter un réconfort à des êtres, obscurs aussi, mais plus faibles et plus désespérés.

L'action de Le Barc de Boutteville s'exerça, toutefois, dans un milieu étendu.

Elle fut simple, modeste,. bonhomme, sans mise en scène, sans ostentation. Mais elle fut, et elle sera, je crois, profonde et salutaire, pour les raisons que quelques'-uns

et qui explorent les champs de bataille de l'idéal, après les défaites et après les vic-^ toires.

Le marchand dont je veux parler' n'était pas de cette espèce parasite. Il s'appelait Le Barc de Boutteville, et il est mort cette semaine. J'ai appris à la fois sa fin et «es obsèques, et veux lui apporter mon regret et mon adieu.

Je suppose que tous ceux qui l'ont copnu, et même seulement entrevu, ont éprouvé le même sentiment à la nouvelle de sa disparition, et qu'une bonne et souriante fîgxire honnête s'est levée dans leur souvenir, s'y est doucement installée. C'est la force de ces droites natures de ne pas finir tout entières lorsque l'heure dernière a sonné. Quelque chose d'elles persiste, continue de vivre, d'exercer une influence, et c'est leur mystérieuse et hautaine récompense, plus désintéressée et plus belle que celle des paradis chimériques.

Ces réflexions étonneront peut-être quelque lecteur, songeant que voilà bien des phrases d'oraiâon funèbre pour un bouti-

- JX4 r-

rayon de lumière et éblouir le visiteur.

Mais elle ne semblaiit pas aménagée pour organiser des expositions et faire connaître un groupe de peintres, et c'est pourtant la destination que Le Barc lui donna, avec tranquillité. Ni recul, ni lumière, trois murailles et deux vitrines, voilà ce qu'il offrait, à ceux qui voulaient se confier à lui.

Il eut tout de suite sa clientèle d'artistes, et il eut bientôt, pour ses artistes, une clientèle d'amateurs. Chez lui se groupèrent tous les chercheurs de nouveau, ceux qui vinrent, en deux bandes parallèles, après le mouvement d'art de l'impressionnisme :

les néo-impressionnistes et les symbolistes.

Tout ne fut pas recommandable au même degré, et même, nombre d'oeuvres, nées de programmes factices, affichèrent aux murs leur désolante prétention. Mais le bon Le Barc, qui avait bien son opinion et qui savait donner de justes* conseils, ne se reconnaissait pas le droit de jouer au jury. J'estime qu'il avait hautement raison. Il avait ouvert sa porte, il ne la fermait à

— 3^3 — connaissent, et que je vais essayer dé dire.

Tout d'abord, Le Barc de Boutteville ne s'était pas mis dans le commerce des tableaux par amour et désir de l'argent, mais par un goût vif et invétéré en lui de tout ce qui était œuvre d'art. En sa toute jeunesse, il avait commencé d'être le chercheur et l'amateur qu'il est resté jusqu'à la fin. La vie l'avait pris dans son fatalisme, l'avait lancé sur des voies opposées.

Il eut unfe profession en rapport avec son vieux nom normand, il fut armateur, il voyagea. Puis il se fixa, désireux de repos et d'existence selon ses penchants.

Ce fut alors qu'il créa sa demeure dans la banlieue de Paris, à Pierrefitte, et qu'il ouvrit boutique rue Le Peletier. Ah! la bizarre boutique ! Je ne sais ce que l'on y vendra plus tard. Elle pouvait, certes, convenir, par son exiguïté, et par son clairobscur, à un entasseur de curiosités qui amasse les trésors de toutes sortes dans l'ombre, et qui sort chaque objet de la nuit de cave où il est enfoui, qui l'apporte vers la vitre ou le seuil pour le réjouir d'un

avec celui qui se présentait, un déjeuner avec un dessert dé bonnesparoles. C'est une émotion que beaucoup garderont, je crois.

Rien de tout cela n est plus. Il reste le souvenir, mais le souvenir est aussi un être vivant, une ombré légère qui accompagne les pas et les pensées dé ceux qui continuent la vie. Il reste aussi là-bas, à Pierrefitte, dana cette maison où j'exis, • un soir, avec Jean Dolent, et Henri Leyret, rhonnçur d'être reçu, il reste une douce et excellente femme, M""* Le Bar.c de Boutteuille, égale dé cœur et d'esprit à son mari* Elle veut, m'a-t-on dit; continuer d'habiter ta, parmi les objets amis, les livrés, les cuivres, les boiseries, tout ce que W Barc chercha, conserva avec tant d'amour. Elle aura, par ce qu'il aimait, une illusion de sa présence. Qu'elle ait aussi Is certitude que cet homme, ce vrai homme huchài.n, a été compris et aimé par ceux qui l'ont connu.

personne, et il exposait tout ce qui lui était apporté. Je n'ai pas à publier, ici, la longue liste des strtistes accueillis. J'ai dit, maintes fois, mon sentiment de ces expositions, et* j'ai exhorté de mon mieux les débutants à vivre la vie. avant de se préoccuper des symboles vieillots. Il y eut, heureusement, dans ces troupes, de charmants artistes, et, d'ailleurs, c'est de leur marchand qu'il s'agit, cette fois, et non d'eux.

Ce marchand fut leur ami, c'est sur cette affirmation qu'il faut terminer ces lignes brèves. Il fut l'ami qui ^îde, sachant les nécessités d'existence, toujours prêt à intervenir pour te pain, pour le loyer, aimant tous ces jeunes gens à leurs débuts, aimant aussi ceux qui ont plassé )e moment toujpurs délicieux de la jeunesse, et qui, parfois, sont chagrins et amers, perdehtlecourage.

Il en est, de ces derniers, qu'il a remis en route, leur rendant l'espérance .enfuie.

Une chose charmante qu'il faisait, et que l'on n'attirait jamais osé dire de son vivant, c'était le partage cordial de son déjeuner

laissé un caractère hâtif, une apparence provisoire, telle que celle d'un immense hangar. Mais la porte ouverte, c'est la merveille, une merveille nouvelle, sans équivalent il y a dix ans, et qui n'a été dépassée depuis, dit-on, que par le palais de l'exposition de Chicago. Gomme toutes les grandes œuvres de l'esprit humain, celle-ci est à la fois traditionnelle et inédite : elle se relie avec certitude à l'ogive gothique par l'arc que décrit sa voûte, mais jamais n'était apparue cette double ligne immense, flexible et douce, en forme de cœur élargi, jamais, par la raison que le fer seul pouvait ainsi se projeter d'une telle envolée dans l'espace, sans les contreforts, les arcs-boutants, les béquilles indispensables aux hardiesses de la pierre.

S'il est dans l'avenir une nouvelle architecture de raison et de clarté, elle aura une de ses dates significatives ici, dans ce vaisseau à la fois massif et aérien, équilibré par la sûreté des calculs de résistance, appareil de force et de grâce, poésie industrielle, rêve métallurgique. L'homme

Page 1